Jacob est, selon l'Écriture reçue par l'Église, le père du peuple d'Israël : le troisième et dernier des patriarches, celui par qui la promesse faite à Abraham devient une descendance comptée par tribus, et celui dont le second nom, Israël, désignera pour toujours le peuple élu. Son histoire occupe la seconde moitié de la Genèse (Gn 25 à 50), du vivant de son grand-père Abraham jusqu'à la descente en Égypte, et elle donne à la Bible quelques-unes de ses pages les plus connues : le plat de lentilles, l'échelle de Béthel, vingt ans de service chez Laban, la lutte nocturne de Pénouël, la tunique de Joseph.
L'Église tient Jacob pour une personne réelle, citée par le Christ lui-même à côté d'Abraham et d'Isaac comme un vivant devant Dieu. Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob est le nom même sous lequel le Seigneur se présente à Moïse au Buisson ardent, et ce nom traverse toute la Bible jusqu'à l'Apocalypse. L'article présente d'abord le récit tel que l'Église le reçoit, sa place dans le canon, son auteur traditionnel et ses témoins anciens, puis sa théologie, son accomplissement dans le Christ, sa présence dans la liturgie, et enfin le débat avec l'exégèse historico-critique moderne.
Jacob dans le canon des Écritures
Le troisième anneau de la promesse : vingt-six chapitres de la Genèse
Le récit de Jacob se trouve dans la Genèse, premier des cinq livres du Pentateuque, à l'intérieur du cycle des patriarches qui va de Gn 12 à Gn 50[1]. Après Abraham (Gn 12 à 25) vient le diptyque Isaac-Jacob (Gn 25 à 36), puis le cycle de Joseph (Gn 37 à 50) qui conduit la famille en Égypte[2]. Jacob est le seul des trois patriarches dont la vie remplit à elle seule plus de vingt chapitres : il naît au chapitre 25, alors que son grand-père Abraham vit encore, et meurt au chapitre 49, pleuré par tout le pays d'Égypte[3].
Le nom de Jacob porte déjà son histoire. À la naissance, il tient le talon de son jumeau Ésaü : on l'appelle Ya'aqob, « talon », d'où le sens dérivé de « supplanteur », celui qui prend la place d'un autre[4]. Après la nuit de Pénouël, Dieu lui impose un nom nouveau : Yisra'el, qu'il explique lui-même par « Dieu lutte », parce que Jacob « a lutté avec Dieu et avec des hommes, et l'a emporté »[5]. Comme Abram devenu Abraham et Simon devenu Pierre, le changement de nom scelle une mission : désormais, « Israël » ne désigne plus seulement l'homme, mais sa descendance tout entière[6].
Jacob hors de la Genèse : un nom dans toute la Bible
Jacob n'est pas cantonné à son cycle : une trentaine de livres bibliques le nomment, et le nom d'Israël, qui est le sien, revient des milliers de fois. Le tableau ci-dessous rassemble les principales mentions hors Genèse, Ancien puis Nouveau Testament.
| Livre biblique | Passage | Ce que le texte apporte sur Jacob |
|---|---|---|
| Exode | Ex 3, 6.15-16 | Dieu se présente à Moïse comme « le Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob » |
| Deutéronome | Dt 32, 9 | Jacob, « part d'héritage » du Seigneur au milieu des nations |
| Psaumes | Ps 20, 2 ; Ps 45, 8.12 | « Le Dieu de Jacob » invoqué comme défenseur dans la détresse |
| Psaumes | Ps 135, 4 | Le Seigneur « s'est choisi Jacob », Israël pour son bien propre |
| Osée | Os 12, 4-6 | Le prophète relit toute la vie de Jacob : talon, lutte, Béthel |
| Malachie | Ml 1, 2-3 | « J'ai aimé Jacob, et j'ai haï Ésaü », oracle repris par Paul |
| Ben Sira | Si 44, 22-23 | Éloge de Jacob dans le panégyrique des Pères |
| 1 Maccabées | 1 M 2, 52 | Jacob « dans sa détresse » cité parmi les pères éprouvés et fidèles |
| Matthieu | Mt 1, 2 ; Mt 8, 11 ; Mt 22, 32 | Généalogie ; banquet avec les patriarches ; Dieu des vivants |
| Luc | Lc 1, 33 ; Lc 13, 28 | Règne sans fin « sur la maison de Jacob » ; les patriarches dans le Royaume |
| Jean | Jn 1, 51 ; Jn 4, 5-12 | L'échelle accomplie ; le puits de Jacob à Sichar |
| Actes | Ac 7, 8-16 | Étienne résume Jacob et la descente en Égypte devant le Sanhédrin |
| Romains | Rm 9, 10-13 | L'élection de Jacob avant sa naissance, sans les œuvres |
| Hébreux | He 11, 9.20-21 | Jacob héritier de la promesse ; sa foi bénissante à l'article de la mort |
Deux traits frappent dans cette traversée. D'abord, les prophètes ne parlent jamais de Jacob comme d'un héros lointain et légendaire, mais comme d'un partenaire vivant d'une alliance toujours en vigueur : Osée fait de sa lutte le modèle de la conversion d'Israël, Malachie fait de son élection le titre de l'amour de Dieu[7]. Ensuite, le Nouveau Testament fait de Jacob un témoin de ses thèses les plus décisives : l'élection gratuite chez Paul, la foi jusqu'à la mort chez l'auteur de l'épître aux Hébreux, la résurrection chez le Christ lui-même[8].
Le récit de la Genèse, étape par étape
La naissance et l'oracle : deux peuples dans un sein
Isaac a quarante ans quand il épouse Rébecca, et Rébecca reste longtemps stérile comme Sara avant elle[9]. Isaac prie, Dieu se laisse fléchir, et Rébecca conçoit des jumeaux qui s'entrechoquent déjà en son sein[10]. Inquiète, elle consulte le Seigneur, qui lui répond par un oracle dont toute l'histoire de Jacob découle :
« Deux peuples différents sortiront de tes entrailles : l'un sera plus fort que l'autre, et l'aîné servira le cadet. »
- Le Seigneur à Rébecca, Livre de la Genèse 25, 23, traduction liturgique[11]
Le premier-né sort roux et velu : Ésaü, l'homme des champs, que son père préfère. Le second tient son talon : Jacob, l'homme tranquille des tentes, que sa mère préfère[12]. Isaac a soixante ans à leur naissance[13]. L'oracle renverse l'ordre naturel du droit d'aînesse avant même que les enfants aient rien fait, et Paul s'en souviendra : l'élection ne dépend ni de la volonté de l'homme ni de ses efforts, mais de Dieu qui fait miséricorde[14].
Le plat de lentilles et la bénédiction dérobée
Un jour, Ésaü rentre épuisé de la chasse et trouve Jacob en train de cuire un potage : « Vends-moi maintenant ton droit d'aînesse ! », exige le cadet, et l'aîné le lui cède pour du pain et des lentilles, montrant le peu de cas qu'il fait de son rang[15]. La scène n'est pas une anecdote : le droit d'aînesse, c'est la double part d'héritage et la tête de la lignée après la mort du père, c'est-à-dire, pour cette famille, la promesse elle-même[16].
Des années plus tard, Isaac, devenu vieux et aveugle, veut bénir Ésaü avant de mourir[17]. Rébecca, qui a gardé l'oracle en mémoire, déguise Jacob en Ésaü avec des peaux de chevreau : le père, trompé par la voix qu'il ne reconnaît pas et les mains qu'il touche, prononce sur le cadet la bénédiction du premier-né :
« Que Dieu te donne la rosée du ciel et une terre fertile, froment et vin nouveau en abondance ! Que des peuples te servent, que des nations se prosternent devant toi. Sois un chef pour tes frères, que les fils de ta mère se prosternent devant toi. Maudit soit celui qui te maudira, béni soit celui qui te bénira ! »
Quand Ésaü revient et découvre la substitution, il pousse un grand cri d'amertume, et Isaac, stupéfait, maintient pourtant la bénédiction donnée : une fois prononcée, elle reste acquise[19]. Ésaü ne reçoit qu'une bénédiction seconde, et conçoit contre son frère une haine meurtrière : Jacob doit fuir vers Haran, chez Laban, le frère de sa mère[20]. L'Église ne canonise pas la ruse : elle y lit le paradoxe de l'élection, qui passe par des hommes fautifs sans être l'œuvre de leurs fautes, comme le montrera toute la suite[21].
Béthel : l'échelle entre ciel et terre
Sur la route de l'exil, Jacob s'arrête pour la nuit dans un lieu désert, prend une pierre pour chevet et s'endort[22]. Alors Dieu lui donne en songe la vision la plus célèbre de sa vie, qui est aussi l'une des images les plus représentées de toute la Genèse :
« Il eut un songe : voici qu'une échelle était dressée sur la terre, son sommet touchait le ciel, et des anges de Dieu montaient et descendaient. »
- Livre de la Genèse 28, 12, traduction liturgique[23]
Au sommet de l'échelle se tient le Seigneur, qui renouvelle à Jacob, fugitif sans rien, la triple promesse faite à Abraham : la terre où il est couché, une descendance « comme la poussière de la terre », et la bénédiction de « toutes les familles de la terre » en lui, avec une garde personnelle : « Je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras »[24]. Jacob s'éveille saisi : ce lieu est redoutable, c'est vraiment la maison de Dieu, la porte du ciel. Il dresse la pierre en stèle, y verse de l'huile et nomme le lieu Béthel, « maison de Dieu »[25]. Il fait alors le premier vœu rapporté de la Bible : si Dieu le ramène sain et sauf, le Seigneur sera son Dieu, la pierre sera maison de Dieu, et il lui offrira la dîme de tout[26].
Vingt ans chez Laban : Léa, Rachel et les troupeaux
À Haran, en haute Mésopotamie, Jacob rencontre Rachel au puits et pleure de joie : il a trouvé sa parenté et, croit-il, sa femme[27]. Il sert Laban sept ans pour Rachel, des années qui lui semblent comme quelques jours tant il l'aime, mais au matin des noces découvre qu'on lui a donné Léa, l'aînée aux yeux doux : Laban invoque la coutume du pays, qui donne l'aînée avant la cadette, et Jacob sert sept autres années pour Rachel[28]. Le trompeur est trompé à son tour, par la même monnaie : une substitution dans l'obscurité, au profit de l'aîné.
De ces vingt années naissent onze des douze fils, de quatre mères : Léa donne Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Issacar et Zabulon, plus une fille, Dina ; Bilha, servante de Rachel, donne Dan et Nephtali ; Zilpa, servante de Léa, donne Gad et Aser ; Rachel, longtemps stérile, donne enfin Joseph[29]. Le récit suit avec une précision de greffier la rivalité des deux sœurs, les mandragores troquées, les noms imposés à chaque enfant comme des cris de victoire ou des plaintes : Dieu a entendu, le mari s'attachera, cette fois la louange[30].
Pour le troupeau, Jacob sert six années de plus : quatorze ans pour les deux filles, six ans pour le bétail, vingt ans dans la maison de Laban, sous la chaleur du jour et le froid de la nuit, comme il le récapitulera lui-même[31]. Le récit des bêtes rayées et tachetées, obtenues par le stratagème des branchages, montre un Jacob devenu à son tour habile en affaires, et Laban qui change dix fois son salaire[32]. Mais le texte souligne que l'enrichissement vient de Dieu, apparu en songe pour ordonner le retour : Jacob part en secret avec femmes, enfants et troupeaux, poursuivi par Laban, et les deux hommes concluent à Mispa une alliance de non-agression, le Dieu d'Abraham et le Dieu de Nahor pris à témoin[33].
Pénouël : la nuit où Jacob devint Israël
Le retour est une marche vers la peur : Ésaü avance à sa rencontre avec quatre cents hommes[34]. Jacob divise son camp en deux, fait passer la nuit sa famille au gué du Yabboq avec tout ce qu'il possède, envoie devant lui des présents par vagues successives, et reste seul en arrière[35]. Alors commence la scène la plus mystérieuse de sa vie :
« Jacob resta seul. Or, quelqu'un lutta avec lui jusqu'au lever de l'aurore. »
- Livre de la Genèse 32, 25, traduction liturgique[36]
L'adversaire, voyant qu'il ne l'emporte pas, lui porte un coup à la hanche qui le démet, mais Jacob s'accroche et refuse de lâcher prise sans bénédiction[37]. Sommé de dire son nom, il avoue enfin qui il est, Jacob le supplanteur, et reçoit en échange le nom nouveau avec son explication :
« Ton nom ne sera plus Jacob, mais Israël (c'est-à-dire : Dieu lutte), parce que tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu l'as emporté. »
- L'inconnu de Pénouël à Jacob, Livre de la Genèse 32, 29, traduction liturgique[38]
Jacob demande à son tour le nom de l'autre : « Pourquoi me demandes-tu mon nom ? Et là il le bénit »[39]. À l'aurore, l'inconnu disparaît ; le soleil se lève, Jacob boite de la hanche, et le lieu s'appelle Pénouël, « face de Dieu », car « j'ai vu Dieu face à face, et j'ai eu la vie sauve »[40]. Le texte ajoute l'origine d'un usage toujours observé : les fils d'Israël « ne mangent pas le muscle qui est au creux de la hanche »[41]. La tradition spirituelle de l'Église a retenu de ce récit « le symbole de la prière comme combat de la foi et victoire de la persévérance »[42].
La réconciliation et Sichem : Ésaü retrouvé, Dina vengée
Le lendemain, Jacob avance en boitant au-devant d'Ésaü, fait passer ses femmes et ses enfants, se prosterne sept fois, et découvre un frère transformé : Ésaü court à lui, l'embrasse, pleure avec lui[43]. Jacob lui offre ses présents comme sa bénédiction, Ésaü accepte, et les deux frères se séparent en paix : l'aîné vers Séïr, le cadet vers Souccot puis Sichem[44]. La peur de vingt ans se dénoue en une embrassade : l'élection n'avait pas besoin du fratricide redouté.
À Sichem, Jacob achète pour cent pièces d'argent, aux fils de Hamor, la parcelle où il dresse sa tente, et y bâtit un autel dédié au Dieu d'Israël : le premier acte de propriétaire en Terre promise, payé comptant et en public, comme Makpéla pour Abraham[45]. Mais la ville devient le théâtre du premier drame des fils : Dina, sortie voir les filles du pays, est enlevée par Sichem, et Siméon et Lévi massacrent par ruse tous les mâles de la ville pour venger leur sœur[46]. Jacob, qui n'a pas ordonné le carnage, le désavoue : ses fils l'ont mis en péril devant les habitants du pays, et sur son lit de mort il maudira encore leur colère violente[47]. Le texte ne cache ni la faute des fils ni la faiblesse du père : l'Écriture raconte ses héros sans les blanchir.
Le retour à Béthel, les deuils, le nom confirmé
Dieu ordonne alors à Jacob de monter à Béthel et d'y bâtir l'autel promis trente ans plus tôt[48]. Avant d'y monter, Jacob fait enfouir sous le chêne de Sichem tous les dieux étrangers de sa maison et se purifie : le retour au lieu du vœu passe par un renoncement aux idoles rapportées de Mésopotamie[49]. À Béthel, Dieu lui apparaît de nouveau et confirme solennellement le nom d'Israël, avec le renouvellement de la promesse, la terre et une descendance dont sortiront des rois[50].
La route du retour est jalonnée de trois deuils. Débora, la nourrice de Rébecca, meurt et est enterrée sous un chêne qu'on nomme le chêne des pleurs[51]. Rachel meurt en donnant le jour à Benjamin, sur la route d'Ephrata-Bethléem, et Jacob dresse une stèle sur sa tombe, encore signalée au temps du rédacteur[52]. Enfin Isaac meurt à Mambré à cent quatre-vingts ans, plein de jours, enseveli par ses deux fils réconciliés[53]. Jacob s'installe à Hébron : le cycle de sa vie errante est clos, celui de Joseph commence.
Joseph, l'Égypte et le testament : de la citerne au trône
Jacob préfère Joseph, premier-né de Rachel, et lui fait faire une tunique de grand prix : la jalousie des frères, nourrie par les songes du garçon, éclate à Dotane où Joseph, dix-sept ans, est vendu pour vingt pièces d'argent à des Ismaélites et descend en Égypte[54]. On trempe la tunique dans le sang d'un bouc, et Jacob la reconnaît : une bête féroce a dévoré son fils, pleure-t-il, refusant toute consolation[55]. Des années plus tard, la famine pousse les frères en Égypte pour du blé, sans Benjamin, et le gouverneur qui les éprouve, les accuse et les retient n'est autre que Joseph, devenu vice-roi[56]. Le récit de la coupe glissée dans le sac de Benjamin et du discours de Juda, qui s'offre en esclave à la place du cadet, compte parmi les morceaux les plus tendres de la Bible[57].
La révélation du vice-roi, Joseph leur frère, fait éclater en sanglots toute la maison de Pharaon, et la nouvelle que son fils est vivant ranime Jacob, âgé de cent trente ans[58]. Toute la maison, soixante-dix personnes, descend en Égypte et s'installe au pays de Gessen[59]. Devant Pharaon, le patriarche résume sa vie d'une phrase restée célèbre :
« Il y a cent trente ans que je vis en immigré. Ma vie a été courte et malheureuse. Je n'ai pas atteint l'âge de mes pères, au temps où ils vivaient en immigrés. »
Jacob vit encore dix-sept ans en Égypte[61]. Sentant sa fin, il fait jurer à Joseph de l'ensevelir à Makpéla avec ses pères, adopte les deux fils de Joseph, Éphraïm et Manassé, au rang de tribus à part entière, en croisant les mains pour préférer le cadet à l'aîné, une dernière fois[62]. Puis il convoque ses douze fils et prononce sur chacun la bénédiction qui est aussi un jugement : à Ruben l'instabilité, à Siméon et Lévi la dispersion, et à Juda l'oracle royal qui traversera les siècles :
« Le sceptre royal n'échappera pas à Juda, ni le bâton de commandement, à sa descendance, jusqu'à ce que vienne celui à qui le pouvoir appartient, à qui les peuples obéiront. »
- Jacob mourant à ses fils, Livre de la Genèse 49, 10, traduction liturgique[63]
Jacob expire à cent quarante-sept ans, rassemblé aux siens, embaumé pendant quarante jours selon l'usage d'Égypte, pleuré soixante-dix jours, puis porté en grande pompe à Makpéla où Joseph l'ensevelit auprès d'Abraham, Sara, Isaac et Rébecca[64]. La Genèse se referme sur le cercueil de Joseph en Égypte et sa dernière assurance : Dieu visitera les siens et les fera remonter de ce pays[65]. Le patriarche des commencements meurt, la promesse reste ouverte.
Les douze fils : la naissance d'un peuple
Douze noms, quatre mères, un dessein
Le tableau ci-dessous rassemble les douze fils dans leur ordre de naissance, avec leur mère et ce que le récit attache à chacun : il montre comment Dieu tire un peuple d'une famille divisée.
| Fils | Mère | Ce que le récit en retient |
|---|---|---|
| Ruben | Léa | Premier-né, perd son rang pour avoir déshonoré la couche de son père |
| Siméon | Léa | Vengeur de Dina avec Lévi ; sa colère est maudite en Gn 49 |
| Lévi | Léa | Même verdict, puis tribu sans terre vouée au service du sanctuaire |
| Juda | Léa | Quatrième fils, ancêtre de la lignée royale et du Messie attendu |
| Dan | Bilha | Premier fils de la servante, « juge » de son peuple selon Gn 49 |
| Nephtali | Bilha | « Biche en liberté », paroles de grâce dans la bénédiction |
| Gad | Zilpa | Tribu guerrière de Transjordanie, « une troupe l'assaillira » |
| Aser | Zilpa | Tribu du nord fertile, « l'huile pour délices » |
| Issacar | Léa | Tribu laborieuse, « l'âne robuste » couché entre les bât |
| Zabulon | Léa | Tribu côtière, « habitera le rivage des mers » |
| Joseph | Rachel | Le préféré, vendu puis vice-roi, père d'Éphraïm et Manassé |
| Benjamin | Rachel | Le cadet, né dans le deuil de sa mère, « loup qui déchire » puis bien-aimé |
Onze naissent en Mésopotamie, le douzième, Benjamin, sur la route de Bethléem[66]. La liste est donnée deux fois avec solennité, à la naissance (Gn 29 à 30) et au testament (Gn 49), puis reprise à l'entrée en Égypte (Gn 46) : c'est l'état civil du peuple élu[67]. La Genèse prend soin de noter aussi Dina, la fille de Léa, dont le malheur de Sichem rappelle que ces fils sont des hommes, non des statues[68].
Juda, Lévi, Joseph : trois élections dans l'élection
Trois fils reçoivent plus que les autres, et chacun d'une manière qui annonce l'avenir. Juda, quatrième de Léa, reçoit le sceptre : ses frères « se prosterneront » devant lui, le lionceau montera de la proie, et l'obéissance des peuples ira à sa descendance[69]. De lui sortiront David et, selon la chair, le Christ : l'Apocalypse l'appellera « le lion de la tribu de Juda »[70]. Lévi, condamné avec Siméon à la dispersion pour la violence de Sichem, voit sa dispersion devenir consécration : sans territoire, les lévites vivront du sanctuaire et porteront l'arche, jusqu'au sacerdoce d'Aaron[71]. Joseph reçoit la double part par ses deux fils Éphraïm et Manassé, adoptés comme tribus à part entière, avec la préférence du cadet qui traverse toute l'histoire de Jacob[72].
Le mécanisme est constant : l'aîné naturel est écarté, le cadet choisi. Ismaël puis Isaac, Ésaü puis Jacob, Ruben puis Juda, Manassé puis Éphraïm : Dieu appelle à l'existence ce qui n'existe pas et confond les hiérarchies humaines[73]. Cette logique culmine dans l'oracle de Malachie repris par Paul : « J'ai aimé Jacob, je n'ai pas aimé Ésaü », prononcé avant que les enfants aient fait quoi que ce soit de bien ou de mal, afin que survive le dessein de Dieu, qui relève du choix et non des œuvres[74].
Jacob en quelques dates : les âges donnés par l'Écriture
Les repères chiffrés de sa vie, tels que la Genèse les donne : naissance quand Isaac a soixante ans (Gn 25, 26) · vingt ans de service chez Laban, quatorze pour les filles et six pour le troupeau (Gn 31, 38-41) · cent trente ans à l'arrivée en Égypte (Gn 47, 9) · dix-sept ans vécus au pays de Gessen (Gn 47, 28) · mort à cent quarante-sept ans (Gn 47, 28)[75]
Rapportés à la chronologie courte reçue par la tradition, ces âges placent Jacob vers 1840-1693 avant Jésus-Christ, entre son grand-père Abraham (vers 2000-1825) et la descente en Égypte[76].
L'auteur et la datation traditionnels : Moïse
Ce que tient la tradition juive et ecclésiale
La tradition juive, unanime dans le Talmud, attribue l'ensemble du Pentateuque à Moïse, à l'exception des derniers versets du Deutéronome relatant sa mort[77]. Les Pères reprennent cette attribution sans débat : pour eux, le « livre de Moïse » cité par le Christ (Mc 12, 26) comprend la Genèse, et l'auteur du cycle de Jacob est le même que celui de l'Exode[78]. Le Christ lui-même traite Jacob en personnage d'histoire : il prouve la résurrection par la parole du Buisson, « le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob », parce que Dieu « n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants »[79].
Le magistère moderne n'a jamais tranché la question d'auteur au sens critique du terme, mais il a toujours supposé l'origine mosaïque substantielle du Pentateuque. La Commission Biblique Pontificale, le 27 juin 1906, a défendu que Moïse est bien l'auteur du Pentateuque au sens traditionnel, tout en laissant place à des secrétaires, des sources antérieures et des retouches postérieures[80]. Le décret du 30 juin 1909 a ensuite précisé le caractère historique des trois premiers chapitres de la Genèse, fondement de la lecture historique des chapitres suivants[81]. Pie XII, avec Divino Afflante Spiritu (1943), a ouvert la porte à l'étude des genres littéraires sans jamais dissoudre l'histoire racontée[82].
La chronologie reçue et sa cohérence interne
La chronologie patriarcale se tient par ses propres chiffres, sans apport extérieur. Abraham a cent ans à la naissance d'Isaac ; Isaac en a soixante à la naissance de Jacob ; Jacob en a cent trente à l'entrée en Égypte et meurt à cent quarante-sept ans[83]. Rapportée à la création d'Adam et Ève vers 4000 avant Jésus-Christ, reçue par la tradition des Pères et des chronologistes, cette chaîne place Jacob vers 1840-1693[84]. James Ussher, en 1650, a fixé la création à 4004 avant Jésus-Christ dans des Annales restées célèbres, et les chronologistes qui l'ont suivi placent unanimement les patriarches au Bronze moyen, vers 2000-1700[85].
Le texte lui-même suppose cet horizon ancien. Jacob paie comptant, devant témoins, ses acquisitions foncières, Sichem pour cent pièces comme Makpéla pour Abraham ; il conclut des alliances avec serments et monceaux de pierres ; les mariages entre cousins, les servantes données comme mères de substitution, les adoptions d'héritiers sont le droit familial courant du Bronze moyen mésopotamien[86]. Ces usages, éclairés au XXe siècle par les archives de Mari et les contrats de Nuzi, conviennent au IIe millénaire bien mieux qu'à l'époque perse ou hellénistique où une partie de l'exégèse voudrait situer la rédaction[87].
Les indices d'ancienneté du décor
Plusieurs détails du cycle résistent à l'idée d'une invention tardive. Les noms propres du récit, Isaac, Jacob, Joseph, Léa, appartiennent à l'onomastique amorrite du IIe millénaire, et des noms de même racine que Jacob sont attestés dans des textes du Bronze moyen[88]. La géographie est celle d'un monde sans royaume : Sichem, Béthel, Hébron, Bershéba sont des lieux-dits et des puits disputés, jamais des capitales ; les « rois » rencontrés sont des chefs de ville, Abimélek à Guérar, Hamor à Sichem[89]. Les Égyptiens du cycle de Joseph ont leurs titres, leurs usages funéraires et leur administration du blé rendus avec une justesse que les scribes d'une époque tardive auraient eu peine à reconstituer de mémoire[90].
Surtout, le récit ne flatte personne : un patriarche trompeur, des fils violents, un père faible à Sichem, des dieux étrangers jusque dans les bagages de Rachel[91]. Une légende nationale forgée tard pour glorifier les origines se donne des fondateurs sans tache ; la Genèse donne à Israël un père qui boite. Cette rudesse est elle-même un indice : on n'invente pas contre soi.
Les témoins anciens de Jacob
La Septante, Qumrân et les paraphrases juives
La Genèse entre dans le monde grec avec la Septante, traduite à Alexandrie au IIIe siècle avant Jésus-Christ : Jacob y devient Iakôb, et c'est sous ce nom que le Nouveau Testament le citera[92]. Des fragments de la Genèse figurent parmi les manuscrits de Qumrân, dans les grottes 1 et 4, copiés aux IIe et Ier siècles avant Jésus-Christ : le texte du cycle de Jacob circulait donc, fixé, bien avant l'ère chrétienne[93]. Le Livre des Jubilés, au IIe siècle avant Jésus-Christ, paraphrase longuement les chapitres 19 à 45 de la Genèse : jubilés, calendriers et fêtes y encadrent l'histoire de Jacob, preuve que le récit faisait déjà autorité et appelait commentaire[94].
Les midrashim ne sont pas en reste : le Genèse Rabba, compilé vers le Ve siècle après Jésus-Christ, commente le cycle de Jacob à partir de sa section 63, avec l'exubérance narrative qui le caractérise : les anges de l'échelle qui montent en regardant en haut et descendent en regardant en bas, Jacob réclamant sa part dans les deux mondes[95]. Le Talmud de Babylone va jusqu'à dire, dans une aggada célèbre : « Jacob notre père n'est pas mort », parce que « de même que sa descendance est vivante, lui-même est vivant »[96]. Ces lectures ne sont pas des preuves d'historicité au sens moderne, mais elles attestent une réception ininterrompue : jamais, dans la mémoire juive, Jacob n'a été une figure de convention littéraire.
Philon, Josèphe et le judaïsme du Ier siècle
Philon d'Alexandrie, dans la première moitié du Ier siècle, consacre tout le premier livre de son traité Sur les songes à l'échelle de Jacob : les anges qui montent et descendent y deviennent les âmes en mouvement vers Dieu, et l'échelle, le chemin de la contemplation[97]. L'allégorie suppose le récit : on ne commente pas avec cette ampleur un texte que personne ne prend au sérieux. Flavius Josèphe, à Rome vers 93-94, raconte longuement Jacob dans ses Antiquités judaïques (livre I, chapitres 18 à 22) : naissance, bénédiction, exil, retour, Dina, Joseph, avec des amplifications de rhéteur mais sans un doute sur la réalité des personnages[98]. Deux lettrés du Ier siècle, l'un alexandrin, l'autre hiérosolymitain, traitent donc Jacob en ancêtre historique : c'est le sol sur lequel marchent les apôtres.
Le Nouveau Testament, premier témoin chrétien
Le Nouveau Testament ne discute jamais l'existence de Jacob : il s'en sert. Étienne, devant le Sanhédrin, résume en quelques versets toute la fin du cycle : l'envoi des frères en Égypte, la révélation de Joseph, la descente des soixante-quinze personnes de la maison de Jacob, leur mort et leur sépulture à Sichem[99]. Paul fait de l'oracle prénatal la charte de l'élection gratuite[100]. L'auteur de l'épître aux Hébreux inscrit Isaac et Jacob parmi les témoins de la foi :
« Grâce à la foi encore, Isaac bénit Jacob et Ésaü en vue de l'avenir. Grâce à la foi, Jacob mourant bénit l'un et l'autre des fils de Joseph, et il se prosterna, appuyé sur l'extrémité de son bâton. »
- Lettre aux Hébreux 11, 20-21, traduction liturgique[101]
Le Christ lui-même cite Jacob trois fois : dans la généalogie qui ouvre l'Évangile, au puits de Sichar par la bouche de la Samaritaine, et contre les sadducéens par la parole du Buisson[102]. Pour le Nouveau Testament, Jacob n'est pas une hypothèse : c'est un père.
Les Pères : Jérôme, Chrysostome et la lecture continue
Les Pères lisent Jacob dans la continuité de cette réception. Saint Jérôme, vers 393, commente la Genèse mot à mot dans ses Questions hébraïques, y compris les bénédictions de Gn 49, en s'appuyant sur l'hébreu contre les à-peu-près des traductions[103]. Origène, dont les Homélies sur la Genèse sont conservées en latin par Rufin au début du Ve siècle, voit dans les deux sœurs, Léa aux yeux fragiles et Rachel la belle, les deux figures de la vie active et de la contemplation[104]. Saint Jean Chrysostome consacre une quinzaine de ses soixante-sept Homélies sur la Genèse au cycle de Jacob : il s'attarde sur les noces trompées, la patience du serviteur, les larmes de la réconciliation, avec le sens pastoral qui a fait sa gloire à Antioche puis à Constantinople[105].
Nul ne songe à faire de Jacob un symbole sans histoire. Quand les Pères allégorisent, l'échelle, le songe, la pierre ointe, c'est toujours au-delà du sens littéral, jamais à la place : la lettre raconte un homme, l'esprit y discerne le Christ et l'Église[106].
Théologie : le Dieu qui choisit et qui se laisse fléchir
L'élection avant les œuvres : la leçon de Rm 9
Paul formule la théologie de Jacob en une phrase qui ne laisse aucun repos aux mérites :
« J'ai aimé Jacob, je n'ai pas aimé Ésaü. »
- Saint Paul, Lettre aux Romains 9, 13, citant Malachie 1, 2-3, traduction liturgique[107]
Le contexte durcit encore le trait : « Ses enfants n'avaient pas encore été mis au monde, et n'avaient donc fait ni bien ni mal ; or, afin que demeure le projet de Dieu qui relève de son choix et ne dépend pas des œuvres mais de celui qui appelle, il fut dit à cette femme : L'aîné servira le plus jeune »[108]. L'objection fuse aussitôt : Dieu serait-il injuste ? Paul répond par l'Écriture elle-même : « À qui je fais miséricorde, je ferai miséricorde ; pour qui j'ai de la tendresse, j'aurai de la tendresse »[109], et par l'image du potier, maître de son argile[110]. L'Église n'a jamais adouci le texte en prédestination arbitraire des individus à la damnation : ce qui est élu sans les œuvres, c'est le rôle dans l'histoire du salut, la lignée de la promesse, non le salut éternel de chacun, qui reste offert à tous et demande la réponse de la foi[111]. Ésaü, après tout, pleure, est consolé, prospère en Édom et se réconcilie : l'oracle ne l'a pas maudit pour l'éternité[112].
La prière comme combat : la leçon de Pénouël
Le Catéchisme de l'Église catholique fait de la nuit du Yabboq l'une des pages fondatrices de sa doctrine de la prière :
« Dieu renouvelle sa promesse à Jacob, l'ancêtre des douze tribus d'Israël. Avant d'affronter son frère Ésaü, il lutte toute une nuit avec "quelqu'un" de mystérieux qui refuse de révéler son nom mais le bénit avant de le quitter à l'aurore. La tradition spirituelle de l'Église a retenu de ce récit le symbole de la prière comme combat de la foi et victoire de la persévérance. »
- Catéchisme de l'Église catholique, § 2573[113]
Trois traits font de Jacob le patron des priants qui luttent. D'abord, il prie seul et de nuit, dépouillé de tout, famille et troupeaux passés de l'autre côté du gué : la prière vraie commence quand il ne reste plus rien à négocier[114]. Ensuite, il prie en tenant bon : blessé à la hanche, il refuse de lâcher prise sans bénédiction, et c'est cette ténacité que le Christ bénira dans la parabole du juge et de la veuve, citée par le Catéchisme au même paragraphe[115]. Enfin, il sort de la lutte blessé et béni : il boite, mais il s'appelle Israël ; la prière ne laisse jamais indemne, elle change le nom, c'est-à-dire l'être[116].
Le trompeur devenu père : la grâce ne choisit pas des parfaits
Jacob est un saint d'une espèce déconcertante : il marchande, il ruse, il ment à son père aveugle, il favorise un fils contre les autres et récolte la haine. Et c'est lui que Dieu choisit, garde, enrichit et bénit[117]. L'Église n'en fait pas un modèle de morale utilitaire, « rusez et vous réussirez » : elle y lit la gratuité de la grâce, qui prend les hommes où ils sont pour les conduire où elle veut. Le Jacob de la fin n'est plus celui du commencement : il a appris la peur, le service, le deuil, la nuit ; il bénit en croisant les mains, il adore appuyé sur son bâton, il pleure sur l'épaule de son fils retrouvé[118]. Comme Abraham l'ami de Dieu et Moïse le médiateur, Jacob montre que la sainteté des patriarches n'est pas l'impeccabilité, mais la persévérance dans l'alliance[119].
Israël : un nom qui devient un peuple
Le nom donné à Pénouël déborde aussitôt la personne. Dès l'Exode, « Israël » désigne les descendants, puis le royaume, puis, après les divisions et les exils, le peuple de Dieu tout entier[120]. Le prophète Osée, au VIIIe siècle, relit la biographie du père comme le portrait du fils : le peuple a supplanté, lutté, pleuré, et Dieu l'attend à Béthel comme jadis le patriarche :
« Dans le sein de sa mère, il a supplanté son frère, et, à l'âge mûr, il a lutté avec Dieu. Il a lutté avec un ange et il a eu le dessus ; il a pleuré et l'a supplié. »
- Osée, 12, 4-5, traduction liturgique[121]
L'élection n'est donc pas un privilège de tout repos : elle est une lutte, comme celle du père. « Tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu l'as emporté » devient la charte paradoxale d'un peuple qui ne vaincra qu'en s'accrochant à celui qui le blesse[122]. Et le nom traverse les Testaments : cent fois dans les Psaumes, dans les prophètes, jusque dans l'Apocalypse où les douze tribus d'Israël, douze mille marqués de chacune, se tiennent avec l'Agneau[123].
L'accomplissement dans le Christ
L'échelle et le Fils de l'homme : la promesse de Nathanaël
Au premier chapitre de son Évangile, Jésus reprend l'image de Béthel et la retourne en promesse. À Nathanaël, l'Israélite sans détour, qui vient de le reconnaître comme Fils de Dieu et roi d'Israël, il annonce :
« Amen, amen, je vous le dis : vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l'homme. »
- Jésus à Nathanaël, Évangile selon saint Jean 1, 51, traduction liturgique[124]
L'échelle de pierre devient une personne : c'est le Christ lui-même qui relie le ciel et la terre, et les anges montent et descendent « au-dessus du Fils de l'homme »[125]. La vision du fugitif s'accomplit dans l'Incarnation : la « maison de Dieu » de Béthel, c'est désormais le corps du Seigneur, vrai temple où Dieu habite parmi les hommes[126].
Le puits de Sichar : le fils de Jacob donne à boire au Christ
L'Évangile de Jean ancre l'une de ses plus grandes scènes dans l'héritage de Jacob. À Sichar, en Samarie, « là se trouvait le puits de Jacob », creusé près du terrain donné à Joseph, et Jésus, « fatigué par la route, s'était assis près de la source »[127]. La Samaritaine le lui fait remarquer, avec une fierté de sang :
« Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? »
- La Samaritaine à Jésus, Évangile selon saint Jean 4, 12, traduction liturgique[128]
La réponse est oui, et Jésus le montre sans le dire : au puits du patriarche qui abreuva des troupeaux, il offre l'eau vive qui devient « source d'eau jaillissant pour la vie éternelle »[129]. Le lieu du passé devient le lieu de la révélation : c'est à cette femme, près du puits de Jacob, que Jésus déclare pour la première fois ouvertement qu'il est le Messie[130]. Les Samaritains, qui ne reconnaissent que le Pentateuque et vénèrent Jacob comme père, entrent par lui dans l'Évangile : Philippe, Pierre et Jean n'auront qu'à moissonner[131].
Le Dieu des vivants : la preuve de la résurrection
Contre les sadducéens qui nient la résurrection, Jésus ne cite ni les prophètes ni les psaumes, mais Moïse lui-même, au passage le plus patriarcal qui soit :
« Moi, je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob ? Il n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants. »
- Jésus aux sadducéens, Évangile selon saint Matthieu 22, 32, citant Ex 3, 6, traduction liturgique[132]
L'argument suppose toute la théologie de Jacob : si Dieu s'est nommé pour toujours par trois hommes morts depuis des siècles, c'est qu'ils vivent devant lui, et que leurs corps ressusciteront[133]. Jacob, le lutteur boiteux, est donc nommément convoqué comme preuve de la vie éternelle : l'élection temporelle débouche sur la gloire.
Les douze tribus et les Douze : Israël et l'Église
Les douze fils autour de Jacob annoncent les douze apôtres autour du Christ : le rapprochement n'est pas une piété tardive, il est inscrit dans les textes[134]. Le Christ choisit douze apôtres pour les avoir avec lui, comme les douze fils étaient avec leur père ; Jacques et Jean demandent les premières places comme les fils de Zébédée, fils du tonnerre, rejouent la rivalité des frères[135]. L'Apocalypse couronne la typologie : douze mille marqués de chacune des douze tribus, puis la foule immense des nations, autour de l'Agneau, le lion de la tribu de Juda[136]. L'Église ne remplace pas Israël par effacement : elle en est l'élargissement aux nations, l'olivier franc sur lequel sont greffés les rameaux, selon l'image de Paul en Rm 11[137].
L'enfant promis à la maison de Jacob
L'Annonciation elle-même parle la langue de Jacob. L'ange Gabriel annonce à Marie que son fils « régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n'aura pas de fin »[138]. La « maison de Jacob », c'est le nom intime du peuple élu, celui des Psaumes et d'Isaïe : le règne du Christ ne commence pas ailleurs, il commence là, dans la maison du lutteur, avant de s'étendre à toutes les nations bénies en Abraham[139]. Et le vieillard Siméon, au Temple, reconnaîtra dans l'enfant la gloire d'Israël, son peuple[140].
Jacob dans la liturgie et la prière de l'Église
Le lectionnaire : Jacob au fil de l'année
La liturgie ne fait pas de Jacob un inconnu. La généalogie qui ouvre Matthieu, d'Abraham à Joseph « l'époux de Marie », est proclamée le 17 décembre, à l'entrée de la dernière semaine de l'Avent : toute l'Église entend les trois noms, Abraham, Isaac, Jacob, comme la racine de Noël[141]. Le premier dimanche de l'Avent, année A, Isaïe invite la « maison de Jacob » à marcher à la lumière du Seigneur[142]. Au troisième dimanche de Carême, année A, l'Évangile de la Samaritaine fait retentir le nom du patriarche devant les catéchumènes qui se préparent au baptême : l'eau du puits de Jacob annonce l'eau du baptême[143].
Les psaumes du Dieu de Jacob
La prière quotidienne de l'Église garde le nom du patriarche à la bouche. Le Psaume 20 invoque le Dieu de Jacob au jour de la détresse ; le refrain du Psaume 45 confesse que le Dieu de Jacob défend les siens[144]. Le Psaume 135, qui égrène les merveilles de l'Exode, en donne la raison : le Seigneur s'est choisi Jacob[145]. En nommant Dieu par Jacob, la liturgie fait plus que citer un ancêtre : elle confesse que le Dieu vivant s'est lié à un homme précis, avec ses ruses et ses blessures, et que ce lien tient toujours.
L'échelle dans la prédication et l'imagerie chrétienne
Peu d'images bibliques ont autant nourri la prédication que l'échelle de Béthel : les Pères y ont vu la croix dressée entre ciel et terre, les docteurs l'échelle des vertus, les missionnaires la promesse que nul lieu, si désert soit-il, n'est loin de Dieu[146]. L'iconographie chrétienne, en Orient comme en Occident, a multiplié le songe de Jacob : le patriarche endormi, la pierre pour chevet, les anges sur les barreaux, Dieu au sommet dans la nuée[147]. Le motif dit en une image toute la théologie du cycle : Dieu descend vers le fugitif avant que le fugitif remonte vers Dieu.
Ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites
L'hypothèse documentaire appliquée au cycle de Jacob
Depuis Jean Astruc et ses Conjectures de 1753, une partie de l'exégèse découpe la Genèse en sources parallèles que Moïse aurait cousues : Julius Wellhausen, en 1878, a fixé la version classique des quatre documents, yahviste, élohiste, deutéronomiste et sacerdotal, rédigés entre le Xe et le Ve siècle[148]. Appliquée à Jacob, la grille repère des « doublets » : deux récits de la nomination de Béthel (Gn 28 et Gn 35), deux versions de l'alliance avec Laban, deux explications du nom d'Israël[149]. Hermann Gunkel, en 1901, a ajouté la dimension des genres : les récits patriarcaux seraient des légendes orales de clans, fixées par écrit des siècles après les faits qu'elles prétendent raconter[150].
Or aucune de ces sources supposées n'existe en manuscrit : leurs frontières et leurs dates varient selon les écoles, et ce que l'une attribue au yahviste, l'autre le donne à l'élohiste[151]. Le découpage procède souvent en cercle : on isole des morceaux selon des critères de style, on les date selon une théorie de l'évolution religieuse d'Israël, puis on invoque ces morceaux datés comme preuve de l'évolution[152]. Une partie de l'exégèse contemporaine elle-même a pris ses distances avec le découpage classique, sans pour autant revenir à l'attribution traditionnelle[153].
Les anachronismes allégués, un par un
Le tableau ci-dessous rassemble les objections les plus souvent faites au décor du cycle, avec la réponse que la recherche favorable à l'ancienneté leur oppose : au lecteur de juger sur pièces.
| Objection alléguée | Passages visés | Ce que répond la recherche traditionnelle |
|---|---|---|
| Les chameaux domestiqués n'existent au Levant qu'au Ier millénaire | Caravanes de Gn 37 | Le dromadaire est domestiqué ailleurs dès le IIe millénaire ; les récits ne décrivent pas un élevage local massif mais des caravanes marchandes |
| Les Philistins n'arrivent qu'au XIIe siècle | Abimélek à Guérar, Gn 26 | Le texte parle de gens de la côte sud-ouest, sans les institutions des Philistins de l'âge du fer ; des populations égéennes précoces sont attestées |
| Our « des Chaldéens » suppose le Ier millénaire | Gn 11, rappelé en Gn 15 | Le nom du lieu est ancien ; la précision « des Chaldéens » peut être une glose géographique postérieure, comme « Dan » en Gn 14, sans toucher au récit |
| Les prix en argent supposent la monnaie | Cent pièces à Sichem, Gn 33 | L'argent pesé existe dès le IIIe millénaire ; le texte parle de pièces pesées, non de monnaie frappée |
| Les Araméens de Laban sont du Ier millénaire | Haran, Paddan-Aram, Gn 28 à 31 | « Aram » désigne d'abord une région ; les Amorrites apparentés occupent la haute Mésopotamie dès le IIe millénaire |
Aucune de ces objections ne porte sur le cœur du récit, la promesse, l'élection, la lutte : elles portent sur des détails de décor, et chacune admet une lecture compatible avec l'ancienneté[154]. L'argument du silence, « on n'a pas trouvé de trace, donc cela n'a pas existé », reste l'argument le plus fragile de l'histoire ancienne : il a déjà été démenti plus souvent qu'il n'a été confirmé[155].
Les datations tardives et leurs présupposés
Au XXe siècle, certains ont repoussé les patriarches jusqu'à l'exil ou après : John Van Seters (1975) et Thomas L. Thompson (1974) ont proposé d'y voir des constructions littéraires du Ier millénaire, reflet des préoccupations de leurs rédacteurs plutôt que du Bronze moyen[156]. Le cycle de Jacob refléterait alors les tensions entre Israël et Édom, entre tribus du nord et de Juda, ou l'apologie de sanctuaires comme Béthel, et non la vie d'un homme[157].
Ces reconstructions supposent ce qu'elles prétendent démontrer. Quand toute intervention divine, toute annonce prophétique et tout oracle classent d'office un récit parmi les légendes tardives, la datation basse est présupposée, non démontrée : on a décidé d'avance que Dieu ne parle pas et que l'avenir ne s'annonce pas[158]. Elles supposent aussi qu'une tradition orale ne peut traverser les siècles sans se corrompre entièrement, alors même que les sociétés sans écriture conservent des généalogies sur des dizaines de générations avec une fidélité vérifiée[159]. Enfin, elles traitent la réception juive, patristique et liturgique comme un folklore pieux, et leurs propres hypothèses comme le cadre neutre : c'est exactement l'inversion que cet article refuse[160].
Pourquoi la lecture traditionnelle reste défendable
Quatre faisceaux indépendants soutiennent la datation et l'attribution traditionnelles. D'abord la chaîne des témoins : Talmud, Septante, Qumrân, Philon, Josèphe, Nouveau Testament, Pères, liturgie, sans une rupture, attribuent ces récits à Moïse et les lisent comme histoire[161]. Ensuite les indices internes : droit familial, onomastique, géographie sans royaume, transactions foncières, qui conviennent au IIe millénaire mieux qu'à l'époque perse[162]. Ensuite l'archéologie extérieure : la stèle de Merneptah, vers 1208 avant Jésus-Christ, nomme déjà Israël parmi les peuples du Levant, ce qui suppose une installation antérieure et interdit de faire naître le peuple d'une invention exilique[163]. Enfin la cohérence théologique : l'oracle prénatal, la lutte, le nom nouveau forment un récit unifié dont les morceaux, découpés en sources, perdent leur sens commun[164].
Le magistère n'impose pas aux exégètes chaque verset au pied de la lettre, mais il n'a jamais admis que ces récits soient des fictions pieuses. La Genèse garde, selon Dei Verbum, « une valeur impérissable », et Benoît XVI a mis en garde contre une lecture qui réduirait le texte à des strates sans jamais rencontrer les personnes[165]. Le lecteur comprend dès lors pourquoi les datations et attributions traditionnelles restent défendables : elles s'appuient sur une chaîne ininterrompue de témoins, sur des indices internes convergents, sur une archéologie qui a confirmé plus souvent qu'elle n'a infirmé, et sur une Église qui n'a jamais cessé de lire ces pages comme l'histoire de ses propres pères dans la foi[166].
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Pour aller plus loin
- Isaac, le père de Jacob, dont le sacrifice annonce le Calvaire
- Abraham, le grand-père de Jacob et le père des croyants
- Joseph fils de Jacob, le fils préféré, vendu puis vice-roi d'Égypte
- Moïse, à qui Dieu se présente comme le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob
- Adam et Ève, les premiers parents, au commencement de l'histoire que continue Jacob
- David, descendant de Jacob par Juda, roi selon le cœur de Dieu
Notes et références
Structure reçue : histoire des origines (Gn 1 à 11), puis cycle des patriarches (Gn 12 à 50) : Abraham (Gn 12 à 25), Isaac et Jacob (Gn 25 à 36), Joseph (Gn 37 à 50).
1Le cycle de Jacob couvre Gn 25, 19 à 50, 26 : naissance des jumeaux, bénédiction, exil, retour, lutte, deuils, descente en Égypte, testament.
2Gn 25, 19-26 (naissance sous Abraham vivant) ; Gn 49, 29-33 et 50, 1-14 (mort et ensevelissement à Makpéla).
3Hébreu Ya'aqob, rattaché à 'aqeb, « talon » (Gn 25, 26), d'où le sens dérivé de « supplanteur », explicité en Gn 27, 36 par Ésaü lui-même.
4Gn 32, 29 : Yisra'el, expliqué dans le texte par « Dieu lutte », parce que Jacob « a lutté avec Dieu et avec des hommes, et l'a emporté ».
5Changements de noms confiés par Dieu : Abram devient Abraham (Gn 17, 5), Jacob devient Israël (Gn 32, 29), Simon devient Pierre (Jn 1, 42).
6Os 12 ; Ml 1, 2-3 ; Ps 105, 8-11 : l'alliance et l'élection jacobéennes invoquées comme un engagement actuel de Dieu envers Israël.
7Mt 1, 2 ; Mt 22, 32 ; Lc 1, 33 ; Jn 1, 51 ; Jn 4, 5-12 ; Ac 7, 8-16 ; Rm 9, 10-13 ; He 11, 9.20-21 : Jacob au centre de l'argumentation apostolique.
8Gn 25, 20-21 : Isaac a quarante ans à son mariage avec Rébecca ; vingt ans de stérilité avant la prière exaucée.
9Gn 25, 22-23 : les jumeaux s'entrechoquent, Rébecca consulte le Seigneur, oracle des deux peuples.
10Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Gn 25), traduction liturgique de l'Association Épiscopale Liturgique pour les pays Francophones.
11Gn 25, 24-28 : Ésaü roux et velu, homme des champs, aimé d'Isaac ; Jacob homme des tentes, aimé de Rébecca.
12Gn 25, 26 : Isaac est âgé de soixante ans à la naissance des jumeaux.
13Rm 9, 16 : l'élection et la miséricorde ne dépendent ni de la volonté de l'homme ni de ses efforts, mais de Dieu.
14Gn 25, 29-34 : le potage de lentilles, la vente du droit d'aînesse, le peu de cas d'Ésaü pour son rang (cf. He 12, 16).
15Le droit d'aînesse, c'est la double part d'héritage (Dt 21, 17) et la tête de la lignée : pour cette famille, la promesse elle-même.
16Gn 27, 1-4 : Isaac âgé et aveugle veut bénir Ésaü avant de mourir et l'envoie à la chasse.
17Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Gn 27), traduction liturgique.
18Gn 27, 30-38 : le cri d'Ésaü, la stupeur d'Isaac, la bénédiction maintenue, la bénédiction seconde.
19Gn 27, 41-45 ; Gn 28, 1-5 : la haine d'Ésaü, le conseil de Rébecca, l'envoi chez Laban avec la bénédiction d'Abraham transmise par Isaac.
20L'Église lit ici le paradoxe de l'élection passant par des hommes fautifs, sans faire de la ruse un modèle : voir la section théologique sur le trompeur devenu père.
21Gn 28, 10-11 : départ de Bershéba, halte nocturne, la pierre pour chevet.
22Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Gn 28), traduction liturgique.
23La triple promesse renouvelée au fugitif : la terre, la descendance comme la poussière, la bénédiction des familles de la terre, plus la garde personnelle.
24Gn 28, 16-19 : la stupeur de Jacob, la stèle ointe, le nom de Béthel, « maison de Dieu ».
25Gn 28, 20-22 : le premier vœu de la Bible, conditionnel et précis, avec la dîme promise.
26Gn 29, 1-12 : l'arrivée en haute Mésopotamie, Rachel au puits, la pierre roulée, les larmes de joie.
27Gn 29, 15-30 : les sept ans, la substitution de Léa, les sept autres années pour Rachel.
28Gn 29, 31 à 30, 24 : les onze fils nés en Mésopotamie, de Léa, Bilha, Zilpa puis Rachel, plus Dina.
29Gn 29, 32-35 ; Gn 30, 6-24 : chaque nom dit la reconnaissance ou la plainte de la mère.
30Gn 31, 38-41 : le bilan de Jacob lui-même, quatorze ans, six ans, vingt ans, dix changements de salaire.
31Gn 30, 25-43 ; Gn 31, 7-12 : le stratagème des branchages et le songe qui attribue l'enrichissement à Dieu.
32Gn 31, 43-55 : la poursuite de Laban, le monceau-témoin de Mispa, le serment par le Dieu des pères.
33Gn 32, 4-9 : les messagers reviennent avec la nouvelle des quatre cents hommes, et la peur de Jacob.
34Gn 32, 10-24 : la prière de Jacob, les présents par vagues, la famille passée au Yabboq, la solitude gardée.
35Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Gn 32), traduction liturgique.
36Gn 32, 26-27 : le coup à la hanche, l'étreinte qui refuse de lâcher sans bénédiction.
37Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Gn 32), traduction liturgique.
38Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Gn 32), traduction liturgique : le nom refusé et la bénédiction donnée.
39Gn 32, 31-32 : le soleil qui se lève, la boiterie, le lieu nommé Pénouël, « face de Dieu ».
40Gn 32, 33 : l'usage alimentaire observé, rattaché au coup reçu pendant la lutte.
41Catéchisme de l'Église catholique, § 2573 : Dieu renouvelle sa promesse à Jacob ; la lutte de Pénouël, symbole de la prière comme combat de la foi et victoire de la persévérance.
42 113Gn 33, 1-11 : les prosternations, la course d'Ésaü, l'embrassade, les présents acceptés.
43Gn 33, 12-17 : les deux routes, Séïr et Souccot, la séparation dans la paix.
44Gn 33, 18-20 : l'achat aux fils de Hamor pour cent pièces, la tente, l'autel dédié au Dieu d'Israël.
45Gn 34 : l'enlèvement de Dina, la ruse de Siméon et Lévi, le massacre des mâles de la ville.
46Gn 34, 30 ; Gn 49, 5-7 : le désaveu immédiat de Jacob et la malédiction du testament contre leur colère.
47Gn 35, 1 : l'ordre divin de monter à Béthel et d'y bâtir l'autel du vœu.
48Gn 35, 2-4 : la purification de la maison, les dieux étrangers enfouis sous le chêne de Sichem.
49Gn 35, 9-15 : la théophanie de Béthel, la confirmation du nom d'Israël, la promesse de la terre et des rois, la stèle ointe.
50Gn 35, 8 : la mort de Débora, nourrice de Rébecca, sous le chêne des pleurs.
51Gn 35, 16-20 : la mort de Rachel à la naissance de Benjamin, la stèle sur la route d'Ephrata.
52Gn 35, 27-29 : la mort d'Isaac à Mambré à cent quatre-vingts ans, enseveli par ses deux fils.
53Gn 37, 2-28 : les dix-sept ans de Joseph, la tunique, les songes, Dotane, les vingt pièces d'argent.
54Gn 37, 31-35 : la tunique ensanglantée, le deuil inconsolable de Jacob.
55Gn 42 à 44 : les voyages pour le blé, le gouverneur qui éprouve ses frères sans se nommer.
56Gn 44 : la coupe dans le sac de Benjamin et le discours de Juda, qui s'offre en esclave à la place du cadet.
57Gn 45 : la révélation du vice-roi, les sanglots, la nouvelle qui ranime Jacob.
58Gn 46 : la liste des descendants, soixante-dix personnes, l'installation au pays de Gessen.
59Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Gn 47), traduction liturgique.
60Gn 47, 28 : dix-sept ans vécus en Égypte avant la fin.
61Gn 48 : le serment de l'ensevelissement à Makpéla, l'adoption d'Éphraïm et Manassé, les mains croisées pour le cadet.
62Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Gn 49), traduction liturgique.
63Gn 49, 29-33 ; Gn 50, 1-14 : les cent quarante-sept ans, l'embaumement, les soixante-dix jours de deuil, le convoi vers Makpéla.
64Gn 50, 22-26 : la mort de Joseph, le cercueil en Égypte, l'assurance de la visitation divine.
65Gn 29 à 30 (onze fils en Mésopotamie) ; Gn 35, 16-18 (Benjamin sur la route de Bethléem).
66Gn 29 à 30 (naissances), Gn 35, 22-26 (récapitulation), Gn 46, 8-27 (entrée en Égypte), Gn 49 (testament).
67Gn 30, 21 (naissance de Dina) ; Gn 34 (Sichem) ; Gn 46, 15 (reprise dans la liste).
68Gn 49, 8-12 : la prosternation des frères, le lionceau, le sceptre et l'obéissance des peuples.
69Ap 5, 5 : le lion de la tribu de Juda, rejeton de David, qui a remporté la victoire.
70Gn 49, 5-7 (dispersion) ; Dt 10, 8-9 et Nb 3 (consécration au service du sanctuaire) ; Ex 32, 26-29 (le zèle qui rachète).
71Gn 48, 5-6.13-20 : l'adoption d'Éphraïm et Manassé comme tribus, la préférence du cadet ; Jos 14, 4 (la double part sans territoire propre à Lévi).
72Ismaël puis Isaac (Gn 21), Ésaü puis Jacob (Gn 25 à 27), Ruben puis Juda (Gn 49), Manassé puis Éphraïm (Gn 48).
73Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Rm 9), traduction liturgique : Paul citant Malachie 1, 2-3.
74 107Gn 25, 26 ; Gn 31, 38-41 ; Gn 47, 9.28 : les âges donnés par le texte lui-même.
75Cohérence avec Abraham (vers 2000-1825) et Adam et Ève (vers 4000) : la chaîne des âges place Jacob vers 1840-1693.
76Talmud de Babylone, traité Baba Batra 14b-15a : Moïse a écrit son livre, avec la section de Balaam et le livre de Job, à l'exception des derniers versets du Deutéronome.
77Lecture patristique constante : le « livre de Moïse » comprend la Genèse ; l'auteur du cycle de Jacob est celui de l'Exode.
78Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Mt 22), traduction liturgique : Jésus citant Ex 3, 6 contre les sadducéens.
79 132Commission Biblique Pontificale, décret De mosaica authentia Pentateuchi, 27 juin 1906 : Moïse auteur du Pentateuque au sens traditionnel, avec secrétaires, sources et retouches possibles.
80Commission Biblique Pontificale, décret De charactere historico trium priorum capitum Geneseos, 30 juin 1909 (AAS 1, pp. 567-569).
81Pie XII, Divino Afflante Spiritu, 30 septembre 1943 : étude des genres littéraires et des langues anciennes, sans dissoudre l'histoire racontée.
82Gn 21, 5 (Abraham cent ans) ; Gn 25, 26 (Isaac soixante ans) ; Gn 47, 9.28 (Jacob cent trente puis cent quarante-sept ans).
83La chronologie courte reçue : Adam et Ève vers 4000, Abraham vers 2000, Jacob vers 1840, par la seule chaîne des âges bibliques.
84James Ussher, Annales Veteris Testamenti, Londres, 1650 : la création en 4004 avant Jésus-Christ, les patriarches au Bronze moyen.
85Mariages entre cousins, servantes-mères, adoptions d'héritiers, alliances à serment : le droit familial du Bronze moyen mésopotamien.
86André Parrot, Mari, dès 1933 ; E. A. Speiser et l'école de Nuzi : coutumes matrimoniales, adoptions, droit des héritages au IIe millénaire.
87Isaac, Jacob, Joseph, Léa : une onomastique de type amorrite, avec des noms de même racine attestés dans des textes du Bronze moyen, comme l'a documenté notamment Kenneth Kitchen dans ses travaux sur la fiabilité de l'Ancien Testament.
88Sichem, Béthel, Hébron, Bershéba, Guérar : des puits et des lieux-dits disputés, des chefs de ville, jamais des capitales ni des empires.
89Titres, administration du blé, usages funéraires du cycle de Joseph (Gn 37 à 50) : un décor égyptien rendu avec justesse.
90Gn 27 (la ruse), Gn 34 (Sichem), Gn 35, 22 (Ruben), Gn 38 (Juda et Tamar) : les fautes racontées sans fard par le texte lui-même.
91Traduction d'Alexandrie, IIIe siècle avant Jésus-Christ : Jacob y devient Iakôb, nom repris tel quel par le Nouveau Testament.
92Fragments de la Genèse dans les grottes 1 et 4 de Qumrân, copiés aux IIe et Ier siècles avant Jésus-Christ.
93Livre des Jubilés, chapitres 19 à 45 environ, IIe siècle avant Jésus-Christ : paraphrase et calendrier sacré encadrant l'histoire de Jacob.
94Genèse Rabba, compilé vers le Ve siècle après Jésus-Christ, sections 63 et suivantes pour le cycle de Jacob.
95Talmud de Babylone, traité Taanit 5b : « Jacob notre père n'est pas mort », car sa descendance est vivante.
96Philon d'Alexandrie, Sur les songes (De somniis), livre I, première moitié du Ier siècle : commentaire suivi de l'échelle de Jacob (Gn 28).
97Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, livre I, chapitres 18 à 22, Rome, vers 93-94 : le cycle de Jacob raconté sans doute sur sa réalité.
98Ac 7, 8-16 : le discours d'Étienne, Jacob, Joseph, les soixante-quinze personnes selon la Septante, la sépulture à Sichem.
99Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Rm 9), traduction liturgique.
100 108Texte vérifié sur aelf.org (Bible, He 11), traduction liturgique.
101Mt 1, 2 (généalogie) ; Jn 4, 12 (le puits, par la Samaritaine) ; Mt 22, 32 (le Buisson, contre les sadducéens).
102Saint Jérôme, Questions hébraïques sur la Genèse, vers 393 : commentaire appuyé sur l'hébreu, y compris Gn 49.
103Origène, Homélies sur la Genèse, conservées en latin par Rufin au début du Ve siècle : Léa et Rachel, figures de la vie active et de la contemplation.
104Saint Jean Chrysostome, Homélies sur la Genèse, 67 homélies (PG 53-54), dont une quinzaine sur le cycle de Jacob, à Antioche puis Constantinople.
105Principe patristique constant : le sens spirituel s'ajoute à la lettre historique, il ne la remplace pas.
106Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Rm 9), traduction liturgique : Paul citant Ex 33, 19.
109Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Rm 9), traduction liturgique : le potier maître de son argile.
110Ce qui est élu sans les œuvres, c'est le rôle dans l'histoire du salut, la lignée de la promesse ; le salut de chacun reste offert à tous et appelle la foi.
111Gn 33 (réconciliation) ; Gn 36 (la prospérité d'Édom) : l'oracle règle la lignée, non l'éternité d'Ésaü.
112Gn 32, 23-24 : famille, troupeaux et biens passés de l'autre côté, Jacob seul en deçà du gué.
114Gn 32, 27 : l'étreinte qui refuse de lâcher sans bénédiction ; Lc 18, 1-8, citée par le Catéchisme au § 2573 : prier sans se décourager.
115Gn 32, 29-32 : le nom nouveau et la boiterie reçus ensemble, la blessure et la bénédiction inséparables.
116Gn 27 (la tromperie), Gn 29 à 31 (les marchandages), Gn 37 (la préférence pour Joseph) : les fautes racontées par le texte lui-même.
117Gn 32 (Pénouël), Gn 33 (le pardon demandé), Gn 48 (les mains croisées), Gn 49 (le testament) : le trompeur devenu père qui bénit.
118Ni Abraham, ni Jacob, ni Moïse ne sont impeccables dans le récit : leur grandeur est la persévérance dans l'alliance.
119Ex 1, 1-7 (les fils d'Israël en Égypte) ; 1 R 12 (la division) ; Esd (le retour) : le nom suit toutes les vicissitudes du peuple.
120Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Os 12), traduction liturgique.
121Gn 32, 29 : la parole de Pénouël lue comme la charte du peuple élu, vainqueur en s'accrochant à Dieu.
122Ap 7, 4-8 (les douze mille marqués de chaque tribu) ; Ap 21, 12 (les douze noms sur les portes de la Jérusalem céleste).
123Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Jn 1), traduction liturgique.
124Les anges « au-dessus du Fils de l'homme » : le Christ, lieu de passage entre ciel et terre, vrai Béthel.
125Jn 2, 19-21 (le Temple de son corps) : la maison de Dieu n'est plus une pierre ointe, mais le Verbe fait chair.
126Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Jn 4), traduction liturgique : le puits près du terrain donné à Joseph (Gn 48, 22 ; Jos 24, 32).
127Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Jn 4), traduction liturgique.
128Jn 4, 10-14 : l'eau vive demandée puis offerte, devenue en celui qui la boit source pour la vie éternelle.
129Jn 4, 25-26 : à la femme qui attend le Messie, Jésus répond « Je le suis, moi qui te parle ».
130Jn 4, 39-42 (la foi de Sichar) ; Ac 8, 5-17 (Philippe, Pierre et Jean en Samarie) : la moisson après les semailles.
131Ex 3, 6 cité en Mt 22, 32 : Dieu se nomme par des vivants, donc les patriarches vivent et ressusciteront.
133Mt 10, 1-4 et Mc 3, 13-19 (les Douze institués) ; Mt 19, 28 (les douze trônes pour juger les douze tribus).
134Mc 3, 17 (les fils du tonnerre) ; Mc 10, 35-40 (les premières places demandées) : la fraternité charnelle rejouée autour du Christ.
135Ap 7, 4-8 (les tribus marquées) ; Ap 21, 12-14 (les douze portes et les douze fondements) : Israël et l'Église dans la même Jérusalem.
136Rm 11, 17-24 : l'olivier franc, les rameaux coupés et greffés, Israël élargi aux nations sans être effacé.
137Texte vérifié sur aelf.org (Bible, Lc 1), traduction liturgique : l'annonce à Marie, le trône de David, la maison de Jacob.
138Ps 114, 1 ; Is 2, 5 ; Is 8, 17 : le nom intime du peuple élu dans la prière et la prophétie.
139Lc 2, 29-32 : le cantique de Siméon, lumière des nations et gloire d'Israël.
140Lectionnaire romain, 17 décembre : Mt 1, 1-17, la généalogie depuis Abraham à l'entrée de la dernière semaine de l'Avent.
141Lectionnaire romain, premier dimanche de l'Avent, année A : Is 2, 1-5, l'invitation à la maison de Jacob.
142Lectionnaire romain, troisième dimanche de Carême, année A : Jn 4, 5-42, l'Évangile de la Samaritaine pour les scrutins des catéchumènes.
143Ps 20, 2 (la détresse) ; Ps 45, 8 et 12 (le refrain) : le Dieu de Jacob invoqué et confessé dans la prière quotidienne.
144Ps 135, 4 : l'élection de Jacob rappelée au milieu des merveilles de l'Exode.
145L'échelle lue comme la croix, comme l'échelle des vertus, comme la promesse aux exilés : une image inépuisable pour les prédicateurs.
146Le songe de Jacob, patriarche endormi, pierre, anges et nuée : un motif constant de l'iconographie chrétienne en Orient comme en Occident.
147Jean Astruc, Conjectures sur les mémoires originaux dont il paraît que Moïse s'est servi pour composer le livre de la Genèse, Bruxelles, 1753 ; Julius Wellhausen, Prolegomena zur Geschichte Israels, Berlin, 1878.
148Béthel nommée en Gn 28 puis en Gn 35, l'alliance avec Laban, le nom d'Israël : les passages le plus souvent découpés en sources parallèles.
149Hermann Gunkel, Genesis (commentaire), Göttingen, 1901 : les récits patriarcaux lus comme légendes orales de clans fixées tardivement.
150Aucun manuscrit des sources supposées n'existe ; leurs frontières et leurs dates varient selon les écoles.
151Les morceaux sont découpés selon des critères stylistiques, datés selon des présupposés d'évolution religieuse, puis invoqués comme preuve de cette évolution.
152Une partie de l'exégèse contemporaine a pris ses distances avec le découpage classique en quatre documents, sans revenir pour autant à l'attribution mosaïque.
153Chaque cas admet une lecture compatible avec l'ancienneté ; aucun ne porte sur le cœur du récit, promesse, élection et lutte.
154« On n'a pas trouvé de trace, donc cela n'a pas existé » : l'argument le plus fragile de l'histoire ancienne, déjà démenti plus souvent que confirmé.
155John Van Seters, Abraham in History and Tradition, Yale, 1975 ; Thomas L. Thompson, The Historicity of the Patriarchal Narratives, De Gruyter, 1974 : datations au Ier millénaire, voire construction exilique.
156Le cycle refléterait les tensions Israël-Édom, les rivalités tribales ou l'apologie de sanctuaires comme Béthel, non la vie d'un homme.
157Quand toute intervention divine classe d'office un récit parmi les légendes tardives, la datation basse est présupposée, non démontrée.
158Les sociétés sans écriture conservent des généalogies sur des dizaines de générations avec une fidélité que les travaux d'ethnologie sur la tradition orale, notamment ceux de Jan Vansina, ont établie.
159L'hypothèse historico-critique présentée comme terrain neutre et la Tradition comme folklore pieux : c'est cette inversion que l'article refuse, suivant la boussole doctrinale Ignispedia.
160Talmud, Septante, Qumrân, Philon, Josèphe, Nouveau Testament, Pères, liturgie : une réception sans rupture, attribuant ces récits à Moïse.
161Droit familial, onomastique amorrite, géographie sans royaume, transactions foncières devant témoins : un décor du IIe millénaire.
162Stèle de Merneptah, vers 1208 avant Jésus-Christ, musée du Caire : Israël nommé parmi les peuples du Levant, ce qui suppose une installation antérieure.
163Oracle prénatal, lutte nocturne, nom nouveau : un récit unifié dont les morceaux, découpés en sources, perdent leur sens commun.
164Concile Vatican II, constitution Dei Verbum, 18 novembre 1965 : les livres de l'Ancien Testament gardent une valeur impérissable ; Benoît XVI, Verbum Domini, 30 septembre 2010 : rencontrer les personnes, non des strates.
165Chaîne des témoins, indices internes, archéologie, lecture constante de l'Église : la tradition reste défendable.
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