Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), de son nom de religion Thérèse de Jésus (en espagnol Teresa de Jesús), est une carmélite espagnole, mystique, écrivain et réformatrice, l'une des plus grandes figures spirituelles de l'histoire de l'Église. Au cœur du Siècle d'or espagnol, elle entreprit la réforme du Carmel — donnant naissance à la branche des carmes et carmélites déchaux — et laissa une œuvre écrite qui demeure l'un des sommets de la théologie mystique chrétienne.[1][2]
Femme d'action autant que de contemplation, elle fonda en vingt ans dix-sept monastères à travers la Castille et l'Andalousie, malgré la maladie, l'hostilité et les enquêtes de l'Inquisition. Avec son frère spirituel saint Jean de la Croix, elle forme le couple de docteurs qui a porté la mystique espagnole à son point de perfection.[3][4]
Son génie propre fut de décrire de l'intérieur, avec une exactitude et un naturel inégalés, le chemin de l'oraison — depuis la simple méditation jusqu'à l'union transformante. Sa définition de la prière, « un commerce intime d'amitié » avec Dieu, et son grand traité du Château intérieur ont fait d'elle la maîtresse spirituelle de millions de chrétiens.[5][6]
Béatifiée en 1614, canonisée en 1622 aux côtés des grands saints de la Réforme catholique, proclamée patronne de l'Espagne puis, en 1970, première femme docteur de l'Église par Paul VI, Thérèse de Jésus est aujourd'hui vénérée comme le modèle achevé de la sainteté unissant la contemplation la plus haute au sens le plus concret du réel.[7][8][9]
La Castille du Siècle d'or et l'enfance de Thérèse
L'Espagne de la Réforme catholique
Thérèse naît en 1515, deux ans avant que Luther n'affiche ses thèses à Wittenberg. Toute sa vie se déroule donc en pleine tempête de la Réforme protestante — qu'elle ressent vivement comme une blessure faite au Christ — et en plein essor de la Réforme catholique espagnole. C'est le temps de l'empereur Charles Quint, des grandes universités de Salamanque et d'Alcalá, de l'expansion missionnaire vers les Amériques, mais aussi d'une Inquisition vigilante et méfiante envers tout ce qui ressemblait à l'alumbradisme — ces courants d'illuminisme spirituel suspectés d'hérésie.[10][11]
Dans cette Espagne ardente et soupçonneuse, une religieuse qui décrit des visions et des extases marche sur une ligne de crête. Thérèse le sait, et c'est en partie pour cette raison qu'elle écrira tant : pour rendre compte de son expérience devant ses confesseurs et devant l'Église.[12]
La famille Cepeda y Ahumada
Thérèse est baptisée du nom de Teresa Sánchez de Cepeda y Ahumada, troisième des dix enfants de Alonso Sánchez de Cepeda et de sa seconde épouse Beatriz de Ahumada. La famille est noble et aisée, mais porte un secret que l'historiographie moderne a mis en lumière : le grand-père paternel, Juan Sánchez de Tolède, était un riche marchand juif converti (converso), réconcilié publiquement par l'Inquisition de Tolède en 1485 pour judaïsme caché.[13]
Loin d'être anecdotique, cette ascendance éclaire la finesse de Thérèse sur la question de l'« honneur » et de la « pureté de sang » (limpieza de sangre), obsession de la société castillane qu'elle combattra en exigeant que ses couvents n'en tiennent aucun compte. Pour elle, la seule noblesse est celle de l'âme unie à Dieu.[14][15]
La fuite vers le martyre
L'enfant Thérèse est précoce dans le désir de Dieu. La Bulle de canonisation elle-même rapporte l'épisode demeuré célèbre : vers l'âge de sept ans, exaltée par la lecture des vies de saints, elle s'enfuit avec son frère Rodrigue dans l'intention de gagner le pays des Maures pour y être décapitée et « voir Dieu » au plus vite. Un oncle les ramène aux portes de la ville.[16][17]
« Thérèse naquit à Avila, au royaume de Castille, l'an de notre salut 1515, de parents nobles de race et de vertu […] lisant les actions et les exploits des saints martyrs, son cœur fut tellement pénétré du feu du Saint-Esprit, qu'elle s'enfuit de la maison de ses parents avec son frère, qui était encore dans l'enfance, pour passer en Afrique, et y répandre son sang pour la foi de Jésus-Christ. » — Grégoire XV, Bulle de canonisation de sainte Thérèse, 1622[18]
À douze ans, elle perd sa mère. Bouleversée, elle se tourne, dira-t-elle, vers la Vierge Marie pour qu'elle lui en tienne lieu. L'adolescence apporte ensuite une période plus tiède, mondaine et légère, dont elle parlera plus tard avec une sévérité que les historiens jugent excessive.[19][20]
La vocation : du Carmel de l'Incarnation à la conversion
L'entrée chez les carmélites (1535)
Après une période passée en pension chez les augustines, et contre la volonté de son père, Thérèse entre en 1535 au monastère de l'Incarnation d'Ávila, vaste couvent de carmélites suivant la règle mitigée. Elle y fait profession l'année suivante. La maison compte alors près de deux cents religieuses ; on y vit honnêtement, mais sans la clôture stricte ni la pauvreté que Thérèse appellera plus tard de ses vœux.[21][22]
Villefore raconte cette entrée au monastère : Thérèse, échappée de la maison de son père qui s'opposait à son dessein, choisit cette maison religieuse où vivait l'une de ses amies et y prit l'habit, dissipant aussitôt ses frayeurs.[23]
La grande maladie et saint Joseph
Peu après son entrée, Thérèse tombe gravement malade. Elle décrit des évanouissements, une paralysie quasi totale, des années de souffrances aiguës qui la conduisent aux portes de la mort — au point qu'on creuse sa tombe. Elle attribue sa guérison à l'intercession de saint Joseph, dont elle devient l'une des grandes propagatrices dans l'Église : la plupart de ses fondations seront placées sous son patronage.[24][25]
La « seconde conversion »
Pendant près de vingt ans, Thérèse mène une vie religieuse honnête mais partagée, sans abandon total. Le tournant survient vers 1554, devant une statue du Christ couvert de plaies (un Ecce Homo). Saisie de componction, elle se jette à terre et supplie le Seigneur de l'affermir une fois pour toutes. De cette « seconde conversion » date sa vie mystique proprement dite.[26]
À la même époque, la lecture des Confessions de saint Augustin la marque profondément : elle y reconnaît son propre itinéraire, celui d'une âme longtemps retenue qui se rend enfin sans réserve.[27]
L'oraison comme amitié
C'est ici qu'il faut placer la définition thérésienne de l'oraison, l'une des plus citées de toute la spiritualité chrétienne. Pour Thérèse, prier n'est ni réciter, ni raisonner : c'est fréquenter Dieu comme un ami que l'on sait nous aimer.
« L'oraison mentale n'est autre chose, à mon avis, que de témoigner, dans ces fréquents entretiens que l'on a seul à seul avec lui, combien on l'aime, et la confiance que l'on a d'en être aimé. » — Thérèse de Jésus, Le Livre de la vie, ch. VIII[28]
« C'est, entre Dieu et l'âme, un si doux commerce d'amour, que je supplie sa bonté d'en faire goûter les délices à quiconque croirait que ce que je rapporte n'est qu'une imagination. » — Thérèse de Jésus, citée dans la Vie par Villefore[29]
La réforme du Carmel déchaux
Pourquoi réformer ?
Thérèse ne cherche pas d'abord à révolutionner un ordre, mais à vivre l'Évangile intégralement. Le relâchement de l'observance, les visites mondaines, le va-et-vient du grand couvent de l'Incarnation lui paraissent incompatibles avec l'oraison continuelle. Devant les ravages de la Réforme protestante, elle veut surtout offrir à l'Église de petites communautés de prière qui soutiennent les prêtres et les missionnaires par leur intercession — une milice d'amour tournée vers le salut du monde.[30][31]
San José d'Ávila (1562)
Le 24 août 1562, après bien des oppositions, Thérèse ouvre à Ávila un petit monastère pauvre placé sous l'invocation de saint Joseph : c'est le premier couvent du Carmel réformé, ou Carmel déchaux (descalzo, « aux pieds nus », en signe de pauvreté). On y revient à la clôture stricte, au silence, au travail manuel, à la pauvreté absolue et à un nombre limité de religieuses.[32][33]
« Enfin, le 24 août de l'année 1562, Thérèse, accompagnée de deux religieuses de l'Incarnation, ses parentes, qui se trouvaient alors hors de leur couvent, fit donner l'habit à ces quatre filles […] Voilà de quelle manière se fit le premier monastère des Carmélites réformées, qui fut consacré sous l'invocation de saint Joseph, dont nulle autre église ne portait encore le nom. » — Villefore, Vie de sainte Thérèse[34]
Les fondations à travers l'Espagne
À partir de San José, Thérèse parcourt l'Espagne sur des chemins difficiles, en charrette, malade et âgée, pour fonder couvent après couvent. En vingt ans, elle établit dix-sept monastères de carmélites, qu'elle raconte avec verve et humour dans son Livre des fondations.
Voici les principales étapes de cette épopée fondatrice :
| Année | Ville | Remarque |
|---|---|---|
| 1562 | Ávila (San José) | Premier couvent réformé |
| 1567 | Medina del Campo | Rencontre de Jean de la Croix |
| 1568 | Malagón, Valladolid | Première charte des frères à Duruelo |
| 1569 | Tolède, Pastrana | Soutien de la noblesse |
| 1570-1571 | Salamanque, Alba de Tormes | Future ville de sa mort |
| 1574-1575 | Ségovie, Beas, Séville | Extension en Andalousie |
| 1580-1582 | Villanueva, Palencia, Soria, Burgos | Dernières fondations |
Jean de la Croix et les carmes déchaux
En 1567, à Medina del Campo, Thérèse rencontre un jeune carme de vingt-cinq ans, frêle et brûlant, qui hésite à passer chez les chartreux pour trouver plus de solitude : Jean de la Croix. Elle le convainc de rester au Carmel et d'y porter la réforme chez les hommes. Le 28 novembre 1568, à Duruelo, naît le premier couvent de carmes déchaux. De cette collaboration entre la grande fondatrice et le futur docteur mystique sortira l'âge d'or du Carmel.[35][36]
La persécution et le calvaire de la réforme
La réforme suscite de violentes résistances au sein même de l'ordre. Thérèse est dénoncée, ses lettres examinées par l'Inquisition, ses fondations entravées. En 1575-1577, le conflit entre carmes mitigés et déchaux atteint son comble : Jean de la Croix est enlevé et emprisonné neuf mois à Tolède, et Thérèse elle-même est assignée à résidence. Elle traverse ces épreuves avec une fermeté et une obéissance qui frappent ses contemporains : jamais elle ne rompt avec la hiérarchie de l'Église.[37][38]
« Elle avait coutume de dire qu'elle pourrait se tromper à discerner les visions et les révélations, mais non pas à rendre l'obéissance aux supérieurs. » — Grégoire XV, Bulle de canonisation, 1622[39]
La mystique : grâces, visions et transverbération
Les quatre degrés de l'oraison
Dans le Livre de la vie, Thérèse compare la vie de prière à l'arrosage d'un jardin, selon quatre manières de plus en plus faciles d'amener l'eau de la grâce. Cette image des « quatre eaux » est l'une de ses trouvailles pédagogiques les plus célèbres : elle dit le passage de l'effort humain à la pure gratuité de Dieu.
| « Eau » | Image | Étape de l'oraison |
|---|---|---|
| Première eau | Puiser au puits, à grand-peine | Méditation discursive, effort de l'âme |
| Deuxième eau | Roue et godets (noria) | Oraison de quiétude, début du recueillement infus |
| Troisième eau | Eau d'une rivière qui irrigue | Sommeil des puissances, union commençante |
| Quatrième eau | Pluie du ciel, sans travail | Union parfaite, extase, pur don de Dieu |
Ce qui caractérise Thérèse, c'est qu'elle ne sépare jamais ces grâces extraordinaires de l'humilité et de la charité concrète : le signe d'une vraie oraison n'est pas l'extase, mais la transformation de la vie.[40]
La transverbération du cœur
L'épisode le plus célèbre de la vie mystique de Thérèse est la transverbération : la vision d'un ange — un séraphin — qui lui transperce le cœur d'un dard d'or enflammé. L'expérience, qu'elle décrit avec une précision saisissante, mêle douleur et joie au point de devenir le symbole même de l'amour mystique. Elle inspirera le chef-d'œuvre du Bernin à Rome, et l'Église en a fait une fête propre au Carmel, le 26 août.
« Cet ange tenait à la main un long dard d'or, dont la pointe de fer portait, semblait-il, un peu de feu. Il me parut l'enfoncer plusieurs fois dans mon cœur et l'enfoncer jusqu'aux entrailles : quand il le retirait, il semblait les emporter avec lui, et me laissait tout embrasée d'un grand amour de Dieu. La douleur était si vive qu'elle m'arrachait ces gémissements ; et si suave l'excessive douceur que me cause cette immense douleur, que je ne pouvais en désirer la fin. » — Thérèse de Jésus, Le Livre de la vie, ch. XXIX[41]
La Bulle de 1622 va plus loin et rapporte une tradition selon laquelle Thérèse serait morte non d'épuisement, mais de la violence même de l'amour divin.
« Elle a vu aussi un ange qui lui traversait les entrailles avec un trait ardent […] après sa mort, en une vision, elle déclara à une religieuse qu'elle n'était pas morte par la force de la maladie, mais par l'excès d'un embrasement de l'amour divin. » — Grégoire XV, Bulle de canonisation, 1622[42]
Mariage spirituel et discernement
Au sommet de son itinéraire, Thérèse décrit l'union transformante ou mariage spirituel : un état stable où l'âme vit en permanence dans la présence de la Trinité. Mais elle se montre d'une prudence extrême sur le discernement de ces grâces. Elle redoute l'illusion, la mélancolie prise pour de la contemplation, l'imagination prise pour Dieu. Sa règle d'or : se soumettre toujours au jugement de l'Église et préférer l'obéissance à toute révélation privée.[43][44]
« Je compte parmi les plus grandes grâces que Dieu m'ait faites celle de ne plus craindre les démons. Puisque ce souverain Roi que nous servons est si puissant que rien au ciel ni sur la terre ne lui résiste, quel sujet avons-nous de craindre, pourvu que nous marchions dans le chemin de la vérité, avec une conscience pure ? » — Thérèse de Jésus, Le Livre de la vie, ch. XXV[45]
L'œuvre écrite : un docteur par les livres
C'est par ses livres, autant que par sa réforme, que Thérèse est devenue docteur de l'Église. Elle écrit par obéissance, sur l'ordre de ses confesseurs, dans une langue parlée, vive, drôle, sans aucune prétention savante — et atteint pourtant les sommets de la théologie spirituelle.
Le Livre de la vie
Achevé vers 1565, le Libro de la vida est à la fois une autobiographie et un traité d'oraison. Thérèse y raconte sa conversion, ses grâces, ses visions, et y développe la fameuse comparaison des quatre eaux. Examiné par l'Inquisition, le livre ne sera publié qu'après sa mort.[46][47]
Le Chemin de la perfection
Écrit vers 1566 pour ses premières carmélites de San José, le Camino de perfección est un manuel concret de vie spirituelle : il enseigne l'humilité, le détachement, l'amour fraternel et surtout l'oraison, avec un grand commentaire du Pater. C'est l'œuvre la plus accessible de Thérèse.[48]
Le Château intérieur
Composé en 1577 en quelques mois, le Castillo interior — Le Château intérieur ou Les Demeures — est son chef-d'œuvre. Thérèse y compare l'âme à un château de diamant comportant sept demeures successives, jusqu'à la chambre centrale où Dieu habite et célèbre le mariage spirituel.
« Je me suis représenté l'âme comme un château fait d'un seul diamant ou d'un très clair cristal, où il y a beaucoup de demeures, comme il y a beaucoup de demeures dans le ciel. Car, si nous y prenons garde, l'âme du juste n'est autre chose qu'un paradis où le Seigneur prend ses délices. » — Thérèse de Jésus, Le Château intérieur, Premières demeures[49]
Le Livre des fondations
Rédigé par intervalles de 1573 à 1582, le Libro de las Fundaciones raconte, avec un réalisme savoureux, l'aventure de chaque couvent : les voyages, les auberges, les procès, les bienfaiteurs, les déboires. On y voit la mystique doublée d'une femme d'affaires d'un bon sens redoutable.[50]
« Que rien ne te trouble »
On trouva, glissée dans son bréviaire après sa mort, une petite poésie devenue l'un des textes spirituels les plus connus du monde, le Nada te turbe :
« Que rien ne te trouble, que rien ne t'épouvante. Tout passe ; Dieu ne change pas. La patience obtient tout ; à qui possède Dieu, rien ne manque : Dieu seul suffit. » — Thérèse de Jésus, Nada te turbe[51]
La doctrine spirituelle de Thérèse
L'humilité, ou marcher dans la vérité
Pour Thérèse, l'humilité n'est pas une mièvrerie ni un mépris de soi maladif : c'est la vérité. Connaître son néant devant Dieu et la grandeur de la grâce reçue, c'est se tenir dans le réel.
« Comme Dieu est la suprême vérité, et que l'humilité n'est autre chose que de marcher selon la vérité, c'est une grande vertu non seulement de n'avoir pas une bonne opinion de nous-mêmes, mais de connaître notre néant et notre misère. » — Thérèse de Jésus, Le Château intérieur, Sixièmes demeures[52]
L'amour qui se prouve par les œuvres
Contre toute spiritualité sentimentale, Thérèse répète que l'amour de Dieu ne se mesure pas aux larmes ni aux consolations, mais au service et aux vertus.
« L'amour de Dieu ne consiste pas à répandre des larmes, ni en cette satisfaction et cette tendresse que nous désirons d'ordinaire ; il consiste à servir Dieu avec courage, à exercer la justice et à pratiquer l'humilité. » — Thérèse de Jésus, Le Livre de la vie, ch. XI[53]
« Souffrir ou mourir »
L'amour de Thérèse pour le Christ se dit dans une formule devenue sa devise : « ou souffrir, ou mourir ».[54] Désir non d'en finir, mais de rejoindre l'Aimé, et d'unir sa propre souffrance à la sienne. Thérèse l'écrit elle-même au dernier chapitre du Livre de la vie :
« Seigneur, ou mourir ou souffrir. C'est la seule chose que je vous demande. Et je n'entends point sonner l'horloge que je n'en aie de la joie, parce qu'il me semble que cette heure de ma vie qui est passée m'approche un peu de ce temps heureux auquel j'espère que Dieu me fera la grâce de le voir sans pouvoir plus être séparée de lui. » — Thérèse de Jésus, Le Livre de la vie, ch. XL[55]
Le refus du faux mysticisme
Trait majeur de sa doctrine, souvent souligné : Thérèse ne quitte jamais l'humanité du Christ. Contre certains courants qui prétendaient s'élever vers une divinité abstraite en délaissant le Jésus historique, elle affirme que l'on n'entre dans les plus hauts mystères que par le Christ-homme, par sa Passion, son Eucharistie et ses sacrements. C'est l'enseignement du Château intérieur : c'est par la porte de l'humanité du Christ que l'on entre, et par elle que viennent toutes les grâces. C'est aussi ce qui la rendait insoupçonnable face à l'Inquisition : sa mystique est entièrement ecclésiale et incarnée.[56][57]
La mort, le corps incorrompu et les reliques
La mort à Alba de Tormes (1582)
Épuisée par un dernier voyage, Thérèse meurt à Alba de Tormes, dans les bras de sa fidèle infirmière Anne de Saint-Barthélemy, dans la nuit du 4 au 15 octobre 1582. Cette double date n'est pas une erreur : c'est précisément cette nuit-là qu'entrait en vigueur le calendrier grégorien, qui supprima dix jours (du 5 au 14 octobre). D'où la fixation de sa fête au 15 octobre.[58][59]
Ses dernières paroles, rapportées par les témoins, résument toute sa vie : un désir brûlant de Dieu et une fidélité totale à l'Église.
« Venez, Seigneur, venez, cher Époux : enfin l'heure est venue, et je vais sortir de cet exil. […] Elle ne se lassait point de répéter : Enfin, Seigneur, je suis fille de l'Église, et trouvait dans cette pensée une consolation sensible. » — dernières paroles de sainte Thérèse, rapportées par Villefore[60]
L'incorruptibilité du corps
Exhumé neuf mois après sa mort, le corps de Thérèse est trouvé incorrompu et exhalant un parfum tenu pour surnaturel — fait abondamment attesté dans les procès de canonisation. Son corps reste aujourd'hui l'un des grands cas de corps de saints incorrompus vénérés par l'Église.[61][62]
La dispersion des reliques
Très tôt, la dévotion populaire et les grandes familles se disputèrent les reliques de la sainte, au point que son corps fut fragmenté. Les principales reliques se trouvent aujourd'hui dispersées :
| Relique | Lieu de conservation |
|---|---|
| Corps (incorrompu) et bras droit | Alba de Tormes (Espagne) |
| Cœur (transverbéré) | Alba de Tormes, en reliquaire |
| Main gauche | Ronda (Andalousie) |
| Pied droit | Rome (Sainte-Marie-de-la-Victoire) |
Le cœur, conservé à Alba de Tormes, présente une fente que la tradition rattache à la transverbération — objet d'une grande vénération carmélitaine.[63] Le bras gardé à Alba avec le cœur est le bras droit.[64] Quant à la main gauche, autrefois conservée à Lisbonne, c'est celle-là même que vénère aujourd'hui le carmel de Ronda : rapportée en Espagne (Ávila) en 1910, lors de l'expulsion des ordres religieux du Portugal, elle fut ensuite remise à la communauté rétablie à Ronda.[65]
Béatification, canonisation et doctorat
Béatification (1614) et canonisation (1622)
Thérèse est béatifiée le 24 avril 1614 par Paul V, à peine trente ans après sa mort. Puis, le 12 mars 1622, Grégoire XV la canonise dans une cérémonie restée fameuse : le même jour sont élevés sur les autels cinq des plus grands saints de la Réforme catholique, dont Ignace de Loyola, François Xavier et Philippe Néri. La Bulle salue en Thérèse une « nouvelle Débora » suscitée par Dieu pour la victoire de son Église.[66][67]
« Mais, en nos jours, il a opéré un salut signalé par les mains d'une femme, en suscitant dans son Église, comme une nouvelle Débora, la vierge Thérèse, laquelle, ayant remporté une victoire admirable en domptant sa chair par une virginité perpétuelle, triomphant du monde par une humilité merveilleuse, et terrassant toutes les embûches du démon par un grand nombre de vertus éminentes […] » — Grégoire XV, Bulle de canonisation, 1622[68]
En 1627, Urbain VIII la proclame patronne de l'Espagne aux côtés de saint Jacques — distinction qui suscita d'ailleurs de vifs débats dans la péninsule.[69]
Première femme docteur de l'Église (1970)
Le couronnement vient quatre siècles plus tard. Le 27 septembre 1970, Paul VI proclame Thérèse d'Avila docteur de l'Église : pour la première fois dans l'histoire, ce titre est conféré à une femme. Une semaine plus tard, sainte Catherine de Sienne reçoit la même dignité. Le pape salue en Thérèse la « maîtresse d'oraison » dont l'enseignement garde toute sa fécondité pour l'Église moderne.[70][71]
« Le titre de docteur de l'Église — disait Paul VI — implique l'éminence de la doctrine […]. Or jamais ce charisme suréminent ne fit défaut à sainte Thérèse de Jésus : maîtresse d'une admirable profondeur dans la science des choses de Dieu. » — Paul VI, homélie du doctorat de sainte Thérèse, 27 septembre 1970[72]
Aujourd'hui, sainte Thérèse d'Avila demeure l'un des plus grands docteurs spirituels de l'Église : un témoin que la contemplation la plus haute et le sens le plus pratique du réel, loin de s'opposer, se rejoignent dans l'amour de Dieu et du prochain.
Pour aller plus loin
- Lire Saint Jean de la Croix (1542-1591) : le compagnon de réforme et l'autre grand docteur mystique du Carmel déchaux.
- Lire Saint Ignace de Loyola (1491-1556) : canonisé le même jour qu'elle, fondateur des jésuites et maître des Exercices spirituels.
- Lire Saint Philippe Néri (1515-1595) : son contemporain exact, l'« apôtre de Rome », canonisé en 1622 avec elle.
- Lire Les corps incorruptibles des saints : le dossier des corps de saints préservés de la corruption, dont celui de Thérèse.
- Retenir l'essentiel : carmélite et réformatrice, mystique et écrivain, sainte Thérèse d'Avila a donné à l'Église la science de l'oraison ; première femme docteur de l'Église, elle enseigne que « Dieu seul suffit ».
Notes et références
Sainte Thérèse de Jésus, Le Livre de la vie (autobiographie, Libro de la vida, achevée vers 1565 ; La Vie de sainte Thérèse écrite par elle-même), dans Œuvres très complètes de sainte Thérèse, traduction française publiée par J.-P. Migne, Paris, 1840, t. I. Source des passages sur l'oraison (ch. VIII), l'amour de Dieu (ch. XI), l'abandon (ch. XVII), le « ou mourir ou souffrir » (ch. XL, p. 383), la crainte des démons (ch. XXV) et la transverbération (ch. XXIX) ; ainsi que des données autobiographiques (conversion, maladie, lecture de saint Augustin).
1 5 12 17 19 25 26 27 28 31 40 41 44 45 46 53 55 56Wikipédia (FR), « Thérèse d'Avila » : fr.wikipedia.org. Données recoupées : nom de naissance (Teresa Sánchez de Cepeda y Ahumada), ascendance converse (grand-père Juan Sánchez, réconcilié par l'Inquisition en 1485), chronologie des dix-sept fondations, Duruelo (1568), béatification (1614), canonisation (1622), patronage de l'Espagne (Urbain VIII, 1627), doctorat (1970), incorruptibilité et dispersion des reliques.
2 4 10 13 15 22 33 35 47 62 63 67 69Villefore, Vie de sainte Thérèse, en tête des Œuvres très complètes de sainte Thérèse, éd. Migne, Paris, 1840, t. I. Biographie classique : naissance à Ávila (1515), enfance, entrée au monastère (livre I, pp. 21-22), guérison attribuée à saint Joseph, fondation de San José (24 août 1562 ; livre II, p. 47), rencontre de Jean de la Croix, devise « Ou souffrir ou mourir » (livre V, p. 95), persécutions, mort à Alba de Tormes (nuit du 4-15 octobre 1582) et dernières paroles (livre V, p. 121).
3 20 21 23 24 29 32 34 36 37 50 54 58 60 61Sainte Thérèse de Jésus, Le Château intérieur (Les Demeures, Castillo interior, 1577), dans Œuvres très complètes de sainte Thérèse, éd. Migne, Paris, 1840, t. I. Source de l'image de l'âme-château de diamant (Premières demeures), de l'humilité comme vérité et de la centralité de l'humanité du Christ (Sixièmes demeures), et de la doctrine du mariage spirituel.
6 43 49 52 57Grégoire XV, Bulle de canonisation de sainte Thérèse (12 mars 1622), traduite en français dans les Œuvres très complètes de sainte Thérèse, éd. Migne, Paris, 1840, t. I : titre et préambule p. 124 ; « nouvelle Débora » et naissance à Avila p. 126 ; transverbération et mort par amour pp. 127-128 ; obéissance aux supérieurs et devise (« pâtir ou mourir ») p. 128. Source aussi de la charité « comme celle d'un chérubin » et du décret de canonisation. La Bulle porte la date « 1621 » selon le style romain (année commençant en mars), pour la canonisation du 12 mars 1622.
7 11 16 18 38 39 42 66 68Vatican News, « Il y a 50 ans, sainte Thérèse d'Avila était proclamée docteur de l'Église » (septembre 2020) : vaticannews.va. Confirme la proclamation par Paul VI le 27 septembre 1970, première femme docteur de l'Église, précédant d'une semaine sainte Catherine de Sienne.
8 70Paul VI, homélie pour la proclamation de sainte Thérèse de Jésus comme docteur de l'Église, 27 septembre 1970, texte sur carmel.asso.fr. Source de la citation sur l'« éminence de la doctrine » et le titre de « maîtresse d'oraison ».
9 71 72Sainte Thérèse de Jésus, Le Chemin de la perfection (Camino de perfección, vers 1566), dans Œuvres très complètes de sainte Thérèse, éd. Migne, Paris, 1840, t. I. Manuel d'oraison et de vie commune écrit pour les carmélites de San José ; refus de la « pureté de sang », enseignement sur l'humilité, le détachement et le commentaire du Pater.
14 30 48EWTN, Nada te turbe — poésie de sainte Thérèse d'Avila : ewtn.com. Texte original espagnol : « Nada te turbe, nada te espante, todo se pasa, Dios no se muda ; la paciencia todo lo alcanza ; quien a Dios tiene nada le falta : Sólo Dios basta. » Billet trouvé dans son bréviaire après sa mort.
51Église catholique en France, « Sainte Thérèse d'Avila » (saint du jour, 15 octobre) : eglise.catholique.fr. Confirme la fête au 15 octobre et le contexte de la mort lors du passage au calendrier grégorien.
59Marcelle Auclair, La vie de sainte Thérèse d'Avila, la Dame errante de Dieu, Éditions du Seuil, Paris, 1950 (trad. anglaise Saint Teresa of Avila, 1953) : « Her right arm and heart are in reliquaries at Alba de Tormes » ; à l'époque de l'ouvrage, la main gauche se trouvait à Lisbonne (« the left hand in Lisbon »).
64Nicolás de Cárdenas / EWTN News, « Fate of St. Teresa of Ávila's left hand to be determined in coming months » (17 juin 2026), repris par Catholic World Report : catholicworldreport.com. Atteste que le monastère des carmélites déchaussées de Ronda abrite la main gauche de la sainte ; retrace son parcours : détachée du corps en 1582, passée au Portugal, rapportée en Espagne (Ávila) en 1910 lors de l'expulsion des ordres religieux, puis remise à la communauté rétablie à Ronda.
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