Jean-Paul II (Ioannes Paulus II), né Karol Józef Wojtyła le 18 mai 1920 à Wadowice, est élu pape le 16 octobre 1978 et gouverne l'Église jusqu'à sa mort, le 2 avril 2005. Avec vingt-six ans, cinq mois et dix-sept jours de pontificat, il signe le troisième plus long règne de l'histoire de l'Église, après saint Pierre et Pie IX.[1][2] Archevêque de Cracovie sorti d'un pays du bloc soviétique, il est le premier pape slave, le premier pape polonais, et le premier pape non italien depuis le Néerlandais Adrien VI en 1522.[3][4]
Son pontificat déplace l'axe même de la papauté contemporaine. Pape itinérant — 104 voyages hors d'Italie, sur tous les continents —, docteur d'un magistère immense (quatorze encycliques, deux codes de droit canonique, un Catéchisme universel), acteur politique dont le rôle dans l'effondrement pacifique du communisme est reconnu jusque par ses adversaires, pasteur des foules qui invente les Journées Mondiales de la Jeunesse, homme de prière marqué par Marie et la Miséricorde divine, il imprime à l'Église une présence mondiale sans équivalent depuis des siècles.[5][6]
Le mot d'ordre de tout le pontificat tient dans la phrase qu'il lance le jour de son intronisation, le 22 octobre 1978 :
« N'ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! À sa puissance salvatrice ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques aussi bien que politiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation, du développement. N'ayez pas peur ! » — Jean-Paul II, homélie d'inauguration du pontificat, 22 octobre 1978[7]
Photo d'Infobox : Jean-Paul II à Yankee Stadium, New York, 4 octobre 1979 ; Thomas J. O'Halloran, U.S. News & World Report collection, Library of Congress, Wikimedia Commons, domaine public.
Pourquoi le pontificat de Jean-Paul II est-il un tournant ?
Un pape venu « d'un pays lointain »
Le soir du 16 octobre 1978, quand le cardinal protodiacre annonce le nom du nouvel élu — Carolum cardinalem Wojtyła —, la place Saint-Pierre hésite : le nom n'est pas italien, et beaucoup ne le reconnaissent pas.[8] Apparaissant au balcon, Jean-Paul II désamorce la surprise d'une phrase restée célèbre : les cardinaux sont allés chercher leur évêque « dans un pays lointain », mais il vient « toujours proche par la communion dans la foi ».[9] Pour la première fois depuis quatre siècles et demi, la chaire de Pierre n'est plus tenue par un Italien ; pour la première fois dans l'histoire, elle l'est par un Slave, fils d'une nation catholique enfermée derrière le rideau de fer.[10]
Ce déplacement géographique n'est pas anecdotique. Wojtyła apporte à Rome l'expérience d'une Église persécutée, qui a tenu tête au nazisme puis au communisme, et une conviction tranchée : la foi n'a pas à se replier devant la modernité, elle doit l'affronter et la convertir. Tout son pontificat développe l'intuition de cette première soirée : un christianisme offensif, confiant, missionnaire, qui refuse la peur comme on refuse une tentation.
L'ampleur chiffrée d'un pontificat
Peu de règnes se laissent résumer par des nombres ; celui-ci, en partie, oui. Vingt-six ans et demi de gouvernement ; 104 voyages apostoliques hors d'Italie et 146 déplacements à l'intérieur de la péninsule ; quatorze encycliques et des centaines de documents magistériels ; 482 saints canonisés au cours de 51 célébrations et 1 338 bienheureux proclamés en 147 cérémonies — soit plus de saints proclamés que par l'ensemble de ses prédécesseurs depuis la création de la Congrégation des causes des saints.[11][12] À cela s'ajoutent la refonte des deux codes de droit ecclésial, la promulgation d'un Catéchisme universel, la création des Journées Mondiales de la Jeunesse et l'ouverture du Grand Jubilé de l'an 2000.
Ces chiffres disent une méthode de gouvernement : Jean-Paul II gouverne moins par les bureaux de la Curie que par la parole publique et la présence physique. Il prend l'Église là où elle vit — Manille, Mexico, Czestochowa, Nairobi — plutôt que d'attendre le monde à Rome.
Un gouvernement par la présence et la parole
Cette force est aussi l'origine de ses faiblesses, que ses critiques pointeront (voir plus bas) : un pape constamment en voyage, dont l'autorité doctrinale est immense mais qui délègue largement l'administration romaine. Le pontificat se comprend dans cette tension : un magistère d'une densité exceptionnelle, porté par un homme qui croit davantage à la conversion des cœurs par l'annonce qu'à la réforme des structures par les circulaires.
L'élection de 1978 : l'année des trois papes
La mort de Paul VI et le bref pontificat de Jean-Paul Ier
L'année 1978 est celle des trois papes. Le 6 août, Paul VI meurt à Castel Gandolfo, après quinze ans d'un pontificat qui a clos le concile Vatican II et porté le poids de la crise post-conciliaire. Le conclave d'août élit le patriarche de Venise, Albino Luciani, qui prend le double nom de Jean-Paul Ier pour signifier sa fidélité aux deux papes du Concile. Mais son sourire ne dure que trente-trois jours : il meurt dans la nuit du 28 septembre 1978, plongeant l'Église dans la stupeur.[13]
Le conclave d'octobre 1978
Le second conclave de l'année s'ouvre le 14 octobre. Les cardinaux italiens se divisent entre deux favoris — Giuseppe Siri, conservateur génois, et Giovanni Benelli, archevêque de Florence — sans qu'aucun n'atteigne la majorité. Le blocage ouvre la voie à une candidature non italienne. Le 16 octobre, au huitième tour de scrutin, le cardinal Karol Wojtyła, archevêque de Cracovie depuis 1964 et cardinal depuis 1967, est élu à 58 ans.[14][15] Il choisit de reprendre le nom de son éphémère prédécesseur : Jean-Paul II, marque de continuité avec Jean XXIII, Paul VI et Jean-Paul Ier — c'est-à-dire avec le Concile.
« N'ayez pas peur ! Ouvrez les portes au Christ »
Le 22 octobre 1978, place Saint-Pierre, la messe d'inauguration du ministère pétrinien donne au pontificat son manifeste. Devant une foule immense et les caméras du monde entier, le nouveau pape — qui se présente comme le « 263ᵉ successeur de l'apôtre Pierre » — prononce l'appel qui résumera son règne : ne pas avoir peur, ouvrir au Christ les frontières des États et les domaines de la culture.[16] Aux yeux des chrétiens d'Europe de l'Est, le message est limpide : un fils de la Pologne communiste, devenu pape, invite publiquement les peuples à ne plus craindre les systèmes qui les oppriment.
Le pape et la chute du communisme
Le premier voyage en Pologne (juin 1979)
Huit mois après son élection, Jean-Paul II rentre dans sa patrie. Du 2 au 10 juin 1979, le pèlerinage en Pologne tourne au plébiscite spirituel : des millions de fidèles l'accueillent à Varsovie, Gniezno, Częstochowa et Cracovie. Place de la Victoire, à Varsovie, il lance une prière qui ébranle le régime : « Que descende ton Esprit ! Et qu'il renouvelle la face de la terre. De cette terre ! »[17] En quelques jours, une nation entière redécouvre qu'elle est majoritairement catholique et que le pouvoir communiste y est minoritaire. Beaucoup d'historiens datent de ce voyage le réveil civique qui rendra possible la suite.
Solidarność et le bras de fer avec le bloc soviétique
L'été suivant, en août 1980, naît à Gdańsk le syndicat libre Solidarność. Le rôle propre de Jean-Paul II dans cette dynamique — soutien spirituel, diplomatie discrète, protection morale d'un mouvement non violent — fait l'objet d'un dossier Ignispedia dédié : Solidarność et saint Jean-Paul II. Plus largement, sa contribution à l'effondrement pacifique du communisme en Europe de l'Est, jusqu'à 1989, est traitée dans l'article La chute du communisme en Europe de l'Est. Ici, on retiendra le fait pontifical : un pape qui, sans armée ni menace, mine de l'intérieur la légitimité d'un empire idéologique en rappelant aux peuples leur dignité et leur liberté.
L'attentat du 13 mai 1981
Le 13 mai 1981, à 17 h 19, place Saint-Pierre, le Turc Mehmet Ali Ağca tire sur le pape et le blesse grièvement à l'abdomen.[18] Opéré d'urgence à la polyclinique Gemelli, Jean-Paul II survit. Il attribue sa survie à une protection mariale : l'attentat a lieu le jour anniversaire de la première apparition de Notre-Dame de Fatima (13 mai 1917), et le pape fera enchâsser l'une des balles extraites de son corps dans la couronne de la statue de Fatima.[19] Le récit, les enjeux géopolitiques et la « piste bulgare » sont développés dans l'article dédié L'attentat contre Jean-Paul II du 13 mai 1981. En décembre 1983, le pape se rend à la prison de Rebibbia et pardonne publiquement à son agresseur — geste qui marquera durablement son image.[20]
« Une main a tiré, une autre a guidé la balle. » — Mot attribué à Jean-Paul II sur l'attentat du 13 mai 1981, qu'il liait au message de Fatima[21]
Dans La Bilocation chez les mystiques, le Comité Mirabilis rapporte un autre récit de protection lors de l'attentat : une religieuse aurait saisi le bras droit d'Ağca et l'aurait empêché de continuer à tirer. L'ouvrage attribue cette déclaration au tireur et rapporte que sœur Rita du Saint-Esprit (Cristina Montella) confia au père Franco D'Anastasio avoir été cette religieuse, venue en bilocation auprès de la Vierge. Il présente cette intervention comme une explication possible de la survie du pape, en complément de la protection mariale déjà évoquée.[22]
La consécration du monde à Marie (1984) et Fatima
Convaincu du lien entre son pontificat et le secret de Fatima, Jean-Paul II procède le 25 mars 1984, en union avec tous les évêques du monde, à un acte de consécration de l'humanité au Cœur immaculé de Marie, que sœur Lucie de Fatima reconnaîtra comme conforme à la demande de la Vierge. Cinq ans plus tard, le bloc soviétique s'effondre sans guerre. Le pape lira cet enchaînement — attentat, consécration, chute pacifique du communisme — comme un signe de la providence, sans jamais en faire une preuve apologétique grossière.[23]
Le magistère doctrinal d'un docteur
Si la postérité retient surtout le pape voyageur, les théologiens soulignent d'abord l'ampleur de son magistère écrit. Quatorze encycliques en couvrent les grands axes : christologie, miséricorde, doctrine sociale, mission, morale, vie, œcuménisme, raison, Eucharistie.
Quatorze encycliques
| Encyclique | Date | Thème |
|---|---|---|
| Redemptor Hominis | 4 mars 1979 | Le Christ, rédempteur de l'homme |
| Dives in Misericordia | 30 nov. 1980 | Dieu riche en miséricorde |
| Laborem Exercens | 14 sept. 1981 | Le travail humain |
| Slavorum Apostoli | 2 juin 1985 | Cyrille et Méthode, apôtres des Slaves |
| Dominum et Vivificantem | 18 mai 1986 | L'Esprit Saint |
| Redemptoris Mater | 25 mars 1987 | La Vierge Marie |
| Sollicitudo Rei Socialis | 30 déc. 1987 | Le développement des peuples |
| Redemptoris Missio | 7 déc. 1990 | La mission de l'Église |
| Centesimus Annus | 1ᵉʳ mai 1991 | Cent ans de doctrine sociale |
| Veritatis Splendor | 6 août 1993 | Les fondements de la morale |
| Evangelium Vitae | 25 mars 1995 | L'Évangile de la vie |
| Ut Unum Sint | 25 mai 1995 | L'engagement œcuménique |
| Fides et Ratio | 14 sept. 1998 | Foi et raison |
| Ecclesia de Eucharistia | 17 avr. 2003 | L'Eucharistie et l'Église |
Redemptor Hominis : la clef christocentrique (1979)
Dès sa première encyclique, Redemptor Hominis (4 mars 1979), Jean-Paul II donne la matrice de toute sa pensée : le Christ révèle l'homme à lui-même.[24] « Le Rédempteur de l'homme, Jésus-Christ, est le centre du cosmos et de l'histoire », énonce la première phrase du texte.[25] L'anthropologie christocentrique qui en découle — l'homme ne se comprend pleinement qu'à la lumière du Christ — irrigue ses positions sur la dignité humaine, la morale, le travail, la bioéthique et les droits de l'homme.
La trilogie trinitaire et la doctrine sociale
Les premières années dessinent une trilogie trinitaire : Redemptor Hominis (le Fils), Dives in Misericordia (le Père riche en miséricorde, 1980), Dominum et Vivificantem (l'Esprit Saint, 1986). En parallèle, Jean-Paul II renouvelle la doctrine sociale avec trois grands textes : Laborem Exercens (1981) sur la dignité du travail, Sollicitudo Rei Socialis (1987) sur le développement, et surtout Centesimus Annus (1991), qui tire le bilan d'un siècle ouvert par Rerum Novarum et propose, après la chute du communisme, une critique équilibrée du capitalisme et du collectivisme.[26]
Veritatis Splendor et Evangelium Vitae : la morale et la vie
Au cœur du pontificat, deux encycliques affrontent la crise morale contemporaine. Veritatis Splendor (6 août 1993) réaffirme l'existence d'actes intrinsèquement mauvais et de vérités morales objectives, contre les éthiques de la situation et le relativisme.[27] Evangelium Vitae (25 mars 1995) déploie une défense vigoureuse de la vie humaine de la conception à la mort naturelle, condamnant avortement et euthanasie dans des formules d'une solennité quasi définitoire.
« L'avortement direct, c'est-à-dire voulu comme fin ou comme moyen, constitue toujours un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d'un être humain innocent. » — Jean-Paul II, Evangelium Vitae, 25 mars 1995, n° 62[28]
Ces textes nourrissent directement les dossiers Ignispedia de bioéthique sur l'avortement et l'euthanasie.
Fides et Ratio : foi et raison
Fides et Ratio (14 septembre 1998) ouvre sur une image devenue classique : « La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité. »[29] Contre le fidéisme qui méprise la raison et le rationalisme qui dissout la foi, le pape philosophe — ancien titulaire de la chaire d'éthique de Lublin — réhabilite la métaphysique et la quête de vérité comme conditions d'une foi adulte. Le thème prolonge le combat d'Ignispedia contre l'athéisme et la zététique.
Ordinatio Sacerdotalis et les questions disputées
Sur les questions qui agitent l'Église occidentale, Jean-Paul II tranche avec fermeté. La lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis (22 mai 1994) déclare que l'Église n'a pas le pouvoir de conférer l'ordination sacerdotale aux femmes et que ce jugement doit être tenu définitivement par tous les fidèles.[30] La lettre apostolique Mulieris Dignitatem (1988) avait, en parallèle, développé une théologie positive de la femme et du « génie féminin », montrant que le refus du sacerdoce féminin ne procède pas d'un mépris mais d'une logique sacramentelle. Le pape maintient de même le célibat sacerdotal et la discipline morale catholique sur la sexualité.
La théologie du corps
Entre septembre 1979 et novembre 1984, Jean-Paul II consacre quelque cent trente catéchèses du mercredi à une vaste relecture du corps, de la sexualité et du mariage, désignée depuis comme la « théologie du corps ».[31] Partant du récit de la création et de la parole du Christ sur le commencement, il y développe une vision du corps humain comme signe sacramentel du don de soi et de l'amour conjugal comme image de l'amour trinitaire. Cet ensemble, longtemps sous-estimé, est aujourd'hui considéré comme l'un des apports les plus originaux de son magistère.
Les grands chantiers institutionnels
Pape de la parole, Jean-Paul II est aussi un législateur : son pontificat achève les grands chantiers normatifs ouverts par Vatican II.
Le Code de droit canonique de 1983
Le 25 janvier 1983, par la constitution Sacrae Disciplinae Leges, il promulgue le nouveau Code de droit canonique, qui remplace celui de 1917 et traduit en droit l'ecclésiologie de Vatican II. Le pape le présente comme le « dernier document du Concile », tant il en met en œuvre les orientations.[32] Le détail des 1752 canons et de la réforme est traité dans l'article dédié.
Le Code des canons des Églises orientales (1990)
Le 18 octobre 1990, par la constitution Sacri Canones, Jean-Paul II promulgue le Code des canons des Églises orientales (CCEO), première codification unifiée du droit propre aux Églises catholiques de rite oriental. Avec le Code latin de 1983, il complète un édifice juridique que le pape qualifie de « nouveau Corpus » de la législation ecclésiale.
Le Catéchisme de l'Église catholique (1992)
Le 11 octobre 1992, trentième anniversaire de l'ouverture de Vatican II, la constitution apostolique Fidei Depositum promulgue le Catéchisme de l'Église catholique, premier catéchisme universel depuis celui du concile de Trente. Fruit de six années de travail confiées à une commission présidée par le cardinal Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI, il offre à toute l'Église une synthèse organique de la foi en quatre parties (Credo, sacrements, vie en Christ, prière). L'article dédié en détaille la genèse et la structure.
La réforme de la Curie (Pastor Bonus, 1988)
Le 28 juin 1988, la constitution apostolique Pastor Bonus réorganise la Curie romaine : redéfinition des compétences des congrégations et conseils, place accrue donnée à l'évangélisation et au laïcat. Cette réforme administrative, moins commentée, complète l'œuvre normative du pontificat.
L'application et la défense de Vatican II
Herméneutique de la continuité
Élu treize ans après la clôture du Concile, Jean-Paul II hérite d'une Église traversée par la crise post-conciliaire : contestation doctrinale, effondrement des vocations dans certains pays, dérives liturgiques. Sa ligne constante est celle de l'herméneutique de la continuité : Vatican II ne rompt pas avec la Tradition, il la développe. Le pape applique le Concile — collégialité épiscopale, liturgie, liberté religieuse, dialogue — tout en réaffirmant le dogme et l'autorité du Siège apostolique. L'histoire et la portée de Vatican II font l'objet d'un article propre.
Le schisme de Mgr Lefebvre (1988) et Ecclesia Dei
Le refus de Vatican II par une frange traditionaliste culmine en 1988. Le 30 juin 1988, à Écône (Suisse), Mgr Marcel Lefebvre consacre quatre évêques sans mandat pontifical, malgré l'avertissement de Rome.[33] Le lendemain, le 2 juillet 1988, Jean-Paul II publie le motu proprio Ecclesia Dei, qui constate un acte schismatique et l'excommunication latae sententiae encourue par les consécrateurs, tout en ouvrant des structures pour les fidèles attachés à la liturgie ancienne demeurés en communion avec Rome.[34] La trajectoire de la Fraternité Saint-Pie X est développée dans l'article La Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX).
La théologie de la libération
À l'autre extrémité, Jean-Paul II affronte les courants de la théologie de la libération en Amérique latine, dont certaines variantes empruntent au marxisme une grille de lecture de classe. La Congrégation pour la doctrine de la foi publie deux instructions (1984, 1986) qui distinguent une option préférentielle pour les pauvres légitime d'une idéologisation de la foi. Le pape soutient l'engagement social de l'Église latino-américaine tout en refusant la réduction de l'Évangile à une stratégie politique — fermeté que ses critiques de gauche lui reprocheront.
Œcuménisme, dialogue interreligieux et relations avec le judaïsme
Ut Unum Sint et l'unité des chrétiens
L'œcuménisme est un engagement structurant du pontificat. L'encyclique Ut Unum Sint (25 mai 1995) confirme l'irréversibilité de l'engagement catholique pour l'unité des chrétiens et propose, geste inouï, de repenser avec les autres confessions l'exercice de la primauté pontificale afin qu'elle serve l'unité.[35] Sous son règne sont signées des avancées majeures, dont la Déclaration commune sur la doctrine de la justification avec la Fédération luthérienne mondiale (Augsbourg, 31 octobre 1999).
La rencontre d'Assise (1986)
Le 27 octobre 1986, Jean-Paul II réunit à Assise les représentants des grandes religions du monde pour une journée de prière pour la paix. L'image des cent trente responsables religieux côte à côte, sous la basilique de saint François, marque l'histoire du dialogue interreligieux. Le pape prend soin de préciser qu'on ne vient pas « prier ensemble » mais être « ensemble pour prier », écartant tout syncrétisme.[36] Critiquée par les traditionalistes comme par certains théologiens, l'« esprit d'Assise » deviendra l'un des symboles du pontificat.
Avec le peuple juif : « nos frères aînés »
Jean-Paul II opère un rapprochement historique avec le judaïsme. Le 13 avril 1986, il est le premier pape à franchir le seuil de la grande synagogue de Rome, où il salue les juifs comme les « frères aînés » des chrétiens.[37] En 1993, le Saint-Siège établit des relations diplomatiques avec l'État d'Israël (Accord fondamental du 30 décembre 1993). Lors de son pèlerinage en Terre sainte de mars 2000, il se recueille à Yad Vashem et glisse au Mur des Lamentations un billet implorant le pardon de Dieu pour les souffrances infligées au peuple de l'Alliance. Le rejet de l'antisémitisme et la repentance pour la Shoah constituent un acquis durable de son magistère.
Le pape des jeunes et de la nouvelle évangélisation
Les Journées Mondiales de la Jeunesse
Frappé par l'afflux des jeunes lors du Jubilé de la Rédemption (1984) et de l'Année internationale de la jeunesse (1985), Jean-Paul II institue les Journées Mondiales de la Jeunesse en décembre 1985 ; la première édition mondiale se tient à Rome le 23 mars 1986.[38] Tous les deux ou trois ans, des centaines de milliers — parfois des millions — de jeunes affluent : Częstochowa (1991), Manille (1995), où la messe finale rassemble une foule estimée à plus de quatre millions de personnes, l'un des plus grands rassemblements humains de l'histoire, Paris (1997), Rome (2000), Toronto (2002). Les JMJ deviennent l'un des instruments les plus efficaces de la nouvelle évangélisation qu'il appelle de ses vœux.
Les 104 voyages apostoliques
Le pape parcourt le monde comme aucun de ses prédécesseurs : 104 voyages internationaux, sur tous les continents, du Mexique (premier voyage, janvier 1979) jusqu'à Lourdes (dernier voyage à l'étranger, août 2004).[39] Ces déplacements ne sont pas des tournées protocolaires : ils portent l'Évangile dans les périphéries, soutiennent les Églises persécutées, dénoncent les dictatures comme les injustices économiques, et donnent au siège romain une visibilité planétaire inédite à l'âge de la télévision.
Marie, le Rosaire et la Miséricorde divine
La piété de Jean-Paul II est profondément mariale : sa devise épiscopale, Totus Tuus (« Tout à toi », adressée à Marie), inspirée de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, résume sa consécration. En octobre 2002, la lettre apostolique Rosarium Virginis Mariae ouvre une Année du Rosaire et ajoute aux mystères traditionnels les cinq mystères lumineux, consacrés à la vie publique du Christ — l'un des rares enrichissements du Rosaire en plusieurs siècles.[40] Sa dévotion à la Miséricorde divine, héritée de sa compatriote sœur Faustine Kowalska, culmine au Jubilé (voir plus bas).
Le Grand Jubilé de l'an 2000 et la purification de la mémoire
Un jubilé planétaire
Préparé par trois années thématiques, le Grand Jubilé de l'an 2000 est le sommet symbolique du pontificat. Ouvrant la Porte sainte de Saint-Pierre la nuit de Noël 1999, le pape fait de l'année jubilaire une célébration mondiale du deux millième anniversaire de l'Incarnation, ponctuée par les JMJ de Rome (plus de deux millions de jeunes) et par son pèlerinage en Terre sainte.
La demande de pardon du 12 mars 2000
Le 12 mars 2000, premier dimanche de Carême, lors d'une cérémonie sans précédent, Jean-Paul II demande solennellement pardon pour les péchés commis par les fils de l'Église au cours de l'histoire : fautes contre l'unité des chrétiens, contre les juifs, au service de la vérité par des moyens contraires à l'Évangile (Inquisition), atteintes aux droits des peuples et à la dignité des femmes.[41] Cette « purification de la mémoire », mûrie de longue date, distingue soigneusement la sainteté de l'Église comme telle et les péchés de ses membres. Les dossiers Ignispedia sur les croisades et l'Inquisition éclairent l'arrière-plan historique de ce geste.
« Nous pardonnons et nous demandons pardon. […] Nous ne pouvons pas ne pas reconnaître les infidélités à l'Évangile commises par certains de nos frères, spécialement durant le second millénaire. » — Jean-Paul II, homélie de la Journée du pardon, 12 mars 2000[42]
Les canonisations record et sainte Faustine
Le 30 avril 2000, dimanche après Pâques, Jean-Paul II canonise sœur Faustine Kowalska, première sainte du nouveau millénaire, et institue pour l'Église universelle la fête de la Miséricorde divine, fixée au deuxième dimanche de Pâques.[43] Ce geste couronne sa politique de canonisation : en proclamant 482 saints et 1 338 bienheureux, issus de tous les continents et de toutes les conditions, il veut montrer que la sainteté est la vocation de tous et offrir à l'Église contemporaine des modèles incarnés.
Les ombres et les critiques du pontificat
Une encyclopédie catholique honnête ne tait pas les objections. Le pontificat, immense, a ses zones d'ombre, que des catholiques fidèles eux-mêmes reconnaissent.
Le gouvernement de la Curie
La première critique vise le gouvernement interne. Pape de la présence mondiale, Jean-Paul II délègue largement l'administration romaine ; sa confiance dans certains collaborateurs et son éloignement des dossiers de gestion auraient favorisé des dysfonctionnements — finances vaticanes, nominations, contrôle des congrégations — dont une part de l'héritage retombera sur Benoît XVI.[44]
La crise des abus et l'affaire Maciel
La critique la plus grave concerne la crise des abus sexuels sur mineurs commis par des clercs. Si Jean-Paul II réagit à partir de 2001-2002 — réservation des cas les plus graves à la Congrégation pour la doctrine de la foi, discours sévère aux cardinaux américains en avril 2002 —, beaucoup jugent sa prise de conscience tardive. Le cas emblématique est celui du père Marcial Maciel, fondateur des Légionnaires du Christ, longtemps soutenu et reçu en audience par le pape alors que de graves accusations circulaient déjà ; ce n'est qu'après la mort de Jean-Paul II que Benoît XVI sanctionnera Maciel en 2006, ses crimes une fois établis.[45] Cet aveuglement reste l'angle mort le plus douloureux du pontificat.
Le débat sur la canonisation
Ces ombres ont nourri une contestation lors de la canonisation de 2014, certains estimant qu'elle intervenait trop vite et passait trop légèrement sur la question des abus. L'Église a répondu que la sainteté reconnue concerne l'héroïcité des vertus théologales de l'homme, et non l'infaillibilité de chacune de ses décisions de gouvernement.[46] La distinction est classique : un saint n'est pas un homme sans faute de jugement, mais un homme qui a aimé Dieu et le prochain jusqu'à l'héroïsme.
La maladie, la mort et la postérité
Le long déclin et le témoignage de la souffrance
À partir des années 1990, la maladie de Parkinson ronge le pape. Tremblements, voix éteinte, mobilité réduite : Jean-Paul II refuse de se cacher et fait de son corps souffrant une dernière catéchèse. Plutôt que d'abdiquer — option qu'il écarte —, il montre publiquement la déchéance physique d'un homme qui continue de servir, transformant sa faiblesse en témoignage sur la valeur de la vie diminuée, en cohérence directe avec Evangelium Vitae.
La mort du 2 avril 2005 et le « Santo subito »
Jean-Paul II meurt le 2 avril 2005 à 21 h 37, dans son appartement du Palais apostolique, la veille du dimanche de la Miséricorde divine qu'il avait lui-même institué — coïncidence qui frappe les fidèles.[47] Pendant ses derniers jours, une foule veille place Saint-Pierre. Ses funérailles, le 8 avril 2005, rassemblent des millions de pèlerins et la plus grande réunion de chefs d'État de l'histoire ; la foule scande « Santo subito ! » (« Saint tout de suite ! »), réclamant sa canonisation immédiate.[48]
Béatification (2011) et canonisation (2014)
Benoît XVI dispense du délai habituel de cinq ans et ouvre rapidement le procès. Jean-Paul II est béatifié le 1ᵉʳ mai 2011 — encore un dimanche de la Miséricorde divine —, après la reconnaissance de la guérison inexpliquée d'une religieuse française, sœur Marie Simon-Pierre, atteinte de Parkinson.[49] Le 27 avril 2014, le pape François le canonise avec Jean XXIII, en présence de Benoît XVI émérite : moins de neuf ans après sa mort, l'un des procès les plus rapides de l'époque contemporaine.
Héritage
Au terme de ce parcours, l'héritage de Jean-Paul II se mesure à plusieurs échelles. Politiquement, il aura été l'un des artisans de la chute pacifique du communisme. Doctrinalement, il laisse à l'Église un Catéchisme, deux codes de droit et un magistère anthropologique d'une rare cohérence. Pastoralement, il invente une présence mondiale de la papauté à l'âge des médias et façonne des générations de jeunes catholiques. Spirituellement, il aura été un mystique marial et un témoin de la Miséricorde, jusque dans la mort. Ses ombres — gouvernement curial, lenteur face aux abus — appartiennent au même homme et interdisent toute hagiographie naïve. Mais elles ne renversent pas le jugement de l'Église, qui l'a inscrit parmi les saints sous le nom de Jean-Paul II le Grand, titre que la piété populaire lui a spontanément donné.
Pour aller plus loin
- Pape Jean-Paul Ier — l'éphémère prédécesseur au double nom (33 jours).
- Pape Benoît XVI — le cardinal Ratzinger, son plus proche collaborateur doctrinal, devenu successeur.
- Solidarność et saint Jean-Paul II — le rôle du pape polonais dans la naissance du syndicat libre.
- La chute du communisme en Europe de l'Est — la dynamique d'ensemble, de 1979 à 1989.
- L'attentat du 13 mai 1981 — le récit, la « piste bulgare » et le lien avec Fatima.
- Le Code de droit canonique de 1983 — la grande réforme juridique du pontificat.
- Le Catéchisme de l'Église catholique (1992) — la synthèse de la foi promulguée sous son règne.
- Le concile Vatican II — le Concile qu'il a appliqué et défendu.
- La FSSPX — le schisme de 1988 et le motu proprio Ecclesia Dei.
Notes et références
Opus Dei, « Jean-Paul II : le troisième plus long pontificat », qui rappelle que son règne (26 ans et 5 mois) ne le cède qu'à ceux de saint Pierre et de Pie IX. En ligne : opusdei.org.
1Fondation Jean-Paul II en France, « Quelques chiffres » : 104 voyages hors d'Italie, 146 en Italie, 147 cérémonies de béatification (1 338 bienheureux), 51 de canonisation (482 saints), 14 encycliques. En ligne : fondationjeanpaul2.fr.
2 11 39Jean-Paul II, Wikipédia (encyclopédie générale, vérifiée contre les sources primaires Vatican.va citées dans le corps). fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Paul_II.
3 17 23 30 31 35 37 40« Karol Jean-Paul II, Wojtyla (1920-2005), pape (1978-2005) », Encyclopædia Universalis : premier pape non italien depuis Adrien VI (1522), premier pape slave.
4 10Saint-Siège, Biographie de Jean-Paul II et « Quelques événements importants du pontificat », vatican.va. Source de référence pour les dates des grands actes magistériels.
5 26 32Fondation Jean-Paul II en France, Biographie, fondationjeanpaul2.fr.
6Jean-Paul II, homélie de la messe d'inauguration du pontificat, 22 octobre 1978 : « N'ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! » Texte intégral sur vatican.va (homilies/1978).
7 9 16Conclave d'octobre 1978, Wikipédia : ouverture le 14 octobre, élection de Karol Wojtyła au 8ᵉ tour le 16 octobre 1978.
8 14« Karol Wojtyla, le pape de tous les records », cath.ch : volume sans précédent des canonisations et béatifications.
12INA, « En 1978, il y a eu trois papes » : mort de Paul VI (6 août), pontificat de 33 jours de Jean-Paul Ier, élection de Jean-Paul II.
13« On this day in history, October 16, 1978, Pope John Paul II of Poland is elected head of Catholic Church », Fox News (chronologie de l'élection).
15Tentative d'assassinat de Jean-Paul II, Wikipédia : 13 mai 1981, 17 h 19, place Saint-Pierre ; Mehmet Ali Ağca ; lien avec l'anniversaire de Fatima ; balle enchâssée dans la couronne de Notre-Dame de Fatima ; visite et pardon à Rebibbia en décembre 1983.
18 19 20 21Comité Mirabilis, La Bilocation chez les mystiques, 2023, p. 170–171, Éditions Claire Lumière ; notice « Sœur Rita du Saint-Esprit », dont la source indiquée p. 163 est Cristina Siccardi, La « Bambina » di Padre Pio, Prato, 2003.
22Jean-Paul II, encyclique Redemptor Hominis, 4 mars 1979, n° 1 : « Le Rédempteur de l'homme, Jésus-Christ, est le centre du cosmos et de l'histoire. » Texte intégral sur vatican.va.
24 25Jean-Paul II, encyclique Veritatis Splendor, 6 août 1993 (sur les actes intrinsèquement mauvais et la vérité morale objective). Texte intégral sur vatican.va.
27Jean-Paul II, encyclique Evangelium Vitae, 25 mars 1995, n° 62 (condamnation de l'avortement direct). Texte intégral sur vatican.va.
28Jean-Paul II, encyclique Fides et Ratio, 14 septembre 1998, incipit : « La foi et la raison sont comme les deux ailes… » Texte intégral sur vatican.va.
29Jean-Paul II, motu proprio Ecclesia Dei adflicta, 2 juillet 1988 : constat de l'acte schismatique des consécrations d'Écône (30 juin 1988) et de l'excommunication latae sententiae. Texte intégral sur vatican.va.
33 34Communauté de Sant'Egidio, dossier sur la rencontre interreligieuse d'Assise du 27 octobre 1986 ; distinction « ensemble pour prier » et non « prier ensemble » (précision du cardinal Etchegaray). santegidio.org.
36Journées mondiales de la jeunesse, Wikipédia : institution en décembre 1985, première édition à Rome le 23 mars 1986 ; rassemblements de Częstochowa (1991), Manille (1995), Paris (1997), Rome (2000), Toronto (2002).
38Jean-Paul II, homélie de la Journée du pardon, 12 mars 2000 : demande solennelle de pardon pour les fautes des fils de l'Église. Texte intégral sur vatican.va (homilies/2000).
41 42Jean-Paul II, homélie de la canonisation de sœur Faustine Kowalska, 30 avril 2000, et institution de la fête de la Miséricorde divine pour l'Église universelle. Texte sur vatican.va.
43Charles Mercier, recension de Christine Pedotti et Anthony Favier, Jean-Paul II, l'ombre du saint, revue Esprit : critiques sur la gestion curiale et l'éloignement du pape des dossiers administratifs.
44cath.ch, dossier sur l'affaire Marcial Maciel et les Légionnaires du Christ : soutien de Jean-Paul II, relance de l'enquête et sanction sous Benoît XVI (2006).
45Aleteia, « Jean-Paul II : qui conteste sa canonisation et pourquoi ? » (avril 2014) : objections liées aux abus et réponse sur l'héroïcité des vertus.
46Mort et funérailles de Jean-Paul II et Béatification de Jean-Paul II, Wikipédia : décès le 2 avril 2005 à 21 h 37 (veille du dimanche de la Miséricorde divine) ; « Santo subito » aux funérailles du 8 avril 2005 ; béatification le 1ᵉʳ mai 2011 (guérison de sœur Marie Simon-Pierre) ; canonisation le 27 avril 2014 avec Jean XXIII.
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