Abraham est, selon l'Écriture reçue par l'Église, le père des croyants : le premier homme à qui Dieu adresse un appel personnel assorti d'une promesse universelle, et le premier à y répondre par une foi qui justifie. Son histoire occupe quatorze chapitres de la Genèse (Gn 11 à 25), au seuil du cycle des patriarches, et innerve toute la théologie catholique : alliance, élection, foi et œuvres, intercession, sacrifice, descendance promise. L'Église le tient pour une personne réelle, citée par le Christ lui-même et par les apôtres comme un homme qui a vécu, cru, intercédé et obéi.
Juifs, chrétiens et musulmans se rattachent à lui, chacun à sa manière : père charnel d'Isaac et ancêtre d'Israël pour les uns, modèle de la justification par la foi pour les autres, Ibrahim le hanif pour les troisièmes. L'article présente d'abord le récit tel que l'Église le reçoit, sa place dans le canon, son auteur traditionnel et ses témoins anciens, puis sa théologie, son accomplissement dans le Christ, sa présence dans la liturgie, et enfin le débat avec l'exégèse historico-critique moderne.
Abraham dans le canon des Écritures
Le cycle d'Abraham : quatorze chapitres de la Genèse
Le récit d'Abraham se trouve dans la Genèse, premier des cinq livres du Pentateuque (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome), elle-même ouverture de tout l'Ancien Testament chrétien[1]. La Genèse porte en hébreu le nom de Bereshit (« Au commencement »), son premier mot, et en grec celui de Genesis (« origine, naissance ») donné par la Septante[2]. Sa place n'est pas accidentelle : après l'histoire des origines (Gn 1 à 11, d'Adam à Babel), le chapitre 12 fait entrer l'histoire sainte dans son deuxième acte, celui des patriarches : Abraham, Isaac, Jacob et Joseph[3].
Le cycle d'Abraham couvre Gn 11, 26 à 25, 18 : généalogie de Térah et départ d'Our, appel et entrée en Canaan, séparation d'avec Loth, alliance et promesse, naissance d'Ismaël, changement de nom et circoncision, intercession pour Sodome, naissance d'Isaac, sacrifice du mont Moriah, mort de Sara, mariage d'Isaac et mort d'Abraham[4]. C'est le plus long cycle individuel de la Genèse avant Joseph : quatorze chapitres, soit plus du quart du livre, signe de la place unique du patriarche dans l'économie du salut[5].
Le texte lui donne d'abord le nom d'Abram, qui signifie « père exalté », puis Dieu lui impose le nom d'Abraham, « père d'une multitude de nations » (Gn 17, 5)[6]. Sa femme Saraï devient Sara (« princesse ») dans le même passage[7]. Le changement de nom n'est pas un détail d'état civil : dans toute la Bible, Dieu ne rebaptise que ceux à qui il confie une mission nouvelle, comme Jacob deviendra Israël et Simon deviendra Pierre[8].
Les autres mentions d'Abraham dans la Bible
Abraham n'est pas cantonné à la Genèse : une vingtaine de livres bibliques le nomment ou le supposent, ce qui interdit de traiter Gn 12 à 25 comme une pièce rapportée tardive. Le tableau ci-dessous rassemble les principales mentions hors Genèse.
| Livre biblique | Passage | Ce que le texte apporte sur Abraham |
|---|---|---|
| Exode | Ex 3, 6.15-16 | Dieu se présente à Moïse comme « le Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob » |
| Josué | Jos 24, 2-3 | Dieu a pris Abraham d'au-delà du Fleuve et l'a fait passer par tout le pays |
| 2 Chroniques | 2 Ch 20, 7 | Abraham appelé « ton ami », dans la prière de Josaphat |
| Néhémie | Ne 9, 7-8 | Dieu a choisi Abram, l'a fait sortir d'Our, a conclu l'alliance |
| Psaumes | Ps 105, 6-11 | Alliance jurée à Abraham, confirmée à Isaac et Jacob |
| Isaïe | Is 41, 8 ; Is 51, 2 | « Abraham, mon ami » ; « regardez Abraham votre père » |
| Michée | Mi 7, 20 | Fidélité promise à Abraham comme horizon du salut |
| Ben Sira | Si 44, 19-21 | Éloge d'Abraham, « père d'une multitude de nations », alliance dans sa chair |
| 1 Maccabées | 1 M 2, 52 | Mattathias cite Abraham éprouvé et trouvé fidèle |
| Matthieu | Mt 1, 1-2 ; Mt 22, 32 | Généalogie de Jésus ouverte par Abraham ; Dieu « Dieu d'Abraham » des vivants |
| Luc | Lc 1, 55.73 ; Lc 16, 22-31 | Magnificat et Benedictus ; le « sein d'Abraham » dans la parabole |
| Jean | Jn 8, 33-58 | Débat sur la descendance d'Abraham ; « avant qu'Abraham fût, moi, JE SUIS » |
| Actes | Ac 7, 2-8 | Étienne résume toute la vocation d'Abraham devant le Sanhédrin |
| Romains | Rm 4 ; Rm 9, 7 | Justification par la foi ; vraie descendance selon la promesse |
| Galates | Ga 3, 6-29 | Fils d'Abraham par la foi ; bénédiction étendue aux nations |
| Hébreux | He 6, 13-15 ; He 7 ; He 11, 8-19 | Serment divin ; Melchisédech ; foi d'Abraham parmi les témoins |
| Jacques | Jc 2, 21-23 | Abraham justifié par les œuvres, appelé « ami de Dieu » |
| 1 Pierre | 1 P 3, 6 | Sara, modèle des épouses, appelait Abraham « seigneur » |
Deux traits frappent dans cette traversée. D'abord, l'Ancien Testament ne parle jamais d'Abraham comme d'un fondateur lointain et légendaire, mais comme d'un partenaire vivant d'une alliance toujours en vigueur : les prophètes et les psalmistes invoquent l'alliance abrahamique comme un titre juridique actuel de l'espérance d'Israël[9]. Ensuite, le Nouveau Testament fait d'Abraham le nœud de sa propre argumentation : Paul, Jacques et l'auteur de l'épître aux Hébreux ne l'utilisent pas comme une illustration décorative, mais comme la preuve scripturaire de leurs thèses les plus décisives sur la foi, la Loi et le Christ[10].
Le récit de la Genèse, étape par étape
L'appel : quitter Our et Haran
Abram naît à Our des Chaldéens, en basse Mésopotamie, fils de Térah, frère de Nahor et de Haran, époux de Saraï qui est stérile[11]. La famille émigre vers le nord-ouest jusqu'à Haran, en haute Mésopotamie, où meurt Térah à 205 ans[12]. C'est là que retentit l'appel qui ouvre l'histoire des patriarches, et que le discours d'Étienne devant le Sanhédrin situe avant même l'installation à Haran, « quand il était encore en Mésopotamie » (Ac 7, 2)[13].
« Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom, et tu deviendras une bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront ; celui qui te maudira, je le réprouverai. En toi seront bénies toutes les familles de la terre. »
Trois promesses tiennent en ces trois versets : une descendance (« grande nation »), un pays (« le pays que je te montrerai »), et une bénédiction universelle (« toutes les familles de la terre »)[15]. Tout le reste du cycle, et une bonne part de la Bible ensuite, n'est que le déploiement de ce programme initial. Abram part : il a 75 ans, il emmène Saraï et son neveu Loth, traverse jusqu'à Sichem, bâtit un autel, puis descend en Égypte à cause de la famine, où Dieu protège déjà Saraï du Pharaon[16].
L'alliance : la foi comptée comme justice
À Hébron, après sa victoire sur les rois coalisés et sa rencontre avec Melchisédech, Abram doute : il est sans enfant, et son héritier serait Éliézer de Damas, son serviteur[17]. Dieu le fait sortir sous les étoiles et lui promet une descendance aussi nombreuse qu'elles, puis conclut avec lui une alliance solennelle selon le rituel du temps, passant en feu entre les animaux partagés pendant qu'un sommeil mystérieux tombe sur Abram[18]. Au centre de la scène, une phrase que Paul citera trois fois comme la charte de la justification :
« Abram eut foi dans le Seigneur et le Seigneur estima qu'il était juste. »
- Livre de la Genèse 15, 6, traduction liturgique[19]
Le texte annonce aussi l'avenir : quatre cents ans d'esclavage en terre étrangère avant le retour, « car alors seulement, la faute des Amorites aura atteint son comble » (Gn 15, 13-16)[20]. L'alliance abrahamique contient donc déjà en germe l'Exode, donné quatre siècles avant Moïse[21].
Agar et Ismaël : l'impatience des hommes
Saraï, toujours stérile, offre à Abram sa servante égyptienne Agar, selon une coutume matrimoniale attestée dans le Proche-Orient ancien : l'enfant né de la servante comptera comme fils de l'épouse[22]. Naît Ismaël, quand Abram a 86 ans[23]. Mais Dieu écarte cette solution humaine : l'héritier de la promesse naîtra de Sara elle-même, et Ismaël, sans être l'élu de l'alliance, n'est pas abandonné : Dieu promet d'en faire lui aussi une grande nation, et l'ange le sauve avec sa mère au désert[24]. Paul lira plus tard dans les deux fils une allégorie des deux alliances (Ga 4, 21-31), sans jamais nier la réalité historique des personnages[25].
Le nom nouveau et la circoncision : le sceau dans la chair
Quand Abram a 99 ans, Dieu lui apparaît à nouveau, change son nom en Abraham et celui de Saraï en Sara, et institue le signe de l'alliance : la circoncision de tout mâle à huit jours, Ismaël le premier à treize ans[26]. Le rite marque le corps même de la descendance : « mon alliance sera inscrite dans votre chair comme une alliance perpétuelle » (Gn 17, 13)[27]. Paul soulignera le point décisif : la justice par la foi de Gn 15 précède de quatorze ans le sceau de Gn 17, donc la foi ne dépend pas du rite, et Abraham est père des incirconcis croyants autant que des circoncis (Rm 4, 9-12)[28].
Sodome : l'intercession de l'ami de Dieu
Aux chênes de Mambré, trois visiteurs annoncent à Sara, qui rit d'incrédulité, qu'elle aura un fils dans un an[29]. La tradition des Pères a lu dans ces trois hôtes une annonce voilée du mystère trinitaire, lecture fixée pour les yeux par l'icône de la Trinité d'Andreï Roublev (début du XVe siècle)[30].
Puis le Seigneur confie à Abraham son dessein sur Sodome, et commence le plus audacieux marchandage de prière de toute la Bible : de cinquante justes à dix, Abraham fait baisser pas à pas le seuil du pardon, et Dieu accepte chaque palier[31]. Sodome est finalement détruite, Loth sauvé de justesse, mais la scène révèle le cœur du patriarche : un homme qui ose plaider pour des coupables devant le Juge de toute la terre, « sans que la poussière et la cendre » qu'il est oublie ce qu'elle est (Gn 18, 27)[32]. Le Catéchisme y voit l'école de l'intercession : c'est « à partir d'Abraham que la prière est révélée dans l'Ancien Testament », d'abord en actes, l'homme du silence bâtissant un autel à chaque étape de sa route[33].
Isaac, le fils de la promesse
À cent ans, Abraham voit naître Isaac (« il rit »), le fils du rire de Sara devenue féconde[34]. Ismaël, qui « s'amusait » aux dépens de l'enfant, est renvoyé avec Agar : la promesse passe par Isaac, dit Dieu, tout en bénissant Ismaël[35]. Sara meurt à 127 ans à Hébron ; Abraham achète alors aux Hittites, pour 400 sicles d'argent pesés devant témoins, la grotte de Makpéla, premier lopin légal de la Terre promise, où il ensevelit Sara, puis sera lui-même enseveli[36]. Le récit note le prix, le lieu, les témoins et l'acte : autant de détails juridiques d'un vrai contrat foncier, conservés comme tels par la tradition[37].
Le sacrifice du mont Moriah : l'épreuve suprême
Vient alors la page la plus haute et la plus redoutée du cycle : Dieu demande à Abraham son fils, « ton unique, celui que tu aimes », en holocauste sur une montagne du pays de Moriah[38]. Abraham se lève « de bon matin », marche trois jours, gravit seul avec l'enfant, lie Isaac sur le bois, lève le couteau, et l'ange l'arrête : un bélier, retenu par les cornes dans un buisson, est offert à la place du fils[39]. Alors retentit le serment, le seul où Dieu jure « par lui-même », faute de plus grand que lui (He 6, 13) :
« Je le jure par moi-même, oracle du Seigneur : parce que tu as fait cela, parce que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique, je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, et ta descendance occupera les places fortes de ses ennemis. Puisque tu as écouté ma voix, toutes les nations de la terre s'adresseront l'une à l'autre la bénédiction par le nom de ta descendance. »
- L'ange du Seigneur à Abraham, Livre de la Genèse 22, 16-18, traduction liturgique[40]
L'épître aux Hébreux perce le secret de cette obéissance : Abraham « pensait que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c'est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration » (He 11, 19)[41]. Abraham a cru, contre l'évidence, que la promesse (« c'est par Isaac qu'une descendance portera ton nom ») survivrait même au couteau[42]. Le lieu, Moriah, sera identifié par la tradition juive au mont du Temple de Jérusalem (2 Ch 3, 1), nouant d'avance le sacrifice du fils unique au lieu du sacrifice parfait[43].
La mort du patriarche
Après la mort de Sara, Abraham prend une autre femme, Qetoura, dont il a six fils, comblés de dons mais écartés de l'héritage au profit d'Isaac[44]. Il marie Isaac à Rébecca, ramenée de Mésopotamie par le serviteur Éliézer, signe que la promesse ne se diluera pas dans les filles de Canaan[45]. Puis « Abraham expira ; il mourut dans une heureuse vieillesse, âgé et comblé de jours », à 175 ans, et ses fils Isaac et Ismaël, réconciliés autour du tombeau, l'ensevelissent avec Sara dans la grotte de Makpéla[46].
L'auteur et la datation traditionnels : Moïse
Ce que tient la tradition juive et ecclésiale
La tradition juive, unanime dans le Talmud et les midrashim, attribue l'ensemble du Pentateuque à Moïse, à l'exception des huit derniers versets du Deutéronome relatant sa mort[47]. Les Pères reprennent cette attribution sans débat : pour eux, le « livre de Moïse » cité par le Christ (Mc 12, 26) comprend la Genèse, et l'auteur du cycle d'Abraham est le même que celui de l'Exode[48]. Le magistère moderne n'a jamais tranché la question d'auteur au sens critique du terme, mais il a toujours supposé l'origine mosaïque substantielle du Pentateuque, y compris quand il a ouvert la porte, avec Divino Afflante Spiritu (1943), à l'étude des genres littéraires et des sources[49].
Concrètement, cela situe la rédaction au XIIIe siècle av. J.-C. environ, au temps de l'Exode et du désert, et les événements racontés cinq à six siècles plus tôt, au Bronze moyen, vers 2000-1800 av. J.-C.[50]. Cette datation n'est pas un décor : elle fait de la Genèse le témoignage le plus proche, dans l'Antiquité, du monde qu'elle décrit, et non une reconstruction d'exilés perses imaginant leurs origines.
Les arguments internes du texte
Le récit d'Abraham porte lui-même plusieurs marques d'ancienneté que les partisans de la tradition relèvent avec insistance. Les noms propres (Abram, Saraï, Loth, Melchisédech, les rois de Gn 14) appartiennent au stock onomastique amorrite du début du IIe millénaire, bien attesté dans les archives de Mari et d'Égypte, et deviennent rares ensuite[51]. Les coutumes supposées par le récit (enfant de la servante compté à l'épouse, adoption d'Éliézer comme héritier présomptif, renvoi avec présents) correspondent à des pratiques juridiques du Bronze moyen documentées à Nuzi et dans les codes mésopotamiens, non à celles de l'époque perse[52]. Le prix de Makpéla, 400 sicles d'argent, et le cadre juridique de la transaction (porte de la ville, fils de Heth pour témoins) s'accordent avec les contrats hittites et mésopotamiens du IIe millénaire[53]. Enfin le cadre géographique (Our, Haran, la route caravanière, les chênes de Mambré, les puits du Néguev) dessine un monde de pasteurs semi-nomades cohérent, sans les traits administratifs des empires postérieurs[54].
Aucun de ces indices pris isolément ne « prouve » Moïse, et l'article n'a pas à le prétendre : ensemble, ils rendent l'hypothèse d'une mémoire ancienne transmise puis rédigée tôt plus économique que celle d'une invention pure et simple mille ans après les faits[55].
La chronologie reçue : trois computations
La Bible donne les âges et les généalogies avec une précision qui a permis aux chronologistes de calculer des dates absolues. Trois computations traditionnelles coexistent, toutes antérieures à la critique moderne, et toutes placent Abraham au début du IIe millénaire ou à la fin du IIIe.
| Événement (référence) | Âge d'Abraham | Computation d'Ussher | Computation du Seder Olam |
|---|---|---|---|
| Naissance à Our (Gn 11, 26-27) | 0 | 1996 av. J.-C. | 1813 av. J.-C. (1948 AM) |
| Départ de Haran (Gn 12, 4) | 75 ans | 1921 av. J.-C. | 1738 av. J.-C. |
| Naissance d'Ismaël (Gn 16, 16) | 86 ans | 1910 av. J.-C. | 1727 av. J.-C. |
| Alliance et circoncision (Gn 17, 1.24) | 99 ans | 1897 av. J.-C. | 1714 av. J.-C. |
| Naissance d'Isaac (Gn 21, 5) | 100 ans | 1896 av. J.-C. | 1713 av. J.-C. |
| Mort de Sara (Gn 23, 1) | 137 ans | 1859 av. J.-C. | 1676 av. J.-C. |
| Mort d'Abraham (Gn 25, 7) | 175 ans | 1821 av. J.-C. | 1638 av. J.-C. |
James Ussher, archevêque anglican d'Armagh, publie ses Annales en 1650-1654 et fixe la création à 4004 av. J.-C. : Abraham naît en 1996 et meurt en 1821[56]. Le Seder Olam Rabba, chronique rabbinique du IIe siècle attribuée à Rabbi Yossé ben Halafta, compte 1948 ans d'Adam à Abraham et place donc sa naissance vers 1813 av. J.-C.[57]. La Septante, avec ses généalogies allongées, repousse l'ensemble de plus d'un millénaire vers le passé[58]. L'écart entre ces systèmes montre qu'il ne faut dogmatiser aucun millésime : ce qui est reçu, c'est l'ordre de grandeur, le Bronze moyen, et la cohérence interne des âges donnés par le texte[59].
Les témoins anciens du récit
La Septante : Abraham en grec trois siècles avant le Christ
La traduction grecque du Pentateuque, réalisée à Alexandrie au IIIe siècle av. J.-C., prouve que le cycle d'Abraham circulait déjà sous sa forme achevée à cette date : on ne traduit que ce qui existe[60]. Les traducteurs rendent Abram puis Abraham sans hésitation, et leur choix du mot Genesis pour intituler le livre a fixé pour deux millénaires la lecture du cycle comme récit des origines[61]. Fait notable : la Septante allonge les chiffres des généalogies de Gn 5 et 11, signe que les nombres bibliques étaient déjà reçus comme une chronologie à scruter, non comme une poésie à admirer de loin[62].
Qumrân et les Jubilés : Abraham avant notre ère
Le Livre des Jubilés, composé au IIe siècle av. J.-C., réécrit l'histoire d'Abraham en la distribuant selon des cycles de jubilés de 49 ans : il suppose le récit de la Genèse connu de ses lecteurs jusque dans le détail, et le vénère assez pour le recomputer sans le contredire[63]. À Qumrân, l'Apocryphe de la Genèse (1QapGen, IIe-Ier siècle av. J.-C.) développe en araméen l'épisode du séjour d'Abram en Égypte, avec des détails de cour pharaonique qui montrent un milieu encore familier des usages du récit[64]. Ces témoins interdisent de faire naître le cycle d'Abraham à l'époque perse tardive ou hellénistique : il est déjà ancien quand ils écrivent.
Philon et Josèphe : Abraham devant le monde gréco-romain
Philon d'Alexandrie, juif de langue grecque contemporain du Christ, consacre à Abraham tout un traité, le De Abrahamo, où il présente le patriarche comme le sage qui quitte la Chaldée des astres pour le Dieu unique, modèle de la migration de l'âme vers la vertu[65]. L'allégorie n'abolit pas l'histoire chez Philon : le départ réel fonde la lecture spirituelle[66].
Flavius Josèphe, dans le livre I de ses Antiquités judaïques (vers 93-94), raconte Abraham longuement en s'appuyant sur la Genèse et des traditions complémentaires : science chaldéenne du patriarche, séjour en Égypte, victoire sur les rois, sacrifice d'Isaac[67]. Écrivant pour des lecteurs romains cultivés, Josèphe traite Abraham en personnage d'histoire, datable et situable, jamais en mythe édifiant[68].
Le Nouveau Testament, premier témoin de l'historicité
Le témoin le plus décisif reste le Nouveau Testament lui-même : Jésus, Étienne, Paul, Jacques et l'auteur de l'épître aux Hébreux parlent d'Abraham comme d'un homme qui a vécu, et en tirent des doctrines qui s'effondreraient s'il n'avait pas existé. Étienne résume sa vocation en faits (Ac 7, 2-8), Jésus oppose les « œuvres d'Abraham » à ses interlocuteurs qui s'en réclament par le sang (Jn 8, 39), Paul date la promesse « quatre cent trente ans » avant la Loi (Ga 3, 17)[69]. On ne fonde ni une généalogie (Mt 1, 1-2 ; Lc 3, 34), ni une doctrine de la justification, ni une théologie du sacerdoce (He 7) sur un personnage dont on saurait qu'il n'a jamais vécu[70].
- IIIe siècle av. J.-C.La Septante traduit la Genèse
Le Pentateuque est rendu en grec à Alexandrie : le cycle d'Abraham circule déjà sous forme achevée.
- IIe siècle av. J.-C.Le Livre des Jubilés recompute Abraham
Chronologie en jubilés de 49 ans : le récit de la Genèse est supposé connu dans le détail.
- IIe-Ier siècle av. J.-C.L'Apocryphe de la Genèse à Qumrân
Le manuscrit 1QapGen développe en araméen le séjour d'Abram en Égypte.
- Vers 20-50Philon écrit le De Abrahamo
Le philosophe juif d'Alexandrie présente le patriarche au monde grec comme modèle du sage.
- Vers 93-94Josèphe publie les Antiquités judaïques
Le livre I raconte Abraham en historien, pour des lecteurs romains.
- Vers 413-426Augustin et la Cité de Dieu
Les livres XV et XVI retracent l'histoire sainte d'Adam à Abraham et aux rois.
- 1650-1654Ussher publie ses Annales
La chronologie biblique reçoit sa computation classique : Abraham vers 1996-1821 av. J.-C.
- 1922-1934Woolley fouille Our
L'archéologie britannique exhume la ville natale du patriarche en Mésopotamie.
- 1965Dei Verbum
Le concile Vatican II confirme la valeur historique des livres de l'Ancien Testament.
La théologie d'Abraham : père des croyants
La foi comptée comme justice
Le Catéchisme présente Abraham comme le modèle de l'obéissance de la foi et le « père de tous les croyants » : l'épître aux Hébreux, dans son grand éloge de la foi des ancêtres, insiste d'abord sur la foi d'Abraham, qui obéit à l'appel, part sans savoir où il va, et séjourne en immigré dans la Terre promise en attendant « la ville dont Dieu lui-même est le bâtisseur »[71]. La leçon vaut pour toute l'économie du salut : Dieu appelle, l'homme croit et marche, la réalisation appartient à Dieu.
« Grâce à la foi, Abraham obéit à l'appel de Dieu : il partit vers un pays qu'il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait. »
- Lettre aux Hébreux 11, 8, traduction liturgique[72]
Paul tire de Gn 15, 6 la conséquence qui a partagé la chrétienté au XVIe siècle et que le dialogue œcuménique n'a cessé de revisiter depuis : si Abraham fut déclaré juste par sa foi avant la circoncision et avant la Loi, alors la justice devant Dieu ne s'achète ni par les rites ni par les œuvres de la Loi, elle se reçoit par la foi[73]. Jacques ne contredit pas Paul : il complète le tableau en montrant que cette foi, pour être vivante, s'accomplit en œuvres, et c'est le sacrifice d'Isaac qui en est la preuve[74]. L'Église tient les deux ensemble : la foi justifie, et la foi véritable agit.
« N'est-ce pas par ses œuvres qu'Abraham notre père est devenu juste, lorsqu'il a présenté son fils Isaac sur l'autel du sacrifice ? Tu vois bien que la foi agissait avec ses œuvres et, par les œuvres, la foi devint parfaite. Ainsi fut accomplie la parole de l'Écriture : Abraham eut foi en Dieu ; aussi, il lui fut accordé d'être juste, et il reçut le nom d'ami de Dieu. »
- Lettre de saint Jacques 2, 21-23, traduction liturgique[75]
L'ami de Dieu qui intercède
Trois fois l'Écriture donne à Abraham le titre d'ami de Dieu (2 Ch 20, 7 ; Is 41, 8 ; Jc 2, 23)[76]. L'amitié explique l'audace : Abraham négocie pour Sodome, pleure pour Loth, obtient d'enterrer Sara, et Dieu « ne lui cache rien » de ses desseins (Gn 18, 17)[77]. Cette familiarité n'est pas de la familiarité au sens moderne : elle naît d'une obéissance totale, et elle s'exerce en prière pour les autres. Le Catéchisme en fait le premier maître d'oraison de l'Ancien Testament : avant Moïse, avant David, avant Élie, c'est Abraham qui apprend à l'humanité à prier, d'abord par des autels bâtis en silence, puis par une intercession qui ose tout[78].
Le père d'une multitude
Le nom même d'Abraham est un programme : père, non d'un clan, mais d'une multitude de nations[79]. Le Catéchisme l'énonce comme l'acte fondateur du rassemblement de l'humanité :
« Pour rassembler l'humanité dispersée, Dieu élit Abram en l'appelant " hors de son pays, de sa parenté et de sa maison " (Gn 12, 1), pour faire de lui Abraham, c'est-à-dire " le père d'une multitude de nations " (Gn 17, 5) : " En toi seront bénies toutes les nations de la terre " (Gn 12, 3 LXX ; cf. Ga 3, 8). »
- Catéchisme de l'Église catholique, §59[80] La promesse déborde Israël dès l'origine : « en toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12, 3), et Dieu montre au patriarche les étoiles puis le sable de la mer pour lui signifier une descendance impossible à compter[81]. Ben Sira résume : Dieu « l'a établi père d'une multitude de nations » et a fait reposer l'alliance « dans sa chair » (Si 44, 19-21)[82]. La paternité d'Abraham est donc triple : charnelle pour Isaac et Jacob, spirituelle pour tous les croyants, et universelle par le Christ en qui toutes les nations sont bénies[83].
L'accomplissement dans le Christ
Paul : la promesse précède la Loi de quatre cent trente ans
L'argument de Paul en Galates 3 est d'une rigueur juridique : un testament en bonne et due forme, personne ne peut l'annuler ; or les promesses ont été faites à Abraham et à sa descendance, et la Loi est intervenue quatre cent trente ans après, sans pouvoir révoquer la promesse (Ga 3, 15-18)[84]. Mieux : l'Écriture, « prévoyant que Dieu rendrait justes les nations par la foi, annonça d'avance à Abraham cette bonne nouvelle : En toi seront bénies toutes les nations » (Ga 3, 8)[85]. La conclusion éclate comme un acte de naissance de l'Église des nations :
« Comprenez-le donc : ceux qui se réclament de la foi, ce sont eux, les fils d'Abraham. [...] Ainsi, ceux qui se réclament de la foi sont bénis avec Abraham, le croyant. »
- Lettre de saint Paul aux Galates 3, 7.9, traduction liturgique[86]
Et la descendance au singulier, précise Paul, « c'est le Christ » (Ga 3, 16) : toutes les promesses abrahamiques convergent vers une seule personne, et c'est par l'appartenance au Christ, dans le baptême, que juifs et païens deviennent ensemble « descendance d'Abraham, héritiers selon la promesse » (Ga 3, 29)[87].
Isaac, figure du Fils unique
Les Pères n'ont cessé de lire le sacrifice du mont Moriah comme l'icône anticipée du Calvaire : un père qui n'épargne pas son fils unique, un fils qui porte le bois comme le Christ portera la croix, un bélier substitué comme l'agneau substitué à l'humanité, trois jours de marche comme trois jours au tombeau[88]. L'épître aux Hébreux autorise cette lecture en parlant de « préfiguration » à propos du fils « rendu » à Abraham (He 11, 19)[89]. Le quatrième évangile noue le lien jusqu'au vertige : « Abraham votre père a exulté, sachant qu'il verrait mon Jour. Il l'a vu, et il s'est réjoui », puis « avant qu'Abraham fût, moi, JE SUIS » (Jn 8, 56.58)[90]. Celui qui est plus grand qu'Abraham n'est pas postérieur à lui : il est l'Éternel que le patriarche a entrevu.
« Abraham votre père a exulté, sachant qu'il verrait mon Jour. Il l'a vu, et il s'est réjoui. [...] Amen, amen, je vous le dis : avant qu'Abraham fût, moi, JE SUIS. »
- Jésus-Christ, Évangile selon saint Jean 8, 56.58, traduction liturgique[91]
Melchisédech : le sacerdoce avant Lévi
Au retour de sa victoire sur les rois, Abraham rencontre Melchisédech, roi de Salem et « prêtre du Dieu Très-Haut », qui lui offre le pain et le vin et le bénit ; Abraham lui donne la dîme de tout (Gn 14, 18-20)[92]. Le Catéchisme range Melchisédech parmi les grandes figures des nations que l'Écriture vénère, comme « figure du Christ »[93]. L'épître aux Hébreux construit sur ces quatre versets toute une théologie : Melchisédech, sans généalogie sacerdotale, bénit Abraham qui pourtant porte les promesses, donc son sacerdoce est supérieur à celui des lévites, ses descendants ; le Christ, « prêtre pour toujours selon l'ordre de Melchisédech » (Ps 110, 4 ; He 7), accomplit ce sacerdoce antérieur et supérieur à la Loi[94]. La liturgie romaine a retenu la leçon : au Canon, le sacrifice d'Abraham et l'offrande de Melchisédech encadrent l'offrande du Christ comme ses deux figures vétérotestamentaires[95].
Abraham dans la vie liturgique de l'Église
Le Canon romain : Abraham à chaque messe
Depuis les premiers siècles, la prière eucharistique de Rome nomme Abraham au cœur de l'offrande. Après la consécration, le prêtre demande à Dieu de regarder favorablement l'oblation « comme il a daigné accepter les dons de son serviteur Abel le juste, le sacrifice de notre patriarche Abraham, et celui que lui offrit Melchisédech »[96]. Saint Ambroise de Milan cite déjà ce passage vers 390 dans son De sacramentis, preuve de son ancienneté[97]. Chaque messe dite selon le Canon romain confesse donc la continuité entre le sacrifice du patriarche et celui du Christ : le premier annonçait, le second accomplit, et l'Église offre l'un à la lumière de l'autre.
La Vigile pascale : le sacrifice d'Isaac dans la nuit de Pâques
Le récit de Gn 22 est lu chaque année à la Vigile pascale, au cœur des lectures de l'Ancien Testament qui conduisent au baptême des catéchumènes[98]. Placé entre la création et la traversée de la mer Rouge, il enseigne aux futurs baptisés que la foi d'Abraham, prête à tout perdre, est le chemin par lequel Dieu rend tout : le fils « rendu » au patriarche annonce le Fils ressuscité rendu à l'Église[99]. L'ancien missel en faisait la troisième prophétie du Samedi saint ; le lectionnaire actuel a gardé la lecture, tant elle est irremplaçable[100].
Le Magnificat, le Benedictus et le Martyrologe
Deux fois par jour, l'office divin chante Abraham : le Magnificat, à vêpres, s'achève sur la promesse « faite à nos pères, en faveur d'Abraham et de sa descendance à jamais » (Lc 1, 55), et le Benedictus, à laudes, célèbre « le serment qu'il a juré à Abraham notre père » (Lc 1, 73)[101]. Enfin le Martyrologe romain commémore le patriarche le 9 octobre comme « saint Abraham, patriarche et père de tous les croyants »[102]. Le Catéchisme fonde cette vénération :
« Les patriarches et les prophètes et d'autres personnages de l'Ancien Testament ont été et seront toujours vénérés comme saints dans toutes les traditions liturgiques de l'Église. »
Abraham et les autres religions
Pour le judaïsme : le premier père
Le judaïsme vénère en Abraham le premier à reconnaître l'Unique au milieu de l'idolâtrie chaldéenne : le midrash raconte le jeune Abram brisant les idoles de son père Térah, et la tradition fait de lui l'auteur du Sefer Yetsirah, le Livre de la Création[104]. La Aqédah, la « ligature » d'Isaac, est relue chaque année à Roch Hachana : le son du shofar rappelle le bélier de Moriah, et les mérites du père sont invoqués pour les fils[105]. L'article ne tranche pas les lectures internes au judaïsme ; il note seulement que, pour la tradition juive comme pour l'Église, Abraham est une personne réelle, ancêtre charnel et père dans la foi.
Ibrahim dans le Coran
Le Coran nomme Ibrahim avec insistance et en fait le hanif, le pur monothéiste antérieur au judaïsme comme au christianisme, qui aurait restauré avec Ismaël le sanctuaire de La Mecque (Coran 2, 124-141 ; 14, sourate dite « Ibrahim » ; 37, 99-113 pour le sacrifice)[106]. Trois divergences majeures avec le récit biblique doivent être dites loyalement : le fils du sacrifice y est traditionnellement identifié à Ismaël et non à Isaac, l'alliance y passe par la lignée ismaélite, et la figure d'Ibrahim y sert à contester aussi bien la Loi juive que la foi chrétienne au Christ[107]. Conformément à la méthode constante d'Ignispedia, ces thèses ne se réfutent pas ici par des citations du Nouveau Testament, qu'un musulman ne reconnaît pas comme autorité : elles relèvent des articles spécialisés sur l'islam et sur la transmission scripturaire, où elles sont examinées avec des arguments historiques opposables[108].
Le regard catholique : Nostra Aetate
Le concile Vatican II a nommé Abraham au carrefour du dialogue : à propos des musulmans, il note qu'« ils se réfèrent à Abraham », dont la soumission à Dieu plaît à la foi islamique (Nostra Aetate, §3), et à propos des juifs, il rappelle le lien spirituel qui unit le peuple de la Nouvelle Alliance « à la race d'Abraham » (§4)[109]. Loin d'aplanir les différences, le concile les situe : une même référence abrahamique, trois lectures inconciliables sur l'essentiel, et une certitude catholique, que la promesse faite au patriarche s'accomplit dans le Christ seul[110].
Le débat historico-critique : ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites
Ce qu'une partie de l'exégèse contemporaine propose
Depuis Jean Astruc et ses Conjectures (1753), qui distinguait dans la Genèse les mémoires désignés par les noms divins Élohim et Yahvé, une partie de l'exégèse attribue le cycle d'Abraham à plusieurs sources entrelacées, yahviste et élohiste pour l'essentiel, assemblées tardivement[111]. Julius Wellhausen systématise l'hypothèse documentaire dans ses Prolégomènes (1878) : le Pentateuque serait l'agencement de quatre documents, dont aucun ne remonterait à Moïse[112]. Hermann Gunkel, dans son commentaire de la Genèse (1901), lit les récits patriarcaux comme des légendes populaires orales fixées par écrit des siècles après les faits présumés[113]. Au XXe siècle, Martin Noth (1948) et Gerhard von Rad (1949) décrivent la formation du Pentateuque comme une lente croissance de traditions, et John Van Seters (1975) puis Thomas Thompson (1974) concluent qu'Abraham appartiendrait à une mémoire du Ier millénaire, voire à une pure construction littéraire d'époque exilique ou perse[114].
À l'appui, on allègue des anachronismes : des chameaux domestiqués en caravanes (Gn 24), des Philistins au temps d'Abraham (Gn 21, 32-34 ; 26, 1), des « Chaldéens » d'Our huit siècles avant la Chaldée historique, le prix de 400 sicles jugé tardif[115]. La conclusion souvent proposée : le cycle refléterait le monde de ses rédacteurs du VIe ou Ve siècle, non celui du Bronze moyen[116].
Les fragilités de ces reconstructions
Ces hypothèses méritent examen, mais elles cumulent des fragilités méthodologiques que le lecteur doit connaître pour juger en connaissance de cause.
D'abord, elles reposent sur des documents que personne n'a jamais vus : les sources yahviste, élohiste ou sacerdotale sont des reconstructions à partir du texte final, et les spécialistes ne s'accordent ni sur leurs frontières, ni sur leurs dates, ni même sur leur nombre[117]. Une méthode qui découpe le texte selon ses propres critères, date les morceaux selon ses propres présupposés, puis présente l'ensemble comme un résultat, tourne en partie sur elle-même : les datations produites sont fréquemment circulaires[118].
Ensuite, l'argument des anachronismes a beaucoup perdu de sa force. Les fouilles britanniques de Leonard Woolley à Our (1922-1934) ont révélé une cité florissante du début du IIe millénaire, avec ziggourat, archives et tombes royales : l'Our du récit n'est pas une invention d'exilés qui n'auraient jamais vu la Mésopotamie[119]. Les archives de Mari (mises au jour par André Parrot à partir de 1933) et les contrats de Nuzi (étudiés notamment par E. A. Speiser) ont fourni des parallèles précis aux noms, aux coutumes matrimoniales et aux pratiques juridiques du cycle patriarcal, parallèles qui s'estompent après le Bronze moyen[120]. L'égyptologue et orientaliste Kenneth Kitchen, dans sa grande synthèse On the Reliability of the Old Testament (Eerdmans, 2003), montre point par point que le décor du cycle convient mieux au IIe millénaire qu'à l'époque perse[121]. Les historiens Iain Provan, Philips Long et Tremper Longman concluent dans le même sens dans leur histoire d'Israël (2003) : l'absence de preuve n'est pas une preuve d'absence, et l'argument du silence ne suffit pas à effacer un personnage[122].
Enfin, une partie de la critique travaille avec un présupposé anti-miraculeux : tout récit comportant une intervention divine (appel, promesse, anges de Mambré) est d'office classé comme légende tardive, ce qui rend la conclusion inévitable avant même l'enquête[123]. Et le précédent d'Ebla invite à la prudence dans les deux sens : les proclamations sensationnelles des années 1970 sur des noms bibliques dans les tablettes syriennes, vite retirées par leurs auteurs eux-mêmes, ont montré ce que valent les annonces hâtives, chez les maximalistes comme chez les minimalistes[124].
Ce que tient le magistère
Sans entrer dans les querelles d'écoles, l'Église a fixé le cadre : la Commission Biblique Pontificale (décret du 30 juin 1909) exige de maintenir le sens littéral historique des premiers chapitres de la Genèse sur les points fondamentaux[125]. Léon XIII (Providentissimus Deus, 1893) puis Pie XII (Divino Afflante Spiritu, 1943) affirment ensemble l'inerrance de l'Écriture et la légitimité de la critique des genres littéraires, à condition de ne pas dissoudre l'histoire dans le mythe[126]. Vatican II (Dei Verbum, 1965) enseigne que les livres de l'Ancien Testament, « reçus dans l'économie du salut », gardent « une valeur impérissable » et préparent l'Évangile[127]. Benoît XVI (Verbum Domini, 2010) met en garde contre une lecture qui réduirait le texte à des strates rédactionnelles sans jamais rencontrer les personnes dont il parle[128].
Le lecteur comprend dès lors pourquoi les datations et attributions traditionnelles restent défendables : elles s'appuient sur une chaîne ininterrompue de témoins, du Talmud aux Pères, sur des indices internes convergents, sur une archéologie qui a confirmé plus souvent qu'elle n'a infirmé, et sur une Église qui n'a jamais cessé de lire ces pages comme l'histoire de ses propres pères dans la foi[129].
Pour aller plus loin
- Isaac, le fils de la promesse, dont le sacrifice annonce le Calvaire
- Jacob, héritier de la promesse faite à son grand-père Abraham
- Joseph fils de Jacob, qui fait descendre la famille en Égypte
- Moïse, à qui Dieu se présente comme le Dieu d'Abraham
- Noé, le juste du Déluge, père de l'humanité d'où sortira Abraham
- Adam et Ève, les premiers parents, au commencement de l'histoire que continue Abraham
- David, roi selon le cœur de Dieu, descendant d'Abraham par Juda
Notes et références
Concile de Trente, IVe session, décret sur les Écritures canoniques, 8 avril 1546 : la Genèse ouvre le canon de l'Ancien Testament reçu par l'Église catholique (46 livres).
1Nom grec de la Genèse (Genesis, « origine ») donné par les traducteurs d'Alexandrie, IIIe siècle av. J.-C. ; l'hébreu nomme le livre Bereshit, son premier mot.
2Structure reçue : histoire des origines (Gn 1 à 11), puis cycle des patriarches (Gn 12 à 50) : Abraham (Gn 12 à 25), Isaac et Jacob (Gn 25 à 36), Joseph (Gn 37 à 50).
3Généalogie de Térah en Gn 11, 26-32 ; mort d'Abraham et notice sur Ismaël en Gn 25, 1-18.
4Quatorze chapitres sur les cinquante de la Genèse, soit plus du quart du livre, avant le cycle de Joseph (Gn 37 à 50).
5Gn 17, 5 : Abram (« père exalté ») devient Abraham (« père d'une multitude de nations »).
6Gn 17, 15-16 : Saraï devient Sara (« princesse »), mère de rois.
7Changements de noms confiés par Dieu : Jacob devient Israël (Gn 32, 29), Simon devient Pierre (Jn 1, 42).
8Ex 3, 6.15 ; Ps 105, 8-11 ; Is 41, 8 ; Mi 7, 20 : l'alliance abrahamique invoquée comme un engagement actuel de Dieu envers Israël.
9Mt 1, 1-2 ; Jn 8, 33-58 ; Ac 7, 2-8 ; Rm 4 ; Ga 3 ; He 7 et 11 ; Jc 2, 21-23 : Abraham au centre de l'argumentation apostolique.
10Gn 11, 26-30 : Térah, ses fils Abram, Nahor et Haran, Saraï stérile, départ d'Our des Chaldéens.
11Gn 11, 31-32 : installation à Haran, mort de Térah à 205 ans.
12Ac 7, 2 : « Le Dieu de gloire apparut à notre père Abraham quand il était en Mésopotamie, avant son installation à Haran » (traduction liturgique).
13Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Gn 12), traduction liturgique de l'Association Épiscopale Liturgique pour les pays Francophones.
14Descendance (Gn 12, 2), pays (Gn 12, 1.7), bénédiction universelle (Gn 12, 3) : les trois fils de la promesse, rappelés en Gn 15, 17, 22.
15Gn 12, 4-20 : départ à 75 ans, Sichem et l'autel, famine, descente en Égypte, protection de Saraï.
16Gn 15, 2-3 : « l'héritier de ma maison, c'est Éliézer de Damas ».
17Gn 15, 9-17 : animaux partagés, sommeil mystérieux, brasier et torche passant entre les morceaux, selon le rituel d'alliance du temps.
18Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Gn 15), traduction liturgique.
19Annonce des quatre cents ans d'oppression et du retour à la quatrième génération.
20Ex 3, 6-8 : Dieu se présente à Moïse comme le Dieu de l'alliance abrahamique avant de faire sortir Israël d'Égypte.
21Gn 16, 1-3 : Saraï donne Agar à Abram « pour qu'elle enfante sur mes genoux », selon l'usage matrimonial mésopotamien (cf. aussi Gn 30, 3-9 pour Rachel et Bala).
22Gn 16, 15-16 : naissance d'Ismaël, Abram âgé de 86 ans.
23Gn 17, 20 ; Gn 21, 17-20 : Ismaël béni, père de douze princes, sauvé avec Agar au désert de Bershéba.
24Ga 4, 21-31 : les deux fils lus comme les deux alliances, sans nier l'histoire (Paul dit « ces choses ont un sens allégorique » après les avoir rappelées comme des faits).
25Gn 17, 10-14.23-27 : signe dans la chair à huit jours, Ismaël circoncis à treize ans.
26« Mon alliance sera inscrite dans votre chair comme une alliance perpétuelle » (traduction liturgique).
27Paul souligne que la justice fut accordée à Abraham avant la circoncision, signe reçu après coup.
28Gn 18, 1-15 : les trois visiteurs aux chênes de Mambré, annonce du fils, rire de Sara.
29Saint Augustin traite longuement l'apparition des chênes de Mambré parmi les théophanies de l'Ancien Testament (De Trinitate, livre II) ; l'icône de la Trinité d'Andreï Roublev (début du XVe siècle, Moscou, galerie Tretiakov) peint les trois visiteurs autour d'une même table.
30Gn 18, 22-33 : intercession de cinquante à dix justes, chaque palier accepté par Dieu.
31« Je suis bien hardi de parler à mon Seigneur, moi qui suis poussière et cendre » (traduction liturgique).
32Catéchisme de l'Église catholique, §2570-2571 : dès son appel, Abraham obéit ; sa prière s'exprime d'abord en actes, l'homme du silence bâtissant un autel à chaque étape.
33Gn 21, 1-7 : naissance d'Isaac, Abraham âgé de cent ans, rire de Sara.
34Gn 21, 8-21 : renvoi d'Agar et d'Ismaël, avec la promesse divine de bénir l'enfant.
35Gn 23 : mort de Sara à 127 ans, achat de la grotte de Makpéla pour 400 sicles aux fils de Heth.
36Transaction devant témoins à la porte de la ville, prix pesé, acte conservé : forme des contrats fonciers du IIe millénaire.
37Gn 22, 2 : « le pays de Moriah », la montagne que Dieu indiquera.
38Gn 22, 3-14 : départ de bon matin, trois jours de marche, bois chargé sur Isaac, couteau levé, ange, bélier substitué.
39Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Gn 22), traduction liturgique.
40Texte vérifié sur aelf.org (Bible, He 11), traduction liturgique : « c'est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration ».
41He 11, 18 : « C'est par Isaac qu'une descendance portera ton nom » (parole rappelée au cœur de l'épreuve).
422 Ch 3, 1 : Salomon bâtit le Temple « sur le mont Moriah » ; tradition juive identifiant le lieu du sacrifice au mont du Temple.
43Gn 25, 1-6 : six fils de Qetoura, dons, héritage réservé à Isaac.
44Gn 24 : le serviteur ramène Rébecca de Mésopotamie pour Isaac, qui l'aime et en est consolé après Sara.
45Gn 25, 7-10 : mort à 175 ans, ensevelissement par Isaac et Ismaël dans la grotte de Makpéla.
46Tradition talmudique (Baba Batra 14b-15a) : Moïse a écrit son livre, c'est-à-dire le Pentateuque, à l'exception des derniers versets du Deutéronome.
47Les Pères citent la Genèse comme « Moïse » sans hésitation ; le Christ parle du « livre de Moïse » (Mc 12, 26) pour un passage de l'Exode, supposant l'unité mosaïque du Pentateuque.
48Pie XII, Divino Afflante Spiritu, 30 septembre 1943 : encouragement à l'étude des genres littéraires et des langues orientales, dans la fidélité à l'inspiration et à l'inerrance.
49Rédaction au temps de l'Exode (XIIIe siècle av. J.-C. selon la chronologie reçue) pour des événements du Bronze moyen (vers 2000-1800 av. J.-C.).
50Les noms du cycle (Abram, Saraï, Jacob, Léa, les rois de Gn 14) relèvent de l'onomastique amorrite du début du IIe millénaire, documentée dans les archives de Mari et les textes d'exécration égyptiens.
51Contrats de Nuzi (XVe-XIVe siècle, reflétant des usages plus anciens) et codes mésopotamiens : statut de l'enfant de la servante, adoption d'un héritier, dots et renvois.
52Porte de la ville comme lieu d'acte, témoins, pesée de l'argent : parallèles hittites et mésopotamiens du IIe millénaire relevés par les partisans de l'ancienneté du récit.
53Our, Haran, Sichem, Béthel, Hébron, Bershéba, Guérar, Damas : itinéraire cohérent de pasteurs semi-nomades entre Mésopotamie, Canaan et Égypte.
54Une mémoire ancienne transmise puis rédigée tôt rend compte de ces convergences plus simplement qu'une invention exilique qui les aurait toutes devinées par hasard.
55James Ussher, Annales Veteris Testamenti, Londres, 1650-1654 : création en 4004 av. J.-C., naissance d'Abraham en 1996, mort en 1821.
56Seder Olam Rabba, chronique rabbinique du IIe siècle attribuée à Rabbi Yossé ben Halafta, ch. 1 : 1948 ans d'Adam à Abraham.
57Les généalogies de Gn 5 et 11 y sont allongées (cent ans de plus par génération pour plusieurs patriarches), repoussant la chronologie de plus d'un millénaire.
58L'Église n'a dogmatisé aucun de ces millésimes ; ce qui est de foi, c'est la réalité des personnes et des alliances, non l'année absolue.
59Traduction du Pentateuque à Alexandrie au IIIe siècle av. J.-C. (la Lettre d'Aristée en raconte la légende des soixante-douze traducteurs).
60Le titre Genesis a fixé la lecture du livre comme récit des origines pour toute la tradition occidentale.
61Les chiffres allongés montrent des traducteurs déjà attentifs à la chronologie comme à une donnée à scruter.
62Livre des Jubilés, IIe siècle av. J.-C. : l'histoire d'Abraham distribuée en semaines d'années et jubilés de 49 ans (naissance, appel, alliance, mort).
63Apocryphe de la Genèse (1QapGen), grotte 1 de Qumrân, IIe-Ier siècle av. J.-C. : développement araméen du séjour d'Abram en Égypte.
64Philon d'Alexandrie, De Abrahamo, vers 20-50 : le patriarche comme sage quittant la Chaldée astrale pour le Dieu unique.
65Chez Philon, l'allégorie suppose l'histoire : la migration de l'âme s'enracine dans le départ réel d'Our.
66Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, livre I, vers 93-94 (trad. française Julien Weill, texte disponible sur remacle.org).
67Josèphe écrit pour des lecteurs romains et traite Abraham en personnage situable : science chaldéenne, Égypte, guerre des rois, sacrifice.
68Ac 7, 2-8 ; Jn 8, 39 ; Ga 3, 17 : Étienne, Jésus et Paul parlent d'Abraham en faits et en dates.
69Mt 1, 1-2 ; Lc 3, 34 ; He 7 : généalogie, sacerdoce et justification bâtis sur la réalité du personnage.
70Catéchisme de l'Église catholique, §144-147 : Abraham modèle de l'obéissance de la foi, « père de tous les croyants », avec l'éloge d'He 11 en appui.
71Texte vérifié sur aelf.org (Bible, He 11), traduction liturgique.
72Rm 4, 1-13 : la justice accordée à Abraham avant la circoncision et quatre siècles avant la Loi, donc recevable par les nations sans la Loi.
73Jc 2, 21-26 : la foi d'Abraham « agissait avec ses œuvres », et Rahab est justifiée de même ; la foi sans les œuvres est morte.
74Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Jc 2), traduction liturgique.
752 Ch 20, 7 ; Is 41, 8 ; Jc 2, 23 : le titre d'ami de Dieu donné à Abraham dans les trois parties de la Bible.
76« Cacherai-je à Abraham ce que je vais faire ? » (traduction liturgique) : Dieu confie ses desseins à son ami.
77Catéchisme de l'Église catholique, §2570-2572 : la prière d'Abraham, écoute, silence, intercession, école de l'oraison.
78Gn 17, 5 : « père d'une multitude de nations », programme inscrit dans le nom imposé par Dieu.
79Catéchisme de l'Église catholique, §59 : Dieu élit Abram « hors de son pays, de sa parenté et de sa maison » (Gn 12, 1) pour en faire Abraham, « le père d'une multitude de nations » (Gn 17, 5). Texte vérifié sur vatican.va.
80Gn 15, 5 (étoiles) et Gn 22, 17 (sable de la mer) : les deux images de la descendance innombrable.
81Si 44, 19-21 : éloge d'Abraham dans le panégyrique des ancêtres de Ben Sira.
82Charnelle (Is 51, 2 ; Mt 1, 2), spirituelle (Rm 4, 11-12 ; Ga 3, 7), universelle dans le Christ (Ga 3, 29).
83Le testament en bonne et due forme ne peut être annulé : la promesse prime la Loi venue 430 ans après.
84Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Ga 3), traduction liturgique.
85Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Ga 3), traduction liturgique (versets 7 et 9 cités ensemble).
86La descendance au singulier, c'est le Christ (v. 16) ; baptisés dans le Christ, tous deviennent descendance d'Abraham (v. 29).
87Lecture patristique constante : bois porté, fils unique, trois jours, substitution du bélier, montagne de Moriah.
88He 11, 19 : « il y a là une préfiguration » (traduction liturgique), fondement scripturaire de la lecture typologique.
89Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Jn 8), traduction liturgique.
90Même source : exultation d'Abraham devant le Jour du Christ, puis le « moi, JE SUIS » qui renvoie au Buisson ardent (Ex 3, 14).
91Gn 14, 18-20 : roi de Salem, prêtre du Dieu Très-Haut, pain et vin, bénédiction, dîme d'Abraham.
92Catéchisme de l'Église catholique, §58 : Melchisédech, « roi-prêtre (cf. Gn 14, 18), figure du Christ (cf. He 7, 3) », parmi les grandes figures des nations vénérées par l'Écriture. Texte vérifié sur vatican.va.
93He 7 : Melchisédech sans père ni mère sacerdotaux, supérieur à Lévi, figure du sacerdoce éternel du Christ (Ps 110, 4).
94Le Canon romain unit Abel, Abraham et Melchisédech comme les trois justes de l'ancienne offrande agréée.
95Missel romain, Prière eucharistique I (Canon romain), Supra quae : « et sacrificium patriarchae nostri Abrahae » (traduction française : « le sacrifice de notre patriarche Abraham »).
96Saint Ambroise de Milan, De sacramentis, IV, 27, vers 390 : première attestation du passage du Canon sur Abel, Abraham et Melchisédech.
97Lectionnaire romain, Vigile pascale : Gn 22, 1-19 parmi les lectures de l'Ancien Testament, en vue du baptême.
98Le fils rendu au patriarche annonce le Fils ressuscité : la foi qui consent à tout perdre reçoit tout.
99Missel de 1962, Samedi saint, troisième prophétie : Gn 22, 1-19.
100Lc 1, 55 (Magnificat, vêpres) et Lc 1, 73 (Benedictus, laudes) : Abraham chanté deux fois par jour dans l'office divin.
101Martyrologium Romanum, au 9 octobre : « Eodem die memoria S. Abrahae Patriarchae et omnium credentium Patris » (le même jour, mémoire de saint Abraham, patriarche et père de tous les croyants).
102Catéchisme de l'Église catholique, §61 : les patriarches « ont été et seront toujours vénérés comme saints dans toutes les traditions liturgiques de l'Église ». Texte vérifié sur vatican.va.
103Genèse Rabba 38 : le jeune Abram brisant les idoles de l'atelier de Térah ; tradition attribuant le Sefer Yetsirah à Abraham.
104À Roch Hachana, la lecture de la Aqédah (Gn 22) et le shofar rappellent le bélier de Moriah et les mérites du père.
105Coran 2, 124-141 (épreuves et alliance) ; 14 (sourate « Ibrahim ») ; 37, 99-113 (sacrifice du fils).
106Fils du sacrifice traditionnellement identifié à Ismaël dans l'exégèse musulmane, alliance ismaélite, contestation de la Loi et de la foi au Christ.
107Les réfutations par le seul Nouveau Testament seraient inopérantes face à un musulman (doctrine du tahrif) : voir les articles spécialisés, avec des arguments historiques opposables.
108Concile Vatican II, déclaration Nostra Aetate, 28 octobre 1965, §3 (musulmans) et §4 (juifs).
109Même référence abrahamique, lectures inconciliables sur l'essentiel : la promesse s'accomplit dans le Christ seul (Lc 24, 27 ; Ga 3, 16).
110Jean Astruc, Conjectures sur les mémoires originaux dont il paraît que Moïse s'est servi pour composer le livre de la Genèse, Bruxelles, 1753.
111Julius Wellhausen, Prolegomena zur Geschichte Israels, Berlin, 1878 : hypothèse des quatre documents (yahviste, élohiste, deutéronomiste, sacerdotal).
112Hermann Gunkel, Genesis (commentaire), Göttingen, 1901 : les récits patriarcaux comme légendes orales fixées tardivement.
113John Van Seters, Abraham in History and Tradition, Yale, 1975 ; Thomas L. Thompson, The Historicity of the Patriarchal Narratives, De Gruyter, 1974 : datations au Ier millénaire, voire construction exilique.
114Chameaux de Gn 24, Philistins de Gn 21 et 26, Chaldéens d'Our, sicles de Makpéla : les cas le plus souvent allégués.
115Le cycle refléterait le VIe ou Ve siècle de ses rédacteurs, non le Bronze moyen des faits racontés.
116Aucun manuscrit des sources supposées n'existe ; leurs frontières et leurs dates varient selon les écoles.
117Les morceaux sont découpés selon des critères stylistiques, datés selon des présupposés d'évolution religieuse, puis invoqués comme preuve de cette évolution.
118Leonard Woolley, fouilles britanniques d'Our, 1922-1934 : ziggourat, cimetière royal, archives, cité du début du IIe millénaire.
119André Parrot, Mari, dès 1933 ; E. A. Speiser et l'école de Nuzi : noms amorrites, coutumes matrimoniales, droit de l'adoption et des héritages.
120Kenneth A. Kitchen, On the Reliability of the Old Testament, Eerdmans, 2003 : le décor du cycle convient au IIe millénaire plutôt qu'à l'époque perse.
121Iain Provan, Philips Long et Tremper Longman III, A Biblical History of Israel, Westminster John Knox, 2003 : contre l'argument du silence.
122Quand toute intervention divine classe d'office un récit parmi les légendes tardives, la datation basse est présupposée, non démontrée.
123Tablettes d'Ebla (équipe de Paolo Matthiae, déchiffrement de Giovanni Pettinato, dès 1974-1975) : les identifications sensationnelles de noms bibliques, vite retirées, invitent à la prudence des deux côtés.
124Commission Biblique Pontificale, décret De charactere historico trium priorum capitum Geneseos, 30 juin 1909 (AAS 1, pp. 567-569).
125Léon XIII, Providentissimus Deus, 18 novembre 1893 ; Pie XII, Divino Afflante Spiritu, 30 septembre 1943 : inerrance et étude critique des genres, sans dissoudre l'histoire.
126Concile Vatican II, constitution Dei Verbum, 18 novembre 1965 : les livres de l'Ancien Testament gardent une valeur impérissable et préparent l'Évangile.
127Benoît XVI, Verbum Domini, 30 septembre 2010 : contre une lecture qui réduirait le texte à des strates sans rencontrer les personnes.
128Chaîne des témoins (Talmud, Septante, Qumrân, Philon, Josèphe, Pères), indices internes, archéologie, lecture constante de l'Église : la tradition reste défendable.
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