Saint Jean-Paul II — Karol Józef Wojtyła (1920-2005) — fut, durant près de vingt-sept ans, l'un des pontificats les plus longs et les plus marquants de l'histoire de l'Église. Premier pape slave, premier pape non-italien depuis 1522, il a traversé le XXᵉ siècle comme un témoin direct de ses deux grands totalitarismes — le nazisme et le communisme — et en a porté la croix sans en partager le désespoir.[1][2]
Acteur de théâtre clandestin, ouvrier de carrière et d'usine sous l'occupation allemande, séminariste secret, philosophe de la personne, poète, évêque puis cardinal de Cracovie : Karol Wojtyła avait derrière lui toute une vie d'homme du XXᵉ siècle quand, le 16 octobre 1978, le conclave le tira de l'Europe communiste pour le placer sur le siège de Pierre. Six jours plus tard, devant une foule immense, il lançait la phrase qui résumerait son pontificat : « N'ayez pas peur ! Ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! »[3]
Le présent article ne traite ni de ses voyages comme tels, ni de la géopolitique de la fin du communisme pour elle-même : il porte sur l'homme et le saint — ses origines, sa vocation, sa pensée, sa spiritualité mariale et miséricordieuse, son martyre du corps lentement consenti dans la maladie, et la canonisation qui, le 27 avril 2014, a ratifié le cri spontané de ses funérailles : Santo subito.[4][5] Sur l'œuvre du pape, il renvoie à ses contemporains de sainteté qu'il a lui-même élevés aux autels — saint Maximilien Kolbe, sainte Édith Stein, saint Padre Pio, sainte Teresa de Calcutta —, signe que sa propre sainteté est inséparable de celle qu'il a discernée chez les autres.
L'enfant de Wadowice (1920-1938)
Une maison marquée par le deuil
Karol Józef Wojtyła naît le 18 mai 1920 à Wadowice, petite ville de Galicie occidentale à une cinquantaine de kilomètres de Cracovie, et il est baptisé le 20 juin suivant.[6] Il est le troisième enfant de Karol Wojtyła, officier de carrière dans l'armée polonaise, et d'Emilia Kaczorowska.[7] La famille est modeste, pieuse, profondément polonaise et catholique.
Très tôt, la mort s'installe au foyer. Une sœur aînée était morte en bas âge avant sa naissance. Sa mère Emilia meurt le 13 avril 1929, alors que Karol — appelé familièrement Lolek — n'a pas neuf ans.[8] Trois ans plus tard, le 5 décembre 1932, son frère aîné Edmund, jeune médecin adoré, meurt de la scarlatine contractée auprès d'une patiente.[9][10] Restent le père et le fils. L'adolescent grandit ainsi dans une intimité grave avec un père silencieux, homme de prière et de discipline, dont il dira plus tard qu'il fut son premier séminaire.
Un élève brillant, un cœur déjà tourné vers Marie
À Wadowice, Karol est un élève remarquable, sportif, comédien, ami de tous, y compris des familles juives nombreuses dans la ville — une fréquentation qui marquera durablement son rapport au judaïsme.[11] Dès l'enfance, il prend l'habitude de prier devant l'image de Notre-Dame du Perpétuel Secours dans l'église paroissiale et de monter en pèlerinage au sanctuaire marial voisin de Kalwaria Zebrzydowska.[12] Cette piété mariale d'enfance, nourrie par le deuil — sa mère meurt en avril 1929, l'année de sa première communion[13][14] —, deviendra la clé de toute sa vie spirituelle et se cristallisera plus tard dans la devise Totus Tuus.
En 1938, Karol et son père quittent Wadowice pour Cracovie, où le jeune homme s'inscrit le 22 juin 1938 à la prestigieuse Université Jagellonne pour y étudier la philologie polonaise, la littérature et le théâtre.[15] Il se rêve alors homme de lettres et de scène, non prêtre.
Sous l'occupation : la carrière, l'usine et le séminaire clandestin (1939-1946)
L'écrasement de la Pologne
Le 1ᵉʳ septembre 1939, l'invasion allemande brise net la vie universitaire. Les nazis ferment l'Université Jagellonne et déportent une partie de ses professeurs. Pour échapper à la déportation comme travailleur forcé et obtenir les papiers nécessaires, Karol Wojtyła travaille comme ouvrier dans une carrière de pierre à Zakrzówek, puis à l'usine chimique Solvay de Borek Fałęcki.[16] L'expérience du travail manuel sous la botte de l'occupant nourrira plus tard sa réflexion sur la dignité du travailleur, au cœur de l'encyclique Laborem Exercens (1981).[17]
Le théâtre comme résistance de l'esprit
Loin de se résigner, Wojtyła entre dans la résistance culturelle. Il participe à la fondation, en 1941, du Théâtre Rapsodique (Teatr Rapsodyczny) de Mieczysław Kotlarczyk, théâtre clandestin où, au péril de leur liberté, de jeunes Polonais maintiennent vivante la langue et la mémoire nationales par la parole poétique.[18][19] Cette passion du verbe et de la scène ne le quittera jamais : devenu pape, il restera un homme du geste, de la voix et de la présence, capable de tenir une place entière par sa seule parole.
Le 18 février 1941, son père meurt. Karol, à vingt ans, est désormais seul au monde. C'est dans cette solitude radicale que mûrit, lentement, l'appel au sacerdoce.
Le séminaire secret du cardinal Sapieha
À partir d'octobre 1942, Wojtyła entre au séminaire majeur clandestin de Cracovie, organisé dans la clandestinité par l'archevêque Adam Stefan Sapieha, le « prince intrépide » qui tint tête à l'occupant.[20] Le séminariste poursuit ses études de théologie tout en continuant à travailler à l'usine, vivant une double vie d'ouvrier et de clerc. Le 29 février 1944, renversé par un camion allemand, il frôle la mort ; on le relève inconscient — épisode qu'il lira plus tard comme un premier signe de protection.[21]
La guerre finie, Karol Wojtyła est ordonné prêtre le 1ᵉʳ novembre 1946 — en la solennité de la Toussaint — par le cardinal Sapieha, dans la chapelle privée de l'archevêché de Cracovie.[22] Il célèbre ses premières messes dans la crypte de la cathédrale du Wawel, parmi les tombeaux des rois de Pologne.
Le prêtre, le philosophe, le professeur (1946-1958)
Rome et saint Jean de la Croix
Repéré par Sapieha, le jeune prêtre est aussitôt envoyé à Rome, où il s'inscrit à l'université pontificale dominicaine de l'Angelicum. Il y prépare, sous la direction du grand théologien dominicain Réginald Garrigou-Lagrange, une thèse de doctorat sur la foi chez saint Jean de la Croix — « La doctrine de la foi chez saint Jean de la Croix » — qu'il soutient en 1948.[23][24] Le choix n'est pas anodin : le futur pape puise dès l'origine à la grande mystique carmélitaine, à la nuit obscure et à la foi nue comme moyen suprême d'union à Dieu. Toute sa spiritualité gardera cette ossature carmélitaine d'abandon et de contemplation.
Max Scheler et la personne humaine
De retour en Pologne, Wojtyła est d'abord vicaire de campagne, aumônier d'étudiants, randonneur et confident d'une jeunesse qu'il forme en kayak et en montagne autant qu'au confessionnal. Puis il soutient une seconde thèse (habilitation) consacrée à la possibilité de fonder une éthique chrétienne sur le système phénoménologique de Max Scheler.[25] Devenu professeur d'éthique à l'Université catholique de Lublin (KUL), il élabore une philosophie de la personne qui marie la rigueur de saint Thomas d'Aquin et l'attention phénoménologique à l'expérience vécue, et qu'il résumera dans son grand ouvrage Personne et acte (Osoba i czyn, 1969).[26]
Cette anthropologie — l'homme comme personne capable de don de soi — irrigue tout son futur magistère, de la théologie du corps à Veritatis Splendor. Elle explique aussi sa proximité naturelle avec la jeunesse : Wojtyła n'a jamais cessé de croire que l'homme moderne, même désorienté, est fait pour la vérité et pour le don.
L'évêque et le père conciliaire (1958-1978)
Le plus jeune évêque de Pologne
Le 4 juillet 1958, Pie XII nomme Karol Wojtyła évêque auxiliaire de Cracovie ; il est sacré le 28 septembre 1958, à trente-huit ans.[27] Sa devise épiscopale est déjà Totus Tuus — « Tout à toi » —, formule de consécration mariale empruntée à saint Louis-Marie Grignion de Montfort, dont la lecture du Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge avait été pour lui, ouvrier chez Solvay, une découverte décisive.[28]
Vatican II et la liberté religieuse
Évêque, Wojtyła participe activement au concile Vatican II (1962-1965). Il contribue notamment à la réflexion sur l'Église dans le monde de ce temps — la constitution Gaudium et Spes — et à la défense de la liberté religieuse, question vitale pour un évêque venu d'un pays où l'État athée persécutait la foi.[29] L'expérience conciliaire fait de lui un pasteur résolument engagé dans la mise en œuvre du Concile selon une herméneutique de la continuité : ni rupture moderniste, ni refus traditionaliste, mais approfondissement de la Tradition.
Le 13 janvier 1964, Paul VI le nomme archevêque de Cracovie ; le 26 juin 1967, il le crée cardinal.[30] Pendant quatorze ans, le cardinal Wojtyła mène contre le régime communiste un combat patient pour les droits de l'Église : il obtient, après des années de bras de fer, la construction de l'église de Nowa Huta, la « ville sans Dieu » que le pouvoir avait voulue sans paroisse.
- 18 mai 1920Naissance
Karol Wojtyła naît à Wadowice, troisième enfant d'une famille catholique polonaise.
- 1929-1941Les deuils
Mort de sa mère (1929), de son frère Edmund (1932) puis de son père (1941) : à 20 ans, il est seul.
- 1ᵉʳ nov. 1946Ordination
Ordonné prêtre par le cardinal Sapieha au sortir de la guerre.
- 1948Doctorat romain
Thèse sur la foi chez saint Jean de la Croix, à l'Angelicum.
- 1958 / 1964 / 1967Évêque, archevêque, cardinal
Auxiliaire (1958) puis archevêque de Cracovie (1964), créé cardinal par Paul VI (1967).
- 16 oct. 1978Élection
Élu 264ᵉ pape, premier pape non-italien depuis 1522 ; prend le nom de Jean-Paul II.
« N'ayez pas peur ! » — l'élection de 1978
Le pape venu de l'Est
Le pontificat éphémère de Jean-Paul Iᵉʳ — trente-trois jours — laisse l'Église orpheline à l'automne 1978. Le 16 octobre 1978, au huitième tour de scrutin, le conclave élit Karol Wojtyła, qui prend le nom de Jean-Paul II en hommage à ses prédécesseurs immédiats. Il est le premier pape non-italien depuis Adrien VI (1522) et le premier pape slave de l'histoire.[31][32] Au balcon, il ose une phrase inédite, en italien, pour désarmer la méfiance romaine : « Si je me trompe, vous me corrigerez. »[33]
Le cri d'ouverture du pontificat
Le 22 octobre 1978, à la messe d'inauguration de son ministère, le nouveau pape prononce les mots qui resteront la devise de tout son règne — un appel à ne pas avoir peur d'ouvrir l'homme et les sociétés au Christ :
« N'ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! À sa puissance salvatrice ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation, du développement. » — Jean-Paul II, homélie d'inauguration du pontificat, 22 octobre 1978[34]
Derrière le rideau de fer, le message est entendu comme un coup de tonnerre. Le pape ne s'adresse pas seulement aux catholiques : il appelle des peuples entiers à secouer la peur que les régimes totalitaires entretenaient comme première arme. Ce n'est pas un hasard si, moins de huit mois plus tard, son premier voyage en Pologne (juin 1979) déclenche un réveil national dont naîtra, l'année suivante, le syndicat Solidarność (voir Solidarność et saint Jean-Paul II). Sur le détail de son pontificat — gouvernement de l'Église, voyages, diplomatie —, on se reportera à l'article dédié Pape saint Jean-Paul II ; la présente notice s'attache à l'homme et au saint.
Le magistère d'un docteur (1978-2005)
Jean-Paul II laisse une œuvre doctrinale d'une ampleur considérable : 14 encycliques, des dizaines de lettres apostoliques, le nouveau Code de droit canonique (1983), le Catéchisme de l'Église catholique (1992) et des milliers d'homélies et de catéchèses. Trois axes dominent.
La vérité de l'homme racheté par le Christ
Sa première encyclique, Redemptor Hominis (4 mars 1979), donne le programme : le Christ rédempteur est le centre du cosmos et de l'histoire, et « l'homme est la route de l'Église ».[35] Cette anthropologie christocentrique se déploie ensuite dans les grandes encycliques morales : Veritatis Splendor (1993), qui refonde la théologie morale sur la vérité du bien et l'existence d'actes intrinsèquement mauvais, et Evangelium Vitae (1995), vibrant plaidoyer pour l'inviolabilité de la vie humaine contre ce qu'il nomme la « culture de mort ».[36]
Foi et raison, doctrine sociale
Avec Fides et Ratio (1998), Jean-Paul II défend l'alliance de la foi et de la raison contre le scepticisme contemporain — « la foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité ».[37] En matière sociale, ses encycliques Laborem Exercens (1981), Sollicitudo Rei Socialis (1987) et surtout Centesimus Annus (1991) — publiée au lendemain de l'effondrement du bloc soviétique — renouvellent la doctrine sociale de l'Église entre les écueils du collectivisme et du capitalisme sans âme.
La théologie du corps
De 1979 à 1984, le pape consacre 129 catéchèses du mercredi à ce qu'on appellera la théologie du corps : une lecture du dessein de Dieu sur l'amour humain, la sexualité et le mariage à partir du « commencement » de la Genèse.[38] Souvent considérée comme l'une de ses contributions les plus originales, elle propose une anthropologie de la personne faite pour le don de soi, où le corps lui-même devient « théologie », signe visible du mystère de Dieu.
| Encyclique | Date | Thème central |
|---|---|---|
| Redemptor Hominis | 4 mars 1979 | Le Christ rédempteur, centre de l'histoire ; « l'homme, route de l'Église » |
| Dives in Misericordia | 30 nov. 1980 | Dieu riche en miséricorde |
| Laborem Exercens | 14 sept. 1981 | La dignité du travail humain |
| Slavorum Apostoli | 2 juin 1985 | Les saints Cyrille et Méthode, co-patrons de l'Europe |
| Dominum et Vivificantem | 18 mai 1986 | L'Esprit Saint dans la vie de l'Église et du monde |
| Redemptoris Mater | 25 mars 1987 | Marie dans l'Église en pèlerinage |
| Sollicitudo Rei Socialis | 30 déc. 1987 | Le développement solidaire, vingt ans après Populorum Progressio |
| Redemptoris Missio | 7 déc. 1990 | L'urgence permanente de la mission |
| Centesimus Annus | 1ᵉʳ mai 1991 | Doctrine sociale après la chute du communisme |
| Veritatis Splendor | 6 août 1993 | Les fondements de la morale catholique |
| Evangelium Vitae | 25 mars 1995 | La valeur inviolable de la vie humaine |
| Ut Unum Sint | 25 mai 1995 | L'engagement œcuménique |
| Fides et Ratio | 14 sept. 1998 | Foi et raison, les « deux ailes » |
| Ecclesia de Eucharistia | 17 avril 2003 | L'Eucharistie, source et sommet de l'Église |
Le pape des jeunes
Convaincu que l'avenir de la foi se joue auprès des jeunes, Jean-Paul II institue à la fin de 1985 les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ). La première édition diocésaine a lieu aux Rameaux 1986 ; la première JMJ internationale se tient à Buenos Aires en 1987.[39] De Saint-Jacques-de-Compostelle (1989) à Manille (1995, plus grand rassemblement de l'histoire) jusqu'à Rome pour le Jubilé 2000, ces rassemblements deviennent la signature d'un pape qui, malgré l'âge et la maladie, sait électriser des millions de jeunes.
L'attentat et le secret de Fatima (1981)
Le 13 mai 1981
Le 13 mai 1981, place Saint-Pierre, au milieu de la foule de l'audience générale, le terroriste turc Mehmet Ali Ağca tire à bout portant sur le pape, qui s'effondre dans sa jeep, grièvement blessé à l'abdomen.[40][41] Transporté d'urgence à la polyclinique Gemelli, opéré pendant plus de cinq heures, Jean-Paul II survit de justesse.
La date frappe immédiatement le pape : le 13 mai est l'anniversaire de la première apparition de Notre-Dame à Fatima (13 mai 1917). Il y verra le signe d'une protection mariale. Selon des propos rapportés, il confiera sa conviction qu'« une main maternelle a guidé la trajectoire de la balle », le sauvant in extremis au seuil de la mort.[42][43] En signe de reconnaissance, il fera déposer la balle qui l'avait frappé dans la couronne de la statue de Notre-Dame de Fatima.[44]
Le pardon à son agresseur
Deux ans plus tard, le 27 décembre 1983, Jean-Paul II se rend à la prison de Rebibbia pour rencontrer Ali Ağca dans sa cellule, s'entretenir longuement avec lui et lui pardonner — image universelle de la miséricorde chrétienne qui fait le tour du monde.[45] L'attentat marque un tournant : convaincu d'avoir été rendu à la vie pour une mission, le pape lie plus étroitement encore son ministère au message de Fatima et au Cœur Immaculé de Marie, qu'il consacre solennellement le monde le 25 mars 1984, place Saint-Pierre, en union avec les évêques du monde.[46]
La spiritualité de saint Jean-Paul II
Sous le pape médiatique et le docteur infatigable se tenait un homme de prière dont les proches témoignent qu'il passait de longues heures prostré devant le Saint-Sacrement, le visage dans les mains. Sa sainteté, reconnue par l'Église, repose sur quelques colonnes spirituelles bien identifiables.
Totus Tuus : tout à Marie
La devise Totus Tuus dit l'essentiel. Empruntée à saint Louis-Marie Grignion de Montfort, elle exprime une consécration totale à Jésus par Marie. Dans sa lettre apostolique Rosarium Virginis Mariae (2002), Jean-Paul II revient lui-même sur la dette qu'il a envers Montfort :
« "Totus tuus." Cette expression n'est pas seulement l'expression d'une dévotion : elle est davantage. [...] Notre perfection tout entière consiste à être conformés, unis et consacrés à Jésus-Christ ; c'est pourquoi la plus parfaite de toutes les dévotions est, sans aucun doute, celle qui nous conforme, nous unit et nous consacre le plus parfaitement à Jésus-Christ. Or, Marie étant de toutes les créatures la plus conforme à Jésus-Christ, il s'ensuit que [...] la dévotion à la Très Sainte Vierge [...] nous consacre et nous conforme le plus parfaitement à Jésus-Christ. » — saint Louis-Marie Grignion de Montfort, cité par Jean-Paul II, Rosarium Virginis Mariae, §15[47]
C'est cette confiance mariale qui donne au pape sa liberté intérieure : ayant tout remis à Marie, il n'a plus rien à protéger. C'est elle aussi qui restaure le Rosaire au cœur de la dévotion catholique : en 2002, il ajoute aux trois séries traditionnelles les mystères lumineux et proclame une Année du Rosaire.[48]
La Miséricorde divine et sainte Faustine
L'autre grand foyer de sa spiritualité est la Miséricorde divine. Fils de la même terre que sainte Faustine Kowalska (1905-1938), l'humble religieuse de Cracovie à qui le Christ avait confié le message de la Miséricorde, Wojtyła avait, dès son épiscopat, défendu sa cause. Devenu pape, il lui donne une portée universelle. Dès sa deuxième encyclique, Dives in Misericordia (1980), il fait de la miséricorde la clé de l'Évangile.[49] Le 30 avril 2000, canonisant sainte Faustine — première sainte du grand Jubilé —, il institue pour l'Église entière le Dimanche de la Miséricorde divine :
« Il importe donc que nous accueillions tout entier le message qui nous vient de la parole de Dieu en ce deuxième dimanche de Pâques qui, désormais, dans toute l'Église, sera appelé "Dimanche de la Miséricorde divine". » — Jean-Paul II, homélie de canonisation de sainte Faustine, 30 avril 2000[50]
Le ciel paraîtra ratifier ce lien : Jean-Paul II meurt le 2 avril 2005, à la veille même de ce Dimanche de la Miséricorde qu'il avait institué cinq ans plus tôt.[51]
La souffrance offerte
À mesure que la maladie de Parkinson raidit son corps, brouille sa parole et plie sa haute stature, le pape transforme son déclin en prédication. Lui qui avait écrit, dès 1984, la lettre apostolique Salvifici Doloris sur le sens chrétien de la souffrance, en devient le vivant commentaire :
« Celui qui souffre en union avec le Christ [...] non seulement reçoit du Christ la force [...], mais "complète" par sa souffrance "ce qui manque aux épreuves du Christ". » — Jean-Paul II, lettre apostolique Salvifici Doloris, 11 février 1984, §24[52]
Refusant de se cacher, il offre au monde le spectacle, scandaleux pour l'époque, d'un homme puissant qui ne fuit pas la faiblesse. Sa dernière apparition publique, le dimanche des Rameaux puis le mercredi 30 mars 2005, où il tente en vain de parler à la foule depuis sa fenêtre, est une catéchèse muette sur la dignité du mourant.
Un pape de la sainteté des autres
Trait spirituel souvent souligné : Jean-Paul II a canonisé 482 saints et béatifié 1 338 bienheureux, plus que tous ses prédécesseurs réunis depuis l'institution des procès modernes.[53] Loin d'une inflation, ce choix traduit une conviction : la sainteté n'est pas réservée à une élite, elle est la vocation universelle de tout baptisé, rappelée par Vatican II. Parmi ceux qu'il éleva aux autels figurent saint Maximilien Kolbe, qu'il proclama martyr de la charité (1982), sainte Édith Stein, co-patronne de l'Europe (1998-1999), saint Padre Pio (2002), saint Annibale Maria di Francia (2004) et, parmi ses béatifiés, Mère Teresa de Calcutta (2003).
L'an 2000, le pardon et le dialogue
Le pape pèlerin du Jubilé
Le Grand Jubilé de l'an 2000 est le sommet de son pontificat. Le pape veut une Église qui entre dans le troisième millénaire purifiée. Le 12 mars 2000, premier dimanche de Carême, il préside une liturgie sans précédent de demande de pardon pour les fautes commises par des fils de l'Église au cours de l'histoire — l'Inquisition, les divisions entre chrétiens, les torts faits au peuple juif, aux femmes, aux peuples évangélisés.[54] Quelques jours plus tard, lors de son pèlerinage en Terre Sainte, il glisse une prière de demande de pardon dans une fente du Mur des Lamentations à Jérusalem (26 mars 2000), geste d'une portée immense pour la réconciliation entre juifs et chrétiens.[55]
L'audace du dialogue
Premier pape connu à entrer dans une synagogue — celle de Rome, le 13 avril 1986, où il salue les juifs comme « nos frères aînés » —, premier pape à pénétrer dans une mosquée (Damas, 2001), Jean-Paul II convoque aussi en 1986 la rencontre interreligieuse d'Assise pour la paix.[56] Ce dialogue ne dilue jamais l'annonce du Christ : il procède de la conviction, exprimée dans Redemptoris Missio (1990), que l'Église doit proposer le Christ à tous, sans jamais l'imposer.
La mort, le Santo subito et la canonisation
« Laissez-moi aller vers la maison du Père »
Au soir du 2 avril 2005, après une lente agonie suivie par le monde entier, Jean-Paul II meurt dans ses appartements du Palais apostolique.[57] Selon ses proches, ses derniers mots furent un désir d'aller « vers la maison du Père ». La nouvelle plonge la planète dans un deuil sans équivalent. Lors de ses funérailles, le 8 avril 2005, présidées par le cardinal Joseph Ratzinger — futur Benoît XVI —, la foule, immense, brandit des banderoles réclamant sa canonisation immédiate : Santo subito ! (« Saint tout de suite ! »). Ratzinger conclut son homélie par une image restée célèbre :
« Nous pouvons être certains que notre Pape bien-aimé se tient maintenant à la fenêtre de la maison du Père, qu'il nous voit et qu'il nous bénit. Oui, bénissez-nous, Saint-Père. » — cardinal Joseph Ratzinger, homélie des funérailles de Jean-Paul II, 8 avril 2005[58]
De vénérable à saint
La cause de béatification est ouverte avec une rapidité exceptionnelle. Le miracle retenu est la guérison inexpliquée de sœur Marie Simon-Pierre Normand, religieuse française atteinte de la maladie de Parkinson — la maladie même du pape —, guérie dans la nuit du 2 au 3 juin 2005 après avoir prié le défunt pontife.[59] Benoît XVI béatifie Jean-Paul II le 1ᵉʳ mai 2011, jour du Dimanche de la Miséricorde.
Un second miracle — la guérison de la Costaricienne Floribeth Mora Díaz, frappée d'un anévrisme cérébral inopérable et guérie le jour de la béatification de 2011 — ouvre la voie à la canonisation.[60] Le 27 avril 2014, Dimanche de la Miséricorde, le pape François canonise Jean-Paul II en même temps que Jean XXIII, en présence de Benoît XVI : pour la première fois, deux papes en canonisent deux autres.[61] Sa fête liturgique est fixée au 22 octobre, jour anniversaire de l'inauguration de son pontificat.
| Étape | Date | Acte de l'Église |
|---|---|---|
| Mort | 2 avril 2005 | Décès au Vatican, veille du Dimanche de la Miséricorde |
| Funérailles | 8 avril 2005 | Foule scandant « Santo subito ! » |
| Béatification | 1ᵉʳ mai 2011 | Par Benoît XVI (miracle : sœur Marie Simon-Pierre) |
| Canonisation | 27 avril 2014 | Par le pape François, avec Jean XXIII |
| Fête | 22 octobre | Calendrier romain général |
L'héritage de saint Jean-Paul II
Un témoin du XXᵉ siècle
Karol Wojtyła aura traversé tout le siècle des idéologies sans jamais céder ni à la peur ni à la haine. Façonné par le deuil, le travail forcé, l'occupation nazie et l'oppression communiste, il a fait de son expérience une anthropologie de l'espérance : l'homme, créé et racheté, ne se réduit ni à un rouage économique ni à un matériau de l'État. Cette conviction, criée le 22 octobre 1978, a contribué à fissurer le bloc soviétique sans qu'un coup de feu soit tiré par l'Église.
Une école de sainteté
Mais son legs le plus profond n'est pas politique. C'est d'avoir montré, jusque dans son corps brisé, que la sainteté est possible aujourd'hui — pour un pape comme pour un ouvrier de Solvay, pour une carmélite de Cracovie comme pour une religieuse de Calcutta. « N'ayez pas peur », son premier mot, fut aussi le dernier sens de sa vie : ayant tout remis à Marie, Totus Tuus, il put tout donner. L'Église, en le canonisant le Dimanche de la Miséricorde, n'a fait que reconnaître publiquement ce que la foule criait déjà sur son cercueil.
Pour aller plus loin
- Pape saint Jean-Paul II (1920-2005) — le dossier consacré à son pontificat, son gouvernement de l'Église et ses voyages.
- Solidarność et saint Jean-Paul II (1978-1989) — son rôle dans le réveil polonais et la chute du communisme.
- Saint Jean XXIII (1881-1963) — le « bon pape » du Concile, canonisé le même jour que lui.
- Saint Paul VI (1897-1978) — le pape qui le créa cardinal et acheva Vatican II.
- Saint Maximilien Kolbe (1894-1941) — le martyr d'Auschwitz qu'il proclama « martyr de la charité » en 1982.
- Sainte Édith Stein (1891-1942) — carmélite morte à Auschwitz, qu'il canonisa et proclama co-patronne de l'Europe.
- Saint Padre Pio (1887-1968) — le stigmatisé du Gargano qu'il canonisa en 2002.
- Sainte Teresa de Calcutta (1910-1997) — l'apôtre des plus pauvres qu'il béatifia en 2003.
- Sainte Faustine Kowalska (1905-1938) — l'apôtre de la Miséricorde divine, première sainte du Jubilé 2000.
Notes et références
Bureau de presse du Saint-Siège, biographie pré-pontificat de Jean-Paul II (Karol Wojtyła) : vatican.va. Source officielle pour : naissance le 18 mai 1920 à Wadowice et baptême le 20 juin 1920 ; père officier de l'armée, mère Emilia Kaczorowska ; mort de la mère (13 avril 1929), du frère Edmund (5 décembre 1932) et du père (18 février 1941) ; inscription à l'Université Jagellonne (22 juin 1938) ; travail à la carrière puis à l'usine Solvay sous l'occupation ; séminaire clandestin du cardinal Sapieha (oct. 1942) ; ordination sacerdotale (1ᵉʳ novembre 1946) ; évêque auxiliaire de Cracovie (4 juillet 1958), archevêque (13 janvier 1964), cardinal (26 juin 1967).
1 6 7 8 9 13 15 16 20 22 27 30Saint-Siège, biographie officielle de la canonisation (27 avril 2014) : vatican.va. Source pour : élection le 16 octobre 1978, premier pape non-italien depuis 1522 ; mort le 2 avril 2005 ; béatification (1ᵉʳ mai 2011) et canonisation (27 avril 2014, avec Jean XXIII). NB : cette page comporte une coquille datant l'attentat du « 3 mai 1981 » ; la date exacte, retenue ici, est le 13 mai 1981 (cf. sources sur l'attentat).
2 4 31 40 51 57 61Jean-Paul II, homélie pour le début de son pontificat, place Saint-Pierre, 22 octobre 1978, §5 : vatican.va (FR). Texte original italien : « Non abbiate paura! Aprite, anzi, spalancate le porte a Cristo! Alla sua salvatrice potestà aprite i confini degli Stati, i sistemi economici come quelli politici, i vasti campi di cultura, di civiltà, di sviluppo. » Traduction française dans le corps ; original italien ici en note.
3 34Cardinal Joseph Ratzinger (futur Benoît XVI), homélie des funérailles de Jean-Paul II, 8 avril 2005 : vatican.va (EN). Texte original anglais : « We can be sure that our beloved Pope is standing today at the window of the Father's house, that he sees us and blesses us. Yes, bless us, Holy Father. » Traduction française dans le corps. Refrain de l'homélie : « Suis-moi » (Follow me).
5 58Wikipedia (EN), "Pope John Paul II" : en.wikipedia.org (et articles liés "Attempted assassination of Pope John Paul II", "Floribeth Mora Diaz"). Données encyclopédiques à recouper : mort du frère Edmund (1932), accident de 1944, habilitation sur Max Scheler et Personne et acte (1969), théologie du corps (129 catéchèses, 1979-1984), consécration au Cœur Immaculé (25 mars 1984), visite à Ağca (27 décembre 1983), balle déposée dans la couronne de Fatima, synagogue de Rome (1986) et « frères aînés », Assise (1986), Mur des Lamentations (26 mars 2000), 482 canonisations et 1 338 béatifications, miracles de sœur Marie Simon-Pierre et de Floribeth Mora Díaz.
10 11 12 19 21 24 25 26 29 32 38 41 44 45 46 53 55 56 59 60Georgia Bulletin (hebdomadaire de l'archidiocèse d'Atlanta), chronologie « Important Dates In Pope John Paul's Life, Pontificate », 7 avril 2005 : georgiabulletin.org. Pour l'année 1929 : mort de sa mère et première communion.
14Jean-Paul II, index des 14 encycliques sur le site du Saint-Siège : vatican.va. Source pour les titres, dates et thèmes : Redemptor Hominis (4 mars 1979, « l'homme est la route de l'Église »), Dives in Misericordia (30 nov. 1980), Laborem Exercens (14 sept. 1981), Slavorum Apostoli (2 juin 1985), Dominum et Vivificantem (18 mai 1986), Redemptoris Mater (25 mars 1987), Sollicitudo Rei Socialis (30 déc. 1987), Redemptoris Missio (7 déc. 1990), Centesimus Annus (1ᵉʳ mai 1991), Veritatis Splendor (6 août 1993), Evangelium Vitae (25 mars 1995, « culture de mort »), Ut Unum Sint (25 mai 1995), Fides et Ratio (14 sept. 1998, « les deux ailes »), Ecclesia de Eucharistia (17 avril 2003).
17 35 36 37 49George Weigel, Witness to Hope: The Biography of Pope John Paul II, HarperCollins, New York, 1999 (ISBN 0-06-018793-X). Biographie de référence, source pour : le Théâtre Rapsodique clandestin, les études romaines à l'Angelicum sous Réginald Garrigou-Lagrange, la thèse sur saint Jean de la Croix, et les propos rapportés sur la « main maternelle » ayant guidé la balle le 13 mai 1981.
18 23 43Jean-Paul II, lettre apostolique Rosarium Virginis Mariae, 16 octobre 2002, §15 : vatican.va. Le pape y explicite la devise Totus Tuus et sa dette envers saint Louis-Marie Grignion de Montfort (Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge), et institue les mystères lumineux du Rosaire ainsi que l'Année du Rosaire.
28 47 48Jean-Paul II, premier salut et première bénédiction aux fidèles, place Saint-Pierre, 16 octobre 1978 : vatican.va (IT). Texte original italien : « Non so se posso bene spiegarmi nella vostra... nostra lingua italiana. Se mi sbaglio mi corrigerete. » Traduction française dans le corps.
33Dicastère pour les Laïcs, la Famille et la Vie, histoire des Journées mondiales de la jeunesse : laici.va. Institution des JMJ fin 1985 ; première édition diocésaine aux Rameaux 1986 ; première JMJ internationale à Buenos Aires en 1987.
39Jean-Paul II, homélie de béatification des bergers de Fatima (Francisco et Jacinta Marto), Fatima, 13 mai 2000 : vatican.va (FR). Le pape y relie sa survie à l'attentat du 13 mai 1981 à la protection de Notre-Dame de Fatima. La formule populaire « une main a tiré, une autre a guidé la balle » est une attribution traditionnelle non textuellement sourcée sur Vatican.va ; la version « une main maternelle a guidé la trajectoire de la balle » est rapportée par des sources secondaires fiables (propos du 13 mai 1994 ; cf. Weigel).
42Jean-Paul II, homélie de canonisation de sainte Faustine Kowalska, place Saint-Pierre, 30 avril 2000, §4 : vatican.va (EN). Texte original anglais : « It is important then that we accept the whole message that comes to us from the word of God on this Second Sunday of Easter, which from now on throughout the Church will be called "Divine Mercy Sunday". » Traduction française dans le corps. Institution du Dimanche de la Miséricorde divine au 2ᵉ dimanche de Pâques.
50Jean-Paul II, lettre apostolique Salvifici Doloris sur le sens chrétien de la souffrance humaine, 11 février 1984, §24 : vatican.va. Sur la souffrance offerte en union avec le Christ qui « complète ce qui manque aux épreuves du Christ » (cf. Col 1, 24).
52Jean-Paul II, homélie de la « Journée du pardon », 1ᵉʳ dimanche de Carême, 12 mars 2000 : vatican.va. Liturgie publique de demande de pardon pour les fautes des fils de l'Église dans l'histoire (Inquisition, divisions entre chrétiens, torts envers le peuple juif, les femmes, les peuples évangélisés).
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