Les manuscrits de la Bible sont les copies manuscrites de l'Écriture Sainte réalisées à la main pendant les quatorze siècles qui séparent les apôtres de l'imprimerie. Aucun original n'a survécu : ni le rouleau d'Isaïe tenu par Jésus à la synagogue de Nazareth (Lc 4, 17), ni une seule lettre de saint Paul telle qu'elle est sortie de la main de son secrétaire. Et pourtant le dossier est immense : plus de 5 800 manuscrits grecs du Nouveau Testament, des milliers de manuscrits hébreux et latins, des versions en syriaque, en copte, en arménien, en slavon — aucun livre de l'Antiquité n'est attesté de façon comparable[1].
Leur étude porte un nom savant, la critique textuelle : comparer les copies, repérer les fautes de scribes, remonter au texte primitif. Loin d'être une menace pour la foi, ce travail est encouragé par l'Église elle-même : Pie XII y voyait un devoir des exégètes, et Vatican II rappelle que Dieu a confié sa Parole à des hommes qui écrivaient « en vrais auteurs »[2].
Pour un lecteur catholique, ces manuscrits racontent une double histoire : celle d'une fidélité humaine extraordinaire — des générations de scribes juifs puis de moines chrétiens recopiant chaque lettre avec crainte et tremblement — et celle d'une providence : c'est ce texte, transmis par ces copies, que l'Église lit chaque jour à la messe. Cet article présente les supports, les grands témoins hébreux, les papyrus et codex grecs, les versions anciennes, le passage à l'imprimé, la méthode des savants, puis le débat historico-critique et ses limites. Pour le panorama d'ensemble de l'Écriture, voir La Bible ; pour la formation du canon, voir Comment la Bible a-t-elle été formée ?
Une Écriture reçue, copiée et gardée
Ce que l'Église affirme du texte transmis
La foi catholique tient trois choses ensemble. D'abord, Dieu est l'auteur de l'Écriture : « les livres de l'Écriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu a voulu consigner dans les Lettres sacrées pour notre salut »[3]. Ensuite, les hommes qui ont écrit restent de vrais auteurs, avec leur langue, leur style, leurs destinataires : l'inspiration ne dicte pas comme à un secrétaire, elle éclaire un écrivain libre[4]. Enfin, cette Parole nous parvient par une transmission humaine, faite de copies et de recopies, que l'Église a gardée comme un trésor.
« Méconnaître les Écritures, c'est méconnaître le Christ. » — Saint Jérôme, Commentaire sur Isaïe, prologue, cité dans le Catéchisme de l'Église catholique, § 133[5]
Pie XII, dans l'encyclique Divino Afflante Spiritu (30 septembre 1943), demande explicitement aux exégètes catholiques de remonter aux textes originaux et d'en établir la lettre par la critique textuelle, avec « une connaissance approfondie des langues orientales anciennes et la science de la critique »[6]. Cinquante ans après Providentissimus Deus de Léon XIII (18 novembre 1893), qui défendait l'inerrance contre le rationalisme, l'Église confirme donc deux choses à la fois : le texte est sans erreur, et il faut travailler scientifiquement à l'établir. Il n'y a aucune contradiction entre les deux.
Pourquoi les originaux ont disparu
Aucun autographe — le manuscrit sorti de la main de l'auteur ou de son secrétaire — n'est conservé, ni pour la Bible ni pour aucun livre de l'Antiquité (ni Platon, ni César, ni Tacite). Trois raisons l'expliquent simplement. Les supports étaient fragiles : le papyrus moisit sous l'humidité et se consume au feu. Les textes servaient : on lisait les rouleaux jusqu'à l'usure, puis on les rangeait dans une genizah (dépôt) ou on les remplaçait. Et nul ne conservait un brouillon quand la copie liturgique faisait autorité : ce qui comptait, c'était le texte lu à la synagogue puis à l'assemblée chrétienne, pas la relique du premier jet[7].
Autrement dit, l'absence des originaux n'est pas un accident suspect : c'est le régime normal de toute l'Antiquité. La question n'est jamais « avons-nous l'original ? » — personne ne l'a — mais « les copies permettent-elles de retrouver le texte ? ». Pour la Bible, la réponse est la mieux documentée du monde antique.
La fidélité des scribes : une discipline sacrée
Chez les juifs, la copie de l'Écriture était entourée de règles minutieuses : comptage des lettres, vérification du milieu exact du rouleau, interdiction d'écrire de mémoire, destruction des copies fautives[8]. Les massorètes de Tibériade (VIIᵉ-Xᵉ siècles) ont poussé ce scrupule jusqu'à noter en marge chaque forme rare, chaque lettre suspendue, chaque anomalie — la massorah, littéralement « la garde », qui a donné son nom au texte massorétique[9]. Du côté chrétien, les moines copistes du Moyen Âge recopiaient la Bible en entier dans les scriptoria, corrigeaient sur plusieurs exemplaires et signaient parfois leurs colophons d'une prière. Cette discipline explique le résultat que les comparaisons modernes mesurent : un texte transmis avec une stabilité sans équivalent.
Sur quoi écrivait-on ? Les supports de la Parole
Avant de citer un manuscrit, il faut savoir sur quoi il est écrit : le support détermine ce qui pouvait survivre, et où.
Le papyrus : le papier du Nil
Le papyrus, fabriqué à partir de la moelle de la plante Cyperus papyrus, était le support courant de tout le bassin méditerranéen. Léger et bon marché, il craint l'humidité : c'est pourquoi les papyrus bibliques nous viennent presque tous d'Égypte, où le sable sec les a conservés[10]. On écrivait au calame (roseau taillé), à l'encre noire au charbon, avec la rubrique en rouge pour les titres. La quasi-totalité des plus anciens fragments du Nouveau Testament sont des papyri.
Le parchemin : la peau devenue livre
Le parchemin (peau de mouton, de chèvre ou de veau préparée) coûtait cher mais durait des siècles : c'est lui qui a porté les grandes Bibles. Le plus fin, le vélin (peau de veau, parfois mort-né), servait aux manuscrits de luxe comme le Codex Sinaiticus, dont on estime qu'il a exigé les peaux d'environ 360 animaux[11]. Le parchemin se grattait et se réutilisait : un manuscrit effacé puis réécrit s'appelle un palimpseste — c'est le cas du Codex Ephraemi, sous lequel Tischendorf a retrouvé la Bible grecque du Vᵉ siècle[12].
Du rouleau au codex : la révolution chrétienne
L'Antiquité lisait des rouleaux (volumen) que l'on déroulait horizontalement. Les chrétiens, dès le IIᵉ siècle, adoptent massivement le codex : des feuillets pliés, cousus et reliés comme nos livres[13]. Le plus ancien fragment du Nouveau Testament, le papyrus P52, est déjà un feuillet de codex, écrit recto-verso (Jn 18 au recto et au verso). Ce choix n'est pas anodin : le codex se feuillette, se transporte, rassemble plusieurs livres en un volume — idéal pour des missionnaires et des assemblées. La forme même de nos Bibles vient de là.
| Support | Matière | Époque d'usage biblique | Exemples célèbres |
|---|---|---|---|
| Ostracon | Tesson de poterie | Notes, exercices, courts passages | Exercices scolaires, bordereaux |
| Papyrus | Moelle de Cyperus papyrus | IIIᵉ s. av. J.-C. – VIIᵉ s. apr. J.-C. | Papyri P52, P66, P75 ; papyrus Nash |
| Parchemin | Peau traitée (mouton, chèvre) | Dès le IIᵉ s. ; domine après le IVᵉ s. | Vaticanus, Sinaiticus, Léningrad |
| Vélin | Peau de veau très fine | Manuscrits de luxe, IVᵉ-XVᵉ s. | Sinaiticus, Bibles enluminées |
| Papier | Chiffon puis pâte | À partir du XIIIᵉ s. en Occident | Manuscrits tardifs, incunables |
L'écriture elle-même aide à dater : les capitales sans espaces ni ponctuation (scriptio continua) et les noms sacrés abrégés (nomina sacra : Dieu, Seigneur, Jésus, Christ écrits en abrégé avec une barre supérieure) signent les copies chrétiennes anciennes[14].
L'Ancien Testament hébreu : les grands témoins
Le plafond du Xᵉ siècle… et ce qui le fit sauter
Jusqu'en 1947, les plus anciennes copies complètes de la Bible hébraïque dataient du Xᵉ siècle après Jésus-Christ : près de deux mille ans séparaient Moïse et les prophètes de leurs plus vieux témoins conservés. Les sceptiques en concluaient que le texte avait eu tout le loisir de se transformer. La suite leur a donné tort : chaque découverte — amulettes, papyrus, Qumrân — a confirmé la stabilité du texte massorétique, transmis par les scribes juifs avec une fidélité que les savants, croyants ou non, reconnaissent[15].
Ketef Hinnom : le plus vieux verset conservé (fin VIIᵉ s. av. J.-C.)
En 1979, l'archéologue Gabriel Barkay fouille des tombes du Premier Temple à Ketef Hinnom, au sud-ouest de Jérusalem : sous le sol d'une chambre funéraire, un dépôt scellé livre deux minuscules rouleaux d'argent enroulés, portés comme amulettes. Déroulés avec des années de patience, ils portent en paléo-hébreu la bénédiction sacerdotale : « Que le Seigneur te bénisse et te garde… » (Nb 6, 24-26)[16].
« Que le Seigneur te bénisse et te garde. Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage et t'accorde sa grâce. » — Bénédiction sacerdotale, Nb 6, 24-26, le plus ancien passage biblique attesté par l'archéologie[17]
Datées de la fin du VIIᵉ siècle av. J.-C., soit avant l'exil à Babylone, ces amulettes prouvent qu'au temps de Jérémie on bénissait déjà en Israël avec les mots mêmes de nos Bibles — quatre siècles et demi avant les manuscrits de Qumrân.
Le papyrus Nash et les fragments du désert de Juda
Le papyrus Nash, acquis en Égypte à la fin du XIXᵉ siècle et conservé à Cambridge, porte le Décalogue et le Shema Israël (Dt 6, 4) : daté d'environ 150-100 av. J.-C., il est resté longtemps le plus ancien témoin hébreu connu[18]. Autour de Qumrân, d'autres sites du désert de Juda (Murabba'at, Nahal Hever) ont livré des copies du IIᵉ siècle apr. J.-C., dont un rouleau des Petits Prophètes en grec : autant de jalons entre les amulettes et les grands codex médiévaux[19].
Qumrân : le contrôle inespéré (IIIᵉ s. av. J.-C. – Iᵉʳ s. apr. J.-C.)
En 1947, des bergers bédouins découvrent dans une grotte de Qumrân le Grand Rouleau d'Isaïe (1QIsaᵃ) : le livre d'Isaïe en entier, copié vers 125 av. J.-C., long de plus de sept mètres[20]. Comparé au texte massorétique, mille ans plus jeune, il s'accorde avec lui de façon stupéfiante : mêmes chapitres, mêmes versets, mêmes prophéties messianiques — dont le chant du Serviteur (Is 53), que les chrétiens lisent comme l'annonce du Christ souffrant. Les variantes existent (orthographe, quelques leçons), mais aucune ne change le sens de la foi d'Israël. Le dossier complet est exposé ici : Les manuscrits de Qumrân (mer Morte, 1947-1956).
Les massorètes : Léningrad (1008), Alep (vers 930), Caire (IXᵉ-Xᵉ s.)
Les massorètes de Tibériade, entre le VIIᵉ et le Xᵉ siècle, ont fixé le texte hébreu en y ajoutant voyelles, accents et notes marginales : c'est leur travail que nos Bibles traduisent encore. Trois codex dominent. Le codex de Léningrad (B19a), copié au Caire en 1008-1009 par le scribe Samuel ben Jacob sur un modèle de la famille de ben Asher, est la plus ancienne Bible hébraïque complète conservée ; il dort à la Bibliothèque nationale de Russie, à Saint-Pétersbourg, et sert de base à la Biblia Hebraica Stuttgartensia, l'édition de travail des savants[21]. Le codex d'Alep, copié à Tibériade vers 930 et vocalisé — selon sa tradition — par Aaron ben Moshe ben Asher lui-même, était tenu pour le plus exact : Maïmonide le louait comme modèle ; amputé d'une partie de la Torah lors des émeutes d'Alep en 1947, il est conservé au Sanctuaire du Livre, à Jérusalem[22]. Le codex du Caire (livre des Prophètes), dont le colophon annonce 895 — date discutée par les spécialistes — complète le trio[23]. En 2023, le codex Sassoon (vers 900), Bible hébraïque presque complète, s'est vendu 38,1 millions de dollars : signe que ces témoins restent des trésors mondiaux[24].
| Témoin hébreu | Date | Contenu | Lieu actuel |
|---|---|---|---|
| Amulettes de Ketef Hinnom | Fin VIIᵉ s. av. J.-C. | Bénédiction sacerdotale (Nb 6) | Musée d'Israël, Jérusalem |
| Papyrus Nash | Vers 150-100 av. J.-C. | Décalogue, Shema | Cambridge University Library |
| Grand Rouleau d'Isaïe (1QIsaᵃ) | Vers 125 av. J.-C. | Isaïe complet | Sanctuaire du Livre, Jérusalem |
| Codex du Caire | IXᵉ-Xᵉ s. (colophon : 895) | Prophètes | Univ. hébraïque, Jérusalem |
| Codex d'Alep | Vers 930 (partiel) | Bible hébraïque amputée | Sanctuaire du Livre, Jérusalem |
| Codex Sassoon 1053 | Vers 900 | Bible presque complète | Tel Aviv (musée ANU) |
| Codex de Léningrad B19a | 1008-1009 (complet) | Bible hébraïque entière | Bibl. nationale de Russie |
Le Pentateuque samaritain : un témoin indépendant
La communauté samaritaine, séparée du judaïsme hiérosolymitain, a transmis son propre Pentateuque en écriture paléo-hébraïque : environ deux cents manuscrits médiévaux, dont le plus ancien rouleau remonte au XIᵉ-XIIᵉ siècle[25]. Quand le samaritain s'accorde avec la Septante contre le massorétique (ou l'inverse), les savants disposent d'un arbitrage indépendant : un troisième témoin qui n'a copié sur aucun des deux autres. Là encore, les écarts portent sur des détails, jamais sur l'essentiel du récit de Moïse.
La Bible en grec avant le Christ : témoins et révisions
L'Ancien Testament a d'abord circulé en grec dans tout le monde antique : c'est la Septante, traduite à Alexandrie à partir du IIIᵉ siècle av. J.-C., Bible des apôtres et des Pères. Ses témoins manuscrits comptent parmi les plus anciens : le papyrus Fouad 266, copié en Égypte au Iᵉʳ siècle av. J.-C., conserve le Deutéronome en grec sur papyrus[26]. À Qumrân même, on a trouvé des fragments grecs des Petits Prophètes (Nahal Hever) et de l'Exode : le judaïsme du temps de Jésus lisait l'Écriture en hébreu et en grec[27].
Face aux lectures chrétiennes, le judaïsme rabbinique commanda au IIᵉ siècle apr. J.-C. des révisions plus littérales : Aquila (vers 130), Symmaque (vers 170) et Théodotion (vers 180), dont l'Église garda la version de Daniel — celle que nous lisons encore[28]. Vers 240, Origène dressa à Césarée ses Hexaples : six colonnes parallèles (hébreu, hébreu translittéré, Aquila, Symmaque, Septante, Théodotion), plusieurs dizaines de volumes aujourd'hui perdus sauf fragments[29]. C'est la première édition critique de l'histoire. Le dossier grec préchrétien est exposé ici : La Septante.
Le Nouveau Testament : un dossier sans équivalent dans l'Antiquité
Les chiffres de Münster
L'Institut de recherche néotestamentaire de Münster (INTF, Institut für Neutestamentliche Textforschung), qui catalogue officiellement les témoins grecs, en recense plus de 5 800[30]. Pour mesurer ce que cela signifie, on compare avec les classiques : l'Iliade d'Homère, le mieux attesté des livres païens, compte environ 1 800 manuscrits ; les Guerres des Gaules de César, une dizaine ; Tacite, deux manuscrits médiévaux pour les Annales[31]. Le Nouveau Testament n'est pas un peu mieux attesté : il l'est d'un autre ordre de grandeur.
| Catégorie (cote Gregory-Aland) | Nombre (INTF, ordre de grandeur) | Période | Contenu typique |
|---|---|---|---|
| Papyri (P + numéro) | Environ 140 | IIᵉ-IVᵉ s. | Fragments, surtout Évangiles et Paul |
| Onciaux / majuscules (0 + numéro) | Environ 320 | IVᵉ-Xᵉ s. | Bibles complètes ou Évangiles |
| Minuscules (chiffre seul) | Environ 2 900 | IXᵉ-XVIᵉ s. | Nouveau Testament entier ou partiel |
| Lectionnaires (ℓ + numéro) | Environ 2 500 | Dès le VIᵉ s. | Passages pour la liturgie |
À ces témoins grecs s'ajoutent des milliers de manuscrits de versions anciennes (latin, syriaque, copte), les citations des Pères — on a calculé qu'on pourrait reconstituer la quasi-totalité du Nouveau Testament avec leurs seules citations — et les éditions imprimées. Le savant britannique Frederic Kenyon, directeur du British Museum, résumait en 1895, après une vie passée sur ces parchemins :
« Le dernier fondement de tout doute que les Écritures nous soient parvenues substantiellement telles qu'elles ont été écrites est désormais levé. » — Frederic G. Kenyon, Our Bible and the Ancient Manuscripts, Eyre and Spottiswoode, Londres, 1895[32]
Les papyri : au plus près des apôtres
Le papyrus P52, conservé à la John Rylands Library de Manchester, tient dans une main : 9 cm sur 6, un feuillet de codex portant au recto et au verso quelques versets de Jean 18 (le procès devant Pilate)[33]. Publié en 1935 par Colin H. Roberts, il est daté par la paléographie de la première moitié du IIᵉ siècle (souvent vers 125). Un chercheur, Brent Nongbri, a proposé en 2005 d'élargir la fourchette jusqu'au début du IIIᵉ siècle : la paléographie, plaide-t-il, date à quelques décennies près, pas à l'année[34]. Même en retenant l'hypothèse large, le quatrième Évangile circulait en Égypte une génération après les apôtres — ce qui exclut les datations tardives qui en faisaient une œuvre du milieu du IIᵉ siècle. (Voir la section sur le débat historico-critique.)
Les deux autres trésors portent le nom de leurs sauveurs. Les papyri Bodmer, acquis par le collectionneur suisse Martin Bodmer et conservés près de Genève : P66 (Évangile de Jean presque complet, vers l'an 200) et P75 (Luc et Jean, début du IIIᵉ siècle), dont le texte est déjà très proche des grands codex du IVᵉ siècle[35]. Les papyri Chester Beatty, acquis dans les années 1930 par Alfred Chester Beatty (Dublin) : P45 (Évangiles et Actes, IIIᵉ siècle), P46 (lettres de saint Paul, vers 200 — le plus ancien recueil paulinien) et P47 (Apocalypse, IIIᵉ siècle)[36]. Chaque fois, le même constat : le texte du IIIᵉ siècle est déjà celui du IVᵉ, lui-même celui que nous lisons.
Les grands onciaux : les cathédrales de parchemin
Au IVᵉ siècle, l'Église peut enfin commander des Bibles complètes sur parchemin, en grandes capitales (onciales). Trois codex dominent, désignés par une lettre hébraïque ou un chiffre. Le Codex Vaticanus (B ou 03), milieu du IVᵉ siècle, conservé à la Bibliothèque vaticane (Gr. 1209), est le plus sobre et, pour beaucoup de savants, le plus fidèle : il manque sa fin (la fin d'Hébreux, les Pastorales, l'Apocalypse), perdue[37]. Le Codex Sinaiticus (aleph ou 01), même époque, a une histoire de roman : repéré en 1844 par le savant saxon Constantin von Tischendorf au monastère Sainte-Catherine du Sinaï — des feuillets attendaient, dit-il, d'être brûlés — puis obtenu en 1859 sous patronage du tsar ; vendu en 1933 par l'URSS au British Museum pour 100 000 livres, il est aujourd'hui partagé entre Londres, Leipzig, Sainte-Catherine et Saint-Pétersbourg, et intégralement consultable en ligne[38]. Certains y voient l'un des cinquante exemplaires commandés à Eusèbe de Césarée par Constantin vers 332[39]. Le Codex Alexandrinus (A ou 02), Vᵉ siècle, offert en 1627 par le patriarche Cyrille Lucar au roi Charles Iᵉʳ d'Angleterre, garde au British Library[40].
Autour d'eux, une couronne de témoins : le Codex Ephraemi (C ou 04, Vᵉ siècle, BnF Paris), palimpseste dont Tischendorf déchiffra la Bible sous des sermons de saint Éphrem[41] ; le Codex Bezae (D ou 05, Vᵉ siècle, Cambridge), bilingue grec-latin offert par Théodore de Bèze en 1581, précieux pour les Actes[42] ; le Codex Washingtonianus (W ou 032, Vᵉ siècle, Freer Gallery de Washington), acheté en Égypte en 1906, célèbre pour sa finale de Marc enrichie (le logion de Freer)[43].
| Témoin | Cote | Date | Contenu | Lieu actuel |
|---|---|---|---|---|
| Papyrus P52 | P52 | IIᵉ s. | Jean 18 (fragment) | Manchester, John Rylands Library |
| Papyrus P46 | P46 | Vers 200 | Lettres de Paul | Dublin, Chester Beatty Library |
| Papyrus P66 | P66 | Vers 200 | Jean (presque complet) | Cologny-Genève, Fondation Bodmer |
| Papyrus P75 | P75 | Début IIIᵉ s. | Luc, Jean | Cologny-Genève / Vatican |
| Codex Vaticanus | B / 03 | Milieu IVᵉ s. | Bible grecque (incomplète à la fin) | Cité du Vatican, Bibl. apostolique |
| Codex Sinaiticus | א / 01 | Milieu IVᵉ s. | Bible complète | Londres, Leipzig, Sinaï |
| Codex Alexandrinus | A / 02 | Vᵉ s. | Bible (presque complète) | Londres, British Library |
| Codex Ephraemi | C / 04 | Vᵉ s. | Bible (palimpseste) | Paris, BnF |
| Codex Bezae | D / 05 | Vᵉ s. | Évangiles, Actes (grec-latin) | Cambridge University Library |
Minuscules et lectionnaires : la Bible priée chaque jour
À partir du IXᵉ siècle, l'écriture minuscule cursive remplace les capitales : près de 2 900 minuscules conservent le Nouveau Testament, souvent avec chaînes de commentaires (catenae), enluminures et portraits d'évangélistes — les plus belles sont des chefs-d'œuvre de l'art byzantin[44]. Les lectionnaires (environ 2 500), recueils de lectures pour la messe et l'office, témoignent d'un fait capital : le texte biblique vivait dans la liturgie, lu et relu chaque année selon un cycle. C'est cette lecture publique, semaine après semaine, qui a protégé le texte mieux que n'importe quel coffre : une faute de copiste isolée ne pouvait s'imposer contre des milliers d'assemblées qui connaissaient les passages par cœur. L'usage liturgique n'est pas une décoration de l'histoire du texte — c'en est l'un des gardiens.
Les versions anciennes : la Parole en toutes langues
Traduire, c'est dater : chaque version ancienne photographie le texte grec ou hébreu tel qu'il était au jour de la traduction. Les savants les utilisent donc comme des témoins à part entière.
| Version | Langue | Époque | Témoin remarquable |
|---|---|---|---|
| Vieille Latine (Vetus Latina) | Latin | IIᵉ-IVᵉ s. | Textes africains et européens, édités à Beuron |
| Vulgate de saint Jérôme | Latin | 382-405 | Codex Amiatinus (vers 700, Florence), Codex Fuldensis (541-546) |
| Peshitta | Syriaque | Vᵉ s. | Bible officielle des Églises syriaques |
| Versions coptes | Copte (sahidique, bohaïrique) | IIIᵉ-Vᵉ s. | Papyri et codex d'Égypte chrétienne |
| Version arménienne | Arménien | Vᵉ s. (Mesrop Machtots) | « Reine des versions » pour sa fidélité |
| Version géorgienne | Géorgien | Vᵉ-VIᵉ s. | Palimpsestes du Sinaï |
| Version éthiopienne | Ge'ez | IVᵉ-VIᵉ s. | Canon élargi (Hénoch, Jubilés) |
| Version gothique | Gothique | IVᵉ s. (Wulfila) | Codex Argenteus (VIᵉ s., Uppsala) |
| Vieux-slavon | Slavon | IXᵉ s. (Cyrille et Méthode) | Bible des Slaves |
Deux manuscrits latins méritent le détour. Le Codex Amiatinus, copié vers 700 à l'abbaye de Wearmouth-Jarrow (Northumbrie) sous l'abbé Ceolfrith, est la plus ancienne Bible latine complète : parti en 716 comme cadeau au pape Grégoire II, il est conservé à la Bibliothèque Laurentienne de Florence — un millier de feuillets, trente-cinq kilos de parchemin, l'œuvre d'une génération de moines, dont le jeune Bède le Vénérable[45]. Le Codex Fuldensis (541-546), commandé par Victor de Capoue et conservé à Fulda, est le plus ancien Nouveau Testament de la Vulgate : ses Évangiles suivent l'ordre du Diatessaron de Tatien[46]. Le dossier latin est exposé ici : La Vulgate.
De la plume à l'imprimé : les grandes éditions du texte
La Bible devient un livre imprimé
En 1454-1455, à Mayence, Johann Gutenberg achève la Bible à 42 lignes : environ 180 exemplaires, dont une cinquantaine subsistent[47]. Pour la première fois, chaque exemplaire est identique : l'ère des variantes de copie s'achève, celle des fautes d'impression commence. Les humanistes en profitent pour éditer le texte : la Polyglotte d'Alcalá du cardinal Ximénès (imprimée 1514-1517, diffusée 1520) aligne hébreu, grec, latin et araméen ; Érasme publie en 1516 à Bâle son Novum Instrumentum, premier Nouveau Testament grec imprimé, traduit ensuite par Luther (1522) et Tyndale[48]. L'édition d'Estienne (1550) puis celle des Elzevier (1633) — qui lance la formule du « texte reçu » (textus receptus) — fixent pour trois siècles le texte des Bibles protestantes[49].
Les éditions critiques : Tischendorf, Westcott-Hort, Nestlé-Aland
Au XIXᵉ siècle, les découvertes (Sinaiticus, papyri) rendent le textus receptus intenable : il reposait sur une poignée de manuscrits tardifs. Tischendorf publie sa 8ᵉ édition critique (1869-1872), puis Westcott et Hort (1881) établissent le texte sur les plus anciens témoins[50]. Au XXᵉ siècle, Eberhard Nestlé puis son fils Erwin, avec Kurt Aland, donnent le Novum Testamentum Graece : la 28ᵉ édition Nestle-Aland (2012), préparée à Münster, et la 5ᵉ édition de l'UBS (2014) font aujourd'hui autorité ; l'Editio Critica Maior, en cours à l'INTF, reprend tout le dossier témoin par témoin[51]. Pour l'Ancien Testament, la Biblia Hebraica Stuttgartensia édite le codex de Léningrad, et la Hebrew University Bible celui d'Alep[52].
- 130-180Révisions juives d'Aquila, Symmaque et Théodotion
Face à la Septante lue par les chrétiens, de nouvelles traductions grecques plus littérales de l'hébreu.
- Vers 240Hexaples d'Origène à Césarée
Six colonnes parallèles : la première édition critique de l'histoire.
- 382-405Vulgate de saint Jérôme
Traduction latine sur l'hébreu, commandée par le pape Damase Iᵉʳ.
- 1454-1455Bible de Gutenberg à Mayence
Premier livre imprimé en caractères mobiles : la Vulgate latine.
- 1516Nouveau Testament grec d'Érasme à Bâle
Premier texte grec imprimé ; base des traductions de Luther et de Tyndale.
- 1633Le « texte reçu » des Elzevier
La formule textus receptus fige pour trois siècles le texte imprimé.
- 1881Westcott-Hort à Cambridge
Première édition critique fondée sur les manuscrits les plus anciens.
- 1943Divino Afflante Spiritu
Pie XII encourage les catholiques à établir le texte par la critique textuelle.
- 2012Nestle-Aland 28ᵉ édition
Le texte critique de référence, préparé par l'INTF de Münster.
Comment les savants établissent le texte
Comparer, classer, décider : la méthode
La critique textuelle repose sur deux questions. Le critère externe : quels témoins portent cette leçon — les plus anciens ? les plus indépendants ? les mieux répartis géographiquement ? Le critère interne : quelle leçon explique le mieux la naissance des autres — en général la plus difficile (un scribe simplifie, il ne complique pas) et la plus brève (on ajoute, on ne retranche guère)[53]. Kurt et Barbara Aland ont classé les témoins en cinq catégories (I : les meilleurs, comme P75 et le Vaticanus ; V : le texte byzantin tardif) : un classement de travail, pas un dogme, qui guide les éditeurs du Nestle-Aland[54].
Les variantes en chiffres : beaucoup de bruit, peu de sens
On recense plusieurs centaines de milliers de variantes dans la tradition grecque — un chiffre qui impressionne jusqu'à ce qu'on l'analyse. L'immense majorité porte sur l'orthographe, l'ordre des mots ou des synonymes interchangeables ; seules environ 1 % touchent le sens, et elles sont presque toutes résolues par la convergence des témoins[55]. Bruce Metzger, le grand éditeur de Princeton, et Bart Ehrman lui-même — pourtant critique du christianisme traditionnel — s'accordent sur l'essentiel : aucune doctrine centrale de la foi chrétienne ne dépend d'un passage contesté ; Ehrman écrit que sa position « ne contredit pas celle de Metzger : les croyances chrétiennes essentielles ne sont pas affectées par les variantes »[56].
Trois exemples célèbres montrent l'honnêteté du dossier. La finale longue de Marc (16, 9-20) et la péricope de la femme adultère (Jn 7, 53 – 8, 11) manquent dans les plus anciens témoins : les Bibles modernes les signalent en note, tandis que la liturgie continue de les lire — l'Église les reçoit dans sa lecture publique[57]. Le Comma johannique (1 Jn 5, 7, « trois rendent témoignage dans le ciel ») est absent des manuscrits grecs anciens et n'apparaît que dans la tradition latine tardive : les éditions critiques ne le retiennent pas[58]. Loin de cacher ces cas, l'Église les expose : c'est le signe d'une transmission surveillée, non trafiquée.
La promesse du Christ sur sa Parole
« Avant que ne passent le ciel et la terre, pas un iota, pas un trait ne passera de la Loi, que tout ne soit accompli. » — Évangile selon saint Matthieu, 5, 18[59]
« L'herbe se dessèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu subsiste à jamais. » — Livre d'Isaïe, 40, 8[60]
Les chrétiens lisent dans cette conservation une fidélité de Dieu à sa Parole : ce que les scribes ont gardé lettre à lettre, les manuscrits le montrent pièce à pièce.
Le Christ, clef et garant du texte transmis
L'Ancien Testament lu à la lumière du Christ
Pour l'Église, les manuscrits de l'Ancien Testament ne sont pas des antiquités juives : ce sont les Écritures du Christ. Jésus les lisait (le rouleau d'Isaïe à Nazareth), les citait (« Il fallait que s'accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes », Lc 24, 44), et les apôtres y ont reconnu, après Pâques, l'annonce de sa mort et de sa résurrection[61]. Chaque témoin hébreu ou grec qui confirme le texte confirme donc aussi le socle sur lequel repose la prédication apostolique : voir Les figures du Christ dans l'Ancien Testament.
Le Nouveau Testament : les paroles gardées par ceux qui les avaient entendues
La chaîne de transmission du Nouveau Testament est la plus courte de l'Antiquité : entre la rédaction des Évangiles (Iᵉʳ siècle) et les papyri (IIᵉ-IIIᵉ siècles), il n'y a souvent qu'une génération de copies. Les destinataires vivaient encore, les assemblées lisaient les lettres à haute voix (Col 4, 16 : « quand cette lettre aura été lue chez vous, faites qu'elle soit lue aussi dans l'Église de Laodicée »), et les Pères du IIᵉ siècle — Clément de Rome, Ignace d'Antioche, Polycarpe — citent déjà les Évangiles et Paul[62]. La foi ne repose pas sur des manuscrits tardifs recopiés dans l'obscurité : elle repose sur des textes lus en public dès l'origine, dont les copies se contrôlaient mutuellement. Le tableau d'ensemble de cette reconnaissance est exposé ici : Le canon du Nouveau Testament.
Lire et prier avec ces manuscrits aujourd'hui
La liturgie, gardienne du texte
Le premier usage des manuscrits fut la lecture publique : à la synagogue le sabbat, à l'assemblée chrétienne le dimanche. Les lectionnaires byzantins, les capitulaires latins puis les évangéliaires enluminés (Lindisfarne, Charlemagne, Sainte-Chapelle) ne sont pas des livres de bibliothèque : ce sont des livres d'autel, portés en procession, encensés, embrassés[63]. Le lectionnaire actuel de la messe et la Liturgie des Heures, qui font lire la presque totalité de l'Écriture, prolongent cette chaîne : quand le diacre chante l'Évangile, il lit le même texte que les papyri.
La lectio divina : du parchemin au cœur
« La lecture assidue de l'Écriture doit accompagner la prière, pour que s'établisse ce dialogue entre Dieu et l'homme : car "nous lui parlons quand nous prions, et nous l'écoutons quand nous lisons les oracles divins". » — Concile Vatican II, constitution Dei Verbum, § 25, citant saint Ambroise[64]
L'Église propose la lectio divina — lire, méditer, prier, contempler — comme l'usage normal de la Bible : voir Comment lire la Bible catholiquement ? et Le sens spirituel de l'Écriture. Savoir que le verset médité repose sur des milliers de témoins convergents n'enlève rien au silence de la prière : cela l'enracine. Pour choisir une traduction fidèle à ces manuscrits, voir Quelle Bible acheter ?
Ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites
Le cas P52 : ce que la paléographie peut et ne peut pas
Le débat sur le papyrus P52 illustre la méthode à sa meilleure et à ses limites. Colin Roberts datait le fragment d'environ 125 par comparaison d'écritures ; Brent Nongbri a objecté en 2005 que les points de comparaison eux-mêmes étaient datés par paléographie — raisonnement en partie circulaire — et proposé une fourchette allant jusqu'au début du IIIᵉ siècle[65]. La leçon catholique est double : d'une part, même l'hypothèse large laisse Jean circuler en Égypte du vivant des petits-enfants des apôtres ; d'autre part, une datation paléographique n'est jamais une mesure physique : c'est un jugement d'expert révisable, à manier avec la prudence que Nongbri lui-même recommande. Présenter « 125 » comme une certitude de laboratoire serait malhonnête ; en faire un argument contre l'ancienneté de Jean le serait tout autant.
L'objection d'Ehrman : une Bible « mal copiée » ?
Bart Ehrman, ancien évangélique devenu agnostique, soutient dans Misquoting Jesus (2005) que les copistes ont modifié le texte — parfois par conviction théologique (il cite l'ajout du Comma johannique ou les fins de Marc) — et que nous ne pouvons plus être sûrs des mots originels[66]. L'objection est sérieuse et mérite mieux qu'un haussement d'épaules. Trois réponses, honnêtes et proportionnées. D'abord, les modifications documentées sont connues précisément parce que la méthode les détecte : on cite les copistes fautifs grâce aux manuscrits qui les contredisent. Ensuite, comme Ehrman lui-même le concède, aucune ne renverse une doctrine : les passages contestés sont marginaux, et les dogmes reposent sur des dizaines de passages incontestés[67]. Enfin, l'argument suppose ce qu'il dénonce : pour affirmer que tel passage fut « changé », il faut connaître le texte d'avant — donc admettre que la transmission permet de le retrouver. Une partie de l'exégèse contemporaine propose ces lectures ; le dossier manuscrit, lui, montre une transmission contrôlée et convergente.
« La Bible a été falsifiée » : la réponse des manuscrits
L'objection la plus répandue hors de l'Église — dans l'islam (doctrine du tahrif, la « falsification ») comme chez certains sceptiques — affirme que le texte aurait été retouché au fil des siècles, notamment aux conciles. Les manuscrits répondent par les faits : les papyri du IIᵉ-IIIᵉ siècle, les codex du IVᵉ, les versions anciennes et Qumrân pour l'Ancien Testament sont antérieurs aux conciles qu'on accuse, et ils portent déjà le texte que l'Église lit — divinité du Christ (Jn 1, 1 dans P66 et P75), crucifixion, résurrection[68]. On ne peut pas avoir falsifié au IVᵉ siècle un texte attesté au IIᵉ. Le discernement des livres inspirés, lui, est une autre question : voir Le canon de l'Ancien Testament, Le canon du Nouveau Testament et Pourquoi les catholiques ont-ils sept livres de plus ?
Pourquoi la réception traditionnelle reste défendable
Une partie de l'exégèse contemporaine propose des datations tardives et des attributions multiples : Pentateuque rédigé après l'exil, Isaïe en trois auteurs, Daniel au IIᵉ siècle, Pastorales pseudépigraphes. Ces hypothèses reposent souvent sur des reconstructions (sources J, E, D, P jamais retrouvées), des datations circulaires (tel texte est tardif parce qu'il prophétise, et il ne peut prophétiser parce qu'il est tardif — le présupposé anti-prophétique), ou l'argument du silence (tel livre n'est pas cité avant telle date, donc il n'existait pas)[69]. Face à cela, la position traditionnelle — Moïse auteur du Pentateuque, Isaïe prophète du VIIIᵉ siècle, Daniel à Babylone au VIᵉ siècle — s'appuie sur des témoins positifs : la réception juive unanime, les Pères, l'usage liturgique continu, les affirmations internes du Nouveau Testament (« Moïse a écrit de moi », Jn 5, 46), et désormais les manuscrits eux-mêmes, qui montrent un texte stable là où les théories attendaient des ruptures[70]. L'exégèse historico-critique rend des services réels (langues, genres littéraires, archéologie) ; elle cesse d'éclairer quand elle se fait philosophie du soupçon. L'interprétation catholique de cette tension est exposée ici : L'interprétation catholique de la Bible.
Pour aller plus loin
- La Bible et son texte : La Bible · Comment la Bible a-t-elle été formée ? · La Septante · La Vulgate
- Les témoins : Les manuscrits de Qumrân (mer Morte, 1947-1956) · Le canon de l'Ancien Testament · Le canon du Nouveau Testament · Pourquoi les catholiques ont-ils sept livres de plus ?
- Lire et interpréter : Comment lire la Bible catholiquement ? · L'interprétation catholique de la Bible · Le sens spirituel de l'Écriture · Quelle Bible acheter ? · Les figures du Christ dans l'Ancien Testament
Notes et références
Institut für Neutestamentliche Textforschung (INTF), université de Münster : la New Testament Virtual Manuscript Room (ntvmr.uni-muenster.de) annonce « plus de 5 800 manuscrits grecs du Nouveau Testament » numérisés et catalogués. Répartition (ordres de grandeur INTF) : environ 140 papyri, 320 onciaux, 2 900 minuscules, 2 500 lectionnaires.
1 30Concile Vatican II, constitution dogmatique Dei Verbum sur la Révélation divine, 18 novembre 1965, § 11-13 : Dieu auteur de l'Écriture, hommes « vrais auteurs », et § 12 sur les genres littéraires. Texte intégral sur vatican.va.
2Dei Verbum, § 11 : « les livres de l'Écriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu a voulu consigner dans les Lettres sacrées pour notre salut ». Traduction française officielle, vatican.va.
3Catéchisme de l'Église catholique, § 105-108 : Dieu auteur et hommes vrais auteurs ; § 109-119 sur l'interprétation. Mame / Vatican, 1992.
4Saint Jérôme, Commentarii in Isaiam, prologue : « ignoratio enim Scripturarum ignoratio Christi est ». Cité dans le Catéchisme de l'Église catholique, § 133 : « Méconnaître les Écritures, c'est méconnaître le Christ. » Texte original latin : « ignoratio Scripturarum, ignoratio Christi est ».
5Pie XII, encyclique Divino Afflante Spiritu sur les études bibliques, 30 septembre 1943 : encouragement à recourir aux textes originaux et à la critique textuelle pour établir la lettre sacrée. Texte intégral sur vatican.va.
6Bruce M. Metzger & Bart D. Ehrman, The Text of the New Testament: Its Transmission, Corruption, and Restoration, 4e éd., Oxford University Press, 2005, ISBN 978-0-19-516122-9 — manuel de référence : histoire des supports, des témoins et des méthodes ; comparaisons chiffrées avec les classiques (Homère, César, Tacite).
7 12 31Emanuel Tov, Textual Criticism of the Hebrew Bible, 3e éd. révisée, Fortress Press, Minneapolis, 2012, ISBN 978-0-8006-9664-1 — référence sur la copie scribale, les témoins du désert de Juda et le texte massorétique.
8 15 19 23 27Israel Yeivin, Introduction to the Tiberian Masorah, Scholars Press, Missoula, 1980 — la discipline des massorètes de Tibériade : comptages, notes marginales (massorah parva et magna), familles ben Asher et ben Naftali.
9Eric G. Turner, Greek Papyri: An Introduction, Clarendon Press, Oxford, 1968 (rééd. 1980) — fabrication du papyrus, calame et encres, conservation en Égypte.
10Codex Sinaiticus Project (codexsinaiticus.org, British Library / Leipzig / Sainte-Catherine) : parchemin de vélin, IVᵉ siècle ; l'estimation courante évoque les peaux d'environ 360 animaux pour le volume complet.
11Colin H. Roberts & Theodore C. Skeat, The Birth of the Codex, Oxford University Press, 1983 — l'adoption précoce du codex par les chrétiens (IIᵉ siècle) contre le rouleau antique.
13Larry W. Hurtado, The Earliest Christian Artifacts: Manuscripts and Christian Origins, Eerdmans, 2006, ISBN 978-0-8028-2895-8 — nomina sacra, scriptio continua et habitudes scribales proprement chrétiennes.
14Gabriel Barkay, fouilles de Ketef Hinnom (Jérusalem), 1979 : deux amulettes d'argent (KH1, KH2) inscrites en paléo-hébreu, publiées avec Marilyn J. Lundberg, Andrew G. Vaughn et Bruce Zuckerman ; datation fin VIIᵉ siècle av. J.-C. par le contexte funéraire, la poterie et la paléographie.
16Nb 6, 24-26 (traduction liturgique) : bénédiction sacerdotale d'Aaron, le plus ancien passage biblique attesté matériellement (Ketef Hinnom, fin VIIᵉ s. av. J.-C.).
17Papyrus Nash (Cambridge University Library, Or. 233) : Décalogue et Shema (Dt 6, 4), acquis en Égypte à la fin du XIXᵉ siècle, publié par Stanley A. Cook en 1903 ; daté d'environ 150-100 av. J.-C.
18Grand Rouleau d'Isaïe (1QIsaᵃ), grotte 1 de Qumrân, copie de la fin du IIᵉ siècle av. J.-C. (souvent datée vers 125 av. J.-C.), 7,34 m et 54 colonnes, conservé au Sanctuaire du Livre (Musée d'Israël, Jérusalem). Voir VanderKam & Flint, The Meaning of the Dead Sea Scrolls, HarperSanFrancisco, 2002.
20Codex de Léningrad (Firkovich B19a), copié au Caire en 1008-1009 par Samuel ben Jacob d'après un modèle ben Asher ; acquis par Abraham Firkovich en 1863, conservé à la Bibliothèque nationale de Russie (Saint-Pétersbourg). Base de la Biblia Hebraica Stuttgartensia.
21Codex d'Alep (Couronne d'Aram Tsoba), copié à Tibériade vers 930, vocalisé selon sa tradition par Aaron ben Moshe ben Asher ; loué par Maïmonide, Mishneh Torah, Hilkhot Sefer Torah 8, 4, comme modèle d'exactitude ; amputé depuis les émeutes d'Alep (décembre 1947), conservé au Sanctuaire du Livre, Jérusalem.
22Codex Sassoon (Sassoon 1053), Bible hébraïque presque complète, Syrie, vers 900 ; adjugé chez Sotheby's, New York, le 17 mai 2023, pour 38,1 millions de dollars ; offert au musée ANU du peuple juif, à Tel Aviv.
24Pentateuque samaritain : environ deux cents manuscrits médiévaux en écriture paléo-hébraïque (le plus ancien rouleau complet, XIᵉ-XIIᵉ s.) ; édition critique August von Gall, Der hebräische Pentateuch der Samaritaner, Giessen, 1918.
25Papyrus Fouad inv. 266 (Société égyptienne de papyrologie, Le Caire) : Deutéronome grec (Septante), Iᵉʳ siècle av. J.-C. ; publié par W. G. Waddell, 1939-1944.
26Bruce M. Metzger, The Early Versions of the New Testament: Their Origin, Transmission, and Limitations, Clarendon Press, Oxford, 1977, ISBN 978-0-19-826170-4 — Aquila (vers 130), Symmaque (vers 170), Théodotion (vers 180) et les versions latines, syriaques, coptes.
28Gérard J. Norton, article « Hexapla » et travaux sur Origène de Césarée (vers 240) : six colonnes (hébreu, translittération, Aquila, Symmaque, Septante, Théodotion), plusieurs dizaines de volumes perdus, fragments conservés (dont la palimpseste de Milan, Ambrosiana O 39 sup.).
29Frederic G. Kenyon, Our Bible and the Ancient Manuscripts, Eyre and Spottiswoode, Londres, 1895 (4e éd. révisée 1939) : « the last foundation for any doubt that the Scriptures have come down to us substantially as they were written has now been removed ». Kenyon (1863-1952), paléographe, directeur du British Museum (1909-1930). Texte original anglais : « the last foundation for any doubt that the Scriptures have come down to us substantially as they were written has now been removed ».
32Colin H. Roberts, An Unpublished Fragment of the Fourth Gospel in the John Rylands Library, Manchester University Press, 1935 : papyrus P52 (Rylands Gr. P. 457), feuillet de codex 8,9 × 6 cm, Jean 18, 31-33.37-38, daté de la première moitié du IIᵉ siècle.
33Brent Nongbri, « The Use and Abuse of P52: Papyrological Pitfalls in the Dating of the Fourth Gospel », Harvard Theological Review 98, 2005, p. 23-48 : critique de la datation resserrée (vers 125) et proposition d'une fourchette IIᵉ-début IIIᵉ siècle.
34 65Papyri Bodmer : P66 (Bodmer II, Jean, vers 200) et P75 (Bodmer XIV-XV, Luc et Jean, début IIIᵉ siècle), Fondation Martin Bodmer, Cologny-Genève (P75 partagé avec le Vatican) ; éditions Victor Martin, 1956-1962.
35Papyri Chester Beatty : P45 (Évangiles et Actes, IIIᵉ s.), P46 (Paul, vers 200), P47 (Apocalypse, IIIᵉ s.), acquis dans les années 1930, Chester Beatty Library, Dublin ; publiés par Frederic G. Kenyon, 1933-1958.
36Codex Vaticanus (B / 03), milieu du IVᵉ siècle, Bibliothèque apostolique vaticane (Vat. gr. 1209) ; fac-similé photographique publié par Giuseppe Cozza-Luzi, 1889-1890.
37Codex Sinaiticus (aleph / 01), milieu du IVᵉ siècle : 43 feuillets emportés de Sainte-Catherine en 1844 (Leipzig), ensemble principal obtenu en 1859 sous patronage russe, vendu par l'URSS au British Museum en 1933 pour 100 000 livres ; édition princeps Tischendorf, 1862 ; aujourd'hui Londres, Leipzig, Sainte-Catherine, Saint-Pétersbourg ; numérisation intégrale sur codexsinaiticus.org.
38Eusèbe de Césarée, Vie de Constantin, IV, 36 : commande impériale, vers 332, de cinquante exemplaires des Écritures pour les églises de Constantinople ; hypothèse souvent rapprochée du Vaticanus et du Sinaiticus (sans preuve décisive).
39Codex Alexandrinus (A / 02), Vᵉ siècle, offert par le patriarche Cyrille Lucar au roi Charles Iᵉʳ (1627), British Library (Royal MS 1 D. V-VIII).
40Codex Ephraemi Rescriptus (C / 04), Vᵉ siècle, palimpseste (sermons de saint Éphrem recouvrant la Bible grecque), BnF (Gr. 9) ; déchiffré et publié par Tischendorf, 1840-1841 puis 1843.
41Codex Bezae (D / 05), Vᵉ siècle, bilingue grec-latin, offert par Théodore de Bèze à Cambridge en 1581 (ms. Nn. II. 41) ; texte occidental précieux pour les Actes.
42Codex Washingtonianus (W / 032), Vᵉ siècle, acheté en Égypte par Charles L. Freer en 1906, Freer Gallery of Art, Washington ; connu pour le logion de Freer ajouté après Mc 16, 14.
43Kurt Aland & Barbara Aland, Der Text des Neuen Testaments, Deutsche Bibelgesellschaft, Stuttgart, 1982 (2e éd. 1989) ; trad. angl. The Text of the New Testament, Eerdmans, 1987 : les cinq catégories de témoins (I à V) et le système de cotes Gregory-Aland (P, 0, minuscules, ℓ).
44 53 54Codex Amiatinus, Wearmouth-Jarrow (Northumbrie), vers 700, sous l'abbé Ceolfrith ; offert au pape Grégoire II en 716, conservé à la Biblioteca Medicea Laurenziana, Florence (Amiat. 1) : environ un millier de feuillets, plus ancienne Bible latine complète ; exposé à la British Library (oct. 2018 – fév. 2019).
45Codex Fuldensis, Capoue, 541-546, commandé par l'évêque Victor de Capoue, conservé à Fulda (Hochschul- und Landesbibliothek, Bonifatianus 1) : plus ancien Nouveau Testament de la Vulgate, Évangiles harmonisés selon le Diatessaron.
46Bible à 42 lignes, Mayence, 1454-1455 (atelier Gutenberg) : environ 180 exemplaires tirés, une cinquantaine conservés (dont une vingtaine complets) ; exemplaires à Paris (BnF), Londres, Washington, Göttingen.
47Érasme, Novum Instrumentum omne, Bâle, Froben, 1516 : premier Nouveau Testament grec imprimé ; Polyglotte d'Alcalá (cardinal Ximénès), imprimée 1514-1517, diffusée après 1520.
48Robert Estienne, Novum Testamentum (Genève, 1550), puis Bonaventure et Abraham Elzevier (Leyde, 1633) : préface proclamant le « textum… ab omnibus receptum » — le « texte reçu » des Bibles protestantes jusqu'au XIXᵉ siècle.
49Brooke F. Westcott & Fenton J. A. Hort, The New Testament in the Original Greek, Cambridge / Macmillan, 1881 ; avant eux, Tischendorf, Novum Testamentum Graece, 8e éd., 1869-1872.
50Novum Testamentum Graece (Nestle-Aland), 28e éd., Deutsche Bibelgesellschaft, Stuttgart, 2012 (préparée par l'INTF, Münster) ; UBS Greek New Testament, 5e éd., 2014 ; Editio Critica Maior (ECM), en cours à l'INTF.
51Biblia Hebraica Stuttgartensia, Deutsche Bibelgesellschaft, 1977-1997 (4e éd. de la Biblia Hebraica de Kittel), éditant le codex de Léningrad ; The Hebrew University Bible (Moshé Goshen-Gottstein), éditant le codex d'Alep.
52Daniel B. Wallace (Center for the Study of New Testament Manuscripts, Dallas) : sur plusieurs centaines de milliers de variantes, l'immense majorité est insignifiante (orthographe, ordre des mots) ; environ 1 % portent sur le sens et sont tranchées par les témoins. Voir « Challenges in New Testament Textual Criticism », Journal of the Evangelical Theological Society.
55 68Bart D. Ehrman, Misquoting Jesus, HarperSanFrancisco, 2005 : « The position I argue for in Misquoting Jesus does not actually stand at odds with Prof. Metzger's position that the essential Christian beliefs are not affected by textual variants in the manuscript tradition of the New Testament. » (réponse à ses critiques, Appendix). Texte original anglais : « essential Christian beliefs are not affected by textual variants in the manuscript tradition of the New Testament ».
56 67Sur la finale longue de Marc (16, 9-20) et la péricope de la femme adultère (Jn 7, 53 – 8, 11), absentes des témoins les plus anciens (Sinaiticus, Vaticanus) mais reçues dans la lecture liturgique : voir l'apparat du Nestle-Aland (NA28) et Metzger, A Textual Commentary on the Greek New Testament, 2e éd., Deutsche Bibelgesellschaft, 1994.
57Sur le Comma johannique (1 Jn 5, 7), absent des manuscrits grecs anciens et présent seulement dans la tradition latine tardive : Metzger, A Textual Commentary, op. cit., ad loc. ; non retenu par les éditions critiques (NA28, UBS5).
58Mt 5, 18 (traduction liturgique) : « pas un iota, pas un trait » — le yod, plus petite lettre hébraïque.
59Is 40, 8 (traduction liturgique) : proclamation de la permanence de la Parole, au cœur du livre conservé en entier à Qumrân (1QIsaᵃ).
60Dei Verbum, § 14-16 : l'Ancien Testament comme préparation et annonce du Christ ; Lc 24, 44 : accomplissement dans le Christ.
61Sur les citations scripturaires chez les Pères apostoliques (Clément de Rome, Lettre aux Corinthiens, vers 96 ; Ignace d'Antioche, vers 107 ; Polycarpe, vers 110-140) : voir Metzger & Ehrman, The Text of the New Testament, op. cit., ch. 2 (« les versions » et « les citations patristiques »).
62Éric Palazzo, Histoire des livres liturgiques : le Moyen Âge, Beauchesne, Paris, 1993 — évangéliaires, lectionnaires et capitulaires : livres d'autel portés, encensés, embrassés ; cycles de lecture annuels.
63Dei Verbum, § 25, citant saint Ambroise (De officiis I, 20, 88 : « alloquimur eum cum oramus ; illum audimus cum divina legimus oracula ») : la lectio divina. Texte original latin : « alloquimur Deum cum oramus ; ipsum audimus cum divina legimus oracula » (formulation ambrosienne rapportée par la constitution).
64Bart D. Ehrman, Misquoting Jesus: The Story Behind Who Changed the Bible and Why, HarperSanFrancisco, 2005, ISBN 978-0-06-073817-4 — thèse des modifications scribales parfois théologiques ; à lire avec sa concession rappelée ci-dessus (note ehrman-metzger).
66Sur les présupposés des datations tardives (reconstruction des sources sans témoin, datation circulaire, argument du silence) : voir par exemple Donald Guthrie, New Testament Introduction, 4e éd., Apollos / InterVarsity, 1990 ; côté catholique, Commission biblique pontificale, L'interprétation de la Bible dans l'Église (1993), qui encadre l'usage de la méthode historico-critique.
69Sur la réception unanime (tradition juive, Pères, liturgie) et les paroles du Nouveau Testament sur Moïse (Jn 5, 46 : « Moïse a écrit de moi ») : voir Léon XIII, Providentissimus Deus, 18 novembre 1893, et Dei Verbum, § 11.
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