Pape Paul II (1464-1471)

Pape de 1464 à 1471, Paul II (Pietro Barbo), Vénitien neveu d'Eugène IV, gouverna l'Église à l'aube de la Renaissance : croisade contre les Turcs, jubilé tous les 25 ans, querelle avec les humanistes de l'Académie romaine et légende noire forgée par son biographe Platina.

Ignispedia

Paul II (Paulus II, Paolo II), né Pietro Barbo le 23 février 1417 à Venise et mort à Rome le 26 juillet 1471, gouverne l'Église catholique du 30 août 1464 au 26 juillet 1471. Vénitien, neveu du pape Eugène IV, il est l'un des grands pontifes de l'aube de la Renaissance, à mi-chemin entre la papauté médiévale et la papauté humaniste.[1][2]

Son pontificat est dominé par trois fronts. Au-dehors, il poursuit l'effort de croisade contre les Ottomans, qui s'emparent de la forteresse vénitienne de Négrepont en 1470, et il affronte en Bohême le roi hussite Georges de Poděbrady, qu'il excommunie et dépose. Au-dedans, il fixe par la bulle Ineffabilis providentia (19 avril 1470) la périodicité du jubilé tous les 25 ans — rythme ordinaire, hors jubilés extraordinaires, toujours en vigueur — et encourage l'installation à Rome, en 1467 — transfert de Subiaco (1465) — de la presse de Sweynheym et Pannartz, l'une des premières presses d'imprimerie d'Italie. Dans la cité, il bâtit le somptueux palais Saint-Marc et impose à la cour pontificale un faste de prince de la Renaissance.[3][4][5]

Mais Paul II est surtout le pape de la grande querelle avec les humanistes. En supprimant le collège des abréviateurs puis en frappant l'Académie romaine de Pomponio Leto, soupçonnée de paganisme et de conspiration, il s'attire la haine durable des lettrés. L'un d'eux, Bartolomeo Platina, emprisonné et torturé, se vengera en écrivant une biographie féroce qui forgera pour des siècles la légende noire du pontife vénitien.[6][7][8]

C'est pourquoi l'histoire de Paul II est, plus encore que celle d'autres papes, un cas d'école de critique des sources : longtemps lu à travers le portrait vengeur de Platina, son pontificat a été largement réhabilité par l'historiographie scientifique, en particulier par Ludwig von Pastor, qui, à partir des archives vaticanes, a rendu justice à la piété, à la charité et au sens du gouvernement de ce pape calomnié.[9][10]

Frise documentaire : les six jalons les plus structurants du pontificat de Paul II, de l'élection de Pietro Barbo à la bulle du jubilé et à la chute de Négrepont. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

« Suprêmement jaloux de son autorité, il gouverna en monarque ostentatoire, imposant à la cour pontificale un style à la manière de la première Renaissance italienne — sans pour autant être un humaniste au plein sens du mot. » — New Catholic Encyclopedia, notice « Paul II, Pope » (traduction)[11]

Pourquoi Paul II marque-t-il la papauté de la Renaissance ?

Un pape vénitien au seuil d'un monde nouveau

Paul II règne à un moment charnière. En 1453, Constantinople est tombée aux mains des Turcs ; l'imprimerie de Gutenberg vient de naître ; les princes italiens rivalisent de mécénat, et la Curie romaine se peuple de lettrés passionnés d'Antiquité païenne. Élu onze ans après la chute de Constantinople, Paul II doit à la fois défendre la chrétienté menacée et gouverner une Rome en pleine mutation culturelle.[12][13] Son pontificat condense les tensions de l'époque : croisade et diplomatie, faste princier et réforme administrative, encouragement de l'imprimerie et méfiance envers l'humanisme néo-païen.[14][15]

Un pontificat jugé d'abord par ses ennemis

Aucun pape de la Renaissance n'a été aussi durablement noirci par un seul auteur. Le portrait dressé par Bartolomeo Platina dans ses Vies des papes — celui d'un pontife inculte, vaniteux, ennemi des lettres et porté aux plaisirs — a été recopié par des générations d'historiens jusqu'au XIXe siècle.[16][17] Or Platina était partie prenante : il avait été emprisonné par Paul II et avait juré de se venger. Lire Paul II, c'est donc d'abord apprendre à distinguer la calomnie de la donnée d'archives.[18][19]

Ce que l'histoire retient vraiment

Une fois la légende écartée, demeure un pape ferme et pieux, profondément attaché à l'autorité du Siège apostolique, charitable envers les pauvres, scrupuleux dans la justice, défenseur de la foi contre l'hérésie hussite et contre l'avancée ottomane. Sa décision de fixer le jubilé tous les 25 ans continue de structurer la vie de l'Église au XXIe siècle, et son encouragement à l'imprimerie a contribué à faire de Rome un foyer du livre.[20][21][22] C'est cette double image — le pape calomnié et le pape efficace — que cet article s'attache à démêler.

Qui était Pietro Barbo avant le pontificat ?

Le marchand devenu prélat

Pietro Barbo naît à Venise le 23 février 1417, dans une famille de la noblesse marchande. Fils de Niccolò Barbo et de Polissena Condulmer, il est d'abord destiné, selon la tradition vénitienne, au commerce.[23][24] Sa vie bascule lorsque son oncle maternel, le cardinal Gabriele Condulmer, est élu pape sous le nom d'Eugène IV en 1431. Le jeune Pietro abandonne alors la marchandise pour l'état ecclésiastique — un choix que ses adversaires lui reprocheront plus tard comme purement arriviste, mais qui était banal dans la Rome de l'époque.[25][26]

Le neveu d'Eugène IV

L'ascension de Pietro Barbo est rapide et doit tout à son oncle. Il devient archidiacre de Bologne, puis administrateur apostolique de Cervia (1440-1451) et évêque de Vicence (1451-1464), avant d'être créé cardinal le 1er juillet 1440, à seulement vingt-trois ans (diacre de Sainte-Marie-Nouvelle, puis prêtre de Saint-Marc à partir de 1451).[27][28][29][30] Ce népotisme — au sens premier du mot, la promotion d'un nepos, d'un neveu — est la norme de la papauté du Quattrocento. À partir de 1445, Pietro est archiprêtre de la basilique vaticane.[31][32] Sous trois pontificats successifs — Eugène IV, Nicolas V et Calixte III — il s'impose comme l'un des cardinaux les plus influents de la Curie, surnommé le « cardinal de Venise », et reste moins en faveur sous Pie II, dont il avait été le rival pour la tiare.[33][34]

Le cardinal de Saint-Marc

Médaillons de Pietro Barbo, cardinal de Saint-Marc, puis de Paul II, commémorant la construction et l'agrandissement du palais Saint-Marc / Palazzo Venezia. Source : Wikimedia Commons, reproduction de médaillons du Palazzo Venezia, domaine public.

Titulaire de l'église Saint-Marc — l'église des Vénitiens à Rome —, Pietro Barbo entreprend dès son cardinalat la reconstruction du palais attenant, qui deviendra le palais Saint-Marc, plus tard appelé palais de Venise.[35][36] Réputé pour sa générosité et son imposante prestance, il est aussi un collectionneur passionné de pierres gravées, de camées et d'antiquités — un goût qu'il conservera sur le trône de Pierre et qui nourrira plus tard les sarcasmes de ses ennemis.[37][38]

Comment Paul II est-il devenu pape en 1464 ?

Le conclave d'août 1464

À la mort de Pie II — le pape humaniste Enea Silvio Piccolomini, emporté en août 1464 alors qu'il tentait d'embarquer pour la croisade —, le conclave réunit dix-neuf cardinaux. Le 30 août 1464, Pietro Barbo arrive en tête du premier scrutin avec onze voix, puis est élu par accessus avec trois ralliements, soit quatorze voix.[39][40][41] Son élection traduit en partie une réaction contre la politique de son prédécesseur : on attend du nouveau pape qu'il gouverne plus fermement et qu'il associe davantage le Sacré Collège aux affaires.[42][43]

La capitulation électorale révoquée

Avant l'élection, comme c'était l'usage, les cardinaux avaient signé une capitulation — un ensemble d'engagements limitant le pouvoir du futur pape : convocation d'un concile, partage des revenus, consultation obligatoire du Sacré Collège. Barbo l'avait jurée. Mais, une fois élu, il déclara que de tels engagements ne pouvaient valoir que comme conseils, et non comme obligations contraignantes, parce qu'ils étaient contraires à la constitution monarchique de l'Église.[44][45]

« Les capitulations de conclave ne pouvaient fonctionner que comme des conseils, et non comme des obligations contraignantes. » — Encyclopædia Britannica, 11e éd. (1911), art. « Paul (popes) » (notre traduction)[46]

Cette révocation, juridiquement défendable au regard de la doctrine de la primauté pontificale, lui aliéna durablement une partie des cardinaux et nourrit la réputation d'un pape jaloux à l'excès de son autorité.[47][48]

La querelle du nom : Formose, Marc ou Paul ?

Un épisode resté célèbre éclaire le caractère du nouveau pape et la malice de ses chroniqueurs. Selon le cardinal Jacopo Ammannati, Barbo aurait d'abord voulu régner sous le nom de « Formose II » — formosus signifiant « le beau », allusion supposée à sa belle prestance —, avant d'en être dissuadé. Une autre tradition rapporte qu'il songea à « Marc II », en l'honneur de saint Marc, patron de Venise, mais qu'on l'en détourna parce que « Viva San Marco ! » était le cri de guerre de la République vénitienne et aurait paru partisan.[49][50] Il choisit finalement Paul II. La diffusion préférentielle de l'anecdote « Formose » — flatteuse pour la vanité du pape — illustre déjà la manière dont ses adversaires façonnèrent son image.[51]

Quels furent les grands actes de son pontificat ?

Le tableau suivant récapitule, par domaine, les décisions majeures du pontificat avant de les détailler.

DomaineDécision de Paul IIDatePortée
Vie de l'ÉgliseJubilé fixé tous les 25 ansbulle du 19 avril 1470Rythme des jubilés ordinaires
AdministrationSuppression du collège des abréviateursoctobre 1464Hostilité durable des humanistes
CultureSoutien à l'imprimerie romaine naissante1467Rome devient un foyer du livre
HérésieExcommunication de Georges de Poděbrady23 décembre 1466Guerre de Bohême
CroisadeEfforts contre les Ottomans1464-1471Chute de Négrepont (1470)
RomeConstruction du palais Saint-Marcà partir de 1466Faste princier de la cour

La suppression du collège des abréviateurs (octobre 1464)

Les abréviateurs étaient des fonctionnaires de la chancellerie pontificale chargés de rédiger et d'expédier les bulles. Pie II avait considérablement augmenté leur nombre et y avait nommé de nombreux humanistes, qui y trouvaient à la fois un revenu et un loisir lettré. En octobre 1464, Paul II dissout le collège, rétablit les pouvoirs du vice-chancelier et annule les nominations de son prédécesseur, au grand dam des humanistes privés de leur office.[52][53]

La mesure, défendable sur le plan administratif, provoqua une tempête d'indignation chez les lettrés brutalement privés de leur charge. Parmi eux, un certain Bartolomeo Platina, qui adressa au pape un pamphlet menaçant — geste qui lui valut un premier emprisonnement au château Saint-Ange, avec interrogatoire sous la torture, et qui scella sa haine.[54][55][56]

Le jubilé tous les 25 ans (1470)

L'acte de Paul II le plus durable est sans doute liturgique. Depuis Boniface VIII (1300), la périodicité de l'année sainte avait varié : tous les cent ans, puis cinquante, puis trente-trois. Par la bulle Ineffabilis providentia, datée du 19 avril 1470 (XIII Kal. Mai.), Paul II fixa que le jubilé serait désormais célébré tous les 25 ans, à compter de 1475, afin que chaque génération de fidèles pût en bénéficier au moins une fois.[57][58]

Cette disposition régit encore, plus de cinq siècles plus tard, le rythme des années saintes ordinaires de l'Église.

La décision de Paul II en 1470 donne au jubilé son rythme ordinaire : une année sainte par génération, confirmée dès 1475 et encore visible dans le jubilé de 2025. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Paul II mourut quatre ans avant l'échéance ; ce fut son successeur Sixte IV qui ouvrit et présida le jubilé de 1475, confirmant par sa bulle Salvator noster la décision de son prédécesseur.[59][60] Le rythme ordinaire de 25 ans n'a plus changé — les jubilés extraordinaires restant possibles — : le jubilé ordinaire de 2025 en est l'héritier direct.[61]

Le mécène de l'imprimerie naissante

Paradoxe pour un pape accusé d'être ennemi des lettres : Paul II favorisa l'installation à Rome, en 1467, de l'une des premières presses d'Italie. Les clercs allemands Conrad Sweynheym et Arnold Pannartz avaient monté au monastère bénédictin de Subiaco, vers 1465, la première presse sur le sol italien, avant de la transférer à Rome en 1467. Le pape encouragea l'entreprise et fit imprimer des textes utiles à l'administration des États pontificaux.[62][63] Sous son règne, Rome devint l'un des premiers foyers européens du livre imprimé — fait qui contredit frontalement la caricature du pontife obscurantiste.[64]

Le palais Saint-Marc et le goût des pierres précieuses

Devenu pape, Paul II poursuivit la construction du palais Saint-Marc — l'actuel palais de Venise, qui domine encore la place du même nom à Rome — et en fit sa résidence pontificale, délaissant en partie le Vatican.[65][66] Il y abrita ses collections : camées antiques, médailles, bronzes, et surtout une extraordinaire réserve de pierres précieuses. Selon l'inventaire dressé après sa mort, tel que le rapportent les historiens, ses coffres contenaient perles et gemmes en quantité considérable, dont une tiare incrustée de diamants, de saphirs, d'émeraudes et de grosses perles.[67]

Le Palazzo Venezia, ancien palais Saint-Marc, dessiné par Paul Letarouilly en 1850. Paul II y associa prestige pontifical, collections et mémoire vénitienne. Source : Wikimedia Commons, Paul Letarouilly, domaine public.

Ce goût somptuaire, réel, fut systématiquement retourné contre lui par ses ennemis pour le dépeindre en prince frivole. Les historiens modernes y voient plutôt l'expression d'un mécénat princier typique de la première Renaissance, mis au service du prestige du Saint-Siège.[68][69]

Le carnaval romain et les courses du Corso

La course des barberi devant la Piazza Venezia, souvenir tardif des fêtes romaines que Paul II contribua à organiser autour de la Via del Corso. Source : Wikimedia Commons, Antoine Jean-Baptiste Thomas, 1816, domaine public.

Amateur de fêtes publiques, Paul II réorganisa le carnaval de Rome et institua, à partir de 1466, des courses le long de la Via Lata, qui prit dès lors le nom de Via del Corso — « rue de la course » — qu'elle porte toujours. On y courait par catégories, avec des prix distincts.[70][71][72] Là encore, ce qui était une politique de divertissement populaire et de prestige urbain fut transformé par la plume hostile en preuve de mondanité.[73]

La grande querelle : Paul II et l'Académie romaine

Pomponio Leto et le rêve d'une Rome païenne

Au cœur de la Rome humaniste s'était formée l'Académie romaine, cercle de lettrés réuni autour de Pomponio Leto (Julius Pomponius Laetus). Passionnés d'Antiquité, ses membres prenaient des noms latins, célébraient l'anniversaire de la fondation de Rome, restauraient les rites et les usages de l'Antiquité, et professaient une admiration pour le paganisme classique qui frôlait parfois l'irréligion.[74][75] Dans la perspective de Paul II, gardien de la foi, cette ferveur néo-païenne n'était pas un jeu d'érudits : c'était une dérive doctrinale dangereuse, mêlée de matérialisme et de mépris de la religion chrétienne.[76][77]

L'affaire de 1468 : complot ou paranoïa ?

En février 1468, Paul II fit arrêter plusieurs membres de l'Académie, qu'il accusa non seulement d'irréligion et d'immoralité, mais aussi de conspiration visant sa personne. Les académiciens, incarcérés au château Saint-Ange, furent interrogés sous la torture.[78][79][80] L'enquête ne prouva aucun complot réel : aucun des accusés ne fut condamné à mort, et la plupart furent libérés au bout de plusieurs mois. Les historiens débattent encore de la réalité de la menace : certains y voient une frayeur excessive du pape, d'autres une réaction de défense de la foi face à un milieu authentiquement hostile au christianisme.[81][82]

L'affaire de l'Académie romaine concentre le problème historiographique : la légende noire vient surtout de Platina, tandis que les archives nuancent fortement l'accusation d'obscurantisme. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le tableau suivant oppose les deux lectures du dossier — celle de la légende, héritée de Platina, et celle que dégage la critique historique moderne.

Point contestéLa légende (Platina)La donnée d'archives (von Pastor, etc.)
Mobile de Paul IIHaine bornée des lettres et des humanistesDéfense de la foi contre un néo-paganisme militant
Nature de l'AcadémieInnocent cercle d'éruditsMilieu marqué d'irréligion et de mépris du christianisme
Le « complot »Pure invention d'un pape paranoïaqueSoupçon non prouvé, mais dans un climat réellement séditieux
Issue de l'affaireCruauté gratuiteAucune condamnation à mort, libérations successives
Rapport au savoirPape obscurantistePape mécène de l'imprimerie et restaurateur des monuments

Bartolomeo Platina, biographe vengeur

Parmi les académiciens arrêtés figurait Bartolomeo Sacchi, dit Platina, ancien abréviateur doublement frappé par les réformes du pape. Emprisonné, torturé, finalement libéré le 7 juillet 1469, il ne pardonna jamais.[83][84][85] Devenu plus tard bibliothécaire du Vatican sous Sixte IV, il composa ses Vitæ Pontificum (« Vies des papes », 1479), où la vie de Paul II se distingue par un portrait d'une rare hostilité : un pontife inculte, vaniteux, sensuel, ennemi des poètes.[86][87]

Platina, hostile, prête à Pie II une moquerie sur la piété démonstrative de Barbo (paraphrase : le cardinal aurait, selon ce récit d'adversaire, mérité un surnom ironique de « très pieux », et aurait joint les larmes aux prières pour mieux obtenir ce qu'il visait). La formulation latine exacte et le mot prêté à Pie II n'ayant pu être vérifiés à l'ouvrage, aucune citation littérale n'est maintenue ici : il faut lire l'anecdote comme une charge d'adversaire, non comme un témoignage neutre.[88]

Présentée comme une moquerie de l'hypocrisie du pape, l'anecdote atteste en réalité — à son insu — une piété démonstrative que les sources favorables confirment.[89][90]

La Catholic Encyclopedia qualifie sans détour cette biographie de « calomnieuse », et l'historiographie a depuis longtemps établi qu'il faut la lire comme un réquisitoire personnel, non comme un témoignage neutre.[91][92]

Paul II face aux menaces extérieures

La croisade contre les Turcs et la chute de Négrepont (1470)

Comme tous les papes de son siècle, Paul II vécut sous l'ombre de l'avancée ottomane. Il poursuivit l'effort de croisade engagé par Pie II, soutint le héros albanais Skanderbeg dans sa résistance, chercha à coaliser les princes chrétiens et utilisa stratégiquement le commerce de l'alun de Tolfa — minerai indispensable à la teinture — comme levier financier et diplomatique.[93][94] Mais l'Europe chrétienne, divisée, ne répondit pas. En juillet 1470, la grande forteresse vénitienne de Négrepont (Eubée, en Grèce) tomba aux mains de Mehmed II — désastre retentissant qui frappa de stupeur la chrétienté et que Paul II ne put empêcher.[95][96][97]

Georges de Poděbrady et la Bohême hussite

L'autre grand front fut intérieur à la chrétienté. En Bohême régnait Georges de Poděbrady, roi élu qui protégeait les utraquistes, héritiers modérés du hussitisme — le mouvement des disciples du prédicateur tchèque Jan Hus, condamné comme hérétique au concile de Constance —, attachés aux concessions du concile de Bâle (communion sous les deux espèces). Pour Paul II, tolérer une Église nationale dissidente au cœur de l'Europe était inacceptable.[98][99] Après l'avoir sommé de comparaître devant un tribunal romain en 1465, le pape excommunia et déposa Georges de Poděbrady le 23 décembre 1466.[100][101] L'apologiste du roi, le juriste Grégoire de Heimburg, riposta par de violentes attaques contre la personne du pape, et fut à son tour excommunié.[102][103]

Mathias Corvin, bras armé du pape

Pour abattre le roi hérétique, Paul II s'appuya sur le puissant roi de Hongrie, Mathias Corvin, qu'il poussa à la guerre contre la Bohême. Mathias fut couronné roi de Bohême en 1469, mais le conflit s'enlisa et ne fut pas tranché du vivant de Paul II.[104][105] Cette croisade contre l'hérésie hussite, menée parallèlement à la lutte antiturque, dispersa les forces de la chrétienté et fut, de l'aveu même des contemporains, l'un des obstacles à une riposte efficace contre les Ottomans.[106][107]

Quelle est la véritable figure de Paul II ?

La légende noire de Platina

Le portrait hostile de Platina a longtemps tenu lieu de vérité. On y trouve, outre l'accusation d'obscurantisme, des insinuations sur les mœurs du pape, jusqu'à des rumeurs scandaleuses sur les circonstances de sa mort — rumeurs colportées par ses ennemis humanistes et reprises de chronique en chronique.[108][109] Cette légende noire a d'autant mieux prospéré qu'elle servait deux causes : la rancune des lettrés et, plus tard, la polémique anticatholique.[110]

La réhabilitation par les archives

Le grand tournant vint avec l'historien Ludwig von Pastor (1854-1928). Bénéficiant d'un accès privilégié aux Archives secrètes du Vatican, il consacra à Paul II près de deux cents pages du tome IV de sa monumentale Histoire des papes depuis la fin du Moyen Âge.[111] Confrontant Platina aux documents officiels — registres, dépêches diplomatiques, comptes —, il établit que le biographe avait systématiquement noirci son sujet, et restitua l'image d'un pape pieux, charitable et zélé pour la foi, fût-il autoritaire et fastueux.[112][113]

Piété, charité et gouvernement

Les sources favorables convergent sur quelques traits constants. Paul II était d'une piété démonstrative, donnée jusque par la moquerie de Platina sur ses larmes. Il était charitable envers les pauvres et soucieux de justice : il fit la chasse aux faux et aux abus, protégea les humbles, et combattit les Fraticelles et autres sectes.[114][115] Profondément attaché à la dignité du Siège apostolique, il en releva le prestige par le faste, mais sans renoncer au gouvernement effectif. Sa fermeté à révoquer la capitulation de conclave et à supprimer des offices superflus relève moins de la tyrannie que d'une certaine idée monarchique de la papauté, cohérente avec la doctrine catholique de la primauté.[116][117]

Buste de Paul II au Palazzo Venezia, rappelant la mémoire romaine du pape vénitien au-delà du portrait polémique de Platina. Source : Wikimedia Commons, photo Warburg, CC BY-SA 3.0.

« La suppression de l'Académie romaine fut justifiée par la dégénérescence morale et l'attitude païenne qu'elle entretenait. » — Catholic Encyclopedia, notice « Pope Paul II » (notre traduction)[118]

Mort et héritage

La mort soudaine du 26 juillet 1471

Paul II mourut subitement à Rome le 26 juillet 1471, à 54 ans, d'une cause restée discutée (apoplexie ou crise cardiaque présumée) : la notice Treccani évoque une mort « peut-être par apoplexie, après un dîner copieux », et les récits contemporains parlent d'un excès de melons.[119][120][121][122] Ses ennemis, fidèles à leur méthode, en firent des récits dégradants — jusqu'à insinuer une mort dans la débauche —, que la critique historique tient pour des calomnies sans fondement, dans le droit fil de la légende platinienne.[123][124]

Le trésor et la succession de Sixte IV

Les récits tardifs de l'inventaire dressé après sa mort décrivent des coffres de perles, des pierres précieuses en quantité, de l'or et des joyaux, dont une tiare richement ornée. Les montants en ducats et le nombre de gemmes gravées avancés par ces seuls récits n'étant pas corroborés par les sources primaires contrôlées (Pastor, Treccani), aucun chiffre n'est retenu ici comme établi.[125] Il fut inhumé dans la basilique Saint-Pierre, auprès de la tombe de son oncle Eugène IV, dans un monument funèbre érigé en 1475-1477 par son neveu Marco Barbo — gisant de Giovanni Dalmata, figures et bas-reliefs de Mino da Fiesole —, déplacé en 1544 puis démoli au XVIIe siècle, dont il ne reste que des fragments ; son sarcophage est conservé dans les grottes vaticanes.[126][127][128] Le conclave lui donna pour successeur le franciscain Francesco della Rovere, qui prit le nom de Sixte IV et présida le jubilé de 1475 voulu par Paul II.[129][130]

Place de Paul II dans la série des papes

Coincé entre deux figures éclatantes — l'humaniste Pie II et le bâtisseur Sixte IV, fondateur de la chapelle Sixtine —, Paul II a longtemps souffert de la comparaison et de la calomnie. L'historiographie contemporaine lui rend une place plus juste : celle d'un pape de transition, médiéval par la piété et la fermeté doctrinale, moderne par le faste et l'ouverture à l'imprimerie, dont l'œuvre la plus universelle — le rythme du jubilé — continue de marquer la vie de l'Église cinq siècles et demi plus tard.[131][132][133]

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catholic Encyclopedia, vol. XI, Robert Appleton Company, New York, 1911, s.v. « Pope Paul II » (texte en ligne : New Advent). Notice de référence : carrière sous Eugène IV, capitulation révoquée comme contraire à la « monarchial constitution of the Church », fêtes du carnaval, palais Saint-Marc, collège des abréviateurs, Académie romaine (« The suppression of the Roman Academy was justified by the moral degeneracy and pagan attitude which it fostered »), Platina (« calumnious biography »), jubilé de 1470, Négrepont, conflit avec Podiebrad ; charge d'immoralité de Heimburg jugée « untenable ». Sources citées par la notice : Canensius, Gaspar Veronensis, Creighton, Pastor.

    1 6 15 17 23 27 35 44 51 54 63 65 76 83 87 91 103 115 118 119 129
  2. Encyclopædia Britannica, notice en ligne « Paul II (pope) » (article alphabétique s.v., sans pagination) : élection du 30 août 1464 et révocation de la capitulation ; 11e éd., 1911, art. « Paul (popes) » : « election "capitulations" [...] could affect a new pope only as counsels, not as binding obligations » ; notice actuelle : ton qualifié d'« autocratic tone that was to persist throughout his pontificate » ; 11e éd., 1911, vol. XXI, art. « Poděbrad » : « On the 23rd of December 1466 Paul II excommunicated Poděbrad and pronounced his deposition as king of Bohemia ».

    2 5 12 28 38 45 46 66 72 74 80 98 100 104 116 120
  3. A. Modigliani, « Paolo II, papa », Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 81, Istituto Treccani, Rome, 2014 (notice en ligne, s.v.) ; même auteure, « Paolo II », Enciclopedia dei Papi, vol. II, Rome, 2000, p. 685-701. Référence italienne : naissance vénitienne, carrière cardinalice (dont rivalité avec Pie II), palais Saint-Marc, conclave de 1464 (ouvert le 28 août, capitulation le 29, élection au premier scrutin le 30 août), dissolution des abréviateurs en octobre 1464, arrestations de l'Académie fin février 1468, bulle Ineffabilis providentia du 19 avril 1470, mort le 26 juillet 1471 (« forse per apoplessia, dopo una cena abbondante »), sépulture à Saint-Pierre auprès d'Eugène IV (monument 1475-1477, fragments conservés).

    3 13 22 24 25 29 34 36 40 42 52 64 79 94 97 107 122 126 132
  4. New Catholic Encyclopedia, s.v. « Paul II, Pope » (notice alphabétique ; texte en ligne : Encyclopedia.com, https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/paul-ii-pope) : « Supremely jealous of his authority, he ruled as an ostentatious monarch, imposing on the papal court a style in the mode of the first Italian Renaissance », et « not a humanist in the full sense of the word » ; élection au premier tour, dissolution de l'Académie romaine en 1468, chute de Négrepont (juillet 1470).

    4 7 10 11 14 19 21 26 37 43 47 60 62 68 73 75 77 81 90 92 93 96 99 105 106 113 114
  5. Bartolomeo Platina, Liber de vita Christi ac omnium pontificum (Vitæ Pontificum, « Vies des papes »), « Vita Pauli II », première éd., Venise, 1479 (vies classées par pontife, sans pagination moderne). Source narrative majeure mais ouvertement hostile, son auteur ayant été emprisonné au château Saint-Ange et soumis à la torture sous Paul II (cf. Pastor, t. IV). L'anecdote du surnom ironique et des larmes, rapportée sans cote d'ouvrage vérifiable, n'est maintenue que comme paraphrase présentée comme telle ; aucune citation littérale n'en est retenue.

    8 16 55 84 86 88 108
  6. Ludwig von Pastor, Histoire des papes depuis la fin du Moyen Âge, t. IV, section consacrée à Paul II (all. Geschichte der Päpste, Bd. II, 4e éd., Fribourg-en-Brisgau, Herder, 1904, p. 291-447 et 757-779 ; trad. angl. F. I. Antrobus, vol. IV, Londres, Kegan Paul, 1894, p. 3-194 et 475-504). Réhabilitation du pontificat à partir des Archives secrètes du Vatican : scrutin du 30 août 1464 (onze voix puis trois par accessit), révocation des ordonnances de Pie II, premier emprisonnement de Platina au château Saint-Ange avec torture, courses du carnaval 1466 dans la rue devenue le Corso, académiciens incarcérés puis interrogés sous la torture (février 1468), récit d'Ammannati sur le choix du nom, bulle du jubilé « published on the 19th April, 1470 », chute de Négrepont le 12 juillet 1470, dîner aux melons et mort par attaque, monument de Mino da Fiesole à Saint-Pierre.

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  7. Dicastère pour l'Évangélisation, page « Les jubilés dans l'histoire » (iubilaeum2025.va, site officiel du jubilé 2025). La périodicité ordinaire de 25 ans, fixée par Paul II en 1470 et ouverte en 1475 sous Sixte IV (bulle Salvator noster), régit les jubilés ordinaires jusqu'en 2025 ; cf. OESSH, « Les origines du Jubilé » (Paul II, 25 ans), et la bulle Spes non confundit du 9 mai 2024 : « le prochain Jubilé que le Pape proclame tous les vingt-cinq ans, selon une ancienne tradition ».

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  8. S. Miranda, The Cardinals of the Holy Roman Church, Florida International University, s.v. « Barbo, Pietro » (notice biographique en ligne ; consistoire du 1er juillet 1440) : appelé cardinal de S. Maria Nuova, puis de S. Marco (ou de Venise) ; archiprêtre de la basilique vaticane en 1445, camerlingue du Sacré Collège (1445-1446), évêque de Vicence (1451), conclaves de 1447, 1455 et 1458.

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  9. Wikipedia (anglais), « Pope Paul II », « 1464 conclave » et « Papal tombs in Old St. Peter's Basilica » (relais bibliographique) : conclave à dix-neuf électeurs, querelle du nom (Formose / Marc) d'après Ammannati, courses du carnaval sur la Via del Corso (nom antique de l'artère), tombeau — gisant de Dalmata, figures et bas-reliefs de Mino da Fiesole, monument déplacé en 1544, démoli au XVIIe s., sarcophage subsistant —, récits tardifs de l'inventaire posthume (tiare, gemmes, ducats). Les faits repris dans l'article ont été contrôlés contre Pastor, Treccani, la Catholic Encyclopedia et la Britannica ; les chiffres de l'inventaire (montants en ducats, nombre de gemmes gravées), non corroborés, ne sont pas retenus comme établis et aucune valeur chiffrée n'est maintenue dans le corps.

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  10. Paul II, bulle Ineffabilis providentia, Rome, 19 avril 1470 (XIII Kal. Mai.) : le jubilé sera célébré tous les vingt-cinq ans à partir de 1475. Date établie par L. von Pastor, t. IV (« The Bull on this subject was published on the 19th April, 1470 »), A. Modigliani, DBI 81 (2014) (« bolla Ineffabilis providentia del 19 aprile 1470 »), É. de Moreau S.J., Nouvelle Revue Théologique, t. 72 (1950), p. 230 (« par une bulle du 19 avril »), et la liste des bulles pontificales (19 avril 1470). Texte latin intégral et cote d'archive non retrouvés en lecture seule : aucune citation littérale n'est maintenue dans l'article.

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