Comment grandir dans l'abandon à Dieu

Grandir dans l'abandon à Dieu, ce n'est pas se résigner passivement : c'est remettre sa volonté entre les mains de Dieu, comme Jésus à Gethsémani et Marie à l'Annonciation. Voici la nature du saint abandon, son piège (le faux abandon des quiétistes), ses modèles et les moyens concrets des saints pour le faire croître.

Ignispedia

Grandir dans l'abandon à Dieu, ce n'est pas baisser les bras ni se résigner passivement à ce qui arrive : c'est laisser croître en soi cette disposition par laquelle l'âme remet sa propre volonté entre les mains de Dieu, certaine qu'il l'aime mieux qu'elle ne s'aime, et qu'il conduit toutes choses à son bien. L'abandon est le sommet de la vie spirituelle : le moment où l'on cesse de vouloir choisir à la place de Dieu pour le laisser, lui, vouloir et choisir en nous.

Les maîtres spirituels l'ont défini avec précision. Pour Dom Vital Lehodey, dont Le Saint Abandon (1919) reste le traité de référence, l'abandon renferme deux éléments : la sainte indifférence — se rendre libre à l'égard de tout ce qui n'est pas Dieu — et la remise totale de notre volonté entre les mains de la Providence[1]. Ce n'est donc ni du fatalisme ni de la mollesse : c'est l'acte le plus actif et le plus aimant qui soit, « le mouvement d'amour confiant par lequel nous nous remettons entre les mains de la Providence, comme un enfant dans les bras de sa mère »[2].

Cet article est consacré au chemin pratique : comment l'abandon grandit, par quels moyens, en distinguant le vrai abandon — actif, laborieux, aimant — du faux abandon des quiétistes, qui fut condamné par l'Église. Pour la racine affective de l'abandon — la confiance filiale qui en jaillit —, voir Comment grandir dans la confiance. Pour la vertu théologale qui le soutient, voir Comment grandir dans l'espérance. Pour son accomplissement le plus haut, vivre et agir dans le vouloir même de Dieu, voir la Divine Volonté selon Luisa Piccarreta.

Pourquoi chercher à grandir dans l'abandon ?

L'abandon, le repos du cœur en Dieu

Le cœur humain est sans cesse tiraillé : par l'inquiétude du lendemain, le poids du passé, le désir de tout maîtriser. L'abandon est la seule attitude qui pacifie réellement, parce qu'elle décharge l'âme du fardeau impossible de tout porter seule. « Déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, puisqu'il prend soin de vous » (1 P 5, 7)[3] : ce verset résume l'enjeu. Tant qu'on garde la main sur sa vie, on porte un poids écrasant ; dès qu'on la remet à Dieu, on entre dans le repos.

Sainte Faustine en a fait l'expérience quotidienne. À l'âme qui s'agite, Jésus reproche son inutile fatigue :

« Pourquoi as-tu peur de te livrer à moi ? […] Mon enfant, tous tes ennuis, je les changerai en bien, et toutes tes faiblesses en force. » — Jésus à sainte Faustine Kowalska, Petit Journal, § 1485[4]

Cette parole n'invite pas à l'inaction, mais à un transfert de poids : ce que je ne peux pas porter, Dieu le porte ; ce que je ne sais pas régler, je le lui remets.

« Père, entre tes mains je remets mon esprit »

L'abandon n'est pas une invention des spirituels modernes : il est inscrit au cœur de l'Évangile, dans les dernières paroles du Christ en croix. « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23, 46)[5] : ce verset, repris du Psaume 31, est l'acte d'abandon parfait, prononcé au moment où tout semble perdu. Le chrétien qui veut grandir dans l'abandon n'imite pas une technique : il s'unit au geste suprême de Jésus, qui remet tout — sa vie, sa mort, son œuvre — à la volonté du Père.

Ce que l'abandon promet : la liberté des enfants de Dieu

Les deux composantes du saint abandon selon Dom Vital Lehodey — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Chercher à grandir dans l'abandon, ce n'est pas viser une vertu de plus, mais entrer dans une liberté intérieure que rien n'atteint plus. L'âme abandonnée n'est plus le jouet des événements : elle accueille tout — consolation et sécheresse, succès et échec, santé et maladie — de la même main paternelle. « Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rm 8, 28)[6]. Celui qui croit vraiment cela cesse de se débattre ; il vit dans une paix que le monde ne connaît pas.

Comprendre ce qu'on cherche à acquérir

L'abandon n'est ni fatalisme ni passivité

Avant de chercher à grandir dans l'abandon, il faut écarter une grave méprise. L'abandon chrétien n'a rien de commun avec le fatalisme oriental (« c'était écrit »), ni avec la passivité molle de celui qui ne fait plus rien sous prétexte que « Dieu y pourvoira ». Le fataliste subit ; l'abandonné consent par amour. Le paresseux se croise les bras ; l'abandonné agit de toutes ses forces, puis remet le résultat à Dieu. La différence tient en un mot : l'abandon est un acte d'amour, non un renoncement à l'action.

Dom Lehodey insiste : le vrai abandon « n'a rien de l'indolente passivité des quiétistes »[7]. Il exige au contraire une fidélité active à tout ce que Dieu demande — devoirs d'état, commandements, inspirations de la grâce —, et ne remet à la Providence que ce qui échappe à notre pouvoir : l'avenir, les résultats, les croix imprévues.

Les deux composantes : la sainte indifférence et la remise de la volonté

La grande clarté de Dom Lehodey est d'avoir distingué dans l'abandon deux éléments que la vie spirituelle doit travailler séparément.

Le premier est la sainte indifférence : la disposition par laquelle l'âme se rend libre, ne voulant « voir et vouloir en toutes choses que le Dieu qu'elle aime et sa sainte volonté »[8]. C'est ce que saint Ignace de Loyola appelle l'indifférence dans le « Principe et Fondement » des Exercices spirituels : ne pas préférer de soi-même la santé à la maladie, la richesse à la pauvreté, l'honneur au mépris, mais désirer uniquement ce qui conduit à la fin pour laquelle nous sommes créés[9]. Cette indifférence, précise Lehodey, « n'est pas une insensibilité maladive, ni une lâche et paresseuse apathie » : c'est « l'énergie singulière d'une volonté » tournée tout entière vers Dieu[10].

Le second élément est la remise totale de la volonté entre les mains de la Providence. L'indifférence n'est que la condition ; l'abandon proprement dit est ce mouvement par lequel la volonté, devenue libre, « sort d'elle-même pour aller se livrer toute à Dieu »[11]. Saint François de Sales le disait déjà :

« Abandonner notre âme et nous laisser nous-mêmes n'est autre chose que de nous défaire de notre propre volonté pour la donner à Dieu. » — Saint François de Sales, cité par Dom Lehodey, Le Saint Abandon[12]

Abandon, conformité, indifférence : trois mots pour une même réalité

La tradition spirituelle a employé plusieurs termes pour cette réalité, et il est utile de les distinguer. La conformité à la volonté de Dieu — titre d'un traité célèbre du jésuite Alphonse Rodriguez[13] — exprime davantage un état qu'un acte, et suppose un modèle qu'on regarde et qu'on s'efforce d'imiter. L'indifférence — le grand mot des Exercices de saint Ignace — décrit l'état négatif d'une âme libre de tout penchant désordonné. Mais le mot qui peint le mieux le mouvement d'amour lui-même, enseigne Lehodey, c'est l'abandon : il dit le geste filial par lequel on se jette entre les bras de Dieu[14]. Conformité, indifférence, abandon ne sont donc pas trois vertus rivales, mais trois facettes d'un même acte : vouloir ce que Dieu veut, parce qu'il le veut.

Le fruit mûr de la confiance

L'abandon ne naît pas de rien : il est l'épanouissement de la confiance. On ne peut remettre sa volonté qu'entre des mains en lesquelles on a foi. C'est pourquoi l'abandon est traditionnellement présenté comme le troisième et plus haut degré de la confiance : après la confiance qui demande, puis la confiance qui se repose, vient la confiance qui s'abandonne — qui ne demande plus seulement à Dieu ce qu'elle veut, mais lui remet le soin de vouloir et de choisir[15]. La racine, c'est la confiance ; le fruit mûr, l'abandon. Ce chemin de confiance est traité pour lui-même dans Comment grandir dans la confiance.

Volonté signifiée et bon plaisir divin

Pour s'abandonner avec justesse, la tradition distingue deux manières dont Dieu nous fait connaître sa volonté. La volonté signifiée est ce que Dieu nous demande clairement : les commandements, les devoirs d'état, les conseils, les inspirations de la grâce. Devant elle, pas d'abandon passif : il faut obéir, agir, accomplir. Le bon plaisir divin (la volonté de bon plaisir) est ce que Dieu permet ou envoie sans nous le demander : maladie, contradictions, échecs, événements imprévus. C'est là, et là seulement, que joue l'abandon proprement dit : accueillir comme venant de Dieu ce qui échappe à notre choix[16]. Confondre les deux, c'est ouvrir la porte au quiétisme — s'abandonner là où Dieu attend qu'on agisse.

Le piège à écarter : le faux abandon des quiétistes

Une hérésie née d'une vérité déformée

Quand agir et quand s'abandonner : volonté signifiée et bon plaisir divin — infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'abandon est si beau qu'il a engendré sa contrefaçon. Au XVIIe siècle, le prêtre espagnol Miguel de Molinos a poussé la doctrine du repos en Dieu jusqu'à une passivité totale : l'âme « parfaite » n'aurait plus à agir, ni à résister aux tentations, ni même à désirer son propre salut. Cette doctrine, le quiétisme, fut condamnée par le pape Innocent XI dans la bulle Coelestis Pastor du 20 novembre 1687, qui réprouva soixante-huit propositions de Molinos[17]. Une douzaine d'années plus tard, une forme atténuée — le « pur amour » de Fénelon, qui admettait l'indifférence au salut — fut à son tour condamnée par Innocent XII dans le bref Cum alias du 12 mars 1699, portant sur vingt-trois propositions des Maximes des saints[18].

Pourquoi ce faux abandon est-il mortel ?

Le point décisif de la condamnation éclaire ce qu'est le vrai abandon. Le quiétisme poussait l'indifférence jusqu'à renoncer au désir de son propre salut — ce qui revient à abdiquer la vertu d'espérance[19]. Or l'abandon authentique ne supprime jamais l'espérance : il la suppose. On ne se remet entre les mains de Dieu que parce qu'on espère tout de lui. Le faux abandon dit : « Que je sois sauvé ou perdu m'est égal » ; le vrai abandon dit : « Je veux mon salut de toutes mes forces, et c'est pourquoi je le remets à celui qui seul peut me l'obtenir. »

« Si parfaite que soit notre confiance en Dieu, il ne faut pas que, sous ombre d'abandon, nous tombions dans la négligence. » — Dom Vital Lehodey, Le Saint Abandon[20]

Le vrai abandon est actif et laborieux

Vrai abandon et faux abandon quiétiste — infographie originale Ignispedia créée par IA.

La différence pratique est nette. Le quiétiste attend tout sans rien faire ; l'âme vraiment abandonnée travaille, lutte, accomplit son devoir, puis remet le fruit à Dieu. Sainte Jeanne de Chantal, formée par saint François de Sales, distinguait l'abandon de la paresse spirituelle : s'abandonner, c'est faire avec soin tout ce qui dépend de nous, sans inquiétude pour ce qui n'en dépend pas. L'abandon ne dispense pas de ramer ; il dispense de l'angoisse de la tempête.

Le modèle parfait : le « Fiat » de Jésus et de Marie

Jésus à Gethsémani : « non pas ma volonté »

Tout abandon chrétien a son origine et son modèle dans le Christ. À Gethsémani, devant l'angoisse de la Passion, Jésus ne feint pas l'insensibilité : il supplie que la coupe s'éloigne. Mais aussitôt il remet sa volonté à celle, plus grande, de son Père :

« Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse. » — Jésus à Gethsémani, Évangile selon saint Luc 22, 42[21]

Le Fiat de Jésus et de Marie : deux consentements, un même abandon — infographie originale Ignispedia créée par IA.

C'est l'abandon dans sa vérité la plus nue : non pas l'absence de souffrance, mais le consentement amoureux au milieu de la souffrance. L'abandon n'efface pas la croix ; il la transfigure en offrande.

Marie : le « Fiat » de l'Annonciation

Après Jésus, Marie est le modèle achevé de l'abandon. À l'ange qui lui annonce un dessein qui bouleverse toute sa vie, elle répond par un consentement sans réserve :

« Voici la servante du Seigneur ; qu'il me soit fait selon ta parole. » — La Vierge Marie, Évangile selon saint Luc 1, 38[22]

Fra Angelico, L'Annonciation du couvent San Marco, vers 1440-1445 — Wikimedia Commons, domaine public.

Ce « Fiat » — « qu'il me soit fait » — est l'acte d'abandon par excellence : Marie ne comprend pas tout, ne maîtrise rien de l'avenir, mais elle remet tout. Grandir dans l'abandon, c'est apprendre à dire ce « Fiat » chaque jour, dans les petites choses comme dans les grandes. La spiritualité de la Divine Volonté y verra le germe d'une union de la volonté humaine à la Volonté divine.

Abraham et Job : s'abandonner dans la nuit

L'Ancien Testament offre deux figures de l'abandon dans l'épreuve. Abraham, à qui Dieu demande de sacrifier le fils de la promesse, obéit « espérant contre toute espérance » (Rm 4, 18)[23], remettant à Dieu ce qu'il ne comprend pas. Job, dépouillé de tout en un jour, prononce l'une des plus grandes paroles d'abandon de l'Écriture :

« Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté : que le nom du Seigneur soit béni ! » — Job, Livre de Job 1, 21[24]

Job ne nie pas sa douleur ; il bénit la main qui frappe parce qu'il sait qu'elle est paternelle. C'est exactement le mouvement que l'abandon cherche à former en nous.

Les moyens concrets pour grandir dans l'abandon

Demander l'abandon comme une grâce

Une journée dans l'abandon : sept actes concrets — infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'abandon est d'abord un don, non une conquête de notre seule volonté. Le premier moyen est donc de le demander, humblement et souvent. On ne s'abandonne pas par décision héroïque ; on apprend à s'abandonner en suppliant Dieu de nous l'apprendre. « Apprends-moi à faire ta volonté » (Ps 143, 10)[25] est la prière de fond de qui veut grandir dans l'abandon.

Travailler la sainte indifférence par le détachement

Puisque l'indifférence est la condition de l'abandon, on grandit dans l'abandon en travaillant le détachement. Lehodey est formel : la volonté ne pourrait se remettre entre les mains de Dieu « si elle n'a pas discipliné ses passions, si elle ne s'est pas faite indifférente à tout ce qui n'est pas Dieu »[26]. Concrètement : renoncer aux petites attaches, accepter les contrariétés quotidiennes sans se plaindre, ne pas exiger que tout se passe comme on l'a prévu. Ces renoncements menus sont l'entraînement de l'abandon. Ce chemin rejoint celui du détachement.

Vivre le sacrement du moment présent

Le moyen le plus pratique de tous nous vient du classique de l'abandon, L'Abandon à la Providence divine, publié en 1861 par le P. Henri Ramière sous le nom du jésuite Jean-Pierre de Caussade (1675-1751)[27]. Son intuition centrale : la volonté de Dieu se donne à nous dans l'instant présent, sous les apparences des devoirs et des événements de chaque heure. Chaque moment contient, caché comme un sacrement, ce que Dieu veut de nous :

« Le moment présent est toujours rempli de trésors infinis ; il contient bien plus que vous n'avez la capacité de recevoir. La foi est la mesure : vous trouverez selon que vous croirez. » — Jean-Pierre de Caussade, L'Abandon à la Providence divine[28]

Le sacrement du moment présent — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Pratiquer cela, c'est cesser de vivre dans le regret d'hier ou l'angoisse de demain, pour faire, à chaque instant, simplement ce que Dieu demande maintenant. « À chaque jour suffit sa peine » (Mt 6, 34)[29].

Renoncer à l'inquiétude du lendemain

L'ennemi direct de l'abandon est l'inquiétude. Jésus en fait l'objet d'un long enseignement : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie […]. Regardez les oiseaux du ciel […]. Votre Père céleste sait que vous en avez besoin » (Mt 6, 25-32)[30]. S'abandonner, c'est combattre concrètement le souci : ramener son esprit au présent, refuser de ressasser l'avenir, redire à Dieu qu'on lui confie ce qu'on ne peut pas régler. Sainte Faustine traduisait ce combat en une résolution :

« Le passé ne m'appartient pas, l'avenir n'est pas à moi ; de toutes mes forces, je m'applique à mettre à profit le moment présent. » — Sainte Faustine Kowalska, Petit Journal, § 2[31]

Faire siennes les grandes prières d'abandon

L'abandon, comme tout habitus, se forme par la répétition d'actes. Les saints ont composé pour cela des prières qu'on peut faire siennes. La plus célèbre est la Prière d'abandon de saint Charles de Foucauld (1858-1916), tirée d'une de ses méditations sur la parole du Christ en croix :

« Mon Père, je m'abandonne à toi, fais de moi ce qu'il te plaira. Quoi que tu fasses de moi, je te remercie. Je suis prêt à tout, j'accepte tout […]. Je remets mon âme entre tes mains […], avec une infinie confiance, car tu es mon Père. » — Saint Charles de Foucauld, Prière d'abandon[32]

Saint Charles de Foucauld, dernière photographie connue, vers 1915 — Wikimedia Commons, domaine public.

À côté d'elle, la prière Suscipe de saint Ignace — « Prenez, Seigneur, et recevez toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté »[33] — offre une autre formule d'abandon que la répétition grave peu à peu dans le cœur. Réciter lentement ces prières, surtout dans l'épreuve, est l'un des moyens les plus sûrs de grandir.

S'abandonner dans la souffrance et la nuit

C'est dans l'épreuve que l'abandon se vérifie et grandit le plus. Quand tout réussit, l'abandon coûte peu ; quand tout s'effondre, il devient héroïque — et purifiant. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, au plus noir de sa nuit de la foi et de sa maladie, n'a cessé de s'abandonner, faisant de sa vie une offrande à l'Amour miséricordieux :

« Je veux bien recevoir de votre amour les épreuves que vous voudrez m'envoyer […]. Je veux, ô mon Bien-Aimé, à chaque battement de mon cœur vous renouveler cette offrande un nombre infini de fois. » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Acte d'offrande à l'Amour miséricordieux, 9 juin 1895[34]

S'abandonner dans la nuit, ce n'est pas ne plus rien sentir : c'est tenir, contre le sentiment, dans la certitude que la main qui conduit reste paternelle. C'est là que la persévérance et l'abandon se rejoignent.

Prier « Que ta volonté soit faite »

Le moyen le plus quotidien, enfin, est déjà dans la prière que le Christ nous a enseignée. « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » (Mt 6, 10)[35] est, dit le Catéchisme, l'expression même de l'abandon : nous demandons que notre volonté s'unisse à celle du Fils, pour accomplir le dessein de salut du Père[36]. Répéter cette demande avec attention, plusieurs fois par jour, c'est faire chaque fois un acte d'abandon. Le Notre Père est l'école permanente de l'abandon.

Les fruits d'un abandon grandissant

La paix imperturbable

Le premier fruit de l'abandon est une paix que rien n'enlève. L'âme qui a tout remis n'a plus rien à défendre : elle accueille succès et revers d'un même cœur. Cette paix n'est pas insensibilité — l'abandonné souffre, pleure parfois —, mais une stabilité profonde sous la surface agitée. « Dans la tranquillité, dans la confiance sera votre force » (Is 30, 15)[37].

La liberté intérieure et la sainteté du quotidien

L'abandon délivre de la tyrannie des résultats et du regard des autres. L'âme libre n'est plus esclave de ses plans : elle peut tout perdre sans être détruite, parce que son trésor est dans la volonté de Dieu, qu'aucune épreuve ne lui ôte. Cette liberté ouvre une sainteté du quotidien : il n'est plus besoin de grandes œuvres ; il suffit d'accomplir, à chaque instant, la volonté de Dieu cachée dans le devoir présent. C'est toute la « petite voie » menée à son terme.

La fécondité apostolique

Paradoxe de l'abandon : c'est en cessant de tout vouloir produire par soi-même qu'on devient le plus fécond. L'âme abandonnée laisse Dieu agir à travers elle ; elle ne met plus d'obstacle à sa grâce. « Sans moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5)[38] : l'abandon est précisément la condition pour que Dieu, lui, fasse. Les saints les plus actifs furent les plus abandonnés.

L'abandon dans la Divine Volonté

Les degrés de l'abandon — infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'abandon trouve son couronnement dans la spiritualité de la Divine Volonté transmise par la servante de Dieu Luisa Piccarreta (1865-1947). Là, l'abandon ne se contente plus de subir la volonté de Dieu : il s'agit de vivre dans cette Volonté, de la laisser opérer en nous comme elle opérait en Jésus et en Marie. Le « Fiat » n'est plus seulement consentement, mais demeure permanente.

Jésus l'assure à Luisa Piccarreta : l'âme qui vit dans son Vouloir n'a qu'un seul souci, vivre dans ce Fiat — pour tout le reste, c'est lui qui s'en occupe[39].

Cette doctrine prolonge l'abandon classique sans le contredire : elle en est l'épanouissement, là où la remise de la volonté devient pleine participation au vouloir divin. Pour l'ensemble de cette spiritualité, voir la Divine Volonté.

Un chemin concret, jour après jour

Grandir dans l'abandon ne se décide pas une fois pour toutes : cela se reprend chaque jour, par de petits actes. Le tableau ci-dessous résume les pratiques évoquées et le ressort spirituel de chacune.

QuandQuoi faireRessort spirituel
Au réveilOffrir sa journée par un « Fiat » : « Que ta volonté soit faite »Renouveler l'acte d'abandon (Mt 6, 10)
À chaque heureFaire simplement le devoir présent, sans regret du passé ni souci du lendemainLe sacrement du moment présent (Caussade)
Devant l'imprévuAccueillir comme venant de Dieu ce qui échappe à notre choixDistinguer bon plaisir divin et volonté signifiée
Dans l'inquiétudeRamener son cœur au présent, redire un acte d'abandonCombattre le souci (Mt 6, 25-34)
SouventRéciter lentement une prière d'abandon (Foucauld, Suscipe)La répétition forme l'habitus
Dans l'épreuveTenir contre le sentiment, s'unir au « Fiat » de GethsémaniL'abandon se purifie dans la nuit
Le soirRemettre à Dieu ce qui n'a pas été réglé : « Entre tes mains… »Décharger son cœur (1 P 5, 7 ; Lc 23, 46)

L'abandon n'est pas un sommet réservé à quelques mystiques : c'est le chemin ordinaire de la sainteté, ouvert à tous, et qui commence par un seul « Fiat » sincère, répété assez de fois pour devenir, peu à peu, l'air même que l'âme respire.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Dom Vital Lehodey (1857-1948), Le Saint Abandon, abbaye Notre-Dame de Bricquebec / éd. Gabriel Beauchesne, Paris, 1919 : « L'abandon renferme deux éléments que nous avons à étudier : la sainte indifférence, et la remise totale de notre volonté entre les mains de la providence ; le premier est la condition nécessaire, l'autre est l'élément constitutif. »

    1
  2. Dom Vital Lehodey, Le Saint Abandon, ch. sur la nature du saint abandon : l'abandon est « le mouvement d'amour confiant par lequel nous nous remettons entre les mains de la providence, comme un enfant dans les bras de sa mère ».

    2
  3. Première lettre de saint Pierre 5, 7, traduction liturgique officielle (AELF) : « Déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, puisqu'il prend soin de vous. »

    3
  4. Jésus à sainte Faustine Kowalska (1905-1938), Petit Journal. La Miséricorde divine dans mon âme, § 1485, éd. Hovine / Congrégation des Sœurs de la Bienheureuse Vierge Marie de la Miséricorde.

    4
  5. Évangile selon saint Luc 23, 46, traduction liturgique officielle (AELF) : « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » Reprise du Psaume 31 (30), 6.

    5
  6. Lettre aux Romains 8, 28, traduction liturgique officielle (AELF) : « Nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien. »

    6
  7. Dom Vital Lehodey, Le Saint Abandon : le vrai abandon « n'a rien de l'indolente passivité des quiétistes qui dédaigne » l'effort et la fidélité aux devoirs ; l'auteur oppose nettement l'abandon chrétien à la passivité quiétiste.

    7
  8. Dom Vital Lehodey, Le Saint Abandon, sur la sainte indifférence : l'âme « pénétrée de la conviction que Dieu est tout et que la créature n'est rien, ne voudra voir et vouloir en toutes choses que le Dieu qu'elle aime et désire, et sa volonté sainte qui la conduira seule à son but. »

    8
  9. Saint Ignace de Loyola (1491-1556), Exercices spirituels, « Principe et Fondement » : « Il faut nous rendre indifférents à l'égard de toutes les choses créées […] de telle manière que nous ne voulions pas davantage la santé que la maladie, la richesse que la pauvreté, l'honneur que le mépris, une vie longue qu'une vie courte. » Texte de référence dans l'édition critique des Exercices.

    9
  10. Dom Vital Lehodey, Le Saint Abandon : l'indifférence « n'est pas une insensibilité maladive, ni une lâche et paresseuse apathie ; elle n'est pas davantage l'orgueilleux dédain du stoïcien […]. C'est l'énergie singulière d'une volonté » vivement éclairée par la raison et la foi.

    10
  11. Dom Vital Lehodey, Le Saint Abandon : « Il faut que la volonté sorte d'elle-même pour aller se livrer toute à Dieu. »

    11
  12. Saint François de Sales (1567-1622), cité par Dom Vital Lehodey, Le Saint Abandon : « Abandonner notre âme et nous laisser nous-mêmes […] n'est autre chose que de nous défaire de notre propre volonté pour la donner à Dieu. » Cf. Traité de l'amour de Dieu, livre IX.

    12
  13. Alphonse Rodriguez (1538-1616), Pratique de la perfection chrétienne, traité « De la conformité à la volonté de Dieu ». Ouvrage classique de la spiritualité jésuite, abondamment réédité.

    13
  14. Dom Vital Lehodey, Le Saint Abandon : comparant les termes de conformité (Rodriguez), d'indifférence (saint Ignace) et d'abandon, l'auteur conclut que « le mot propre ici, c'était donc l'abandon », car aucun autre « ne peint mieux le mouvement d'amour confiant ».

    14
  15. Sur les trois degrés de la confiance (la confiance qui demande, qui se repose, qui s'abandonne), voir l'article Comment grandir dans la confiance, qui développe l'abandon comme troisième et plus haut degré.

    15
  16. La distinction entre volonté signifiée (commandements, devoirs d'état, conseils, inspirations — à accomplir) et volonté de bon plaisir (ce que Dieu permet ou envoie — à accueillir) est classique dans la théologie spirituelle ; elle structure tout le traité de Dom Lehodey, Le Saint Abandon, et le traité de Rodriguez sur la conformité à la volonté de Dieu.

    16
  17. Innocent XI, bulle Coelestis Pastor, 20 novembre 1687, condamnant soixante-huit propositions de Miguel de Molinos (1628-1696). Molinos avait abjuré publiquement ses erreurs le 13 septembre 1687. Cf. Denzinger-Hünermann, Enchiridion symbolorum, nº 2201-2269.

    17
  18. Innocent XII, bref Cum alias ad apostolatus, 12 mars 1699, condamnant vingt-trois propositions de l'Explication des maximes des saints sur la vie intérieure de François de Salignac de La Mothe-Fénelon (1651-1715). Fénelon se soumit aussitôt. Cf. Denzinger-Hünermann, nº 2351-2374.

    18
  19. La doctrine quiétiste, en poussant l'indifférence jusqu'à l'indifférence au salut éternel, revenait à supprimer la vertu théologale d'espérance — point central des condamnations de 1687 et 1699. Voir Comment grandir dans l'espérance sur l'espérance comme attente certaine du salut.

    19
  20. Dom Vital Lehodey, Le Saint Abandon : « Si parfaite que soit notre confiance en Dieu, il ne faut pas que, sous ombre d'abandon, nous tombions dans la négligence. » L'auteur cite ici l'avertissement de Bossuet contre les quiétistes.

    20
  21. Évangile selon saint Luc 22, 42, traduction liturgique officielle (AELF) : « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse. »

    21
  22. Évangile selon saint Luc 1, 38, traduction liturgique officielle (AELF) : « Marie dit alors : "Voici la servante du Seigneur ; que tout m'advienne selon ta parole." »

    22
  23. Lettre aux Romains 4, 18, traduction liturgique officielle (AELF) : Abraham, « espérant contre toute espérance, crut » ; cf. Genèse 22 (sacrifice d'Isaac) et Hébreux 11, 17-19.

    23
  24. Livre de Job 1, 21, traduction liturgique officielle (AELF) : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté : que le nom du Seigneur soit béni ! »

    24
  25. Psaume 143 (142), 10, traduction liturgique officielle (AELF) : « Apprends-moi à faire ta volonté, car tu es mon Dieu. »

    25
  26. Dom Vital Lehodey, Le Saint Abandon : la volonté ne pourrait se remettre entre les mains de Dieu « si elle n'a pas discipliné ses passions, si elle ne s'est pas faite indifférente à tout ce qui n'est pas Dieu et sa sainte volonté. »

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  27. Jean-Pierre de Caussade (1675-1751), L'Abandon à la Providence divine. Texte composé dans la première moitié du XVIIIe siècle, publié pour la première fois en 1861 par le P. Henri Ramière (jésuite), puis dans une édition complète en deux volumes en 1870. La critique récente discute l'attribution exacte du texte, issu des milieux mystiques lorrains dont Caussade fut le directeur spirituel ; la doctrine d'abandon qu'il porte reste un classique de la spiritualité catholique.

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  28. Jean-Pierre de Caussade, L'Abandon à la Providence divine : « Le moment présent est toujours rempli de trésors infinis ; il contient bien plus que vous n'avez la capacité de recevoir […]. La foi est la mesure : vous trouverez selon que vous croirez. » Éd. Ramière ; nombreuses rééditions (Desclée de Brouwer, Salvator).

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  29. Évangile selon saint Matthieu 6, 34, traduction liturgique officielle (AELF) : « Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. »

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  30. Évangile selon saint Matthieu 6, 25-32, traduction liturgique officielle (AELF) : « Ne vous faites pas tant de souci pour votre vie […]. Regardez les oiseaux du ciel […]. Votre Père céleste sait que vous en avez besoin. »

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  31. Sainte Faustine Kowalska, Petit Journal, § 2 : « Le passé ne m'appartient pas, l'avenir n'est pas à moi ; de toutes mes forces, je m'applique à mettre à profit le moment présent. »

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  32. Saint Charles de Foucauld (1858-1916), Prière d'abandon. Texte composé par ses disciples à partir d'une méditation de Foucauld (vers 1896) sur la dernière parole du Christ en croix (Lc 23, 46) ; il est devenu l'une des prières d'abandon les plus diffusées de la spiritualité contemporaine. Charles de Foucauld a été canonisé le 15 mai 2022 par le pape François.

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  33. Saint Ignace de Loyola, prière Suscipe (Exercices spirituels, « Contemplation pour parvenir à l'amour », nº 234) : « Prenez, Seigneur, et recevez toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté […]. Donnez-moi votre amour et votre grâce : cela me suffit. »

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  34. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897), Acte d'offrande de moi-même comme victime d'holocauste à l'Amour miséricordieux de Dieu, 9 juin 1895, Œuvres complètes, Cerf/DDB.

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  35. Évangile selon saint Matthieu 6, 10, traduction liturgique officielle (AELF) : « Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. »

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  36. Catéchisme de l'Église catholique, § 2825 : par le « Que ta volonté soit faite », « nous demandons que notre volonté s'unisse à celle de son Fils » ; cf. § 2611 et § 2824 sur l'abandon de Jésus à la volonté du Père. Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.

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  37. Livre d'Isaïe 30, 15, traduction liturgique officielle (AELF) : « Le Seigneur, le Dieu saint d'Israël, avait parlé ainsi : Par la conversion et le calme, vous serez sauvés ; dans la tranquillité, dans la confiance sera votre force ; mais vous n'avez pas accepté ! »

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  38. Évangile selon saint Jean 15, 5, traduction liturgique officielle (AELF) : « De même que le sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même […], de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi. […] Sans moi, vous ne pouvez rien faire. »

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  39. Paraphrase de Jésus à Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, tome 27, 21 octobre 1929 (« Parallèle entre la venue du Verbe sur la terre et la Divine Volonté », éd. française Lumen Luminis, pour usage privé), où Jésus demande à l'âme qui vit dans son Vouloir de n'avoir qu'un seul souci, vivre dans ce Fiat : « Je m'occupe de tout le reste. »

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