La conversion des Anglo-Saxons

La conversion des Anglo-Saxons, de la mission romaine d'Augustin en 597 à l'unification progressive des royaumes anglais autour de Canterbury, York et Lindisfarne.

Ignispedia

La conversion des Anglo-Saxons désigne le passage progressif des royaumes anglais du paganisme germanique au christianisme latin, entre l'arrivée de la mission romaine d'Augustin en 597 et l'intégration des derniers royaumes encore païens à la fin du VIIe siècle. L'événement ne se réduit pas à un baptême royal : c'est une transformation politique, liturgique, monastique et culturelle qui donne naissance à l'Église anglaise médiévale.

La source narrative centrale est Bède le Vénérable. Dans son Histoire ecclésiastique du peuple anglais, achevée en 731, Bède explique lui-même qu'il travaille à partir des traditions de Canterbury, de lettres pontificales trouvées dans les archives romaines par Nothelm, et de témoins ou informateurs propres à chaque province anglaise.[1] Son récit n'est pas un reportage neutre : c'est une histoire ecclésiastique écrite par un moine. Mais il conserve des documents, des noms, des dates et des lettres sans lesquels la conversion anglaise serait beaucoup plus obscure.

Rome, Canterbury et les royaumes anglais : principaux foyers de la conversion anglo-saxonne entre 596 et 687. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'histoire commence à Rome, mais elle ne peut pas être comprise sans le Kent. Le roi Æthelberht est païen, mais son épouse franque Bertha est chrétienne et dispose déjà d'une chapelle à Canterbury, desservie par l'évêque Liudhard. Quand les moines romains arrivent, ils ne débarquent donc pas dans un désert religieux absolu : une présence chrétienne franque existe déjà à la cour, même si le royaume n'est pas encore converti.[2]

Avant 597 : une île déjà marquée par le christianisme

La Bretagne romaine n'a pas disparu sans laisser de traces

Le christianisme est présent en Bretagne avant l'arrivée des Anglo-Saxons. Bède rappelle le martyre de saint Alban, la paix de l'Église après les persécutions, puis les troubles liés au pélagianisme et aux invasions.[3] Cette mémoire sert à comprendre une nuance capitale : Augustin n'apporte pas le christianisme pour la première fois sur l'île de Bretagne ; il réintroduit et organise la mission auprès des peuples anglais installés après la rupture de l'ordre romain.

Après les migrations anglo-saxonnes, les Églises brittoniques subsistent surtout à l'ouest et au nord. Elles ne disparaissent pas, mais leurs relations avec les royaumes anglo-saxons sont difficiles. Pour Bède, l'évangélisation des Angles se fait donc par deux courants qui se rencontreront et s'opposeront parfois : la mission romaine venue par Canterbury et la mission iro-scotte venue par Iona et Lindisfarne.

Bertha : une reine chrétienne au cœur du Kent

Le choix du Kent n'est pas seulement géographique. Æthelberht domine un royaume puissant du sud-est, ouvert vers le continent franc. Son mariage avec Bertha crée une passerelle religieuse et diplomatique. Bède précise que Bertha, issue de la famille royale franque, avait reçu la permission de pratiquer sa foi avec l'évêque Liudhard.[4]

Le patrimoine de Canterbury garde cette mémoire. L'UNESCO présente Saint-Martin de Canterbury, les ruines de l'abbaye Saint-Augustin et la cathédrale comme un ensemble qui témoigne de la réintroduction du christianisme dans le sud de la Grande-Bretagne par Augustin, commencée à Saint-Martin où Bertha priait déjà, et conduisant à la conversion d'Æthelberht.[5]

Saint-Martin de Canterbury, associée à la prière de la reine Bertha avant l'arrivée d'Augustin. Le site fait partie, avec la cathédrale et l'abbaye Saint-Augustin, du bien UNESCO de Canterbury. Photo Wikimedia Commons.

Cette présence de Bertha ne remplace pas la mission d'Augustin. Elle explique plutôt pourquoi le premier contact peut être pacifique : le roi connaît déjà le christianisme par son épouse, sans l'avoir encore adopté. La conversion anglo-saxonne naît donc d'une rencontre entre Rome, le monde franc et une cour païenne ouverte par alliance matrimoniale.

La mission grégorienne : Rome envoie des moines

Grégoire le Grand choisit Augustin

En 596, le pape Grégoire le Grand envoie Augustin et plusieurs moines prêcher aux Angles. Bède situe l'initiative dans la quatorzième année de l'empereur Maurice et présente Grégoire comme mû par une inspiration divine.[6] La mission n'est pas une ambassade politique ordinaire : ce sont des moines envoyés pour annoncer la foi, fonder une Église et former un peuple.

Le départ est difficile. Les missionnaires, effrayés par la distance, la langue inconnue et la réputation d'un peuple qu'ils jugent rude, renvoient Augustin à Rome pour demander l'abandon du projet. Grégoire refuse. Dans la lettre conservée par Bède, il leur rappelle qu'il vaut mieux ne pas commencer une œuvre bonne que de l'abandonner après l'avoir commencée.[7]

« Accomplissez l'œuvre bonne que vous avez entreprise avec l'aide du Seigneur. » — Grégoire le Grand, lettre aux moines envoyés vers les Angles (trad. française de l'article d'après le latin)[8]

Cette scène est importante parce qu'elle humanise les débuts de la mission. Augustin n'est pas présenté comme un conquérant sûr de lui : il commence par avoir peur. La conversion anglaise naît d'une obéissance reprise après une hésitation réelle.

Interprètes francs et débarquement à Thanet

En 597, Augustin arrive dans l'île de Thanet avec environ quarante compagnons. Bède note qu'ils ont pris, sur ordre de Grégoire, des interprètes francs : signe concret que la mission est préparée et qu'elle passe par les réseaux continentaux.[9]

Le premier entretien avec Æthelberht se fait en plein air. Bède explique que le roi refuse de les recevoir dans une maison, par crainte superstitieuse d'éventuels maléfices. Les moines viennent pourtant avec une croix d'argent, une image du Christ et le chant des litanies.[10]

Le roi ne se convertit pas immédiatement. Sa réponse est prudente : les paroles des missionnaires sont belles, mais nouvelles et incertaines ; il ne veut pas abandonner d'un coup ce qu'il a suivi avec tout son peuple. En revanche, il leur accorde l'hospitalité, la subsistance et la liberté de prêcher à Canterbury.[11]

Élément du premier contactDétail chez BèdeSignification historique
LieuÎle de Thanet, puis CanterburyEntrée par le royaume le plus ouvert vers le continent
MédiationInterprètes francsLa mission romaine passe par le monde franc
Attitude du roiPrudence, hospitalité, liberté de prêcherConversion sans contrainte initiale
Signes visiblesCroix, image du Christ, litanieMission liturgique autant que diplomatique
Facteur préparatoireBertha et LiudhardPrésence chrétienne à la cour avant 597

Canterbury : un foyer, pas seulement une capitale

Saint-Martin, première base liturgique

Bède rapporte qu'Augustin et ses compagnons utilisent une église dédiée à saint Martin, bâtie anciennement pendant la présence romaine et fréquentée par Bertha.[12] La communauté y prie, chante les psaumes, célèbre la messe, prêche et baptise.

Cette information est corroborée par la valeur patrimoniale actuelle de Saint-Martin. L'UNESCO souligne que l'église conserve des tissus bâtis très anciens et qu'elle est associée à une continuité de culte remontant au VIe siècle.[13] Le bâtiment visible aujourd'hui a été modifié, mais le lieu demeure l'un des témoins matériels les plus forts de la mission.

Le baptême d'Æthelberht et la fondation de l'Église de Canterbury

Bède ne donne pas une scène détaillée du baptême d'Æthelberht comme Grégoire de Tours le fait pour Clovis. Il dit que le roi finit par croire et que beaucoup se convertissent, attirés par la simplicité de vie des moines et par la douceur des promesses célestes.[14]

Augustin établit ensuite son siège dans la ville royale de Canterbury. Grégoire lui envoie le pallium (une bande de laine blanche portée sur les épaules, signe de sa charge d'archevêque) et prévoit une organisation en deux provinces ecclésiastiques, Londres et York, avec douze évêques chacune ; ce programme romain ne se réalise pas tel quel immédiatement, mais il montre l'ambition : convertir un peuple et lui donner une structure stable.[15]

Canterbury devient le centre durable de l'Église anglaise. La cathédrale actuelle est médiévale, mais elle occupe l'horizon institutionnel né de la mission d'Augustin. Photo Wikimedia Commons.

L'abbaye fondée hors les murs, d'abord dédiée aux saints Pierre et Paul puis connue comme abbaye Saint-Augustin, devient le lieu de sépulture des premiers archevêques et rois chrétiens de Kent. English Heritage rappelle qu'elle appartient aujourd'hui au site UNESCO de Canterbury en raison de son importance pour l'histoire du christianisme en Angleterre.[16]

La méthode de Grégoire : convertir sans brutaliser inutilement

La lettre à Mellitus

L'un des textes les plus célèbres du dossier est la lettre de Grégoire à Mellitus, en 601. Grégoire demande de ne pas détruire les temples païens s'ils sont bien bâtis, mais de retirer les idoles, de purifier les lieux par l'eau bénite, d'y placer des autels et des reliques, et de transformer les anciens rassemblements en fêtes chrétiennes.[17]

« Il ne faut pas détruire les temples des idoles chez ce peuple, mais seulement les idoles qui s'y trouvent. » — Grégoire le Grand, lettre à Mellitus (trad. française de l'article d'après le latin)[18]

Ce texte ne recommande pas le syncrétisme. Grégoire exige la destruction des idoles, mais il distingue l'erreur religieuse et les lieux, les habitudes, les rythmes sociaux. Son principe pastoral est clair : un peuple ne monte pas d'un seul bond au sommet ; il faut le conduire par degrés.

Une stratégie d'inculturation contrôlée

La lettre à Mellitus est souvent citée comme un modèle d'inculturation. Il faut la lire exactement. Grégoire ne dit pas : laissez les Angles garder leurs dieux. Il dit : purifiez les lieux, remplacez les sacrifices par des repas de fête ordonnés à Dieu, et conduisez les fidèles vers la joie chrétienne.[19]

Pratique païenneDécision de GrégoireBut pastoral
Temple matérielNe pas forcément le détruireÉviter une rupture sociale inutile
IdolesLes enlever et les détruireRompre clairement avec le culte faux
Sacrifices d'animauxLes remplacer par des repas festifsConvertir la sociabilité sans garder le rite idolâtrique
Rassemblements populairesLes orienter vers les fêtes des martyrsDonner au peuple une joie chrétienne visible

Cette méthode explique une partie de la réussite initiale : Rome ne se contente pas d'envoyer un message abstrait. Elle donne à ses missionnaires une intelligence concrète du changement religieux.

La conversion n'est pas linéaire

Le retour du paganisme après Æthelberht

La mort d'Æthelberht montre la fragilité de l'œuvre. Bède raconte qu'après la mort du roi et de Sabert d'Essex, leurs successeurs restaurent l'idolâtrie. Mellitus et Justus quittent même la Bretagne pendant un temps.[20] La mission romaine aurait pu s'effondrer.

Laurent de Canterbury obtient cependant la conversion d'Eadbald, fils d'Æthelberht, et rappelle les évêques. L'épisode montre que la conversion d'un roi ne suffit pas : il faut former une dynastie, un clergé, des pratiques et des institutions capables de survivre aux crises politiques.[21]

Northumbrie : le grand basculement de 627

La conversion de la Northumbrie suit un schéma proche du Kent : mariage, reine chrétienne, évêque accompagnateur, réflexion royale, puis baptême public. Edwin épouse Æthelburh, fille d'Æthelberht ; Paulin est ordonné évêque pour l'accompagner et travailler à la conversion du royaume.[22]

La scène la plus forte est le conseil tenu par Edwin en 627. Bède rapporte le discours célèbre d'un conseiller comparant la vie humaine au vol d'un moineau traversant brièvement une salle chaude avant de disparaître dans la nuit. Si la doctrine nouvelle apporte une certitude sur ce qui précède et suit cette vie, elle mérite d'être suivie.[23]

« Ainsi cette vie de l'homme apparaît pour un court espace ; mais de ce qui vient avant et de ce qui vient après, nous ignorons tout. » — Conseiller d'Edwin, selon Bède (trad. française de l'article d'après le latin)[24]

Le prêtre païen Coifi demande ensuite à détruire lui-même les autels qu'il avait servis. Edwin est baptisé à York le jour de Pâques, 12 avril 627, dans une église de bois dédiée à saint Pierre.[25]

Wessex, Lindisfarne, Mercie, Sussex

La conversion anglaise ne se fait pas seulement par Canterbury. En 635, Birinus évangélise les Saxons de l'Ouest et baptise le roi Cynegils, avec le roi Oswald de Northumbrie comme parrain politique et spirituel.[26] La même période voit Aidan, venu d'Iona, établir son siège à Lindisfarne à la demande d'Oswald.[27]

Le cas d'Aidan est décisif. Bède admire sa pauvreté, sa prédication à pied, son attention aux pauvres et sa pédagogie douce envers les auditeurs encore peu formés.[28] La mission iro-scotte ne dépend pas de Rome au départ sur toutes les questions disciplinaires, notamment le calcul de Pâques, mais elle joue un rôle majeur dans la christianisation du nord.

La Mercie reçoit la foi au milieu du VIIe siècle, notamment par Peada et après la défaite de Penda ; les East Saxons connaissent des retours en arrière puis une restauration par Cedd et Jaruman.[29] Enfin, Bède présente la mission de Wilfrid chez les South Saxons en 681 puis la christianisation de l'île de Wight vers 686-687 comme l'achèvement symbolique du cycle.[30]

Rome, Iona et Canterbury : unité difficile mais réelle

Deux courants missionnaires

La carte religieuse du VIIe siècle anglais ne peut pas être réduite à une seule ligne Rome-Canterbury. Le nord reçoit beaucoup par Iona et Lindisfarne ; le sud-est reste structuré par Canterbury ; les liens francs, irlandais et romains se croisent sans cesse.

Cette pluralité produit des tensions, surtout autour de la date de Pâques et de certaines coutumes ecclésiastiques. Le synode de Whitby en 664, sous le roi Oswiu, donne la préférence à l'usage romain pour la Northumbrie.[31] L'événement ne signifie pas que les moines d'Iona étaient hérétiques ; il marque l'intégration progressive des Églises anglaises dans une discipline latine commune.

Théodore de Tarse et l'organisation de l'Église anglaise

Après Whitby, l'action de Théodore de Tarse, archevêque de Canterbury à partir de 669, donne à l'Église anglaise une structure plus cohérente. Bède montre Théodore visitant les provinces, instruisant les Églises, tenant des synodes et consolidant la doctrine catholique.[32]

Le synode de Hertford (673 selon l'année de l'Incarnation donnée par Bède ; le procès-verbal du synode, daté du 24 septembre de la première indiction, correspond au 24 septembre 672) organise la discipline commune : respect des dates liturgiques, limites des diocèses, synodes réguliers, ordre entre évêques, règles matrimoniales.[33] Celui de Hatfield (680 selon Bède ; le procès-verbal, daté du 17 septembre de la huitième indiction, correspond au 17 septembre 679) confesse explicitement la foi catholique reçue des conciles œcuméniques, dans le contexte des controverses christologiques.[34]

La conversion des Anglo-Saxons n'est donc pleinement stabilisée que lorsque la foi devient une Église : évêques, sièges, monastères, synodes, écoles, liturgie et mémoire.

Chronologie synthétique

  1. 596
    Grégoire envoie Augustin
    Rome

    Augustin et des moines romains sont envoyés vers les Angles ; leur hésitation en route provoque une lettre d'encouragement de Grégoire.[35]

  2. 597
    Arrivée à Thanet
    Kent

    Augustin débarque avec environ quarante compagnons, des interprètes francs, une croix et une image du Christ ; Æthelberht permet la prédication.[36]

  3. 601
    Pallium, renforts et lettre à Mellitus
    Rome et Canterbury

    Grégoire envoie des ministres, le pallium et des directives pastorales pour transformer les lieux païens purifiés en lieux chrétiens.[37][38]

  4. 616
    Crise après Æthelberht
    Kent et Essex

    La mort des premiers rois chrétiens entraîne un retour du paganisme ; Laurent obtient ensuite la conversion d'Eadbald.[39]

  5. 625-627
    Conversion d'Edwin
    Northumbrie

    Æthelburh et Paulin accompagnent Edwin ; le roi est baptisé à York le 12 avril 627.[40]

  6. 635
    Birinus et Aidan
    Wessex et Lindisfarne

    Birinus évangélise les Saxons de l'Ouest ; Aidan fonde le grand foyer missionnaire de Lindisfarne.[41][42]

  7. 664-680
    Unification disciplinaire
    Whitby, Hertford, Hatfield

    Les Églises anglaises s'alignent progressivement sur les usages romains et structurent leur discipline commune, jusqu'au synode de Hatfield (680 selon Bède, 17 septembre 679 selon son procès-verbal).[43][44][45]

  8. 681-687
    Derniers royaumes
    Sussex et île de Wight

    Wilfrid évangélise les South Saxons ; l'île de Wight, conquise par Cædwalla au prix de massacres, est repeuplée et reçoit la foi.[46]

Ce que cette conversion change

Une culture du livre

La conversion apporte l'Écriture, la liturgie latine, les lettres pontificales, l'enseignement monastique et les écoles. Canterbury, Wearmouth-Jarrow, Lindisfarne et d'autres foyers deviennent des lieux de copie, de commentaire biblique et d'échanges avec Rome et le continent.

Bède lui-même est le fruit de cette transformation. Moine de Jarrow, formé dans un monde de livres importés, de comput, d'exégèse et de liturgie, il peut écrire une histoire nationale chrétienne parce que la mission a produit les instruments intellectuels qui rendent une telle œuvre possible.

Une nouvelle légitimité royale

Comme chez Clovis, la conversion d'un roi anglo-saxon n'abolit pas la violence politique. Edwin, Oswald, Oswiu, Penda, Cædwalla appartiennent à un monde de guerres et de rivalités. Mais le baptême introduit un nouveau langage : le roi doit protéger l'Église, écouter les évêques, fonder des monastères, recevoir la correction morale et inscrire son pouvoir dans l'histoire du salut.

Fonts baptismaux de Saint-Martin de Canterbury. La tradition associe le lieu au baptême d'Æthelberht, même si l'objet visible appartient à une histoire matérielle postérieure. Photo Wikimedia Commons.

Cette nouvelle légitimité se voit dans les lettres pontificales. Grégoire écrit à Æthelberht comme à un roi appelé à étendre la foi parmi les peuples soumis à son autorité, tandis que Boniface V exhorte Edwin, encore païen, à accueillir la foi, et Æthelburh, déjà chrétienne, à y persévérer et à œuvrer à la conversion de son époux.[47][48]

Une Église anglaise missionnaire

Le paradoxe est beau : un peuple évangélisé devient à son tour évangélisateur. Aux VIIe-VIIIe siècles, des Anglo-Saxons comme Wilfrid, Willibrord et Boniface participent à la mission sur le continent germanique. La conversion anglaise n'est donc pas un terminus ; elle devient une source.

Objections et précisions

« Augustin a-t-il converti toute l'Angleterre ? »

Non. Augustin lance la mission romaine dans le Kent et fonde Canterbury, mais la conversion des royaumes anglais dure près d'un siècle. Northumbrie, Wessex, Mercie, East Anglia, Essex, Sussex et l'île de Wight ont chacun leur rythme, leurs crises et leurs missionnaires.

« La mission romaine a-t-elle effacé l'Église celtique ? »

Non, mais elle finit par fournir le cadre disciplinaire commun. Iona, Aidan et Lindisfarne jouent un rôle immense, surtout dans le nord. Les tensions sur Pâques et les usages ne doivent pas faire oublier la sainteté et l'efficacité missionnaire de ce courant. L'unification romaine du VIIe siècle cherche une communion visible, pas l'effacement de toute mémoire locale.

« La conversion fut-elle forcée ? »

Les sources montrent des conversions royales qui entraînent des peuples, mais elles distinguent plusieurs situations. Æthelberht commence par autoriser la prédication sans se convertir immédiatement ; Edwin consulte ses conseillers ; Coifi détruit volontairement ses anciens autels. Il existe aussi des épisodes violents, notamment autour de l'île de Wight. Une synthèse honnête doit donc éviter deux caricatures : ni pur choix individuel moderne, ni simple contrainte militaire uniforme.

Que retenir ?

La conversion des Anglo-Saxons est l'une des grandes réussites missionnaires du haut Moyen Âge. Elle commence par une mission fragile envoyée de Rome, passe par l'hospitalité prudente du Kent, s'enracine dans Canterbury, reçoit un puissant relais iro-scot à Lindisfarne, traverse des rechutes païennes et s'achève dans une Église structurée par synodes, évêques et monastères.

Elle montre aussi une loi profonde de l'évangélisation : la foi avance rarement par un seul acte spectaculaire. Elle passe par des personnes, des mariages, des lettres, des traductions, des liturgies, des lieux, des rois, des moines, des crises et des recommencements. De Bertha priant à Saint-Martin jusqu'à Bède écrivant à Jarrow, un monde nouveau est né.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Bède le Vénérable, Historia ecclesiastica gentis Anglorum, préface (trad. anglaise L. C. Jane, 1903, reprise par le Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book1.asp) : Bède y nomme Albinus, Nothelm, les archives romaines et les informateurs provinciaux.

    1
  2. Bède, Historia ecclesiastica, I, 25 (trad. anglaise L. C. Jane, Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book1.asp) : Æthelberht est roi de Kent, Bertha est chrétienne franque et l'évêque Liudhard l'accompagne pour préserver sa foi.

    2 4
  3. Bède, Historia ecclesiastica, I, 7-22 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book1.asp) : voir spécialement les chapitres sur saint Alban, la paix postérieure aux persécutions, Germanus et les troubles brittoniques.

    3
  4. UNESCO World Heritage Centre, "Canterbury Cathedral, St Augustine's Abbey, and St Martin's Church", bien 496 (https://whc.unesco.org/en/list/496) : le site reflète la réintroduction du christianisme dans le sud de la Grande-Bretagne par Augustin, commencée à Saint-Martin où Bertha priait déjà, conduisant à la conversion d'Æthelberht.

    5
  5. Bède, Historia ecclesiastica, I, 23 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book1.asp) : Grégoire envoie Augustin et des moines prêcher aux Angles en 596.

    6 35
  6. Grégoire le Grand, lettre aux moines de la mission, 23 juillet 596, conservée par Bède, Historia ecclesiastica, I, 23 (texte latin vérifié : https://www.thelatinlibrary.com/bede/bede1.shtml ; trad. anglaise L. C. Jane, Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book1.asp) : « opus bonum, quod auxiliante Domino coepistis, impleatis ».

    7 8
  7. Bède, Historia ecclesiastica, I, 25 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book1.asp) : arrivée à Thanet, environ quarante hommes, interprètes francs.

    9 36
  8. Bède, Historia ecclesiastica, I, 25 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book1.asp) : rencontre en plein air, croix d'argent, image du Christ et litanies.

    10
  9. Bède, Historia ecclesiastica, I, 25 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book1.asp) : réponse prudente d'Æthelberht, hospitalité et liberté de prédication.

    11
  10. Bède, Historia ecclesiastica, I, 26 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book1.asp) : l'église Saint-Martin, bâtie du temps des Romains à l'est de la ville et fréquentée par Bertha, est utilisée par Augustin et ses compagnons (prière, messe, prédication, baptêmes).

    12
  11. UNESCO World Heritage Centre, bien 496, inscrit en 1988 (https://whc.unesco.org/en/list/496) : Saint-Martin, chapelle de la reine Bertha au VIe siècle, est restée un lieu de culte en usage continu ; l'évaluation ICOMOS du bien (http://whc.unesco.org/archive/advisory_body_evaluation/496.pdf) y signale une structure romaine du IVe siècle intégrée à l'église et des remaniements successifs.

    13
  12. Bède, Historia ecclesiastica, I, 26 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book1.asp) : description de la vie apostolique des missionnaires à Canterbury et des premières conversions, dont celle du roi.

    14
  13. Grégoire le Grand, lettre à Augustin, conservée par Bède, Historia ecclesiastica, I, 29 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book1.asp) : envoi du pallium, de ministres et projet d'organisation ecclésiastique.

    15 37
  14. English Heritage, "St Augustine's Abbey" (https://www.english-heritage.org.uk/visit/places/st-augustines-abbey/) : abbaye fondée peu après 597 par Augustin pour la mission auprès des Anglo-Saxons, intégrée au bien UNESCO de Canterbury (bien 496, inscrit en 1988).

    16
  15. Grégoire le Grand, lettre à Mellitus, 601, conservée par Bède, Historia ecclesiastica, I, 30 (texte latin vérifié : https://www.thelatinlibrary.com/bede/bede1.shtml ; trad. anglaise L. C. Jane, Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book1.asp) : « fana idolorum destrui in eadem gente minime debeant ; sed ipsa, quae in eis sunt, idola destruantur » — ne pas détruire les temples, détruire les idoles, purifier les lieux et transformer les fêtes.

    17 18 19 38
  16. Bède, Historia ecclesiastica, II, 5 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book2.asp) : après la mort d'Æthelberht et de Sabert, certains successeurs restaurent l'idolâtrie et provoquent le départ de Mellitus et Justus.

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  17. Bède, Historia ecclesiastica, II, 6 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book2.asp) : Laurent convertit Eadbald et rappelle Mellitus et Justus.

    21
  18. Bède, Historia ecclesiastica, II, 9 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book2.asp) : Edwin épouse Æthelburh et accepte qu'elle pratique la foi chrétienne avec sa suite ; Paulin accompagne la reine pour travailler à la conversion du royaume.

    22
  19. Bède, Historia ecclesiastica, II, 13 (texte latin vérifié : https://www.thelatinlibrary.com/bede/bede2.shtml ; trad. anglaise L. C. Jane, Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book2.asp) : conseil d'Edwin, discours de Coifi, comparaison du moineau (« Ita haec uita hominum ad modicum apparet... ») et destruction des autels.

    23 24
  20. Bède, Historia ecclesiastica, II, 14 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book2.asp) : baptême d'Edwin à York le 12 avril 627, jour de Pâques, dans l'église de bois Saint-Pierre ; prédication de Paulin et baptêmes dans la Northumbrie.

    25 40
  21. Bède, Historia ecclesiastica, III, 7 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book3.asp) : Birinus baptise le roi des West Saxons, Oswald agit comme parrain et Dorchester devient siège épiscopal.

    26 41
  22. Bède, Historia ecclesiastica, III, 3 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book3.asp) : Oswald demande un évêque aux Scots et Aidan reçoit Lindisfarne comme siège.

    27 42
  23. Bède, Historia ecclesiastica, III, 5 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book3.asp) : vie d'Aidan, prédication à pied, pauvreté, rachat d'esclaves et pédagogie graduelle.

    28
  24. Bède, Historia ecclesiastica, III, 21-24 et III, 30 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book3.asp) : conversion des Middle Angles et Merciens, mission de Cedd chez les East Saxons et restauration après rechute.

    29
  25. Bède, Historia ecclesiastica, IV, 13 et IV, 16 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book4.asp) : Wilfrid convertit les South Saxons ; l'île de Wight, conquise par Cædwalla au prix de massacres, est repeuplée puis évangélisée.

    30 46
  26. Bède, Historia ecclesiastica, III, 25-26 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book3.asp) : controverse pascale et issue du synode de Whitby.

    31 43
  27. Bède, Historia ecclesiastica, IV, 2 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book4.asp) : Théodore visite les Églises anglaises et les instruit dans la vérité catholique.

    32
  28. Bède, Historia ecclesiastica, IV, 5 (trad. anglaise L. C. Jane, Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book4.asp) : Bède clôt le récit en datant le synode de l'an 673 de l'Incarnation, mais le procès-verbal qu'il transcrit est daté du 24 septembre de la première indiction (texte latin vérifié : https://www.thelatinlibrary.com/bede/bede4.shtml : « Conuenimus autem die XXoIIIIo mensis Septembris, indictione prima, in loco, qui dicitur Herutford »), soit le 24 septembre 672, datation retenue par l'historiographie moderne (éd. Colgrave et Mynors, 1969).

    33 44
  29. Bède, Historia ecclesiastica, IV, 17 (trad. anglaise L. C. Jane, Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book4.asp) : le chapitre est placé sous l'an 680, mais le procès-verbal transcrit est daté du 17 septembre de la huitième indiction, en la dixième année du roi Ecgfrith (texte latin vérifié : https://www.thelatinlibrary.com/bede/bede4.shtml : « sub die XV Kalendas Octobres, indictione VIIIa »), soit le 17 septembre 679, datation retenue par l'historiographie moderne (éd. Colgrave et Mynors, 1969).

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  30. Grégoire le Grand, lettre au roi Æthelberht, conservée par Bède, Historia ecclesiastica, I, 32 (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book1.asp) : exhortation pontificale au roi chrétien pour étendre la foi.

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  31. Boniface V, lettre à Edwin (II, 10 : exhortation à embrasser la foi) et lettre à Æthelburh (II, 11 : persévérer et œuvrer au salut de son époux), conservées par Bède, Historia ecclesiastica (Fordham Medieval Sourcebook : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/bede-book2.asp).

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