François Xavier (en espagnol Francisco Javier, en latin Franciscus Xaverius, 1506-1552) est un prêtre jésuite navarrais, l'un des six premiers compagnons de saint Ignace de Loyola et le plus grand missionnaire de l'histoire moderne de l'Église. En dix ans à peine (1542-1552), il porta l'Évangile de l'Inde portugaise jusqu'au Japon, parcourant des dizaines de milliers de kilomètres et baptisant un nombre considérable d'âmes le long des côtes de l'Asie.[1][2]
Son surnom dit tout : il est l'apôtre des Indes et du Japon. Étudiant brillant et ambitieux à l'université de Paris, conquis presque malgré lui par la patience d'Ignace, il devint l'incarnation du missionnaire infatigable, mort aux portes de la Chine — sur l'île de Sancian, comptoir fréquenté par les Portugais —, assisté de son compagnon et sans avoir atteint le continent, le regard tourné vers l'immense empire qu'il rêvait d'évangéliser.[3][4]
Contemporain de la Réforme catholique et de la fondation de la Compagnie de Jésus, François Xavier ouvre l'âge des grandes missions modernes. Aux côtés d'Ignace, de Thérèse d'Avila et de Philippe Néri, il appartient à cette génération de saints qui, au moment même où l'Europe se déchirait, élargirent les frontières de la chrétienté jusqu'aux extrémités de la terre. L'Église le canonisa soixante-dix ans à peine après sa mort et le proclama, avec Thérèse de Lisieux, patron de toutes les missions.[5][6]
Le jeune noble navarrais
Une naissance au château de Xavier (1506)
François naît le 7 avril 1506 au château de Xavier (Javier), près de Sangüesa, dans le royaume de Navarre, alors un État indépendant pris en étau entre la France et l'Espagne.[7][8] Il est le plus jeune des enfants de Juan de Jasso y Atondo, docteur en droit de l'université de Bologne et président du Conseil royal de Navarre, et de María de Azpilcueta y Aznárez, héritière du château et de la maison de Xavier. C'est de sa mère que l'enfant tient le nom qui restera attaché à sa gloire.[9][10]
La famille est noble, lettrée et profondément catholique. Le futur saint grandit dans une demeure fortifiée des Pyrénées, dernière génération d'une lignée que les bouleversements politiques vont bientôt frapper de plein fouet.
Une Navarre brisée par la guerre
L'enfance de François coïncide avec l'effondrement du royaume de Navarre. En 1512, Ferdinand d'Aragon envahit et annexe la Haute-Navarre à la couronne de Castille. La famille de Jasso, fidèle aux rois légitimes, paie cher sa loyauté : le père meurt en 1515, et les troupes castillanes démantèlent partiellement les fortifications du château familial.[11][12] Les frères aînés de François combattent dans le camp vaincu.
Ce contexte n'est pas anecdotique. Le futur apôtre des Indes appartient, comme Ignace de Loyola lui-même — blessé en 1521 à la défense de Pampelune, dans la même guerre —, à cette noblesse basco-navarraise marquée par la défaite militaire et la perte du monde ancien. La Providence allait transformer ces deux destins de gentilshommes désœuvrés en aventure spirituelle.
Étudiant et régent à Paris
En 1525, à dix-neuf ans, François quitte la Navarre pour Paris, capitale intellectuelle de la chrétienté, et s'inscrit au célèbre collège Sainte-Barbe de l'université de Paris.[13][14] Brillant, sportif, ambitieux, il obtient sa licence ès arts en 1530 et devient bientôt régent (professeur) de philosophie au collège de Beauvais, enseignant la Logique d'Aristote.[15][16]
Il partage sa chambre avec un autre Savoyard pieux et pauvre, Pierre Favre. Tout semble promettre au jeune Navarrais une belle carrière universitaire et ecclésiastique. C'est alors qu'un troisième compagnon, plus âgé, ancien soldat boiteux et converti, vient loger dans la même chambre : Ignace de Loyola.
La conquête d'une âme par Ignace de Loyola
« Quel avantage à gagner le monde entier… » (Mt 16, 26)
Ignace de Loyola repère vite la valeur du brillant régent et entreprend de le gagner à Dieu. Mais François résiste : il est ambitieux, attaché aux honneurs académiques, et regarde d'abord avec méfiance ce pèlerin pauvre suspecté par l'Inquisition de Paris. Pierre Favre se laisse convaincre le premier ; François, lui, tient bon plusieurs années.[17][18]
La tradition rapporte qu'Ignace revenait sans cesse, pour le ramener, à la parole du Christ :
« Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c'est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ? » — Évangile selon saint Matthieu 16, 26 (traduction liturgique AELF)[19]
Répétée avec patience, cette interrogation finit par fissurer l'ambition du jeune homme. François fit les Exercices spirituels d'Ignace et en sortit transformé : l'apôtre du monde entier était né de la conquête d'une seule âme. L'épisode est devenu l'un des exemples classiques de la pédagogie ignatienne de la finalité dernière : tout subordonner au salut éternel.[20]
Les vœux de Montmartre (15 août 1534)
Le 15 août 1534, en la fête de l'Assomption, dans une chapelle de Montmartre, sept compagnons prononcent ensemble des vœux de pauvreté, de chasteté et de pèlerinage à Jérusalem (ou, à défaut, de mise au service du pape). Ils sont Ignace de Loyola, Pierre Favre — seul prêtre du groupe, qui reçoit les vœux —, François Xavier, Diego Laínez, Alfonso Salmerón, Nicolás Bobadilla et Simão Rodrigues.[21][22] C'est l'acte de naissance de ce qui deviendra la Compagnie de Jésus, approuvée par Paul III en 1540.
François Xavier est ainsi l'un des fondateurs de l'ordre. Mais sa vocation propre n'est pas l'enseignement ni le gouvernement : elle est la mission lointaine, qu'il n'a pas encore devinée.
Ordination et années d'attente (1537-1540)
Le pèlerinage à Jérusalem se révélant impossible à cause de la guerre contre les Turcs, les compagnons se mettent à la disposition du pape. François Xavier est ordonné prêtre à Venise le 24 juin 1537, en même temps qu'Ignace.[23][24] Il exerce un ministère de prédication, de soin des malades et de catéchèse dans les villes du nord de l'Italie, puis rejoint Rome où le petit groupe met au point la règle de l'ordre naissant.
C'est un concours de circonstances qui décide de son destin. Le roi Jean III de Portugal réclame au pape des missionnaires pour ses possessions d'Asie. Désigné pour le voyage, Nicolás Bobadilla tombe malade. Ignace se tourne alors vers François : « Allez, mettez tout en feu » (Ite, inflammate omnia), selon la formule traditionnelle. François aurait répondu simplement : « Me voici. »[25][26]
L'envoi aux Indes
Nonce apostolique de Paul III
Avant le départ, le pape Paul III confère à François Xavier les pouvoirs de nonce apostolique pour toutes les terres situées au-delà du cap de Bonne-Espérance — une juridiction immense, qui fait de lui le représentant direct du Saint-Siège dans tout l'Orient.[27][28] Il part au nom de l'Église universelle, sous le régime du padroado portugais qui lie indissolublement, à cette époque, l'expansion missionnaire et l'expansion coloniale du Portugal.
« Mettez tout en feu, embrasez le monde entier. » — formule attribuée à saint Ignace de Loyola envoyant ses compagnons en mission[29]
Le départ de Lisbonne (7 avril 1541)
François Xavier s'embarque à Lisbonne le 7 avril 1541 — jour de son trente-cinquième anniversaire — sur le Santiago, à destination de l'Inde.[30][31] La traversée est longue et meurtrière : treize mois de navigation, la chaleur, le scorbut, les tempêtes du cap de Bonne-Espérance. Le navire hiverne au Mozambique, où Xavier soigne les malades. Il refuse tous les privilèges attachés à sa charge de nonce et voyage comme le plus pauvre.
L'arrivée à Goa (6 mai 1542)
Le 6 mai 1542, après plus d'un an de mer, François Xavier débarque à Goa, capitale de l'Inde portugaise.[32][33] Il y découvre une ville chrétienne de nom mais relâchée de mœurs : colons avides, esclavage, concubinage, mépris des populations locales. Avant de partir vers les terres de mission, il consacre plusieurs mois à réformer la cité — visite des hôpitaux et des prisons, catéchisme aux enfants dans les rues à la cloche, prédication aux Portugais. Il s'appuie sur le futur collège Saint-Paul, première grande institution jésuite d'Asie.[34]
L'apôtre des Indes
La côte de la Pêcherie et les Paravers
À l'automne 1542, François Xavier gagne la côte de la Pêcherie (Fishery Coast), au sud-est de l'Inde, vers le cap Comorin. Là vivent les Paravers (Paravas), pêcheurs de perles tamouls, baptisés en masse quelques années plus tôt pour obtenir la protection portugaise contre leurs ennemis, mais laissés sans instruction ni prêtres.[35][36]
Xavier passe parmi eux près de trois ans. Ne connaissant pas le tamoul, il se fait traduire le Credo, le Notre Père, le Je vous salue Marie et les commandements, les apprend par cœur phonétiquement, puis parcourt les villages, clochette à la main, rassemblant enfants et adultes pour le catéchisme. Le travail est épuisant. Dans une lettre célèbre, il confie :
« Il y a une telle multitude de gens qui se convertissent à la foi du Christ que, bien souvent, à force de baptiser, les bras me tombent de fatigue et la voix me manque. » — Saint François Xavier, lettre depuis l'Inde[37]
Sa méthode missionnaire
La méthode de Xavier est restée un modèle pour les missionnaires des siècles suivants, malgré ses limites. Le tableau ci-dessous en résume les grands traits.
| Moyen | Mise en œuvre | Limite reconnue |
|---|---|---|
| Catéchèse mémorisée | Prières et articles de foi traduits, chantés, répétés en chœur | Compréhension superficielle au début |
| Priorité aux enfants | Les enfants catéchisés deviennent eux-mêmes catéchistes de leurs familles | Adultes touchés plus lentement |
| Cloche et chant | Rassemblement quotidien à heure fixe au son de la clochette | Dépend de la présence du missionnaire |
| Baptême massif | Baptême des populations entières demandeuses | Manque de clergé pour assurer le suivi |
| Soin des malades | Visite des pauvres, des lépreux, des mourants | — |
C'est cette dernière dimension — la charité concrète envers les plus pauvres — qui authentifie sa prédication aux yeux des populations. Xavier baptise, mais il soigne, défend les opprimés contre les exactions des colons portugais, et meurt littéralement à la tâche.[38][39]
Travancore, Ceylan, Malacca, les Moluques
De 1544 à 1548, François Xavier élargit sans cesse son champ d'action. Il évangélise le Travancore (sud-ouest de l'Inde), envisage Ceylan (Sri Lanka), puis pousse vers l'est : Malacca (Malaisie), carrefour du commerce asiatique, et les lointaines Moluques — Amboine, Ternate, l'île de Moro —, archipels des « îles aux épices » où aucun missionnaire n'était encore parvenu durablement.[40][41]
Partout il observe la même urgence : des populations entières prêtes à recevoir l'Évangile, et personne pour le leur annoncer. C'est de ce constat que jaillit le cri le plus célèbre de toute sa correspondance, adressé à ses frères d'Europe.
Le cri de Cochin : « tant d'âmes faute d'ouvriers »
Depuis Cochin, le 12 janvier 1544, François Xavier écrit à Ignace de Loyola et aux compagnons de Rome une lettre bouleversante. Il y supplie l'Europe savante de venir au secours des âmes : les docteurs des universités, dit-il, ont plus de science que de charité.
« J'ai très souvent eu l'idée de parcourir toutes les universités d'Europe, et d'abord celle de Paris, pour crier partout comme un insensé et secouer ceux qui ont plus de science que de charité : Hélas ! quel nombre immense d'âmes, par votre faute, est exclu du ciel et précipité en enfer ! » — Saint François Xavier, lettre de Cochin, 12 janvier 1544[42]
Et il résume, en une phrase devenue le manifeste de toute la mission moderne, le drame qui le consume :
« Quantité de gens ne deviennent pas chrétiens pour l'unique raison qu'il n'y a personne pour les faire chrétiens. » — Saint François Xavier, lettre de Cochin, 12 janvier 1544[43]
Ce cri n'est pas seulement un appel de circonstance. Il exprime la conviction qui anime toute sa vie : la moisson est immense, les ouvriers sont trop peu nombreux, et le salut des peuples dépend, sous Dieu, de la générosité de ceux qui peuvent partir.
« La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers pour sa moisson. » — Évangile selon saint Matthieu 9, 37-38 (traduction liturgique AELF)[44]
L'apôtre du Japon
Anjirô et la décision du Japon
À Malacca, en 1547, François Xavier rencontre un Japonais en fuite, Anjirô (parfois Yajirô), qui cherche la paix de l'âme après un meurtre. Xavier le fait instruire et baptiser à Goa sous le nom de Paul de Sainte-Foi (Paulo de Santa Fé). Anjirô lui décrit un peuple raffiné, curieux, avide de vérité. Xavier en conçoit le désir ardent d'évangéliser ce pays inconnu — il sera le premier missionnaire chrétien du Japon.[45][46]
Le débarquement de Kagoshima (15 août 1549)
Le 15 août 1549, de nouveau en la fête de l'Assomption, François Xavier débarque à Kagoshima, dans le sud de l'île de Kyūshū. Il est accompagné des jésuites Cosme de Torres et Juan Fernández, et d'Anjirô qui sert d'interprète.[47][48] Il découvre une civilisation d'une grande exigence intellectuelle et morale, où l'on ne se convertit pas par crainte mais après débat. Xavier adapte sa méthode : il troque la pauvreté ostentatoire de l'Inde pour une présentation plus digne, exigée par les codes sociaux japonais.
« Les Japonais sont les meilleurs de tous les peuples que nous avons découverts jusqu'ici, et je crois que, parmi les non-chrétiens, on n'en trouvera pas qui les surpasse. » — Saint François Xavier, lettre depuis le Japon, 1549[49]
Yamaguchi, Bungo et la dispute avec les bonzes
Après des débuts difficiles, Xavier comprend qu'il doit obtenir la faveur des seigneurs (daimyō) pour prêcher librement. Il se rend à Yamaguchi, puis vers la capitale Miyako (Kyōto), alors ruinée par la guerre civile, qu'il trouve inaccessible. Revenu à Yamaguchi en 1551, il offre au daimyō des présents européens — dont une horloge mécanique et des instruments —, et obtient l'autorisation de prêcher. Les conversions se multiplient ; les disputes avec les bonzes bouddhistes sont vives mais respectées.[50][51] Il gagne enfin le Bungo, où le daimyō Ōtomo Sōrin l'accueille favorablement.
En quelques mois, Xavier et ses compagnons jettent les fondations d'une chrétienté japonaise qui, malgré les persécutions ultérieures, comptera des centaines de milliers de fidèles. Pour la suite de cette histoire, voir l'Église au Japon.
Le départ et le bilan japonais (1551)
En novembre 1551, François Xavier quitte le Japon pour regagner l'Inde, laissant la jeune mission à Cosme de Torres. Son séjour de deux ans a été décisif : il a discerné que la clé du Japon — et au-delà, de tout l'Extrême-Orient — passait par la Chine, dont la culture et l'autorité fascinaient les Japonais. « Si les Chinois acceptent la foi, les Japonais l'abandonneront vite ce qu'ils ont reçu des Chinois », comprend-il en substance.[52][53] Le rêve chinois était né.
Aux portes de la Chine : la mort à Sancian
Le grand projet chinois
De retour à Goa en 1552, devenu provincial des jésuites pour l'Inde, François Xavier organise une ambassade vers la Chine, alors fermée aux étrangers sous peine de mort. Il s'embarque de nouveau vers l'est, gagne Malacca, puis l'île de Sancian (Shangchuan, en portugais Sancião), à quelques kilomètres de la côte chinoise, près de Canton. Là, il attend un passeur clandestin qui doit l'introduire sur le continent.[54][55]
La mort sur l'île de Sancian (3 décembre 1552)
Le passeur ne vient pas. Épuisé par dix ans de mission et rongé par la fièvre, François Xavier meurt à Sancian, dans la hutte que les Portugais de l'île lui avaient aménagée, assisté de son compagnon Antonio de Santa Fé, un jeune Chinois converti —, le 3 décembre 1552, à 46 ans.[56][57] Loin d'être seul sur une île déserte, il s'éteint au milieu des marchands portugais qui fréquentaient ce comptoir vers Canton, en attendant le passeur qui devait l'introduire sur le continent ; son inhumation sur place réunit quatre personnes, dont un Portugais.[58] (Certaines sources anciennes datent la mort du 2 décembre.) Il regardait la Chine qu'il n'avait pu atteindre. Ses derniers mots furent, dit-on, un acte de confiance tiré du psaume : « In te, Domine, speravi : non confundar in æternum » (« En toi, Seigneur, j'ai espéré : je ne serai pas confondu à jamais »).[59]
« Cela suffit, Seigneur, cela suffit. » — Satis est, Domine, satis est, parole attribuée à saint François Xavier, débordé par les consolations divines[60]
Le corps incorrompu
Enseveli d'abord dans la chaux vive pour faciliter le transport de ses ossements, le corps de François Xavier est retrouvé intact quelques mois plus tard. Transféré à Malacca puis à Goa en 1554, il y est conservé, encore aujourd'hui, dans la basilique du Bom Jesus, où il fait l'objet d'expositions solennelles (ostensions) qui attirent des millions de pèlerins. Son bras droit, celui qui baptisa tant de fidèles, fut détaché en 1614 et envoyé à Rome, où il est vénéré dans l'église du Gesù.[61][62] Pour la signification de ce phénomène, voir les corps incorruptibles.
Un témoin de choix confirme ces faits : saint François de Sales lui-même, Docteur de l'Église, rappelle dans ses Controverses les merveilles opérées par le missionnaire et l'état de son corps après la mort :
« Le bienheureux François Xavier a guéri des paralytiques, sourds, muets, aveugles, a ressuscité un mort, son corps n'a pu être consumé quoiqu'il eût été enterré avec de la chaux, comme ont témoigné ceux qui l'ont vu entier quinze mois après sa mort. » — Saint François de Sales, Les Controverses[63]
La spiritualité de François Xavier
Le zèle des âmes
Toute la vie intérieure de François Xavier tient dans une seule passion : le salut des âmes. Il ne s'agit pas chez lui d'un volontarisme militant, mais d'une charité brûlante qui ne supporte pas qu'une âme se perde faute d'annonce. C'est cette charité qui lui fait traverser les océans, mendier des ouvriers, écrire ses lettres déchirantes à l'Europe. Sa devise spirituelle pourrait être empruntée à saint Paul :
« En effet, annoncer l'Évangile, ce n'est pas là pour moi un motif de fierté, c'est une nécessité qui s'impose à moi. Malheur à moi si je n'annonçais pas l'Évangile ! » — Saint Paul, Première lettre aux Corinthiens 9, 16 (traduction liturgique AELF)[64]
L'obéissance et l'abandon
Xavier est le type même du saint de l'obéissance. C'est par obéissance qu'il part aux Indes, du jour au lendemain, sans préparation. C'est par obéissance qu'il accepte les charges de nonce et de provincial. Il garde précieusement, dit la tradition, la signature découpée des lettres d'Ignace, qu'il porte sur lui comme une relique. Cette obéissance n'est pas servile : elle est l'expression d'un abandon total à la volonté de Dieu manifestée par les supérieurs, trait fondamental de la spiritualité ignatienne héritée des premiers jésuites.[65][66]
« Satis est, Domine » : l'expérience mystique
Derrière l'activité débordante du missionnaire se cache un grand contemplatif. Plusieurs témoins rapportent que Xavier était parfois inondé de consolations divines au point de devoir supplier Dieu de les modérer — d'où le cri « Satis est, Domine, satis est » (« Cela suffit, Seigneur, cela suffit »), inscrit sur la banderole du célèbre portrait japonais de Kobe.[67] Loin d'être un simple homme d'action, il puisait sa force apostolique dans une union intérieure intense, passant ses nuits en prière entre deux journées d'évangélisation.
« Mon Dieu, je vous aime » (hymne attribué)
La tradition attribue à François Xavier l'un des plus beaux actes d'amour pur de la spiritualité catholique, l'hymne O Deus ego amo te — « Mon Dieu, je vous aime ». L'attribution est discutée par les érudits, mais le poème exprime parfaitement l'esprit du saint : aimer Dieu non par crainte de l'enfer ni espoir du ciel, mais pour lui-même.
« Mon Dieu, je vous aime, non afin que vous me sauviez, ni parce que ceux qui ne vous aiment pas seront punis du feu éternel ; mais vous m'avez embrassé sur la Croix, vous avez porté les clous, la lance, l'opprobre… Pourquoi donc ne vous aimerais-je pas, ô Jésus plein d'amour ? » — hymne O Deus ego amo te, traditionnellement attribué à saint François Xavier[68]
- 7 avril 1506Naissance au château de Xavier
François de Jasso y Azpilcueta naît en Navarre, dans une famille noble bientôt ruinée par l'annexion castillane.
- 1525-1530Étudiant à Paris
Au collège Sainte-Barbe, il obtient sa licence ès arts et devient régent de philosophie ; il partage sa chambre avec Pierre Favre puis Ignace de Loyola.
- 15 août 1534Vœux de Montmartre
Avec six compagnons, il prononce les vœux fondateurs de la future Compagnie de Jésus.
- 24 juin 1537Ordination sacerdotale
Il est ordonné prêtre à Venise, en même temps qu'Ignace.
- 7 avril 1541Départ de Lisbonne
Nonce apostolique de Paul III, il s'embarque pour l'Inde le jour de ses 35 ans.
- 6 mai 1542Arrivée à Goa
Début de la mission des Indes : réforme de Goa, côte de la Pêcherie, Travancore, Malacca, Moluques.
- 15 août 1549Débarquement au Japon
À Kagoshima, il devient le premier missionnaire chrétien du Japon.
- 3 décembre 1552Mort à Sancian
Il meurt aux portes de la Chine, sans avoir pu y pénétrer, à 46 ans.
- 12 mars 1622Canonisation
Grégoire XV le canonise avec Ignace, Thérèse d'Avila, Philippe Néri et Isidore.
Canonisation et héritage
Béatification et canonisation (1619-1622)
La réputation de sainteté de François Xavier est immense dès sa mort. Il est béatifié par Paul V le 25 octobre 1619, puis canonisé par Grégoire XV le 12 mars 1622, le même jour qu'Ignace de Loyola, Thérèse d'Avila, Philippe Néri et Isidore le Laboureur — l'un des plus extraordinaires « bouquets » de canonisations de l'histoire (canonizatio quinque sanctorum).[69][70] La bulle de canonisation ne sera publiée qu'en 1623, après la mort de Grégoire XV.
Patron des missions
L'Église confie progressivement à François Xavier le patronage de l'œuvre missionnaire elle-même. Pie XI, par le décret Apostolicorum in missionibus, le proclame en 1927 patron de toutes les missions catholiques, conjointement avec sainte Thérèse de Lisieux — union frappante entre le grand voyageur de l'Asie et la carmélite cloîtrée qui n'a jamais quitté son couvent mais a porté les missions dans sa prière.[71][72] Sa fête est fixée au 3 décembre.
| Étape | Date | Autorité |
|---|---|---|
| Mort | 3 décembre 1552 | — |
| Translation du corps à Goa | 1554 | — |
| Béatification | 25 octobre 1619 | Paul V |
| Canonisation | 12 mars 1622 | Grégoire XV |
| Patron des missions | 1904 puis 1927 | Pie X, puis Pie XI (avec Thérèse de Lisieux) |
Le débat sur sa méthode
L'historiographie contemporaine a discuté la méthode de François Xavier, parfois jugée trop liée au padroado portugais, trop rapide dans les baptêmes de masse, peu attentive aux cultures locales — notamment en Inde, où il aurait « manqué les richesses de l'hindouisme ».[73] Le reproche est partiellement juste, mais anachronique : Xavier agit dans l'urgence missionnaire du XVIᵉ siècle, sans les outils de l'orientalisme moderne, et c'est précisément au Japon qu'il a, le premier, compris la nécessité d'adapter la présentation de la foi aux codes d'une grande civilisation. Cette intuition ouvrira la voie aux grandes expériences d'inculturation jésuite — Matteo Ricci en Chine, Roberto de Nobili en Inde — et à la longue controverse des rites chinois.
Reliques, charismes et postérité
La gloire posthume de François Xavier est considérable. On lui attribue, de son vivant, le don des langues (xénoglossie) et de nombreux miracles, recueillis dès les premières biographies, notamment celle d'Orazio Torsellino (De Vita Francisci Xaverii, Rome, 1594).[74] Son corps incorrompu de Goa et son bras-relique du Gesù demeurent des hauts lieux de pèlerinage. Il est, après Paul de Tarse, la figure la plus universelle de l'élan missionnaire chrétien — et son nom, donné à d'innombrables églises, collèges et villes des cinq continents, en témoigne.[75]
« Donnez-moi des âmes, et prenez tout le reste. » — devise du zèle apostolique, inspirée de la Genèse (14, 21), que l'élan missionnaire de François Xavier illustre entre tous[76]
Pour aller plus loin
- Saint Ignace de Loyola (1491-1556) — son père spirituel et le fondateur de la Compagnie de Jésus, canonisé le même jour que lui.
- La fondation de la Compagnie de Jésus — l'ordre dont François Xavier fut l'un des six premiers compagnons.
- L'Église au Japon — la chrétienté née de sa mission de 1549, ses martyrs et ses « chrétiens cachés ».
- La controverse des rites chinois — le grand débat d'inculturation ouvert par les missions jésuites en Asie.
- Les corps incorruptibles — le phénomène dont son corps de Goa est l'un des cas les plus célèbres.
- La Réforme catholique — la génération de saints réformateurs à laquelle il appartient.
- Sainte Thérèse d'Avila et saint Philippe Néri — canonisés avec lui le 12 mars 1622.
Notes et références
Catholic Encyclopedia (New Advent), "St. Francis Xavier" : newadvent.org. Source de référence : naissance au château de Xavier près de Sangüesa en Navarre le 7 avril 1506 ; collège Sainte-Barbe à Paris ; rencontre d'Ignace ; vœux de Montmartre le 15 août 1534 ; ordination le 24 juin 1537 ; mission demandée par Jean III de Portugal ; départ le 7 avril 1541, arrivée à Goa le 6 mai 1542 ; débarquement à Kagoshima le 15 août 1549 avec Anger/Paul de Sainte-Foi ; mort sur l'île de Sancian le 2 décembre 1552 ; canonisation avec Ignace en 1622 (bulle publiée en 1623).
1 7 13 16 17 21 23 27 30 32 35 40 45 47 52 54 56 61 69Wikipédia (FR), « François Xavier » : fr.wikipedia.org. Recoupement : parents Juan de Jasso et María de Azpilcueta ; études à Paris ; vœux de Montmartre ; ordination à Venise en 1537 ; nonce apostolique de Paul III ; départ de Lisbonne avril 1541, Goa 6 mai 1542 ; côte de la Pêcherie, Travancore, Malacca, Moluques ; Japon (Kagoshima 1549, Hirado, Yamaguchi, Miyako), départ du Japon novembre 1551 ; mort à Sancian le 3 décembre 1552 ; béatification le 25 octobre 1619 (Paul V), canonisation le 12 mars 1622 (Grégoire XV) ; fête le 3 décembre ; corps à la basilique du Bom Jesus de Goa, bras au Gesù de Rome.
2 8 9 11 14 24 26 31 33 36 38 53 55 57 62Wikipedia (EN), "Francis Xavier" : en.wikipedia.org. Recoupement : plus jeune fils de Juan de Jasso, seigneur de la maison de Xavier ; un des sept premiers jésuites des vœux de Montmartre (1534) ; représentant de l'empire portugais ; première mission chrétienne au Japon ; retour à Yamaguchi en mars 1551, présents au daimyō ; Bungo et Ōtomo Sōrin ; mort sur Sancian début décembre 1552, assisté du seul Antonio ; patron de toutes les missions depuis 1927.
3 10 12 15 18 25 34 41 51 59 65Encyclopædia Britannica, "St. Francis Xavier" : britannica.com. Recoupement : naissance en 1506, mission d'Asie, nonce apostolique, mort en 1552, canonisation par Grégoire XV en 1622, patron des missions étrangères.
4 28 70Compagnie de Jésus, "Saint Francis Xavier" : jesuits.global. Présentation officielle jésuite : cofondateur de la Compagnie, apôtre des Indes et du Japon, première mission chrétienne au Japon, patron des missions.
5 66 75Pie XI, décret Apostolicorum in missionibus (1927), proclamant saint François Xavier et sainte Thérèse de Lisieux patrons de toutes les missions. Cf. ppoomm.va, "Saint Francis Xavier, patron of all the Missions together with Saint Therese of Lisieux" : ppoomm.va.
6 71Évangile selon saint Matthieu 16, 26 (cf. Mc 8, 36 ; Lc 9, 25), cité dans la traduction liturgique officielle en français (AELF, aelf.org) : « Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c'est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ? » (Vulgate : « Quid enim prodest homini, si mundum universum lucretur, animæ vero suæ detrimentum patiatur ? »). Parole-clef de la pédagogie d'Ignace de Loyola pour convertir François Xavier.
19Épisode classique de la conversion de Xavier par Ignace rapporté par les biographes du XVIᵉ siècle (Torsellino, puis tous les vies de saint Ignace et de saint François Xavier) ; cf. [^torsellino] et [^cathen].
20Sur les vœux de Montmartre et les six premiers compagnons, voir l'article Ignispedia La fondation de la Compagnie de Jésus et [^cathen].
22Formule « Ite, inflammate omnia » (« Allez, embrasez tout »), traditionnellement attribuée à saint Ignace de Loyola envoyant ses compagnons en mission, et associée à l'envoi de François Xavier vers les Indes. Cf. [^enwiki].
29Saint François Xavier, lettre depuis la côte de la Pêcherie / cap Comorin (1542-1544), évoquant la fatigue des baptêmes au point que « les bras tombent de fatigue et la voix manque ». Reprise dans les recueils des lettres de Xavier (cf. Monumenta Xaveriana, MHSI) et les biographies classiques. Voir aussi st-esprit.org.
37Hugues Didier, « François Xavier (1506-1552) entre l'Inde et la Chine au risque de la rencontre », Histoire, Monde et Cultures religieuses, 2012/3, n° 23, pp. 9-26 : cairn.info. Pour la discussion historiographique de sa méthode et du reproche d'avoir « manqué les richesses de l'hindouisme ».
39 73Saint François Xavier, lettre de Cochin du 12 janvier 1544 à Ignace de Loyola et aux compagnons de Rome. Texte français : Paroisse du Saint-Esprit (Paris 12ᵉ), « Lettres de François Xavier à S. Ignace (1542 et 1544) » : st-esprit.org. Passages cités : le désir de parcourir les universités d'Europe, en particulier Paris, pour secouer « ceux qui ont plus de science que de charité » ; « Quantité de gens ne deviennent pas chrétiens pour l'unique raison qu'il n'y a personne pour les faire chrétiens. »
42 43Évangile selon saint Matthieu 9, 37-38, cité dans la traduction liturgique officielle en français (AELF, aelf.org) : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers pour sa moisson. »
44Nippon.com, "Saint Francis Xavier and the Roots of Christianity in Japan" : nippon.com. Sur l'arrivée à Kagoshima le 15 août 1549, Cosme de Torres et Juan Fernández, Anjirō interprète, Yamaguchi, Bungo et Ōtomo Sōrin, fondations de la chrétienté japonaise.
46 48 50Saint François Xavier, lettre depuis le Japon (1549), sur les Japonais « les meilleurs de tous les peuples découverts jusqu'ici ». Citée par Nippon.com et les biographies de Xavier ; cf. [^nippon].
49Sancian, île proche de l'embouchure de la rivière de Canton, « where the Portuguese had a commercial factory » (Cyclopedia of Biblical, Theological, and Ecclesiastical Literature, McClintock & Strong, « Xavier, Francis ») ; à son arrivée début septembre 1552, « l'accueil des quelques Portugais présents lui est favorable et on lui aménage une hutte et une petite chapelle », tandis qu'il cherche en vain un passeur vers le continent (Wikipédia (FR), cf. [^frwiki]) ; son inhumation sur place réunit quatre personnes — Antonio le Chinois, deux serviteurs et le Portugais Francisco Sanches (récit de l'histoire du corps du saint, archive).
58Portrait japonais de saint François Xavier conservé au Kobe City Museum (peinture sur papier, ~49 × 61 cm, vers 1622, redécouvert en 1920 à Sendaiji, préfecture d'Osaka), portant la banderole « Satis est, Domine, satis est ». Description : culturejaponaise.info, « Portrait japonais de saint François Xavier » : culturejaponaise.info. La phrase est traditionnellement rattachée aux débordements de consolations divines reçus par le saint.
60 67Saint François de Sales, Les Controverses, cité par Frère Louis-Marie O.P., « L'Écriture sainte et le bon sens face aux arguties protestantes », Le Sel de la terre n° 122, Couvent de la Haye-aux-Bonshommes, automne 2022, p. 52. Pour l'étude critique des miracles de Xavier, voir Alexandre Brou S.J., Saint François Xavier, Beauchesne, 1912, t. 2, pp. 430-441.
63Saint Paul, Première lettre aux Corinthiens 9, 16, cité dans la traduction liturgique officielle en français (AELF, aelf.org) : « En effet, annoncer l'Évangile, ce n'est pas là pour moi un motif de fierté, c'est une nécessité qui s'impose à moi. Malheur à moi si je n'annonçais pas l'Évangile ! » (Vulgate : « Væ enim mihi est, si non evangelizavero ! »)
64Hymne O Deus ego amo te (« Mon Dieu, je vous aime »), traditionnellement attribué à saint François Xavier ; l'attribution est discutée par les érudits (versions latine et espagnole « No me mueve, mi Dios, para quererte »). Traduction française usuelle de l'acte d'amour pur.
68Vatican (vaticanstate.va), "3 December: Saint Francis Xavier, Patron of the Missions" : vaticanstate.va. Notice : apôtre des Indes et du Japon, patron des missions, fête le 3 décembre.
72Orazio Torsellino (Tursellinus), S.J., De Vita Francisci Xaverii libri sex, Rome, 1594 — première grande biographie de François Xavier, source des récits de miracles et de la conversion par Ignace.
74Formule « Da mihi animas, cetera tolle » (« Donne-moi des âmes, et prends tout le reste »), inspirée de Genèse 14, 21, devenue la devise du zèle apostolique — c'est notamment celle de saint Jean Bosco — et que l'élan de François Xavier illustre entre tous.
76