Saint Paul VI, né Giovanni Battista Montini le 26 septembre 1897 et mort le 6 août 1978, fut le 262ᵉ pape de l'Église catholique, de 1963 à 1978. Diplomate de la Curie romaine devenu archevêque de Milan puis successeur de Pierre, il porta sur ses épaules la tâche la plus lourde du XXᵉ siècle ecclésial : conduire à son terme le concile Vatican II, ouvert par son prédécesseur Jean XXIII, puis en appliquer la réforme dans une Église traversée de tempêtes.
Pape du dialogue et de la fidélité, il fut aussi le grand pape pèlerin : premier successeur de Pierre à reprendre les voyages apostoliques hors d'Italie, il embrassa le patriarche de Constantinople à Jérusalem, lança aux Nations unies son cri « Jamais plus la guerre ! », et porta l'Évangile sur tous les continents. Son magistère social — Populorum Progressio — et son encyclique Humanae Vitae sur la transmission de la vie marquèrent durablement l'Église et le monde.
Homme d'une intériorité douloureuse, attaqué par les progressistes pour sa fermeté doctrinale et par les traditionalistes pour ses réformes, il traversa la contestation post-conciliaire, la rupture avec Mgr Lefebvre et l'assassinat de son ami Aldo Moro avec une foi crucifiée. Ses funérailles, voulues d'une pauvreté extrême — un cercueil de bois posé à même le sol, l'Évangile ouvert que le vent feuilletait —, devinrent l'image de toute une vie offerte.
Déclaré vénérable par Benoît XVI, béatifié puis canonisé par le pape François le 14 octobre 2018, il est fêté le 29 mai, jour anniversaire de son ordination sacerdotale. L'Église le vénère désormais comme saint Paul VI, « prophète d'une Église tournée vers l'extérieur ».
En quelques dates
- 26 septembre 1897Naissance à Concesio
Giovanni Battista Montini naît dans une famille de la moyenne bourgeoisie catholique de Brescia. Son père Giorgio est avocat, journaliste et futur député du Parti populaire italien.
- 29 mai 1920Ordination sacerdotale
De santé fragile, il est ordonné prêtre à Brescia, avec dispense d'âge, après une formation en partie suivie à domicile.
- 24 octobre 1924Entrée à la Secrétairerie d'État
Commence près de trente ans de service dans la diplomatie pontificale, jusqu'à devenir le bras droit de Pie XII.
- 1ᵉʳ novembre 1954Archevêque de Milan
Nommé à la tête du plus grand diocèse d'Italie ; il y sera l'« archevêque des travailleurs ».
- 15 décembre 1958Cardinal
Créé cardinal par Jean XXIII lors de son premier consistoire.
- 21 juin 1963Élu pape
Au sixième tour du conclave, il succède à Jean XXIII et prend le nom de Paul VI.
- 8 décembre 1965Clôture de Vatican II
Il conduit le concile à son terme et entreprend la réforme liturgique et la réorganisation de l'Église.
- 25 juillet 1968Humanae Vitae
Il réaffirme l'ouverture de l'acte conjugal à la vie ; l'encyclique déclenche une contestation mondiale.
- 6 août 1978Mort à Castel Gandolfo
Il s'éteint le jour de la Transfiguration, d'un infarctus, à l'âge de 80 ans.
- 14 octobre 2018Canonisation
Le pape François l'inscrit au catalogue des saints.
Jeunesse et formation d'un Lombard fragile
Une famille de la « bonne presse » catholique
Giovanni Battista Montini naît le 26 septembre 1897 à Concesio, un bourg de la province de Brescia, et il est baptisé quatre jours plus tard.[1] Son père, Giorgio Montini (1860-1943), est une figure marquante du catholicisme social lombard : avocat, directeur du quotidien catholique Il Cittadino di Brescia, militant intransigeant puis député du Parti populaire italien fondé par don Luigi Sturzo.[2] Sa mère, Giuditta Alghisi, issue de la petite noblesse rurale, transmet à ses trois fils une piété intériorisée et exigeante. De ce foyer, le futur pape héritera deux traits durables : le sens de l'engagement public des catholiques dans la cité moderne, et une culture du livre et de la pensée qui fera de lui l'un des papes les plus lettrés du siècle.
De santé délicate dès l'enfance — fragilité cardiaque et constitution faible —, le jeune Montini ne peut suivre un cursus séminaristique ordinaire. Une grande partie de sa formation se fait à domicile, sous régime adapté ; il achève ses études secondaires en 1916 et entre au séminaire de Brescia la même année.[3] Cette jeunesse studieuse et souffrante, à l'écart des camaraderies bruyantes, forge un tempérament réfléchi, scrupuleux, porté à l'intériorité — ce que la presse résumera plus tard, non sans excès, par le surnom d'« Hamlet du Vatican ».
Prêtre, diplomate, aumônier des étudiants
Montini est ordonné prêtre le 29 mai 1920, avec dispense d'âge, et célèbre sa première messe le lendemain dans la basilique Sainte-Marie-des-Grâces de Brescia.[4] Envoyé à Rome, il poursuit des études à l'Université grégorienne et à la Sapienza, puis est admis à l'Académie pontificale ecclésiastique, l'école diplomatique du Saint-Siège.[5] Une brève mission à la nonciature de Varsovie, en 1923, le détourne de la carrière strictement diplomatique : il y découvre qu'il n'est pas fait pour l'expatriation lointaine.
De retour à Rome, il entre le 24 octobre 1924 à la Secrétairerie d'État, où il servira près de trente ans.[6] Parallèlement, il devient aumônier de la FUCI, la Fédération universitaire catholique italienne. Auprès de la jeunesse étudiante, il forme toute une génération de futurs intellectuels et hommes politiques catholiques — dont plusieurs animeront la Démocratie chrétienne d'après-guerre. Sous la pression du régime fasciste, hostile à l'autonomie de ces cercles, il est contraint d'abandonner cette charge en 1933 ; mais l'expérience l'a durablement marqué : Montini restera l'homme du dialogue patient avec le monde moderne et de la confiance dans l'intelligence de la foi.
Le bras droit de Pie XII
Sa compétence le porte au sommet de la Curie. Nommé substitut pour les Affaires ordinaires en 1937, il devient l'un des deux principaux collaborateurs de Pie XII, puis pro-secrétaire d'État en 1952.[7] Pendant la Seconde Guerre mondiale, il dirige le vaste Bureau d'information sur les prisonniers, qui traite des millions de demandes de familles, et coordonne l'aide du Saint-Siège aux réfugiés et aux persécutés, parmi lesquels de nombreux juifs cachés dans les institutions religieuses de Rome.[8] Témoin direct des bombardements de la ville en 1943, il porte concrètement la charité de l'Église dans la tourmente.
On rapporte qu'il refusa la pourpre cardinalice que Pie XII envisageait pour lui.[9] En 1954, après une période de tension feutrée avec un entourage curial plus conservateur, Pie XII le nomme archevêque de Milan.
L'archevêque des travailleurs de Milan
Une « mission » au cœur de la métropole industrielle
Le 1ᵉʳ novembre 1954, Montini est nommé à la tête de l'archidiocèse de Milan, le plus grand d'Italie et l'un des plus peuplés du monde ; il est sacré évêque le 12 décembre 1954 par le cardinal Eugène Tisserant et fait son entrée solennelle le 6 janvier 1955.[10] Dans cette métropole de l'industrie et du travail, marquée par la déchristianisation ouvrière et l'influence communiste, il déploie une pastorale d'une audace remarquable. En novembre 1957, il lance une vaste « Mission de Milan » : des centaines de prédicateurs — prêtres, religieux, mais aussi laïcs — vont à la rencontre des usines, des marchés, des quartiers populaires.
Il multiplie la construction d'églises dans les banlieues nouvelles — on lui en attribue plus de soixante-dix — et noue un contact direct avec le monde du travail, au point de gagner le surnom d'« archevêque des travailleurs ».[11] Cette attention concrète aux pauvres et aux ouvriers nourrira plus tard son grand magistère social de pape.
Cardinal de Jean XXIII et veille du concile
À la mort de Pie XII, le nouveau pape Jean XXIII le crée cardinal dès son premier consistoire, le 15 décembre 1958.[12] Lorsque Jean XXIII annonce, en janvier 1959, la convocation d'un concile œcuménique, Montini en perçoit immédiatement l'enjeu. Membre de la commission centrale préparatoire, il loge au Vatican durant la première session de Vatican II (automne 1962) : le cardinal de Milan est déjà, aux yeux de beaucoup, le successeur le plus probable du pape Jean.
L'élection au trône de Pierre
Le conclave de 1963
Jean XXIII meurt le 3 juin 1963, laissant un concile inachevé et une Église en pleine ébullition. Le conclave qui s'ouvre quelques jours plus tard porte un enjeu décisif : le futur pape poursuivra-t-il le concile, ou l'enterrera-t-il ? Au sixième tour de scrutin, le 21 juin 1963, les cardinaux élisent Giovanni Battista Montini, âgé de 65 ans.[13] Il choisit le nom de Paul VI, en référence à l'apôtre des nations, le grand missionnaire saint Paul — une déclaration de programme : l'Église ira vers le monde.
Son couronnement, le 30 juin 1963, est le dernier de l'histoire à employer la tiare à triple couronne.[14] Geste annonciateur : à la fin de la troisième session du concile, en novembre 1964, Paul VI dépose solennellement sa tiare sur l'autel de Saint-Pierre, renonçant à ce symbole de puissance temporelle, sa valeur étant destinée aux pauvres.[15] Aucun pape, depuis, n'a repris la tiare.
Conduire et achever Vatican II
Reprendre le concile et le mener à terme
La première décision majeure de Paul VI est aussi la plus lourde : poursuivre le concile Vatican II. Il en rouvre la deuxième session le 29 septembre 1963 et le conduit, à travers les débats, jusqu'à sa clôture solennelle le 8 décembre 1965, fête de l'Immaculée Conception.[16] Sous son autorité sont promulgués les grands textes qui structurent encore l'Église : la constitution sur la liturgie Sacrosanctum Concilium (4 décembre 1963), la constitution dogmatique sur l'Église Lumen Gentium (21 novembre 1964), la constitution sur la Révélation Dei Verbum (18 novembre 1965) et la constitution pastorale sur l'Église dans le monde Gaudium et Spes (7 décembre 1965).[17]
Paul VI n'est pas un théoricien désincarné : il arbitre, tempère, recoud. Il veille à ce que les réformes se fassent dans la continuité de la Tradition, non dans la rupture. À la clôture de la troisième session, le 21 novembre 1964, il proclame solennellement Marie « Mère de l'Église » (Mater Ecclesiae), couronnant la doctrine mariale de Lumen Gentium.[18]
Le geste œcuménique de Jérusalem
Dès janvier 1964, alors que le concile siège encore, Paul VI accomplit un geste sans précédent : il se rend en Terre Sainte, premier pape à y retourner depuis des siècles. Le 5 janvier 1964, sur le mont des Oliviers, il embrasse le patriarche œcuménique de Constantinople, Athénagoras Iᵉʳ — première rencontre entre un pape et un patriarche de Constantinople depuis le concile de Florence au XVᵉ siècle.[19]
Cette réconciliation culmine le 7 décembre 1965, la veille de la clôture du concile : par une déclaration commune lue simultanément à Rome et à Istanbul, Paul VI et Athénagoras lèvent les excommunications mutuelles de 1054 et les vouent à l'oubli.[20] Le schisme n'est pas effacé, mais la mémoire de l'anathème l'est : c'est le point de départ du dialogue catholique-orthodoxe contemporain.
La réforme liturgique
La mise en œuvre de Sacrosanctum Concilium conduit Paul VI à promulguer un nouveau Missel romain par la constitution apostolique Missale Romanum du 3 avril 1969 ; le nouvel Ordo Missae entre en vigueur en 1969-1970.[21] Cette réforme — usage des langues vivantes, simplification des rites, autel face au peuple — est l'une des plus contestées de son pontificat. L'Église la reçoit comme la liturgie ordinaire du rite romain. Les questions de validité et de continuité que soulèvent ses adversaires sont traitées à part dans le dossier consacré à la messe de Paul VI.
Pour donner aux évêques un instrument de gouvernement collégial, Paul VI institue par le motu proprio Apostolica Sollicitudo du 15 septembre 1965 le Synode des évêques, organe consultatif permanent qui se réunira régulièrement autour du pape.[22]
Le magistère de Paul VI
Un enseignement dense malgré le silence des dernières années
Le magistère de Paul VI est un sommet doctrinal du XXᵉ siècle. Le tableau ci-dessous récapitule ses grands documents et leur objet.
| Document | Type | Date | Thème central |
|---|---|---|---|
| Ecclesiam Suam | Encyclique | 6 août 1964 | L'Église et le dialogue avec le monde |
| Mysterium Fidei | Encyclique | 3 septembre 1965 | La foi eucharistique et la présence réelle |
| Populorum Progressio | Encyclique | 26 mars 1967 | Le développement intégral des peuples |
| Sacerdotalis Caelibatus | Encyclique | 24 juin 1967 | Le célibat sacerdotal |
| Credo du Peuple de Dieu | Profession de foi | 30 juin 1968 | Réaffirmation solennelle des dogmes |
| Humanae Vitae | Encyclique | 25 juillet 1968 | La transmission de la vie |
| Marialis Cultus | Exhortation | 2 février 1974 | Le culte de la Vierge Marie |
| Evangelii Nuntiandi | Exhortation | 8 décembre 1975 | L'évangélisation dans le monde moderne |
Ecclesiam Suam : l'Église se fait conversation
Sa première encyclique, Ecclesiam Suam (6 août 1964), pose le programme spirituel de tout son pontificat : l'Église doit se connaître, se purifier et dialoguer avec le monde. La formule est restée célèbre.
« L'Église doit en venir au dialogue avec le monde dans lequel elle se trouve vivre. L'Église se fait parole ; l'Église se fait message ; l'Église se fait conversation. » — Paul VI, Ecclesiam Suam, 6 août 1964[23]
Le dialogue, chez Paul VI, n'est pas une dilution de la vérité : c'est sa forme de charité. Annoncer le Christ exige de rejoindre l'homme là où il est, dans sa langue et ses questions.
Populorum Progressio : « le développement, nouveau nom de la paix »
Publiée le 26 mars 1967, Populorum Progressio est l'un des textes sociaux les plus puissants de l'Église. Paul VI y dénonce l'écart croissant entre nations riches et nations pauvres et appelle à un développement qui ne soit pas seulement économique.
« Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c'est-à-dire promouvoir tout homme et tout l'homme. » — Paul VI, Populorum Progressio, 26 mars 1967[24]
La formule qui couronne l'encyclique deviendra un mot d'ordre du catholicisme social :
« Le développement est le nouveau nom de la paix. » — Paul VI, Populorum Progressio, n° 76[25]
Evangelii Nuntiandi : les témoins plus que les maîtres
Fruit du Synode de 1974 sur l'évangelisation, l'exhortation Evangelii Nuntiandi (8 décembre 1975) est considérée par beaucoup comme le testament pastoral de Paul VI et reste l'un des textes les plus cités sur la mission. Il y rappelle que l'évangélisation est la vocation propre de l'Église et donne une clé qui traverse les décennies :
« L'homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s'il écoute les maîtres, c'est parce qu'ils sont des témoins. » — Paul VI, Evangelii Nuntiandi, n° 41[26]
Cette intuition — l'autorité de la sainteté vécue sur celle du seul discours — sera reprise mot pour mot par ses successeurs et par le concile permanent de l'évangelisation.
Humanae Vitae : la fidélité dans la tempête
Le contexte et la décision
À la fin des années 1960, l'apparition de la pilule contraceptive et la pression du « monde nouveau » placent l'Église devant une attente immense : beaucoup espèrent que Rome autorisera la contraception artificielle. Une commission d'experts, élargie par Paul VI, a même conclu majoritairement en ce sens. Le pape, après des années de prière et de tourment, tranche autrement. Le 25 juillet 1968, Humanae Vitae réaffirme le lien indissociable entre l'union des époux et l'ouverture à la vie.
« Tout acte matrimonial doit rester ouvert à la transmission de la vie. » — Paul VI, Humanae Vitae, n° 11[27]
L'encyclique annonce avec une lucidité prophétique les conséquences d'une dissociation entre sexualité et fécondité : banalisation de l'infidélité, abaissement de la femme réduite à un instrument, ingérence des pouvoirs publics dans l'intimité conjugale.
Le rejet et la croix du pape
La réaction est d'une violence inattendue. Une partie du clergé et des théologiens occidentaux conteste publiquement l'encyclique ; des conférences épiscopales en nuancent la portée. Paul VI en est profondément meurtri. Fait remarquable et longtemps médité : il ne publiera plus aucune encyclique durant les dix dernières années de son pontificat, de 1968 à 1978.[28] Ce silence n'est pas une abdication, mais la marque d'un homme qui a payé de sa personne la fidélité au dépôt de la foi, au prix de l'impopularité. Le temps lui a donné raison : Humanae Vitae est aujourd'hui relue comme l'un des textes les plus prophétiques du XXᵉ siècle.
Le pape pèlerin
Porter l'Évangile sur tous les continents
Paul VI rompt avec des siècles de sédentarité pontificale : il est le premier pape de l'époque moderne à voyager hors d'Italie, inaugurant les voyages apostoliques que ses successeurs porteront à leur apogée. Le tableau ci-dessous récapitule ses grands déplacements internationaux.
| Année | Destination | Événement marquant |
|---|---|---|
| 1964 | Terre Sainte | Rencontre avec le patriarche Athénagoras |
| 1964 | Bombay (Inde) | Congrès eucharistique international |
| 1965 | New York (ONU) | Discours pour la paix devant l'Assemblée générale |
| 1967 | Fatima (Portugal) | Cinquantenaire des apparitions |
| 1968 | Bogota (Colombie) | Congrès eucharistique, ouverture de la conférence de Medellín |
| 1969 | Kampala (Ouganda) | Premier voyage d'un pape en Afrique |
| 1970 | Manille (Philippines) | Tentative d'assassinat ; tournée en Asie et Océanie |
« Jamais plus la guerre ! »
Le 4 octobre 1965, en pleine guerre du Vietnam, Paul VI prend la parole devant l'Assemblée générale des Nations unies à New York. Son discours, prononcé en français, lance un appel resté gravé dans les mémoires.
« Jamais plus la guerre, jamais plus la guerre ! C'est la paix, c'est la paix qui doit guider le destin des peuples et de toute l'humanité ! » — Paul VI, discours à l'ONU, 4 octobre 1965[29]
À Manille, le 27 novembre 1970, il échappe de justesse à une tentative d'assassinat : un peintre bolivien, déguisé en prêtre, le frappe d'un poignard à l'aéroport ; le pape, légèrement blessé, dissimule l'incident et poursuit son voyage.[30]
Les femmes Docteurs de l'Église
Paul VI marque aussi l'histoire de la doctrine en conférant pour la première fois le titre de Docteur de l'Église à des femmes : sainte Thérèse d'Avila, le 27 septembre 1970 — première femme de l'histoire à recevoir cette dignité —, puis sainte Catherine de Sienne, le 4 octobre 1970.[31] Geste de reconnaissance de l'autorité doctrinale de la sainteté féminine, longtemps avant qu'on en mesure la portée.
L'épreuve : un pape crucifié
« La fumée de Satan »
L'après-concile n'est pas le printemps espéré : sécularisation accélérée, départs de prêtres et de religieux, abus liturgiques, contestation de l'autorité. Paul VI souffre de voir détourner l'élan conciliaire. Le 29 juin 1972, lors de l'homélie pour la fête des saints Pierre et Paul, il lâche une phrase saisissante.
« Nous avons le sentiment que, par quelque fissure, la fumée de Satan est entrée dans le peuple de Dieu. » — Paul VI, homélie du 29 juin 1972[32]
Loin d'être l'aveu d'un échec du concile, cette parole dénonce la trahison de l'esprit du concile par ceux qui prétendent s'en réclamer pour démolir la foi. Paul VI distingue ainsi, avec netteté, le concile authentique de sa caricature.
La rupture avec Mgr Lefebvre
La crise traditionaliste cristallise autour de Mgr Marcel Lefebvre, fondateur de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, qui refuse la réforme liturgique et plusieurs orientations du concile. Malgré l'injonction de Rome, Lefebvre procède le 29 juin 1976 à des ordinations non autorisées au séminaire d'Écône. Paul VI le frappe de suspens a divinis le 22 juillet 1976, lui interdisant tout exercice du ministère.[33] Une rencontre tendue à Castel Gandolfo, le 11 septembre 1976, ne résout rien. Le pape, qui a tant cherché l'unité, vit cette rupture comme une blessure personnelle.
Aldo Moro : la lettre « à genoux »
La dernière grande épreuve est politique et amicale. Le 16 mars 1978, les Brigades rouges enlèvent Aldo Moro, président de la Démocratie chrétienne et ami de longue date de Montini. Le pape, déjà malade, écrit de sa main une lettre publique aux ravisseurs, datée du 21 avril 1978, où il les supplie « à genoux » de libérer Moro « simplement, sans conditions ».
« E vi prego in ginocchio, liberate l'onorevole Aldo Moro, semplicemente, senza condizioni. » (« Je vous supplie à genoux : libérez Aldo Moro, simplement, sans conditions. ») — Paul VI, lettre aux Brigades rouges, datée du 21 avril 1978[34]
Moro est assassiné le 9 mai 1978. Aux funérailles, célébrées à Saint-Jean-de-Latran le 13 mai 1978, Paul VI, brisé, prononce d'une voix essoufflée une homélie-prière adressée directement à Dieu, lui demandant compte de ce mystère du mal. Ce fut l'une de ses dernières grandes apparitions publiques : il mourra moins de trois mois plus tard.
Mort et funérailles d'un pauvre
Le 6 août 1978, fête de la Transfiguration, Paul VI s'éteint à Castel Gandolfo, terrassé par un infarctus du myocarde, à l'âge de 80 ans.[35] Lucide jusqu'au bout, il demande, une heure avant de mourir, que l'on continue à prier près de lui. On rapporte qu'il s'éteignit tandis qu'on récitait le Notre Père.
Fidèle à son testament, ses funérailles sont d'une pauvreté voulue : un simple cercueil de bois posé à même le sol sur la place Saint-Pierre, surmonté du livre des Évangiles ouvert, dont le vent tournait les pages — image devenue l'une des plus célèbres du siècle.[36] Il avait demandé à reposer « dans de la vraie terre », sans tombeau spécial ni monument.
« Je désire que mes funérailles soient très simples, et je ne désire ni tombe spéciale ni aucun monument. » — Paul VI, testament spirituel[37]
La spiritualité de Paul VI
Un amour crucifié de l'Église
Toute la vie intérieure de Paul VI tient dans un amour passionné de l'Église, jusque dans ses blessures. Son testament, rédigé le 30 juin 1965 et complété en 1972-1973, est un acte d'abandon et d'adoration. Il y fixe son regard sur la mort sans angoisse :
« Je fixe mon regard avec une humble et sereine confiance vers le mystère de la mort. » — Paul VI, testament spirituel[38]
Et il offre à l'Église son ultime déclaration d'amour :
« Ô sainte Église, une, catholique et apostolique… reçois mon suprême acte d'amour. » — Paul VI, testament spirituel[39]
Homme du dialogue mais aussi homme de la Croix, Paul VI a vécu son pontificat comme une offrande. Il aimait à dire que le pape doit porter seul un fardeau que nul ne peut partager. Sa joie n'était pas l'optimisme facile : dans son exhortation Gaudete in Domino (1975), il affirmait que la joie chrétienne jaillit non de l'absence d'épreuve, mais de la présence du Christ au cœur même de la détresse — une joie que ses contemporains, disait-il, avaient un besoin urgent d'entendre chanter.[40]
Le pape de la Vierge
La piété mariale de Paul VI est ardente et théologiquement précise. En proclamant Marie « Mère de l'Église » le 21 novembre 1964, il l'inscrit au cœur du mystère ecclésial. Dix ans plus tard, son exhortation Marialis Cultus (2 février 1974) renouvelle le culte marial en l'enracinant dans la liturgie et l'Écriture, contre une double dérive — la sécheresse qui oublie Marie et la sentimentalité qui la déforme.[41] Pour Paul VI, la Vierge est le modèle de l'Église qui écoute, garde et donne le Verbe.
Béatification et canonisation
La reconnaissance de la sainteté
Longtemps après sa mort, la figure de Paul VI est réévaluée : on redécouvre la fécondité de sa fidélité et l'héroïsme caché de son gouvernement. Le 20 décembre 2012, Benoît XVI le déclare vénérable, reconnaissant l'héroïcité de ses vertus.[42] Le pape François le béatifie le 19 octobre 2014, à la clôture du Synode sur la famille — un cadre symbolique fort pour le pape d'Humanae Vitae. Le miracle reconnu est la guérison inexpliquée d'un enfant à naître en Californie, dans les années 1990, après l'invocation de l'intercession de Paul VI alors qu'on conseillait l'avortement.[43]
La canonisation a lieu le 14 octobre 2018, en même temps que celle de Mgr Oscar Romero. Le second miracle retenu est, là encore, lié à la vie naissante : la guérison d'un enfant à naître à Vérone, en 2014, lors d'une grossesse gravement menacée.[44] Cohérence frappante : le saint qui défendit la vie dans Humanae Vitae est glorifié par deux miracles touchant des enfants que l'on disait condamnés.
« Prophète d'une Église tournée vers l'extérieur »
Dans son homélie de canonisation, le 14 octobre 2018, le pape François résume la grâce propre de saint Paul VI.
« Paul VI a dépensé sa vie pour l'Évangile du Christ, franchissant de nouvelles frontières et se faisant son témoin dans l'annonce et dans le dialogue, prophète d'une Église tournée vers l'extérieur, qui regarde les plus éloignés et prend soin des pauvres. » — Pape François, homélie de canonisation, 14 octobre 2018[45]
L'Église fête saint Paul VI le 29 mai, jour anniversaire de son ordination sacerdotale en 1920 : la sainteté du pape est ainsi rattachée non à sa gloire, mais à l'humble racine de toute sa vie, le sacerdoce.
Pour aller plus loin
- Le concile Vatican II (1962-1965) — le concile que Paul VI conduisit à son terme et mit en œuvre.
- Saint Jean XXIII (1881-1963) — son prédécesseur, qui convoqua le concile et le créa cardinal.
- Saint Jean-Paul II (1920-2005) — son successeur, qui porta à leur apogée les voyages apostoliques inaugurés par Paul VI.
- Pie XII (1876-1958) — le pape dont Montini fut, pendant la guerre, le bras droit à la Secrétairerie d'État.
- La messe de Paul VI est-elle valide ? — le dossier sur la réforme liturgique de 1969-1970 et les objections traditionalistes.
- La Fraternité Saint-Pie-X — la rupture avec Mgr Lefebvre (ordinations d'Écône 1976, suspens a divinis), qui éprouva la fin de son pontificat.
- Saint Pie X (1835-1914) — autre pape canonisé du XXᵉ siècle, dont la Fraternité dissidente revendiqua le nom.
Notes et références
Wikipédia (FR), « Paul VI » : fr.wikipedia.org. Notice biographique de référence : naissance le 26 septembre 1897 à Concesio (province de Brescia), baptême quatre jours plus tard ; père Giorgio Montini (avocat, journaliste catholique, député du Parti populaire italien), mère Giuditta Alghisi ; santé fragile et formation séminaristique en partie à domicile ; ordination sacerdotale le 29 mai 1920 et première messe le lendemain ; aide aux réfugiés et persécutés durant la Seconde Guerre mondiale ; archevêque « des travailleurs » à Milan ; proclamation de Marie « Mère de l'Église » le 21 novembre 1964.
1 3 4 8 11 18Wikipedia (EN), « Pope Paul VI » : en.wikipedia.org. Carrière curiale (entrée à la Secrétairerie d'État le 24 octobre 1924, substitut en 1937, pro-secrétaire d'État sous Pie XII en 1952, refus de la pourpre), archevêque de Milan (nommé le 1ᵉʳ novembre 1954, sacré le 12 décembre 1954), cardinal créé par Jean XXIII le 15 décembre 1958 ; élection au sixième tour le 21 juin 1963 ; couronnement du 30 juin 1963 (dernier emploi de la tiare) et dépôt de la tiare en novembre 1964 ; rencontre avec Athénagoras (1964) ; tentative d'assassinat à Manille le 27 novembre 1970 ; absence d'encyclique après Humanae Vitae (1968) ; mort le 6 août 1978 à Castel Gandolfo d'un infarctus ; funérailles d'une grande simplicité (cercueil au sol, Évangile ouvert).
2 5 6 7 9 10 12 13 14 15 16 19 21 22 28 30 35 36Saint-Siège — Documents du concile Vatican II et magistère de Paul VI : vatican.va. Constitutions conciliaires promulguées sous Paul VI (Sacrosanctum Concilium, 4 décembre 1963 ; Lumen Gentium, 21 novembre 1964 ; Dei Verbum, 18 novembre 1965 ; Gaudium et Spes, 7 décembre 1965) ; exhortation Marialis Cultus du 2 février 1974 sur le culte marial.
17 41Déclaration commune catholique-orthodoxe du 7 décembre 1965 (Tomos Agapis), lue simultanément à Rome (séance publique du concile) et à Istanbul : vatican.va. Le texte « enlève de la mémoire et du milieu de l'Église » les sentences d'excommunication de 1054 et les « voue à l'oubli », sans pour autant abolir le schisme.
20Paul VI, encyclique Ecclesiam Suam, 6 août 1964, n° 67 : vatican.va. Programme du dialogue de l'Église avec le monde : « L'Église se fait parole ; l'Église se fait message ; l'Église se fait conversation. »
23Paul VI, encyclique Populorum Progressio, 26 mars 1967, n° 14 : vatican.va. « Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c'est-à-dire promouvoir tout homme et tout l'homme. »
24Paul VI, encyclique Populorum Progressio, 26 mars 1967, n° 76 : vatican.va. Formule conclusive devenue célèbre du catholicisme social : « Le développement est le nouveau nom de la paix. »
25Paul VI, exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi, 8 décembre 1975, n° 41 : vatican.va. « L'homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s'il écoute les maîtres, c'est parce qu'ils sont des témoins. »
26Paul VI, encyclique Humanae Vitae, 25 juillet 1968, n° 11 : vatican.va. « Tout acte matrimonial doit rester ouvert à la transmission de la vie. » Annonce des conséquences sociales d'une dissociation entre union et fécondité.
27Paul VI, discours à l'Assemblée générale des Nations unies, New York, 4 octobre 1965 : vatican.va. « Jamais plus la guerre, jamais plus la guerre ! C'est la paix, c'est la paix qui doit guider le destin des peuples et de toute l'humanité ! »
29Vatican News (FR), « Il y a 50 ans, Thérèse d'Avila première femme Docteur de l'Église » : vaticannews.va. Sainte Thérèse d'Avila proclamée Docteur de l'Église le 27 septembre 1970, première femme à recevoir ce titre, suivie de sainte Catherine de Sienne le 4 octobre 1970.
31Paul VI, homélie pour la solennité des saints Pierre et Paul, 29 juin 1972 (neuvième anniversaire de son couronnement), texte dans L'Osservatore Romano des 30 juin-1ᵉʳ juillet 1972. « Nous avons le sentiment que, par quelque fissure, la fumée de Satan est entrée dans le peuple de Dieu. » Dénonciation du détournement de l'esprit du concile, distinct du concile authentique.
32FSSPX.news / La Porte Latine, « Mgr Marcel Lefebvre et l'audience avec le pape Paul VI (1976) » : fsspx.news. Ordinations non autorisées à Écône le 29 juin 1976 malgré l'injonction romaine ; suspens a divinis prononcé contre Mgr Lefebvre le 22 juillet 1976 ; entrevue de Castel Gandolfo le 11 septembre 1976.
33Paul VI, Lettera alle Brigate Rosse, datée « Dal Vaticano, 21 aprile 1978 » (page du Saint-Siège intitulée « 22 aprile 1978 ») : vatican.va. Le pape y supplie « à genoux » (« vi prego in ginocchio ») les ravisseurs de libérer Aldo Moro « simplement, sans conditions » (« semplicemente, senza condizioni »). Moro, enlevé le 16 mars 1978, sera assassiné le 9 mai 1978 ; funérailles à Saint-Jean-de-Latran le 13 mai 1978.
34Paul VI, Testament (rédigé le 30 juin 1965, complété en 1972-1973), publié par le Saint-Siège : vatican.va. Volonté de funérailles « très simples », sans tombe spéciale ni monument, et demande de reposer « dans de la vraie terre ».
37Paul VI, Testament : vatican.va. « Je fixe mon regard avec une humble et sereine confiance vers le mystère de la mort. »
38Paul VI, Testament : vatican.va. Acte d'amour final à l'Église : « Ô sainte Église, une, catholique et apostolique… reçois mon suprême acte d'amour. »
39Paul VI, exhortation apostolique Gaudete in Domino, 9 mai 1975 : vatican.va. La joie chrétienne, distincte de l'optimisme, jaillit de la présence du Christ jusque dans la détresse ; les contemporains ont besoin d'en entendre le chant.
40Wikipedia (EN), « Beatification and canonization of Pope Paul VI » : en.wikipedia.org. Vénérable le 20 décembre 2012 (Benoît XVI) ; béatification le 19 octobre 2014 (premier miracle : guérison d'un enfant à naître en Californie) ; canonisation le 14 octobre 2018 (second miracle : guérison d'un enfant à naître à Vérone, 2014) ; fête liturgique fixée au 29 mai.
42 43 44Pape François, homélie pour la canonisation de Paul VI et d'Oscar Romero, place Saint-Pierre, 14 octobre 2018 : vatican.va. « Paul VI a dépensé sa vie pour l'Évangile du Christ… prophète d'une Église tournée vers l'extérieur, qui regarde les plus éloignés et prend soin des pauvres. »
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