Regina Mariam Vattalil (1954-1995), en religion sœur Rani Maria, est une religieuse indienne de la congrégation des Clarisses franciscaines et l'une des grandes figures du martyre chrétien contemporain en Asie. Fille des chrétiens de saint Thomas du Kerala, elle quitta le sud catholique de l'Inde pour servir, dans le nord et le centre hindous, les paysans sans terre, les journaliers exploités et les adivasis (populations tribales) du Madhya Pradesh.[2][3]
Son engagement pour la dignité des plus pauvres — cours d'alphabétisation, groupes d'entraide, coopératives de microcrédit soustrayant les villageois à l'usure — fit d'elle une gêne pour les propriétaires terriens et les prêteurs sur gages de la région d'Udainagar. Le 25 février 1995, alors qu'elle voyageait en autobus vers Indore, un tueur à gages, Samundar Singh, la poignarda de cinquante-quatre coups de couteau devant plus de cinquante passagers. Elle mourut en répétant un seul mot : « Jésus ».[4][5][6]
L'histoire aurait pu s'arrêter à un fait divers sanglant. Elle bascula au contraire dans l'Évangile. Sept ans après le meurtre, la sœur cadette de Rani Maria, elle-même clarisse — sœur Selmy Paul —, alla trouver l'assassin en prison, lui pardonna et lui noua autour du poignet le rakhi, le fil sacré de la fraternité hindoue ; leur mère, plus tard, baisa les mains du meurtrier. Samundar Singh, libéré par anticipation à la demande de la famille de sa victime, fut désormais reçu comme un frère.[7][8]
Béatifiée comme martyre le 4 novembre 2017 à Indore — première béatification célébrée dans l'État du Madhya Pradesh —, Rani Maria est fêtée le 25 février. Sa vie condense en quarante et un ans le programme évangélique qu'elle s'était donné pour devise, tiré de saint Luc : « L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a consacré par l'onction, pour porter la Bonne Nouvelle aux pauvres » (Lc 4, 18).[9][10]
Une fille des chrétiens de saint Thomas
Le Kerala catholique, terre de l'Apôtre
Rani Maria naît dans une famille du Kerala, au sud-ouest de l'Inde, l'une des plus anciennes terres chrétiennes du monde. La tradition y fait remonter la foi à la prédication de saint Thomas l'Apôtre, arrivé selon les chrétiens locaux sur la côte de Malabar en l'an 52. Les Vattalil appartiennent à l'Église catholique syro-malabare, communauté de rite oriental en pleine communion avec Rome, héritière directe de ces « chrétiens de saint Thomas ».[11][12] Pour le contexte général, on pourra lire L'Église en Inde et Saint Thomas l'Apôtre.
Ce détail n'est pas anecdotique : la martyre de 1995 n'est pas une convertie récente ni une importée d'Occident, mais le fruit d'un christianisme indien deux fois millénaire, profondément enraciné dans la culture du sous-continent.
Naissance et baptême (1954)
Regina Mariam Vattalil naît le 29 janvier 1954 à Pulluvazhy, dans le district d'Ernakulam. Elle est baptisée une semaine plus tard, le 5 février 1954, en l'église Saint-Thomas.[13] Elle est le deuxième enfant de Paily et Eliswa Vattalil, un couple de cultivateurs profondément croyants. La famille est nombreuse : parmi les frères et sœurs figure Celine, qui deviendra elle aussi clarisse franciscaine sous le nom de sœur Selmy Paul — celle-là même qui, un jour, pardonnera au meurtrier.[14][15]
L'enfance de Regina se déroule dans un foyer où la prière familiale est le centre de la journée et où, selon les biographes, les parents « lui apprirent à aimer les pauvres et les travailleurs de la terre ».[16] Elle reçoit sa première communion et sa confirmation le 30 avril 1966.[17]
Une vocation orientée vers les plus petits
Très tôt, la petite Mariam manifeste une piété simple et un attrait pour la vie donnée. Ce qui frappe, chez elle, n'est pas d'abord une dévotion extraordinaire, mais l'union précoce entre amour de Dieu et amour concret du pauvre — deux choses que sa vie ne dissociera jamais. C'est ce lien, hérité du foyer paternel, qui la conduira non pas dans un couvent contemplatif du Kerala, mais sur les routes poussiéreuses des missions du Nord.
Clarisse franciscaine
L'entrée dans la congrégation (1971-1974)
Ses études secondaires achevées, Mariam entre à dix-sept ans, le 3 juillet 1971, dans la congrégation des Clarisses franciscaines — une famille religieuse fondée au Kerala en 1888, tout entière ordonnée au service apostolique et missionnaire dans l'esprit de saint François et de sainte Claire.[18][19] L'aspirandat s'achève le 30 octobre 1972 ; suivent le postulat (novembre 1972 – avril 1973) puis le noviciat (30 avril 1973 – 20 avril 1974).[20]
Elle choisit un nom de religion révélateur de sa dévotion mariale : Rani Maria, « Marie Reine ». Sa première profession est reçue le 1er mai 1974, sa profession perpétuelle le 22 mai 1980, en l'église Saint-Hormis d'Angamaly.[21]
La devise d'une vie
Toute la vie de Rani Maria tient dans le programme qu'elle se donne, emprunté à la première prédication du Christ à Nazareth :
« L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a consacré par l'onction, pour porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. » — Évangile selon saint Luc, 4, 18 (TOB), devise de sœur Rani Maria[22]
Ce verset n'est pas pour elle une pieuse citation : c'est une feuille de route. Là où beaucoup séparent l'annonce de la foi et la promotion humaine, elle les tient d'un seul tenant. Pour approfondir ce fondement, on pourra lire la charité de l'Église catholique et Rerum novarum et la doctrine sociale, qui éclairent la source proprement évangélique de son engagement social.
Une religieuse formée à la sociologie
Rani Maria ne se contente pas de la générosité du cœur. Envoyée étudier, elle obtient un diplôme de sociologie de l'université de Rewa (Madhya Pradesh).[23][24] Cette formation, rare chez une religieuse de son temps, lui donnera les outils pour analyser les mécanismes de l'endettement, du servage pour dettes et de la dépendance foncière — et pour y répondre, non par l'aumône seule, mais par l'organisation des pauvres eux-mêmes.
Missionnaire dans le nord de l'Inde
Contrairement à la majorité de ses consœurs, Rani Maria ne reste pas au Kerala. Elle demande et obtient d'être envoyée dans les missions du Nord, régions à très forte majorité hindoue, où l'Église est minuscule et où la misère rurale est extrême. Le tableau suivant récapitule ses trois grands champs de mission.
| Période | Lieu (État / diocèse) | Fonction et œuvres |
|---|---|---|
| 1975-1983 | Bijnor (Uttar Pradesh) | Enseignement, catéchèse, premiers contacts avec la misère paysanne du Nord |
| 1983-1992 | Odagadi (diocèse de Satna, Madhya Pradesh) | Coordinatrice des activités sociales ; alphabétisation, promotion des femmes |
| 1992-1995 | Udainagar (couvent Sneha Sadan, diocèse d'Indore) | Groupes d'entraide, coopératives de crédit, défense des sans-terre et des adivasis |
Bijnor, l'apprentissage du terrain (1975-1983)
Rani Maria arrive au couvent Sainte-Marie de Bijnor, en Uttar Pradesh, le 24 décembre 1975. Elle y enseigne à partir de 1976.[25] C'est là qu'elle découvre, loin du Kerala chrétien, la condition des paysans du nord de l'Inde : illettrisme, endettement héréditaire, dépendance totale envers les propriétaires et les prêteurs. Cette expérience décide de sa vocation missionnaire.
Odagadi, la coordinatrice sociale (1983-1992)
Transférée le 21 juillet 1983 à Odagadi (rattachée au diocèse de Satna, dans le Madhya Pradesh), elle devient coordinatrice des activités sociales.[26][27] Elle y déploie déjà la méthode qui sera la sienne : non pas assister, mais conscientiser — apprendre aux villageois à lire, à connaître leurs droits, à s'unir pour n'être plus la proie des puissants.
Udainagar : Sneha Sadan et les sans-terre (1992-1995)
Le 15 mai 1992, Rani Maria est envoyée au couvent Sneha Sadan (« la maison de l'amour ») d'Udainagar, dans le diocèse d'Indore.[28][29] C'est le théâtre de ses trois dernières années et de son martyre. La région est dominée par une poignée de propriétaires terriens et d'usuriers qui maintiennent les journaliers et les tribaux dans une dépendance quasi servile.
Rani Maria y organise des classes d'étude, forme des groupes d'entraide féminins (self-help groups) et met sur pied des coopératives d'épargne et de microcrédit permettant aux familles de rembourser leurs dettes et d'échapper aux taux usuraires. Elle défend aussi les droits fonciers des sans-terre. Ses admirateurs la surnomment « Indore Rani », la « reine d'Indore ».[30] Mais chaque famille arrachée à l'usure est un client perdu pour les prêteurs, chaque ouvrier conscient de ses droits une menace pour les propriétaires. C'est cette œuvre de justice évangélique qui va la désigner à la haine.
« Je voudrais mourir martyre »
La suite de l'histoire ne se comprend pas sans la profondeur spirituelle de Rani Maria. Loin de tout militantisme purement social, son action jaillit d'un amour du Christ prêt à aller jusqu'au bout. Dès le noviciat, elle avait confié à sa maîtresse des novices, sœur Infant Mary, un désir qui paraissait alors théorique :
« Je voudrais mourir martyre, par amour de Jésus et pour mes frères pauvres et opprimés. » — Sœur Rani Maria, propos rapportés par sa maîtresse des novices, sœur Infant Mary[31]
Ce désir, elle le mûrit dans la prière jusqu'à en faire le cœur de sa vocation. Une note personnelle, souvent citée par la cause, résume sa conviction :
« Je suis profondément convaincue d'être appelée à travailler pour les pauvres et les opprimés. Je suis prête à mourir pour eux, parce qu'ils sont enfants de Dieu et, à ce titre, nos sœurs et nos frères. » — Sœur Rani Maria[32]
Fait saisissant, huit jours avant sa mort, comme si elle en pressentait l'imminence, elle lance à ses consœurs un appel qui ressemble à un testament :
« Nous ne devons pas rechercher la sécurité et le confort dans notre travail de mission ; avec courage et confiance en Dieu, il faut que de plus en plus de sœurs se tiennent prêtes à risquer leur vie pour servir les pauvres et les nécessiteux dans les villages sous-développés des missions. » — Sœur Rani Maria, huit jours avant son assassinat[33]
L'assassinat du 25 février 1995
Le complot des créanciers
L'efficacité même de Rani Maria scella son sort. Les propriétaires et prêteurs de la région, voyant leur emprise se déliter, décidèrent de l'éliminer. Selon les conclusions de l'enquête et du procès, le meurtre fut commandité : un notable local, Jeevan Singh, en fut l'instigateur ; il recruta un homme de main, Samundar Singh, épaulé par un complice, Dharmendra.[34] L'assassinat ne fut donc ni une rixe ni un hasard, mais l'exécution planifiée d'une religieuse dont la charité dérangeait des intérêts financiers.
Le bus de Nachanbore Hill
Le matin du 25 février 1995, Rani Maria monte dans un autobus à Udainagar : elle se rend à Indore pour y prendre un train vers son Kerala natal, à Pulluvazhy.[35] Samundar Singh est monté dans le même véhicule. Après un temps de trajet, dans la zone boisée de Nachanbore Hill, il l'invective, puis se jette sur elle et la frappe à coups de couteau. Le chauffeur et les passagers, terrorisés, sont contraints à l'immobilité ; certaines sources rapportent que les agresseurs firent descendre puis fuir les témoins.[36][37]
« Jésus »
La violence est extrême. Le rapport médico-légal relève quarante blessures majeures et quatorze ecchymoses ; la police, comptant l'ensemble des plaies, parlera de cinquante-quatre coups de couteau, portés devant plus de cinquante passagers.[38][39] Au milieu de cette agonie, les témoins ne rapportent d'elle qu'une seule parole, répétée jusqu'au bout : le nom de Jésus.[40][41]
Son corps est retrouvé peu après ; le couvent est prévenu vers 10 h 45, et l'évêque d'Indore, Mgr George Anathil, se rend sur les lieux dans l'après-midi.[42] Rani Maria a quarante et un ans.
Le procès
L'affaire, retentissante en Inde, aboutit à un procès. Samundar Singh est reconnu coupable et condamné — la peine capitale prononcée en première instance est commuée en réclusion à perpétuité.[43][44] Les commanditaires sont poursuivis. Pour la justice civile, le dossier était clos : une religieuse assassinée, un tueur condamné. Pour l'Évangile, tout commençait.
Le pardon qui devient témoignage
Selmy Paul et le rakhi (2002)
La famille de Rani Maria refusa la logique de la vengeance. Sa sœur cadette, la clarisse Selmy Paul, entreprit ce que peu de proches d'une victime osent : rencontrer le meurtrier. En août 2002, jour de la fête hindoue du Raksha Bandhan — où les sœurs nouent un fil, le rakhi, au poignet de leurs frères en signe de protection mutuelle —, elle se rendit à la prison de Singh, lui offrit son pardon et lui noua le rakhi, l'accueillant symboliquement comme un frère.[45][46]
Interrogée sur ce geste presque impossible, Selmy Paul en a toujours rapporté la source non à sa propre force, mais à la grâce :
« Beaucoup de gens m'ont demandé : "Comment as-tu pu pardonner à l'homme qui a tué ta sœur ?" Je ne peux que répondre : cela s'est fait par la grâce de Dieu. C'est le Seigneur crucifié qui m'a donné la grâce du pardon. » — Sœur Selmy Paul, sœur cadette de Rani Maria[47]
L'homme, que sa propre femme avait quitté après sa condamnation, en fut bouleversé au point de parler d'une renaissance :
« Cela m'a donné une vie nouvelle. » — Samundar Singh, à propos du pardon reçu de sœur Selmy Paul[48]
Dans un autre entretien, il exprima le remords qui l'habitait désormais :
« J'ai été accablé de douleur et de remords pour avoir tué une religieuse innocente, qui ne faisait que travailler sans compter pour relever les pauvres et faire progresser notre nation. » — Samundar Singh[49]
La mère qui baise les mains du meurtrier (2003)
Le geste de Selmy ne fut pas isolé. Le 25 février 2003, huit ans jour pour jour après le crime, la mère de Rani Maria, Eliswa, vint elle aussi visiter Samundar Singh en prison et lui baisa les mains en signe de pardon.[50] Un prêtre, le P. Swami Sadanand, accompagna cette lente réconciliation et plaida pour la libération du condamné.[51]
Un frère adopté
Sur la base des déclarations signées par Selmy, ses parents et l'Église, Samundar Singh fut libéré en 2006, après une dizaine d'années de détention.[52][53] Loin de disparaître, il se mit à fréquenter chaque année l'anniversaire du martyre de Rani Maria et à revenir au couvent le jour du rakhi ; la famille de sa victime l'a adopté comme l'un des siens.[54] Cette histoire, portée à l'écran par le documentaire The Heart of a Murderer (2013), est devenue en Inde un signe éclatant de la puissance du pardon chrétien.[55] Elle prolonge, dans la chair d'un drame réel, ce que l'Église enseigne de la force du pardon quand on a été gravement blessé et de la justice restaurative.
La gloire des autels
Le procès en martyre (2003-2017)
La renommée de martyre de Rani Maria fut immédiate. La cause s'ouvrit à Indore : l'enquête diocésaine se tint du 29 juin 2005 au 28 juin 2007, sa validité fut reconnue à Rome, et la positio fut remise en 2014.[56][57] Le 23 mars 2017, le pape François autorisa la Congrégation pour les causes des saints à promulguer le décret reconnaissant son martyre in odium fidei — « en haine de la foi » —, ouvrant la voie à la béatification sans qu'un miracle fût requis, comme le veut le droit propre aux martyrs.[58][59]
- 25 février 1995Martyre
Sœur Rani Maria est assassinée de cinquante-quatre coups de couteau à Nachanbore Hill, près d'Indore.
- 22 août 2002Le rakhi du pardon
Sa sœur, la clarisse Selmy Paul, noue le fil du rakhi au poignet du meurtrier et lui pardonne.
- 2005-2007Enquête diocésaine
Le procès sur le martyre se déroule dans le diocèse d'Indore.
- 2006Libération de Samundar Singh
À la demande de la famille de la victime, le meurtrier est libéré ; il sera reçu comme un frère.
- 23 mars 2017Décret de martyre
Le pape François reconnaît le martyre in odium fidei ; la voie de la béatification est ouverte.
- 4 novembre 2017Béatification
Le cardinal Angelo Amato proclame Rani Maria bienheureuse à Indore, au nom du pape François.
4 novembre 2017 : béatification à Indore
Le 4 novembre 2017, à Indore, le cardinal Angelo Amato, préfet de la Congrégation pour les causes des saints, proclama Rani Maria bienheureuse au nom du pape François, devant une foule immense de catholiques venus de tout le pays.[60][61] C'était la première béatification jamais célébrée dans l'État du Madhya Pradesh, celui-là même où la religieuse avait versé son sang. Fait rare et bouleversant, Samundar Singh, le meurtrier libéré par anticipation, était présent parmi les fidèles.
Les évêques indiens soulignèrent la portée nationale de l'événement. Le cardinal Baselios Cleemis, alors président de la conférence épiscopale, salua en elle un modèle :
« Sœur Rani Maria, fille de l'Église d'Inde, est un modèle de vie héroïque. […] Elle a vécu, travaillé et livré sa vie ; elle a été martyrisée pour sa mission. » — Cardinal Baselios Cleemis[62]
L'évêque d'Indore, Mgr Chacko Thottumarickal, dans le diocèse duquel elle avait servi, ajouta :
« La bienheureuse Rani Maria est un modèle pour nous : elle était prête à verser son sang pour le bien des pauvres et des opprimés. » — Mgr Chacko Thottumarickal, évêque d'Indore[63]
Martyre de la charité, martyre de la foi
Une objection court les médias : Rani Maria ne serait qu'une « martyre de la justice sociale », tuée pour des raisons économiques et non religieuses. L'Église a examiné cette difficulté et l'a tranchée. Le décret du 23 mars 2017 reconnaît un martyre in odium fidei, « en haine de la Foi » — car chez Rani Maria, la défense du pauvre n'était pas une idéologie politique, mais l'expression directe de la charité du Christ.[64][65][66] Ses assassins ne s'attaquaient pas à un programme social neutre : ils frappaient le témoignage d'une consacrée qui, au nom de l'Évangile, dérangeait un ordre d'injustice. Séparer la foi et la charité chez elle serait trahir sa vie entière, résumée dans son verset de Nazareth. En cela, elle rejoint la longue lignée des martyrs du XXe siècle et prolonge, jusqu'en plein cœur de l'Inde, le sang des premiers témoins.
Que reste-t-il de Rani Maria ?
Trente ans après sa mort, l'Inde catholique a fait de Rani Maria l'une de ses figures les plus aimées. Elle est souvent présentée comme la première femme née en Inde engagée sur le chemin des autels comme martyre, un symbole d'espérance pour une communauté chrétienne minoritaire et parfois persécutée. Un musée lui est consacré à Ernakulam, au Kerala ; ses restes ont été inspectés et réinhumés à Indore le 18 novembre 2016, en vue de la béatification.[67]
Son histoire a essaimé bien au-delà des cercles ecclésiaux : le documentaire The Heart of a Murderer (2013), primé au World Interfaith Harmony Film Festival, puis le long métrage The Face of the Faceless (2023) ont porté à un large public le double visage de sa vie — la charité jusqu'au sang et le pardon jusqu'à l'adoption du bourreau.[68] Là est sans doute sa leçon la plus contemporaine : montrer qu'au terme d'un crime atroce, l'Évangile peut encore écrire une page de fraternité que nulle justice humaine n'aurait osé espérer.
« Je suis prête à mourir pour eux, parce qu'ils sont enfants de Dieu. » Ces mots, elle les a tenus. Et le fil de laine qu'une religieuse a noué au poignet d'un assassin dit, mieux qu'un long discours, ce que la foi peut faire d'une haine.
Pour aller plus loin
- L'Église en Inde (52-2026) — les chrétiens de saint Thomas, le rite syro-malabar et la minorité chrétienne indienne dont Rani Maria est issue.
- Saint Thomas l'Apôtre — l'évangélisateur de l'Inde selon la tradition du Kerala.
- Comment pardonner quand on a été gravement blessé ? — le pardon chrétien à la lumière de l'histoire de Selmy Paul et de Samundar Singh.
- La justice restaurative — réparer plutôt que se venger.
- Rerum novarum et la doctrine sociale — la source évangélique de l'engagement pour les pauvres.
- Bienheureux Miguel Pro (1891-1927) — autre martyr du XXe siècle, tué en haine de la foi.
Notes et références
Wikimedia Commons, « Painting Blessed Rani Mariam », photo de Ronyrajan95, CC BY-SA 4.0 : commons.wikimedia.org. Portrait utilisé en tête d'Infobox, redimensionné localement pour le web.
1Wikipedia (EN), « Mariam Vattalil » : en.wikipedia.org. Notice de référence : naissance le 29 janvier 1954 à Pulluvazhy (Ernakulam, Kerala), baptême le 5 février 1954 à l'église Saint-Thomas (rite syro-malabar) ; parents Paily et Eliswa Vattalil ; fratrie dont Celine (en religion Selmy Paul, clarisse) ; entrée chez les Clarisses franciscaines le 3 juillet 1971, première profession le 1er mai 1974, profession perpétuelle le 22 mai 1980 à Angamaly ; missions de Bijnor (arrivée 24 décembre 1975), Odagadi (transfert 21 juillet 1983) et Udainagar (transfert 15 mai 1992) ; diplôme de sociologie de l'université de Rewa ; assassinat le 25 février 1995 à Nachanbore Hill par Samundar Singh (avec Jeevan Singh instigateur et Dharmendra), 40 blessures majeures et 14 ecchymoses ; procès et cause (enquête diocésaine 29 juin 2005 – 28 juin 2007, positio 2014, décret de martyre 23 mars 2017, béatification 4 novembre 2017 à Indore par le cardinal Angelo Amato) ; documentaire The Heart of a Murderer (2013) et film The Face of the Faceless (2023).
2 4 8 11 13 14 17 18 20 21 23 25 26 28 34 36 38 42 44 50 53 55 56 59 67 68EWTN, « A Young Martyr for Social Justice » : ewtn.com. Récit de sa spiritualité (foyer où les parents « lui apprirent à aimer les pauvres et les travailleurs »), de son travail auprès des adivasis et des sans-terre à Udainagar, du surnom d'« Indore Rani », de son opposition aux propriétaires et usuriers, et des circonstances de son assassinat le 25 février 1995.
3 5 16 30 37 41 65Matters India, « Rani Maria: Marvelous example of missionary spirituality » (novembre 2017) : mattersindia.com. Rapporte les postes missionnaires (Bijnor le 24 décembre 1975, Odagadi le 21 juillet 1983, Sneha Sadan à Udainagar le 15 mai 1992), le voyage vers Indore pour rejoindre le Kerala le jour du meurtre, la répétition du nom de Jésus, et deux citations. Texte original (anglais) rapporté : à sœur Infant Mary, « I would desire to die a martyr for the love of Jesus and for my poor downtrodden brethren » ; huit jours avant sa mort, « we should not seek safety and comfort in our mission work, with courage and trust in God more and more sisters should get ready to risk themselves in serving the poor and needy in the undeveloped villages of the missions ».
6 10 27 29 31 33 35 40Global Sisters Report (National Catholic Reporter), « Nun's murderer says family's forgiveness gave him 'new life' » : globalsistersreport.org. Rapporte la visite de sœur Selmy Paul à Samundar Singh en prison le 22 août 2002 (jour du Raksha Bandhan), le rakhi noué à son poignet, l'accueil comme frère, la parole de Singh (« It gave me a new life »), l'abandon de sa femme après sa condamnation, le rôle du P. Swami Sadanand, la libération de 2006 sur déclarations signées par Selmy, ses parents et l'Église, et la présence régulière de Singh aux anniversaires et au couvent le jour du rakhi.
7 15 39 43 45 48 51 52 54CatholicConnect (Inde), « The Courageous Journey of Blessed Rani Maria: A Light for the Oppressed » : catholicconnect.in. Donne sa devise (Lc 4, 18, « The Spirit of the Lord is upon me because He has anointed me to preach the Good News to the poor »), son diplôme de sociologie de l'université de Rewa, et la citation : « I am deeply convinced that I am called to work for the poor and the oppressed. I am ready to die for them because they are children of God and, as such, our sisters and brothers. »
9 22 24 32Wikipédia (FR), « Rani Maria Vattalil » : fr.wikipedia.org. Confirme la naissance le 29 janvier 1954, l'appartenance syro-malabare, les vœux définitifs le 22 mai 1980, l'assassinat de « cinquante-quatre coups de couteau » le 25 février 1995, les dernières paroles (« Jésus »), le pardon de la mère et l'adoption du meurtrier par la famille, et la chronologie de la cause : ouverture 26 septembre 2003, procès diocésain juin 2005 – juin 2007 à Indore, validation romaine 27 novembre 2009, avis favorable des théologiens 1er février 2016, décret de martyre autorisé par le pape François le 23 mars 2017, béatification le 4 novembre 2017 par le cardinal Angelo Amato, fête le 25 février.
12 19 57 58 61 64Indian Catholic Matters, entretien avec sœur Selmy Paul, « Forgiving A Murderer Is An Act of Divine Grace, Feels Sr. Rani Maria's Younger Sister » : indiancatholicmatters.org. Texte original (anglais) : « Many people have asked me: "How could you forgive the man who killed your sister?" I can only say that it was done by the grace of God… The crucified Lord gave me the grace of forgiveness. In that moment, I forgave those men because they were only instruments in the hands of Jesus. I forgave all of them. » ; sur la libération : « We sought his early release from jail. Samundar's heart has changed for good and that is good enough for me. » La source situe le rakhi au 21 août 2002 ; Global Sisters Report retient le 22 août 2002 — l'écart d'un jour tient à la date exacte du Raksha Bandhan retenue par chaque récit.
46 47Crux (Catholic News Service), « Murdered nun beatified in India; Sister Rani Maria a martyr for social justice » (novembre 2017) : cruxnow.com. Rapporte les propos du cardinal Baselios Cleemis (« Sister Rani Maria, the daughter of the Church of India is a model for heroic life… She lived, worked and surrendered her life and was martyred for her mission »), de Mgr Chacko Thottumarickal, évêque d'Indore (« Blessed Rani Maria is a model for us, as she was ready to shed her blood for the sake of the poor and downtrodden ») et de Samundar Singh (« I was overcome with grief and remorse for killing an innocent nun, who only selflessly worked to uplift the poor people and make our nation progress »).
49 60 62 63Nominis (Conférence des évêques de France), « Bienheureuse Regina Mariam Vattalil » : nominis.cef.fr. Notice française : religieuse professe des clarisses franciscaines, morte à Indore le 25 février 1995 à 41 ans, tuée à coups de couteau dans un bus par un assassin payé par des seigneurs terriens que gênait son action en faveur des pauvres et contre la fraude foncière ; « initiatives concrètes de coopération et de microcrédit » ; agonie durant laquelle elle « répétait le nom de Jésus » ; décret du 23 mars 2017 reconnaissant son martyre « en haine de la Foi » ; béatification le 4 novembre 2017 à Indore ; fête le 25 février.
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