La question « faut-il être de droite ou de gauche ? » est sans doute l'une des plus mal posées du débat catholique francophone. Elle suppose que le clivage politique français — né en 1789 dans une salle de l'Assemblée nationale[1] — soit la grille de lecture ultime de l'engagement chrétien. Or le Christ n'a pas voté à l'Assemblée constituante, et l'Église a deux mille ans d'histoire sociale, économique et politique avant la Révolution française.
La doctrine sociale de l'Église, héritière de l'Évangile, des Pères, de saint Thomas et des grandes encycliques sociales depuis Rerum novarum (1891)[2], ne se range ni à droite ni à gauche. Elle juge les deux camps. Elle reconnaît à chacun des intuitions justes, dénonce dans chacun des tentations graves, et propose une grille proprement chrétienne : la dignité de la personne (chaque homme vaut infiniment plus que son utilité), le bien commun (les conditions qui permettent à tous de bien vivre ensemble), la subsidiarité (laisser décider au niveau le plus proche des gens — famille, commune, associations — avant de remonter à l'État) et la solidarité (nous sommes vraiment responsables les uns des autres)[3].
Cela ne signifie pas qu'un catholique soit condamné à un apolitisme tiède. Il vote, il s'engage, il défend des positions précises sur la vie, la famille, les pauvres, les migrants, l'école, l'économie, la liberté religieuse. Mais sa fidélité première n'est pas tribale. Un « catholique de gauche » qui dilue les principes non négociables au nom du progrès, ou un « catholique de droite » qui méprise les pauvres au nom de l'ordre, ont tous deux laissé un camp politique filtrer leur foi au lieu de laisser leur foi juger leur camp.
L'objet de cet article est de poser cette grammaire chrétienne aussi clairement que possible : d'où vient le clivage, ce que l'Évangile en dit, ce que la doctrine sociale ajoute, ce que la droite voit souvent juste, ce que la gauche voit souvent juste, où sont les lignes rouges non négociables, et comment voter sans se laisser dévorer par son camp.
Pourquoi la question est piégée
Le clivage gauche-droite est récent et localisé
Le clivage « gauche » et « droite » naît à l'Assemblée nationale française lors des scrutins des 10 septembre 1789 (choix d'une chambre unique, contre le bicamérisme) et 11 septembre 1789 (veto royal rendu suspensif) : les partisans d'un veto absolu se rangent à droite du président de l'Assemblée, ceux qui s'y opposent à gauche[4]. La géographie d'une salle devient en quelques décennies une idéologie, puis une identité, puis dans certains cas une quasi-religion.
L'historien René Rémond l'a montré pour la droite française : sous une même étiquette coexistent trois traditions distinctes — légitimiste, orléaniste et bonapartiste —, preuve que le clivage n'est pas une donnée éternelle de la politique mais une construction née dans un lieu précis, au fil de débats précis[5].
Cette origine récente — moins de 250 ans — devrait suffire à interdire toute identification de l'Évangile avec un camp. Le Christ, les Apôtres, les martyrs des trois premiers siècles, les Pères de l'Église, les conciles œcuméniques, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, sainte Catherine de Sienne ou saint Vincent de Paul n'ont jamais entendu parler de « droite » ni de « gauche » au sens politique moderne. Ils ont pourtant abordé presque toutes les questions sociales — propriété, justice, autorité, pauvres, esclavage, guerre, famille, éducation — sans cette grille.
Le contenu de « gauche » et « droite » varie selon le pays et l'époque
Au XIXᵉ siècle français, « la droite » défend la monarchie et l'Église, tandis que « la gauche » défend la République et souvent l'anticléricalisme[6]. Aux États-Unis aujourd'hui, « la droite » est largement libérale économiquement et plutôt favorable à la religion ; en France contemporaine, certaines droites sont sociales et étatistes, certaines gauches sont libertaires sur les mœurs et étatistes sur l'économie. Le contenu réel des camps a changé plusieurs fois.
| Période / lieu | « Gauche » | « Droite » |
|---|---|---|
| France 1789 | Pro-Révolution, anti-veto royal | Pro-monarchie, pro-veto absolu |
| France XIXᵉ | République, laïcité, anticléricalisme | Monarchie ou bonapartisme, alliance avec l'Église |
| Europe 1917-1989 | Marxisme, dirigisme, internationalisme | Libéralisme, capitalisme, nationalisme |
Les étiquettes contemporaines variant à chaque élection, ce tableau s'arrête volontairement aux configurations historiques stabilisées : figer le contenu actuel des camps serait déjà daté demain.
Un catholique qui se définirait par « je suis de droite » ou « je suis de gauche » ferait donc allégeance à une étiquette dont le contenu change tous les vingt ans. La foi ne peut pas reposer sur une étiquette dont le sens change tous les vingt ans.
Le piège identitaire : laisser un camp filtrer la foi
Le danger central est l'inversion de l'ordre. Au lieu que la foi juge la politique, c'est le camp politique qui filtre la foi. Le catholique de droite ne lit alors l'Évangile que contre la gauche ; le catholique de gauche ne lit l'Évangile que contre la droite. Dans les deux cas, le Christ devient un argument de tribu.
Cette inversion a un nom dans la tradition : c'est une idolâtrie pratique. Saint Paul en avait déjà posé le principe — appliqué ici par analogie, dans un autre ordre — dans sa lettre aux Galates :
« Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni homme libre, il n'y a plus l'homme et la femme ; car tous, vous ne faites plus qu'un dans le Christ Jésus. » — Saint Paul, Lettre aux Galates, chapitre 3, verset 28[7]
Cela ne nie pas les différences politiques légitimes ; cela rappelle que l'unité chrétienne est antérieure à toute identité partisane. Un catholique qui n'arrive plus à fraterniser avec un autre catholique parce qu'il ne vote pas comme lui a perdu cette priorité.
Le Christ et la politique : trois principes évangéliques
Rendez à César : la non-confusion des ordres
L'Évangile de Matthieu rapporte une scène fondatrice. Les pharisiens, alliés aux hérodiens, viennent piéger Jésus sur la question de l'impôt à César. La réponse est célèbre :
« Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » — Évangile selon saint Matthieu, chapitre 22, verset 21[8]
Cette phrase fonde, dès l'Évangile, une distinction des ordres qui sera reprise par toute la tradition catholique : la politique a son domaine propre, légitime, mais ce domaine n'est pas total. Il y a un « à Dieu » qui échappe à César et qui le juge. Vatican II reprendra cette distinction dans Gaudium et spes : « L'Église et la communauté politique, chacune dans son domaine, sont indépendantes l'une de l'autre et autonomes »[9].
Cela exclut deux extrêmes. Premièrement, la théocratie : l'Église ne dirige pas l'État, ne dicte pas les lois, ne distribue pas les bulletins de vote. Deuxièmement, le totalitarisme : l'État ne peut pas s'arroger ce qui appartient à Dieu — la conscience, la liberté religieuse, la définition ultime de l'homme. Toute l'histoire des martyrs, de saint Pierre devant le Sanhédrin (« Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes », Ac 5, 29[10]) à saint Thomas More devant Henri VIII, est une défense de cette non-confusion.
Le Jugement dernier : le primat des pauvres
Quelques chapitres plus loin chez Matthieu, le Christ décrit le Jugement dernier. C'est probablement le passage évangélique le plus politiquement subversif de toute la Bible.
« Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j'avais faim, et vous m'avez donné à manger ; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais un étranger, et vous m'avez accueilli ; j'étais nu, et vous m'avez habillé ; j'étais malade, et vous m'avez visité ; j'étais en prison, et vous êtes venus jusqu'à moi. [...] Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. » — Évangile selon saint Matthieu, chapitre 25, versets 34-40[11]
Aucune « gauche » ni « droite » moderne ne possède ce texte. Mais un catholique qui ne sentirait rien quand il l'entend, qui considérerait la faim, l'étranger, le malade et le prisonnier comme des problèmes purement techniques ou des charges injustes pour le contribuable, a un problème évangélique sérieux. Le critère du salut éternel, dans ce passage, n'est pas une orthodoxie doctrinale qui en resterait aux mots : c'est la rencontre réelle, charnelle, du Christ caché dans le pauvre. La foi ne disparaît pas derrière les œuvres — elle s'y accomplit : une foi vivante porte du fruit dans la charité, et la charité sans la foi perdrait sa source.
C'est ce que résume saint Jean Chrysostome dans une homélie célèbre :
« Veux-tu honorer le corps du Christ ? Ne le méprise pas quand il est nu. Ne lui rends pas honneur ici dans l'église, avec des étoffes de soie, alors que dehors tu le laisses transi de froid et nu. Celui qui a dit : « Ceci est mon corps », a dit aussi : « Vous m'avez vu avoir faim et vous ne m'avez pas donné à manger. » » — Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l'Évangile de saint Matthieu, homélie 50[12]
Ce grand témoignage patristique n'a pas l'autorité d'une encyclique, mais il pèse lourd. Il interdit à tout « catholique conservateur » d'oublier les pauvres au nom de l'ordre, et il interdit à tout « catholique progressiste » de mépriser la liturgie au nom des pauvres : les deux corps du Christ — eucharistique et social — sont indissociables.
Le bon Samaritain : l'amitié sociale universelle
La parabole du bon Samaritain, en Luc 10, 25-37, est devenue le cœur de l'enseignement social du pape François dans Fratelli tutti (2020). Un homme est laissé pour mort sur la route. Un prêtre et un lévite — donc deux figures du « camp » religieux — passent à côté sans s'arrêter. C'est un Samaritain, donc un « étranger », un « ennemi » religieux pour les Juifs de l'époque, qui s'arrête et soigne.
« Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l'homme tombé aux mains des bandits ? » — « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » — « Va, et toi aussi fais de même. » — Évangile selon saint Luc, chapitre 10, versets 36-37[13]
Le Christ retourne la question du « prochain » : ce n'est pas l'autre qui doit prouver qu'il est mon prochain pour mériter mon aide ; c'est moi qui dois me faire prochain de quiconque est blessé sur ma route. Cette inversion détruit toute politique fondée d'abord sur l'identité tribale. Fratelli tutti commente : « Cette parabole est une icône lumineuse, capable de mettre à découvert l'option de fond que nous devons faire pour reconstruire ce monde qui nous fait mal »[14].
Le Magnificat : la révolution catholique des cœurs
Avant même que le Christ commence à prêcher, sa mère chante un cantique politiquement explosif :
« Il déploie la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. » — Évangile selon saint Luc, chapitre 1, versets 51-53 (Magnificat)[15]
Le Magnificat n'est pas un programme de la gauche moderne. Il est plus radical et plus précis : il annonce un renversement opéré par Dieu lui-même dans l'histoire, à travers la conversion des cœurs et l'Incarnation. Mais il rend impossible un catholicisme qui ne serait que la « religion des installés ». Quand un catholique se met à craindre que l'Évangile soit « trop social », il devrait relire la Vierge.
La doctrine sociale de l'Église : la vraie boussole
L'Évangile pose les principes. La doctrine sociale de l'Église (DSE) les met en œuvre dans le concret des questions modernes. Elle est née explicitement avec Rerum novarum de Léon XIII (1891), face à la question ouvrière[16], et n'a cessé de se développer jusqu'à Fratelli tutti du pape François (2020). Pour un panorama complet, voir l'article dédié Doctrine sociale de l'Église.
Les quatre principes permanents
Le Compendium de la doctrine sociale de l'Église, publié en 2004 par le Conseil pontifical Justice et Paix sous saint Jean-Paul II, identifie quatre principes permanents (n°s 160-196) :
- La dignité de la personne humaine (§§ 160-163) — chaque homme est créé à l'image de Dieu et possède une dignité incommunicable, indépendante de son utilité économique, de son origine, de sa santé ou de son âge.
- Le bien commun (§§ 164-170) — « l'ensemble des conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu'à chacun de leurs membres, d'atteindre leur perfection d'une façon plus totale et plus aisée »[17].
- La subsidiarité (§§ 185-188) — ce que les corps inférieurs (famille, association, commune) peuvent faire ne doit pas être absorbé par les corps supérieurs (État, instance internationale)[18].
- La solidarité (§§ 192-196) — « détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun, c'est-à-dire pour le bien de tous et de chacun, parce que tous nous sommes vraiment responsables de tous », selon la formule de saint Jean-Paul II reprise par le Compendium[19].
À ces quatre principes, le Compendium ajoute la destination universelle des biens (§§ 171-184) et la participation (§§ 189-191). L'ensemble forme un bloc cohérent : aucun n'est négociable contre les autres. Une politique qui sacrifierait la dignité au nom de la solidarité, ou la solidarité au nom de la subsidiarité, ne serait pas catholique.
Une doctrine au-delà des partis
| Principe | Encyclique fondatrice | Ce qu'il interdit | Ce qu'il commande |
|---|---|---|---|
| Dignité de la personne | Pacem in terris (1963)[20] | Réduire l'homme à un moyen | Le respecter à toutes les étapes de la vie |
| Bien commun | Gaudium et spes §§ 26, 74 (1965)[21] | Sacrifier le tout à un intérêt particulier | Organiser la société pour le bien de tous |
| Destination universelle des biens | Populorum progressio (1967)[22] | Faire de la propriété un absolu | Mettre les biens au service du développement de tous |
| Subsidiarité | Quadragesimo anno §§ 79-80 (1931)[23] | L'État qui absorbe les corps intermédiaires | L'aide « suppléante » qui respecte les communautés |
| Solidarité | Sollicitudo rei socialis §§ 38-40 (1987)[24] | L'égoïsme individuel ou national | La responsabilité mutuelle effective |
| Charité politique | Fratelli tutti §§ 180-187 (2020)[25] | Réduire la politique à l'intérêt ou à la haine | Aimer dans l'organisation même de la cité |
Aucune ligne de ce tableau n'est « de gauche » ou « de droite » dans le sens partisan moderne. Les six lignes, ensemble, forment la boussole catholique. Un programme politique ne peut être jugé catholique qu'en étant confronté à l'ensemble du tableau, pas à une seule ligne choisie pour servir une étiquette.
Ce que la droite voit souvent juste
Si l'on accepte de mettre entre parenthèses les variations d'étiquettes, on peut identifier des intuitions persistantes du conservatisme catholique qui rejoignent en profondeur la doctrine sociale. Les mentionner n'est pas faire de la politique partisane : c'est reconnaître ce que l'Évangile lui-même demande de tenir.
La défense de la vie, de la conception à la mort naturelle
Le respect inconditionnel de la vie humaine depuis sa conception jusqu'à sa mort naturelle est un point de fidélité chrétienne, pas une option idéologique. Evangelium vitae de saint Jean-Paul II (1995) le résume avec une netteté qui ne laisse aucune marge :
« Aucune circonstance, aucune finalité, aucune loi au monde ne pourra jamais rendre licite un acte qui est intrinsèquement illicite, parce que contraire à la Loi de Dieu, inscrite dans le cœur de tout homme. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium vitae, § 62[26]
Cette position est constitutive de la tradition catholique depuis la Didachè (vers l'an 100), qui interdit explicitement l'avortement et l'infanticide[27]. Elle traverse intacte les Pères, les conciles, le Catéchisme. Voir Que penser de l'avortement ? et Que penser de l'euthanasie ?.
La famille fondée sur le mariage homme-femme
Vatican II rappelle que « le bien de la personne et de la société humaine et chrétienne est étroitement lié à une heureuse situation de la communauté conjugale et familiale »[28]. La famille n'est pas une construction culturelle parmi d'autres : elle est, selon le Catéchisme, « la cellule originelle de la vie sociale » (CEC § 2207).
Le droit naturel de l'enfant à un père et une mère, le mariage comme alliance stable et féconde, et la responsabilité éducative des parents : tout cela rejoint des intuitions souvent mieux préservées dans certains conservatismes, et constitue le deuxième pilier des « principes non négociables » de Benoît XVI[29].
Le principe de subsidiarité
L'État absorbant, omniprésent, dirigeant tout depuis le sommet, est un anti-modèle catholique. Quadragesimo anno de Pie XI (1931) formule la règle qui depuis n'a plus bougé :
« Comme on ne peut enlever aux individus, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s'acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, de même ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d'une manière très dommageable l'ordre social, que de retirer aux groupements d'ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d'un rang plus élevé, les fonctions qu'ils sont en mesure de remplir eux-mêmes. » — Pie XI, Quadragesimo anno, §§ 79-80[30]
C'est une critique frontale du collectivisme étatique sous toutes ses formes. Le rôle propre de l'État est « suppléant » (subsidium) : il aide les corps intermédiaires (familles, associations, communes, entreprises, Églises) à remplir leur fonction propre ; il ne les remplace pas.
Le respect de la patrie, de la transmission et de l'ordre
Le Catéchisme enseigne explicitement le devoir patriotique :
« L'amour et le service de la patrie relèvent du devoir de reconnaissance et de l'ordre de la charité. La soumission aux autorités légitimes et le service du bien commun exigent des citoyens qu'ils remplissent leur rôle dans la vie de la communauté politique. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2239[31]
Aimer son pays, transmettre une langue, une culture, des coutumes, défendre un ordre juste : tout cela appartient à la vertu de piété (pietas) au sens thomiste, qui s'étend de la famille à la patrie. Une certaine sensibilité conservatrice voit souvent mieux ces biens fragiles que la modernité liquide, qui les considère comme des survivances à dissoudre.
Les tentations possibles de la droite
Mais une « droite catholique » peut aussi se corrompre. Les tentations sont bien identifiées par la tradition magistérielle :
- Sacraliser l'argent et la propriété comme valeurs ultimes (cf. Rerum novarum, section sur les devoirs des riches[32]).
- Mépriser les pauvres ou les réduire à des fraudeurs supposés (cf. saint Jacques 5, 1-6 sur les riches qui retiennent le salaire des ouvriers).
- Idolâtrer la nation au point d'en faire une religion (nationalisme intégral, condamné depuis Pie XI).
- Défendre l'ordre même quand il est injuste, oubliant que la justice est constitutive de l'ordre.
- Confondre foi et identité culturelle sans conversion personnelle réelle — une étiquette sans intériorité ni charité, réduite à un drapeau.
- Réduire l'Évangile à la morale individuelle, en oubliant sa dimension sociale.
Le Christ lui-même avait nommé la racine du danger d'une manière qu'aucun catholique ne peut diluer :
« Nul ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent. » — Évangile selon saint Matthieu, chapitre 6, verset 24[33]
Léon XIII, qu'on ne saurait soupçonner de gauchisme, écrit explicitement contre la sacralisation des rapports de force économique :
« Le riche et le patron n'ont point à traiter l'ouvrier en esclave, mais à respecter en lui la dignité de l'homme rehaussée encore par celle du chrétien. [...] À violer la justice, on engage sa propre âme. » — Léon XIII, Rerum novarum[34]
Ce que la gauche voit souvent juste
Symétriquement, certaines intuitions traditionnellement classées « à gauche » recoupent profondément la doctrine sociale catholique. Refuser ce constat reviendrait à abandonner ce que la tradition catholique sociale enseigne depuis Léon XIII.
L'option préférentielle pour les pauvres
L'expression « option préférentielle pour les pauvres », popularisée en Amérique latine puis pleinement assumée par le magistère universel, n'est pas une innovation marxiste : elle est, comme le rappelle saint Jean-Paul II, « une option, ou bien une forme spéciale de priorité dans la pratique de la charité chrétienne »[35].
« Aujourd'hui, en plus, étant donnée la dimension mondiale qu'a prise la question sociale, cet amour préférentiel, ainsi que les décisions qu'il nous inspire, ne peuvent pas ne pas embrasser les multitudes immenses d'affamés, de mendiants, de sans-abri, de personnes sans assistance médicale et, par-dessus tout, sans espérance d'un avenir meilleur. » — Saint Jean-Paul II, Sollicitudo rei socialis, § 42[36]
Le pape François l'a rappelé sans ambiguïté : « Pour l'Église, l'option pour les pauvres est une catégorie théologique avant d'être culturelle, sociologique, politique ou philosophique »[37].
La justice du salaire et la lutte contre l'exploitation
Léon XIII, dans Rerum novarum, défend le droit à un salaire suffisant :
« Le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête. » — Léon XIII, Rerum novarum[38]
Et dans une formule restée célèbre, il rappelle :
« Frustrer quelqu'un de son salaire est un grand crime qui appelle les vengeances célestes. Voilà donc, en peu de mots, les principaux devoirs imposés aux maîtres et aux ouvriers. » — Léon XIII, Rerum novarum[39]
La tradition prophétique d'Israël disait déjà : « Voici que le salaire des ouvriers qui ont moissonné vos champs, et dont vous les avez frustrés, crie. Et les cris des moissonneurs sont arrivés aux oreilles du Seigneur des armées » (Jacques 5, 4)[40]. Une « droite catholique » qui considérerait le salaire minimum, la sécurité au travail ou le droit syndical comme des inventions socialistes étrangères à l'Évangile aurait simplement oublié Rerum novarum.
Le souci du migrant et de l'étranger
L'Ancien Testament rappelle au peuple de Dieu, plus d'une trentaine de fois, son devoir envers l'étranger :
« L'étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote, et tu l'aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d'Égypte. » — Livre du Lévitique, chapitre 19, verset 34[41]
Le Catéchisme enseigne explicitement :
« Les nations mieux pourvues sont tenues d'accueillir, autant que faire se peut, l'étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu'il ne peut trouver dans son pays d'origine. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2241[42]
Cela n'abolit pas, dans le même § 2241, le droit des autorités politiques de subordonner l'exercice de ce droit à diverses conditions juridiques. Mais cela interdit à un « catholique conservateur » de mépriser, déshumaniser ou diaboliser le migrant comme tel. Le pape François en a fait un thème majeur de Fratelli tutti, et le critère évangélique reste celui de Mt 25, 35 : « j'étais un étranger, et vous m'avez accueilli ».
La destination universelle des biens
La propriété privée est défendue par la doctrine sociale (depuis Rerum novarum[43]), mais elle est subordonnée à la destination universelle des biens. Saint Jean-Paul II le formule sans ambiguïté :
« La tradition chrétienne n'a jamais soutenu ce droit [de propriété] comme absolu et intouchable. Au contraire, elle l'a toujours compris dans le contexte plus large du droit commun de tous à utiliser les biens de la création entière : le droit à la propriété privée est subordonné au droit à l'usage commun, à la destination universelle des biens. » — Saint Jean-Paul II, Laborem exercens, § 14[44]
Cette doctrine n'est pas une invention moderne. Elle traverse toute la patristique. Saint Ambroise, évêque de Milan au IVᵉ siècle, formulait déjà la même intuition dans son traité contre les accapareurs :
« Tu ne fais pas un don au pauvre de ce qui est à toi : tu lui rends ce qui est à lui. Car ce que tu t'es arrogé est le bien commun donné pour l'usage de tous. La terre est à tous, non aux riches. » — Saint Ambroise de Milan, De Nabuthae, ch. 12, 53[45]
Le Catéchisme enseigne dans le même sens : « Les biens de la création sont destinés à tout le genre humain. Le droit à la propriété privée [...] ne supprime pas la destination originelle des biens à tous » (CEC §§ 2402-2403)[46].
Les tentations possibles de la gauche
Une « gauche catholique », comme une droite catholique, peut aussi se corrompre. Les tentations principales :
- Nier la loi naturelle au profit d'un constructivisme intégral où chaque génération réinvente l'humain (cf. Veritatis splendor §§ 28-83 de saint Jean-Paul II).
- Relativiser la famille au nom de l'autonomie individuelle ou de l'égalité abstraite (cf. Familiaris consortio).
- Défendre l'avortement, l'euthanasie ou les manipulations génétiques au nom de l'autodétermination — ce que Evangelium vitae qualifie de « culture de mort »[47].
- Croire que l'État peut « refaire l'homme » — ce que Centesimus annus identifie comme l'erreur anthropologique fondamentale du socialisme :
« L'erreur fondamentale du socialisme est de caractère anthropologique. En effet, il considère l'individu comme un simple élément, une molécule de l'organisme social, en sorte que le bien de l'individu est entièrement subordonné au fonctionnement du mécanisme socio-économique. » — Saint Jean-Paul II, Centesimus annus, § 13[48]
- Remplacer la charité par l'idéologie, transformant l'amour des pauvres en théorie de la lutte permanente et en mépris de l'adversaire.
- Diluer la transcendance dans l'horizontalité d'un humanitarisme sans Dieu, où le Christ devient une mascotte morale.
Comme la droite catholique doit relire Rerum novarum, la gauche catholique doit relire Centesimus annus. La fidélité catholique exige les deux mouvements.
Les principes non négociables
Toutes les questions politiques n'ont pas le même poids moral. C'est un point décisif que Benoît XVI a popularisé dans un discours célèbre.
L'enseignement de Benoît XVI au PPE (30 mars 2006)
Recevant les parlementaires européens du Parti populaire européen le 30 mars 2006, Benoît XVI déclare :
« L'Église catholique [...] accorde donc volontairement une attention particulière à certains principes qui ne sont pas négociables [...] : la protection de la vie à toutes ses étapes, du premier moment de sa conception jusqu'à sa mort naturelle ; la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille — comme union entre un homme et une femme fondée sur le mariage — et sa défense contre des tentatives de la rendre juridiquement équivalente à des formes d'union radicalement différentes qui, en réalité, lui portent préjudice et contribuent à sa déstabilisation, en obscurcissant son caractère spécifique et son rôle social irremplaçable ; la protection du droit des parents d'éduquer leurs enfants. » — Benoît XVI, Discours aux parlementaires européens du PPE, 30 mars 2006[49]
Il précise : « Ces principes ne sont pas des vérités de foi, même si ils reçoivent un éclairage et une confirmation supplémentaire de la foi ; ils sont inscrits dans la nature humaine elle-même et ils sont donc communs à toute l'humanité. »[50] Autrement dit, un musulman, un juif, un agnostique peuvent les reconnaître par la seule raison.
Pourquoi ces principes sont premiers
Ces trois principes ne sont pas premiers par caprice papal ; ils sont premiers parce qu'ils protègent les conditions mêmes de toute autre considération politique. Sans vie protégée, il n'y a pas de personne à secourir. Sans famille protégée, il n'y a pas de transmission éducative. Sans droit éducatif des parents, il n'y a pas de société qui ne soit pas captée par l'idéologie d'État.
C'est ce qu'exprime Caritas in veritate en 2009 :
« La société toujours plus globalisée nous rapproche mais ne nous rend pas frères. La raison, à elle seule, est capable de saisir l'égalité entre les hommes et de fonder une convivialité civique, mais elle ne réussit pas à construire la fraternité. » — Benoît XVI, Caritas in veritate, § 19[51]
Prudentiel versus non négociable
| Catégorie | Type de question | Exemples | Type de désaccord possible |
|---|---|---|---|
| Non négociables (Benoît XVI, 30 mars 2006) | Loi morale objective | Avortement, euthanasie, mariage homme-femme, droit éducatif des parents | Aucun désaccord catholique possible sur le principe |
| Prudentiel grave | Application des principes | Quotas migratoires, intervention militaire, niveau d'État providence | Désaccords légitimes entre catholiques sérieux |
| Prudentiel ordinaire | Choix techniques | Taux d'impôt, organisation administrative, stratégie industrielle, choix énergétique | Désaccords politiques normaux |
Cette gradation reprend les trois principes formulés par Benoît XVI le 30 mars 2006[52]. Confondre un choix prudentiel avec un principe non négociable est aussi grave que confondre un principe non négociable avec un choix prudentiel. Le premier rigidifie la doctrine et soumet la politique aux clercs ; le second la dilue et la trahit. Distinct de cet acte de 2006, le rescrit du 2 août 2018 a révisé le n° 2267 du Catéchisme : la peine de mort y est déclarée inadmissible[53]. Le catholique tient donc cette inadmissibilité : comme les principes de 2006, elle relève de la loi morale et n'est pas matière à désaccord légitime.
Le critère d'Evangelium vitae § 73 : voter le moindre mal
Saint Jean-Paul II envisage explicitement le cas du parlementaire catholique confronté à une loi imparfaite :
« Lorsqu'il n'est pas possible d'éviter ou d'abroger complètement une loi favorable à l'avortement, un parlementaire, dont l'opposition personnelle absolue à l'avortement serait évidente et connue de tous, pourrait licitement apporter son soutien à des propositions destinées à limiter les dommages d'une telle loi et à en diminuer ainsi les effets négatifs sur le plan de la culture et de la moralité publique. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium vitae, § 73[54]
Ce critère, applicable au-delà du seul cas de l'avortement, autorise une politique du moindre mal. Le catholique n'a pas à attendre le parti parfait pour s'engager ; il peut voter pour un programme imparfait s'il limite un mal plus grand. Mais cette logique a sa limite : on ne peut jamais voter positivement pour le mal lui-même ; on ne peut que limiter le mal d'une loi qu'on n'a pas le pouvoir d'abroger.
La charité politique selon François
Pie XI : la politique, champ de la plus grande charité
L'expression « charité politique » n'est pas une invention du pape François. Pie XI, dès 1927, parlait de la politique comme du « champ de la plus grande charité, la charité politique »[55]. Le pape François reprend explicitement cette tradition dans Fratelli tutti :
« Un individu peut aider une personne dans le besoin, mais lorsqu'il s'associe à d'autres pour créer des processus sociaux de fraternité et de justice pour tous, il entre dans le champ de la plus grande charité, la charité politique. » — François, Fratelli tutti, § 180[56]
Aimer dans la cité
Fratelli tutti développe une véritable spiritualité de la charité politique :
« Reconnaître chaque être humain comme un frère ou une sœur et chercher une amitié sociale qui intègre tout le monde, ne sont pas de simples utopies. Cela exige la décision et la capacité de trouver les chemins efficaces qui les rendent réellement possibles. » — François, Fratelli tutti, § 180[57]
L'amour politique ne se réduit pas aux affects privés. Il s'incarne dans les structures, les institutions, les lois, les politiques publiques. Aimer son prochain en pratique, c'est aussi se demander si le système de santé soigne les pauvres, si le code du travail protège les vulnérables, si le droit pénal respecte la dignité, si l'école transmet la vérité, si l'urbanisme évite de fabriquer des ghettos.
Refuser le mépris de l'adversaire
La charité politique exclut radicalement le mépris de l'adversaire. Fratelli tutti est presque obsédé par cette idée :
« La politique ne doit pas se soumettre à l'économie, et celle-ci ne doit pas se soumettre aux diktats ni au paradigme efficientiste de la technocratie. [...] Comme il est important que l'amour soit reconnu comme apte à inspirer ce qui pourrait être considéré comme les choses les plus rudes du commerce, de l'économie et de la politique. » — François, Fratelli tutti, §§ 177-180[58]
Un catholique qui hait personnellement ceux qui votent autrement que lui, ou qui les considère comme moralement inférieurs, a déjà laissé le camp politique vampiriser la charité. La fermeté doctrinale est non seulement compatible avec la douceur évangélique : elle l'exige.
Les déformations à fuir
L'histoire récente du catholicisme francophone et international montre plusieurs déformations récurrentes qu'un catholique attentif doit pouvoir repérer.
Le catholicisme zombie identitaire
Un « catholique » qui n'a plus la foi, ne pratique plus, ne prie plus, mais utilise l'étiquette catholique comme identité culturelle et politique contre un autre groupe (musulmans, gauche, immigrés, élites). C'est ce que les sociologues Emmanuel Todd et Hervé Le Bras ont décrit en France comme « catholicisme zombie »[59] : la structure culturelle d'un catholicisme défunt, sans son contenu surnaturel. Aucune fidélité doctrinale, aucune charité, aucune conversion — seulement un drapeau.
Le catho-progressisme dilutif
Symétriquement, un « catholique » qui dilue les principes non négociables pour ne pas heurter son camp progressiste. Il accepte ou minimise l'avortement, l'euthanasie, la déconstruction de la famille, parce que son entourage idéologique le demande. Le catéchisme devient « une opinion parmi d'autres ». C'est exactement ce que Veritatis splendor (1993) refuse : il n'y a de liberté « ni en dehors de la vérité ni contre elle » — couper la liberté de la vérité, c'est détruire la liberté elle-même —, et c'est la défense sans compromis des exigences de la dignité humaine qui est « la condition et le moyen pour que la liberté existe »[60].
Le cléricalisme partisan
Un clergé (ou un laïc militant) qui prétendrait dicter le vote au nom de l'Église. Vatican II l'interdit explicitement :
« Les laïcs doivent assumer comme leur tâche propre la rénovation de l'ordre temporel [...]. Souvent, c'est la vision même chrétienne des choses qui les inclinera à telle ou telle solution, selon les circonstances. Mais il arrivera souvent aussi, et c'est normal, que d'autres chrétiens, mus par un souci non moins sincère du bien commun, auront un avis différent. » — Concile Vatican II, Gaudium et spes, § 43[61]
L'Église forme les consciences ; elle ne distribue pas les bulletins de vote.
Le messianisme politique
Croire qu'un parti, une élection, un homme providentiel apportera le salut, est une déformation idolâtrique de l'attente messianique. Aucun parti n'est l'Église. Aucun candidat n'est le Christ. Gaudium et spes est très clair :
« L'Église, en raison de sa mission et de sa nature, n'est liée à aucune forme particulière de culture, ni à aucun système politique, économique ou social. » — Concile Vatican II, Gaudium et spes, § 42[62]
Tableau des déformations
| Déformation | Symptôme principal | Antidote magistériel |
|---|---|---|
| Catholicisme zombie identitaire | Drapeau sans contenu, mépris des autres | Evangelii gaudium §§ 95-97 sur la mondanité spirituelle |
| Catho-progressisme dilutif | Relativisation des non-négociables | Evangelium vitae, Veritatis splendor |
| Cléricalisme partisan | L'Église dicte le vote | Gaudium et spes §§ 42-43, 76 |
| Messianisme politique | Le sauveur, c'est mon parti | Gaudium et spes § 42, CEC § 676 |
Voter en catholique : sept critères pratiques
Comment alors voter, concrètement, dans une démocratie où aucun parti n'est entièrement catholique et où les programmes mélangent souvent intuitions justes et tentations graves ?
1. La hiérarchie morale des questions
Tous les sujets ne se valent pas. Les principes non négociables priment sur les choix prudentiels. Un parti excellent sur le pouvoir d'achat mais favorable à l'extension de l'avortement ne peut être préféré à un parti médiocre sur l'économie mais respectueux de la vie, toutes choses égales par ailleurs.
2. L'examen croisé par les quatre principes permanents
Un programme peut être jugé en quatre passes : protège-t-il la dignité de chaque personne ? Sert-il le bien commun ? Respecte-t-il la subsidiarité ? Promeut-il la solidarité ? Un programme qui violerait fortement l'un des quatre n'est pas catholiquement défendable, même s'il brille sur les trois autres.
3. La cohérence interne entre vie publique et vie privée
Un candidat qui défend publiquement le droit à la vie mais vit dans l'adultère, ou qui défend les pauvres en public mais fraude le fisc en privé, n'est pas un témoin évangélique fiable.
4. Le critère du moindre mal (Evangelium vitae § 73)
Quand aucun choix n'est parfait, on peut voter pour limiter un mal plus grand, sans approuver le mal lui-même. C'est la politique du moindre mal, qu'enseigne explicitement saint Jean-Paul II.
5. La prudence sur les questions techniques
Sur les choix techniques (impôt, énergie, organisation administrative), des catholiques sérieux peuvent diverger sans que la foi soit en cause. La prudence politique n'est pas une science exacte.
6. Le refus du mépris de l'adversaire
Voter contre un programme n'est pas haïr ceux qui le défendent. La charité politique de Fratelli tutti exige la fermeté doctrinale sans la haine personnelle.
7. L'engagement positif
Voter ne suffit pas. Le Catéchisme enseigne au § 2240 : « La soumission à l'autorité et la coresponsabilité du bien commun exigent moralement le paiement des impôts, l'exercice du droit de vote, la défense du pays »[63]. Le bien commun se construit aussi par l'engagement associatif, ecclésial, professionnel, familial.
Conclusion : être catholique avant d'être militant
La question initiale, « faut-il être de droite ou de gauche ? », appelle donc une réponse précise. Un catholique peut, selon les circonstances, voter dans un camp ou dans un autre — et l'a fait dans toute l'histoire moderne, des chrétiens-démocrates allemands aux mouvements ouvriers catholiques, des monarchistes français aux théologiens latino-américains de la théologie de la libération, sur laquelle le magistère a exercé son discernement[64]. Aucun camp politique moderne n'épuise la doctrine sociale de l'Église, parce qu'aucun n'est l'Église.
Mais le catholique ne peut pas appartenir intérieurement à un camp plus qu'au Christ. Dès qu'une idéologie exige de taire l'Évangile, de justifier l'injustice ou de baptiser ce qui détruit l'homme, elle doit être refusée. Cela vaut quand l'idéologie est à droite (mépris des pauvres, idolâtrie nationale, sacralisation de l'argent). Cela vaut quand elle est à gauche (relativisation de la vie, déconstruction de la famille, étatisme dévorant).
La bonne question n'est donc jamais d'abord « mon camp gagne-t-il ? ». La bonne question est : « la dignité de la personne humaine est-elle servie ? le bien commun est-il poursuivi ? la subsidiarité est-elle respectée ? la solidarité est-elle effective ? les principes non négociables sont-ils protégés ? » C'est seulement à partir de ces questions, examinées sans complaisance pour son propre camp, qu'un catholique peut voter en conscience.
« Le devoir des citoyens est de contribuer avec les pouvoirs civils au bien de la société dans un esprit de vérité, de justice, de solidarité et de liberté. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2239[65]
Ni vote-tribu, ni vote-désespoir. Vote en conscience, formée par l'Évangile et la doctrine sociale, dans la liberté souveraine que Dieu a donnée à chaque baptisé pour servir Sa justice dans le siècle.
Pour aller plus loin
- La doctrine sociale de l'Église — synthèse complète des quatre principes, des grandes encycliques et de leur application.
- Que penser de l'avortement ? — exemple de principe non négociable et son ancrage scripturaire et patristique.
- Que penser de l'euthanasie ? — dignité humaine en fin de vie et critique catholique.
- Que penser de l'écologie ? — Laudato si' et écologie intégrale, au-delà des clivages partisans.
- Pourquoi le catholicisme est la vraie religion ? — cadre général sur la vérité catholique.
Notes et références
La distinction « droite » / « gauche » à l'Assemblée nationale française naît lors du débat sur le veto royal, fin août – début septembre 1789, par la disposition spatiale des députés autour du président de séance (scrutins des 10 et 11 septembre 1789, sur le monocamérisme puis sur le veto royal suspensif). Cf. Marcel Gauchet, La droite et la gauche, in Les Lieux de mémoire (dir. Pierre Nora), Gallimard, t. III (Les France, 1. Conflits et partages), 1992, pp. 394-467.
1 4Léon XIII, encyclique Rerum novarum, 15 mai 1891. Texte intégral sur le site officiel du Saint-Siège (vatican.va).
2Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l'Église, Libreria Editrice Vaticana, 2004, §§ 160-196. Les quatre principes permanents identifiés sont : la dignité de la personne humaine (§§ 160-163), le bien commun (§§ 164-170), la subsidiarité (§§ 185-188), la solidarité (§§ 192-196). Le Compendium ajoute la destination universelle des biens (§§ 171-184) et la participation (§§ 189-191).
3René Rémond, Les Droites en France (Aubier, 1982, refonte de La Droite en France de 1815 à nos jours, 1954) : sa thèse centrale distingue trois traditions — légitimiste, orléaniste et bonapartiste — sous la même étiquette « droite », ce qui montre que l'étiquette ne désigne ni un contenu doctrinal stable ni une essence intemporelle.
5René Rémond, Les Droites en France, Aubier, 1982 — distingue les trois familles historiques de la droite française (légitimiste, orléaniste, bonapartiste). La diversité interne au camp « de droite » suffit à montrer que l'étiquette ne désigne pas un contenu doctrinal stable.
6Saint Paul, Lettre aux Galates, chapitre 3, verset 28 ; traduction liturgique francophone AELF, La Bible de la liturgie, AELF, Paris, 2013.
7Évangile selon saint Matthieu, chapitre 22, versets 15-22, traduction AELF (La Bible de la liturgie, AELF, Paris, 2013).
8Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes, 7 décembre 1965, § 76, sur l'autonomie des deux ordres (vatican.va).
9Livre des Actes des Apôtres, chapitre 5, verset 29, traduction AELF — réponse de saint Pierre devant le Sanhédrin.
10Évangile selon saint Matthieu, chapitre 25, versets 31-46 (Jugement dernier), traduction AELF.
11Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l'Évangile de saint Matthieu, homélie 50 (sur Mt 14, 23-36), traduction française dans les Œuvres complètes trad. M. Jeannin, Bar-le-Duc, L. Guérin, 1863-1867 (les homélies sur S. Matthieu y forment deux volumes) ; cf. Patrologia Graeca (Migne), t. 58, col. 508-509. Texte célèbre de la patristique sur le lien indissoluble entre culte eucharistique et service des pauvres.
12Évangile selon saint Luc, chapitre 10, versets 25-37 (parabole du bon Samaritain), traduction AELF.
13Pape François, encyclique Fratelli tutti, 3 octobre 2020, § 67 (commentaire de la parabole du bon Samaritain), texte officiel sur vatican.va.
14Évangile selon saint Luc, chapitre 1, versets 46-55 (Magnificat), traduction AELF.
15Sur la naissance explicite de la « doctrine sociale » comme discipline magistérielle constituée, voir Jean-Yves Calvez et Jacques Perrin, Église et société économique. L'enseignement social des papes de Léon XIII à Pie XII, Aubier, 1959 ; et le Compendium de la doctrine sociale de l'Église (2004), §§ 87-104.
16Catéchisme de l'Église catholique, § 1906 : « Par bien commun, il faut entendre l'ensemble des conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu'à chacun de leurs membres, d'atteindre leur perfection d'une façon plus totale et plus aisée. » Voir aussi §§ 1907-1912 sur les éléments constitutifs du bien commun.
17Compendium de la doctrine sociale de l'Église, §§ 185-188 sur la subsidiarité ; le texte cite expressément Quadragesimo anno §§ 79-80 et Mater et magistra §§ 53 sq.
18Saint Jean-Paul II, encyclique Sollicitudo rei socialis, 30 décembre 1987, §§ 38-40, sur la solidarité comme vertu chrétienne et non simple sentiment.
19 24Saint Jean XXIII, encyclique Pacem in terris, 11 avril 1963, §§ 8-27 sur les droits et devoirs de la personne humaine fondés en Dieu.
20Concile Vatican II, Gaudium et spes, 7 décembre 1965, §§ 26 et 74 sur la définition et l'extension du bien commun.
21Saint Paul VI, encyclique Populorum progressio, 26 mars 1967, §§ 22-23 sur la destination universelle des biens.
22Pie XI, encyclique Quadragesimo anno, 15 mai 1931, §§ 79-80 sur le principe de subsidiarité. Texte original italien : « siccome è illecito togliere agli individui ciò che essi possono compiere con le forze e l'industria propria per affidarlo alla comunità, così è ingiusto rimettere a una maggiore e più alta società quello che dalle minori e inferiori comunità si può fare ». Texte sur vatican.va.
23 30Pape François, encyclique Fratelli tutti, 3 octobre 2020, §§ 180-187 sur la « charité politique ». Le § 180 reprend explicitement la formule de Pie XI : « la politique appartient au champ de la plus grande charité ».
25 56 57Saint Jean-Paul II, encyclique Evangelium vitae, 25 mars 1995, § 62.
26Didachè ou Doctrine des douze Apôtres, II, 2 : « Tu ne tueras pas l'enfant par avortement, tu ne le feras pas périr après sa naissance. » Texte critique : Willy Rordorf et André Tuilier, La Doctrine des douze Apôtres (Didachè), Sources Chrétiennes n° 248, Cerf, Paris, 1978, rééd. 1998.
27Concile Vatican II, Gaudium et spes, § 47 sur la famille comme bien fondamental de la personne et de la société.
28Benoît XVI, Discours aux participants au congrès promu par le Parti populaire européen, 30 mars 2006. Texte officiel sur vatican.va. C'est dans ce discours que Benoît XVI formule explicitement les « principes non négociables » : protection de la vie, mariage homme-femme, droit éducatif des parents.
29 49 52Catéchisme de l'Église catholique, § 2239 : « Le devoir des citoyens est de contribuer avec les pouvoirs civils au bien de la société dans un esprit de vérité, de justice, de solidarité et de liberté. L'amour et le service de la patrie relèvent du devoir de reconnaissance et de l'ordre de la charité. »
31 65Léon XIII, Rerum novarum, 15 mai 1891, section sur les devoirs réciproques des patrons et des ouvriers, dont la rétribution juste (avec citation de Jc 5, 4). Texte officiel, non numéroté par paragraphes, sur vatican.va — la numérotation en §§ varie selon les éditions imprimées.
32 34Évangile selon saint Matthieu, chapitre 6, verset 24 (Sermon sur la montagne), traduction AELF (La Bible de la liturgie, AELF, Paris, 2013). Parallèle en Luc 16, 13. Le terme grec μαμωνᾷ (Mamôn) est conservé en araméen dans le texte original, soulignant le caractère idolâtrique de la richesse érigée en absolu — texte central de la critique évangélique de toute sacralisation économique.
33Saint Jean-Paul II, Sollicitudo rei socialis, 30 décembre 1987, § 42 sur l'option ou amour préférentiel pour les pauvres.
35 36Pape François, exhortation apostolique Evangelii gaudium, 24 novembre 2013, § 198 : « Pour l'Église, l'option pour les pauvres est une catégorie théologique avant d'être culturelle, sociologique, politique ou philosophique. Dieu leur accorde « sa première miséricorde ». »
37Léon XIII, Rerum novarum, 15 mai 1891, section sur la fixation du salaire : « Le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête. » Formule reprise par le Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 302. Texte officiel sur vatican.va.
38Léon XIII, Rerum novarum, 15 mai 1891, section sur les devoirs des patrons : la rétention frauduleuse du salaire, « un crime à crier vengeance au ciel », qui cite explicitement Jacques 5, 4. Texte officiel sur vatican.va.
39Lettre de saint Jacques, chapitre 5, versets 1-6, traduction AELF — invective prophétique contre les riches qui exploitent les ouvriers.
40Livre du Lévitique, chapitre 19, versets 33-34, traduction AELF. Voir aussi Ex 22, 20 ; Dt 10, 19 ; Dt 24, 17-22 — toute la législation deutéronomique sur l'étranger.
41Catéchisme de l'Église catholique, § 2241 sur l'accueil de l'étranger et la régulation politique légitime de l'immigration. Le texte conjugue les deux : devoir d'accueil et légitimité de la régulation.
42Léon XIII, Rerum novarum, 15 mai 1891, section sur le fondement de la propriété privée comme droit naturel, en réfutation du socialisme. Texte officiel sur vatican.va.
43Saint Jean-Paul II, encyclique Laborem exercens, 14 septembre 1981, § 14 sur la subordination de la propriété privée à la destination universelle des biens.
44Saint Ambroise de Milan, De Nabuthae (sur Naboth de Yizréel), composé à la fin du IVᵉ siècle (vers 389-395 selon les patrologues), ch. 12, n° 53. Édition critique : S. Ambrosii Opera, vol. II, CSEL 32/2, éd. C. Schenkl, Vienne, 1897, pp. 469-516 ; traduction française par les bénédictines de la Rochette : Richesse et Pauvreté ou Naboth le pauvre, Desclée, Paris, 1978. Texte latin (Schenkl) : « Non de tuo largiris pauperi, sed de suo reddis. Quod enim commune est in omnium usum datum, solus usurpas. Omnium est terra, non divitum. »
45Catéchisme de l'Église catholique, §§ 2402-2403 sur la destination universelle des biens et la légitimité de la propriété privée.
46Saint Jean-Paul II, Evangelium vitae, § 12 sur la « culture de mort ».
47Saint Jean-Paul II, encyclique Centesimus annus, 1ᵉʳ mai 1991, § 13 sur l'erreur anthropologique fondamentale du socialisme.
48Benoît XVI, Discours du 30 mars 2006, sur le caractère naturel et non strictement confessionnel des principes non négociables : « Ces principes ne sont pas des vérités de foi, même si ils reçoivent un éclairage et une confirmation supplémentaire de la foi ; ils sont inscrits dans la nature humaine elle-même et ils sont donc communs à toute l'humanité. » (texte officiel vatican.va).
50Benoît XVI, encyclique Caritas in veritate, 29 juin 2009, § 19.
51Catéchisme de l'Église catholique, § 2267, nouvelle rédaction approuvée par le pape François (rescrit publié le 2 août 2018, avec la lettre du card. Luis Ladaria, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, aux évêques) : « l'Église enseigne, à la lumière de l'Évangile, que "la peine de mort est inadmissible car elle attente à l'inviolabilité et à la dignité de la personne", et elle s'engage de façon déterminée, en vue de son abolition partout dans le monde » (texte officiel vatican.va).
53Saint Jean-Paul II, Evangelium vitae, § 73 sur la cooperation legitima du parlementaire catholique à une loi moins permissive en matière d'avortement, sans approbation positive du mal lui-même.
54Pie XI, discours à la Fédération Universitaire Catholique Italienne (FUCI), 18 décembre 1927 : la politique est « le champ de la plus grande charité, la charité politique ». Discours rapporté par L'Osservatore Romano, éd. italienne, 23 décembre 1927, p. 3 (référence donnée par François, Fratelli tutti § 180, n. 165). Formule reprise par François dans Fratelli tutti § 180.
55Pape François, Fratelli tutti, §§ 177-180 sur l'amour politique et social.
58Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, Le mystère français, Seuil, 2013, popularisent l'expression « catholicisme zombie » pour décrire la persistance culturelle d'un catholicisme dont la pratique religieuse a disparu. Cette analyse sociologique, indépendante de toute apologétique, recoupe ce que le magistère récent appelle l'« identité religieuse » sans intériorité (cf. Evangelii gaudium §§ 95-97 contre la mondanité spirituelle).
59Saint Jean-Paul II, encyclique Veritatis splendor, 6 août 1993, § 96.
60Concile Vatican II, Gaudium et spes, § 43 sur la diversité légitime des options politiques entre catholiques.
61Concile Vatican II, Gaudium et spes, § 42 sur le fait que l'Église n'est liée à aucun système politique, économique ou social particulier.
62Catéchisme de l'Église catholique, § 2240 : « La soumission à l'autorité et la coresponsabilité du bien commun exigent moralement le paiement des impôts, l'exercice du droit de vote, la défense du pays. »
63Congrégation pour la doctrine de la foi, instruction Libertatis nuntius sur certains aspects de la « théologie de la libération », 6 août 1984 (approuvée par saint Jean-Paul II ; préfet : card. Joseph Ratzinger). Texte officiel sur vatican.va.
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