Pape Sixte IV (1414-1484)

Francesco della Rovere, théologien franciscain devenu pape de 1471 à 1484 : il bâtit la chapelle Sixtine et la Bibliothèque vaticane, défendit l'Immaculée Conception, mais incarna aussi le népotisme de la Renaissance.

Ignispedia

Sixte IV (Sixtus IV), né Francesco della Rovere le 21 juillet 1414 près de Savone, en Ligurie, gouverne l'Église de Rome du 9 août 1471 au 12 août 1484. Il est l'un des pontifes les plus contrastés de toute l'histoire : à la fois théologien franciscain de premier plan, défenseur convaincu de l'Immaculée Conception, et prince de la Renaissance dont le népotisme et les intrigues italiennes ont durablement entaché la mémoire.[1][2][3]

Son nom est attaché à deux des plus grandes institutions de la chrétienté : la chapelle Sixtine — qui porte son nom — qu'il fait construire au Vatican de 1473 à 1481, et la Bibliothèque vaticane, dont il est considéré comme le second fondateur. À Rome même, il perce des rues, jette le Ponte Sisto sur le Tibre pour le Jubilé de 1475, et offre au peuple romain les bronzes antiques qui formeront le noyau des musées du Capitole, le premier musée public de l'histoire.[4][5][6]

Mais le même pape a créé six de ses neveux ou parents cardinaux, a trempé dans la sanglante conjuration des Pazzi contre les Médicis (1478), a fait la guerre à Florence puis à Ferrare au profit de sa parenté, et a signé en 1478 la bulle qui autorisait les souverains espagnols à établir leur propre Inquisition. Il n'inventa pas cette pratique, antérieure à lui, mais il en reste l'exemple retenu a posteriori comme paradigmatique : le mot « népotisme », de l'italien nipote, « neveu », n'est attesté qu'au XVIIᵉ siècle — notamment avec Il Nipotismo di Roma de Gregorio Leti (1667) — un usage que la postérité étendit à ses successeurs.[7][8][9]

L'historiographie catholique elle-même refuse de le canoniser comme de le condamner en bloc. La Catholic Encyclopedia résume ce double visage d'une formule restée célèbre : son pire vice fut le népotisme, mais son pontificat eut aussi un versant digne d'éloges.[10] Comprendre Sixte IV, c'est apprendre à tenir ensemble le bâtisseur, le théologien marial et le politique compromis — sans gommer aucune de ces trois figures.

Pourquoi Sixte IV n'est ni un saint ni un simple intrigant

La mémoire populaire ne retient souvent de Sixte IV qu'une chose : la chapelle qui porte son nom et qu'un autre, Michel-Ange, rendra immortelle un demi-siècle plus tard. La réalité du personnage est plus dense, et plus inconfortable.

Sixte IV nommant Bartolomeo Platina préfet de la Bibliothèque vaticane, fresque de Melozzo da Forlì, vers 1477. Cette image montre à la fois le pape bâtisseur, le mécène des lettres et le cercle familial qui marque son pontificat. Pinacothèque vaticane, domaine public, via Wikimedia Commons.

Sixte IV n'est pas un pape mondain par formation : c'est un frère mineur, entré tout enfant chez les franciscains, devenu l'un des théologiens les plus respectés de son temps, ministre général de son Ordre avant d'être cardinal. Quand il monte sur le trône de Pierre en 1471, l'Église attend de lui une croisade contre les Turcs et une réforme. Il lègue treize ans plus tard une Rome embellie, une bibliothèque ressuscitée, une dévotion mariale renforcée — mais aussi une papauté enfoncée dans la politique des principautés italiennes, où le pape agit moins en pasteur universel qu'en seigneur territorial soucieux d'établir ses neveux.[11][12]

C'est précisément ce qui rend son pontificat instructif. Il illustre la tension de la papauté de la Renaissance : un Siège romain qui retrouve son éclat culturel et défend la foi sur le terrain doctrinal, tout en se laissant happer par la logique dynastique et guerrière de son époque. Ni hagiographie, ni légende noire : Sixte IV demande un regard qui distingue ce qui sert l'Église de ce qui la blesse, et qui reconnaît que la sainteté de l'institution ne dépend pas de la sainteté personnelle de chaque pontife.

Les sources principales

SourceNatureApport pour Sixte IV
The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Sixtus IV » (1912)Synthèse catholique de référenceBiographie d'ensemble, œuvres théologiques, bilan moral nuancé
Ludwig von Pastor, Histoire des papes depuis la fin du Moyen Âge, t. IVGrande histoire savante de la papautéRécit détaillé du pontificat, népotisme, guerres d'Italie
Bullarium Romanum, vol. V (Turin, 1860)Recueil des actes pontificauxTextes des bulles Cum praeexcelsa (1476) et Grave nimis (1483)
Archives de la Bibliothèque vaticane (vaticanlibrary.va)Source institutionnelleBulle Ad decorem militantis Ecclesiae (1475), nomination de Platina
Musei Capitolini (museicapitolini.org)Source muséale officielleDonation des bronzes au peuple romain (1471)

Du fils de pauvres au ministre général des franciscains

Une naissance ligure obscure (1414)

Francesco della Rovere naît le 21 juillet 1414 dans la région de Savone, en Ligurie. Les sources hésitent sur le village exact : la tradition retient Celle Ligure, tandis que la Catholic Encyclopedia le dit né près d'Albisola.[13][14] Les deux localités sont voisines, sur la côte ligure, et le débat reste mineur. L'essentiel est ailleurs : il est issu d'une famille pauvre, sans rapport avec la grande aristocratie qui domine alors les conclaves.[15]

Cette origine modeste fait de lui, comme Adrien IV trois siècles plus tôt, un homme que la seule ascension ecclésiastique par le mérite a porté au sommet. Encore enfant, il est destiné à l'Ordre des Frères Mineurs — vraisemblablement par vœu de ses parents lors d'une maladie, selon une tradition rapportée par ses biographes. C'est le cloître franciscain, et non un patrimoine familial, qui le forme.

Le théologien : Pavie, Padoue, Bologne

Le jeune frère se révèle d'une intelligence remarquable. Il étudie la philosophie et la théologie à l'université de Pavie, puis enseigne successivement à Padoue, Bologne, Pavie, Sienne et Florence.[16] Sa réputation de maître est telle que le cardinal grec Bessarion, l'une des plus hautes figures intellectuelles du XVᵉ siècle, compte parmi ses interlocuteurs et admirateurs.[17]

Il n'est donc pas un courtisan parvenu, mais un universitaire reconnu, rompu aux disputes scolastiques. Cette formation explique deux traits de son pontificat : sa passion pour les livres — qui le conduira à refonder la Bibliothèque vaticane — et son goût pour la controverse théologique précise, notamment sur l'Immaculée Conception, où il s'efforcera de réconcilier thomistes et scotistes.

Ministre général de l'Ordre des Frères Mineurs (1464)

Après avoir été procureur de son Ordre à Rome puis provincial de Ligurie, Francesco della Rovere est élu ministre général des franciscains en 1464, à cinquante ans.[18] C'est la charge la plus élevée de l'un des plus grands ordres de la chrétienté, comptant des milliers de couvents à travers l'Europe.

Gouverner les frères mineurs, c'est gérer une institution immense, traversée par les tensions entre conventuels et observants. Cette expérience d'administrateur d'envergure prépare directement le futur pape : quand il devra organiser un Jubilé, financer des chantiers ou réorganiser la curie, il ne partira pas de rien.

Le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens (1467)

En 1467, le pape Paul II le crée cardinal, avec l'église titulaire de San Pietro in Vincoli (Saint-Pierre-aux-Liens).[19][20] Le franciscain entre ainsi dans le Sacré Collège. Quatre ans plus tard, à la mort de Paul II, le conclave se tourne vers ce théologien réputé, sans grande fortune ni clientèle romaine puissante — un profil qui, sur le papier, promettait un pontificat de réforme.

Le théologien du Sang précieux et de l'Immaculée Conception

Avant d'être un bâtisseur, Sixte IV fut un auteur de théologie. C'est l'aspect le plus oublié de son histoire, et pourtant celui par lequel son nom reste lié à un développement doctrinal majeur.

« De sanguine Christi » et l'ouvrage sur l'Immaculée Conception

Dès 1470, alors qu'il est encore cardinal, il publie un traité sur le Sang précieux du Christ (De sanguine Christi) et un ouvrage sur l'Immaculée Conception de la Vierge.[21] Ce sont les deux seuls écrits théologiques que la Catholic Encyclopedia lui attribue avec certitude.

Le De sanguine Christi s'inscrit dans une controverse théologique vive du XVᵉ siècle : le sang versé par le Christ pendant la Passion est-il resté uni à la divinité durant les trois jours du tombeau ? Sixte, en théologien franciscain, prend part au débat avec rigueur. Ces ouvrages montrent un homme qui pense la foi de l'intérieur, et non un simple mécène des lettres.

Le défenseur de l'Immaculée Conception

Le grand apport doctrinal de Sixte IV concerne l'Immaculée Conception — la vérité, alors non encore définie comme dogme, selon laquelle la Vierge Marie a été préservée du péché originel dès le premier instant de sa conception. Au XVᵉ siècle, la question oppose violemment les franciscains, défenseurs de cette préservation à la suite de Duns Scot, et une partie des dominicains, plus réservés dans la ligne de saint Thomas d'Aquin.[22]

Dans son ouvrage de 1470, le futur pape s'efforce déjà de montrer que Thomas et Scot, divergeant sur les mots, s'accordaient au fond.[23] Devenu pape, il agit. En 1476, par la constitution apostolique Cum praeexcelsa (28 février 1476), il approuve la fête de l'Immaculée Conception, lui assigne une messe et un office propres, et y attache des indulgences.[24]

La controverse continuant d'envenimer les deux écoles, Sixte IV intervient une seconde fois. Par la bulle Grave nimis du 4 septembre 1483, il interdit aux deux camps de se traiter mutuellement d'hérétiques :

En substance (paraphrase du latin, le verbatim français exact n'ayant pu être recoupé), la bulle déclare faux, erroné et bien éloigné de la vérité de soutenir que pèchent gravement, ou mortellement, ceux qui croient ou affirment que la glorieuse Vierge Marie a été préservée de la tache du péché originel.[25]

Cet acte n'est pas une définition dogmatique — l'Église n'a pas encore tranché —, mais une pacification doctrinale d'une grande sagesse : il protège la liberté de la dévotion mariale sans imposer une conclusion que le Magistère ne proclamera solennellement qu'en 1854, avec la bulle Ineffabilis Deus de Pie IX.[26] Sur ce terrain, le franciscain Sixte IV a réellement préparé le chemin du dogme.

L'élection de 1471 et le tournant du pontificat

À la mort de Paul II, le conclave réuni en août 1471 élit le cardinal della Rovere. Il prend le nom de Sixte IV — un nom qui n'avait plus été porté depuis le Vᵉ siècle, depuis le pape saint Sixte III.[27] Le choix d'un théologien franciscain de réputation austère laissait espérer un pontificat tourné vers la réforme et la croisade contre l'avancée ottomane, deux ans seulement après la chute de l'Eubée vénitienne.

Mais très vite, le pontificat bascule vers une autre logique. Sixte IV se révèle un mécène somptueux et un chef d'État territorial déterminé à consolider les États pontificaux et à pourvoir sa famille. Le théologien ne disparaît pas, mais il est progressivement recouvert par le prince. C'est cette mutation — d'un cardinal réformateur en pape dynastique — qui constitue le drame intérieur de son règne.

Le pape bâtisseur : Rome, la chapelle Sixtine, la Bibliothèque vaticane

Si une chose rachète durablement la mémoire de Sixte IV, c'est son œuvre de bâtisseur et de protecteur des lettres. Il a transformé Rome et fondé des institutions qui rayonnent encore aujourd'hui.

La chapelle Sixtine (1473-1481)

Le pape fait édifier au Vatican, entre 1473 et 1481, la grande chapelle palatine qui prendra de lui le nom de chapelle Sixtine (Cappella Sistina).[28] Le projet architectural est attribué à Baccio Pontelli, et la construction dirigée par Giovannino de' Dolci. L'édifice, sobre à l'extérieur, est conçu pour les grandes cérémonies pontificales et les conclaves.

La chapelle Sixtine, construite sous Sixte IV entre 1473 et 1481, puis décorée par les grands peintres de la Renaissance. Le plafond de Michel-Ange appartient à la phase ultérieure voulue par Jules II, neveu de Sixte IV. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Entre 1481 et 1482, Sixte IV appelle les plus grands peintres de la Renaissance pour orner les parois latérales de fresques sur la Vie de Moïse et la Vie du Christ : Pérugin, Sandro Botticelli, Domenico Ghirlandaio et Cosimo Rosselli.[29] La chapelle est consacrée le 15 août 1483, en la fête de l'Assomption, et dédiée à la Vierge Marie — cohérence parfaite avec la dévotion mariale du pape.[30] Le célèbre plafond de Michel-Ange ne viendra que sous son neveu Jules II, près de trente ans plus tard ; mais sans Sixte IV, ce chef-d'œuvre n'aurait pas eu de voûte à recouvrir.

La Bibliothèque vaticane : le second fondateur

Humaniste passionné de livres, Sixte IV donne à la Bibliothèque apostolique vaticane sa première organisation durable. Par la bulle Ad decorem militantis Ecclesiae du 15 juin 1475, il dote la bibliothèque de locaux, de revenus réguliers et d'un personnel, et nomme officiellement l'humaniste Bartolomeo Platina comme bibliothécaire (gubernator et custos).[31] À ce titre, on le considère comme le second fondateur de la Vaticane.[32]

Cette scène fut immortalisée par le peintre Melozzo da Forlì dans une fresque célèbre où l'on voit le pape, entouré de ses neveux, instituant Platina agenouillé devant lui. La bulle, dans son préambule, justifie l'effort par la dignité même de l'Église :

En substance (paraphrase du latin, le verbatim français exact n'ayant pu être recoupé sur le texte officiel), le préambule assigne à la fondation un triple but : l'ornement de l'Église militante, l'accroissement de la foi catholique et la commodité des lettrés qui s'adonnent à l'étude.[33]

Le Ponte Sisto, le Jubilé de 1475 et la rénovation de Rome

En vue du Jubilé de 1475, qui devait attirer des foules de pèlerins, Sixte IV entreprend de vastes travaux. Il fait reconstruire un pont sur le Tibre, le Ponte Sisto (achevé vers 1473-1479), pour fluidifier la circulation entre les deux rives et éviter qu'un nouveau drame comme celui de 1450, où environ deux cents pèlerins avaient péri écrasés sur le vieux pont Saint-Ange.[34][35] Il élargit et pave des rues, restaure de nombreuses églises, relève l'hôpital du Saint-Esprit (Santo Spirito in Sassia) et fait bâtir l'église Santa Maria del Popolo.[36][37]

Sous son pontificat, Rome cesse d'être la ville à demi ruinée du retour d'Avignon pour redevenir une capitale digne de la chrétienté. C'est l'un des fondements de la Rome de la Renaissance que ses successeurs prolongeront.

Les bronzes du Capitole : le premier musée public (1471)

Dès la première année de son pontificat, en 1471, Sixte IV pose un geste d'une portée culturelle immense : il donne au peuple romain une série de bronzes antiques jusque-là conservés au Latran — la Louve du Capitole, le Tireur d'épine (Spinario), le Camillus, et la tête colossale de l'empereur Constantin avec sa main et son globe.[38]

Cette donation, faite au peuple et non à un prince, fonde ce que l'on considère comme le premier musée public de l'histoire, le noyau des futurs musées du Capitole.[39] Le théologien franciscain, en restituant aux Romains les symboles de leur passé, inaugure sans le savoir l'idée moderne du patrimoine commun.

L'ombre du pontificat : le népotisme

Au revers de ces gloires, un défaut domine et corrompt tout le reste : le népotisme, c'est-à-dire l'usage du pouvoir pontifical pour enrichir et élever sa propre parenté. La Catholic Encyclopedia le dit sans détour : ce fut son pire vice.[40]

Les neveux cardinaux

Sixte IV crée six de ses neveux ou parents cardinaux, dont certains très jeunes et sans mérite ecclésiastique réel.[41][42][43] Le tableau suivant récapitule ces six cardinali nipoti et leur destinée :

Neveu / parentÉlévationDestinée
Pietro RiarioCardinal le 16 décembre 1471, à 26 ansTrain de vie fastueux et dissolu ; mort prématurée en 1474
Giuliano della RovereCardinal le 16 décembre 1471Futur pape Jules II (1503-1513), bâtisseur de la basilique Saint-Pierre actuelle
Cristoforo della RovereCardinal le 10 décembre 1477Mort deux mois plus tard, le 1ᵉʳ février 1478
Girolamo Basso della RovereCardinal le 10 décembre 1477Longue carrière curiale à Rome
Raffaele RiarioCardinal le 10 décembre 1477, à 16 ansPrésent lors de la conjuration des Pazzi ; long mécène romain
Domenico della RovereCardinal le 10 février 1478Carrière curiale liée à la faveur familiale

Girolamo Riario, lui, resta laïc — seigneur d'Imola et de Forlì, cœur des intrigues guerrières, assassiné en 1488 — et ne fut jamais cardinal.

Cette promotion massive de la parenté n'est pas un détail moral : elle oriente la politique étrangère du Saint-Siège. Les guerres d'Italie que mène Sixte IV s'expliquent en grande partie par la volonté de tailler des principautés à ses neveux laïcs, au premier rang desquels Girolamo Riario.[44]

Un exemple paradigmatique qui a fixé le mot « népotisme »

Le phénomène est si éclatant sous Sixte IV et ses successeurs immédiats que la langue en a gardé la trace. Le mot « népotisme » vient de l'italien nipote, « neveu » : il désigne précisément la pratique des papes de la Renaissance consistant à élever leurs neveux aux plus hautes charges.[45] Sixte IV n'inventa pas l'abus, mais il en devint l'un des exemples paradigmatiques, ouvrant la voie à la dérive qui culminera avec les papes Borgia.

Le pape dans les guerres d'Italie

Le népotisme entraîne Sixte IV dans la politique sanglante des principautés italiennes, où il agit en chef d'État autant qu'en pasteur.

La conjuration des Pazzi (1478)

L'épisode le plus sombre est la conjuration des Pazzi, le 26 avril 1478, à Florence. La famille Pazzi, rivale des Médicis, ourdit un complot pour renverser Laurent le Magnifique et son frère Julien de Médicis. L'attentat est commis pendant la messe, dans la cathédrale de Florence : Julien est poignardé à mort, mais Laurent, blessé, en réchappe.[46][47]

Le rôle du pape dans cette affaire reste discuté, mais il est avéré que Sixte IV avait approuvé le projet de renverser les Médicis, jugés hostiles à sa politique et à son neveu Girolamo Riario. La tradition rapporte qu'il aurait exigé qu'on procède « sans effusion de sang » — formule diplomatique qui n'empêcha pas le massacre.[48] Son neveu, le cardinal Raffaele Riario, se trouvait dans la cathédrale au moment du drame. À la suite de l'attentat, l'archevêque conjuré Francesco Salviati fut pendu aux fenêtres du palais de la Seigneurie, ce qui provoqua la fureur du pape et la guerre.

La guerre contre Florence

En représailles de l'exécution d'ecclésiastiques impliqués, Sixte IV excommunie Laurent de Médicis, jette l'interdit sur Florence et entre en guerre contre la cité (1478-1480), alliée à Naples.[49] Ce conflit, mené pour des motifs largement politiques et familiaux, montre la papauté de la Renaissance partie prenante des rivalités italiennes, au mépris de son rôle d'arbitre spirituel. La paix ne reviendra qu'après deux ans, la menace turque sur Otrante (1480) imposant aux princes chrétiens de se rabibocher.

La guerre de Ferrare (1482-1484)

Quelques années plus tard, Sixte IV pousse Venise à attaquer Ferrare (1482), à nouveau pour servir les ambitions territoriales de Girolamo Riario.[50] La coalition se retournant contre ses propres intérêts, le pape change de camp et finit par lancer l'interdit contre Venise qu'il avait d'abord encouragée. La paix de Bagnolo (7 août 1484), conclue sans lui, provoqua selon Pastor — qui suit ici le contemporain Sigismondo de' Conti — une douleur extrême qui aggrava sa maladie. Il meurt cinq jours plus tard, le 12 août 1484.[51]

Sixte IV et l'Inquisition espagnole (1478)

Un dernier acte controversé marque son pontificat. À la demande des souverains Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, Sixte IV signe le 1ᵉʳ novembre 1478 la bulle Exigit sinceras devotionis affectus, qui autorise l'établissement de l'Inquisition en Espagne sous l'autorité de la Couronne.[52]

Il est essentiel de distinguer cette Inquisition espagnole — instrument largement contrôlé par l'État, dont les abus inquiéteront Rome — de l'inquisition médiévale pontificale. Dès 1482, Sixte IV, alarmé par les rapports de procédures injustes et de confiscations, tente de freiner les excès et de rappeler les droits des accusés, par un bref où il dénonce des emprisonnements abusifs.[53] Mais la pression de la Couronne espagnole est trop forte, et le pape ne parvient pas à reprendre le contrôle d'un appareil qui échappera de plus en plus à l'Église. Sur la légende noire qui en est née, voir le dossier L'Inquisition et sa légende noire.

Le défenseur de la chrétienté : croisade et union des Églises

Malgré ses compromissions italiennes, Sixte IV n'oublie pas la menace ottomane. Après la chute de Constantinople (1453), encore récente, il finance une flotte pontificale et envoie des légats prêcher la croisade.[54] Les résultats sont maigres : la croisade n'aboutit à presque rien, faute d'union durable des princes chrétiens.[55] La reprise d'Otrante aux Turcs en 1481, après leur débarquement de 1480, fut le seul succès notable de cette politique.

Le pape tente aussi de rapprocher l'Église de Rome et l'Église russe, dans la ligne de l'union de Florence (1439), mais sans succès durable.[56] Ces efforts, même infructueux, rappellent que sous le prince territorial subsistait la conscience d'une responsabilité universelle sur la chrétienté.

Chronologie du pontificat

DateÉvénementSens historique
21 juillet 1414Naissance de Francesco della Rovere (région de Savone)Origine ligure et modeste du futur pape
1464Ministre général des franciscainsSommet de sa carrière dans l'Ordre
1467Cardinal de Saint-Pierre-aux-LiensEntrée au Sacré Collège
9 août 1471Élection comme pape Sixte IVUn théologien franciscain sur le trône de Pierre
1471Donation des bronzes au peuple romainNaissance du premier musée public (Capitole)
1473-1481Construction de la chapelle SixtineChef-d'œuvre de la Renaissance vaticane
15 juin 1475Bulle Ad decorem militantis EcclesiaeRefondation de la Bibliothèque vaticane, Platina bibliothécaire
28 février 1476Bulle Cum praeexcelsaApprobation de la fête de l'Immaculée Conception
26 avril 1478Conjuration des PazziLe pontificat happé par les guerres italiennes
1ᵉʳ novembre 1478Bulle Exigit sinceras devotionis affectusAutorisation de l'Inquisition espagnole
1478-1480Guerre contre FlorenceInterdit et excommunication de Laurent de Médicis
1482-1484Guerre de FerrarePolitique au service du neveu Girolamo Riario
4 septembre 1483Bulle Grave nimisPacification du débat sur l'Immaculée Conception
12 août 1484Mort à RomeFin d'un pontificat à double visage

Bilan : un pape à double visage

Les lumières

Sixte IV — lumières et ombres. Infographie originale Ignispedia créée par IA. Elle synthétise le double bilan du pontificat : œuvres durables d'un côté, compromissions dynastiques de l'autre.

Au crédit de Sixte IV, l'histoire inscrit des œuvres de premier ordre. La chapelle Sixtine et la Bibliothèque vaticane sont aujourd'hui encore des cœurs vivants de l'Église et de la culture mondiale. La rénovation de Rome, le Ponte Sisto et les bronzes du Capitole ont refondé la ville. Sur le plan doctrinal, sa défense de l'Immaculée Conception et sa sage pacification entre franciscains et dominicains ont préparé un dogme que l'Église proclamera quatre siècles plus tard. Le théologien du Sang précieux n'a jamais cessé d'habiter le prince.

Les ombres

Au débit, le népotisme domine, et avec lui les guerres d'Italie, la conjuration des Pazzi et la signature de la bulle ouvrant la voie à l'Inquisition espagnole. Ces fautes ne sont pas de simples maladresses : elles révèlent une papauté qui, à la Renaissance, confond trop souvent l'intérêt de l'Église avec celui d'une famille. Sixte IV ouvre ainsi la pente qui mènera, vingt ans plus tard, à la décadence des papes Borgia.

Pourquoi Sixte IV compte aujourd'hui

La leçon de Sixte IV est celle de la distinction catholique entre l'homme et la fonction. L'Église n'a jamais enseigné que ses pontifes seraient personnellement saints ; elle enseigne que l'indéfectibilité du Siège de Pierre ne dépend pas de leurs vertus privées. Un pape peut bâtir des chapelles, refonder des bibliothèques, défendre une vérité mariale — et commettre des fautes graves par ambition dynastique. La Catholic Encyclopedia le formule avec un équilibre rare :

« Il y a néanmoins un côté digne d'éloges dans son pontificat […] ; son pire vice fut le népotisme, et son plus grand malheur fut d'être destiné à se trouver à la tête des États de l'Église à une époque où l'Italie sortait de l'ère des républiques. » — The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Sixtus IV »[57]

Comprendre Sixte IV, c'est donc apprendre à rendre grâce pour les œuvres sans absoudre les fautes, et à voir dans l'histoire de la papauté non pas une galerie de saints sans tache, mais une continuité que ni les vices ni les compromissions n'ont jamais rompue.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. « Pope Sixtus IV », The Catholic Encyclopedia, vol. 14, New York, Robert Appleton Company, 1912, New Advent, https://www.newadvent.org/cathen/14032b.htm.

    1 4 7 11 13 15 16 17 19 21 23 32 36 41 49 50 54 55 56
  2. « Pope Sixtus IV », Wikipedia (encyclopédie collaborative, utilisée ici pour les dates, noms et faits recoupés), https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Sixtus_IV.

    2 8 14 18 20 27 34 42 45 46
  3. « Sixtus IV — Renaissance Pope, Patron of the Arts », Encyclopædia Britannica, https://www.britannica.com/biography/Sixtus-IV.

    3 37
  4. Bibliothèque apostolique vaticane, « Histoire de la BAV » : bulle Ad decorem militantis Ecclesiae du 15 juin 1475 dotant la bibliothèque de locaux, de revenus et d'un personnel, et nommant Bartolomeo Platina gubernator et custos. https://www.vaticanlibrary.va/en/the-library/history-of-BAV.html. L'incipit latin du préambule (« Ad decorem militantis Ecclesiae, fidei catholicae augmentum, eruditorum quoque ac literarum studiis insistentium virorum commodum et honorem ») est cité dans la revue The Library, vol. 6 (essai sur l'histoire de la Vaticane ; transcription consultable sur Wikisource : https://en.wikisource.org/wiki/Page:The_library_a_magazine_of_bibliography_and_library_literature,_Volume_6.djvu/339).

    5 31 33
  5. Musei Capitolini, « Fondation et premières acquisitions » : donation par Sixte IV au peuple romain (1471) des bronzes du Latran — la Louve, le Tireur d'épine (Spinario), le Camillus et la tête colossale de Constantin —, noyau du premier musée public de l'histoire. https://www.museicapitolini.org/en/il_museo/storia_del_museo/fondazione_e_prime_acquisizioni.

    6 38 39
  6. Le mot anglais nepotism est attesté dès la fin des années 1600, repris du français, d'après le livre de Gregorio Leti, Il nipotismo di Roma (1667) — « From this work the word Nepotism is derived » pour l'édition anglaise de 1669. Voir Merriam-Webster, « Nepotism » (Word of the Day), https://www.merriam-webster.com/word-of-the-day/nepotism-2023-09-27.

    9
  7. « Pope Sixtus IV », The Catholic Encyclopedia, vol. 14, 1912. Texte anglais : « Nevertheless, there is a praiseworthy side to his pontificate... his worst vice was nepotism, and his greatest misfortune was that he was destined to be placed at the head of the States of the Church at a time when Italy was emerging from the era of the republics. »

    10 40 57
  8. Ludwig von Pastor, Histoire des papes depuis la fin du Moyen Âge, tome IV (pontificat de Sixte IV), trad. française, Paris, Plon — ouvrage de référence sur le népotisme et les guerres d'Italie de ce pontificat.

    12 44
  9. La défense de l'Immaculée Conception devint un marqueur identitaire de l'Ordre des Frères Mineurs face aux dominicains, longtemps tenants de la position thomiste. La controverse atteint son sommet aux XIVᵉ-XVᵉ siècles, jusqu'à l'arbitrage de Sixte IV (franciscain conventuel, pape 1471-1484). Voir Xavier Le Bachelet S.J., article « Immaculée Conception », Dictionnaire de théologie catholique, t. VII/1, Letouzey & Ané, Paris, 1922, col. 845-1218.

    22
  10. Sixte IV, constitution apostolique Cum praeexcelsa, 28 février 1476, approuvant la fête de l'Immaculée Conception et y concédant des indulgences. Texte dans Bullarium Romanum, vol. V, Turin, 1860.

    24
  11. Sixte IV, bulle Grave nimis, 4 septembre 1483. Texte dans le Bullarium Romanum, vol. V (Turin, 1860). Le pape y interdit, sous peine d'excommunication, de qualifier d'hérétiques ceux qui défendent l'Immaculée Conception comme ceux qui se contentent de ne pas l'affirmer — acte de pacification entre franciscains et dominicains. Voir aussi Denzinger, n° 1425-1426 (ancienne numérotation : Dz 735).

    25
  12. Le dogme de l'Immaculée Conception sera proclamé par Pie IX dans la bulle Ineffabilis Deus du 8 décembre 1854 ; cf. Catéchisme de l'Église catholique, n° 491.

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  13. « Sistine Chapel », Wikipedia, et Encyclopædia Britannica : chapelle construite 1473-1481 (projet de Baccio Pontelli, direction de Giovannino de' Dolci), fresques des parois 1481-1482 par Pérugin, Botticelli, Ghirlandaio et Cosimo Rosselli, consacrée le 15 août 1483 et dédiée à la Vierge. https://en.wikipedia.org/wiki/Sistine_Chapel.

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  14. Jubilé de 1450 : « two hundred people died in the crush on the Ponte Sant'Angelo », d'après De' giubilei universali celebrati negli Anni Santi (Rome, 1675), chap. XXIV — cité par la Biblioteca Angelica, https://bibliotecaangelica.cultura.gov.it/en/jubilee-in-angelica/jubilee-events-throughout-the-centuries/ ; « more than 200 people », écrasés ou tombés dans le Tibre (Encyclopedia.com, art. « Nicholas, Pope, V »).

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  15. « Cardinals created by Sixtus IV », consistoires du 16 décembre 1471 (Pietro Riario, Giuliano della Rovere), du 10 décembre 1477 (Cristoforo della Rovere, Girolamo Basso della Rovere, Raffaele Riario) et du 10 février 1478 (Domenico della Rovere). Girolamo Riario, seigneur d'Imola et de Forlì, resta laïc et ne fut jamais cardinal. https://en.wikipedia.org/wiki/Cardinals_created_by_Sixtus_IV.

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  16. « Pazzi conspiracy », Wikipedia, et The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Sixtus IV » : complot du 26 avril 1478 contre les Médicis, mort de Julien de Médicis, survie de Laurent ; approbation pontificale du renversement des Médicis « sans effusion de sang », présence du cardinal Raffaele Riario.

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  17. Ludwig von Pastor, Histoire des papes depuis la fin du Moyen Âge, t. IV, chap. X : la paix de Bagnolo (7 août 1484), victoire vénitienne conclue sans le pape ; « his grief was extreme… His illness was no doubt aggravated by excitement » (d'après Sigismondo de' Conti) ; mort le 12 août 1484 (récit de Jacobus Volaterranus).

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  18. Sixte IV, bulle Exigit sinceras devotionis affectus, 1ᵉʳ novembre 1478, autorisant Ferdinand et Isabelle à établir l'Inquisition en Castille ; bref de 1482 par lequel le pape tente de freiner les abus et les confiscations. Voir The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Sixtus IV », et « Spanish Inquisition », Wikipedia.

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