Sainte Thérèse de Lisieux (1873-1897), de son nom de baptême Marie-Françoise-Thérèse Martin et en religion Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face, est une carmélite française morte de tuberculose à vingt-quatre ans, après une vie entièrement cachée : neuf ans de cloître, aucun voyage, aucune fondation, aucune œuvre extérieure. Elle est pourtant devenue l'une des saintes les plus aimées du catholicisme et l'une des grandes figures spirituelles du XXᵉ siècle.
Son rayonnement tient à une doctrine : la petite voie d'enfance spirituelle, un chemin de sainteté fondé sur la confiance et l'abandon plutôt que sur les exploits ascétiques, accessible aux âmes les plus faibles. Cette doctrine, contenue dans son autobiographie posthume Histoire d'une âme, a connu une diffusion mondiale immédiate.
Pie XI la béatifia en 1923, la canonisa en 1925 (lui qui la considérait comme l'Étoile de son pontificat[1]) et la proclama patronne des missions en 1927, alors qu'elle n'avait jamais quitté son couvent. En 1997, saint Jean-Paul II la déclara docteur de l'Église, la troisième femme à recevoir ce titre après sainte Thérèse d'Avila et sainte Catherine de Sienne, pour la « science de l'amour divin » qui traverse son œuvre.
Une enfance entre Alençon et Lisieux
En quelques dates
- 2 janvier 1873Naissance à Alençon
Marie-Françoise-Thérèse Martin naît à Alençon, neuvième et dernier enfant de Louis Martin et Zélie Guérin. Quatre de ses frères et sœurs sont déjà morts en bas âge.
- 28 août 1877Mort de Zélie Martin
Sa mère meurt d'un cancer du sein. Thérèse, âgée de quatre ans et demi, choisit Pauline pour « seconde maman ». La famille s'installe à Lisieux.
- 13 mai 1883La « Vierge du sourire »
Gravement malade, l'enfant est subitement guérie en voyant la statue de la Vierge lui sourire.
- 25 décembre 1886La « grâce de Noël »
Au retour de la messe de minuit, Thérèse est délivrée d'une hypersensibilité maladive : elle date de là sa « conversion ».
- 20 novembre 1887La supplique à Léon XIII
En pèlerinage à Rome, elle ose demander au pape la permission d'entrer au Carmel à quinze ans.
- 9 avril 1888Entrée au Carmel de Lisieux
À quinze ans et trois mois, elle franchit la clôture du Carmel.
- 30 septembre 1897Mort au Carmel
Elle meurt de la tuberculose à vingt-quatre ans, après dix-huit mois d'épreuve de la foi.
Une famille marquée par le deuil
Thérèse naît le 2 janvier 1873 à Alençon, dernière des neuf enfants de Louis Martin, horloger, et de Zélie Guérin, dentellière qui dirige un atelier réputé du Point d'Alençon[2]. Quatre des enfants (deux garçons et deux filles) sont déjà morts en bas âge ; cinq filles survivront, et toutes entreront en religion. Le foyer Martin est d'une piété intense : messe quotidienne, jeûnes, aumônes, lectures spirituelles. Ce couple sera canonisé ensemble par le pape François le 18 octobre 2015[3].
Le 28 août 1877, Zélie meurt d'un cancer du sein, à quarante-cinq ans. Thérèse n'a pas cinq ans. Le choc marque profondément l'enfant, jusque-là gaie et expansive : elle devient timide, hypersensible, prompte aux larmes. Dans son autobiographie, elle distingue nettement deux périodes de sa petite enfance :
« Toutes les fêtes de la famille se concentraient en celle-là [...]. Le premier jour de janvier 1877, j'avais quatre ans. Pendant les années qui suivirent la mort de Maman, ce furent les plus tristes des quatre que j'eus à passer. »[4]
Après la mort de leur mère, Louis Martin quitte Alençon et installe la famille à Lisieux, aux Buissonnets, près de son beau-frère pharmacien. Sa fille aînée Marie et la seconde, Pauline, prennent en charge l'éducation des plus jeunes ; Thérèse, la « petite reine » de son père, choisit Pauline comme « seconde maman »[5].
La « Vierge du sourire » (1883)
Au printemps 1883, alors que Pauline vient d'entrer au Carmel (nouvelle séparation vécue comme un second deuil), Thérèse tombe gravement malade : tremblements, hallucinations, crises que les médecins ne savent expliquer. Le 13 mai 1883, dimanche de la Pentecôte, ses sœurs prient devant une statue de la Vierge placée dans sa chambre. Thérèse voit alors la statue lui sourire et se trouve instantanément guérie[6]. Elle gardera toute sa vie la conviction que cette guérison fut une grâce mariale, et le Carmel conserve aujourd'hui cette statue dite « Vierge du sourire »[7].
La « grâce de Noël » 1886 : la conversion
Le tournant décisif vient à la nuit de Noël 1886. Thérèse, alors âgée de presque quatorze ans, reste prisonnière d'une susceptibilité enfantine qui la fait pleurer pour un rien. Au retour de la messe de minuit, son père laisse échapper une remarque agacée à propos des souliers qu'elle s'attendait à trouver près de la cheminée. Au lieu de fondre en larmes, Thérèse se ressaisit d'un coup. Elle nomme cet instant sa conversion :
« En cette nuit de lumière commença la troisième période de ma vie, la plus belle de toutes, la plus remplie des grâces du Ciel... [...] Jésus me fit sortir des langes de l'enfance. »[8]
Cette « grâce de Noël » est, à ses propres yeux, l'événement fondateur : la fin de l'hypersensibilité et le début d'une vie tournée vers les âmes. Quelques mois plus tard, contemplant une image du Crucifié, elle est saisie du désir de se tenir au pied de la Croix pour recueillir le Sang du Christ et le porter aux pécheurs[9].
Le voyage à Rome et la supplique à Léon XIII (1887)
Thérèse veut entrer au Carmel de Lisieux, où sont déjà ses sœurs Pauline et Marie, mais sa jeunesse (quinze ans) fait obstacle. En novembre 1887, lors d'un pèlerinage diocésain à Rome organisé pour le jubilé sacerdotal de Léon XIII, elle saisit sa chance. Le 20 novembre 1887, reçue en audience pontificale, elle brave l'interdiction de parler et s'adresse directement au pape :
« Très Saint-Père, en l'honneur de votre jubilé, permettez-moi d'entrer au Carmel à quinze ans ! »[10]
Léon XIII répond avec prudence : « Vous entrerez si le bon Dieu le veut. » Il faut l'intervention de l'évêque de Bayeux pour qu'elle obtienne enfin l'autorisation. Thérèse entre au Carmel de Lisieux le 9 avril 1888, à quinze ans et trois mois[11].
Le Carmel de Lisieux (1888-1897)
Une vie religieuse ordinaire et cachée
Au Carmel, rien d'extraordinaire en apparence. Thérèse prend l'habit le 10 janvier 1889 et prononce ses vœux le 8 septembre 1890, recevant le nom de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face. Elle mène la vie commune : oraison, chœur, travaux de lingerie et de peinture, observance de la règle. Elle ne connaît ni visions spectaculaires, ni extases, ni stigmates. Sa sainteté se joue dans le quotidien : supporter sans rien dire une sœur désagréable, rendre service sans être remarquée, accomplir les actes les plus humbles avec amour[12].
L'épreuve de la maladie paternelle
La grande croix de ces années est la maladie de Louis Martin. Frappé d'artériosclérose cérébrale, il sombre dans des troubles mentaux et est interné en 1889 à l'asile du Bon-Sauveur de Caen. Pour Thérèse, qui vénérait son père, cette humiliation publique est une blessure profonde, qu'elle relit comme une participation au mystère de la Sainte-Face, le visage du Christ défiguré de la Passion. Louis Martin meurt le 29 juillet 1894[13]. Peu après, sa dernière fille, Céline, entre à son tour au Carmel de Lisieux, rejoignant ses trois sœurs.
Sœur Thérèse, maîtresse des novices
Malgré son jeune âge, Thérèse est chargée de fait de la formation des novices à partir de 1893. C'est dans cet office qu'elle affine sa pédagogie spirituelle : pas de grands principes abstraits, mais une attention concrète à chaque âme, une fermeté douce, et la conviction que l'amour vaut mieux que la crainte[14]. Sa prieure, Mère Marie de Gonzague, et sa sœur Pauline, devenue Mère Agnès de Jésus, joueront un rôle décisif : c'est par obéissance à elles qu'elle rédigera les manuscrits dont naîtra son livre.
La « petite voie » : la doctrine de l'enfance spirituelle
Le cœur de l'apport de Thérèse n'est pas un récit, mais une doctrine spirituelle : la petite voie, ou voie d'enfance spirituelle. Elle naît d'un constat lucide et d'une intuition.
L'intuition : on ne peut pas être un grand saint, mais on peut être un petit
Thérèse désire ardemment la sainteté, mais se sait incapable des grandes austérités des saints qu'elle admire. Plutôt que de se décourager, elle cherche un chemin adapté à sa petitesse. L'image qu'elle trouve est celle, très moderne pour son époque, de l'ascenseur :
« Nous sommes dans un siècle d'inventions, maintenant ce n'est plus la peine de gravir les marches d'un escalier ; chez les riches un ascenseur le remplace avantageusement. Moi je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m'élever jusqu'à Jésus, car je suis trop petite pour monter le rude escalier de la perfection. »[15]
L'ascenseur, ce sont les bras de Jésus. Pour s'y laisser porter, il ne faut pas grandir, mais au contraire rester petit :
« L'ascenseur qui doit m'élever jusqu'au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela je n'ai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. »[16]
La petite voie n'est donc pas une voie au rabais. C'est la traduction radicale de la parole évangélique : « Si vous ne devenez comme des petits enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Mt 18, 3). Elle renverse une logique du mérite et de l'effort héroïque au profit d'une logique de la confiance filiale.
Confiance et abandon
Le ressort de la petite voie est la confiance : une confiance qui va jusqu'à l'audace. Thérèse ne nie pas ses fautes et ses imperfections : elle les remet à Dieu comme l'enfant remet tout à son père. Loin de l'inquiéter, sa faiblesse devient le titre même de son espérance, car elle attire la miséricorde[17]. Cette doctrine de l'abandon et de la confiance rejoint la grande tradition spirituelle de l'École française et de saint Jean de la Croix, qu'elle a beaucoup lu, mais elle lui donne un accent neuf : la sainteté est offerte aux petites âmes, pas réservée aux héros.
« Ma vocation, c'est l'amour »
En septembre 1896, au cours d'une retraite, Thérèse cherche sa place dans l'Église. Lisant saint Paul (1 Co 12-13), elle comprend que tous les charismes (apôtres, prophètes, docteurs, martyrs) sont vains sans la charité, et que l'amour est le cœur qui fait vivre tout le Corps. Elle découvre alors sa vocation propre, qu'elle formule dans une page devenue célèbre (le Manuscrit B) :
« Je compris que l'Amour renfermait toutes les vocations, que l'Amour était tout, qu'il embrassait tous les temps et tous les lieux... en un mot, qu'il est Éternel ! Alors, dans l'excès de ma joie délirante, je me suis écriée : Ô Jésus, mon Amour... ma vocation, enfin je l'ai trouvée, ma vocation, c'est l'amour ! »[18]
« Dans le Cœur de l'Église, ma Mère, je serai l'Amour... ainsi je serai tout... ainsi mon rêve sera réalisé ! »[19]
Cette intuition (que l'amour est la vocation qui contient toutes les autres) est le sommet de sa doctrine et la raison profonde de son titre de docteur de l'Église.
L'Offrande à l'Amour Miséricordieux (9 juin 1895)
De la justice à la miséricorde
Le 9 juin 1895, fête de la Sainte-Trinité, Thérèse accomplit un acte spirituel décisif : elle s'offre comme victime d'holocauste à l'Amour Miséricordieux de Dieu. À une époque où certaines âmes se proposaient comme victimes à la Justice divine pour apaiser sa colère, Thérèse opère un renversement : c'est l'Amour de Dieu qui, méprisé et rejeté par tant d'âmes, a besoin de se déverser :
« Ô mon Dieu ! votre Amour méprisé restera-t-il donc en votre Cœur ? Il me semble que si vous trouviez des âmes s'offrant en victimes d'holocauste à votre Amour, vous les consumeriez rapidement ; il me semble que vous seriez heureux de ne pas comprimer les flots d'infinies tendresses qui sont en vous. »[20]
« C'est ma faiblesse même qui me donne l'audace de m'offrir en victime à ton Amour, ô Jésus... à la loi de crainte a succédé la loi d'Amour, et l'Amour m'a choisie pour holocauste, moi, faible et imparfaite créature. »[21]
Le sens de l'offrande
Contrairement à une lecture superficielle, cette offrande n'est pas une demande de souffrance : c'est une demande d'être inondé de l'amour de Dieu et de le laisser agir sans entrave. Elle exprime la confiance la plus totale dans la miséricorde, au point que Thérèse en fait le centre de gravité de toute sa spiritualité. Cette « petite doctrine » de l'Amour Miséricordieux annonce, à sa manière, la grande dévotion à la Divine Miséricorde que sainte Faustine répandra une génération plus tard.
La nuit de la foi (1896-1897)
Le « pays des ténèbres »
Dans la nuit du Jeudi au Vendredi saint, du 2 au 3 avril 1896, Thérèse a sa première hémoptysie : un crachement de sang qui annonce la tuberculose. Elle y voit d'abord un signe joyeux de la mort prochaine et du Ciel. Mais c'est au même moment que commence une terrible épreuve intérieure : elle perd toute consolation sensible, et la pensée même du Ciel, qui lui était si douce, se voile. Elle entre dans ce qu'elle appelle un « épais brouillard », le « pays des ténèbres », une véritable nuit de la foi qui durera jusqu'à sa mort[22].
Cette épreuve a une dimension prophétique : Thérèse traverse, par avance et par solidarité, la nuit des incroyants de l'âge moderne. Elle ne perd pas la foi ; elle pose contre les ténèbres des actes de foi pure, sans aucun sentiment de douceur :
« Il faut avoir voyagé dans ce sombre tunnel pour en comprendre l'obscurité. »[23]
Dans les dernières semaines, l'épreuve prit un tour d'oppression que ses sœurs notèrent avec effroi : dans la nuit du 15 au 16 août 1897, puis le 25, Thérèse confiait sentir le démon autour d'elle (« je ne le vois pas, mais je le sens [...] Il me tient avec une main de fer ») tout en continuant de poser, sans aucune douceur sensible, des actes de foi[24].
La table des pécheurs
Le plus saisissant est l'attitude qu'elle adopte : au lieu de fuir cette nuit, elle l'accepte par amour pour les incroyants, qu'elle appelle ses frères. Elle se met spirituellement à leur table (la table de ceux qui ne voient pas Dieu) et accepte d'y manger « le pain de la douleur » aussi longtemps que Dieu le voudra :
« Seigneur, votre enfant a compris votre divine lumière ; elle vous demande pardon pour ses frères, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voulez le pain de la douleur, et ne veut point se lever de cette table remplie d'amertume où mangent les pauvres pécheurs avant le jour que vous avez marqué. »[25]
Cette solidarité avec les athées dans la nuit de la foi est l'un des traits les plus modernes et les plus profonds de sa sainteté : elle fait de son épreuve une prière missionnaire pour ceux qui ne croient plus.
La maladie et la mort
La tuberculose progresse. Au printemps 1897, Thérèse est de plus en plus affaiblie ; transférée à l'infirmerie le 8 juillet, elle endure des souffrances physiques considérables, sans antalgiques efficaces, tout en gardant une paix admirable. Ses sœurs recueillent ses paroles, qui formeront les Derniers Entretiens. Elle meurt le 30 septembre 1897, vers dix-neuf heures vingt, le regard fixé sur son crucifix. Ses derniers mots furent : « Mon Dieu... je vous aime ! »[26]
Les écrits de Thérèse
L'influence universelle de Thérèse repose presque entièrement sur ses écrits, rédigés par obéissance et publiés après sa mort.
Les trois manuscrits autobiographiques
L'autobiographie de Thérèse n'est pas un livre conçu d'un seul tenant, mais l'assemblage de trois manuscrits distincts, écrits à des destinataires différents :
- Manuscrit A (janvier 1895 – janvier 1896) : récit de sa vie, rédigé par obéissance à sa sœur Pauline, Mère Agnès de Jésus[27].
- Manuscrit B (septembre 1896) : la page sur la découverte de sa vocation (« ma vocation, c'est l'amour »), écrite pour sa sœur Marie du Sacré-Cœur.
- Manuscrit C (juin 1897) : la « petite voie », la charité fraternelle et la nuit de la foi, écrit pour la prieure Mère Marie de Gonzague, quelques mois avant sa mort.
Ces trois textes, écrits dans des contextes différents, forment ensemble le document spirituel qui fera sa renommée.
Histoire d'une âme (1898)
Après la mort de Thérèse, Mère Agnès remanie et combine les trois manuscrits en un seul livre, publié le 30 septembre 1898 sous le titre Histoire d'une âme, tiré à deux mille exemplaires et d'abord destiné aux carmels[28]. Le succès est foudroyant et imprévu : rééditions sur rééditions, traductions, diffusion mondiale. Les lecteurs reconnaissent dans cette voix simple une sainteté accessible. Le livre suscite un afflux de témoignages de grâces et de guérisons attribuées à l'intercession de la jeune carmélite : le début de la « pluie de roses ».
Les éditions modernes restituent le texte intégral et non remanié des trois manuscrits, à partir de l'édition critique des Œuvres complètes (Cerf–Desclée de Brouwer, 1992), qui distingue clairement les manuscrits A, B et C.
Poésies, lettres et derniers entretiens
L'œuvre de Thérèse ne se réduit pas à son autobiographie. Elle a laissé cinquante-quatre poésies, des Récréations pieuses (petites pièces de théâtre composées pour la communauté), des prières, et une abondante correspondance. À cela s'ajoutent les Derniers Entretiens : les paroles recueillies par ses sœurs durant les derniers mois, notamment dans le Carnet jaune de Mère Agnès. On y trouve quelques-unes de ses formules les plus célèbres sur sa mission posthume.
Sa correspondance garde aussi sa dernière lettre à Maurice Bellière, séminariste et premier frère spirituel de Thérèse : elle y contemple Jésus Enfant dans l'hostie que le prêtre tient dans ses mains et résume sa confiance en une phrase souvent citée comme son testament eucharistique : « Je ne puis craindre un Dieu qui s'est fait pour moi si petit… Je l'aime ! car il n'est qu'Amour et Miséricorde » (LT 266)[29].
« Je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre »
La promesse de la « pluie de roses »
Dans les derniers mois, Thérèse exprime une certitude étonnante : sa mort ne sera pas une fin, mais le début d'une mission. Elle annonce qu'elle continuera d'agir depuis le Ciel :
« Je sens surtout que ma mission va commencer, ma mission de faire aimer le bon Dieu comme je l'aime, de donner ma petite voie aux âmes. [...] Je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre. »[30]
Et lorsqu'une de ses sœurs lui dit la peine de la perdre, elle répond par l'image qui deviendra son emblème :
« Vous verrez, ce sera comme une pluie de roses. »[31]
L'histoire lui donnera raison : dès les premières années, d'innombrables faveurs et guérisons sont attribuées à son intercession, au point que cette « pluie de roses » devient un argument décisif de sa cause.
Une missionnaire sans avoir quitté son cloître
Thérèse avait un désir ardent des missions : elle correspondait avec deux prêtres missionnaires comme « frères spirituels », et avait même envisagé de partir pour le Carmel de Hanoï. La maladie l'en empêcha. Mais sa prière et son offrande pour les missionnaires firent d'elle, paradoxalement, l'une des grandes figures missionnaires de l'Église, au point d'en devenir la patronne. Sa logique est celle de la vocation à l'amour : c'est le cœur aimant, et non l'activité extérieure, qui féconde l'apostolat de toute l'Église.
De la mort à la gloire des autels
Béatification (1923) et canonisation (1925)
La réputation de sainteté est si rapide et si vaste que le procès s'ouvre très tôt. Thérèse est béatifiée le 29 avril 1923 par Pie XI, qui la salue comme l'une des plus grandes saintes des temps modernes. Deux ans plus tard, le 17 mai 1925, devant une foule immense à la basilique Saint-Pierre, le même pape la canonise. Selon le témoignage repris par saint Jean-Paul II dans Divini Amoris Scientia, Pie XI considérait Thérèse comme l'Étoile de son pontificat[32]. Vingt-huit ans seulement séparent sa mort de sa canonisation : une rapidité exceptionnelle.
Patronne des missions (1927) et de la France (1944)
Le 14 décembre 1927, Pie XI proclame Thérèse patronne universelle des missions, à égalité avec saint François Xavier, distinction d'autant plus frappante qu'elle n'avait jamais quitté son couvent. Puis, le 3 mai 1944, Pie XII la déclare patronne secondaire de la France, aux côtés de sainte Jeanne d'Arc, qu'elle admirait au point de lui avoir consacré une de ses Récréations pieuses[33].
Docteur de l'Église (1997)
Le 19 octobre 1997, à l'occasion du centenaire de sa mort, saint Jean-Paul II proclame Thérèse docteur de l'Église par la lettre apostolique Divini Amoris Scientia (« la science de l'amour divin »). Elle est la troisième femme à recevoir ce titre, après sainte Thérèse d'Avila et sainte Catherine de Sienne, et la plus jeune des docteurs. Le pape souligne que sa doctrine, malgré sa simplicité apparente, atteint le cœur de l'Évangile : selon la lettre, Thérèse a non seulement perçu la place centrale de l'amour au cœur de l'Église, mais elle l'a vécue dans sa brève existence[34].
Ce titre consacre une vérité paradoxale : une jeune femme sans formation théologique, morte à vingt-quatre ans, est reconnue comme maîtresse de doctrine pour l'Église universelle. Elle figure désormais parmi les docteurs de l'Église.
Postérité et actualité
Une famille de saints
Le rayonnement de Thérèse a fini par éclairer toute sa famille. Ses parents, Louis et Zélie Martin, ont été béatifiés en 2008 puis canonisés ensemble le 18 octobre 2015 par le pape François, premier couple canonisé conjointement en raison de leurs vertus conjugales et éducatives[35]. Sa sœur Léonie, longtemps fragile et trois fois rejetée des couvents avant de devenir visitandine, est aujourd'hui servante de Dieu, sa cause de béatification étant ouverte. La maison des Buissonnets, le Carmel de Lisieux et la grande basilique érigée en son honneur font de la ville le deuxième pèlerinage de France après Lourdes, un patrimoine que détaille l'article consacré au sanctuaire de Lisieux.
Un rayonnement spirituel mondial
Depuis 1994, ses reliques parcourent le monde : des dizaines de pays les ont accueillies, suscitant partout d'immenses rassemblements. Sa petite voie a marqué la spiritualité du XXᵉ siècle et inspiré des figures aussi diverses que sainte Teresa de Calcutta (qui prit son nom en hommage à elle) ou des théologiens majeurs comme Hans Urs von Balthasar, qui lui consacra une étude. Loin d'être une dévotion sentimentale, l'« enfance spirituelle » thérésienne est reconnue comme l'une des voies les plus sûres et les plus exigeantes de la sainteté chrétienne : tout remettre à Dieu, attendre tout de son amour, et faire des plus petites choses, accomplies par amour, le chemin du Ciel.
Pour aller plus loin
- Sanctuaire de Lisieux : la basilique, le Carmel, les Buissonnets et le périple mondial des reliques.
- Saints Louis et Zélie Martin : les parents de Thérèse, premier couple canonisé ensemble.
- Sainte Thérèse d'Avila et Sainte Catherine de Sienne : les deux autres femmes docteurs de l'Église.
- Saint François Xavier : co-patron des missions avec Thérèse.
- Grandir dans l'abandon à Dieu et Grandir dans la confiance : deux clés de la petite voie thérésienne.
- Les docteurs de l'Église dans l'histoire : la liste et le sens de ce titre.
Notes et références
Béatification le 29 avril 1923 et canonisation le 17 mai 1925 par Pie XI, basilique Saint-Pierre. L'expression « Étoile de son pontificat » est le témoignage rapporté par saint Jean-Paul II, lettre apostolique Divini Amoris Scientia, § 2, 19 octobre 1997 : « Pie XI, qui considérait Thérèse de Lisieux comme l'"Étoile de son pontificat" » (homélie de canonisation citée : AAS 17 [1925], p. 213). Voir Archives du Carmel de Lisieux, dossier « La béatification et la canonisation », carmeldelisieux.fr.
1 32Archives du Carmel de Lisieux, Vie de Thérèse Martin, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus de la Sainte-Face (notice biographique officielle), carmeldelisieux.fr.
2 6 11 13 33Pape François, canonisation de Louis Martin et Marie-Azélie « Zélie » Guérin, place Saint-Pierre, 18 octobre 2015 (vatican.va). Béatification le 19 octobre 2008 à Lisieux.
3 35Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrits autobiographiques, Manuscrit A (rédigé en 1895 pour Mère Agnès de Jésus), dans Œuvres complètes, Cerf–Desclée de Brouwer, 1992.
4Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit A (1895), sur le choix de Pauline comme « seconde maman » après la mort de Zélie, Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
5Archives du Carmel de Lisieux, notice sur la statue de la « Vierge du sourire », conservée au Carmel de Lisieux, carmeldelisieux.fr.
7Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit A (1895), récit de la « grâce de Noël » du 25 décembre 1886, Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
8Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit A (1895), désir de recueillir le Sang du Christ pour les pécheurs (épisode du condamné Pranzini, son « premier enfant »), Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
9Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit A (1895), récit de l'audience de Léon XIII, 20 novembre 1887, Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
10Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit C (juin 1897), sur la pratique de la charité fraternelle dans le quotidien du Carmel, Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
12Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit C (1897), réflexions sur sa charge de maîtresse des novices, Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
14Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit C (1897), comparaison de l'« ascenseur » et de l'« escalier de la perfection », Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
15Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit C (1897), « l'ascenseur qui doit m'élever jusqu'au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus », Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
16Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit B (septembre 1896), sur la faiblesse comme titre à la confiance et à la miséricorde, Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
17Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit B (septembre 1896), « ma vocation, c'est l'amour », Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
18Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit B (1896), « dans le Cœur de l'Église, ma Mère, je serai l'Amour », Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
19Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit A (1895), prélude à l'Offrande à l'Amour Miséricordieux, sur l'Amour de Dieu « méprisé », Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
20Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit B (1896), « l'Amour m'a choisie pour holocauste, moi, faible et imparfaite créature », Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992. L'Acte d'offrande à l'Amour Miséricordieux a été composé le 9 juin 1895, fête de la Sainte-Trinité.
21Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit C (1897), récit de l'épreuve contre la foi commencée à Pâques 1896, l'« épais brouillard » et le « pays des ténèbres », Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
22Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit C (1897), « il faut avoir voyagé dans ce sombre tunnel pour en comprendre l'obscurité », Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
23René Laurentin, présentation, dans La Passion de Madame R. — Journal d'une mystique assiégée par le démon, Plon, 1993, p. 46 (entretien avec Mgr Guy Gaucher sur l'assaut des 15-16 et 25 août 1897) ; cf. Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit C, 7 r° : « Tout en n'ayant pas la jouissance de foi, je tâchais du moins d'en faire les œuvres ».
24Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit C (1897), la « table des pécheurs » et la solidarité avec les incroyants, Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
25Thérèse de l'Enfant-Jésus, Derniers Entretiens, récit de la mort du 30 septembre 1897 et dernières paroles (« Mon Dieu... je vous aime ! »), Cerf–DDB.
26Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit A (1895), dédicace « C'est à vous, ma Mère chérie [...] que je viens confier l'histoire de mon âme », adressée à Mère Agnès de Jésus, Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
27Archives du Carmel de Lisieux, histoire de la rédaction et de la première édition d'Histoire d'une âme (30 septembre 1898, 2 000 exemplaires), carmeldelisieux.fr. Édition critique de référence : Œuvres complètes, Cerf–DDB, 1992.
28Thérèse de l'Enfant-Jésus, lettre à Maurice Bellière (LT 266) ; texte cité par P. François-Marie Léthel et P. Roberto Carelli (prés.), Porte-Moi avec toi ! L'Œuvre des Tabernacles Vivants dans les manuscrits originaux de Véra Grita, trad. P. Morand Wirth (éd. ital. Portami con te!, Elledici, Turin, 2017), p. 62.
29Thérèse de l'Enfant-Jésus, Derniers Entretiens, Carnet jaune de Mère Agnès, 17 juillet 1897, « je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre », Cerf–DDB.
30Thérèse de l'Enfant-Jésus, Derniers Entretiens, Carnet jaune de Mère Agnès, 9 juin 1897, « ce sera comme une pluie de roses », Cerf–DDB.
31Saint Jean-Paul II, lettre apostolique Divini Amoris Scientia proclamant sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus docteur de l'Église universelle, 19 octobre 1997 (vatican.va).
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