Pape Calixte III (1455-1458)

Calixte III, né Alfonso de Borja, premier pape Borgia, consacra son pontificat à la croisade contre les Ottomans après la chute de Constantinople, fit sonner la cloche de prière de midi et réhabilita Jeanne d'Arc.

Ignispedia

Calixte III (en latin Calixtus III, en valencien Calixt III), né Alfonso de Borja le 31 décembre 1378 à la Torre de Canals, près de Xàtiva, dans le royaume de Valence, fut pape du 8 avril 1455 à sa mort, le 6 août 1458.[1][2] Juriste réputé, vieillard pieux et austère, il succéda à Nicolas V et précéda Pie II.

Élu à près de soixante-seize ans comme candidat de compromis entre les factions romaines des Colonna et des Orsini, on attendait de lui un pontificat de transition.[3][4] Il en fit tout le contraire : il subordonna l'intégralité de son règne à un seul projet, la croisade contre les Ottomans qui, après la chute de Constantinople en 1453, menaçaient le cœur de l'Europe. Il bâtit une flotte, taxa la chrétienté, sacrifia le mécénat humaniste de son prédécesseur et envoya des légats prêcher la guerre sainte — pour aboutir, presque seul, au secours de Belgrade en juillet 1456.[5][6]

Son nom reste attaché à trois héritages durables : la cloche de prière de midi, qui annonce encore l'Angélus dans le monde entier ; la réhabilitation de Jeanne d'Arc, dont il fit annuler la condamnation en 1456 ; et l'entrée en scène, par lui, de la maison Borgia sur le théâtre romain — puisqu'il fit cardinal son neveu Rodrigo, le futur Alexandre VI.[7][8] Cette dernière ombre, son népotisme, est le point sur lequel l'histoire l'a le plus durement jugé.

« Réunir toutes les forces de l'Occident chrétien contre le Croissant, secourir la Hongrie contre laquelle se portaient les principaux efforts de l'envahisseur, créer une flotte de guerre pontificale : telle fut la triple tâche qui l'occupa jusqu'au bout. » — J. de la Servière, article Calixte III, Dictionnaire de théologie catholique[9]

Pourquoi Calixte III compte-t-il ?

Le premier pape Borgia

Alfonso de Borja, futur Calixte III : représentation posthume par Joan de Joanes (v. 1507-1579) et son atelier, peinte un demi-siècle après le pontificat. Portrait conservé dans la cathédrale de Valence, domaine public, via Wikimedia Commons.

Avant d'être un nom synonyme de scandale Renaissance, Borgia fut le nom d'un juriste valencien probe et d'un pape de devoir. Alfonso de Borja est le fondateur de la fortune romaine de la famille : c'est lui qui transplante les Borja d'Espagne à Rome, lui qui élève son neveu Rodrigo au cardinalat, et donc lui sans qui il n'y aurait eu ni Alexandre VI, ni César, ni Lucrèce Borgia.[10] L'ironie de l'histoire veut que le premier Borgia ait été le plus irréprochable : sa vie privée fut, de l'aveu même de ses adversaires, sans tache.[11]

Le pape de la croisade contre les Ottomans

Calixte III est le pape qui a pris au sérieux, jusqu'à l'obsession, la menace turque que le reste de l'Europe préférait ignorer. Là où les princes chrétiens se payaient de mots, lui engagea l'argent, les hommes et le crédit de la papauté. Le secours de Belgrade — verrou du Danube et porte de la Hongrie — fut, en grande partie, son œuvre indirecte : c'est son légat, sa propagande et ses subsides qui rendirent possible la victoire de Jean Hunyadi et de saint Jean de Capistran le 22 juillet 1456.[12][13]

Le pape qui réhabilita Jeanne d'Arc

Vingt-cinq ans après le bûcher de Rouen, c'est sous Calixte III que l'Église catholique annula solennellement la condamnation de Jeanne d'Arc. Le procès en nullité, ouvert sur sa décision en 1455, aboutit le 7 juillet 1456 à une sentence déclarant le procès de 1431 entaché de fraude et de calomnie.[14] L'acte n'efface pas seulement une injustice judiciaire : il prépare, à très long terme, la canonisation de 1920.

Le pape de la cloche de midi

Le tintement de cloche qui rythme aujourd'hui l'Angélus de midi dans le monde entier remonte, dans sa portée universelle, à une bulle de Calixte III de l'été 1456 : il ordonna de sonner et de prier pour les croisés qui défendaient Belgrade.[15][16] Une prière de guerre devenue prière de paix : peu de papes ont laissé un héritage spirituel aussi quotidien et aussi discret.

Les sources principales

Calixte III est un pape bien documenté : sa correspondance diplomatique, ses bulles de croisade et les chroniques contemporaines (notamment celles de son successeur Æneas Silvius Piccolomini, le futur Pie II) permettent de reconstituer son action avec précision. La recherche moderne dispose en outre de la grande Histoire des papes de Ludwig von Pastor et des travaux récents sur la famille Borgia.

Tableau des sources

Le tableau ci-dessous distingue la nature de chaque source utilisée dans cet article : notices encyclopédiques de référence, source académique spécialisée, et notice officielle du Saint-Siège.

SourceNatureApport principal
Dictionnaire de théologie catholique, art. "Calixte III" (J. de la Servière)Notice savante françaiseDates, carrière, croisade, Jeanne d'Arc, jugement sur le népotisme
Catholic Encyclopedia (New Advent), "Pope Callistus III"Notice encyclopédique catholique (1908)Carrière, cloche de midi, Belgrade, canonisations
Encyclopaedia Britannica, "Callixtus III"Notice encyclopédiqueCroisade, flotte, Transfiguration, népotisme, caractère
R. Carrasco, La famille Borgia (PULM)Étude académiqueNépotisme, implantation romaine, isolement diplomatique, réaction anti-catalane
Notice "Ludovico Trevisan" (+ dossier croisade)Notices biographiquesFlotte pontificale, opérations navales en mer Égée
Notice du Saint-Siège (vatican.va)Source officielleIdentité, rang (209ᵉ pape), dates du pontificat

Une vie en quelques dates

  1. 31 décembre 1378
    Naissance à la Torre de Canals

    Alfonso de Borja naît près de Xàtiva, dans le royaume de Valence, au sein de la petite noblesse.[17]

  2. 1429
    Artisan de la fin du schisme

    Conseiller d'Alphonse V d'Aragon, il obtient l'abdication de l'antipape Clément VIII et est récompensé par l'évêché de Valence.[18]

  3. 1444
    Cardinal

    Eugène IV le crée cardinal-prêtre ; il entre dans la Curie romaine.[19][20]

  4. 8 avril 1455
    Élu pape

    Au conclave qui suit la mort de Nicolas V, il est choisi comme candidat de compromis et prend le nom de Calixte III.[21]

  5. 22 juillet 1456
    Le secours de Belgrade

    Soutenus par ses subsides et son légat, Hunyadi et Jean de Capistran repoussent l'armée de Mehmed II.[22][23]

  6. 6 août 1458
    Mort à Rome

    Calixte III s'éteint ; le ressentiment anti-catalan éclate aussitôt dans la Ville.[24]

Avant le pontificat : Alfonso de Borja, juriste valencien

Une naissance valencienne (1378)

Alfonso de Borja naît le 31 décembre 1378 à la Torre de Canals, hameau proche de Xàtiva (Játiva), dans le royaume de Valence, alors partie de la couronne d'Aragon.[25][26] La famille Borja appartenait à la petite noblesse ; rien, dans cette origine modeste et provinciale, ne laissait présager une tiare ni la dynastie qui en sortirait.

Le juriste de Lérida

Le jeune Borja étudie le droit civil et le droit canonique à l'université de Lérida (Lleida), où il obtient le doctorat in utroque jure — dans les deux droits — et où il enseigne ensuite.[27] Cette formation de canoniste marque tout l'homme : ses contemporains verront en lui un esprit méthodique, froid, scrupuleux, plus à l'aise dans le maniement du droit que dans les arts.

« Ce calme et froid jurisconsulte. » — J. de la Servière, Dictionnaire de théologie catholique, à propos du caractère de Calixte III[28]

Au service d'Alphonse V d'Aragon

Sa science juridique le porte vite au service du roi Alphonse V d'Aragon, dit le Magnanime, dont il devient secrétaire et conseiller intime.[29] Diplomate du roi pendant des années, il acquiert une expérience des affaires européennes — Aragon, Castille, Naples, papauté — qui lui servira plus tard à Rome.

L'artisan de la fin du schisme : l'abdication de Clément VIII (1429)

Le service le plus décisif de Borja fut d'éteindre les derniers feux du Grand Schisme d'Occident. Après le concile de Constance et l'élection de Martin V, un dernier antipape, Clément VIII (Gil Sánchez Muñoz), se maintenait à Peñíscola sous la protection de l'Aragon. Borja négocia et obtint son abdication en 1429, ralliant ainsi l'obédience aragonaise au pape légitime.[30][31] Ce succès diplomatique le révéla comme un homme d'Église de premier plan.

Évêque de Valence puis cardinal (1429-1444)

En récompense de ce ralliement, Borja est nommé évêque de Valence dès 1429.[32] Quinze ans plus tard, le pape Eugène IV, reconnaissant ses services au moment où Alphonse V se réconciliait définitivement avec Rome, le crée cardinal en 1444.[33][34] Installé dans la Curie, le vieux juriste valencien y mène une vie retirée et réputée irréprochable — jusqu'au conclave de 1455.

L'élection de 1455 : un pape de compromis

La mort de Nicolas V et le conclave d'avril 1455

Nicolas V, le pape humaniste fondateur de la Bibliothèque vaticane, meurt le 25 mars 1455. Le conclave qui s'ouvre est dominé par la rivalité des deux grandes familles romaines, les Colonna et les Orsini, dont aucune n'accepte un pape issu du clan adverse.[35]

Colonna contre Orsini : le choix d'un vieillard neutre

Dans cette impasse, le cardinal Borja apparaît comme le candidat idéal : étranger aux factions romaines (il n'est ni romain ni même italien), très âgé, et donc promis à un règne court. Le 8 avril 1455, après quelques jours de conclave, il est élu — chacun pensant désigner un pape de transition.[36][37] Il prend le nom de Calixte III, en mémoire de saint Calixte Iᵉʳ.

Le programme : la croisade avant tout

Le nouveau pape déçoit aussitôt les calculs : loin de gérer l'intérim, il proclame que toute son énergie ira à la croisade. Le souvenir de Constantinople tombée deux ans plus tôt le hante ; il fait de la reconquête et de la défense de la chrétienté l'affaire centrale, presque unique, de son pontificat.[38][39]

La croisade contre les Turcs, obsession d'un pontificat

Le contexte : Constantinople tombée (1453)

La croisade de Calixte III : front danubien vers Belgrade et opérations navales en mer Égée sous Ludovico Trevisan. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le 29 mai 1453, Constantinople, capitale millénaire de l'Empire chrétien d'Orient, tombait aux mains de Mehmed II. L'onde de choc traversa l'Occident : la route des Balkans était ouverte, la Hongrie exposée, et derrière elle l'Italie et l'Europe centrale. C'est dans ce climat d'alarme que Calixte III monte sur le trône — et il sera l'un des rares à transformer l'émotion en action.[40]

Financer la guerre sainte : austérité et sacrifices

Pour payer la croisade, Calixte III renversa les priorités de son prédécesseur. Là où Nicolas V avait dépensé sans compter pour les manuscrits, les artistes et les bâtiments, le vieux canoniste interrompit le grand programme humaniste, leva des dîmes sur le clergé et n'hésita pas à aliéner des biens de la cour pontificale pour armer la flotte.[41][42] Ce mépris du faste — il détestait la pompe et vivait simplement — choqua les humanistes romains autant qu'il révèle la sincérité de son engagement.

La flotte pontificale de Ludovico Trevisan

Calixte III fit construire à Rome une véritable flotte pontificale. Il en confia le commandement, en décembre 1455, au cardinal Ludovico Trevisan (parfois appelé Scarampo), nommé légat apostolique et capitaine général de la mer.[43] La flotte gagna la mer Égée et y remporta en 1457 des succès contre les Turcs, notamment devant Mytilène.[44] Ce fut l'un des rares succès navals de la papauté médiévale.

Le légat Carvajal et la Hongrie

Sur terre, le pape misa sur le front danubien. Il envoya en Hongrie le cardinal-légat Juan de Carvajal et le franciscain Jean de Capistran, chargés de prêcher la croisade et d'organiser la résistance autour du grand capitaine Jean Hunyadi.[45][46] La parole, l'argent et les indulgences pontificales rassemblèrent une armée populaire, mal équipée mais nombreuse.

La victoire de Belgrade (22 juillet 1456)

Saint Jean de Capistran dans un panneau consacré à sa vie, vers 1480-1485 : la scène renvoie à son rôle dans la mobilisation des croisés à Belgrade. Domaine public, via Wikimedia Commons.

En juillet 1456, Mehmed II assiégea Belgrade, verrou du Danube. Contre toute attente, l'armée chrétienne improvisée par Hunyadi et galvanisée par les sermons de Capistran brisa le siège le 22 juillet 1456 et mit l'armée ottomane en déroute.[47][48] Le sultan lui-même fut blessé. Ce fut la plus grande victoire chrétienne de la décennie — et elle arrêta l'avance turque vers l'Europe centrale pour près de soixante-dix ans. Hunyadi mourut peu après de la peste, et Capistran à l'automne de la même année.

L'isolement diplomatique

La gloire de Belgrade ne doit pas masquer un échec plus profond : Calixte III fut presque seul. Les grandes puissances chrétiennes, sollicitées d'unir leurs forces, se dérobèrent.

« L'Empereur, les rois de France et de Naples, l'opulente Venise se contentèrent de vagues réponses. » — Raphaël Carrasco, La famille Borgia[49]

C'est ce contraste — un pape acharné, une chrétienté tiède — qui fait de Calixte III, selon le mot d'un historien, le croisé isolé.[50] Æneas Silvius Piccolomini, témoin de la Curie, résumait l'obsession du pape en disant qu'il « ne parlait et ne pensait à rien d'autre qu'à la croisade ».[51]

La cloche de midi et la fête de la Transfiguration

La bulle de juin 1456 et la prière de midi

De la cloche de midi à la Transfiguration : la bulle de 1456 transforme une urgence militaire en prière quotidienne de l'Église. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Comprenant que la guerre se gagne aussi par la prière, Calixte III ordonna, par une bulle du 29 juin 1456, que dans toute la chrétienté on sonne les cloches et qu'on prie pour les défenseurs de Belgrade.[52][53] La bulle accordait cent jours d'indulgence à ceux qui réciteraient, au son de la cloche, entre none et vêpres, trois Pater et trois Ave.

« Entre none et vêpres, au son de la cloche, comme on le fait déjà pour la salutation angélique du soir, trois Pater et trois Ave. » — formule de la bulle de Calixte III, citée par le Dictionnaire de théologie catholique[54]

C'est de cette ordonnance que la tradition fait dériver, pour une large part, l'usage universel de l'Angélus de midi, qui complète l'Angélus du matin et du soir.[55]

Le 6 août : la Transfiguration en mémoire de Belgrade

La nouvelle de la victoire parvint à Rome au début d'août 1456. Pour en perpétuer le souvenir, Calixte III éleva en 1457 la fête de la Transfiguration du Seigneur au rang de fête universelle de l'Église, fixée au 6 août.[56][57][58] Par une coïncidence frappante, c'est exactement deux ans plus tard, le 6 août 1458, que le pape mourut — le jour même de la fête qu'il avait instituée.

La légende de la comète « excommuniée » (1456)

Une légende tenace veut que Calixte III ait « excommunié » la comète de Halley, apparue en 1456, en la prenant pour un présage turc. Cette histoire est apocryphe : aucune source primaire contemporaine ne l'atteste, et elle paraît avoir été forgée bien plus tard, à l'époque où l'on aimait railler la « superstition » médiévale.[59] Ce que le pape ordonna réellement, ce furent des prières publiques contre les Turcs — la comète n'y figure pas. L'anecdote est un bon exemple de légende anticléricale qu'il faut savoir corriger : on prête au Moyen Âge une crédulité qui, ici, relève surtout de l'imagination des siècles suivants.

Un pape canoniste et réformateur

La canonisation de saint Vincent Ferrier (1455)

Saint Vincent Ferrier, prédicateur dominicain valencien canonisé par Calixte III en 1455. Tableau de Joan de Joanes, domaine public, via Wikimedia Commons.

Dès sa première année, Calixte III canonisa le grand prédicateur dominicain valencien saint Vincent Ferrier, mort en 1419.[60] Le geste était aussi un acte de piété personnelle : Borja était valencien comme le saint, et la tradition rapporte que Ferrier lui-même aurait prédit au jeune clerc qu'il monterait un jour sur le trône de Pierre.[61] La canonisation fut prononcée le 29 juin 1455.[62]

La réhabilitation de Jeanne d'Arc (1455-1456)

Jeanne d'Arc au sacre de Charles VII, par Jean-Auguste-Dominique Ingres. Sous Calixte III, le procès de Rouen fut déclaré nul en 1456. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Sur la requête d'Isabelle Romée, mère de Jeanne d'Arc, et de ses frères, Calixte III autorisa le 10 juin 1455 la révision du procès de 1431.[63] Il confia l'instruction à l'archevêque de Reims et aux évêques de Paris et de Bayeux. Le 7 juillet 1456, ces juges rendirent une sentence solennelle annulant la condamnation de Rouen.

« [Les juges] dirent, prononcèrent et jugèrent que lesdits procès et sentences, entachés de dol, de calomnie, d'iniquité… ont été, doivent être regardés et sont nuls et nulles, sans valeur, sans force et non avenus. » — sentence de réhabilitation de Jeanne d'Arc, 7 juillet 1456, citée par le Dictionnaire de théologie catholique[64]

Jeanne était lavée. Il faudra attendre 1909 pour sa béatification et 1920 pour sa canonisation, mais le verdict de 1456, obtenu sous Calixte III, en fut la première et indispensable étape.

Autres actes

Le pape canoniste prêta aussi attention au gouvernement ordinaire de l'Église : il canonisa Osmond, évêque de Salisbury, le 1ᵉʳ janvier 1457 — l'une des rares canonisations anglaises médiévales.[65][66] Mais l'essentiel de son administration resta tendu vers l'unique but de la croisade, au point qu'on lui reprocha de négliger le mécénat et l'embellissement de Rome chers à son prédécesseur.[67]

L'ombre au tableau : le népotisme

Rodrigo et Luis Juan, cardinaux trop jeunes

Calixte III et la naissance romaine des Borgia : l'ascension de ses neveux installe durablement la famille Borja à Rome. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La grande faiblesse de Calixte III fut le népotisme. Par le consistoire du 20 février 1456, il créa cardinaux deux de ses neveux : Luis Juan del Milà et surtout Rodrigo de Borja, alors âgé d'environ vingt-cinq ans — le futur Alexandre VI.[68][69] La promotion souleva des protestations, jusque chez le roi d'Aragon, qui reprocha au pape de vouloir grandir si vite ses parents.[70]

Pedro Luis de Borja, capitaine général

Peu après son élection, Calixte III avait déjà placé un autre neveu, Pedro Luis de Borja, à la tête des forces pontificales comme capitaine général de l'Église et lui avait confié des seigneuries dans les États pontificaux.[71][72] Le pape valencien, isolé dans une Rome qui le considérait comme un étranger, s'entourait de fidèles de sa propre maison — logique de survie politique autant que faiblesse familiale.[73]

Le jugement sévère de l'histoire

Les historiens, même catholiques, n'ont pas épargné ce travers.

« Jamais peut-être le vice [du népotisme] ne fut poussé aussi loin que lui. » — J. de la Servière, Dictionnaire de théologie catholique[74]

Le jugement doit toutefois être nuancé. D'une part, la vie personnelle de Calixte III demeura irréprochable, ce qui le distingue radicalement de son neveu Alexandre VI.[75] D'autre part, sa stratégie familiale obéissait à une nécessité politique : pape étranger sans appui romain, il avait besoin d'hommes sûrs.[76] Reste que cette promotion ouvrit à Rome la voie aux Borgia — et donc, indirectement, aux scandales qui terniraient le nom une génération plus tard.

Mort et héritage (août 1458)

Une mort le jour de la Transfiguration

Calixte III mourut le 6 août 1458, à Rome, dans sa quatre-vingtième année — le jour même de la fête de la Transfiguration qu'il avait élevée au rang universel. Son testament léguait encore des fonds à la guerre contre les Turcs : jusqu'au bout, la croisade resta son unique grande pensée.[77]

La réaction anti-catalane à Rome

À peine mort, le pape valencien déchaîna contre les siens la haine accumulée d'une Rome humiliée d'avoir été gouvernée par des « Catalans ». La Ville bascula dans la violence.

« Il ne se passait guère de jour sans meurtre ou sans querelle […], on ne pouvait faire deux pas sans rencontrer des Catalans. » — un observateur cité par Raphaël Carrasco[78]

Diligentés par les Orsini et les Colonna, les Romains pillèrent les demeures des partisans Borgia ; des gouverneurs furent massacrés dans les villes pontificales.[79] L'épisode montre à quel point le règne de Calixte III avait été ressenti comme une domination étrangère.

Calixte III, fondateur de la fortune des Borgia

Et pourtant, la maison Borgia survécut. Resté auprès du pape mourant quand tous l'avaient abandonné, le jeune cardinal Rodrigo de Borja sut se rendre indispensable : le successeur de Calixte, Pie II, le reconduisit dans sa charge de vice-chancelier de l'Église — décision rare et lourde de conséquences.[80] Trente-quatre ans plus tard, Rodrigo deviendrait Alexandre VI. C'est en ce sens que Calixte III est, malgré lui, le véritable fondateur de la fortune romaine des Borgia.

Que retenir de Calixte III ?

Calixte III en cinq traces durables : Belgrade, la cloche de midi, Jeanne d'Arc, Vincent Ferrier et l'ombre du népotisme. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Calixte III fut un pape paradoxal : élu comme intérimaire, il imprima à son court règne une direction unique et obstinée ; vieillard sans illusions, il crut jusqu'au bout à une croisade que personne ne voulait ; juriste froid, il laissa des héritages spirituels chaleureux — l'Angélus de midi, la fête de la Transfiguration, la mémoire blanchie de Jeanne d'Arc. Son grand échec — l'apathie de la chrétienté — ne lui est pas imputable ; sa grande faute — le népotisme — ouvrit la porte aux pires excès de la Renaissance.

La leçon spirituelle : sonner pour ceux qui combattent

Le plus durable de Calixte III n'est ni une bataille ni une dynastie, mais une cloche. En ordonnant que toute la chrétienté prie à midi pour les combattants de Belgrade, il a transformé une mesure de guerre en un réflexe de prière qui dure depuis cinq siècles. C'est l'image juste de ce pontificat : un vieil homme seul, persuadé que la prière soutient l'épée, et que l'Église se défend autant à genoux qu'en armes.

Pour aller plus loin

  • Pape Nicolas V — son prédécesseur, le pape humaniste fondateur de la Bibliothèque vaticane.
  • Pape Pie II — son successeur, Æneas Silvius Piccolomini, qui poursuivit le projet de croisade.
  • Pape Alexandre VI — son neveu Rodrigo de Borja, second pape Borgia.
  • La chute de Constantinople (1453) — l'événement qui détermina tout son pontificat.
  • Pape Calixte II — le précédent pape du même nom, au XIIᵉ siècle.

Notes et sources

Notes et références

  1. J. de la Servière, article « Calixte III, pape », in Dictionnaire de théologie catholique (Vacant-Mangenot-Amann), Paris, Letouzey et Ané : naissance le 31 décembre 1378 à Xàtiva (royaume de Valence), famille Borja d'origine catalane ; études et doctorat in utroque jure à l'université de Lérida, où il enseigne ; canonicat de Lérida ; secrétaire et conseiller intime d'Alphonse V d'Aragon ; rôle décisif dans l'abdication de l'antipape Clément VIII (1429) et ralliement de l'obédience aragonaise ; évêque de Valence (1429) ; cardinal (1444, créé par Eugène IV) ; élection le 8 avril 1455 comme candidat de compromis ; croisade contre les Turcs ; victoire de Belgrade (21-22 juillet 1456) ; bulle de la prière de midi (28 juin 1456 d'après Raynaldi cité par le DTC, 29 juin selon Wikipédia ; cent jours d'indulgence pour trois Pater et trois Ave « entre none et vêpres, au son de la cloche ») ; fête de la Transfiguration ; canonisation de saint Vincent Ferrier (29 juin 1455) ; réhabilitation de Jeanne d'Arc (requête d'Isabelle Romée du 10 juin 1455, sentence du 7 juillet 1456 déclarant le procès de Rouen « entaché de dol, de calomnie, d'iniquité… nul et de nul effet ») ; canonisation d'Osmond de Salisbury (1ᵉʳ janvier 1457) ; népotisme (création cardinalice de Rodrigo de Borja et Luis Juan del Milà le 20 février 1456 ; « jamais peut-être le vice ne fut poussé aussi loin que chez lui ») ; caractère du « calme et froid jurisconsulte » austère ; mort le 6 août 1458 ; testament léguant des fonds à la guerre contre les Turcs. Texte intégral sur Wikisource. URL : https://fr.wikisource.org/wiki/Dictionnaire_de_th%C3%A9ologie_catholique/CALIXTE_III,_pape.

    1 3 7 9 14 15 18 19 21 26 27 28 29 30 32 33 36 38 42 52 54 56 60 62 63 64 65 68 74 77
  2. Notice officielle du Saint-Siège, « Calixte III », vatican.va : 209ᵉ pape de l'Église catholique ; nom de naissance Alonso Borja ; né à la Torre del Canals (Espagne) ; pontificat du 8 avril 1455 au 6 août 1458. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/fr/holy-father/callisto-iii.html.

    2 17 25
  3. Raphaël Carrasco, « Calixte III et l'implantation romaine des Borgia », chapitre I de La famille Borgia, Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée (PULM) : élection de Borja comme candidat neutre face aux factions des Orsini et des Colonna ; népotisme analysé comme logique de survie d'un pape « ni romain ni même italien » contraint de « s'entourer de serviteurs fidèles » ; promotion de Pedro Luis de Borja comme capitaine général ; création cardinalice des neveux Luis Juan et Rodrigo (protestations du roi d'Aragon) ; isolement diplomatique de la croisade (« l'Empereur, les rois de France et de Naples, l'opulente Venise se contentèrent de vagues réponses ») ; violences anti-catalanes à Rome après la mort du pape en août 1458 (« il ne se passait guère de jour sans meurtre ou sans querelle » ; pillages diligentés par Orsini et Colonna) ; survie de Rodrigo Borgia, resté auprès du pape mourant, reconduit comme vice-chancelier par Pie II. URL : https://books.openedition.org/pulm/1258?lang=fr.

    4 8 10 24 35 37 49 50 69 70 72 73 76 78 79 80
  4. Encyclopaedia Britannica, « Callixtus III » : naissance le 31 décembre 1378 près de Játiva (royaume d'Aragon), mort le 6 août 1458 à Rome (79 ans) ; pape de 1455 à 1458, élu le 8 avril 1455, successeur de Nicolas V, suivi de Pie II ; croisade pour reconquérir Constantinople comme premier objectif du pontificat ; flotte pontificale relevant plusieurs îles de la mer Égée ; fête de la Transfiguration élevée au rang universel en 1457, fixée au 6 août, en mémoire de la victoire de Belgrade (22 juillet 1456, dont la nouvelle parvint à Rome au début d'août) ; révision du procès de Jeanne d'Arc ; vie personnelle irréprochable mais népotisme largement critiqué, faveur faite à Rodrigo Borgia, fait cardinal et chef des armées pontificales, futur Alexandre VI. URL : https://www.britannica.com/biography/Callixtus-III-pope.

    5 11 12 23 39 40 41 46 47 57 67 75
  5. « Ludovico Trevisan », Wikipedia (anglais) : rôle central dans l'organisation de la campagne navale contre les Ottomans en décembre 1455 — construction de la flotte pontificale, nomination comme « légat apostolique, gouverneur général, capitaine et condottiere général » ; succès contre les Turcs devant Mytilène en août 1457, salué par le pape ; congrès de Mantoue (1459). Sur terre : légation de Juan de Carvajal en Hongrie et prédication de Jean de Capistran auprès de Jean Hunyadi, aboutissant à la levée du siège de Belgrade le 22 juillet 1456 (cf. aussi la Catholic Encyclopedia, art. « Pope Callistus III »). URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Ludovico_Trevisan.

    6 13 22 43 44 45 48 71
  6. « Calixte III », Wikipédia (français) : 209ᵉ pape, né le 31 décembre 1378 à Canals (royaume de Valence), mort le 6 août 1458 à Rome ; études de droit canonique à Lérida ; évêque de Valence (1429) ; cardinal (1444) ; élu le 8 avril 1455, intronisé le 20 avril 1455 ; lutte contre les Ottomans avançant dans les Balkans après la chute de Constantinople ; appel à la croisade du 29 juin 1456 accompagné de l'ordre de sonner les cloches à midi (origine de l'Angélus de midi) ; levée du siège de Belgrade le 22 juillet 1456 ; révision du procès de Jeanne d'Arc (commission de juin 1455) ; népotisme. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Calixte_III.

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  7. « Pope Callixtus III », Wikipedia (anglais) : élu le 8 avril 1455 après la mort de Nicolas V (25 mars 1455) ; obsession de la croisade (« speaks and thinks of nothing but the crusade », mot rapporté par Æneas Silvius Piccolomini) ; ordre de sonner les cloches à midi le 29 juin 1456 ; canonisation de Vincent Ferrier (Wikipédia anglais indique le 3 juin 1455, donnée isolée ; le Dictionnaire de théologie catholique et Wikipédia français — art. « Vincent Ferrier » — donnent le 29 juin 1455, date retenue ici) ; tradition d'une prophétie de Vincent Ferrier annonçant le pontificat ; création cardinalice de Rodrigo de Borja et Luis Juan del Milà ; légende apocryphe de l'« excommunication » de la comète de Halley (1456) — aucune source primaire connue ne l'atteste, la comète n'étant d'ailleurs plus visible début août. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Callixtus_III.

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  8. Catholic Encyclopedia, « Pope Callistus III », vol. 3, New York, Robert Appleton Company, 1908 ; transcription New Advent : médiateur entre Alphonse V d'Aragon et l'antipape, contribution à la fin du schisme ; évêque de Valence (1429) ; cardinal (1444) ; croisade contre l'expansion ottomane après la chute de Constantinople (1453) ; ordre de sonner les cloches à midi pour la prière en faveur des croisés ; victoire de Belgrade (22 juillet 1456, Hunyadi, légat Carvajal, Jean de Capistran) ; révision et annulation du procès de Jeanne d'Arc ; canonisation d'Osmond de Salisbury ; népotisme et élévation de Rodrigo (futur Alexandre VI). URL : https://www.newadvent.org/cathen/03187a.htm.

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