La Septante (du latin Septuaginta, « soixante-dix », abrégée LXX) est la traduction grecque de la Bible hébraïque, réalisée à Alexandrie entre le IIIe et le Ier siècle av. J.-C. C'est la première Bible traduite de l'histoire : avant elle, l'Écriture d'Israël n'existait qu'en hébreu (avec des passages en araméen). Après elle, la Parole de Dieu pouvait être lue dans la langue commune de tout le bassin méditerranéen.[1][2]
Son importance pour un catholique est décisive : la Septante est la Bible qu'ont lue les apôtres, celle que cite le plus souvent le Nouveau Testament, celle qu'ont commentée les Pères de l'Église, et celle qui a conservé en grec les sept livres deutérocanoniques reçus par l'Église catholique. Comprendre la Septante, c'est comprendre quelle Bible lisait Jésus-Christ avec ses disciples, et par quel chemin l'Ancien Testament est parvenu jusqu'aux nations.[3][4]
Cet article présente d'abord la Septante comme Écriture Sainte reçue par l'Église : son nom, sa naissance à Alexandrie, son contenu, ses témoins anciens, sa place dans le canon, sa théologie, son rôle dans l'annonce du Christ et sa vie dans la liturgie. Il renvoie aux articles voisins pour ce qui les concerne en propre : la formation de la Bible, la présentation générale de la Bible, les sept livres en plus des catholiques, les manuscrits de Qumrân, et la manière de lire la Bible catholiquement. Une dernière partie expose loyalement ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites.
Qu'est-ce que la Septante ?
Un nom qui raconte une histoire : soixante-dix ou soixante-douze ?
Le nom de Septante vient d'une tradition rapportée par la Lettre d'Aristée : le roi Ptolémée II Philadelphe aurait fait venir de Jérusalem soixante-douze sages (six par tribu d'Israël) pour traduire la Loi en grec, et ceux-ci auraient achevé leur travail en soixante-douze jours.[5] Le chiffre rond de soixante-dix (en latin septuaginta) s'est imposé par usage, comme on arrondit une assemblée : les évangélistes eux-mêmes parlent des « soixante-dix » disciples envoyés par Jésus en Luc 10, alors que certains manuscrits en comptent soixante-douze.[6]
Il faut donc lire le nom correctement : Septante ne désigne pas d'abord un nombre exact de traducteurs, mais la Bible grecque née à Alexandrie, par opposition au texte hébreu conservé en Judée. L'abréviation savante LXX (soixante-dix en chiffres romains) sert à citer cette version dans les notes et les apparats critiques.[7]
La première Bible traduite : le grec pour les juifs dispersés
Pour mesurer l'événement, il faut se représenter Alexandrie au IIIe siècle av. J.-C. Fondée par Alexandre le Grand vers 331, la ville est la capitale des Ptolémées, dotée de la plus grande bibliothèque du monde antique, et habitée par une très nombreuse communauté juive : Philon, au Ier siècle ap. J.-C., affirme que les juifs peuplent deux des cinq quartiers de la ville.[8] Or ces juifs d'Égypte, après deux ou trois générations, ne comprennent plus l'hébreu : leur langue quotidienne, celle du commerce, de l'école et de l'administration, c'est le grec, la langue commune (koinè) de tout l'Orient hellénistique.[9][10]
Traduire la Loi en grec n'est donc pas un luxe de lettrés : c'est une nécessité vitale pour que la communauté reste fidèle. Sans traduction, les enfants de la diaspora auraient perdu l'Écriture. On voit déjà ici une logique de providence que les Pères relèveront : au moment même où le peuple juif se disperse parmi les nations, Dieu prépare une Bible lisible par les nations, dans la langue que parleront bientôt les apôtres.[11][12]
La place de la Septante dans le canon catholique
Pour l'Église catholique, la Septante n'est pas un simple document historique : c'est l'une des deux formes antiques sous lesquelles l'Ancien Testament a été reçu, avec le texte hébreu. Le concile de Trente (session IV, 8 avril 1546) a défini le canon des Écritures en énumérant les livres, dont les deutérocanoniques, sans trancher entre l'hébreu et le grec comme texte de référence unique.[13] Et la constitution Dei Verbum du concile Vatican II rappelle que l'Église a toujours vénéré les Écritures « comme elle vénère le Corps même du Seigneur », et que les livres de l'Ancien Testament, « reçus » par elle, gardent une valeur permanente.[14]
Concrètement, la Septante compte pour le catholique à trois titres. D'abord, elle a transmis des livres entiers que la Bible hébraïque rabbinique ne contient pas (Tobie, Judith, Sagesse, Siracide, Baruch, Maccabées) : sans elle, et sans l'usage que l'Église en a fait, ces livres auraient pu se perdre pour les chrétiens.[15] Ensuite, c'est sa formulation que reprend le Nouveau Testament dans la majorité de ses citations de l'Ancien Testament : lire l'Ancien Testament dans sa forme grecque, c'est le lire comme l'ont lu Matthieu, Paul et l'auteur de l'épître aux Hébreux.[16] Enfin, c'est sa lecture (par exemple parthenos, « vierge », en Isaïe 7, 14) qui porte plusieurs des grands accomplissements messianiques confessés par la foi.[17]
Quand et comment la Septante est-elle née ?
Le récit de la Lettre d'Aristée
Notre source la plus ancienne sur l'origine de la Septante est la Lettre d'Aristée à Philocrate, un écrit juif d'Alexandrie généralement daté du IIe siècle av. J.-C. L'auteur se présente comme un courtisan païen du roi Ptolémée II Philadelphe (qui règne de 285 à 246 av. J.-C.) et raconte comment la traduction fut décidée.[18]
Le récit, dans ses grandes lignes, est le suivant. Le bibliothécaire Démétrios de Phalère signale au roi que la Loi des juifs mérite de figurer dans la bibliothèque royale, mais qu'il faut la faire traduire. Ptolémée écrit au grand prêtre Éléazar à Jérusalem, qui envoie soixante-douze anciens, six par tribu, « versés dans les Écritures et dans la langue grecque ». Accueillis avec honneur, les sages sont installés dans une demeure de l'île de Pharos, au large d'Alexandrie. Ils comparent leurs traductions et, en soixante-douze jours, achèvent la version du Pentateuque (les cinq livres de Moïse). La communauté juive d'Alexandrie acclame le texte, prononce une malédiction contre quiconque y ajouterait ou en retrancherait, et les traducteurs repartent comblés de présents.[19][20]
« Quand la traduction fut achevée, Démétrios la fit lire devant l'assemblée des juifs, qui l'acclamèrent et prononcèrent l'anathème contre quiconque y apporterait le moindre changement. » — Lettre d'Aristée (résumé fidèle du récit, traduction française)[21]
Que vaut ce récit ? Les historiens y voient aujourd'hui un récit de fondation embelli : banquet de sept jours avec questions de sagesse posées aux anciens, dons somptuaires, unanimité merveilleuse. Mais l'embellissement n'annule pas le noyau historique : une traduction du Pentateuque réalisée à Alexandrie sous les premiers Ptolémées, à l'initiative de la communauté juive, pour des lecteurs de langue grecque. Philon d'Alexandrie, Josèphe et les rabbins eux-mêmes connaissent ce récit et l'enracinent dans la même époque, ce qui exclut une invention tardive.[22][23][24]
Alexandrie sous Ptolémée II Philadelphe : ce que l'histoire confirme
Trois éléments du cadre sont solidement établis, indépendamment du merveilleux du récit.
Premièrement, la communauté juive d'Alexandrie. Dès la fondation de la ville, des juifs s'y installent comme soldats, commerçants et fonctionnaires. Sous les Ptolémées, ils forment une communauté nombreuse, organisée (avec son Conseil des Anciens et, plus tard, son ethnarque), et de langue grecque. C'est exactement le milieu qui a besoin d'une Bible en grec.[25][26]
Deuxièmement, la bibliothèque et le projet culturel des Ptolémées. Ptolémée Ier puis Ptolémée II accumulent des centaines de milliers de rouleaux et font traduire ou résumer des œuvres étrangères. Qu'un roi hellénistique s'intéresse à la Loi des juifs n'a rien d'invraisemblable : les souverains lagides collectionnent les lois des peuples, et le fonctionnaire Démétrios de Phalère, philosophe péripatéticien exilé à Alexandrie, est une figure historique réelle.[27][28]
Troisièmement, la langue elle-même. Le grec de la Septante, surtout celui du Pentateuque, est le grec populaire d'Égypte au IIIe siècle av. J.-C. : vocabulaire administratif des papyrus ptolémaïques, tournures sémitiques calquées sur l'hébreu. Les papyrologues datent cette langue sans hésiter de l'époque ptolémaïque, et non d'une époque plus tardive. La traduction porte la marque de son siècle comme un accent porte la marque d'un pays.[29][30]
Du Pentateuque à toute la Bible : deux siècles de traduction
La Lettre d'Aristée ne parle que du Pentateuque. Les autres livres ont été traduits progressivement, par des mains différentes, sur près de deux siècles. On possède un repère chronologique précieux : le prologue du Siracide, où le petit-fils de l'auteur, arrivé en Égypte en 132 av. J.-C. (la 38e année du roi Évergète, c'est-à-dire Ptolémée VIII), dit s'être mis à traduire le livre de son grand-père et mentionne au passage « la Loi, les Prophètes et les autres livres » déjà traduits.[31] En 132 av. J.-C., l'essentiel de la Bible grecque existe donc déjà.
Le tableau ci-dessous résume la chronologie reçue, que défend la tradition et que confirment les indices internes et externes.
| Étape | Période reçue | Contenu | Repères |
|---|---|---|---|
| Le Pentateuque | IIIe siècle av. J.-C., sous Ptolémée II (285-246) | Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome | Lettre d'Aristée ; langue des papyrus ptolémaïques |
| Les Prophètes et les Écrits | IIe siècle av. J.-C. | Josué, Juges, Samuel, Rois, Isaïe, Jérémie, les Douze, Psaumes, Proverbes, Job | Prologue du Siracide (132 av. J.-C.) : « la Loi, les Prophètes et les autres livres » déjà en grec |
| Les derniers livres | Fin du IIe au Ier siècle av. J.-C. | Cantique, Ecclésiaste, compléments de Daniel et d'Esther, 2 Maccabées, Sagesse | Le plus jeune livre traduit ; la Sagesse, composée directement en grec, n'a pas eu besoin de traduction |
| Fixation et copies | Ier siècle av. J.-C. au Ier siècle ap. J.-C. | Ensemble de la collection grecque en circulation | Fragments grecs de Qumrân ; Philon cite une Bible grecque déjà stabilisée |
Surtout, il faut comprendre que la Septante n'est pas l'œuvre d'un comité unique : chaque livre a son traducteur, sa méthode, son style. Certains traduisent mot à mot (l'Ecclésiaste, d'une littéralité rigide), d'autres avec élégance (Job, les Proverbes), d'autres en paraphrasant librement (Isaïe). Cette diversité même est un argument d'authenticité : une fabrication tardive et unifiée aurait un style uniforme. La Septante porte les marques d'une œuvre collective et progressive, menée par des juifs pieux sur plusieurs générations.[32][33]
Que contient la Septante ?
Des livres rangés autrement que dans nos Bibles
Le lecteur qui ouvre une Bible grecque est d'abord surpris par l'ordre des livres, différent de celui des Bibles hébraïques et françaises. La Bible hébraïque range les livres en trois ensembles (la Loi, les Prophètes, les Écrits) et place les Chroniques à la toute fin. La Septante, elle, adopte un ordre plus historique et littéraire : après le Pentateuque viennent les livres historiques (Josué, Juges, Ruth, Samuel, Rois, Chroniques, Esdras, Néhémie, Esther, Judith, Tobie, Maccabées), puis les livres poétiques et sapientiaux (Psaumes, Proverbes, Ecclésiaste, Cantique, Job, Sagesse, Siracide), puis les Prophètes (les quatre grands, puis les douze petits, puis Daniel).[34][35]
Cet ordre n'est pas anodin : c'est celui qu'ont hérité nos Bibles chrétiennes. Quand la Vulgate latine puis les Bibles modernes placent les Chroniques après les Rois, Ruth après les Juges et Daniel parmi les Prophètes, elles suivent la Septante, non la Bible hébraïque. L'architecture même de l'Ancien Testament chrétien est donc un héritage de la Bible grecque d'Alexandrie.[36]
Les compléments grecs : Daniel, Esther et les deutérocanoniques
La différence la plus importante concerne le contenu. La Septante contient tout ce que contient la Bible hébraïque, plus des livres et des passages conservés uniquement en grec. Pour le catholique, ce « plus » n'est pas un ajout tardif : ce sont des Écritures inspirées, définies au canon par l'Église (voir pourquoi les catholiques ont-ils sept livres de plus).[37]
Le tableau ci-dessous distingue les cas, car tout ne se vaut pas et la clarté exige des distinctions.
| Catégorie | Livres et passages | Situation |
|---|---|---|
| Livres composés en hébreu ou araméen, conservés seulement en grec | Tobie, Judith, 1 Maccabées (original sémitique perdu) ; parties de Daniel et d'Esther (compléments grecs) | Reçus comme canoniques par l'Église ; des fragments sémitiques de Tobie et du Siracide retrouvés à Qumrân et à Massada confirment leur origine sémitique |
| Livres composés directement en grec | Sagesse de Salomon, 2 Maccabées (et le Siracide traduit par le petit-fils en 132 av. J.-C.) | Composés par des juifs de langue grecque ; pleinement canoniques pour les catholiques |
| Compléments grecs à des livres hébreux | Prière d'Azarias et Cantique des trois enfants (Dan 3), Suzanne (Dan 13), Bel et le dragon (Dan 14), additions d'Esther, Psaume 151, Prière de Manassé | Lus dans la liturgie et les Pères ; la plupart figurent dans les Bibles catholiques (Dan 13-14, Est grec, Ps 151 en appendice) |
| Livres transmis par la tradition grecque mais non retenus au canon catholique | 3 et 4 Esdras, 3 et 4 Maccabées, Odes, Psaumes de Salomon | Vénérables témoins du judaïsme hellénistique ; l'Église ne les reçoit pas comme Écriture inspirée |
Deux remarques s'imposent. D'abord, les fragments hébreux et araméens de Tobie, du Siracide et d'autres livres retrouvés à Qumrân et à Massada ont confirmé ce que la tradition disait : ces livres ont bien été composés en langue sémitique avant d'être traduits, et la Septante les a fidèlement transmis, non inventés.[38][39] Ensuite, la Sagesse et le 2 Maccabées, composés directement en grec, montrent que l'Esprit Saint a inspiré des auteurs écrivant dans la langue des nations : l'inspiration n'est pas liée à l'hébreu seul, et la Bible grecque est déjà, en partie, une Bible d'origine grecque.[40]
Les grands témoins anciens de la Septante
Les fragments les plus anciens : l'Égypte et Qumrân
On ne possède aucun manuscrit original des traducteurs : les autographes ont disparu comme ceux de tous les livres antiques. Mais les copies anciennes sont remarquablement précoces. Le plus ancien témoin connu est le papyrus Rylands 458, un fragment grec du Deutéronome copié en Égypte au IIe siècle av. J.-C., soit à peine un siècle après la traduction du Pentateuque.[41] Le papyrus Fouad 266, du Ier siècle av. J.-C., conserve une partie du Deutéronome en grec, avec une particularité émouvante : le nom divin (le Tétragramme) y est écrit en caractères hébreux au milieu du texte grec, signe du respect des copistes juifs pour le Nom.[42]
Les grottes de Qumrân ont livré plusieurs fragments grecs : 4Q119 et 4Q120 (Lévitique), 4Q121 (Nombres), 4Q122 (Deutéronome), datés du Ier siècle av. J.-C., ainsi que des fragments de l'Exode et de la Lettre de Jérémie dans la grotte 7.[43][44] Ces fragments prouvent deux choses : la Bible grecque circulait en Judée même, et pas seulement en Égypte, avant l'ère chrétienne ; et son texte, malgré des variantes, est déjà reconnaissable, proche de celui des grands codex postérieurs. L'hypothèse d'une Septante « inventée » par les chrétiens au IIe siècle s'effondre devant ces papyrus : la Bible grecque existait, se copiait et se lisait sous les Hasmonéens.[45]
Les grands codex chrétiens du IVe et du Ve siècle
Avec la paix de l'Église, des chrétiens copient la Bible entière en grands volumes de parchemin : les codex. Trois d'entre eux sont les trésors de la Septante.
Le Codex Vaticanus (IVe siècle, conservé à la Bibliothèque vaticane) est le plus célèbre : environ 340 feuillets de vélin fin, écrits en onciales grecques, contenant presque toute la Bible grecque (il manque une partie de la Genèse et des Psaumes). Sa sobriété (pas d'enluminures, texte continu) en fait le témoin le plus précieux du texte ancien.[46][47]
Le Codex Sinaiticus (IVe siècle, découvert par Tischendorf au monastère Sainte-Catherine du Sinaï en 1844 et 1859, aujourd'hui partagé entre Londres, Leipzig et le Sinaï) contient la Bible grecque complète et le Nouveau Testament entier, plus l'épître de Barnabé et une partie du Pasteur d'Hermas. C'est le plus complet des grands codex.[48][49]
Le Codex Alexandrinus (Ve siècle, offert en 1627 au roi d'Angleterre par le patriarche Cyrille Lucar, conservé à la British Library) transmet l'Ancien Testament grec avec les Odes et les Psaumes de Salomon en appendice. Son texte des livres poétiques est souvent supérieur aux deux autres.[50][51]
« Le Codex Vaticanus est le plus important de tous les manuscrits de la Bible grecque : par son ancienneté, par l'excellence de son texte, par le soin de sa copie, il tient le premier rang. » — F. G. Kenyon, La Bible et les manuscrits anciens, édition anglaise 1940 (traduction française)[52]
Ces codex sont des livres chrétiens : ils contiennent l'Ancien et le Nouveau Testament ensemble, avec les divisions en chapitres et les signes de lecture liturgique. Ils montrent que, pour l'Église du IVe siècle, la Septante est l'Ancien Testament, reliée au Nouveau dans le même volume.[53]
Origène et les Hexaples : la première édition critique
Au IIIe siècle, le savant alexandrin Origène (vers 185-253) constate que les copies grecques divergent entre elles et avec l'hébreu de son temps. Pour y remédier, il compose à Césarée les Hexaples (« les six colonnes »), une synopse géante où chaque verset apparaît sur six colonnes parallèles : l'hébreu en caractères hébreux, l'hébreu translittéré en grec, puis les versions d'Aquila, de Symmaque, de la Septante et de Théodotion.[54] Pour signaler les écarts, il emprunte aux grammairiens d'Alexandrie des signes critiques : l'obèle marque les passages présents dans la Septante mais absents de l'hébreu, l'astérisque ceux qu'il ajoute depuis Théodotion pour compléter la Septante.[55][56]
L'œuvre, qui remplissait une cinquantaine de volumes, est perdue, sauf des fragments (dont le Codex Sarravianus pour le Pentateuque et des portions des Psaumes). Mais son influence est immense : c'est par la recension origénienne, dite hexaplaire, que la Septante s'est diffusée en Palestine et en Syrie, et c'est elle que traduisent les versions syriaque hexaplaire, copte et arménienne.[57][58]
Les révisions juives et les recensions chrétiennes
Après la rupture entre la Synagogue et l'Église, des savants juifs produisent des traductions grecques plus littérales, alignées sur le texte hébreu consonantique qui se fixe alors. Aquila (vers 130 ap. J.-C.), prosélyte, traduit mot à mot avec une rigidité extrême ; Symmaque (vers 200) offre un grec élégant et fidèle au sens ; Théodotion (vers 180, peut-être ébionite) révise la Septante elle-même en la rapprochant de l'hébreu.[59][60]
Du côté chrétien, deux recensions régionales s'imposent : celle de Lucien d'Antioche (martyr en 312) pour Antioche et Constantinople, ancêtre du texte majoritaire des manuscrits byzantins ; et celle d'Hésychius pour Alexandrie et l'Égypte. Saint Jérôme les mentionne toutes deux dans sa préface aux Chroniques, preuve de leur diffusion à la fin du IVe siècle.[61][62]
| Témoin ou travail | Date reçue | Nature et intérêt |
|---|---|---|
| Papyrus Rylands 458 (Deutéronome) | IIe siècle av. J.-C. | Le plus ancien fragment : la Septante se copiait en Égypte un siècle après sa naissance |
| Papyrus Fouad 266 (Deutéronome) | Ier siècle av. J.-C. | Grec avec le Tétragramme en hébreu : piété juive des copistes |
| Fragments grecs de Qumrân (4Q119-122, grotte 7) | Ier siècle av. J.-C. | La Bible grecque circulait en Judée avant le Christ |
| Philon d'Alexandrie (citations) | Ier siècle ap. J.-C. | Témoin indirect massif : il commente la Bible uniquement en grec |
| Aquila, Symmaque, Théodotion | IIe siècle ap. J.-C. | Révisions juives : elles supposent une Septante déjà ancienne et répandue |
| Hexaples d'Origène | Première moitié du IIIe siècle | Première édition critique ; signes (obèle, astérisque) pour comparer grec et hébreu |
| Codex Vaticanus et Sinaiticus | IVe siècle | Bibles grecques chrétiennes complètes : Ancien et Nouveau Testament reliés ensemble |
| Codex Alexandrinus | Ve siècle | Témoin majeur, excellent pour les livres poétiques |
La Septante, Bible des apôtres et des Pères
Le Nouveau Testament cite la Bible grecque
Voici le fait central, celui qui fonde la vénération de l'Église pour la Septante : les auteurs du Nouveau Testament citent l'Ancien Testament le plus souvent d'après le grec, et non d'après l'hébreu. Sur environ trois cents citations explicites de l'Ancien Testament dans le Nouveau, la grande majorité suit la Septante, parfois au mot près, jusque dans ses différences avec le texte hébreu.[63][64]
Quelques exemples parlent d'eux-mêmes. Quand Matthieu rapporte la naissance virginale (Mt 1, 23), il cite Isaïe 7, 14 dans la forme grecque (parthenos, « vierge »), là où l'hébreu porte almah (« jeune fille ») : c'est la Septante qui porte la lecture messianique entrée dans le Symbole (« né de la Vierge Marie »).[65][66] Quand l'épître aux Hébreux (He 10, 5) cite le Psaume 39 (« tu m'as formé un corps »), elle suit la Septante contre l'hébreu (« tu m'as creusé des oreilles ») : l'argument théologique sur l'offrande du Corps du Christ repose sur le texte grec.[67] Quand Philippe rejoint l'eunuque éthiopien sur la route de Gaza (Ac 8, 26-39), celui-ci lit Isaïe 53 dans un rouleau grec, et c'est à partir de cette version que Philippe lui annonce Jésus.[68]
« L'eunuque lisait le prophète Isaïe... Or le passage de l'Écriture qu'il lisait était celui-ci : Comme une brebis, il fut conduit à l'abattoir... Philippe prit la parole et, à partir de ce texte de l'Écriture, il lui annonça la Bonne Nouvelle de Jésus. » — Actes des Apôtres, 8, 30-35[69]
La conclusion s'impose : Dieu a voulu que l'Évangile soit prêché avec une Bible en grec. Si la Septante n'était qu'une traduction fautive et méprisable, il faudrait admettre que le Saint-Esprit a fait reposer la prédication apostolique sur un texte corrompu. La foi catholique tient l'inverse : la Providence a préparé dans la Septante l'instrument de la prédication aux nations.[70][71]
Des lectures qui annoncent le Christ
La Septante ne se contente pas de traduire : en plusieurs passages célèbres, sa formulation rend l'annonce du Christ plus lumineuse que la lettre hébraïque seule. Les Pères y ont vu la marque de l'Esprit qui, à travers les traducteurs, préparait déjà l'Évangile.
Isaïe 7, 14 : la Vierge. L'hébreu dit : « voici que la jeune fille (almah) est enceinte ». La Septante traduit : « voici que la vierge (parthenos) concevra ». Saint Justin, dès le IIe siècle, fait de ce mot la pierre de touche du débat avec le judaïsme : les chrétiens lisent vierge, et Matthieu scelle cette lecture en l'appliquant à Marie.[72][73]
Psaume 95 (96), 10 : « du haut du bois ». La Septante ajoute trois mots absents de l'hébreu : « dites parmi les nations : le Seigneur a régné du haut du bois (apo xylou) ». Justin (Dialogue, 73) et Tertullien y voient l'annonce de la Croix : le règne du Seigneur s'exerce depuis le bois du gibet. Que ces trois mots soient une glose chrétienne ancienne ou une leçon juive primitive, ils montrent comment l'Église a lu sa Bible grecque : en y cherchant le Crucifié.[74][75]
Psaume 21 (22), 17 : « ils ont percé ». Là où l'hébreu massorétique porte une leçon difficile (« comme un lion, mes mains et mes pieds »), la Septante lit : « ils ont percé mes mains et mes pieds » (ôryxan). C'est le texte que la liturgie du Vendredi saint fait résonner : le psaume de la Passion, prié par le Christ en croix, décrit la crucifixion dans la version grecque.[76]
Habacuc 3 et Daniel 3 : les cantiques. Les hymnes chantées à l'office (cantique des trois enfants, prière d'Habacuc le vendredi) viennent de la Septante, y compris pour les parties absentes de l'hébreu. La prière chantante de l'Église est, littéralement, accordée au diapason grec.[77]
Justin, Irénée, Augustin : les Pères défendent la traduction grecque
Les Pères n'ont pas seulement utilisé la Septante : ils l'ont théologiquement défendue, parfois avec une ferveur qui surprend.
Saint Justin (vers 100-165), philosophe devenu apologiste, raconte dans sa Première Apologie (31) que Ptolémée fit traduire les livres des prophètes et que ces livres « sont encore maintenant chez les Égyptiens », invitant ses lecteurs païens à les vérifier. Dans son Dialogue avec Tryphon, il soutient que les traducteurs, inspirés, ont rendu fidèlement le sens messianique, et il accuse les docteurs juifs d'avoir retranché de leurs copies certains passages trop favorables au Christ.[78][79]
« Il est juste de croire que nos traducteurs ont été inspirés par Dieu, eux qui ont rendu certaines prophéties avec une clarté que l'hébreu laissait voilée, afin que les nations puissent reconnaître le Christ. » — Idée de saint Justin, Dialogue avec Tryphon, 68-72 (résumé fidèle, traduction française)[80]
Saint Irénée de Lyon (vers 130-202), dans Contre les hérésies (III, 21), affirme que Dieu a voulu que les Écritures soient traduites avant la venue du Christ, afin que les nations possèdent d'avance le trésor prophétique. Il rapporte le récit des soixante-douze traducteurs séparés dans leurs cellules et parvenant au même texte, et il y voit l'œuvre de l'Esprit Saint : « les Écritures ont été reconnues par tous comme venant de Dieu ».[81]
Saint Augustin (354-430), dans La Cité de Dieu (XVIII, 42-43), donne la défense la plus solennelle. Il raconte l'histoire des soixante-douze interprètes, enfermés chacun à part « pour éprouver leur fidélité », et s'émerveille de leur accord parfait : « comme si les traducteurs n'avaient été qu'un seul homme ». Il en conclut que l'Esprit Saint était en eux tous, et que cette traduction a reçu « une autorité non pas humaine, mais divine, pour le bien des nations qui croiraient un jour, comme nous les voyons croire aujourd'hui ».[82]
« Ils reçurent un don si merveilleux de Dieu, afin que l'autorité de ces Écritures fût recommandée non comme humaine, mais comme divine, pour le bien des nations qui devaient croire un jour, comme nous les voyons croire aujourd'hui. » — Saint Augustin, La Cité de Dieu, XVIII, 42 (traduction française ; original anglais en note)[83]
Augustin va jusqu'à tenir la Septante pour prophétique : là où elle diffère de l'hébreu, il faut croire que l'Esprit a voulu dire quelque chose aux nations par la bouche des traducteurs, comme il parlait par la bouche des prophètes. C'est le sommet de la vénération patristique, et il faudra saint Jérôme pour rappeler, en contrepoint, les droits de l'hébreu.[84][85]
La théologie de la Septante : Dieu parle aux nations
Une providence : l'Écriture rendue accessible avant le Christ
La lecture catholique de l'histoire de la Septante est d'abord une lecture de providence. Trois siècles avant l'Incarnation, sans qu'aucun homme l'ait planifié, trois préparations convergent : la langue grecque devient la langue commune des nations ; la diaspora juive réclame une Bible en grec ; des traducteurs fidèles accomplissent ce travail à Alexandrie. Quand le Christ naît, sa Bible existe déjà dans la langue de l'Empire, et les synagogues de la dispersion la lisent chaque sabbat.[86][87]
Saint Paul, prêchant dans les synagogues du monde grec (Ac 13, 15 ; 17, 2), lit donc une Écriture que son auditoire comprend. La mission paulinienne, qui porte l'Évangile « au Juif d'abord, puis au Grec » (Rm 1, 16), suppose à chaque étape la Bible grecque. Sans la Septante, l'évangélisation du monde aurait exigé de retraduire toute l'Écriture en pleine mission ; avec elle, les missionnaires trouvent les routes déjà tracées.[88][89]
Le sens spirituel préparé par le grec
Les Pères ont aussi remarqué que le grec de la Septante ouvre le sens spirituel de l'Écriture. En traduisant, les Septante choisissent parfois des mots chargés de résonances : kyrios (« Seigneur ») pour le Nom divin prépare la confession « Jésus est Seigneur » ; ekklèsia (« assemblée ») pour l'assemblée d'Israël prépare le nom de l'Église ; baptizô (plonger) employé au sens rituel prépare le vocabulaire du baptême ; christos (« oint ») pour le mashiah hébreu donne au Messie son nom grec, celui que porteront les chrétiens.[90][91]
« La Septante a créé le vocabulaire théologique du christianisme : sans elle, les apôtres auraient dû inventer en grec des mots pour dire l'alliance, la gloire, la sainteté, le salut. Elle leur a donné une langue déjà sainte. » — Thèse reçue des introductions catholiques à la Septante (voir les ouvrages cités en notes)[92][93]
C'est pourquoi l'article sur l'interprétation catholique de la Bible renvoie ici : on ne comprend la lecture des Pères (allégorie, typologie, accomplissement) qu'en sachant quel texte ils lisaient. Leurs audaces exégétiques s'enracinent presque toujours dans une particularité du grec.[94]
La Septante dans la prière de l'Église
Les psaumes et les cantiques chantés en grec
La Septante vit encore aujourd'hui chaque fois que l'Église prie en grec : les Églises orthodoxes chantent le psautier de la Septante, et leurs lectionnaires suivent sa numérotation (le Psaume 50 du Miserere, numéroté 51 en hébreu, en est l'exemple le plus connu).[95] Du côté catholique latin, la marque reste visible : les cantiques de l'office (Benedictus, Magnificat, Nunc dimittis) sont structurés sur le grec de Luc, lui-même nourri de la Septante ; et les antiennes du temps de l'Avent citent Isaïe dans des formulations venues du grec.[96]
Le fidèle qui prie les psaumes en français ignore souvent qu'il prie, à travers le latin ou la traduction moderne, un texte dont la forme chantante vient d'Alexandrie. Le « Seigneur est mon berger » du Psaume 22 (23), le « De profundis » du Psaume 129 (130), le « Miserere » : ces prières ont consolé les chrétiens dans la forme que la Septante leur a donnée, avant même que l'Église ne naisse.[97]
De la Septante à la Vulgate : saint Jérôme et l'Hebraica veritas
Au IVe siècle, un moine de Bethléem change la donne : saint Jérôme (vers 347-419), constatant les divergences entre les copies latines (traduites du grec) et l'hébreu, entreprend de retradure l'Ancien Testament depuis l'hébreu (Hebraica veritas, « la vérité hébraïque »). Ses préfaces martèlent le principe : pour l'Ancien Testament, l'hébreu est la source ; le grec, même vénérable, reste une traduction.[98]
Cette décision provoque un débat célèbre avec saint Augustin, qui s'inquiète : les fidèles sont habitués à la version grecque, et changer le texte trouble les Églises. Augustin raconte même qu'en Afrique, la lecture d'une nouvelle traduction de Jonas (4, 6) provoqua un tumulte parmi le peuple (Lettre 71). Jérôme tient bon : il faut revenir à la source hébraïque, tout en reconnaissant l'autorité de la Septante là où elle porte le sens du Christ.[99][100]
« Que les Églises lisent ce qu'elles veulent, pourvu qu'elles lisent : moi, je traduis l'hébreu, afin que le lecteur sache ce que dit la vérité hébraïque, sans pour autant condamner la version des Septante, que les apôtres eux-mêmes ont suivie. » — Idée directrice de saint Jérôme, Préfaces aux livres bibliques (résumé fidèle, traduction française)[101]
L'Église a gardé les deux : la Vulgate de Jérôme, traduite de l'hébreu, devient la Bible officielle latine (authentique au sens juridique, déclarée telle à Trente) ; mais la liturgie, les Pères et le Nouveau Testament gardent à la Septante sa place d'honneur. Le magistère moderne confirme l'équilibre : l'encyclique Divino afflante Spiritu de Pie XII (1943) ordonne de revenir aux textes originaux (hébreu, araméen, grec) tout en reconnaissant l'autorité et l'utilité des anciennes versions, dont la Septante au premier rang.[102][103]
Le cas de Daniel : quand l'Église lit Théodotion
Un cas particulier illustre la sagesse de l'Église : le livre de Daniel. La version de Daniel transmise dans la Septante ancienne s'écartait beaucoup de l'hébreu, au point que les Églises, dès le IIe siècle, lui ont préféré la révision de Théodotion, plus fidèle. Saint Jérôme l'atteste dans sa préface : « les Églises ne lisent pas Daniel selon les Septante, mais selon Théodotion ».[104] Et c'est cette forme (avec ses compléments grecs : Suzanne, Bel et le dragon, la prière d'Azarias) que la Vulgate puis nos Bibles ont conservée.[105]
Loin d'embarrasser la foi, ce fait la confirme : l'Église ne canonise pas aveuglément une version ; elle discerne, livre par livre, la forme la plus fidèle à la Parole inspirée, sous la conduite de l'Esprit. La Septante reste la matrice, mais le discernement ecclésial garde le dernier mot.[106]
Lire la Septante aujourd'hui
Les éditions : Rahlfs, Göttingen, traductions françaises
Lire la Septante aujourd'hui est plus facile que jamais. L'édition de référence reste celle d'Alfred Rahlfs (Septuaginta, Stuttgart, 1935, révisée par Robert Hanhart en 2006) : un texte établi à partir des grands codex, maniable en deux volumes, qui a servi de base à des générations d'étudiants.[107] L'édition critique majeure, la Septuaginta de Göttingen (Vandenhoeck et Ruprecht, entreprise en 1931 et toujours en cours), donne pour chaque livre l'apparat complet des variantes manuscrites : c'est l'outil des spécialistes.[108]
En français, plusieurs portes d'entrée existent selon le besoin (voir quelle Bible acheter) : la Bible de Jérusalem et la TOB signalent en notes les leçons propres à la Septante ; la collection La Bible d'Alexandrie (dirigée par Marguerite Harl, Cerf, à partir de 1986) traduit la Septante elle-même en français, livre par livre, avec des introductions qui font autorité ; et la traduction anglaise NETS (A New English Translation of the Septuagint, Oxford, 2007) rend le même service en anglais.[109][110] Le lecteur qui veut vérifier par lui-même les exemples cités dans cet article (Is 7, 14 ; Ps 95, 10 ; Ps 21, 17) peut donc le faire sans connaître le grec.[111]
Pourquoi lire la Septante quand on a déjà la Bible ?
Parce que lire la Septante, c'est lire la Bible des apôtres dans sa langue. Trois fruits sont promis au lecteur persévérant. D'abord, il comprend mieux le Nouveau Testament : les citations, les allusions, le vocabulaire (alliance, gloire, sainteté, salut) s'éclairent quand on connaît leur source grecque. Ensuite, il entre dans la prière des Pères : leurs homélies sur les Psaumes, leurs commentaires d'Isaïe, leurs catéchèses supposent ce texte. Enfin, il goûte la continuité de la Révélation : le même Esprit qui inspirait les prophètes en hébreu préparait déjà, en grec, les mots de l'Évangile.[112][113]
Ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites
Comme l'exige l'honnêteté, il faut exposer ici ce qu'une partie de l'exégèse contemporaine propose d'autre, puis montrer pourquoi les datations et la réception traditionnelles restent défendables. Cette section ne donne pas le dernier mot au scepticisme : elle l'écoute, puis elle répond.
La Lettre d'Aristée relue comme récit de fondation
Une partie des historiens contemporains lit la Lettre d'Aristée non comme un reportage, mais comme un récit de fondation (charter myth) : un écrit apologétique destiné à légitimer la Bible grecque aux yeux des juifs de Judée et à flatter l'orgueil d'Alexandrie. Sylvie Honigman (The Septuagint and Homeric Scholarship in Alexandria, Routledge, 2003) soutient que le banquet, les questions de sagesse et l'unanimité des traducteurs relèvent d'un genre littéraire hellénistique, celui des récits de traduction savante, et non d'un procès-verbal.[114]
Ce que cette lecture établit réellement : le merveilleux du récit (cellules séparées, accord parfait, 72 jours) appartient au genre de l'éloge, et personne n'est tenu de le prendre au pied de la lettre. Ce qu'elle n'établit pas : que la traduction serait tardive ou inventée. Honigman elle-même place son analyse sous les Ptolémées et ne conteste ni le milieu alexandrin ni la datation haute du Pentateuque. Autrement dit, la critique littéraire corrige le décor, pas le cadre : Alexandrie, IIIe siècle, Pentateuque d'abord.[115][116]
Un texte pluriel plutôt qu'une traduction unique
La critique textuelle moderne (Emanuel Tov, Textual Criticism of the Hebrew Bible, Fortress, 3e édition 2012) insiste sur un fait réel : il n'a jamais existé un texte hébreu unique ni une Septante unique. Qumrân a révélé plusieurs formes hébraïques coexistantes (proto-massorétique, samaritanisante, non alignée), et la Septante reflète parfois une base hébraïque différente de celle qui deviendra le texte massorétique (Jérémie et Josué abrégés, Samuel avec des leçons anciennes confirmées par le rouleau 4QSam).[117][118]
Là encore, il faut mesurer la portée. Que la Septante traduise parfois une forme hébraïque ancienne perdue depuis ne prouve pas qu'elle invente : cela prouve qu'elle témoigne. Quand le rouleau 4QSam de Qumrân confirme une leçon de la Septante contre le texte massorétique (par exemple en 1 Samuel), c'est la fidélité du traducteur grec qui est démontrée, non sa fantaisie.[119] La pluralité des textes anciens rend la tâche du critique plus délicate, mais elle renforce le statut de la Septante comme témoin indépendant et précoce, antérieur de plusieurs siècles à nos manuscrits hébreux médiévaux.[120]
Pourquoi la datation et la réception traditionnelles restent défendables
Rassemblons les pièces du dossier traditionnel, que deux siècles de critique n'ont pas entamées.
Le Pentateuque au IIIe siècle. La langue des papyrus ptolémaïques, le témoignage convergent de la Lettre d'Aristée, de Philon et de Josèphe, et le fragment Rylands 458 (IIe siècle av. J.-C.) forment un faisceau : pour reculer la traduction au Ier siècle ou plus tard, il faudrait supposer une langue artificiellement archaïsante, une conspiration de faux témoignages et un papyrus miraculeusement précoce. Aucune de ces suppositions n'est économique.[121][122][123]
L'achèvement avant l'ère chrétienne. Le prologue du Siracide (132 av. J.-C.) atteste la Loi, les Prophètes et « les autres livres » déjà en grec ; les fragments de Qumrân montrent la Bible grecque en usage en Judée au Ier siècle av. J.-C. ; Philon, vers 40 ap. J.-C., la commente comme un texte reçu depuis longtemps, avec sa fête annuelle à Pharos. La chaîne est continue : aucun chaînon manquant n'oblige à inventer une création chrétienne tardive.[124][125][126]
La réception ecclésiale comme critère. Enfin, et c'est le point décisif pour le catholique, la Septante n'est pas seulement un objet d'étude : c'est une Écriture reçue. Les apôtres l'ont citée, les Pères l'ont vénérée, les conciles ont canonisé les livres qu'elle transmettait, la liturgie la chante encore. Quand une partie de l'exégèse contemporaine propose de voir dans la Septante une simple traduction parmi d'autres, le catholique répond avec Augustin : Dieu a donné à cette traduction, pour le bien des nations, une autorité qui dépasse celle d'une traduction ordinaire.[127][128]
« L'Église a toujours vénéré les divines Écritures comme elle vénère le Corps même du Seigneur... Les livres de l'Ancien Testament, reçus dans l'Église, nous dévoilent la pédagogie divine et gardent une valeur impérissable. » — Concile Vatican II, constitution Dei Verbum, 21 et 14 (extraits fidèles)[129]
Pour aller plus loin
Le lecteur qui veut approfondir trouvera dans les articles voisins la suite naturelle de sa lecture : la formation de la Bible pour le canon, les manuscrits de Qumrân pour les témoins hébreux, les sept livres deutérocanoniques pour le contenu propre, l'interprétation catholique et le sens spirituel pour la lecture des Pères, et nos conseils pour lire la Bible en catholique et choisir une Bible. La Vulgate, sœur latine de la Septante, fera l'objet d'un article dédié : on ne l'anticipe pas ici.
Que le lecteur retienne l'essentiel : trois siècles avant Bethléem, à Alexandrie, des juifs fidèles ont mis l'Écriture en grec pour que leurs enfants ne la perdent pas. Sans le savoir, ils préparaient la Bible des nations. Quand l'ange annoncera aux bergers « un Sauveur, qui est Christ Seigneur » (Lc 2, 11), les mots grecs de l'annonce existeront déjà, polis par deux siècles de lecture. La Septante est la preuve, écrite sur papyrus et parchemin, que Dieu prépare ses chemins longtemps d'avance.
Notes et références
La Lettre d'Aristée à Philocrate, écrit juif d'Alexandrie, IIe siècle av. J.-C. Édition critique de référence : André Pelletier, Sources Chrétiennes 89, Cerf, Paris, 1962. Récit des 72 traducteurs, de Ptolémée II Philadelphe, de Démétrios de Phalère, de l'île de Pharos et des 72 jours.
1 5 18 19 21 27 116 121Gilles Dorival, article « Septante » et travaux sur la Bible grecque ; voir aussi Gilles Dorival, Marguerite Harl, Olivier Munnich, La Bible grecque des Septante : du judaïsme hellénistique au christianisme ancien, Cerf, Paris, 1988. Histoire, langue et réception de la Septante.
2 9 28 30 32 35 57 62 92 123Henry Barclay Swete, An Introduction to the Old Testament in Greek, Cambridge University Press, 1900 (rééditions 1902, 1914). Manuel classique : origine, contenu, manuscrits, versions.
3 7 29 34 58 59 105Karen H. Jobes, Moisés Silva, Invitation to the Septuagint, Baker Academic, Grand Rapids, 2000 (2e édition 2015). Introduction moderne : histoire, langue, usage dans le Nouveau Testament.
4 33 64 93Évangile selon saint Luc, 10, 1 : l'envoi des soixante-dix (ou soixante-douze selon les manuscrits). Traduction liturgique AELF.
6Philon d'Alexandrie, Contre Flaccus, 43 : les juifs d'Alexandrie occupent deux des cinq quartiers de la ville. Édition : De Flacco, texte établi et traduit par André Pelletier, Cerf, Paris.
8 26Joseph Mélèze-Modrzejewski, Les Juifs d'Égypte, de Ramsès II à Hadrien, PUF, Paris, 1992 (réédition Fayard, 2000). Histoire de la communauté juive d'Alexandrie sous les Ptolémées.
10 25Saint Augustin, La Cité de Dieu, XVIII, 42-43 : récit des 72 interprètes, accord merveilleux, autorité divine de la traduction pour le bien des nations. Traduction anglaise NPNF Series I, vol. 2 (Marcus Dods) : « They received so wonderful a gift of God, in order that the authority of these Scriptures might be commended not as human but divine, for the benefit of the nations who should at some time believe, as we now see them doing. »
11 70 82 83 84 87 127Eusèbe de Césarée, Démonstration évangélique : la traduction grecque comme préparation providentielle de l'Évangile aux nations. Édition Sources Chrétiennes 206, 215, Cerf, Paris, 1975-1976.
12 86Concile de Trente, session IV, décret sur les Écritures canoniques, 8 avril 1546 : liste des livres saints, dont les deutérocanoniques, et authenticité de la Vulgate. Denzinger-Hünermann 1501-1505.
13 37 103Concile Vatican II, constitution dogmatique Dei Verbum, 18 novembre 1965, 14-16 (valeur permanente de l'Ancien Testament) et 21-22 (vénération des Écritures, traductions). Texte sur vatican.va.
14 112 128 129Article Ignispedia « Pourquoi les catholiques ont-ils sept livres de plus ? » (slug : pourquoi-les-catholiques-ont-ils-sept-livres-de-plus) : dossier détaillé des deutérocanoniques.
15E. C. Mozley, cité dans les introductions classiques : la majorité des quelque 300 citations vétérotestamentaires du Nouveau Testament suit la Septante. Voir aussi Jobes-Silva, Invitation to the Septuagint, chapitre sur le Nouveau Testament.
16 63 89Saint Justin, Dialogue avec Tryphon, 68-73 : débat sur Isaïe 7, 14 (parthenos), le Psaume 95, 10 (apo xylou), accusations de retranchements. Édition : Dialogue avec Tryphon, texte critique et traduction par Philippe Bobichon, Fribourg, Academic Press, 2003.
17 66 72 74 79 80Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, XII, 2 (paragraphes 11-118) : reprise du récit d'Aristée, Ptolémée II, Éléazar, les 72 anciens. Édition Loeb Classical Library, vol. 7.
20 23Philon d'Alexandrie, De vita Mosis, II, 25-44 : les traducteurs inspirés « prophétisant » à l'unisson, fête annuelle commémorative sur l'île de Pharos. Édition : De vita Mosis, Sources Chrétiennes (Cerf).
22 126Talmud de Babylone, traité Megillah 9a-b : les Sages racontent la traduction des 72 anciens sous Ptolémée, avec les modifications qu'ils introduisirent d'un commun accord pour éviter les malentendus.
24Prologue du Siracide : le petit-fils, venu en Égypte en 132 av. J.-C. (38e année d'Évergète), traduit son grand-père et mentionne « la Loi, les Prophètes et les autres livres » déjà traduits. Texte en tête du livre du Siracide dans toutes les Bibles.
31 124Article Ignispedia « La Bible » (slug : bible) : présentation générale, dont l'ordre des livres hérité de la Septante.
36Fragments araméens et hébreux de Tobie à Qumrân (4Q196-200) : confirmation de l'original sémitique. Édition : Discoveries in the Judaean Desert XIX, Oxford, 1995.
38Yigaël Yadin, fouilles de Massada : rouleau hébreu du Siracide confirmant l'original hébreu du livre. Voir les publications de l'Hebrew University, 1965.
39Sur la Sagesse de Salomon composée en grec à Alexandrie : introductions de la Bible de Jérusalem et de la TOB au livre de la Sagesse.
40Papyrus Rylands 458 (Rahlfs 957) : fragment du Deutéronome en grec, Égypte, IIe siècle av. J.-C. Conservé à la John Rylands Library, Manchester.
41 122Papyrus Fouad 266 (Rahlfs 847-848) : Deutéronome en grec, Ier siècle av. J.-C., avec le Tétragramme en caractères hébreux. Société égyptienne des papyrus, Le Caire.
42Patrick W. Skehan, publications des fragments grecs de Qumrân (4Q119-122) : The Qumran Manuscripts and Textual Criticism, Congress Volume, Leyde, 1959 ; Discoveries in the Judaean Desert IX.
43 125Article Ignispedia « Les manuscrits de Qumrân » (slug : les-manuscrits-de-qumran) : présentation des grottes, des fragments grecs et de leur portée.
44 118Emanuel Tov, Textual Criticism of the Hebrew Bible, Fortress Press, Minneapolis, 3e édition 2012 : pluralité des textes anciens, apport de la Septante et de Qumrân.
45 117 119Bruce M. Metzger, The Text of the New Testament (pour la méthode) et Bruce M. Metzger, Bart D. Ehrman ; sur l'Ancien Testament grec : Swete, Introduction, et les introductions de Rahlfs. Les grands codex : Vaticanus (IVe s.), Sinaiticus (IVe s.), Alexandrinus (Ve s.).
46 48 50 53 120Codex Vaticanus (B, 03) : Bible grecque du IVe siècle, Bibliothèque apostolique vaticane, Vat. gr. 1209. Édition en fac-similé : Istituto Poligrafico, Cité du Vatican.
47Codex Sinaiticus (S, 01) : IVe siècle, découvert par Constantin von Tischendorf au Sinaï (1844, 1859) ; conservé à Londres, Leipzig et Sainte-Catherine. Édition : Codex Sinaiticus en fac-similé, British Library.
49Codex Alexandrinus (A, 02) : Ve siècle, offert en 1627 par Cyrille Lucar à Charles Ier ; British Library, Royal MS 1 D. V-VIII.
51Frederic G. Kenyon, Our Bible and the Ancient Manuscripts, Eyre and Spottiswoode, Londres, 1895 (5e édition 1940, The Bible and Archaeology) : primauté du Codex Vaticanus parmi les manuscrits grecs.
52Origène, Hexaples (première moitié du IIIe siècle, Césarée) : six colonnes (hébreu, hébreu translittéré, Aquila, Symmaque, Septante, Théodotion), obèles et astérisques. Fragments édités par Frederick Field, Origenis Hexaplorum quae supersunt, Oxford, 1875.
54 55Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI : vie et travaux d'Origène à Césarée, dont les Hexaples. Édition Sources Chrétiennes 41, 55, 73, Cerf.
56Sur Aquila, Symmaque et Théodotion : notices dans Swete, Introduction, et Dorival-Harl-Munnich, La Bible grecque des Septante, Cerf, 1988.
60Saint Jérôme, Préface aux Chroniques (Prologus Galeatus) : mention des recensions de Lucien d'Antioche et d'Hésychius en circulation de son temps. Édition : Préfaces aux livres de la Bible, sous la direction d'Aline Canellis, Cerf (Sources Chrétiennes, à paraître) ; texte latin dans la Vulgate de Weber-Gryson.
61Évangile selon saint Matthieu, 1, 23 citant Isaïe 7, 14 : « Voici que la vierge concevra ». Traduction liturgique AELF.
65 73Épître aux Hébreux, 10, 5 citant le Psaume 39, 7 selon la Septante : « tu m'as formé un corps ». Traduction liturgique AELF.
67Actes des Apôtres, 8, 30-35 : Philippe et l'eunuque lisant Isaïe. Traduction liturgique AELF.
68 69Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 21, 1-4 : les 72 traducteurs séparés parviennent au même texte ; les Écritures reconnues comme venant de Dieu. Édition Sources Chrétiennes 211, Cerf, Paris, 1974.
71 81Tertullien, Contre les juifs (Adversus Judaeos) : usage du Psaume 95, 10 apo xylou et des lectures grecques messianiques. Édition Sources Chrétiennes 456, Cerf, 1999.
75Psaume 21 (22), 17 selon la Septante : « ils ont percé mes mains et mes pieds » ; repris dans la liturgie du Vendredi saint (improperia, office de la Passion).
76Cantiques de l'office divin : cantique des trois enfants (Dan 3 grec) le dimanche, prière d'Habacuc (Ha 3) le vendredi ; Liturgia Horarum, Cerf / Desclée.
77 96Saint Justin, Première Apologie, 31 : Ptolémée fait traduire les prophètes ; ces livres « sont encore chez les Égyptiens ». Édition : Apologies, introduction et traduction par Charles Munier, Cerf, Paris, 2006.
78Correspondance Jérôme-Augustin sur la traduction : Lettres 28, 71, 82 d'Augustin ; réponses de Jérôme. Édition : Correspondance, Les Belles Lettres, Paris.
85 99Épître aux Romains, 1, 16 : « au Juif d'abord, puis au Grec ». Traduction liturgique AELF.
88Sur le vocabulaire théologique créé par la Septante (kyrios, ekklèsia, baptizô, christos, doxa, diathèkè) : Dorival-Harl-Munnich, La Bible grecque des Septante, Cerf, 1988 ; Jobes-Silva, Invitation, chapitre lexical.
90Article Ignispedia « L'interprétation catholique de la Bible » (slug : linterpretation-catholique-de-la-bible) : typologie, accomplissement, lecture des Pères.
91 94Psautier grec en usage dans les Églises orthodoxes : numérotation de la Septante (Ps 50 = Miserere). Édition : Septuaginta, Psalmi, Rahlfs-Hanhart, Deutsche Bibelgesellschaft, Stuttgart, 2006.
95 97Saint Jérôme, Préfaces aux livres de la Bible (Prologus Galeatus et préfaces à chaque livre) : principe de l'Hebraica veritas. Texte latin : Biblia Sacra Vulgata, éd. Weber-Gryson, Deutsche Bibelgesellschaft ; traduction et notes : séminaire d'Aline Canellis (Sources Chrétiennes).
98 101Saint Augustin, Lettre 71 à saint Jérôme : le tumulte d'Oea après la nouvelle traduction de Jonas 4, 6. Édition : Lettres, Bibliothèque augustinienne.
100Pie XII, encyclique Divino afflante Spiritu, 30 septembre 1943 : retour aux textes originaux, usage critique des anciennes versions. Texte sur vatican.va.
102 113Saint Jérôme, Préface à Daniel : « les Églises ne lisent pas Daniel selon les Septante, mais selon Théodotion » (Danielem propheta iuxta LXX interpretes ecclesiae non legunt, utentes Theodotionis editione). Texte latin : Vulgate de Weber-Gryson.
104Concile Vatican II, Dei Verbum, 10 (Tradition et Écriture) : le Magistère au service de la Parole. Texte sur vatican.va.
106Alfred Rahlfs, Septuaginta, Württembergische Bibelanstalt, Stuttgart, 1935 ; révision Robert Hanhart, Deutsche Bibelgesellschaft, 2006. Édition manuelle de référence.
107Septuaginta : Vetus Testamentum Graecum, Akademie der Wissenschaften zu Göttingen, Vandenhoeck et Ruprecht, Göttingen, depuis 1931 (édition critique majeure, en cours).
108La Bible d'Alexandrie, collection dirigée par Marguerite Harl, Cerf, Paris, depuis 1986 : traduction française de la Septante, livre par livre, avec introductions.
109A New English Translation of the Septuagint (NETS), dir. Albert Pietersma, Benjamin G. Wright, Oxford University Press, 2007 : traduction anglaise de la Septante.
110Article Ignispedia « Comment lire la Bible catholiquement ? » (slug : comment-lire-la-bible-catholiquement) : méthode de lecture, notes et traductions.
111Sylvie Honigman, The Septuagint and Homeric Scholarship in Alexandria, Routledge, Londres, 2003 : la Lettre d'Aristée comme récit de fondation hellénistique ; le cadre ptolémaïque n'est pas contesté.
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