Sainte Édith Stein — en religion sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix (1891-1942) — est l'une des figures les plus singulières de la sainteté catholique du XXᵉ siècle : philosophe juive de premier plan, disciple d'Edmund Husserl, athée à l'adolescence puis convertie au catholicisme, devenue carmélite, et morte gazée à Auschwitz le 9 août 1942 parce qu'elle était juive. L'Église l'a reconnue à la fois comme martyre et comme co-patronne de l'Europe, juive accomplie et fille fidèle de l'Église.[1][2]
Toute sa vie tient dans une seule quête, menée d'abord par la raison puis par la foi : la vérité. « Dieu est la vérité. Qui cherche la vérité cherche Dieu, qu'il en soit conscient ou non », écrira-t-elle en pensant à son maître Husserl.[3] De la phénoménologie de Göttingen à la nuit obscure de Jean de la Croix, sa route est celle d'une intelligence qui ne s'arrête pas avant l'Absolu.
Née à Breslau le jour du Grand Pardon, brillante étudiante devenue la première assistante de Husserl, elle se convertit en 1921 après avoir lu d'un trait l'autobiographie de sainte Thérèse d'Avila. Baptisée en 1922, enseignante et conférencière sur la vocation de la femme, traductrice de saint Thomas d'Aquin, elle entre au Carmel de Cologne en 1933 quand les lois nazies la chassent de l'université. Réfugiée au Carmel d'Echt aux Pays-Bas, elle est arrêtée le 2 août 1942 en représailles de la protestation publique des évêques néerlandais contre les déportations, et conduite à la mort avec sa sœur Rosa.[4][5][6] Béatifiée en 1987, canonisée en 1998 et proclamée co-patronne de l'Europe en 1999 par Jean-Paul II, elle est, avec saint Maximilien Kolbe mort au même Auschwitz un an plus tôt, l'un des grands témoins de la charité catholique face aux totalitarismes. Le présent article traite de la femme, de la penseuse et de la sainte : sa quête de la vérité, sa conversion, sa spiritualité de la Croix, son martyre et sa canonisation.
Une enfant de Yom Kippour : la jeunesse juive de Breslau (1891-1911)
Une famille juive de Silésie
Édith Stein naît le 12 octobre 1891 à Breslau, capitale de la Silésie prussienne, onzième et dernier enfant d'une famille juive observante. Le jour de sa naissance coïncide avec Yom Kippour, le Grand Pardon, la plus sainte des fêtes juives — coïncidence à laquelle sa mère attachera toute sa vie une valeur de présage.[7][8]
Son père, Siegfried Stein, marchand de bois, meurt alors qu'Édith est encore en bas âge. Sa mère, Auguste Stein, née Courant, reprend seule le commerce familial et l'élève en l'imposant par son énergie et sa droiture : femme de foi, profondément attachée à la synagogue, elle restera pour Édith la figure d'une fidélité juive intransigeante, qui rendra plus douloureuse encore l'incompréhension de la conversion.[9][10]
L'adolescente qui perd la foi
Élève exceptionnelle, première de sa classe au Gymnasium Victoria, Édith traverse pourtant, à l'adolescence, une crise religieuse radicale. Vers quinze ans, elle cesse délibérément de prier et se déclare athée. Elle le dira plus tard avec sa franchise coutumière :
« J'avais consciemment et délibérément perdu l'habitude de prier. » — Édith Stein[11]
Cette perte n'est pas indifférence mais exigence : la jeune fille ne veut rien admettre qu'elle n'ait vérifié. Sa quête de vérité, d'abord tournée contre la foi reçue, deviendra le fil conducteur de toute son existence. « Ma soif de vérité était une prière continuelle », confiera-t-elle après sa conversion.[12]
Göttingen et la phénoménologie : la quête de la vérité par la raison (1911-1916)
De la psychologie à Husserl
Après son Abitur obtenu en 1911 — première de sa promotion —, Édith commence à l'université de Breslau des études de germanistique, d'histoire et surtout de psychologie. Mais la psychologie naissante la déçoit : elle la juge sans fondements rigoureux, incapable de saisir la vie de la conscience. La lecture des Recherches logiques d'Edmund Husserl est une révélation. En 1913, elle quitte Breslau pour Göttingen, où enseigne le fondateur de la phénoménologie.[13]
La phénoménologie promet exactement ce qu'elle cherche : un retour aux choses mêmes (zu den Sachen selbst), une description rigoureuse de ce qui se donne à la conscience, sans préjugé ni réduction matérialiste. Pour cette jeune femme avide de certitude, c'est une école de probité intellectuelle.
Le cercle de Göttingen
À Göttingen, Édith entre dans le cercle brillant des premiers phénoménologues : Adolf Reinach, Max Scheler, Roman Ingarden, Hedwig Conrad-Martius. Beaucoup sont juifs, plusieurs se convertiront au christianisme. Le contact avec Scheler, alors revenu au catholicisme, et surtout l'exemple de la foi vécue par certains de ses amis ébranlent insensiblement son athéisme.
Un épisode la marque durablement : la mort au front d'Adolf Reinach en 1917 et la foi sereine de sa veuve, Anna Reinach, devant la croix. Édith, venue consoler, est elle-même bouleversée : elle découvre que la foi chrétienne donne une force que la philosophie ne procure pas. « Ce fut ma première rencontre avec la Croix », dira-t-elle, « la force divine qu'elle communique à ceux qui la portent. »[14]
Première assistante de Husserl, la thèse sur l'empathie
En 1916, Édith soutient à Fribourg — où Husserl vient d'être nommé — sa thèse de doctorat, Sur le problème de l'empathie (Zum Problem der Einfühlung), obtenue summa cum laude.[15] Le sujet n'est pas anodin : l'Einfühlung, l'acte par lequel je saisis la vie intérieure d'autrui comme celle d'une autre personne, est au cœur de toute sa pensée. Elle y cherche déjà ce qui fait qu'un sujet est une personne ouverte à d'autres personnes — chemin qui la conduira plus tard à Dieu comme personne suprême.
De 1916 à 1918, Édith Stein est la première assistante d'Husserl. C'est elle qui met en ordre les manuscrits sténographiés du maître, notamment ceux qui deviendront les Idées II et les Leçons sur la conscience intime du temps. Travail ingrat d'éditrice de génie : elle déchiffre, structure et rédige une pensée que Husserl lui-même peine à fixer.
La barrière de l'habilitation
Malgré sa valeur reconnue, Édith Stein se heurte à un mur : en tant que femme, elle ne peut obtenir l'habilitation qui ouvrirait une chaire universitaire. Sa candidature, en 1919, est écartée — non sur le fond, mais parce que les universités allemandes n'habilitent pas les femmes.[16] Cette injustice, vécue dans sa chair, nourrira plus tard sa réflexion lucide et libre sur la vocation de la femme, loin de tout ressentiment comme de toute résignation.
La conversion : sainte Thérèse d'Avila et le baptême (1921-1922)
Une nuit de lecture
L'été 1921, en séjour chez son amie Hedwig Conrad-Martius à Bergzabern, Édith prend par hasard, dans la bibliothèque, l'autobiographie de sainte Thérèse d'Avila, la grande mystique carmélite. Elle la lit d'une traite, toute la nuit. Au matin, son verdict tient en une phrase devenue célèbre :
« Quand je refermai le livre, je me dis : ceci est la vérité. » — Édith Stein[17]
La quête commencée à Göttingen trouve son terme. La vérité qu'elle poursuivait par la raison se révèle être une Personne : le Dieu vivant rencontré par une carmélite espagnole du XVIᵉ siècle. Elle achète aussitôt un catéchisme et un missel.
Le baptême du 1ᵉʳ janvier 1922
Édith Stein est baptisée le 1ᵉʳ janvier 1922, à Bad Bergzabern, prenant les prénoms d'Édith Thérèse Hedwige. Le choc, pour sa mère, est immense : Auguste Stein vivra cette conversion comme une déchirure. Édith, loin de rejeter ses racines, accompagnera désormais sa mère à la synagogue, priant les psaumes avec elle. « Sa rencontre avec le christianisme », dira Jean-Paul II, « ne la conduisit pas à renier ses racines juives ; elle lui permit au contraire de les redécouvrir pleinement. »[18]
Dès cet instant, Édith se sait appelée au Carmel — la voie même de Thérèse d'Avila. Mais ses directeurs spirituels, conscients de ce qu'une telle entrée infligerait à sa mère, lui demandent d'attendre. Elle obéira onze ans.
Les années de Spire : la femme, l'enseignement, saint Thomas (1923-1933)
Pédagogue chez les dominicaines
De 1923 à 1931, Édith Stein enseigne au lycée et à l'école normale des dominicaines de Sainte-Madeleine, à Spire (Speyer). Elle y mène une vie quasi monastique, partagée entre l'enseignement, la prière et l'étude. C'est là qu'elle approfondit la pensée catholique et commence à articuler phénoménologie et foi.
La vocation de la femme
Dans les années 1920, Édith Stein devient une conférencière recherchée dans toute l'Allemagne et l'Autriche catholiques sur un thème alors brûlant : la vocation de la femme, son éducation, sa place dans la société et l'Église. Sa position est d'une grande finesse : elle défend la pleine dignité intellectuelle et professionnelle de la femme — elle qui en fut elle-même privée — tout en refusant d'effacer la spécificité féminine.
« Aucune femme n'est seulement femme ; chacune a, comme l'homme, sa marque individuelle et son talent propre. » — Édith Stein, conférences sur la femme[19]
Ces textes, longtemps négligés, comptent aujourd'hui parmi les réflexions catholiques les plus citées sur le « génie féminin », thème que Jean-Paul II reprendra explicitement.
Édith Stein et saint Thomas d'Aquin
Cherchant à confronter la phénoménologie husserlienne à la grande tradition catholique, Édith Stein entreprend la traduction allemande des Questions disputées sur la vérité (De Veritate) de saint Thomas d'Aquin.[20] Le choix du traité De Veritate n'est pas un hasard : c'est encore la vérité qui la conduit. Elle ne se contente pas de traduire ; elle dialogue, dans plusieurs essais, entre la méthode de Husserl et la métaphysique thomiste, préparant la grande synthèse de sa maturité.
Münster et la rupture de 1933
En 1932, Édith obtient enfin un poste universitaire à l'Institut allemand de pédagogie scientifique de Münster. Mais l'arrivée d'Hitler au pouvoir met fin à tout : en avril 1933, les lois antijuives la chassent de l'enseignement.[21] Loin de l'abattre, l'épreuve lève le dernier obstacle. Plus rien ne retient sa vocation carmélitaine : l'heure du Carmel a sonné, et avec elle l'heure de partager le destin de son peuple.
Dès le printemps 1933, devant le tabernacle, elle comprend que la croix s'abat sur le peuple juif, et que sa place est de la porter avec le Christ :
« Je m'entretins avec le Sauveur et lui dis que je savais que c'était sa croix qui s'abattait maintenant sur le peuple juif... que ceux qui le comprenaient devaient la prendre sur eux au nom de tous. » — Édith Stein[22]
Le Carmel : sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix (1933-1938)
Cologne
Le 14 octobre 1933, à quarante-deux ans, Édith Stein entre au Carmel de Cologne (Maria vom Frieden). Elle prend le nom de religion qui résume tout son chemin : Thérèse-Bénédicte de la Croix — Teresia Benedicta a Cruce. Thérèse, pour la sainte d'Avila qui l'a convertie ; Bénédicte, « la bénie » ; de la Croix, parce qu'elle pressent déjà sous quel signe s'achèvera sa vie.[23][24]
- 12 octobre 1891Naissance à Breslau
Édith Stein naît le jour de Yom Kippour, dernière d'une famille juive de Silésie.
- 1916Doctorat sous Husserl
Thèse « Sur le problème de l'empathie », summa cum laude ; elle devient la première assistante de Husserl.
- 1ᵉʳ janvier 1922Baptême
Convertie après avoir lu l'autobiographie de sainte Thérèse d'Avila, elle est baptisée à Bergzabern.
- 14 octobre 1933Entrée au Carmel de Cologne
Chassée de l'université par les lois nazies, elle devient sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix.
- 31 décembre 1938Refuge au Carmel d'Echt
Fuyant l'Allemagne, elle gagne les Pays-Bas la nuit de la Saint-Sylvestre.
- 2 août 1942Arrestation
La Gestapo l'arrête avec sa sœur Rosa, en représailles de la protestation des évêques néerlandais.
- 9 août 1942Martyre à Auschwitz
Elle meurt dans les chambres à gaz d'Auschwitz-Birkenau.
L'Être fini et l'être éternel
Loin de renoncer à la pensée, Édith Stein poursuit au Carmel son œuvre philosophique. Ses supérieurs l'encouragent à achever sa grande synthèse métaphysique, L'Être fini et l'être éternel (Endliches und ewiges Sein), où elle confronte la phénoménologie de Husserl, la métaphysique de saint Thomas et la pensée de Duns Scot pour remonter de l'être fini et fragile de la créature à l'Être éternel de Dieu.[25][26] L'ouvrage, achevé vers 1936, ne sera publié qu'après sa mort, en 1950. Il fait d'elle l'un des rares penseurs à avoir réellement tenté le pont entre la philosophie moderne de la conscience et la grande tradition scolastique.
Le testament de 1939 : l'offrande pour son peuple
Le 9 juin 1939, pressentant la guerre et son propre sort, sœur Thérèse-Bénédicte rédige son testament. Le texte est l'un des plus bouleversants de la spiritualité du XXᵉ siècle :
« Dès maintenant j'accepte avec joie, en parfaite soumission à sa très sainte volonté, la mort que Dieu m'a destinée. » — Édith Stein, testament du 9 juin 1939[27]
Elle offre sa vie pour une longue litanie d'intentions : l'honneur de Dieu, la sainte Église et le Carmel, en expiation pour l'incrédulité du peuple juif et afin qu'il accueille son Seigneur, pour le salut de l'Allemagne et la paix du monde.[28] Quelques mois plus tôt, le dimanche de la Passion 1939, elle s'était déjà offerte « comme victime d'expiation pour la vraie paix », pour que « le règne de l'Antéchrist s'effondre, si possible sans une nouvelle guerre mondiale. »[29]
Echt, l'arrestation et Auschwitz (1938-1942)
Le refuge des Pays-Bas
La Nuit de Cristal (novembre 1938) rend la présence d'Édith dangereuse pour son Carmel : juive, elle attire sur la communauté la menace nazie. La nuit de la Saint-Sylvestre, le 31 décembre 1938, elle est transférée au Carmel d'Echt, aux Pays-Bas, où sa sœur Rosa Stein — convertie elle aussi — la rejoint comme tourière.[30][31] Le refuge sera de courte durée : l'invasion allemande de mai 1940 rattrape les deux sœurs.
La Science de la Croix
À Echt, ses supérieurs lui demandent une étude sur saint Jean de la Croix, à l'occasion du quatrième centenaire de sa naissance. Naît ainsi La Science de la Croix (Kreuzeswissenschaft), méditation phénoménologique et mystique sur la nuit obscure et la croix du Carmel espagnol.[32][33] C'est son dernier livre, et son testament spirituel : la philosophe de l'empathie et de la vérité s'efface devant le mystère de la Croix qui sauve. Elle l'écrit jusqu'à la veille de son arrestation ; le manuscrit restera inachevé, interrompu net par l'irruption de la Gestapo.
« On n'accède à la science de la Croix que lorsqu'on éprouve la Croix radicalement. J'en ai eu la conviction dès le premier instant et j'ai dit du fond du cœur : Ave, Crux, spes unica ! » — Édith Stein, lettre de décembre 1941[34]
« Allons pour notre peuple » : 2-9 août 1942
Le 26 juillet 1942, les évêques catholiques des Pays-Bas font lire dans toutes les églises une lettre publique condamnant la déportation des juifs par l'occupant nazi. En représailles directes, les autorités allemandes ordonnent l'arrestation de tous les juifs convertis au catholicisme — précisément ceux que la protestation des évêques prétendait protéger.[35]
Le 2 août 1942, la Gestapo fait irruption au Carmel d'Echt et arrête Édith et Rosa Stein. La tradition rapporte qu'Édith, prenant la main de sa sœur affolée, lui aurait dit : « Viens, allons pour notre peuple » (Komm, wir gehen für unser Volk ; en anglais : « Come, Rosa, we're going for our people ») — parole devenue emblématique, rapportée par les récits de l'arrestation, dont l'exact verbatim n'est établi par aucun document autographe.[36] Authentique ou non dans sa lettre, elle dit la vérité de son offrande : elle ne fuit pas son identité juive, elle l'assume jusqu'au bout.
Transférées au camp de transit de Westerbork, les deux sœurs y frappent les survivants par leur calme et leur charité : un témoin rapportera qu'Édith, « telle une Pietà sans le Christ », consolait les autres déportées et soignait les enfants abandonnés. Le 7 août 1942, un convoi les emporte vers l'est. Elles arrivent à Auschwitz-Birkenau et sont gazées le 9 août 1942.[37][38][39] Édith Stein a cinquante ans.
La science de la Croix : la spiritualité d'Édith Stein
Ave Crux, spes unica
Toute la spiritualité d'Édith Stein converge vers la Croix, inscrite jusque dans son nom de religieuse. Elle ne la comprend pas comme une douleur subie, mais comme le lieu où l'amour de Dieu rejoint l'extrême de la détresse humaine — et donc le lieu de la rédemption. La scientia crucis, la « science de la Croix », n'est pas un savoir abstrait : c'est une connaissance qui ne s'acquiert qu'en portant la Croix.
De l'empathie à l'abandon
Il y a une profonde continuité entre la philosophe et la mystique. La jeune Édith avait fait sa thèse sur l'empathie : la capacité d'entrer dans la vie d'autrui. La carmélite la pousse à son terme surnaturel : entrer dans la vie du Christ souffrant, et par lui dans la souffrance de tout un peuple. Sa vérité philosophique — « Dieu est la vérité » — devient un abandon total :
« Qui cherche la vérité cherche Dieu, qu'il en soit conscient ou non. » — Édith Stein, lettre du 23 mars 1938[40]
Cette phrase, écrite en pensant au salut de son vieux maître Husserl, resta gravée sur les images souvenir de sa canonisation. Elle résume la conviction qui la fit passer de l'athéisme à la foi : la quête honnête de la vérité, même menée hors de l'Église, est déjà une marche vers Dieu.
Juive et chrétienne : la fidélité à un seul peuple
Édith Stein n'a jamais opposé son baptême à sa judéité. Elle se voyait comme une fille d'Israël entrée dans l'accomplissement de la promesse faite à son peuple. C'est pourquoi sa mort, gazée parce que juive alors qu'elle était carmélite, n'est pas une contradiction mais l'unité d'une seule vie offerte : pour l'Église et pour Israël à la fois. Jean-Paul II y verra le sens de sa double couronne :
« Fille éminente d'Israël et fille fidèle de l'Église. » — Jean-Paul II, homélie de canonisation, 11 octobre 1998[41]
Béatification, canonisation, co-patronne de l'Europe
De 1987 à 1998
Le procès en béatification, ouvert dès 1962, aboutit le 1ᵉʳ mai 1987 : devant 70 000 personnes réunies au stade de Cologne, Jean-Paul II proclame Édith Stein bienheureuse, au titre du martyre.[42] Onze ans plus tard, le 11 octobre 1998, à Rome, place Saint-Pierre, le même pape la canonise. Dans son homélie, il salue « une jeune femme en quête de la vérité [devenue] sainte et martyre par l'action silencieuse de la grâce divine. »[43]
Une martyre : en haine de quoi ?
La qualification de martyre a suscité un débat sérieux, qu'un article rigoureux ne doit pas masquer. Le martyre suppose classiquement une mort infligée en haine de la foi (in odium fidei). Or Édith Stein fut arrêtée et gazée comme juive, dans une extermination raciale qui frappa six millions de personnes sans considération de leur foi. Des voix juives ont objecté que la canoniser comme martyre chrétienne risquait de « christianiser » la Shoah et d'effacer la judéité des victimes.[44]
L'Église répond en élargissant, sans le fausser, le motif du martyre. Édith Stein fut arrêtée le 2 août 1942 en représailles directes d'un acte de l'Église : la protestation publique des évêques néerlandais contre les déportations. Sa mort est donc liée, dans sa cause immédiate, au témoignage de la foi catholique rendu par l'épiscopat ; et elle-même l'avait par avance acceptée et offerte comme une expiation et une intercession pour son peuple. Jean-Paul II le formule ainsi :
« Dans son témoignage de victime innocente, nous reconnaissons une imitation de l'Agneau immolé et une protestation contre toute violation des droits fondamentaux de la personne. » — Jean-Paul II, Spes Aedificandi[45]
| Objection | Réponse de l'Église |
|---|---|
| Elle est morte parce que juive, comme tous les déportés, non « en haine de la foi » | Son arrestation fut la représaille directe d'un acte public de l'Église (lettre des évêques néerlandais) ; sa mort est liée à un témoignage de foi |
| La canoniser « christianise » la Shoah et efface les victimes juives | L'Église la canonise fille d'Israël et fille de l'Église ; elle ne renia jamais sa judéité et offrit sa vie pour son peuple |
| Elle aurait été sauvée si elle n'avait pas été chrétienne ? | Au contraire : convertis et non-convertis furent gazés ensemble ; son baptême ne la « protégeait » de rien, elle refusa d'ailleurs d'en tirer avantage |
Co-patronne de l'Europe (1999)
Le 1ᵉʳ octobre 1999, par la lettre apostolique motu proprio Spes Aedificandi, Jean-Paul II proclame Édith Stein co-patronne de l'Europe, aux côtés de sainte Brigitte de Suède et de sainte Catherine de Sienne.[46] Le choix est hautement symbolique : à un continent marqué par les totalitarismes et la Shoah, l'Église propose comme modèle une femme juive et chrétienne, philosophe et mystique, morte au cœur de la barbarie. Elle incarne une Europe réconciliée avec ses racines, juives et chrétiennes à la fois.
Héritage
Une pensée redécouverte
Longtemps connue surtout par son martyre, Édith Stein est aujourd'hui reconnue comme philosophe majeure. L'édition critique de ses œuvres complètes — la Edith Stein Gesamtausgabe (ESGA), 24 volumes parus chez Herder entre 2000 et 2020 — a permis de mesurer l'ampleur de son apport : phénoménologie de l'empathie et de la personne, anthropologie de la femme, métaphysique de l'être, mystique de la Croix.[47] Ses grandes œuvres sont disponibles en français, notamment La Science de la Croix, L'Être fini et l'être éternel et son autobiographie inachevée, Vie d'une famille juive.[48][49]
Patronne de la réconciliation et de l'Europe
Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix est invoquée comme patronne de l'Europe, des martyrs et des convertis, et plus encore comme figure de la réconciliation entre juifs et chrétiens. Sa fête est célébrée le 9 août, jour de sa mort à Auschwitz. Aux côtés de saint Maximilien Kolbe, elle demeure l'un des grands témoins de ce que l'Église oppose aux idéologies de mort du XXᵉ siècle : non la haine, mais une vie offerte.
C'est tout le sens de la formule par laquelle Jean-Paul II résuma son message, le jour de sa canonisation :
« N'accepte rien comme vérité qui soit dépourvu d'amour, et n'accepte rien comme amour qui soit dépourvu de vérité. » — Jean-Paul II résumant le message de sainte Édith Stein, homélie du 11 octobre 1998[50]
Vérité et amour : les deux mots de toute sa vie. La philosophe qui avait cherché la vérité jusqu'à l'athéisme, et la carmélite qui l'avait trouvée jusqu'à la Croix, n'ont fait, en Édith Stein, qu'une seule quête.
Pour aller plus loin
- Saint Maximilien Kolbe (1894-1941) — le franciscain polonais mort au même Auschwitz un an plus tôt, autre témoin de la charité face au totalitarisme.
- Sainte Catherine de Sienne — co-patronne de l'Europe avec Édith Stein et sainte Brigitte de Suède.
- Saint Jean de la Croix — le docteur mystique dont la « nuit obscure » inspira La Science de la Croix.
- Saint Jean-Paul II (1920-2005) — le pape qui la béatifia, la canonisa et la proclama co-patronne de l'Europe.
- Saint Pie X (1835-1914) — figure du catholicisme au seuil du siècle des martyrs.
- Sainte Gemma Galgani (1878-1903) — autre grande figure mystique de la sainteté contemporaine.
Notes et références
Stanford Encyclopedia of Philosophy, "Edith Stein" : plato.stanford.edu. Source académique de référence pour la biographie intellectuelle : naissance à Breslau le 12 octobre 1891 (jour de Yom Kippour), perte de la foi à l'adolescence, études de psychologie puis transfert à Göttingen (1913) après lecture des Recherches logiques de Husserl, thèse Zum Problem der Einfühlung (1916, summa cum laude), rôle de première assistante de Husserl (1916-1918, édition des Ideen II et des Leçons sur la conscience intime du temps), refus de l'habilitation en raison de son sexe (1919), conversion après lecture de l'autobiographie de Thérèse d'Avila (été 1921), enseignement à Spire (1923-1931), traduction du De Veritate de saint Thomas, perte du poste de Münster en avril 1933, arrestation du 2 août 1942 en représailles de la lettre des évêques néerlandais, mort à Auschwitz le 9 août 1942 ; sa philosophie de la femme et de la personne, sa pensée sociale et sa métaphysique (conférences sur la femme, De Veritate, études sur l'État et la communauté).
1 4 7 11 12 13 14 15 16 17 19 20 21 23 25 31 35 37Jean-Paul II, homélie de canonisation de sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix (Édith Stein), place Saint-Pierre, 11 octobre 1998 : vatican.va. « A young woman in search of the truth has become a saint and martyr through the silent workings of divine grace » ; « eminent daughter of Israel and faithful daughter of the Church » ; « Whoever seeks the truth is seeking God, whether consciously or unconsciously. » Traduction française dans le corps ; original anglais ici.
2 24 41 43Édith Stein, lettre n° 259 à sœur Adelgundis Jaegerschmid, OSB, du 23 mars 1938, dans Self-Portrait in Letters, 1916-1942 (trad. J. Koeppel, ICS Publications, 1993) ; citée par Carmelite Quotes : carmelitequotes.blog. Texte anglais : « God is truth. All who seek truth seek God, whether this is clear to them or not. » Réflexion écrite à propos du salut de Husserl. Forme allemande courante : « Wer die Wahrheit sucht, der sucht Gott, ob es ihm klar ist oder nicht. » Ce n'est ni une parole adressée à Husserl ni un mot de lit de mort, mais une réflexion épistolaire.
3 40Inside the Vatican / Catholic Culture, "Edith Stein: A Martyr for Reconciliation" (chronologie annotée de sa vie, d'après ses propres écrits et ses proches) : catholicculture.org. Naissance le jour de Yom Kippour, famille Siegfried et Auguste Stein, baptême du 1ᵉʳ janvier 1922, Heure sainte d'avril 1933, transfert à Echt dans la nuit du 31 décembre 1938, arrestation du 2 août 1942 (« Come, Rosa, we're going for our people »), Westerbork et mort à Auschwitz le 9 août 1942. Sur le testament du 9 juin 1939 (« Even now I joyfully accept the death which God has destined for me, in total submission to His most holy will ») et ses intentions d'offrande : l'honneur de Dieu, la sainte Église et le Carmel, l'expiation pour l'incrédulité du peuple juif, le salut de l'Allemagne, la paix du monde. Et sur l'offrande du dimanche de la Passion 1939 « as a sacrifice of propitiation for true peace ».
5 8 9 27 28 29 30 36 38Jean-Paul II, lettre apostolique motu proprio Spes Aedificandi, 1ᵉʳ octobre 1999 : vatican.va. Proclamation de sainte Brigitte de Suède, sainte Catherine de Sienne et sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix comme co-patronnes de l'Europe ; « Edith's encounter with Christianity did not lead her to reject her Jewish roots; rather it enabled her fully to rediscover them » ; sur le martyre : « in her witness as an innocent victim, we recognize an imitation of the Sacrificial Lamb and a protest against every violation of the fundamental rights of the person. »
6 18 39 45 46Édith Stein, Vie d'une famille juive (1891-1942), Cerf / Éditions du Carmel / Ad Solem (ISBN 978-2-204-08653-0) : editionsducerf.fr. Autobiographie inachevée, témoignage de l'intérieur sur le judaïsme allemand d'avant la Shoah.
10 48Édith Stein, récit de l'Heure sainte du premier vendredi d'avril 1933 au Carmel de Cologne-Lindenthal, dans Self-Portrait in Letters, 1916-1942 (trad. J. Koeppel, ICS Publications, 1993) ; texte anglais cité d'après la chronologie annotée Inside the Vatican / Catholic Culture : catholicculture.org. « I spoke to our Savior and told Him that I knew that it was His Cross that was now being laid on the Jewish people… » Traduction française dans le corps.
22Edith Stein Gesamtausgabe (ESGA), Herder, Fribourg, 24 volumes parus 2000-2020, direction scientifique Hanna-Barbara Gerl-Falkovitz : herder.de ; edith-stein.eu. Édition critique allemande de référence des œuvres complètes.
26 47Encyclopædia Britannica, "The Science of the Cross" : britannica.com. Sur Kreuzeswissenschaft, étude d'Édith Stein sur saint Jean de la Croix rédigée au Carmel d'Echt, restée inachevée à son arrestation et publiée à titre posthume.
32Carmel de France, "Bibliographie plus ample des œuvres d'Edith Stein" : carmel.asso.fr. Recensement des œuvres d'Édith Stein disponibles en traduction française.
33 49Édith Stein, lettre à la prieure du Carmel d'Echt, décembre 1941, dans Self-Portrait in Letters (ICS Publications, 1993) ; citée par Carmelite Quotes : carmelitequotes.blog. Texte anglais : « A scientia crucis can be gained only when one comes to feel the Cross radically. I have been convinced of that from the first moment and have said, from my heart: Ave, Crux, spes unica! » Traduction française dans le corps.
34UPI Archives, "Pope John Paul II today beatified Edith Stein" (1ᵉʳ mai 1987) : upi.com. Béatification au stade de Cologne, ~70 000 personnes, au titre du martyre.
42Robert Royal, « Witness to Truth at 75 » (The Catholic Thing, 9 août 2017, repris par Catholic Education Resource Center) : catholiceducation.org. Sur la controverse après la canonisation de 1998 : mort in odium fidei ou mort parce que juive, et crainte d'une « appropriation » de la Shoah — avec la réponse de l'Église développée dans le corps, d'après Spes Aedificandi et l'homélie de canonisation.
44Jean-Paul II, homélie de canonisation, 11 octobre 1998 (vatican.va), recoupée avec la mise au point « Edith Stein / St Teresa Benedicta of the Cross — truth and love » (fauxtations.wordpress.com). Précision importante : la formule « Do not accept anything as the truth if it lacks love. And do not accept anything as love which lacks truth » n'est pas de la plume d'Édith Stein ; elle est prononcée par Jean-Paul II comme synthèse de son message (« St Teresa Benedicta of the Cross says to us all… »). Elle est ici attribuée correctement au pape résumant la sainte.
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