Il y a des blessures qui ne s'oublient pas : une trahison, un abus, une calomnie, l'abandon d'un parent, la violence d'un proche, une injustice qui a brisé une vie. Face à elles, la parole du Christ — « pardonnez » — peut sembler une exigence surhumaine, presque une insulte à la douleur. Beaucoup de chrétiens sincères se débattent avec cette question : comment pardonner quand le mal reçu était réel, grave, et parfois jamais reconnu ?
Cet article n'est pas un discours qui minimise la souffrance. Il part au contraire de la conviction que plus la blessure est profonde, plus le pardon est difficile — et plus il est libérateur. Il distingue d'abord ce que le pardon chrétien est de ce qu'il n'est pas, car la plupart des blocages viennent d'un malentendu : on croit que pardonner, c'est oublier, excuser ou se remettre en danger. Il montre ensuite pourquoi le Christ en fait un commandement, puis il propose un chemin concret, étape par étape, pour pardonner une offense grave — sans nier ni la justice, ni la prudence, ni le temps que réclame une vraie guérison.
Une chose doit être dite dès le seuil : le pardon n'est pas d'abord un effort de volonté héroïque, c'est une grâce. Le Catéchisme rappelle que « il n'est pas en notre pouvoir de ne plus sentir et d'oublier l'offense »[1], et que seul « le cœur qui s'offre à l'Esprit Saint » peut retourner la blessure en compassion. Pardonner, ce n'est donc pas serrer les dents : c'est demander, souvent longtemps, ce que l'on ne peut pas se donner à soi-même.
Ce que le pardon chrétien est — et ce qu'il n'est pas
La première libération est intellectuelle. Beaucoup de personnes croient qu'elles n'ont pas pardonné, alors qu'elles ont déjà fait l'essentiel ; d'autres croient avoir pardonné, alors qu'elles ont seulement refoulé. Clarifier les mots évite ces deux pièges.
Le pardon n'est pas oublier
« Pardonner et oublier » est une formule populaire, mais elle est fausse et souvent cruelle. On ne commande pas à sa mémoire. Une mère qui a perdu un enfant n'oubliera jamais ; une victime d'inceste n'a pas à faire semblant que rien ne s'est passé. Le Catéchisme est d'une honnêteté remarquable sur ce point :
« Il n'est pas en notre pouvoir de ne plus sentir et d'oublier l'offense ; mais le cœur qui s'offre à l'Esprit Saint retourne la blessure en compassion et purifie la mémoire en transformant l'offense en intercession. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2843[2]
Le pardon ne supprime pas le souvenir : il en change le venin. La mémoire blessée demeure, mais elle cesse d'être une plaie qui commande la vengeance ; elle devient un lieu où l'on prie pour celui qui a fait le mal. Guérir la mémoire n'est pas l'effacer.
Le pardon n'est pas excuser ni nier la faute
Excuser, c'est dire : « ce n'était pas si grave », « il n'y pouvait rien ». Pardonner, c'est exactement l'inverse : on ne pardonne que ce qui est réellement coupable. Là où il n'y a pas de faute, il n'y a rien à pardonner, seulement à comprendre. Le pardon suppose donc qu'on regarde le mal en face, qu'on le nomme, qu'on reconnaît qu'il était injuste. Minimiser (« au fond ce n'est rien ») n'est pas une vertu chrétienne : c'est une fuite qui laisse la blessure s'infecter en silence.
Le pardon n'est pas d'abord un sentiment
C'est le contresens le plus fréquent, et le plus paralysant. On attend de « ressentir » le pardon — une chaleur, une réconciliation intérieure — et, ne le ressentant pas, on conclut qu'on n'a pas pardonné. Or le pardon chrétien est d'abord un acte de la volonté : la décision de renoncer à la vengeance et de vouloir le bien de l'offenseur, même quand le cœur reste blessé. Les sentiments suivent parfois, longtemps après ; parfois ils ne suivent jamais complètement, et cela ne rend pas le pardon moins réel. On peut pardonner en vérité tout en ayant encore mal.
Le pardon n'est pas la réconciliation
Pardonner et se réconcilier sont deux réalités distinctes. Le pardon dépend de moi seul : je peux pardonner à un mort, à un absent, à quelqu'un qui ne demande rien et ne regrette rien. La réconciliation, elle, exige deux personnes : elle suppose que l'offenseur reconnaisse le tort, cesse de nuire, et parfois répare. On peut donc être tenu de pardonner sans être tenu de reprendre une relation dangereuse. Cette distinction est capitale pour les victimes d'abus (voir plus bas).
Le pardon n'est pas renoncer à la justice
Pardonner n'annule pas le devoir de justice ni le droit à la protection. Saint Jean-Paul II l'a formulé avec force : le pardon « ne s'oppose d'aucune manière à la justice », mais « s'oppose à la rancune et à la vengeance, et non à la justice »[3]. On peut pardonner à un agresseur et le dénoncer ; pardonner à un escroc et réclamer réparation ; pardonner à un parent violent et refuser de lui confier ses enfants. Le pardon libère le cœur de la haine ; il ne supprime pas le devoir de protéger les innocents.
| Le pardon chrétien est | Le pardon chrétien n'est pas |
|---|---|
| Un acte libre de la volonté | Un simple sentiment qu'on attend |
| Renoncer à la vengeance et à la rancune | Oublier ce qui s'est passé |
| Vouloir le bien, prier pour l'offenseur | Excuser, nier ou minimiser la faute |
| Possible même sans l'autre | La réconciliation (qui exige deux personnes) |
| Compatible avec la justice et la prudence | Renoncer à la justice ou à sa protection |
| Un chemin, souvent long | Un instant magique où tout est effacé |
Pourquoi devons-nous pardonner ? Le commandement du Christ
Le pardon n'est pas un conseil optionnel réservé aux âmes héroïques : c'est, dans l'Évangile, une condition de la vie chrétienne, liée directement au pardon que nous espérons recevoir de Dieu.
« Soixante-dix fois sept fois »
À Pierre qui demandait s'il fallait pardonner jusqu'à sept fois — déjà une générosité rare —, Jésus répond par un chiffre qui signifie l'illimité :
« Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu'à sept fois ? Jésus lui répondit : Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois. » — Évangile selon saint Matthieu 18, 21-22[4]
Le nombre n'est pas comptable : il abolit toute comptabilité. Le disciple ne doit pas tenir le registre des offenses reçues, parce que Dieu ne tient pas le registre des siennes.
« Comme nous pardonnons aussi » : la cinquième demande du Notre Père
Chaque jour, le chrétien prononce une phrase redoutable, celle du Notre Père (version liturgique) : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. » Ce petit mot — comme — met notre pardon reçu en dépendance de notre pardon donné. Jésus le souligne aussitôt après avoir enseigné la prière :
« Car, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi. Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne pardonnera pas vos fautes. » — Évangile selon saint Matthieu 6, 14-15[5]
Le Catéchisme en tire une conséquence saisissante :
« Or, et c'est redoutable, ce flot de miséricorde ne peut pénétrer notre cœur tant que nous n'avons pas pardonné à ceux qui nous ont offensés. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2840[6]
Le refus obstiné de pardonner n'empêche pas Dieu de nous aimer ; mais il ferme la porte par laquelle sa miséricorde voudrait entrer. Un cœur qui garde la rancune est comme une main crispée : elle ne peut rien recevoir parce qu'elle ne veut rien lâcher.
La parabole du serviteur impitoyable
Pour graver cet enseignement, Jésus raconte l'histoire d'un serviteur à qui son roi remet une dette immense — dix mille talents, une somme inimaginable — et qui, à peine sorti, saisit à la gorge un compagnon qui lui devait cent deniers, une misère, en refusant tout délai. Apprenant cela, le maître le livre aux bourreaux. La leçon est explicite : « C'est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur » (Mt 18, 35)[7]. Le Catéchisme note que cette parabole « couronne l'enseignement du Seigneur sur la communion ecclésiale »[8]. La logique est celle-ci : au regard de la dette infinie que Dieu nous remet, aucune offense reçue d'un homme n'est comparable. Nous pardonnons toujours moins que ce qui nous a été pardonné.
Le pardon quand la blessure est grave : ce que cela coûte vraiment
Tout cela reste théorique tant qu'on n'a pas affronté la vraie difficulté : les grandes blessures. Pardonner une parole vive est une chose ; pardonner à qui a détruit votre enfance, votre couple, votre honneur ou votre foi en est une autre. L'Église ne demande pas de faire comme si ces offenses étaient légères.
Reconnaître la gravité, ne pas la travestir en piété
La première erreur serait de « spiritualiser » trop vite : « offre ça au Seigneur et n'y pense plus ». Un tel escamotage n'est pas du pardon, c'est du refoulement religieux. Le vrai chemin commence par nommer la blessure telle qu'elle est : ce qui a été fait, par qui, et le mal que cela a causé. On ne pardonne pas un brouillard ; on pardonne une faute précise. Le psaume lui-même autorise le croyant à crier sa douleur et son sentiment d'injustice devant Dieu, sans les farder.
« Il n'est pas en notre pouvoir d'oublier »
Il faut le redire, parce que c'est libérateur : l'Église n'exige pas l'impossible. Vous n'êtes pas tenu de ne plus rien ressentir. La colère qui remonte, la crispation quand le nom de l'offenseur est prononcé, les larmes des années après — rien de tout cela ne prouve que vous n'avez pas pardonné. La contrition d'un pénitent ne supprime pas d'un coup ses inclinations ; le pardon d'un blessé ne supprime pas d'un coup sa mémoire. Ce que Dieu demande, c'est de ne pas nourrir la blessure de haine, pas de cesser magiquement de la sentir.
Le pardon est une décision, pas une humeur
Puisqu'on ne commande pas ses sentiments, le pardon est placé là où la liberté peut agir : dans la volonté. Pardonner, c'est décider, devant Dieu, trois choses concrètes :
- je renonce à me venger et à souhaiter le mal de l'offenseur ;
- je veux son bien, y compris son salut, même si je ne le ressens pas ;
- je remets à Dieu le jugement de ce qui m'a été fait.
Cette décision peut être posée avant que le cœur ne suive, et même contre ce que le cœur ressent sur le moment. C'est précisément ce qui la rend possible aux jours où l'on n'éprouve aucune douceur.
Un chemin, pas un instant
Pour les grandes offenses, le pardon n'est presque jamais un acte unique et définitif. C'est un acte à renouveler, parfois chaque jour, parfois chaque fois que le souvenir revient. Décider de pardonner le lundi et sentir la rage remonter le mardi n'est pas un échec : c'est la condition normale d'un cœur qui guérit lentement. On pardonne « à la petite semaine », en refaisant l'acte autant de fois qu'il le faut, jusqu'à ce que, un jour, la paix s'installe.
Comment pardonner, concrètement : un chemin en étapes
Voici un itinéraire éprouvé, tiré de la tradition spirituelle et de l'expérience pastorale. Il ne s'agit pas d'une recette mécanique, mais de jalons que l'on peut reprendre à son rythme.
1. Nommer la blessure devant Dieu
Avant de vouloir pardonner, prenez le temps de dire à Dieu — par écrit si nécessaire — ce qui s'est passé et ce que vous avez ressenti. Ne cachez rien : ni la colère, ni le désir de vengeance, ni même le reproche envers Dieu de l'avoir permis. Cette vérité posée dans la prière est le sol sur lequel le pardon pourra pousser. Un pardon qui saute cette étape reste en surface.
2. Décider de pardonner — un acte de volonté
Puis, sans attendre de le ressentir, posez l'acte : « Seigneur, par un choix de ma volonté, je pardonne à N. le mal qu'il m'a fait. Je ne le ressens pas, mais je le veux. Guéris mon cœur pour que le sentiment rejoigne un jour ma décision. » Nommer explicitement la personne et l'offense donne à l'acte sa consistance. Cet acte peut se refaire aussi souvent qu'il le faut.
3. Renoncer à la vengeance et à la rancune
Pardonner, c'est rendre à Dieu le droit de juger que l'on s'était arrogé. Saint Paul en fait le cœur de l'éthique chrétienne :
« Bien-aimés, ne vous faites pas justice vous-mêmes, mais laissez agir la colère de Dieu. Car l'Écriture dit : C'est à moi de faire justice, c'est moi qui rendrai à chacun ce qui lui revient, dit le Seigneur. […] Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien. » — Saint Paul, Épître aux Romains 12, 19.21[9]
Renoncer à la vengeance ne veut pas dire renoncer à la justice ; cela veut dire cesser de se faire justice soi-même par la haine, et confier l'issue à Celui qui voit tout.
4. Prier pour celui qui a blessé
C'est l'étape qui semble la plus impossible, et c'est pourtant la plus puissante. Jésus ne demande pas seulement de ne pas rendre le mal ; il demande d'aimer et de prier :
« Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. » — Évangile selon saint Luc 6, 27-28[10]
Saint François d'Assise résume cet amour dans sa 9e Admonition, « De l'amour des ennemis », que l'on peut paraphraser ainsi : aimer vraiment son ennemi, ce n'est pas s'affliger d'abord du tort que l'on a subi, mais s'affliger, pour l'amour de Dieu, du péché que l'autre a commis — et le lui prouver par des actes[11].
Prier pour son offenseur — même une seule phrase : « Seigneur, sauve-le » — arrache peu à peu le poison du cœur. On ne peut pas longtemps haïr quelqu'un pour qui l'on prie vraiment.
5. Recevoir la grâce dans les sacrements
Le pardon est un fruit de la grâce, et la grâce a des canaux privilégiés : la confession, où l'on reçoit soi-même le pardon qui rend capable de le donner, et l'Eucharistie, où l'on communie au Cœur qui pardonne du haut de la Croix. Beaucoup de personnes témoignent avoir reçu, dans la prière eucharistique ou après une bonne confession, la capacité de pardonner qu'elles cherchaient en vain par leurs seules forces. Demander explicitement cette grâce — « donne-moi de pardonner » — est déjà un commencement de pardon.
6. Recommencer autant de fois qu'il le faut
Enfin, ne vous découragez pas des rechutes. Le « soixante-dix fois sept fois » vaut aussi pour une seule et même offense : il faut parfois pardonner cent fois la même blessure, chaque fois qu'elle revient frapper la mémoire. Chaque acte renouvelé creuse un peu plus la paix. Le pardon parfait est souvent au bout d'un long chemin — mais chaque pas est déjà réel.
Les obstacles : rancune, ressentiment, désir de vengeance
Connaître les obstacles aide à les traverser. La tradition spirituelle en a longuement parlé.
La rumination et la mémoire blessée
Le premier ennemi du pardon est la rumination : rejouer la scène, réécrire les répliques qu'on aurait dû dire, entretenir le procès intérieur de l'offenseur. Le Siracide met en garde contre cette rancune qui se retourne contre celui qui la garde : « Rancune et colère, voilà des choses abominables où le pécheur est passé maître… Pardonne à ton prochain le tort qu'il t'a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis » (Si 27, 30 – 28, 2, traduction liturgique)[12]. La rancune ne blesse pas d'abord l'offenseur — souvent indifférent — mais celui qui la porte.
« Je n'y arrive pas »
Beaucoup se jugent mauvais chrétiens parce qu'ils n'arrivent pas à pardonner une grande offense. Il faut leur redire deux choses. D'abord, vouloir pardonner, c'est déjà pardonner : le désir sincère de pardonner, même stérile en apparence, est le pardon lui-même en train de naître. Ensuite, ce que l'on ne peut pas encore faire, on peut le demander : « Seigneur, je ne peux pas, mais toi tu le peux en moi. » Cette prière, tenue avec patience, obtient à la longue ce qui semblait impossible.
Se pardonner à soi-même
Une blessure grave laisse souvent des victimes coupables à leurs propres yeux : « pourquoi ai-je laissé faire ? », « pourquoi n'ai-je rien dit ? ». Ce faux procès contre soi-même est un autre visage du refus du pardon. Accueillir la miséricorde de Dieu sur sa propre histoire — y compris sur ses lâchetés, réelles ou imaginaires — fait partie de la guérison. On pardonne mieux aux autres quand on a laissé Dieu nous pardonner à nous-mêmes.
« Pardonner à Dieu » ? Le faux problème et la vraie prière
Certains portent une colère sourde contre Dieu lui-même : « pourquoi a-t-il permis cela ? » Théologiquement, on ne « pardonne » pas à Dieu, qui ne commet aucune faute. Mais on peut, dans la prière, déposer devant lui cette révolte au lieu de la taire. Le livre de Job montre un homme qui crie sa protestation à Dieu — et que Dieu finit par approuver d'avoir « parlé de lui avec droiture » (Jb 42, 7). Dire à Dieu sa peine, même avec des mots durs, vaut mieux que de s'éloigner de lui en silence. La question du mal souffert est traitée à part dans un dossier dédié (voir Pour aller plus loin).
Pardon et justice : peut-on pardonner et se protéger ?
C'est l'objection la plus grave, et la plus légitime, surtout pour les victimes de violences, d'abus ou de crimes. Pardonner obligerait-il à se taire, à renoncer à la justice, à retourner auprès de son bourreau ? La réponse de l'Église est claire : non.
Pardonner n'oblige pas à se remettre en danger
Le pardon libère le cœur de la haine ; il n'abolit ni la prudence ni le devoir de protéger. Une femme battue peut pardonner à son mari et le quitter pour se protéger, elle et ses enfants. Une victime d'abus peut pardonner à son agresseur et le dénoncer à la justice, y compris ecclésiastique. Dénoncer un crime n'est pas un manque de charité : c'est un devoir de justice envers les autres victimes possibles. La distinction entre pardon (qui ne dépend que de moi) et réconciliation (qui exige repentir et sécurité) trouve ici toute son importance.
Le pardon, « voie royale » qui n'efface pas la justice
Saint Jean-Paul II, qui avait lui-même pardonné à Mehmet Ali Ağca l'homme qui avait tenté de l'assassiner en 1981, a consacré à ce sujet son message pour la Journée mondiale de la paix de 2002, quelques mois après les attentats du 11 septembre :
« Il n'y a pas de paix sans justice, il n'y a pas de justice sans pardon. » — Saint Jean-Paul II, Message pour la XXXVe Journée mondiale de la paix, 1er janvier 2002[13]
Le pape y précise que le pardon « ne s'oppose d'aucune manière à la justice », mais à la rancune et à la vengeance ; on ne rétablit pleinement l'ordre brisé qu'en harmonisant la justice et le pardon[14]. Le pardon n'est donc pas la démission de la justice : il en est le couronnement, ce qui empêche la justice de dégénérer en vengeance.
Les modèles : le Christ et les saints du pardon
Le pardon des grandes offenses n'est pas une théorie : des hommes et des femmes l'ont vécu jusqu'au bout, souvent dans le sang. Ils sont la meilleure preuve qu'il est possible — par grâce.
Le Christ en croix : « Père, pardonne-leur »
Au sommet de l'injustice — un innocent torturé et exécuté —, Jésus ne maudit pas ses bourreaux. Il prie pour eux, au moment même où ils le clouent :
« Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu'ils font. » — Évangile selon saint Luc 23, 34[15]
C'est le modèle absolu et la source de tout pardon chrétien : nous ne pardonnons pas d'abord par nos forces, mais en participant au pardon du Christ, en laissant sa prière devenir la nôtre. Le pardon n'est pas un exploit moral que l'on offre à Dieu ; c'est une grâce que l'on reçoit de la Croix.
Saint Étienne, premier martyr
Le premier disciple à mourir pour le Christ meurt aussi en le imitant jusque dans le pardon. Sous les pierres qui l'écrasent, Étienne s'agenouille et crie :
« Seigneur, ne leur compte pas ce péché. » — Actes des Apôtres 7, 60[16]
Parmi ceux qui approuvaient sa mort se tenait un jeune homme nommé Saul — le futur saint Paul. Selon une formule traditionnellement attribuée à saint Augustin, le pardon d'Étienne est la semence de la conversion de son persécuteur[17] : le pardon des victimes est souvent la porte du salut des bourreaux.
Joseph et ses frères
Bien avant l'Évangile, l'Ancien Testament offre un sommet du pardon fraternel. Vendu comme esclave par ses frères, Joseph, devenu puissant en Égypte, aurait pu se venger. Il les embrasse en pleurant et leur dit :
« Vous aviez voulu me faire du mal, Dieu a voulu le changer en bien, afin d'accomplir ce qui se réalise aujourd'hui : préserver la vie d'un peuple nombreux. » — Livre de la Genèse 50, 20[18]
Joseph ne nie pas le crime (« vous aviez voulu me faire du mal ») : il le nomme. Mais il le relit dans le dessein de Dieu, capable de tirer un bien d'un mal. Ce regard de foi est l'un des ressorts les plus profonds du pardon.
Sainte Maria Goretti
Le 5 juillet 1902, à onze ans, Maria Goretti est mortellement poignardée par Alessandro Serenelli, un voisin de vingt ans qui tentait de la violer. Transportée à l'hôpital de Nettuno, elle y agonise jusque dans l'après-midi du lendemain, 6 juillet 1902, et pardonne explicitement à son meurtrier, déclarant le vouloir près d'elle au Ciel[19]. Alessandro reste d'abord sans remords en prison, jusqu'à un rêve où Maria lui tend des fleurs ; il se convertit, passe des décennies dans le repentir, et vient à genoux demander pardon à la mère de Maria, qui le lui accorde parce que sa fille l'avait déjà fait. Il est ensuite accueilli chez les capucins, où il vit comme un frère sans jamais prononcer de vœux, jusqu'à sa mort à Macerata le 6 mai 1970. Le pardon d'une enfant a fait un saint d'un assassin (voir l'article dédié).
Saint Jean-Paul II et Ali Ağca
Le 13 mai 1981, Mehmet Ali Ağca tire sur Jean-Paul II place Saint-Pierre. Le pape survit de justesse ; dès son lit d'hôpital, il déclare pardonner à son agresseur. Le 27 décembre 1983, il se rend dans sa cellule de la prison de Rebibbia, s'assoit près de lui, lui prend la main et s'entretient longuement avec lui. Cette image — la victime rendant visite à son bourreau — a fait le tour du monde comme une icône du pardon chrétien au XXe siècle, sans jamais empêcher la justice humaine de suivre son cours[20].
| Témoin | Offense reçue | Fruit du pardon |
|---|---|---|
| Le Christ | Torture et crucifixion injustes | Source de tout pardon ; salut du monde |
| Saint Étienne | Lapidation | Semence de la conversion de saint Paul |
| Joseph (Genèse) | Trahi et vendu par ses frères | Réconciliation ; salut d'un peuple |
| Sainte Maria Goretti | Agression mortelle à 11 ans | Conversion de son meurtrier Alessandro |
| Saint Jean-Paul II | Tentative d'assassinat (1981) | Icône mondiale du pardon |
Les fruits du pardon : libération, paix, guérison
Pourquoi tant d'efforts ? Parce que le pardon est d'abord un cadeau que l'on se fait à soi-même. Refuser de pardonner, c'est se lier à jamais à celui qui nous a blessés, lui laisser un pouvoir permanent sur notre paix, réveiller la douleur à chaque souvenir. Pardonner, c'est couper cette chaîne.
Le Catéchisme place ce combat au plus haut de la vie de prière :
« La prière chrétienne va jusqu'au pardon des ennemis. Elle transfigure le disciple en le configurant à son Maître. Le pardon est un sommet de la prière chrétienne ; le don de la prière ne peut être reçu que dans un cœur accordé à la compassion divine. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2844[21]
Et il ajoute que ce pardon, à l'image de celui de Dieu, ne connaît pas de plafond : « Il n'y a ni limite ni mesure à ce pardon essentiellement divin »[22]. Là est le paradoxe final : en pardonnant ce qui semblait impardonnable, l'homme blessé ne descend pas, il monte ; il ne s'abaisse pas devant son offenseur, il s'élève jusqu'au cœur de Dieu, dont le propre est de faire miséricorde. Le pardon est la victoire de l'amour sur le mal — non parce qu'il nie le mal, mais parce qu'il refuse de lui laisser le dernier mot.
Pour aller plus loin
- Comment savoir si Dieu me pardonne ? — recevoir le pardon qui rend capable de le donner.
- Comment faire une bonne confession ? — le sacrement où l'on reçoit et apprend le pardon.
- Qu'est-ce que la réconciliation avec Dieu ? — le sens profond du pardon divin.
- Qu'est-ce que la repentance ? — ce que suppose la réconciliation entre deux personnes.
- Sainte Maria Goretti — l'enfant qui a pardonné à son meurtrier.
- Comment répondre à l'objection des abus sexuels ? — pardon, justice et protection des victimes.
- La réponse au mal et à la souffrance — la question du mal souffert, traitée à part dans un dossier dédié.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 2843, Librairie Éditrice Vaticane / Mame-Plon, Paris, 1992. « Il n'est pas en notre pouvoir de ne plus sentir et d'oublier l'offense ; mais le cœur qui s'offre à l'Esprit Saint retourne la blessure en compassion et purifie la mémoire en transformant l'offense en intercession. » Le paragraphe commente aussi la parabole du serviteur impitoyable (Mt 18, 23-35).
1 2 8Saint Jean-Paul II, Message pour la célébration de la XXXVe Journée mondiale de la paix (1er janvier 2002), « Il n'y a pas de paix sans justice, il n'y a pas de justice sans pardon », donné au Vatican le 8 décembre 2001, n. 3. Texte officiel sur vatican.va — https://www.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/messages/peace/documents/hf_jp-ii_mes_20011211_xxxv-world-day-for-peace.html (consulté le 4 octobre 2026) : « Mais le pardon s'oppose à la rancune et à la vengeance, et non à la justice » ; « Le pardon ne s'oppose d'aucune manière à la justice, car il ne consiste pas à surseoir aux exigences légitimes de réparation de l'ordre lésé. »
3 13 14Évangile selon saint Matthieu 18, 21-22 (traduction liturgique officielle). Le « soixante-dix fois sept fois » renvoie à Gn 4, 24 (la vengeance de Lamek) qu'il retourne exactement : à la démesure de la vengeance répond la démesure du pardon.
4Évangile selon saint Matthieu 6, 14-15 (traduction liturgique). Commentaire au Catéchisme de l'Église catholique, § 2841-2842.
5Catéchisme de l'Église catholique, § 2840, op. cit. « Or, et c'est redoutable, ce flot de miséricorde ne peut pénétrer notre cœur tant que nous n'avons pas pardonné à ceux qui nous ont offensés. »
6Évangile selon saint Matthieu 18, 35 (traduction liturgique) : « C'est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »
7Épître de saint Paul aux Romains 12, 19 et 21 (traduction liturgique). Paul cite Dt 32, 35 (« À moi la vengeance »).
9Évangile selon saint Luc 6, 27-28 (traduction liturgique) ; cf. Mt 5, 44 (« Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent »).
10Saint François d'Assise, Admonitions, IX, « De l'amour des ennemis » — l'un de ses écrits authentiques ; l'Admonition s'ouvre sur la parole du Seigneur « Aimez vos ennemis » (Mt 5, 44, traduction liturgique, cf. AELF). La formulation française ci-dessus en est une paraphrase : aimer vraiment son ennemi, c'est ne pas s'affliger d'abord du tort subi, mais s'affliger, pour l'amour de Dieu, du péché commis par l'autre — et le lui prouver par des actes.
11Livre de Ben Sira (l'Ecclésiastique) 27, 30 – 28, 2 (traduction liturgique) : « Rancune et colère, voilà des choses abominables où le pécheur est passé maître. […] Pardonne à ton prochain le tort qu'il t'a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis. »
12Évangile selon saint Luc 23, 34 (traduction liturgique). Cette parole du Christ en croix est le fondement de la doctrine du pardon des ennemis.
15Actes des Apôtres 7, 60 (traduction liturgique, cf. AELF). Le récit précise que Saul (le futur saint Paul) « approuvait ce meurtre » (Ac 8, 1).
16Formule traditionnellement attribuée à saint Augustin, commentant la prière d'Étienne (Ac 7, 60) : « Si Stephanus non orasset, Ecclesia Paulum non haberet » — si Étienne n'avait pas prié, l'Église n'aurait pas eu Paul. Ainsi rapportée par les commentateurs d'Ac 7, 60 : E. de Pressensé (qui renvoie au Sermo XCIV de l'ancienne numérotation) et W. Conybeare et J. Howson (The Life and Epistles of St. Paul, vol. 1, p. 82). Le numéro du sermon variant selon les éditions, la formule est donnée ici sans numéro de sermon.
17Livre de la Genèse 50, 20 (traduction liturgique). Cf. Gn 45, 5-8, où Joseph relit sa vente comme un envoi providentiel « pour préserver la vie ».
18Sur l'agression du 5 juillet 1902 et le pardon accordé par Maria à son agresseur, avec le désir qu'il la rejoigne un jour au Paradis : Vatican News, « Sainte Maria Goretti, vierge et martyre », saint du jour du 6 juillet — https://www.vaticannews.va/fr/saint-du-jour/07/06/sainte-maria-goretti--vierge-et-martyre.html (consulté le 4 octobre 2026). Sur l'agression (quatorze coups de poinçon), la mort le 6 juillet 1902 et le pardon (« dopo aver perdonato il suo assassino ») : Isabella Pera, « MARIA Goretti, santa », Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 70, Treccani, 2008 — https://www.treccani.it/enciclopedia/santa-maria-goretti_(Dizionario-Biografico)/ — qui cite les actes du procès pénal (Archivio di Stato di Roma, Corte di Assise di Roma, Anno 1902, b. 78, f. 42). Sur le songe (Maria remettant quatorze lis blancs), le pardon reçu d'Assunta Goretti et la mort d'Alessandro Serenelli au couvent des capucins de Macerata le 6 mai 1970 (testament spirituel daté du 5 mai 1961) : « The Murderer », mariagoretti.com — https://mariagoretti.com/the-murderer/ (consulté le 4 octobre 2026), concordant avec « Alessandro Serenelli », Wikipedia (anglais) — https://en.wikipedia.org/wiki/Alessandro_Serenelli — et avec Bret Thoman, Alessandro Serenelli, Murderer of St. Maria Goretti (« On May 6, 1970 [...] Alessandro Serenelli died peacefully in the Capuchin infirmary in Macerata »). Une source isolée, timenote.info (« died on 16 May 1970 » — https://timenote.info/lv/person/view?id=4363671&l=en, consulté le 4 octobre 2026), donne le 16 mai 1970 : contre ces témoignages convergents, la date retenue est le 6 mai 1970.
19Sur la tentative d'assassinat « le 13 mai 1981 place Saint-Pierre », la visite du pape « le 27 décembre 1983 » à Ali Ağca « dans sa prison romaine de Rebibbia » et le pardon accordé à son agresseur : Radio Vaticana (archives), « Ali Agça en visite-surprise sur la tombe de Jean-Paul II », 27 décembre 2014 — https://www.archivioradiovaticana.va/storico/2014/12/27/ali_ag%C3%A7a_en_visite-surprise_sur_la_tombe_de_jean-paul_ii/fr-1116204 (consulté le 4 octobre 2026).
20Catéchisme de l'Église catholique, § 2844, op. cit. Sur le pardon des ennemis comme « sommet de la prière chrétienne » ; cf. Mt 5, 43-44.
21Catéchisme de l'Église catholique, § 2845, op. cit. « Il n'y a ni limite ni mesure à ce pardon essentiellement divin. »
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