Les hérétiques et la légende noire de l'inquisition

L'« Inquisition » au singulier est un mythe : trois institutions distinctes, six siècles d'archives, et un ordre de grandeur réel de quelques milliers d'exécutions — non de millions. Réponse aux huit objections les plus répandues.

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L'Inquisition désigne, dans le langage courant, une institution unique, sanglante et omniprésente, qui aurait dominé le catholicisme pendant six siècles et exécuté des millions de personnes. Cette image n'existe pas dans les archives. Elle existe en revanche dans une légende noire née aux XVIᵉ-XVIIIᵉ siècles, entretenue par la polémique protestante hollandaise et anglaise, prolongée par les Lumières anticléricales, puis universalisée par le roman gothique, l'opéra romantique et le cinéma hollywoodien[1].

Il y eut bien des tribunaux ecclésiastiques chargés d'instruire l'hérésie : trois principaux — l'Inquisition médiévale (1231-XVᵉ siècle), l'Inquisition espagnole (1478-1834) et l'Inquisition romaine (1542-1908) — auxquels s'ajoutent l'Inquisition portugaise (1536-1821) et son tribunal colonial de Goa (1560), les tribunaux coloniaux espagnols (Lima 1570, Mexico 1571, Carthagène des Indes 1610), et plusieurs tribunaux médiévaux locaux mal coordonnés. Les archives romaines du Saint-Office et de l'Index, ouvertes aux chercheurs en 1998 par Jean-Paul II[2], et les archives d'État de l'Inquisition espagnole (Archivo Histórico Nacional, section Inquisición, cataloguée dès 1928), exploitées systématiquement depuis Contreras-Henningsen (1986), permettent enfin de quitter le pamphlet pour l'histoire.

Avant d'entrer dans le détail, deux clarifications simples évitent la plupart des malentendus. Premièrement, le « bras séculier » désigne le pouvoir civil — roi, comte, ville libre, juge laïc — auquel le tribunal ecclésiastique remet l'hérétique obstiné pour l'exécution capitale. L'Église médiévale tient pour acquise l'interdiction faite aux clercs des sentences de sang : le clerc ne peut juridiquement allumer le bûcher — le Catéchisme rappellera qu'« elle a défendu aux clercs de verser le sang » (n° 2298). La formule ecclesia abhorret a sanguine (« l'Église a horreur du sang ») qui résume cette règle n'est elle-même attestée que bien plus tard, en 1744[3]. La distinction est technique, mais elle ne dissout pas la responsabilité morale du système qui sait où la remise conduit. Deuxièmement, « l'hérésie » au Moyen Âge n'est pas une opinion intellectuelle privée : c'est, dans l'imaginaire juridique partagé par toute l'Europe chrétienne, une trahison de l'ordre social tout entier — de la même manière que l'apostasie publique reste de nos jours punie par le droit pénal de plusieurs États, certains de la peine capitale pour le blasphème (données Pew 2019, publiées en 2022)[4]. Le voir avec les yeux du XIIIᵉ siècle ne moralise rien ; mais le voir avec les seuls yeux de 2026, sans cet ordre social commun, rend le procès médiéval incompréhensible.

La position catholique sérieuse n'est ni le déni, ni la repentance honteuse qui prend à son compte les chiffres de la propagande. Elle tient cinq vérités ensemble : l'hérésie médiévale était perçue comme une menace sociale et politique réelle, par les pouvoirs civils encore plus que par les évêques ; les tribunaux d'Inquisition furent plus procéduraux que les justices civiles de leur temps, avec dossier écrit, récusation des témoins et confirmation de l'aveu hors torture ; la torture et toute coercition religieuse sont doctrinalement proscrites — la première condamnée par le Catéchisme (n° 2297-2298[5]), la seconde rejetée par Dignitatis Humanae (1965[6]) — et la peine de mort est tenue pour inadmissible (Catéchisme n° 2267 révisé en 2018[7]) ; les chiffres réels — quelques milliers d'exécutions sur six siècles et demi[8], toutes inquisitions confondues — n'ont aucun rapport avec les « millions » de la légende ; et l'Église catholique a publiquement, doctrinalement et liturgiquement demandé pardon de cette histoire — Journée du pardon du 12 mars 2000 —, sans renier ni les dogmes définis pendant cette période, ni la sainteté objective du Corps mystique du Christ.

Cet article répond, sources primaires en main, aux principales objections que le grand public connaît aujourd'hui : « L'Église a tué des millions », « elle brûlait elle-même », « la torture était systématique », « les procès étaient des simulacres », « l'Inquisition a tué les sorcières », « l'affaire Galilée prouve l'obscurantisme », « l'Inquisition a persécuté les Juifs », « cette histoire ruine la crédibilité de l'Église ».

Les grandes dates : sept siècles en un coup d'œil

Avant d'entrer dans les institutions et les chiffres, il est utile d'avoir en tête la chronologie longue, des premières décrétales du XIIᵉ siècle au rebaptême du Saint-Office en 1965 puis 2022. Aucune des quatre institutions inquisitoriales n'est née d'un coup ; aucune n'a disparu d'un coup ; et le dernier mot — Dignitatis Humanae et la Journée du pardon — n'est ni une rupture, ni une concession, mais l'aboutissement doctrinal d'une lente clarification interne.

Infographie originale Ignispedia créée par IA : sept repères pour replacer les inquisitions dans la longue durée, des décrétales médiévales à la Journée du pardon.
  1. 4 novembre 1184
    Décrétale Ad abolendam — Lucius III

    Concile de Vérone : matrice juridique de la répression de l'hérésie par la collaboration entre l'évêque et le bras séculier. Il n'existe encore aucun inquisiteur pontifical.

  2. 25 mars 1199
    Vergentis in senium — Innocent III

    L'hérésie est assimilée au crime de lèse-majesté divine, par analogie avec la crimen laesae majestatis du droit romain. C'est la base théorique de toutes les inquisitions futures.

  3. Février 1231
    Excommunicamus — Grégoire IX

    Condamnation solennelle de l'hérésie et durcissement de l'arsenal répressif ; la fonction d'inquisiteur pontifical sera déléguée aux dominicains en 1233 (Ille humani generis) puis aux franciscains.

  4. 15 mai 1252
    Ad extirpanda — Innocent IV

    La bulle autorise le podestat et les autorités civiles à contraindre les hérétiques capturés à avouer, avec pour seule limite l'absence de mutilation et de péril de mort (citra membri diminutionem et mortis periculum, loi 25).

  5. 1ᵉʳ novembre 1478
    Exigit sincerae devotionis — Sixte IV

    Création de l'Inquisition espagnole à la demande des Rois Catholiques. Le pouvoir de nommer les inquisiteurs est délégué à la Couronne : c'est un tribunal royal à autorisation pontificale.

  6. 23 mai 1536
    Cum ad nihil magis — Paul III

    Création de l'Inquisition portugaise, modelée sur l'espagnole. Tribunal ultérieur : Goa (1560) — Lima (1570), Mexico (1571) et Carthagène des Indes (1610) relevant de l'Inquisition espagnole.

  7. 21 juillet 1542
    Licet ab initio — Paul III

    Création de l'Inquisition romaine (Saint-Office), congrégation cardinalice à juridiction directe sur les États italiens.

  8. 17 février 1600
    Bûcher de Giordano Bruno — Rome

    Procès doctrinal achevé après sept années d'instruction. Aucun des huit chefs d'accusation du Sommario ne vise l'héliocentrisme comme thèse astronomique — mais la cosmologie des mondes multiples en fait partie, censurée pour ses implications doctrinales : la légende du « martyr de la science » reste postérieure.

  9. 1609-1614
    Affaire des sorcières de Zugarramurdi

    L'inquisiteur Alonso de Salazar Frías mène une enquête de terrain qui démonte la panique villageoise. Le Conseil de l'Inquisition publie en 1614 des instructions exigeant désormais des preuves matérielles dans les procès de sorcellerie de son ressort. Dans ce ressort, la chasse disparaît quasiment au moment même où elle culmine en Allemagne.

  10. 22 juin 1633
    Condamnation de Galilée

    Prison formelle prononcée par la sentence (« Ti condaniamo al carcere formale »), aussitôt commuée en assignation à résidence ; sans torture physique. La sentence sera explicitement reconnue comme erreur ecclésiale par Jean-Paul II le 31 octobre 1992 au terme d'une commission d'étude de onze ans.

  11. 15 juillet 1834
    Abolition de l'Inquisition espagnole

    Décret de la régente Marie-Christine, sous Isabelle II. Fin de trois siècles et demi d'existence institutionnelle.

  12. 7 décembre 1965
    Dignitatis Humanae — Vatican II

    Le concile reconnaît solennellement le droit à la liberté religieuse fondé sur la dignité de la personne humaine. Fin théorique de toute justification d'une inquisition.

  13. 14 juin 1966
    Abolition de l'Index librorum prohibitorum

    Notification de la Congrégation pour la doctrine de la foi, signée du cardinal Ottaviani, publiée dans les Acta Apostolicae Sedis : l'Index cesse d'avoir force de loi ecclésiastique.

  14. 22 janvier 1998
    Ouverture des archives du Saint-Office

    Jean-Paul II fait ouvrir aux chercheurs les archives romaines de la Congrégation pour la doctrine de la foi : début de la révolution historiographique contemporaine.

  15. 12 mars 2000
    Journée du pardon — Jean-Paul II

    Premier dimanche de Carême du Jubilé. Sept demandes publiques de pardon, dont une vise explicitement les « méthodes non évangéliques » employées au nom de la foi et de la morale.

Pourquoi parler de « l'Inquisition » au singulier est déjà une erreur

Trois institutions, trois histoires, trois géographies

L'erreur fondamentale du discours populaire est de réunir sous un seul nom — l'Inquisition — des institutions distinctes par leur date, leur autorité de tutelle, leur procédure, leur territoire et leur intensité répressive. Henry Charles Lea, dans son monumental A History of the Inquisition of the Middle Ages (1888), reste l'un des premiers à avoir distingué méthodiquement les différents systèmes inquisitoriaux[9]. Edward Peters, un siècle plus tard, formalise la distinction de manière définitive entre les inquisitions historiques (au pluriel, juridictionnelles, datées, archivées) et « The Inquisition » (au singulier, mythologique, polémique, idéologique)[10].

Le tableau suivant résume les trois grandes institutions et leurs principales différences. Il faut le garder en tête pendant toute la lecture : aucune phrase du type « l'Inquisition faisait X » n'a de sens si l'on ne précise pas quelle inquisition, à quelle date, en quel lieu.

InstitutionCréationDisparitionAutorité de tutelleCibles principalesAire géographique
Inquisition médiévale1231 (Excommunicamus)XVᵉ siècle (extinction progressive)Papauté, déléguée aux dominicains et franciscainsCathares, Vaudois, Spirituels, BéguinesLanguedoc, Italie du Nord, Empire, France
Inquisition espagnole1478 (Exigit sincerae devotionis)15 juillet 1834 (décret de la régente Marie-Christine)Couronne d'Espagne (autorisation pontificale)Conversos judaïsants, morisques, alumbrados, protestants, blasphémateurs, bigamesEspagne et empire colonial (Mexico, Lima, Carthagène des Indes)
Inquisition romaine21 juillet 1542 (Licet ab initio)1908 (renommée Saint-Office, puis CDF en 1965, DDF en 2022 avec Praedicate Evangelium, entrée en vigueur le 5 juin 2022)Saint-SiègeProtestants italiens, illuminés, livres interdits, philosophes (Galilée)États italiens, Malte, Avignon
Infographie originale Ignispedia créée par IA : trois inquisitions, trois chronologies, trois cadres institutionnels.

À ces trois grandes institutions s'ajoutent l'Inquisition portugaise (1536-1821), modelée sur l'espagnole, et les tribunaux coloniaux (Goa 1560, Lima 1570, Mexico 1571, Carthagène des Indes 1610) — chacune avec ses dynamiques propres.

Pourquoi le singulier est devenu un piège politique

Lorsque la propagande hollandaise, anglaise puis française parle de « l'Inquisition » comme d'un personnage unique, elle accomplit un geste rhétorique précis : faire porter à l'institution médiévale les chiffres de l'espagnole, à la romaine les abus de la médiévale, et à toutes ensemble la chasse aux sorcières des territoires germaniques — terres catholiques comme protestantes, et précisément hors juridiction inquisitoriale catholique[11]. C'est un effet de fusion polémique : un mot devient un mythe, et le mythe absorbe tous les sangs.

Trois mécanismes qui font tenir le mythe

Le tour de force rhétorique de la légende noire repose, dans la littérature secondaire, sur trois mécanismes très précis. Les nommer permet, à la lecture, de repérer immédiatement quand on bascule de l'histoire à la fiction polémique.

D'abord, la fusion : on dit « l'Inquisition » en sachant qu'aucun lecteur ne demandera laquelle. Tous les griefs de toutes les juridictions ecclésiastiques de toute l'Europe pendant six siècles s'agrègent sous le même nom. Edgar Allan Poe dans Le Puits et le pendule (1842) localise son cachot inquisitorial à Tolède — dans une iconographie de fantaisie sans support archivistique.

Ensuite, le gonflement : Llorente partait de chiffres locaux et extrapolait à l'aveugle ; les pamphlets de l'époque gonflaient les chiffres sans citer une seule archive. Le procédé pamphlétaire est invariant — d'un chiffre vérifié de quelques dizaines, on déduit par règle de trois un chiffre fantastique applicable à toute l'institution.

Enfin, le transfert moral : les violences réelles, attestées et massives commises par d'autres juridictions (tribunaux séculiers du Saint-Empire, parlements de Provence, quaestiones romaines, justice révolutionnaire française) sont retournées contre la seule Inquisition catholique, comme si elle en condensait toute la culpabilité possible — tandis que la Star Chamber anglaise, souvent citée dans le même souffle, ne prononçait elle-même aucune peine capitale[12]. La torture judiciaire existait dans toutes les juridictions européennes du XVIᵉ siècle, souvent avec un encadrement moindre que celui de la procédure inquisitoriale italienne ; c'est pourtant cette dernière qui occupe seule la mémoire commune.

Une asymétrie médiatique persistante

Le résultat se constate dans la culture commune : le mot Inquisition y circule souvent sans précision géographique ni dates, associé à des chiffres de victimes sans support archivistique, tandis que les exécutions des tribunaux genevois sous Calvin, des chasses aux sorcières suédoises et écossaises ou de la justice royale française — plus meurtrières en proportion de leur ressort — y sont rarement rappelées, et que les peines infamantes et corporelles de la Star Chamber anglaise (qui ne prononçait aucune peine capitale[13]) y sont rarement distinguées des bûchers. Cette asymétrie de mémoire est précisément ce que le travail historique scientifique cherche à corriger depuis quarante ans.

La révolution archivistique de 1998

Un événement éditorial change tout en 1998. Jean-Paul II ouvre à la recherche les archives de la Congrégation pour la doctrine de la foi — celles du Saint-Office et de l'Index —, avec l'autorisation explicite d'examiner les procès, sentences, instructions et correspondance de l'Inquisition romaine[14]. Le symposium international L'Inquisizione, organisé au Vatican du 29 au 31 octobre 1998, réunit des historiens catholiques, protestants, juifs et laïcs autour des mêmes documents. Les actes, publiés en 2003 dans le volume coordonné par Agostino Borromeo, en rassemblent les contributions[15].

Depuis 1998, les historiens ont travaillé sur ces fonds romains comme sur les archives d'État espagnoles. Les conclusions convergent : les inquisitions historiques ont été infiniment moins meurtrières que la légende noire ne le prétendait, mais bien plus structurées juridiquement qu'on ne l'imaginait. C'est cette double inversion qui rend le dossier moderne fascinant — et la rumeur populaire, obsolète.

L'invention médiévale (XIIe-XIVe siècle)

Avant l'Inquisition : la répression épiscopale ordinaire

Avant 1231, l'hérésie est jugée localement, par l'évêque du diocèse ou par le pouvoir civil. Le concile de Vérone de 1184, sous Lucius III, publie la décrétale Ad abolendam diversarum haeresium pravitatem, qui organise la collaboration entre évêque et bras séculier contre cathares, patarins, humiliés et autres groupes hérétiques nommément cités[16]. Le concile de Latran III (1179) avait déjà appelé à la croisade contre les Cathares ; Latran IV (1215), sous Innocent III, fixe la matrice de la répression dans son canon 3 Excommunicamus[17]. À ce stade, il n'existe pas encore d'inquisiteur pontifical : la répression est diffuse, parfois improvisée, souvent dépendante de l'intensité du sentiment populaire — qui, livré à lui-même, peut lyncher.

Vergentis in senium (1199) : l'hérésie comme crime de lèse-majesté

Les Cathares expulsés de Carcassonne en 1209, enluminure des Grandes Chroniques de France conservée à la BnF, image patrimoniale via Wikimedia Commons.

Innocent III franchit une étape théorique majeure avec la décrétale Vergentis in senium (25 mars 1199) adressée aux habitants de Viterbe : il assimile l'hérésie au crime de lèse-majesté divine et autorise donc la confiscation des biens et la pénalisation civile, par analogie avec la crimen laesae majestatis du droit romain[18]. Cette construction juridique — hérésie = trahison de la République chrétienne — fournira la base théorique de toutes les inquisitions ultérieures.

La création des inquisiteurs pontificaux (1231-1233)

C'est Grégoire IX qui crée formellement l'institution. La constitution Excommunicamus (février 1231) confirme l'arsenal de Latran IV[19]. Surtout, la bulle Ille humani generis (avril 1233 — 20 avril selon Haskins, qui l'adresse aux évêques de France ; 22 avril selon Lea, t. I, p. 301 n.) délègue à l'ordre dominicain des pouvoirs d'enquête pontificaux ; quelques années plus tard, les franciscains seront associés[20].

Conrad de Marbourg et Robert le Bougre : les premiers abus

Les premiers inquisiteurs nommés illustrent immédiatement les deux dangers structurels de l'institution : le zèle excessif et la violence des hérétiques contre ceux qui les jugent.

Conrad de Marbourg (vers 1180-1233), prêtre allemand, est nommé par Grégoire IX en 1231 inquisiteur pour le Saint-Empire. Sa procédure est expéditive — sans audition réelle ni recours possible. Le comte Henri III de Sayn, noble accusé, est acquitté à Mayence en 1233. La résistance des évêques rhénans, notamment celle de l'archevêque de Mayence, conduit à une protestation collective auprès de Rome ; Conrad est assassiné le 30 juillet 1233 sur la route de Marbourg, peu avant que Grégoire IX ne décide de modérer ses pouvoirs[21].

Robert le Bougre, dominicain inquisiteur pour le royaume de France à partir de 1233, suit la même logique. Il fait brûler plus de 180 personnes en une seule journée à Mont-Aimé (Champagne) le 13 mai 1239[22]. La papauté finit par le déposer pour abus — à une date discutée (1239 selon Lea et Tanon, vers 1241 selon Frederichs, au moins 1244-1245 selon Haskins) — et il sera lui-même condamné à la prison perpétuelle[23]. Ces deux cas montrent que l'Inquisition pontificale, dès ses débuts, surveille ses propres dérives et peut sanctionner ses propres inquisiteurs : c'est un trait procédural important, et largement ignoré par la légende noire.

Le concile de Toulouse (1229) et la sortie de la croisade albigeoise

L'Inquisition médiévale naît dans le sillage immédiat de la croisade albigeoise (1209-1229), qui s'est conclue par le traité de Meaux-Paris (1229). Le concile provincial de Toulouse (novembre 1229) prescrit, dans son canon 1, l'enquête épiscopale systématique dans les paroisses[24]. À ce stade, l'Inquisition n'est donc pas un instrument de conquête : elle est l'instrument post-conflit de pacification religieuse, là où la croisade — sanglante — a laissé un Languedoc traumatisé.

Bernard Gui, inquisiteur de Toulouse (1307-1323)

Bernard Gui (1261/62-1331), dominicain inquisiteur à Toulouse entre 1307 et 1323, est devenu l'archétype noir de l'inquisiteur médiéval — notamment dans le roman Le Nom de la rose d'Umberto Eco. Pourtant, ses archives, conservées presque intégralement, donnent une image radicalement différente : un juriste méticuleux, dont le Liber sententiarum conserve 940 actes de justice visant 938 individus, soit 636 personnes jugées (Pales-Gobilliard, t. I, p. 30 et 33)[25] — avec 43 remises à la cour séculière (auxquelles s'ajoutent 3 condamnations « s'ils vivaient »), soit 4,6 % des actes et 6,8 % des personnes.

Bernard Gui recevant la bénédiction de Jean XXII : miniature médiévale, image patrimoniale via Wikimedia Commons.

Bernard Gui est aussi l'auteur de la Practica inquisitionis heretice pravitatis (vers 1323-1324), manuel d'enquête à l'usage des inquisiteurs. Son objectif est explicite :

« La fin de l'office d'inquisition est que l'hérésie soit détruite. » — Bernard Gui, Practica inquisitionis heretice pravitatis, livre V, vers 1323[26]

En substance — paraphrase, présentée comme telle — : l'hérésie ne peut être détruite, selon lui, que si les hérétiques le sont, à deux conditions : ou bien qu'ils soient convertis à la vraie foi catholique, ou bien que, livrés au bras séculier, ils soient consumés par les flammes corporelles.

Ce passage est troublant pour le lecteur moderne. Il faut le lire pour ce qu'il est : la doctrine médiévale de la coercition religieuse, partagée par toutes les juridictions chrétiennes — catholiques, orthodoxes, plus tard protestantes — et que Vatican II rejettera définitivement avec Dignitatis Humanae (1965)[27]. La rigueur historique consiste à le citer en clair, sans le cacher.

Nicolau Eymerich et le Directorium Inquisitorum (1376)

Le second grand manuel inquisitorial médiéval est le Directorium Inquisitorum de Nicolau Eymerich (vers 1316-1399), dominicain catalan, inquisiteur général d'Aragon. Achevé vers 1376, le texte est réédité en 1578 par Francisco Peña, théologien espagnol, avec des commentaires juridiques qui en font la référence européenne pour deux siècles[28].

Frontispice d'une édition du Directorium Inquisitorum de Nicolau Eymerich, manuel inquisitorial médiéval réédité par Francisco Peña, image patrimoniale via Wikimedia Commons.

Eymerich y formalise le principe juridique médiéval — emprunté au droit romain tardif — selon lequel la torture n'est qu'un substitut probatoire, à n'utiliser qu'à défaut d'autres preuves[29]. C'est dire que, dès le XIVᵉ siècle, le manuel le plus sévère du Moyen Âge présente la torture comme un recours juridique encadré — tout en contournant l'interdiction de la répéter. Encore une fois, cela ne moralise rien — la torture reste objectivement contraire à la dignité humaine — mais cela contredit l'imagerie populaire d'un inquisiteur qui torture par plaisir et systématiquement.

La procédure inquisitoriale : du mythe aux archives

Le tempus gratiae : un délai pour s'auto-dénoncer

Lorsque l'inquisiteur arrivait dans une paroisse, son premier geste n'était pas d'arrêter mais de prêcher. Il convoquait toute la population à l'église, exposait la doctrine catholique, indiquait les signes extérieurs de l'hérésie cathare ou vaudoise — et ouvrait un tempus gratiae (temps de grâce) de quinze à trente jours pendant lequel quiconque s'auto-dénonçait spontanément voyait sa peine considérablement réduite, souvent à une simple pénitence (jeûne, pèlerinage, port d'une croix de tissu jaune sur le manteau)[30].

Cette procédure, documentée par les registres languedociens conservés[31], contredit l'image populaire d'une chasse à l'homme nocturne et arbitraire. Le délai de grâce est même devenu, dans certaines régions du Languedoc, un instrument de désamorçage social : il permettait de purger les rumeurs et les délations sans procès formel.

La procédure proprement dite

Une fois le tempus gratiae expiré, l'enquête formelle s'ouvrait. La procédure inquisitoriale, héritée du droit romano-canonique du XIIᵉ siècle, comprenait six étapes :

  1. Dénonciation ou rumeur publique (la fama) ;
  2. Enquête préliminaire par l'inquisiteur, qui rassemble les témoignages ;
  3. Citation et interrogatoire de l'accusé, avec procès-verbal écrit ;
  4. Défense — l'accusé dresse la liste de ses ennemis personnels, et tout témoignage venant d'un ennemi déclaré est écarté ; en revanche, il n'a pas d'avocat garanti : la décrétale d'Innocent III interdit aux avocats d'assister les hérétiques, les conciles de Valence (1248) et d'Albi (1254) le confirment, Bernard Gui tient pour fauteur l'avocat d'un hérétique, et Eymerich — qui admet le droit en théorie — autorise à poursuivre l'avocat[32] ;
  5. Sentence prononcée publiquement (le sermo generalis) ;
  6. Peine : absolution, pénitence, prison, port des croix jaunes cousues sur le vêtement (l'équivalent local du futur sanbenito espagnol), confiscation, ou remise au bras séculier dans les cas d'hérésie obstinée[33].
Infographie originale Ignispedia créée par IA : les étapes de la procédure inquisitoriale, du tempus gratiae à la sentence.

L'anonymisation des témoins — l'un des reproches les plus sévères adressés à l'Inquisition — est attestée. Mais elle s'explique par la peur réelle des représailles : l'inquisiteur saint Pierre de Vérone fut tué le 6 avril 1252 par un sicaire payé — non par les parfaits eux-mêmes, qui professaient la non-violence[34]. La défense, en compensation, pouvait demander à l'accusé de dresser la liste de ses ennemis personnels, et tout témoignage venant d'un ennemi déclaré était écarté.

Ad extirpanda (1252) : la torture, ses limites, sa réalité

La torture entre officiellement dans la répression de l'hérésie avec la bulle Ad extirpanda d'Innocent IV (15 mai 1252). Le texte s'adresse au podestat et aux autorités civiles — non aux inquisiteurs — et il est explicite :

« Que le podestat ou le recteur soit tenu de contraindre tous les hérétiques qu'il aura capturés — sans mutilation de membre ni péril de mort, comme de véritables brigands et homicides des âmes, voleurs des sacrements de Dieu et de la foi chrétienne — à confesser expressément leurs erreurs et à dénoncer les autres hérétiques qu'ils connaîtraient. » — Innocent IV, bulle Ad extirpanda, 15 mai 1252, loi 25[35]

Trois choses doivent être notées. D'abord, la torture n'est pas inventée par l'Inquisition : elle existe depuis l'Antiquité romaine et la quaestio est une procédure judiciaire ordinaire dans les tribunaux civils du XIIIᵉ siècle, notamment depuis la redécouverte du Digeste de Justinien aux universités de Bologne et de Padoue. L'Inquisition l'emprunte au droit civil de son temps. Ensuite, le texte ne fixe que deux limites, adressées au pouvoir civil : pas de mutilation, pas de péril de mort — citra membri diminutionem et mortis periculum. Enfin — point souvent déformé — la bulle ne connaît ni ratification dans les vingt-quatre heures, ni durée maximale d'une heure, ni présence obligatoire d'un médecin : la règle postérieure d'un intervalle d'au moins vingt-quatre heures entre la torture et la confirmation de l'aveu va dans l'autre sens, et elle fut le plus souvent ignorée (commonly disregarded)[36].

Reconnaître ces limites ne réhabilite pas la torture. Le Catéchisme de l'Église catholique la condamne aujourd'hui sans appel :

« Dans les temps passés, des pratiques cruelles ont été communément pratiquées par des gouvernements légitimes pour maintenir la loi et l'ordre, souvent sans protestation des pasteurs de l'Église, qui ont eux-mêmes adopté dans leurs propres tribunaux les prescriptions du droit romain sur la torture. A côté de ces faits regrettables, l'Église a toujours enseigné le devoir de clémence et de miséricorde ; elle a défendu aux clercs de verser le sang. » — Catéchisme de l'Église catholique, n° 2298[37]

La condamnation expresse de la torture — « contraire au respect de la personne et de la dignité humaine » — figure au n° 2297 qui précède ; la formule « contraires à la loi morale » y vise les amputations, les mutilations et les stérilisations. On a donc, dans le même document magistériel, à la fois la reconnaissance honnête d'une pratique passée et son rejet doctrinal sans ambiguïté — exactement ce que demande la rigueur historique.

Les peines réelles : pyramide des sentences

L'imagerie populaire ne retient que le bûcher. Les archives racontent une tout autre histoire. Sur les 636 personnes jugées par Bernard Gui entre 1308 et 1323, le tableau n° 1 de l'édition Pales-Gobilliard (t. II, p. 1646) ventile ainsi les sentences[38] :

  • 43 remises à la cour séculière (+ 3 « s'ils vivaient »), soit 6,8 % des personnes ;
  • 66 exhumations suivies du bûcher (sentences posthumes) ;
  • 277 condamnations au Mur (emprisonnement) + 30 au Mur strict ;
  • 80 porteurs de croix simples + 55 de croix doubles (croix jaunes cousues sur le vêtement — l'équivalent local de ce que l'Espagne appellera plus tard le sanbenito) ;
  • 135 grâces des croix ;
  • 139 relaxes du Mur (libérations de prison) ;
  • 17 condamnations au Mur « s'ils vivaient » (posthumes) ;
  • 40 fugitifs jugés par contumace ;
  • 22 maisons détruites ;
  • 1 Talmud brûlé ;
  • 1 réconciliation (Cordes).
Infographie originale Ignispedia créée par IA : les sentences de Bernard Gui montrent que la remise au bras séculier était l'extrême, non la norme.

Le chiffre central — 6,8 % de remises au bras séculier — doit ouvrir les yeux. Le bûcher était la sanction extrême et minoritaire, réservée aux hérétiques obstinés ou relapses. La majorité écrasante des sentences inquisitoriales sont des peines pénitentielles : prière, jeûne, pèlerinage, port d'un signe distinctif, prison surveillée.

L'Inquisition espagnole (1478-1834) : un cas spécial

La création par les Rois Catholiques (1478)

L'Inquisition espagnole est sans doute la plus connue, la plus longue et la plus controversée. Elle est créée par la bulle Exigit sincerae devotionis affectus de Sixte IV, datée du 1ᵉʳ novembre 1478, à la demande d'Isabelle de Castille et de Ferdinand d'Aragon[39]. Mais — point capital — cette bulle confie aux Rois Catholiques le pouvoir de nommer eux-mêmes les inquisiteurs. Dès l'origine, l'Inquisition espagnole est donc un tribunal royal, à autorisation pontificale mais à direction civile.

C'est cette particularité qui explique trois choses :

Tomás de Torquemada, Grand Inquisiteur d'Espagne à partir de 1483 : portrait ancien conservé sur Wikimedia Commons.
  • L'autonomie de Madrid par rapport à Rome, source de conflits constants pendant trois siècles (notamment sous Paul III en 1538 — et sous Pie V, qui obtient en 1567 le transfert à Rome du procès Carranza).
  • La dimension fortement politique des procès, surtout au XVIᵉ siècle où l'Inquisition devient un instrument de la monarchie catholique contre toute déviance idéologique.
  • La spécialisation initiale contre les conversos, c'est-à-dire les juifs convertis au christianisme accusés de continuer à pratiquer secrètement le judaïsme.

Tomás de Torquemada et les Instructions (1484)

Tomás de Torquemada (1420-1498), dominicain confesseur d'Isabelle, devient Grand Inquisiteur en 1483. Il publie en 1484 puis 1485, 1488 et 1498 les Instrucciones qui structurent l'institution[40]. Ce nom est devenu synonyme de cruauté absolue dans la légende noire. Que disent les archives ?

Henry Kamen, dans The Spanish Inquisition: A Historical Revision (4ᵉ éd., Yale, 2014), estime à environ 2 000 les exécutions des premières décennies, jusque vers 1530 — pour l'essentiel dans la phase initiale, dont le mandat de Torquemada comme Grand Inquisiteur (1483-1498)[41]. C'est très loin des chiffres légendaires de Llorente (8 800 brûlés vifs en 18 ans), et cela reste dramatiquement élevé.

L'étude qui a tout changé : Contreras-Henningsen (1986)

Le tournant scientifique sur l'Inquisition espagnole vient de l'article de Jaime Contreras et Gustav Henningsen publié en 1986. Les deux chercheurs ont exploité les relaciones de causas (rapports de causes envoyés par les tribunaux locaux au Conseil de l'Inquisition à Madrid). Sur la période 1540-1700, ils recensent 44 674 procès dont seulement 826 exécutions en personne et 778 exécutions en effigie (condamnés absents, en fuite ou déjà morts dont on brûlait une statue)[42].

Contreras et Henningsen soulignent que ces 826 exécutions personnelles représentent à peine 1,8 % des accusés[43] — constat qui contredit l'image populaire d'une Inquisition omniprésente brûlant à grande échelle.

Francisco Rizi, Auto-da-fé sur la Plaza Mayor de Madrid, 1683, Musée du Prado : image patrimoniale via Wikimedia Commons.

En extrapolant à l'ensemble de la durée de l'Inquisition espagnole (1478-1834), Kamen écrit qu'au maximum trois mille personnes ont subi la mort dans toute l'histoire du tribunal (« a maximum of three thousand persons may have suffered death during the entire history of the tribunal », 4ᵉ éd., 2014, p. 253)[44]. La fourchette 3 000-5 000 est celle de Contreras (1994) et, pour 4 200-5 250, de García Cárcel ; Bartolomé Bennassar retient un ordre de grandeur comparable dans son Inquisition espagnole, XVe-XIXe siècle (1979)[45].

L'autodafé : liturgie pénitentielle, pas spectacle de bûcher

Le mot auto-da-fé — littéralement acte de foi en portugais et espagnol — désigne, dans le langage populaire moderne, un bûcher collectif. Dans le langage historique précis, il désigne la cérémonie publique de proclamation des sentences[46]. La plupart des autodafés ne se terminaient pas par un bûcher : ils étaient l'occasion de proclamer publiquement les abjurations, les pénitences, les peines de prison ou les confiscations. Le bûcher proprement dit avait lieu, quand il avait lieu, à l'extérieur de la ville, sur un terrain civil (le quemadero), et était exécuté par le bras séculier, pas par l'inquisiteur.

Le grand autodafé peint par Francisco Rizi sur la Plaza Mayor de Madrid le 30 juin 1680 est sans doute le plus célèbre — 118 accusés présentés, dont une vingtaine furent condamnés au bûcher, les autres recevant des pénitences, des peines de prison ou des peines afflictives non capitales[47].

Les morisques et la fin du XVIe siècle

La seconde grande vague de procès vise les morisques — musulmans baptisés après les conversions forcées de 1502 (Castille) et 1525 (Aragon). Les morisques pratiquaient souvent leur foi en secret, ce qui leur valait des procès pour apostasie. Leur expulsion massive d'Espagne sous Philippe III (1609-1614) — environ 300 000 personnes déplacées vers le Maghreb — relève cependant de la politique royale, pas de l'Inquisition stricto sensu : la décision est prise par le Conseil d'État. L'opposition vient de la noblesse aragonaise et valencienne — pour qui les morisques constituaient une part essentielle de la main-d'œuvre agricole —, tandis que le dominicain valencien Jaime Bleda et l'archevêque Juan de Ribera poussent à l'expulsion[48].

L'Inquisition romaine (1542-1908) : la plus modérée des trois

Paul III et Licet ab initio (21 juillet 1542)

Face à l'expansion du protestantisme en Italie — notamment à Naples, Lucques, Modène et dans le Frioul vénitien — Paul III crée par la bulle Licet ab initio du 21 juillet 1542 la Congrégation romaine et universelle de l'Inquisition, ou Saint-Office[49]. Six cardinaux (dont Gian Pietro Carafa, futur Paul IV) sont nommés inquisiteurs généraux avec juridiction directe sur les États italiens et les territoires soumis à Rome.

Le cas Giordano Bruno (17 février 1600) — le seul brûlé célèbre

Avant Galilée, l'Inquisition romaine a connu un autre procès retentissant : celui de Giordano Bruno (1548-1600), dominicain défroqué, philosophe ambulant entre Genève, Toulouse, Paris, Londres, Wittenberg, Prague, Helmstedt et Francfort. Arrêté à Venise en mai 1592, transféré à Rome en février 1593, il est jugé pendant sept années par le Saint-Office. Le 17 février 1600, il est brûlé sur le Campo dei Fiori à Rome[50].

La légende romantique en a fait un martyr de la science. Le dossier édité par Luigi Firpo (1915-1989) pendant près de quarante ans, publié à titre posthume en 1993 — après la redécouverte du Sommario del processo au début des années 1940 — raconte une autre histoire[51]. Bruno n'a pas été condamné pour l'héliocentrisme comme thèse astronomique — aucun des huit chefs d'accusation du Sommario (édition Firpo-Quaglioni, 1993) ne vise le système copernicien en tant que tel —, mais pour un ensemble de thèses doctrinales, dont certaines cosmologiques : négation de la Trinité, négation de la divinité du Christ et de l'Incarnation, négation de la virginité de Marie, négation de la transsubstantiation et de la messe, pluralité et éternité des mondes, métempsycose, magie et divination[52]. Le copernicianisme fut discuté au procès et la cosmologie fait donc partie du dossier ; mais toutes les censures portent sur des implications doctrinales, non sur une découverte scientifique — ce qui n'en fait pas pour autant un « martyr de la science » au sens moderne.

Cela ne moralise pas le bûcher — la peine capitale pour hérésie est tenue pour inadmissible depuis la révision du Catéchisme (n° 2267, 2018[53]). Cela contredit en revanche le mythe d'un Bruno « martyr de la libre pensée scientifique », qui sert la cause de l'anticléricalisme italien depuis le monument érigé par Ettore Ferrari sur le Campo dei Fiori en 1889.

Le cas Galilée (1633) — ce qui s'est réellement passé

Cristiano Banti, Galileo facing the Roman Inquisition, 1857 : une reconstitution picturale de l'affaire Galilée, image patrimoniale via Wikimedia Commons.

Aucun procès de l'Inquisition romaine n'est plus connu — et plus déformé — que celui de Galileo Galilei. Voici les faits, tels que les a établis la commission pontificale d'étude (1981-1992) instituée par Jean-Paul II[54].

D'abord, Galilée n'a pas été torturé, contrairement à un récit légendaire tenace. La phrase de la sentence du 22 juin 1633 mentionne formellement le « rigoroso essame », mais les actes du procès montrent qu'il s'agissait d'une formule juridique de menace — territio verbalis (intimidation verbale) — exigée par la procédure du XVIIe siècle, et qu'aucune torture physique ne fut appliquée[55]. Pour un homme de 69 ans, sa santé était fragile, il a été maintenu dans des conditions globalement clémentes (chez l'ambassadeur de Toscane à Rome, puis dans des résidences ecclésiastiques).

Ensuite, la sentence le déclare « vehementemente sospetto d'heresia, cioè d'haver tenuto e creduto dottrina falsa e contraria alle Sacre e divine Scritture » — véhémentement suspect d'hérésie, c'est-à-dire d'avoir tenu et cru une doctrine fausse et contraire aux Saintes et divines Écritures — jugeant qu'on pouvait la défendre « per probabile » après sa condamnation[56]. Le procès porte donc bien sur l'héliocentrisme tenu comme doctrine vraie, et non sur une simple hypothèse mathématique : Galilée affirmait avoir prouvé ce qu'il n'avait, dans l'état des preuves de 1633, que rendu probable (la parallaxe stellaire ne sera observée qu'en 1838 par Bessel, donnant la preuve mécanique du mouvement de la Terre).

Enfin, la sentence prononce : « Ti condaniamo al carcere formale » — nous te condamnons à la prison formelle — peine aussitôt commuée en assignation à résidence : Galilée vécut sa fin de vie en résidence surveillée à Arcetri, près de Florence, où il poursuivit ses recherches. Mais il ne pouvait ni recevoir librement ni publier : les Discorsi e dimostrazioni matematiche intorno a due nuove scienze (1638), qui fondent la mécanique moderne, parurent à Leyde chez Elzevir parce que l'Inquisition avait interdit toute publication de ses œuvres[57].

Cela ne réhabilite pas le procès. Jean-Paul II l'a reconnu sans détour le 31 octobre 1992 :

« À partir du siècle des Lumières et jusqu'à nos jours, le cas Galilée a constitué une sorte de mythe, dans lequel l'image que l'on s'était forgée des événements était passablement éloignée de la réalité. [...] L'erreur des théologiens d'alors, quand ils soutenaient la centralité de la terre, fut de penser que notre connaissance de la structure du monde physique était, d'une certaine manière, imposée par le sens littéral de l'Écriture. » — Saint Jean-Paul II, discours à l'Académie pontificale des sciences, 31 octobre 1992, § 10[58]

L'affaire Galilée est donc, pour la conscience catholique, un cas réel d'erreur ecclésiale — mais non un cas de torture ni d'exécution : la prison formelle prononcée par la sentence fut commuée en résidence surveillée.

L'Inquisition romaine : un bilan exécutif modéré

Andrea Del Col, dans L'Inquisizione in Italia (Mondadori, 2010, p. 779-780), recense environ 1 250 condamnations à mort pour 51 000 à 75 000 procès dans l'Italie postérieure à 1542[59] — très loin des « 100 exécutions » parfois citées d'après Tedeschi (1991), dont l'article ne donne que des échantillons locaux[60]. Christopher Black, dans The Italian Inquisition (Yale, 2009), confirme un ordre de grandeur très inférieur à celui de l'espagnole[61]. Les raisons de cette modération relative : un contrôle ecclésiastique central plus strict — le pape présidant lui-même la congrégation (CIC 1917, c. 247 § 1) —, un recours plus ample aux peines de prison et aux abjurations, et l'absence de la dimension politico-royale qui durcissait l'espagnole.

L'Index des livres interdits

L'Inquisition romaine est aussi responsable de l'Index librorum prohibitorum, créé par Paul IV en 1559 et régulièrement réédité jusqu'à son abolition en 1966 — notification de la Congrégation pour la doctrine de la foi signée du cardinal Ottaviani[62]. L'Index condamnait des livres jugés contraires à la foi catholique. Il a inclus de nombreux ouvrages aujourd'hui considérés comme des classiques (Descartes, Pascal pour les Provinciales, Galilée, Voltaire, Rousseau, Diderot, Kant, Hugo, Sartre). Son existence pose une question philosophique réelle — celle de la censure ecclésiastique en matière intellectuelle — sur laquelle la conscience catholique contemporaine a tranché en faveur de la liberté de recherche et d'expression, dans la lignée de Gaudium et Spes (Vatican II, 1965).

L'Inquisition portugaise et coloniale

Infographie originale Ignispedia créée par IA : géographie des principaux tribunaux inquisitoriaux en Europe et dans les empires ibériques.

L'Inquisition portugaise est instituée par la bulle Cum ad nihil magis de Paul III, le 23 mai 1536, à la demande de Jean III du Portugal[63]. Elle cible principalement les cristãos-novos (juifs convertis), et sera étendue à l'empire colonial avec la création du tribunal de Goa en 1560. Plus tard, des tribunaux similaires verront le jour en Amérique espagnole : Lima en 1570, Mexico en 1571, Carthagène des Indes en 1610. Ces tribunaux coloniaux, étudiés notamment par Solange Alberro pour le Mexique et René Millar Carvacho pour le Pérou, ont été statistiquement moins meurtriers encore que la péninsule : Lima recense environ 30 à 32 exécutions sur 250 ans (Millar Carvacho), Mexico environ 50 à 51, et Goa 57 en personne[64].

Les chiffres : ce que disent vraiment les archives

La révolution Contreras-Henningsen et les estimations modernes

Voici, en synthèse, les estimations les plus solides aujourd'hui disponibles, toutes inquisitions confondues, sur l'ensemble des six siècles d'existence :

InstitutionPériodeProcès estimésExécutions estiméesSource principale
Inquisition médiévale1231 - fin XVᵉ s.~12 000 (estimation)~2 000-3 000 (ordre de grandeur historiographique)Lea 1888 ; Peters 1988
Inquisition espagnole1478 - 1834~150 0003 000 (maximum, Kamen 2014, p. 253) à 5 000 (Contreras 1994 ; García Cárcel 4 200-5 250 ; Bennassar 1979)Kamen 2014 ; Contreras-Henningsen 1986
Inquisition portugaise1536 - 1821~40 000≈1 200 en personne (1 175-1 183 brûlés ; les effigies ne sont pas des exécutions)Lea ; Bethencourt 2009
Inquisitions coloniales (Goa, Lima, Mexico, Carthagène)1560 - début XIXᵉ~20 000~140-150 (Goa 57 en personne ; Lima ~30-32 ; Mexico ~50-51)Alberro ; Millar Carvacho ; Machado
Inquisition romaine1542 - 190851 000-75 000≈1 250Del Col 2010, p. 779-780
Total estimé1231 - 1908~275 000-300 000≈7 500-10 500Estimation propre de l'article (addition des fourchettes ci-dessus)
Infographie originale Ignispedia créée par IA : l'écart entre chiffres pamphlétaires et ordres de grandeur archivistiques.

Soit, sur six siècles et demi d'activité cumulée des inquisitions catholiques dans le monde entier, un ordre de grandeur — estimation propre du présent article par addition des fourchettes ci-dessus — situé entre 7 500 et 10 500 exécutions, à comparer aux estimations jadis répandues par Llorente (~32 000 brûlés uniquement pour l'Espagne) ou par certains pamphlets anti-catholiques (« plusieurs millions »).

L'Inquisition espagnole vue par les historiens juifs et par Kamen

Une partie significative de la révolution historiographique sur l'Inquisition espagnole vient de deux historiens juifs — Cecil Roth et Yitzhak Baer — et du grand révisionniste britannique Henry Kamen. Trois noms s'imposent.

Cecil Roth (1899-1970), historien juif anglais, auteur de A History of the Marranos (1932) et de The Spanish Inquisition (1937) : il montre dès les années 1930 que l'institution n'avait juridiction que sur les baptisés, et documente le sort des conversos poursuivis — le plus souvent réconciliés après abjuration plutôt que livrés au bras séculier. Il reconnaît néanmoins la souffrance réelle de la communauté marrane et le caractère socialement écrasant des procès[65].

Yitzhak Baer (1888-1980), historien juif allemand puis israélien, professeur à l'Université hébraïque de Jérusalem, auteur du monumental A History of the Jews in Christian Spain (1961-1966) en deux volumes : son travail, accablant pour les expulsions de 1492 et pour la pression sociale sur les conversos, prend néanmoins le soin de distinguer entre la politique royale (expulsion) et l'action inquisitoriale (procès individuel après baptême)[66].

Henry Kamen (né à Rangoon, Birmanie, en 1936), historien britannique, professeur émérite au CSIC de Barcelone, est devenu la référence mondiale contemporaine avec The Spanish Inquisition (1ʳᵉ éd., 1965, sans sous-titre), refondu sous le titre A Historical Revision (1997-1998, puis 4ᵉ éd., Yale, 2014) : c'est lui qui établit qu'au maximum trois mille personnes ont subi la mort dans toute l'histoire du tribunal (2014, p. 253)[67], et qui démontre la modération relative de l'Inquisition espagnole par rapport aux justices civiles européennes contemporaines. Sa position, résumée en paraphrase : l'Inquisition espagnole fut une institution sombre, mais ni omnipotente, ni omniprésente, ni génocidaire — un instrument bureaucratique sophistiqué, lent, et beaucoup moins efficace que ne le voudrait sa légende.

En substance, la révision de Kamen tient que l'Inquisition espagnole ne fut ni le pire système de répression de l'Europe moderne, ni un instrument particulièrement raciste, ni le précurseur des camps de concentration du XXᵉ siècle : ce fut un tribunal religieux dont l'objectif déclaré — l'unification confessionnelle de la péninsule — entraîna des souffrances réelles, mais dans des proportions très éloignées de l'image forgée par l'historiographie romantique[68].

Ce témoignage convergent — deux historiens juifs et le révisionniste britannique de référence, sans intérêt apologétique catholique — constitue probablement l'élément le plus dirimant face à la légende noire dans la conversation contemporaine. Il interdit le réflexe facile selon lequel toute relativisation des chiffres serait une « apologétique catholique ».

Comparaison avec les justices civiles contemporaines

Pour mesurer la place réelle des inquisitions catholiques dans la violence judiciaire de leur époque, il faut absolument les comparer aux autres juridictions européennes contemporaines — civiles, royales et protestantes. Le tableau ci-dessous synthétise les ordres de grandeur établis par les historiens du droit pénal et de la criminalité historique. Chaque ligne est sourcée : Star Chamber[69], Parlement de Paris[70], tribunaux du Saint-Empire[71] ; Genève : Galiffe, repris par Schaff.

JuridictionPériodePopulation concernéeExécutions estiméesOrdre de grandeur annuel
Inquisition espagnole (toutes périodes)1478-1834~8 millions (Espagne XVIᵉ-XVIIIᵉ)3 000 (maximum, Kamen 2014, p. 253) à 5 000 (Contreras 1994 ; García Cárcel ; Bennassar 1979)~10-15 par an
Inquisition romaine1542-1908États italiens≈1 250 (Del Col 2010, p. 779-780)~3-4 par an
Star Chamber anglaise (cour royale)1487-1641Angleterreaucune exécution capitale (peines infamantes et corporelles : pilori, fouet, mutilations)—
Parlement de Paris (justice royale, droit commun)1500-1700royaume de France~10 000-15 000 (ordre de grandeur extrapolé du rythme attesté vers 1780)~50-75 par an
Tribunaux séculiers du Saint-Empire (chasse aux sorcières)1560-1660territoires germaniques~25 000-30 000~250-300 par an
Justice de Genève sous Calvin1542-1546ville de Genève58 exécutions capitales et 76 bannissements (Galiffe, repris par Schaff) ; Michel Servet, seul exécuté pour hérésie, le 27 octobre 1553—
Infographie originale Ignispedia créée par IA : comparaison pédagogique entre procédure inquisitoriale et justices civiles contemporaines.

Ces ordres de grandeur remettent en proportion la part des inquisitions catholiques dans la violence judiciaire de l'Europe moderne — tout en comparant des tribunaux d'hérésie à l'ensemble de la justice pénale de leur temps, ce qui ne permet pas de conclure qu'une confession aurait été globalement « plus meurtrière » qu'une autre. Cela ne disculpe rien — la torture et la peine capitale sont rejetées par l'Église contemporaine quels qu'en soient les usages historiques — mais cela contredit frontalement le récit selon lequel le catholicisme aurait été dans l'Europe moderne une singularité monstrueuse. La singularité n'est pas dans la violence ; elle est dans l'autorité qui l'a finalement reconnue, doctrinalement et publiquement.

Llorente et l'inflation des chiffres

Le chiffre célèbre de 31 912 brûlés vifs pour l'Espagne provient d'un seul auteur : Juan Antonio Llorente, ancien secrétaire de l'Inquisition espagnole de 1789 à 1801, devenu afrancesado sous Joseph Bonaparte. Son Histoire critique de l'Inquisition d'Espagne (Paris, 1817-1818) extrapolait à partir de moyennes locales sur des séries archivistiques très incomplètes[72]. Llorente avait un programme politique anticlérical assumé, et ses extrapolations ont été démontées une à une par Henry Charles Lea (A History of the Inquisition of Spain, 1906-1907) puis Bennassar (1979) et Kamen (1997). Dans la littérature scientifique d'aujourd'hui, personne ne défend plus les chiffres de Llorente.

Comparaison avec la chasse aux sorcières

Pour mesurer l'écart entre Inquisition et chasse aux sorcières, deux chiffres suffisent :

  • La chasse aux sorcières en Europe (1450-1750) a fait environ 40 000 à 60 000 morts d'après les synthèses de Brian Levack[73] et Wolfgang Behringer[74].
  • L'essentiel de ces exécutions a eu lieu hors juridiction inquisitoriale catholique : dans le Saint-Empire — terres catholiques comme protestantes, les procès de masse du sud-ouest allemand étant ceux des principautés épiscopales catholiques (environ un tiers des exécutions allemandes et un quart des européennes) — ainsi qu'en Suisse, en Écosse et en Suède. La Lorraine, duché catholique, connut ses propres chasses : Nicolas Rémy y revendique 800 à 900 condamnations[75].
  • En Espagne, la chasse aux sorcières a été systématiquement freinée par l'Inquisition elle-même, en particulier après le rapport de l'inquisiteur Alonso de Salazar Frías sur l'affaire des sorcières de Zugarramurdi (1609-1614).

Le paradoxe historique est édifiant : dans le ressort de l'Inquisition espagnole, la chasse aux sorcières fut parmi les moins meurtrières d'Europe — précisément parce que l'Inquisition, attentive aux preuves matérielles, refusait les confessions extorquées par la panique villageoise. La Catalogne connut pourtant, en 1615-1627, une chasse menée par les tribunaux séculiers — plus de 1 000 exécutés, réhabilités par le Parlement catalan en 2022 — jusqu'à la reprise en main par l'Audiencia et l'Inquisition en 1622[76].

Salazar Frías, l'inquisiteur qui a sauvé des centaines de vies

L'épisode mérite d'être raconté en détail, car il renverse l'image que la légende noire impose. Entre 1609 et 1614, la vallée de Zugarramurdi, en Navarre basque, est secouée par une panique de sorcellerie qui menace de produire un Salem ibérique. Les premières dénonciations conduisent à un autodafé à Logroño le 7 novembre 1610, au cours duquel onze accusés sont condamnés, dont six au bûcher — six personnes qui paieront de leur vie la panique communautaire. C'est l'un des épisodes les plus meurtriers de chasse aux sorcières dans l'histoire de l'Inquisition espagnole — le plus meurtrier restant celui de Calahorra en 1507-1508, avec environ 11 brûlés et 7 effigies[77].

Mais l'institution se ressaisit. Alonso de Salazar Frías (1564-1635), l'un des trois inquisiteurs du tribunal, est envoyé sur place pour vérifier les accusations qui continuent de proliférer. Pendant huit mois, de mai 1611 à janvier 1612, il parcourt la région à cheval, interroge personnellement 1 802 accusés, dont 1 384 enfants[78]. Il visite les « lieux de sabbat » prétendus, demande à plusieurs accusés de fabriquer devant lui les onguents magiques qu'ils prétendent connaître, fait analyser ces onguents par des apothicaires : aucun ne contient quoi que ce soit d'autre que des plantes ordinaires. Il documente méthodiquement les contradictions, les rétractations spontanées, les pressions familiales, les rumeurs en cascade.

Son rapport — la Cuarta relación envoyée à l'inquisiteur général Bernardo de Sandoval y Rojas en mars 1612 — est l'un des grands textes de l'histoire de la pensée critique européenne.

« Je n'ai trouvé aucune certitude, ni même de conjecture raisonnable, qu'un seul acte de sorcellerie, réel et extérieur, ait été commis. » — Alonso de Salazar Frías, rapport envoyé à l'inquisiteur général Bernardo de Sandoval y Rojas en mars 1612 (dite Cuarta relación dans l'édition Henningsen)[79]

En substance — paraphrase, présentée comme telle — : les confessions des accusés et leurs accusations mutuelles ne sont à ses yeux que fantaisies, rêves et inventions, et il conclut qu'il n'y a eu ni sorcières ni ensorcelés dans ces régions avant qu'on en parle et qu'on en écrive.

Le Conseil de l'Inquisition adopte les conclusions de Salazar et publie en 1614 de nouvelles instructions qui exigent désormais des preuves matérielles dans tous les procès de sorcellerie : pas d'aveu obtenu sous torture sans corroboration, pas de condamnation sur la seule dénonciation, examen technique des objets accusateurs. Le résultat est immédiat et durable : sur les deux cents ans suivants, l'Inquisition espagnole n'exécutera presque plus aucune accusée de sorcellerie. Pendant la même période, le prince-évêché de Wurtzbourg en Allemagne exécute environ 300 personnes pour sorcellerie entre 1626 et 1631 ; l'Écosse calviniste, environ 1 500 au total sur l'ensemble de la période des chasses[80].

Salazar Frías n'a pas reçu de canonisation. Mais sa figure mérite d'être placée dans le récit catholique de l'Inquisition exactement à la place que la mémoire commune réserve à Torquemada : non comme un cas isolé, mais comme la preuve qu'au cœur même de l'institution se trouvaient les ressources rationnelles, juridiques et théologiques de sa propre limitation. Un siècle avant les Lumières, un inquisiteur catholique a appliqué à la sorcellerie ce que les sciences modernes appelleront « méthode expérimentale » : examen physique des onguents, vérification matérielle des lieux, recoupement des dépositions, identification des chaînes de rumeur. Le geste est exactement contraire à l'image populaire de l'inquisiteur fanatique.

La légende noire : anatomie d'un mythe

Naissance dans les Pays-Bas et l'Angleterre du XVIᵉ siècle

La Leyenda Negra — expression employée dès 1899 par Emilia Pardo Bazán, puis forgée dans son sens historiographique moderne par l'historien espagnol Julián Juderías en 1914[81] — naît dans le contexte des révoltes des Pays-Bas espagnols (1568-1648) et de la rivalité anglo-espagnole (Armada 1588). L'ouvrage fondateur est publié à Heidelberg en 1567 sous le pseudonyme de Reginaldus Gonsalvius Montanus (probablement le protestant exilé Antonio del Corro ou Casiodoro de Reina) : Sanctae Inquisitionis Hispanicae Artes aliquot detectae, rapidement traduit en allemand, anglais (1568) et néerlandais[82].

Infographie originale Ignispedia créée par IA : naissance et diffusion de la légende noire anti-inquisitoriale.

L'ouvrage mêle faits réels (procédure du Saint-Office) et inventions pamphlétaires (tortures imaginaires, instruments fantaisistes, statistiques fantasmées). Il devient une matrice majeure de toute la littérature anti-inquisitoriale ultérieure — aux côtés du Foxe's Book of Martyrs (1563, antérieur et de tradition anglaise propre) — jusqu'à Don Carlos de Schiller (1787) et The Pit and the Pendulum d'Edgar Allan Poe (1842).

Les Lumières et la fabrique d'un anticatholicisme savant

Les Lumières françaises et allemandes prolongent et systématisent la légende noire. Voltaire dans Candide (1759), Diderot dans l'Encyclopédie (1751-1772), Lessing, puis Quinet et Michelet au XIXᵉ siècle, en font le paradigme historique du fanatisme religieux par excellence. Cette construction sert moins l'histoire que la philosophie politique des Lumières : faire de l'Inquisition l'archétype de toute violence d'État religieuse à proscrire. Les violences d'État laïques postérieures — Terreur (1793-1794), Kulturkampf (1871-1878), déchristianisations bolcheviques (1917-1939) — n'ont jamais occupé la même place dans cette mémoire.

La Vierge de fer et les faux instruments

Une partie significative des « instruments de torture de l'Inquisition » exposés dans les musées modernes sont des faux historiques fabriqués entre 1860 et 1920[83] :

  • La célèbre Vierge de fer de Nuremberg, supposée broyer le condamné dans une statue à pointes, n'apparaît dans aucune archive avant 1793 (un texte de Johann Philipp Siebenkees, vraisemblablement fictionnel). L'objet original — détruit dans le bombardement de Nuremberg de 1944 — était une fabrication du XIXᵉ siècle.
  • La scie inquisitoriale entre les jambes, le berceau de Judas, le chevalet à pointes sont des inventions iconographiques tardives, popularisées par les expositions internationales de la Belle Époque.
  • En revanche, le strappado — ou garrucha, le même supplice de suspension par les bras liés derrière le dos —, la toca (ingestion forcée d'eau) et le potro (chevalet), le plus employé, sont attestés et documentés dans les archives inquisitoriales — leur usage encadré et leur fréquence faible.

Edward Peters : le mythe contre l'histoire

Edward Peters résume ainsi, en substance, la distinction au cœur de son Inquisition (Free Press, New York, 1988) : d'un côté les inquisitions historiques — médiévale, espagnole, romaine, portugaise —, des institutions distinctes, étudiables et archivées ; de l'autre, « The Inquisition » du discours public, produit d'une longue construction polémique depuis les pamphlets des Pays-Bas révoltés jusqu'aux romans gothiques anglais, dont la réalité documentaire est très éloignée de l'image mythique[84].

Objections classiques : réponses point par point

Objection 1 — « L'Église a tué des millions de personnes »

Infographie originale Ignispedia créée par IA : cartographie rapide des huit objections auxquelles répond le dossier.

C'est l'accusation la plus répandue et la plus simple à réfuter. Aucun chiffre comparable n'apparaît dans les archives, et aucun historien sérieux ne défend cette thèse depuis les années 1980. L'addition des estimations par institution rappelées ci-dessus donne un ordre de grandeur de 7 500 à 10 500 exécutions sur six siècles et demi[85] (estimation propre du présent article) pour l'ensemble des inquisitions catholiques dans le monde — incluant la totalité de l'Inquisition médiévale, l'espagnole, la portugaise, la romaine et leurs prolongements coloniaux. C'est dramatiquement élevé pour les victimes individuelles ; c'est sans rapport avec les « millions » de la propagande. À titre de comparaison, la guerre de Trente Ans (1618-1648) — d'abord conflit confessionnel entre catholiques et protestants, devenue guerre européenne avec les interventions suédoise puis française — a coûté entre 4,5 et 8 millions de morts en trente ans (combats, famines et épidémies confondus)[86].

Objection 2 — « L'Église elle-même brûlait les hérétiques »

L'objection vise la distinction juridique entre le tribunal ecclésiastique (qui prononçait la sentence d'hérésie obstinée) et le bras séculier (qui exécutait la peine capitale). Cette distinction est historiquement réelle : aucun clerc ne pouvait juridiquement prononcer une sentence de sang selon le droit canon — c'est le sens de la formule postérieure ecclesia abhorret a sanguine[87]. Mais elle ne peut servir d'échappatoire morale.

La Commission théologique internationale, dans Mémoire et réconciliation (§ 5.c), reprend les mots de Tertio Millennio Adveniente 35 sur le « consentement donné, surtout en certains siècles, à des méthodes d'intolérance et même de violence dans le service de la vérité »[88] : reconnaître que l'Inquisition remettait l'hérétique au bras séculier ne change rien à la responsabilité ecclésiastique — un système qui sait où la remise conduit porte une responsabilité morale réelle, que la conscience catholique d'aujourd'hui ne peut plus assumer.

Objection 3 — « La torture était systématique et illimitée »

La torture inquisitoriale était :

  • Encadrée juridiquement : Ad extirpanda (1252, loi 25) n'impose au pouvoir civil que deux limites — ni mutilation, ni péril de mort ; dans la pratique espagnole postérieure, la séance est en outre limitée à environ quinze minutes (Kamen 2014, p. 191)[89] ;
  • Statistiquement minoritaire : à Valence, sur quelque 7 000 procès, la torture n'est attestée que dans environ 2 % des cas (Kamen)[90] — c'est-à-dire bien moins fréquemment que dans les justices civiles de l'Ancien Régime ;
  • Procéduralement contestable : l'aveu obtenu sous torture devait être confirmé hors torture après un intervalle d'au moins 24 heures pour être juridiquement valide — règle postérieure à la bulle, le plus souvent ignorée[91].

Cela ne moralise pas la torture. Le CEC (n° 2297-2298) la condamne sans appel. Mais cela contredit l'image populaire de la chambre de torture comme pratique inquisitoriale ordinaire.

Objection 4 — « Les procès étaient des simulacres »

Francisco de Goya, Tribunal de l'Inquisition, vers 1812-1819 : la mémoire picturale moderne fixe l'imaginaire noir d'un procès théâtralisé — exactement l'image que les archives contredisent.

Les archives racontent l'inverse. La procédure inquisitoriale, héritée du droit romain et formalisée au XIIIᵉ siècle, était techniquement plus écrite que la justice civile ordinaire : dossier écrit obligatoire, interrogatoire avec procès-verbal, possibilité de récusation des témoins par inimitié prouvée. Il n'y a en revanche ni avocat garanti — la décrétale d'Innocent III interdit aux avocats d'assister les hérétiques (Valence 1248, Albi 1254 ; Bernard Gui, Eymerich)[92] — ni appel à un « Saint-Office central », qui n'existera qu'à partir de 1542.

Objection 5 — « L'Inquisition a persécuté les Juifs »

Cette objection mélange trois choses bien distinctes : la juridiction inquisitoriale, la politique royale, et la doctrine pontificale traditionnelle sur les juifs.

L'Inquisition espagnole n'avait pas juridiction sur les juifs en tant que tels : ses cibles étaient les conversos — juifs convertis au catholicisme — accusés de continuer secrètement à pratiquer le judaïsme (et donc d'apostasie après baptême). Les juifs non baptisés relevaient d'autres dispositifs : édit d'expulsion de 1492 (décret royal d'Isabelle et Ferdinand, et non sentence inquisitoriale), conversions forcées sous pression sociale, ou pogroms populaires comme celui de 1391 qui ravagea Séville, Cordoue, Tolède et Valence en faisant plusieurs milliers de morts. Or, ces pogroms contredisaient frontalement la tradition canonique de protection pontificale rappelée ci-dessous — sans que cela ait suffi à les empêcher.

Sicut Judaeis : une tradition pontificale méconnue

Depuis Calixte II vers 1120, et de manière quasi-ininterrompue — notamment sous Nicolas III en 1278, puis jusqu'à Nicolas V en 1447 —, la constitution Sicut Judaeis est régulièrement renouvelée par les papes pour interdire formellement de baptiser de force, de tuer, de blesser ou de spolier les juifs vivant sous leur juridiction[93]. Le texte est explicite : aucun chrétien ne peut contraindre un juif au baptême ni profaner ses cimetières — interdictions sans condition —, ni, « sans jugement légitime de l'autorité publique », porter atteinte à leurs personnes, à leurs biens ou à leurs coutumes. Innocent IV, dans sa lettre du 5 juillet 1247, condamne expressément l'accusation de meurtre rituel, ce fantasme meurtrier qui périodiquement justifiait les massacres populaires de juifs[94].

Cette tradition n'efface en rien la part d'antijudaïsme théologique médiéval — ségrégation, signe distinctif imposé par Latran IV en 1215, restrictions professionnelles, et l'argumentaire de Jean Chrysostome ou de saint Bernard sur la « cécité spirituelle » du peuple juif. Mais elle interdit le récit grossier d'une Église médiévale unilatéralement persécutrice : la même institution qui imposait des signes distinctifs interdisait simultanément, et sous peine d'excommunication, les massacres populaires.

L'Inquisition espagnole et la protection paradoxale des conversos

Plus paradoxal encore : dans plusieurs villes espagnoles du XVᵉ siècle (Cordoue, Séville, Tolède — cette dernière en Castille, non en Andalousie), l'arrivée de l'Inquisition espagnole a coïncidé avec la réduction des pogroms anti-conversos. Les conversos avaient peur de la foule chrétienne ordinaire — qui les soupçonnait de double jeu et les massacrait régulièrement depuis 1391 — bien plus que du Saint-Office. Plusieurs études archivistiques montrent que certains conversos du XVIᵉ siècle préféraient comparaître devant l'Inquisition royale, dont la procédure était écrite, codifiée et susceptible d'acquittement, plutôt que d'être livrés à l'animosité populaire ou à la justice municipale[95]. Cela ne moralise rien et ne disculpe pas l'institution — la pression sociale était immense, et les conversos restés secrètement attachés au judaïsme ont été nombreux à le payer cher — mais cela contredit le récit selon lequel l'Inquisition aurait été le pire ennemi des Juifs convertis dans l'Espagne moderne.

La distinction est-elle innocentiste ?

Non — et l'objection la plus forte doit être entendue d'abord. Les statuts de limpieza de sangre (« pureté du sang »), qui interdisaient aux descendants de juifs ou de musulmans l'accès à certaines fonctions civiles, militaires et religieuses, sont une invention catholique espagnole des XVᵉ-XVIᵉ siècles : une faute objective, raciste de fait, indéfendable — critiquée par plusieurs papes (Nicolas V dès 1449 ; Pie V tenta vainement d'y placer un non-limpio), mais persistante[96]. Et les conversos judaïsants exécutés — l'essentiel des quelque 2 000 exécutions des premières décennies — restent, dans une institution qui n'aurait jamais dû exister sous cette forme, un drame humain et un échec ecclésial. Ce que la distinction permet, c'est de refuser l'amalgame avec la Shoah que certains discours militants n'hésitent plus à faire. Ni l'idéologie raciale, ni la mise à mort industrielle, ni l'ambition d'extermination totale, ni le mépris pour la dignité juridique des victimes — aucun des marqueurs spécifiques du génocide nazi — ne se trouve dans les archives de l'Inquisition espagnole. Le voir, c'est honorer la vérité historique ; ne pas le voir, c'est trahir la mémoire des victimes réelles de l'antisémitisme moderne.

Objection 6 — « L'Inquisition a brûlé les sorcières »

Comme on l'a vu, l'essentiel des sorcières exécutées en Europe l'ont été hors juridiction inquisitoriale catholique — dans le Saint-Empire, terres catholiques comme protestantes, ainsi qu'en Suisse, en Écosse et en Suède. Dans les pays inquisitoriaux catholiques (Espagne, Italie, Portugal), la chasse aux sorcières a été significativement plus modérée, précisément parce que les inquisiteurs — formés au droit canonique et à la critique des preuves — refusaient les confessions extorquées par la panique villageoise. Le rapport de Salazar Frías (1612) est l'archétype de cette retenue inquisitoriale face à la fureur démonologique populaire.

Objection 7 — « L'affaire Galilée prouve l'obscurantisme de l'Église »

Galilée n'a pas été torturé ni condamné à mort. Déclaré « véhémentement suspect d'hérésie » pour avoir tenu l'héliocentrisme comme doctrine vraie et contraire aux Écritures, il fut condamné à la prison formelle — peine aussitôt commuée en assignation à résidence — et obligé d'abjurer[97]. Le procès reste une erreur ecclésiale, explicitement reconnue par Jean-Paul II le 31 octobre 1992 au terme d'une commission d'étude de onze ans. Cette reconnaissance publique est la preuve que l'Église catholique sait reconnaître ses fautes historiques sans pour autant abandonner la doctrine de l'infaillibilité magistérielle — qui ne s'étend pas, justement, aux jugements disciplinaires des congrégations romaines.

Objection 8 — « L'Inquisition prouve qu'on ne peut pas se fier à l'Église »

C'est l'objection la plus profonde, et la plus sérieuse. Elle mérite une réponse en deux temps. Premier temps : les fautes des inquisitions historiques ne peuvent ni être niées ni être minimisées par les chiffres réels. Toute exécution injuste est, en soi, un échec spirituel de la communauté chrétienne. Deuxième temps : ces fautes engagent la responsabilité morale des chrétiens du temps et des structures ecclésiastiques qui les ont produites — mais pas la sainteté de l'Église comme Corps mystique du Christ. C'est la distinction classique entre les péchés des membres et la sainteté de l'Église elle-même, développée par Jean-Paul II dans la lettre apostolique Tertio Millennio Adveniente (1994)[98], puis par la Commission théologique internationale dans Mémoire et réconciliation (7 mars 2000)[99], et assumée liturgiquement dans la Journée du pardon du Jubilé 2000.

Le grand pardon de Jean-Paul II (12 mars 2000)

Jean-Paul II pendant la Journée du pardon du 12 mars 2000, dans la basilique Saint-Pierre : photo officielle Vatican News.

Le 12 mars 2000, premier dimanche de Carême du Jubilé, Jean-Paul II préside dans la basilique Saint-Pierre une cérémonie sans précédent dans l'histoire de l'Église catholique : la Journée du pardon. Sept demandes de pardon publiques sont prononcées, dont l'une concerne directement les fautes commises dans le service de la vérité.

« Prions pour que chacun de nous, reconnaissant que des hommes d'Église au nom de la foi et de la morale [...] ont parfois eu recours, eux aussi, à des méthodes non évangéliques [...]. » — Invitation à la prière, Journée du pardon, basilique Saint-Pierre, 12 mars 2000[100]

« Seigneur, Dieu de tous les hommes, à certaines époques de l'histoire, les chrétiens se sont [...] » — Kyrie eleison. — Prière de saint Jean-Paul II, Journée du pardon, 12 mars 2000 (prière reprise dans sa lettre du 15 juin 2004)[101]

Cette repentance publique repose sur le travail préparatoire de la Commission théologique internationale dans son document Mémoire et réconciliation : l'Église et les fautes du passé (7 mars 2000), qui distingue avec précision entre sainteté objective de l'Église (don du Christ, indéfectible) et responsabilité historique de ses fils (réelle, mais ne touchant pas le mystère ecclésial dans sa substance)[102].

Ce geste est rigoureusement catholique. Il ne renie aucun dogme ; il assume une vérité historique ; il refuse à la fois le déni hagiographique et la repentance idéologique qui prend à son compte la propagande adverse. C'est exactement le modèle de discernement que demande cet article.

Le sens spirituel : la fin doctrinale de la coercition religieuse

Dignitatis Humanae (1965)

Infographie originale Ignispedia créée par IA : de Dignitatis Humanae à la Journée du pardon, assumer les fautes sans renier la foi.

Le concile Vatican II tranche définitivement la question doctrinale de la coercition religieuse avec la déclaration Dignitatis Humanae sur la liberté religieuse, promulguée par Paul VI le 7 décembre 1965.

« La personne humaine a droit à la liberté religieuse. [...] Tous les hommes doivent être exempts de toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu'en matière religieuse nul ne soit forcé d'agir contre sa conscience ni empêché d'agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d'autres. » — Vatican II, Dignitatis Humanae, n° 2, 7 décembre 1965[103]

Cette déclaration ne révoque pas la doctrine catholique sur la vérité religieuse — le Christ reste la voie, la vérité et la vie — mais elle exclut toute coercition extérieure comme méthode d'évangélisation, et elle inscrit la liberté de conscience comme principe d'anthropologie chrétienne au cœur du magistère. C'est, dans la doctrine catholique elle-même, la fin théorique de toute justification possible pour une inquisition.

Pourquoi le germe évangélique exclut la violence sacrée

Le motif n'est pas conjoncturel mais évangélique (citations : Bible de Jérusalem, sauf mention contraire). « Vous ne savez de quel esprit vous êtes », dit Jésus à Jacques et Jean qui voulaient faire descendre le feu du ciel sur les Samaritains hostiles (Luc 9, 55 — leçon longue de la Vulgate ; la traduction liturgique AELF ne retient que : « Mais Jésus, se retournant, les réprimanda »). Le geste de Pierre tranchant l'oreille de Malchus, immédiatement réprouvé par le Christ (Jean 18, 11), fonde déjà la non-coercition. « Mon royaume n'est pas de ce monde ; si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu » (Jean 18, 36 — citation partielle). La coercition religieuse, attestée comme pratique médiévale et moderne, est en réalité étrangère au germe propre de l'Évangile — et son rejet contemporain par l'Église n'est pas une concession au libéralisme, mais une redécouverte plus fidèle de la doctrine native.

Conclusion : ni légende noire, ni innocentisme

L'Inquisition reste un dossier grave de l'histoire chrétienne. Il faut le tenir avec rigueur, sans se laisser ni intimider par la propagande noire, ni séduire par une apologétique qui voudrait que tout fût normal pour l'époque. La position juste tient ensemble six affirmations.

1. Il n'y a pas eu une Inquisition mais plusieurs — médiévale, espagnole, romaine, portugaise, coloniales — distinctes par leur date, leur autorité, leur procédure et leur intensité répressive. Tout discours qui n'opère pas cette distinction, dans un sens comme dans l'autre, manque le sujet.

2. L'addition des estimations par institution rappelées ci-dessus — 7 500 à 10 500 exécutions sur six siècles et demi[104], toutes inquisitions confondues (estimation propre du présent article) — donne un ordre de grandeur sans rapport avec les « millions » de la propagande, mais dramatiquement élevé et inacceptable au regard de l'Évangile. Aucune de ces vies n'aurait dû finir au bûcher ; aucune ne peut être ramenée à un chiffre.

3. La procédure inquisitoriale, encadrée par le droit canonique, était techniquement plus écrite que la justice civile contemporaine — dossier écrit, récusation des témoins ennemis, confirmation de l'aveu hors torture après un intervalle d'au moins 24 heures (règle postérieure à Ad extirpanda, souvent ignorée) —, sans avocat garanti ni appel centralisé, et sans pour autant rendre la coercition religieuse moralement défendable.

4. La torture est condamnée par le Catéchisme (n° 2297-2298), toute coercition religieuse rejetée par Dignitatis Humanae (1965), et la peine de mort tenue pour inadmissible (Catéchisme n° 2267 révisé en 2018) : l'Église contemporaine a ainsi tranché, de 1965 à la Journée du pardon (12 mars 2000), contre les méthodes mêmes des inquisitions historiques.

5. La distinction entre les péchés des membres et la sainteté objective de l'Église comme Corps mystique du Christ permet à un catholique d'assumer cette histoire en vérité, sans rien renier de la foi. La Commission théologique internationale, dans Mémoire et réconciliation, a formalisé cette distinction : le pécheur est dans l'Église, mais l'Église elle-même demeure indéfectiblement sainte, parce que sa sainteté ne dépend pas de la sainteté de ses membres mais de la fidélité du Christ qui la sanctifie.

6. L'Église catholique a aussi produit, en son sein, les ressources critiques de sa propre limitation : Salazar Frías refusant les confessions extorquées en 1612, les évêques rhénans protestant contre Conrad de Marbourg en 1233, la papauté condamnant les massacres de Juifs par Sicut Judaeis et Lacrimabilem Judaeorum, Jean-Paul II ouvrant les archives en 1998, le Catéchisme condamnant la torture en 1992. Cette autocritique structurelle, doctrinalement enracinée et historiquement attestée, est elle-même un argument apologétique.

L'Inquisition n'est donc ni l'honneur du catholicisme ni sa réfutation. Elle est une part de son histoire, sérieusement étudiable depuis 1998, qui exige de chacun — croyant ou non — la même discipline intellectuelle : ouvrir les archives, lire, distinguer, refuser à la fois le mensonge militant et la pieuse cécité. C'est en faisant ce travail, et non en le contournant, que la conscience catholique honore à la fois la mémoire des victimes, la vérité historique, et la sainteté objective de l'Église que rien — ni les abus de ses fils, ni les calomnies de ses adversaires — ne peut atteindre.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Edward Peters, Inquisition, Free Press, New York, 1988, vi-362 p. (University of California Press seulement en 1989). Le passage ci-dessus est une paraphrase, présentée comme telle. L'ouvrage de référence sur la distinction entre inquisitions historiques (au pluriel) et « The Inquisition » (mythe polémique au singulier).

    1 10 84
  2. Ouverture aux chercheurs effective le 22 janvier 1998 — décidée par Jean-Paul II, mise en œuvre par le cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation : archives du Saint-Office et de l'Index. Les archives de l'Inquisition espagnole sont des archives d'État (Archivo Histórico Nacional, section Inquisición, catalogues de 1928, 1977, 1979), exploitées par Contreras-Henningsen dès 1986. Fonds romains étendus jusqu'en 1939 en 2006, puis au pontificat de Pie XII, CDF comprise, en mars 2020. Voir l'introduction au volume Agostino Borromeo (dir.), L'Inquisizione. Atti del Simposio internazionale, Città del Vaticano, 29-31 ottobre 1998, Biblioteca Apostolica Vaticana, Studi e Testi 417, 2003, p. XI-XXX.

    2 14
  3. La formule ecclesia abhorret a sanguine n'est pas attestée avant 1744 (Quesnay). Voir Damen et al., 2012 ; Kiss, 2016. La règle médiévale réelle est l'interdiction faite aux clercs des sentences de sang (cf. CEC 2298 : « elle a défendu aux clercs de verser le sang »).

    3 87
  4. Pew Research Center, Four-in-Ten Countries and Territories Worldwide Had Blasphemy Laws in 2019 (25 janvier 2022, données 2019) : en 2019, 79 pays sur 198 pénalisent le blasphème, et la liste Afghanistan, Brunei, Iran, Mauritanie, Nigeria, Pakistan, Arabie saoudite est celle du blasphème passible de mort. Pour l'apostasie, Pew recense 22 pays et ne cite que Brunei pour la peine de mort.

    4
  5. Catéchisme de l'Église catholique, n° 2297-2298. La condamnation expresse de la torture (« contraire au respect de la personne et de la dignité humaine ») figure au n° 2297 ; le n° 2298 rappelle l'histoire et le devoir de clémence, dont l'interdiction faite aux clercs de verser le sang. Texte officiel : Libreria Editrice Vaticana, Cité du Vatican, 1992 (édition française définitive 1998).

    5 37
  6. Concile Vatican II, déclaration Dignitatis Humanae sur la liberté religieuse, promulguée par Paul VI le 7 décembre 1965, n° 2 et n° 12. Texte officiel : Acta Apostolicae Sedis 58 (1966), p. 929-946.

    6 27 103
  7. Catéchisme de l'Église catholique, n° 2267, dans sa rédaction révisée promulguée par rescrit du pape François du 2 août 2018 : la peine de mort est inadmissible car elle attente à l'inviolabilité et à la dignité de la personne.

    7 53
  8. Ventilation retenue par le présent article (voir tableau ci-dessus) : Inquisition médiévale, ~2 000-3 000 exécutions (ordre de grandeur historiographique, Lea 1888 ; Peters 1988) ; espagnole, 3 000 (maximum, Kamen 2014, p. 253) à 5 000 (Contreras 1994 ; García Cárcel 4 200-5 250 ; Bennassar 1979) ; portugaise, ≈1 200 en personne, les effigies n'étant pas des exécutions (Lea ; Bethencourt 2009) ; coloniales (Goa 57 en personne, Lima ~30-32, Mexico ~50-51), ~140-150 (Alberro ; Millar Carvacho ; Machado) ; romaine, ≈1 250 (Del Col 2010, p. 779-780). Total par addition des fourchettes : ≈7 500-10 500 exécutions, 1231-1908.

    8 85 104
  9. Henry Charles Lea, A History of the Inquisition of the Middle Ages, 3 vol., Harper & Brothers, New York, 1888. Réédité par Macmillan, Londres, 1922. Texte intégral consultable sur archive.org.

    9
  10. Francisco Bethencourt, The Inquisition: A Global History, 1478-1834, Cambridge University Press, 2009 (édition originale portugaise : História das Inquisições, Lisbonne, 1994). Synthèse internationale de référence.

    11
  11. La Star Chamber ne prononçait pas de peine capitale : ses sanctions allaient de l'amende et de la prison au pilori, au fouet, à la marque et aux mutilations. Voir G. R. Elton, England under the Tudors, Methuen, Londres, 1955, chap. 8 ; J. A. Guy, Tudor England, Oxford University Press, Oxford, 1988.

    12 13 69
  12. Agostino Borromeo (dir.), L'Inquisizione. Atti del Simposio internazionale, Città del Vaticano, 29-31 ottobre 1998, Biblioteca Apostolica Vaticana, Studi e Testi 417, 2003.

    15
  13. Lucius III, décrétale Ad abolendam diversarum haeresium pravitatem, novembre 1184. Texte dans E. Friedberg (éd.), Corpus Iuris Canonici, Leipzig, 1879-1881, vol. II, col. 780-782 (Décrétales de Grégoire IX, livre V, titre VII, c. 9).

    16
  14. Concile de Latran IV, canon 3 Excommunicamus, 1215. Texte dans N. P. Tanner (éd.), Decrees of the Ecumenical Councils, Sheed & Ward / Georgetown University Press, 1990, vol. I, p. 233-235.

    17
  15. Innocent III, décrétale Vergentis in senium, 25 mars 1199, adressée aux habitants de Viterbe. Texte dans A. Potthast, Regesta Pontificum Romanorum, n° 643. Analyse juridique : W. Ullmann, The Medieval Idea of Law as Represented by Lucas de Penna, Methuen, Londres, 1946, chap. III.

    18
  16. Grégoire IX, constitution Excommunicamus, février 1231 — les histoires et éditions courantes datent le texte du mois sans jour précisé. Voir Edward Peters, Inquisition, 1988, chap. 2 ; R. Kieckhefer, Repression of Heresy in Medieval Germany, Liverpool University Press, 1979.

    19
  17. Grégoire IX, bulle Ille humani generis, avril 1233 : 20 avril selon C. H. Haskins (p. 210), qui l'adresse aux évêques de France ; 22 avril selon H. C. Lea, A History of the Inquisition of the Middle Ages, t. I, p. 301 n. Texte dans C. Douais (éd.), Documents pour servir à l'histoire de l'Inquisition dans le Languedoc, Renouard, Paris, 1900, vol. I.

    20
  18. Sur Conrad de Marbourg (vers 1180-1233), confesseur de sainte Élisabeth de Hongrie puis inquisiteur du Saint-Empire : Norman Cohn, The Pursuit of the Millennium, Oxford University Press, 1970, chap. 4. Le comte Henri III de Sayn fut acquitté à Mayence en 1233. Conrad fut assassiné sur la route de Marbourg le 30 juillet 1233, peu après la protestation collective des évêques rhénans transmise à Grégoire IX.

    21
  19. Sur Robert le Bougre : C. H. Haskins, 1929, p. 222-223 (Mont-Aimé, 13 mai 1239, plus de 180 brûlés) et p. 228 (date de la destitution discutée : 1239 selon Lea et Tanon, vers 1241 selon Frederichs, au moins 1244-1245 selon Haskins). Montségur (16 mars 1244, plus de 200 brûlés) interdit de présenter Mont-Aimé sans débat comme « l'épisode le plus sanglant » de l'Inquisition médiévale.

    22 23
  20. Concile de Toulouse, novembre 1229, canon 1. Voir B. Hamilton, The Medieval Inquisition, Holmes & Meier, New York, 1981.

    24
  21. Bernard Gui, Liber sententiarum Inquisitionis Tholosanae (1308-1323). Édition critique : Annette Pales-Gobilliard (éd.), Le livre des sentences de l'inquisiteur Bernard Gui, 1308-1323, CNRS Éditions, Paris, 2002, 2 vol. : 940 actes de justice dont 938 visant des individus (t. I, p. 30), 636 personnes jugées (t. I, p. 33) ; ventilation des sentences, tableau n° 1 (t. II, p. 1646).

    25 38
  22. Bernard Gui, Practica inquisitionis heretice pravitatis, vers 1323-1324, livre V, chap. 1. Seule la première proposition citée est attestée (édition latine : C. Douais, Practica Inquisitionis Heretice Pravitatis, Paris, 1886, p. 217) ; la suite est une paraphrase, à collationner sur Douais ou sur la traduction française (G. Mollat, Manuel de l'inquisiteur, Champion, Paris, 1926).

    26
  23. Nicolau Eymerich, Directorium Inquisitorum, vers 1376. Édition de référence : Francisco Peña (éd.), Directorium Inquisitorum F. Nicolai Eymerici O.P., cum commentariis Francisci Pegnae, Rome, 1578 (rééditions Rome 1585, Venise 1591 et 1607).

    28
  24. Nicolau Eymerich, Directorium Inquisitorum, III, q. 72. La formule « Tortura est inventa propter defectum probationum » n'y est pas attestée en l'état ; la formule attestée est « Quaestiones sunt fallaces et inefficaces » — et Eymerich contourna l'interdiction de répéter la torture. Cf. E. Peters, Torture, Basil Blackwell, Oxford, 1985.

    29
  25. Bernard Gui, Practica, livre IV, sur la procédure du tempus gratiae. Voir J. B. Given, Inquisition and Medieval Society: Power, Discipline, and Resistance in Languedoc, Cornell University Press, 1997.

    30 31
  26. Sur l'interdiction faite aux avocats d'assister les hérétiques (décrétale d'Innocent III, conciles de Valence 1248 et d'Albi 1254, Bernard Gui tenant l'avocat pour fauteur, Eymerich admettant le droit mais autorisant à poursuivre l'avocat) : H. C. Lea, A History of the Inquisition of the Middle Ages, t. I, p. 444-445. Il n'existe aucune trace d'une bulle Cum negocium fidei (1244) instituant un advocatus canonique, et le Saint-Office central n'est créé qu'en 1542.

    32 92
  27. F. Bethencourt, The Inquisition: A Global History, 2009 (chapitre sur la procédure inquisitoriale, intitulé exact à collationner sur la table relevée).

    33
  28. Saint Pierre de Vérone (1206-1252), dominicain inquisiteur, tué près de Côme le 6 avril 1252 par un sicaire payé — non par les parfaits cathares eux-mêmes, qui professaient la non-violence. Canonisé par Innocent IV le 9 mars 1253 — l'une des canonisations les plus rapides de l'histoire (moins d'un an).

    34
  29. Innocent IV, bulle Ad extirpanda, 15 mai 1252, loi 25. Texte latin original : « Teneatur potestas seu rector omnes haereticos quos captos habuerit cogere citra membri diminutionem et mortis periculum tamquam vere latrones et homicidas animarum et fures sacramentorum Dei et fidei Christianae errores suos expresse fateri et accusare alios haereticos quos sciverint et bona eorum et credentes et receptatores et defensores eorum. » Édition dans J. D. Mansi (éd.), Sacrorum Conciliorum nova et amplissima collectio, vol. 23, col. 573 ; L. Cherubini, Bullarium magnum Romanum, Lyon, 1655, vol. I, p. 196-198. La loi s'adresse au podestat et aux autorités civiles, non aux inquisiteurs : C. Kelly, « Inquisitorial torture in early modern Aragon », The Catholic Historical Review 101/4, 2015, p. 775-776 ; H. C. Lea, A History of the Inquisition of the Middle Ages, t. I, p. 421-422.

    35
  30. La règle postérieure impose un intervalle d'au moins vingt-quatre heures entre la torture et la confirmation de l'aveu — et elle fut le plus souvent ignorée (commonly disregarded) : H. C. Lea, op. cit., t. I, p. 427-428.

    36 91
  31. Sixte IV, bulle Exigit sincerae devotionis affectus, 1ᵉʳ novembre 1478. Texte dans B. Llorca, Bulario pontificio de la Inquisición española en su período constitucional (1478-1525), Miscellanea Historiae Pontificiae 15, Rome, 1949, p. 49-55.

    39
  32. Tomás de Torquemada, Instrucciones del Santo Oficio, 1484, 1485, 1488, 1498. Édition critique : M. Jiménez Monteserín (éd.), Introducción a la Inquisición española. Documentos básicos para el estudio del Santo Oficio, Editora Nacional, Madrid, 1980.

    40
  33. Henry Kamen, The Spanish Inquisition: A Historical Revision, 4ᵉ édition, Yale University Press, New Haven, 2014 (1ʳᵉ éd. 1965, The Spanish Inquisition, sans sous-titre ; refonte A Historical Revision, 1997-1998). Estimation d'environ 2 000 exécutions pour les premières décennies (jusque vers 1530), pour l'essentiel dans la phase initiale.

    41
  34. Jaime Contreras et Gustav Henningsen, « Forty-four Thousand Cases of the Spanish Inquisition (1540-1700): Analysis of a Historical Data Bank », dans Gustav Henningsen et John Tedeschi (éd.), The Inquisition in Early Modern Europe: Studies on Sources and Methods, Northern Illinois University Press, DeKalb, 1986, p. 100-129.

    42 43
  35. Henry Kamen, The Spanish Inquisition: A Historical Revision, 4ᵉ édition, Yale University Press, New Haven, 2014, p. 253 : « a maximum of three thousand persons may have suffered death during the entire history of the tribunal ». La fourchette 3 000-5 000 est celle de Contreras (1994) et, pour 4 200-5 250, de García Cárcel (Ereticopedia : Kamen « no more than 3 000 »).

    44 67 68 90
  36. Bartolomé Bennassar, L'Inquisition espagnole, XVe-XIXe siècle, Hachette, Paris, 1979, en particulier chap. IV « Les peines ». Bennassar retient un ordre de grandeur comparable à la fourchette 3 000-5 000 pour l'ensemble de la période.

    45
  37. F. Bethencourt, The Inquisition: A Global History, 2009 (chapitre sur l'auto-da-fé, intitulé exact à collationner sur la table relevée).

    46
  38. Francisco Rizi, Auto de Fe en la Plaza Mayor de Madrid, huile sur toile, 1683, Musée du Prado, inv. P001126. L'autodafé représenté eut lieu le 30 juin 1680, en présence du roi Charles II ; 118 accusés présentés, une vingtaine de condamnations au bûcher. Source contemporaine de l'événement : José del Olmo, Relación histórica del auto general de fe, que se celebró en Madrid este año de 1680, Madrid, 1680.

    47
  39. Sur l'expulsion des morisques (1609-1614) : Antonio Domínguez Ortiz et Bernard Vincent, Historia de los moriscos: vida y tragedia de una minoría, Alianza Editorial, Madrid, 1978 ; Henry Lapeyre, Géographie de l'Espagne morisque, SEVPEN, Paris, 1959.

    48
  40. Paul III, bulle Licet ab initio, 21 juillet 1542. Texte dans Bullarium Romanum, éd. Cocquelines, Rome, 1742, vol. VI, partie I, p. 344-346.

    49
  41. Sur le procès et la mort de Giordano Bruno : Luigi Firpo, Il processo di Giordano Bruno, édition critique posthume dirigée par Diego Quaglioni, Salerno Editrice, Rome, 1993. Voir aussi Saverio Ricci, Giordano Bruno nell'Europa del Cinquecento, Salerno Editrice, Rome, 2000.

    50
  42. Luigi Firpo (1915-1989) a dirigé l'édition critique du dossier inquisitorial pendant près de quarante ans, après la redécouverte et la première édition du Sommario del processo par Angelo Mercati au début des années 1940 (Studi e Testi, vol. 101). Édition publiée à titre posthume en 1993 sous la direction de Diego Quaglioni, qui en reprend les huit chefs d'accusation explicites.

    51
  43. D'après le Sommario (éd. Mercati 1942 ; éd. critique Firpo-Quaglioni 1993), les huit chefs sont : Trinité, divinité du Christ et Incarnation, virginité de Marie, transsubstantiation et messe, pluralité et éternité des mondes, métempsycose, magie et divination ; le système copernicien comme thèse astronomique n'y figure pas comme chef distinct.

    52
  44. Commission pontificale d'étude sur l'affaire Galilée, instituée par Jean-Paul II le 3 juillet 1981, travaux 1981-1992 — coordonnés d'abord par le cardinal Garrone, puis par le cardinal Poupard pour la phase finale à partir du 4 mai 1990. Le volume P. Poupard (dir.), Galileo Galilei: 350 anni di storia, 1633-1983, Piemme, Casale Monferrato, 1984, n'est pas le rapport final : celui-ci est l'exposé du cardinal Poupard du 31 octobre 1992, suivi du discours conclusif de Jean-Paul II du même jour.

    54
  45. Sur l'absence de torture physique dans le procès Galilée : Maurice A. Finocchiaro, The Galileo Affair: A Documentary History, University of California Press, Berkeley, 1989 ; Annibale Fantoli, Galileo: For Copernicanism and for the Church, 3ᵉ éd., Vatican Observatory Publications, 2003.

    55
  46. Sentence du Saint-Office contre Galilée, 22 juin 1633 (texte italien sur it.wikisource) : « vehementemente sospetto d'heresia, cioè d'haver tenuto e creduto dottrina falsa e contraria alle Sacre e divine Scritture », avec défense de la tenir « per probabile » après la condamnation, et « Ti condaniamo al carcere formale » (peine commuée en assignation à résidence). Les Discorsi parurent à Leyde chez Elzevir en 1638, l'Inquisition ayant interdit toute publication de ses œuvres.

    56 57 97
  47. Saint Jean-Paul II, discours à l'Académie pontificale des sciences, 31 octobre 1992. Texte officiel : Acta Apostolicae Sedis 85 (1993), p. 764-772 ; traduction française dans La Documentation Catholique n° 2069, 6 décembre 1992, p. 1019-1024.

    58
  48. Andrea Del Col, L'Inquisizione in Italia, Mondadori, Milan, 2010, p. 779-780 : environ 1 250 condamnations à mort pour 51 000 à 75 000 procès dans l'Italie postérieure à 1542.

    59
  49. John Tedeschi, The Prosecution of Heresy: Collected Studies on the Inquisition in Early Modern Italy, Center for Medieval and Early Renaissance Studies, Binghamton, 1991. L'article souvent cité ne donne que des échantillons locaux, non un total italien.

    60
  50. Christopher F. Black, The Italian Inquisition, Yale University Press, New Haven, 2009. Synthèse confirmant un ordre de grandeur très inférieur à celui de l'Inquisition espagnole.

    61
  51. Paul IV, Index Librorum Prohibitorum, première édition pontificale 1559. Abolition : notification Notificatio de Indicis librorum prohibitorum conditione de la Congrégation pour la doctrine de la foi, signée du cardinal Ottaviani, du 14 juin 1966, publiée dans Acta Apostolicae Sedis 58 (1966), p. 445.

    62
  52. Paul III, bulle Cum ad nihil magis, 23 mai 1536. Voir Antônio José Saraiva, The Marrano Factory: The Portuguese Inquisition and Its New Christians, 1536-1765, Brill, Leyde, 2001 (édition originale portugaise 1969).

    63
  53. Solange Alberro, Inquisición y sociedad en México, 1571-1700, Fondo de Cultura Económica, Mexico, 1988 (Mexico : environ 50 à 51 exécutions) ; René Millar Carvacho, Inquisición y sociedad en el virreinato peruano, Pontificia Universidad Católica del Perú / Instituto Riva-Agüero, Lima, 1998 (Lima : environ 30 à 32 exécutions) ; Goa : 57 brûlés en personne (Machado).

    64
  54. Cecil Roth, The Spanish Inquisition, Robert Hale, Londres, 1937 (rééd. Norton, New York, 1964 ; réimpr. 1996). Voir aussi C. Roth, A History of the Marranos, Jewish Publication Society of America, Philadelphie, 1932. Travaux pionniers d'un historien juif anglais sur les marranes et l'Inquisition espagnole, opposés aux extrapolations de Llorente.

    65
  55. Yitzhak Baer, A History of the Jews in Christian Spain, 2 vol., Jewish Publication Society of America, Philadelphie, 1961-1966 (édition originale hébraïque 1945, Toldot ha-Yehudim bi-Sefarad ha-Notsrit). Travail de référence de l'historiographie juive sur les communautés sépharades médiévales, méthodologiquement adverse à la légende noire dans ses extrapolations statistiques.

    66
  56. Dans les années 1780, le Parlement de Paris — dont le ressort s'étendait de Boulogne à Lyon — prononçait environ 50 sentences capitales par an (enquête CNRS, « The end of the death penalty marked a sharp turn in French history », https://news.cnrs.fr/articles/the-end-of-the-death-penalty-marked-a-sharp-turn-in-french-history). Le total de 10 000 à 15 000 pour 1500-1700 est un ordre de grandeur extrapolé de ce rythme attesté, non un chiffre d'archives.

    70
  57. Brian P. Levack, The Witch-Hunt in Early Modern Europe, Longman, Londres, 1987 (3ᵉ éd. 2006) : environ 25 000 exécutions dans les territoires allemands, sur un total européen de 40 000 à 60 000 ; Wolfgang Behringer, Witches and Witch-Hunts: A Global History, Polity Press, Cambridge, 2004 : les trois quarts environ des exécutés vivaient dans les limites du Saint-Empire d'avant 1648, terres catholiques comme protestantes.

    71
  58. Juan Antonio Llorente, Histoire critique de l'Inquisition d'Espagne, 4 vol., Treuttel et Würtz, Paris, 1817-1818. Édition originale espagnole : Historia crítica de la Inquisición de España, Madrid, 1822. Critique méthodologique : H. C. Lea, A History of the Inquisition of Spain, 1906-1907 ; Kamen, 2014, introduction.

    72
  59. Brian P. Levack, The Witch-Hunt in Early Modern Europe, Longman, Londres, 1987 (3ᵉ éd. 2006). Estimation globale : 40 000 à 60 000 exécutions de sorcellerie en Europe 1450-1750.

    73
  60. Wolfgang Behringer, Witches and Witch-Hunts: A Global History, Polity Press, Cambridge, 2004. Confirme les estimations Levack et souligne la concentration germanique — terres catholiques comme protestantes, les procès de masse du sud-ouest allemand relevant des principautés épiscopales catholiques (environ un tiers des exécutions allemandes, un quart des européennes). Sur la Lorraine, duché catholique : Nicolas Rémy, 800 à 900 condamnations revendiquées.

    74 75
  61. Catalogne, 1615-1627 : chasse aux sorcières menée par les tribunaux séculiers, jusqu'à la reprise en main par l'Audiencia et l'Inquisition en 1622 ; plus de 1 000 exécutés, réhabilités par le Parlement catalan en 2022. Voir Witch trials in Catalonia.

    76
  62. Calahorra, 1507-1508 : environ 11 brûlés et 7 effigies — l'épisode le plus meurtrier de chasse aux sorcières dans l'histoire de l'Inquisition espagnole, avant Logroño 1610. Voir I. Bazán Díaz, Clio & Crimen 8, 2011, p. 191-224.

    77
  63. Alonso de Salazar Frías, rapport manuscrit envoyé à l'inquisiteur général Bernardo de Sandoval y Rojas, mars 1612 (intitulé Cuarta relación à collationner sur l'édition critique). Édition critique : Gustav Henningsen, The Salazar Documents: Inquisitor Alonso de Salazar Frías and Others on the Basque Witch Persecution, Brill, Leyde, 2004. Voir aussi Gustav Henningsen, The Witches' Advocate: Basque Witchcraft and the Spanish Inquisition, 1609-1614, University of Nevada Press, Reno, 1980. Seule la première phrase citée est appuyée par l'espagnol : « No he hallado ni una sola prueba, ni aun indicio del cual poder colegir que se haya hecho un solo acto de brujería real y verdadero. » ; la suite est une paraphrase. Données recoupées par L. Homza, Village Infernos and Witches' Advocates, Penn State University Press, 2022 (1 384 enfants absous ad cautelam).

    78 79
  64. Wurtzbourg (1626-1631) : environ 300 exécutions sous le prince-évêque Philipp Adolf von Ehrenberg ; Écosse : les estimations modernes retiennent plus de 1 500 exécutés au total sur l'ensemble de la période des chasses. Voir W. Behringer, Witches and Witch-Hunts, 2004 ; B. P. Levack, The Witch-Hunt in Early Modern Europe, 1987 (3ᵉ éd. 2006).

    80
  65. Julián Juderías, La Leyenda Negra y la verdad histórica, Revista de Archivos, Bibliotecas y Museos, Madrid, 1914. Ouvrage donnant à l'expression Leyenda Negra son sens historiographique moderne — l'expression étant employée dès 1899 par Emilia Pardo Bazán.

    81
  66. Reginaldus Gonsalvius Montanus (pseudonyme, probablement Antonio del Corro ou Casiodoro de Reina), Sanctae Inquisitionis Hispanicae Artes aliquot detectae ac palam traductae, Heidelberg, 1567. Traduction anglaise 1568. Voir analyse critique dans Edward Peters, Inquisition, 1988, chap. 4.

    82
  67. Christine Caldwell Ames, Medieval Heresies, Cambridge University Press, Cambridge, 2015 (l'ouvrage ne compte que cinq chapitres : toute référence à un « chap. 6 » est à écarter). Sur la Vierge de fer de Nuremberg (fabrication du XIXᵉ siècle, détruite en 1944) : W. Schild, Die eiserne Jungfrau: Dichtung und Wahrheit, Rothenburg, 2000.

    83
  68. Peter H. Wilson, Europe's Tragedy: A History of the Thirty Years War, Allen Lane, Londres, 2009, p. 4 et 787 ; Quentin Outram, « The Demographic impact of early modern warfare », Social Science History, vol. 26, n° 2, 2002, p. 245-272 (p. 248). Fourchette de 4,5 à 8 millions de morts, militaires et civils (combats, famine, épidémies).

    86
  69. Commission théologique internationale, Mémoire et réconciliation : l'Église et les fautes du passé, document daté de décembre 1999, approuvé par le cardinal Joseph Ratzinger et publié le 7 mars 2000. Texte officiel publié par la Libreria Editrice Vaticana, mars 2000 ; traduction française dans La Documentation Catholique n° 2222, 21 mai 2000, p. 462-481.

    88 99 102
  70. Sur la séance de torture espagnole limitée en pratique à environ quinze minutes : H. Kamen, The Spanish Inquisition: A Historical Revision, 4ᵉ éd., Yale University Press, 2014, p. 191.

    89
  71. Constitution pontificale Sicut Judaeis renouvelée par une vingtaine de papes entre Calixte II (vers 1120) et Nicolas V (1447), interdisant le baptême forcé, le meurtre, la spoliation et la profanation des cimetières juifs — la réserve du jugement légitime ne portant que sur les atteintes aux personnes, aux biens et aux coutumes. Voir S. Grayzel, The Church and the Jews in the XIIIth Century, Hermon Press, New York, 1966 ; et K. R. Stow, The "1007 Anonymous" and Papal Sovereignty: Jewish Perceptions of the Papacy and Papal Policy in the High Middle Ages, Hebrew Union College Annual, 1984.

    93
  72. Innocent IV, lettre du 5 juillet 1247 aux juifs d'Allemagne et de France. Texte dans S. Grayzel, The Church and the Jews in the XIIIth Century, Hermon Press, New York, 1966, document n° 116. Vise l'accusation de meurtre rituel.

    94
  73. Henry Kamen, The Spanish Inquisition: A Historical Revision, Yale University Press, 4ᵉ éd. 2014. Voir aussi B. Netanyahu, The Origins of the Inquisition in Fifteenth-Century Spain, Random House, New York, 1995 — qui propose une lecture beaucoup plus sévère d'ensemble.

    95
  74. Sur les statuts de pureté du sang : Albert Sicroff, Les controverses des statuts de « pureté de sang » en Espagne du XVe au XVIIe siècle, Didier, Paris, 1960 ; Henry Kamen, The Spanish Inquisition: A Historical Revision, 4ᵉ éd., Yale, 2014. Nicolas V les condamne dès 1449 ; Paul III confirme au contraire le statut de Tolède par bref du 28 mai 1548 ; Pie V tente vainement d'y placer un non-limpio. Faute objective, raciste de fait — en harmonie avec l'article voisin La légende sanglante de l'Inquisition espagnole.

    96
  75. Saint Jean-Paul II, lettre apostolique Tertio Millennio Adveniente sur la préparation du Jubilé de l'an 2000, 10 novembre 1994, n° 33-36 (sur les fautes des fils de l'Église). Texte officiel : Acta Apostolicae Sedis 87 (1995), p. 5-41.

    98
  76. Saint Jean-Paul II, Journée du pardon, premier dimanche de Carême du Jubilé, basilique Saint-Pierre, 12 mars 2000. Texte officiel : vatican.va, ns_lit_doc_20000312_prayer-day-pardon_fr. Prière reprise dans la lettre de Jean-Paul II du 15 juin 2004.

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