Jean de Capistran (en italien Giovanni da Capestrano, 1386-1456) est un frère mineur des Abruzzes, juriste de formation devenu l'un des plus grands prédicateurs itinérants du XVᵉ siècle et l'un des artisans majeurs de la réforme franciscaine de l'Observance. Disciple et compagnon de saint Bernardin de Sienne, il porta sa parole bien au-delà de l'Italie, à travers l'Allemagne, la Bohême, l'Autriche, la Hongrie et la Pologne, au point d'être surnommé l'« apôtre de l'Europe ».[1][2]
Sa figure reste pourtant indissociable d'un événement militaire et spirituel hors du commun : à soixante-dix ans, vieillard épuisé, il prêcha la croisade après la chute de Constantinople (1453), rassembla une armée de paysans et, le 22 juillet 1456, conduisit lui-même cette foule désarmée à l'assaut des Turcs sous les murs de Belgrade, aux côtés du capitaine hongrois Jean Hunyadi. La victoire chrétienne, célébrée à Rome par la sonnerie des cloches de midi que le pape Calixte III avait ordonnée, sauva pour près de soixante-dix ans la frontière danubienne de la chrétienté.[3][4]
Mort de la peste contractée au lendemain de la bataille, Jean de Capistran fut béatifié en 1650 par Innocent X et canonisé en 1690 par Alexandre VIII. L'Église en a fait le patron des juristes et, depuis 1984, des aumôniers militaires. Sa vie réunit, en une seule trajectoire, le juriste converti, le réformateur religieux, l'inquisiteur intransigeant — y compris dans ses pages les plus sombres — et le héros chrétien de la défense de l'Europe.[5][6]
Un juriste promis au siècle
Naissance à Capestrano (1386)
Jean naît le 24 juin 1386, en la fête de saint Jean-Baptiste dont il reçoit le nom, à Capestrano, petite cité de montagne des Abruzzes, dans le diocèse de Sulmona, au cœur du royaume de Naples.[7][8] Son père, un chevalier venu du Nord — la tradition le dit français ou allemand — était passé en Italie à la suite de Louis d'Anjou lors des guerres de succession napolitaines ; il reçut la seigneurie de Capestrano avant de mourir prématurément.[9][10]
Orphelin de père très jeune, Jean fut élevé par sa mère, qui veilla à lui donner une solide éducation. La Catholic Encyclopedia situe sa naissance en 1385, mais la tradition la plus répandue, suivie par l'historiographie franciscaine et par sa fête, retient l'année 1386.[11][12]
Études de droit à Pérouse
Doué, ambitieux, le jeune Jean est envoyé étudier à la célèbre université de Pérouse, l'un des grands foyers juridiques de l'Italie. Il y suit le double cursus du droit civil et du droit canonique, sous la conduite de maîtres réputés de l'école des Baldeschi (l'entourage du grand juriste Baldus de Ubaldis).[13][14] Il y acquiert une compétence qui marquera toute sa vie : même devenu frère prêcheur, Jean de Capistran restera un canoniste redoutable, auteur de nombreux traités de droit ecclésiastique.[15]
Cette formation juridique n'est pas un détail. Elle explique à la fois son sens de l'argumentation, sa rigueur doctrinale, et plus tard la fermeté inflexible — parfois la dureté — de l'inquisiteur qu'il deviendra.
Gouverneur de Pérouse (1412)
Sa réussite est rapide. En 1412, à vingt-six ans, Ladislas, roi de Naples, le nomme gouverneur de Pérouse.[16][17] Jean s'y montre un magistrat intègre et énergique, ennemi de la corruption et de la vénalité, ce qui lui vaut autant de respect que d'inimitiés. Il épouse alors une noble dame de Pérouse : selon ses biographes, ce mariage demeura non consommé, circonstance qui rendra plus tard possible sa dispense pour entrer en religion.[18][19]
Tout, dans cette première vie, annonçait une brillante carrière dans le siècle : la fortune, le droit, le pouvoir, le mariage. La Providence allait en disposer autrement.
La conversion
La guerre et la prison
En 1416, la guerre éclate entre Pérouse et la maison des Malatesta de Rimini. Le gouverneur Jean de Capistran est envoyé comme négociateur de paix auprès de l'ennemi. La mission tourne mal : il est arrêté et jeté en prison par les Malatesta.[20][21]
C'est dans ce cachot que se joue le tournant de sa vie. L'homme de pouvoir, soudain dépouillé de tout, confronté à la précarité et à la mort possible, fait l'expérience du néant des ambitions humaines.
Le songe de saint François
La tradition franciscaine rapporte que, durant cette captivité, Jean eut un songe au cours duquel saint François d'Assise lui apparut et l'appela à entrer dans son ordre.[22][23] Libéré contre rançon, l'ancien gouverneur rompt définitivement avec le monde : il fait casser publiquement son mariage non consommé, distribue ses biens et renonce à toute charge.
L'entrée chez les Frères Mineurs (1416)
Le 4 octobre 1416, jour de la fête de saint François, Jean de Capistran prend l'habit des Frères Mineurs dans la branche réformée de l'Observance, celle qui entend revenir à la rigueur primitive de la règle franciscaine.[24][25] Il a trente ans. Le juriste comblé d'honneurs devient un mendiant pieds nus.
La rupture est totale et publique. Les chroniqueurs rapportent qu'il parcourut les rues de Pérouse, monté à rebours sur un âne, coiffé d'un chapeau de papier énumérant ses péchés, s'offrant lui-même en spectacle de pénitence — geste extrême qui scandalisa et frappa les esprits.[26]
À l'école de saint Bernardin
Fiesole : Bernardin de Sienne et Jacques de la Marche
Le novice est envoyé étudier la théologie au couvent de Fiesole, près de Florence, sous la direction du plus grand prédicateur du temps : saint Bernardin de Sienne.[27][28] À ses côtés se trouve un autre futur saint et grand prédicateur observant, Jacques de la Marche. De cette compagnie naîtra une véritable école de la réforme franciscaine, qui portera la prédication de l'Observance à travers toute l'Europe.
Jean fait profession et est ordonné prêtre ; ses biographes situent ses débuts dans la prédication vers 1420, son plein ministère apostolique se déployant à partir des années 1425.[29][30] De Bernardin, il reçoit l'essentiel : la dévotion au Saint Nom de Jésus et l'art d'une parole populaire, drue, ardente.
La défense du Saint Nom de Jésus
Quand la dévotion de Bernardin au trigramme IHS rayonnant fut accusée d'idolâtrie et déférée à Rome (1426-1427), c'est le juriste Jean de Capistran qui se fit le défenseur de son maître devant le pape Martin V.[31] Mettant sa science canonique au service de la cause, il contribua à l'acquittement de Bernardin ; la tradition rapporte que, pour lever toute ambiguïté, on convint d'ajouter une petite croix au-dessus de la lettre H du monogramme, manifestant que le Nom vénéré est celui du Crucifié.[32]
Ce premier grand combat scelle l'unité spirituelle des deux saints : Jean prolongera toute sa vie la prédication du Saint Nom inaugurée par Bernardin.
Le prédicateur itinérant
Devenu prédicateur à son tour, Jean de Capistran parcourt l'Italie puis l'Europe centrale avec une endurance prodigieuse. Ses sermons durent deux à trois heures ; il prêche en latin, traduit phrase à phrase par des interprètes, devant des foules immenses.[33][34] À Brescia, ses biographes affirment qu'il prêcha un jour devant une foule estimée à cent vingt-six mille personnes, aucune église ne pouvant contenir l'auditoire.[35][36]
« Aucune église ne pouvait le recevoir : il prêchait sur les places, et les villes entières accouraient l'entendre. » — D'après la Catholic Encyclopedia[37]
Réputé thaumaturge, on lui attribua de nombreuses guérisons au cours de ses missions. Là où il passait, comme son maître, il appelait à la réconciliation des factions, à la restitution des biens mal acquis, à la pénitence et au feu des vanités.[38][39]
L'apôtre de l'Europe centrale
Le conseiller et le légat des papes
La compétence juridique et l'autorité morale de Jean de Capistran en firent un homme de confiance du Saint-Siège. Il servit successivement les papes Martin V, Eugène IV, Nicolas V et Calixte III comme conseiller, réformateur et légat pontifical.[40][41] On le chargea de missions diplomatiques délicates et de réformes d'ordres religieux.
| Mission / charge | Date approximative | Objet |
|---|---|---|
| Légat en Lombardie et auprès du duc de Bourgogne | 1439 | Affaires ecclésiastiques et croisade |
| Réforme de couvents franciscains et de clarisses | années 1440 | Restauration de l'Observance |
| Mission en France | 1446 | Affaires de l'ordre |
| Nonce et inquisiteur en Autriche, Bohême, Hongrie | à partir de 1451 | Lutte contre l'hérésie hussite |
L'inquisiteur contre les Fraticelles et les Hussites
Jean de Capistran fut un inquisiteur d'une fermeté redoutable. En Italie, il combattit les Fraticelles, ces dissidents franciscains qui avaient versé dans l'hérésie au nom d'une fausse pauvreté.[42] À partir de 1451, envoyé en Europe centrale, il consacra ses forces à la lutte contre l'hérésie hussite née de la prédication de Jan Hus, parcourant la Bohême, la Moravie, l'Autriche, la Hongrie et la Pologne.[43][44]
Ses biographes rapportent qu'il aurait, par sa prédication, reconverti plusieurs milliers de personnes au catholicisme dans les régions gagnées par l'hussitisme.[45] Partout, il prêchait la réforme des mœurs et la fidélité au Siège de Rome.
L'ombre : la prédication contre les Juifs
L'honnêteté historique oblige à dire que le zèle de Jean de Capistran eut aussi une face sombre. Au cours de ses missions en Europe centrale (1451-1453), sa prédication enflammée contre les Juifs contribua à des mesures de persécution et d'expulsion ; il fut surnommé, dans certaines régions germaniques, le « fléau des Juifs ».[46] Son intervention pesa notamment dans l'affaire de Wrocław (Breslau), où, à la suite d'une accusation de profanation d'hosties, il conduisit lui-même l'instruction du procès : 318 personnes furent arrêtées, des aveux furent arrachés sous la torture, et quarante et un Juifs furent brûlés vifs le 2 juin 1453 ; les enfants furent baptisés de force et le reste de la communauté fut expulsé de la ville, qui resta interdite aux Juifs pendant près de deux siècles.[47]
Un article catholique fidèle ne doit ni dissimuler ce fait, ni l'excuser par anachronisme inverse. La sainteté reconnue par l'Église atteste l'héroïcité des vertus et la fidélité à la foi, non l'impeccabilité de chaque acte ni de chaque jugement d'un homme de son siècle. L'antijudaïsme médiéval, que l'Église a depuis clairement condamné — notamment au concile Vatican II, qui « déplore les haines, les persécutions, les manifestations d'antisémitisme dirigées contre les Juifs, en n'importe quel temps et par n'importe qui »[48] —, fut un péché contre la charité que la canonisation d'un saint ne sanctifie en rien. Reconnaître cette ombre, c'est honorer la vérité, qui seule rend hommage à la sainteté réelle de l'homme sans la confondre avec ses fautes.
La croisade de Belgrade
Après la chute de Constantinople
Le 29 mai 1453, Constantinople tombe aux mains du sultan Mehmed II. L'effroi saisit la chrétienté : la route des Balkans s'ouvre, et la Hongrie devient le dernier rempart de l'Europe centrale.[49][50] Élu en 1455, le vieux pape espagnol Calixte III fait de la croisade l'unique objectif de son pontificat.
Jean de Capistran, déjà présent en Hongrie, devient l'âme spirituelle de cette résistance. Septuagénaire, usé par quarante ans d'apostolat, il accepte une dernière mission : prêcher la croisade et lever une armée.
L'appel de Calixte III et les cloches de midi
Pour soutenir les défenseurs, le pape Calixte III ordonne, par sa bulle Cum his superioribus annis du 29 juin 1456, que dans toute la chrétienté les cloches sonnent à midi et que les fidèles prient pour la victoire des armées chrétiennes.[51] C'est l'origine traditionnelle de la sonnerie des cloches de midi — souvent rattachée à l'Angélus de midi — encore en usage aujourd'hui.
« Que les cloches appellent chaque jour les fidèles, à l'heure de midi, à prier pour ceux qui combattent les ennemis de la croix. » — Esprit de la bulle de Calixte III, juin 1456[52]
Le rassemblement des croisés
Tandis que le capitaine Jean Hunyadi, défenseur de la Hongrie, rassemble ses troupes aguerries, Jean de Capistran fait merveille : par sa seule parole, il soulève les campagnes et réunit environ vingt-cinq mille croisés — une foule de paysans (près de dix-huit mille), d'artisans et d'étudiants, beaucoup ne portant que des fléaux, des faux et des frondes — venus se ranger sous la bannière de Hunyadi : avec son noyau de soldats de métier, sa flottille sur le Danube et les quelque sept mille défenseurs de la place, les historiens estiment l'ensemble des forces chrétiennes engagées à vingt-cinq ou trente mille hommes, croisés compris.[53][54]
| Camp chrétien | Effectif estimé | Composition |
|---|---|---|
| Armée de secours de Jean Hunyadi | env. 25 000 – 30 000 (croisés compris) | Noyau de 10 000 – 12 000 soldats de métier (cavalerie pour l'essentiel), flottille sur le Danube |
| Croisés de Jean de Capistran | env. 25 000, dont env. 18 000 paysans | Paysans, artisans, étudiants, faiblement armés — comptés dans le total ci-dessus |
| Garnison de la place (Michel Szilágyi) | env. 7 000 | Défenseurs de Belgrade déjà sur place |
| Armée ottomane de Mehmed II | env. 60 000 – 70 000 | Janissaires, sipahis, artillerie de siège |
La bataille du 22 juillet 1456
Le siège de Belgrade (Nándorfehérvár) culmine le 22 juillet 1456. Après la destruction de la flottille ottomane sur le Danube et un assaut turc repoussé, les croisés paysans, contre toute discipline, lancent une attaque spontanée hors des murs. Jean de Capistran tente d'abord de les rappeler, puis, se voyant suivi par des milliers d'hommes, prend la tête de la charge en brandissant l'étendard de la croix et en criant le Nom de Jésus.[55]
Selon les récits postérieurs du siège, il aurait alors lancé à ses hommes que le Seigneur, qui avait donné le commencement, prendrait soin de la fin.[56] La relation du témoin oculaire, le P. Jean de Tagliacozzo, secrétaire du saint, rapporte pour sa part ces paroles attestées : « Que celui qui a peur s'enfuie ! Voilà quarante ans que j'attends cette heure » — avant d'annoncer aux chrétiens que Dieu avait livré l'ennemi entre leurs mains.[57]
Entraînant la foule à travers la Save jusque sur les arrières ottomans, pendant que Hunyadi mène sa propre charge, le vieux frère contribue de façon décisive à la déroute. Le sultan Mehmed II, blessé, lève le siège dans la nuit du 22 au 23 juillet. Belgrade est sauvée — et avec elle, pour près de soixante-dix ans, la frontière danubienne de la chrétienté.[58][59]
Les cloches de midi et la fête de la Transfiguration
La nouvelle de la victoire parvient à Rome le 6 août 1456, jour même de la Transfiguration — fête déjà célébrée en Orient et en plusieurs Églises d'Occident. En action de grâces, Calixte III l'étend à toute l'Église : l'acte, formalisé par la bulle Inter divinae dispensationis du 6 août 1457, premier anniversaire de la nouvelle, fixe définitivement la fête au 6 août en mémoire de la délivrance de Belgrade — quand les notices anciennes dataient simplement la décision de 1456.[60] Ainsi, deux institutions liturgiques durables — la sonnerie de midi et la fête de la Transfiguration universelle — gardent jusqu'à nos jours le souvenir de cette croisade que Jean de Capistran avait prêchée.
La mort et la gloire
La peste, mort à Ilok (1456)
La victoire eut un prix terrible. La peste ravagea les camps après la bataille. Jean Hunyadi mourut le 11 août 1456.[61] Jean de Capistran, lui, s'éteignit quelques semaines plus tard, le 23 octobre 1456, au couvent d'Ilok (Újlak), en Slavonie, aujourd'hui en Croatie.[62][63] Il avait soixante-dix ans.
Son tombeau à Ilok devint un lieu de pèlerinage, jusqu'à ce que l'occupation ottomane de la région, au siècle suivant, en fasse perdre la trace. La mémoire du saint, elle, ne s'effaça pas.
- 1386Naissance à Capestrano
Jean naît le 24 juin, fête de saint Jean-Baptiste, dans les Abruzzes.
- 1412Gouverneur de Pérouse
Juriste réputé, il est nommé gouverneur de Pérouse par le roi Ladislas de Naples.
- 1416Prison et conversion
Emprisonné par les Malatesta, il prend l'habit franciscain de l'Observance le 4 octobre.
- 1416-1425À l'école de Bernardin
Il étudie sous saint Bernardin de Sienne, défend le Saint Nom de Jésus et devient prédicateur.
- 1451Mission en Europe centrale
Nonce et inquisiteur, il prêche en Autriche, Bohême, Hongrie et Pologne contre l'hérésie.
- 1456La victoire de Belgrade
À 70 ans, il conduit les croisés à l'assaut le 22 juillet, aux côtés de Jean Hunyadi.
- 1456Mort à Ilok
Atteint de la peste, il meurt le 23 octobre ; il sera canonisé en 1690.
Béatification et canonisation
Le procès de canonisation fut long, ralenti par les guerres et par la perte du tombeau. Jean de Capistran fut béatifié le 19 décembre 1650 par le pape Innocent X, puis canonisé le 16 octobre 1690 par le pape Alexandre VIII.[64][65]
(On notera que l'ancienne notice de la Catholic Encyclopedia de 1910 donne par erreur les dates de 1694 pour la béatification et 1724 pour la canonisation ; les actes pontificaux et l'historiographie moderne établissent fermement 1650 et 1690.)[66][67]
Patronages et surnoms
Sa fête est fixée au 23 octobre dans le calendrier romain réformé (auparavant au 28 mars).[68] L'Église l'a institué patron des juristes et des juges, en souvenir du grand canoniste qu'il fut ; et, en 1984, saint Jean-Paul II l'a proclamé patron des aumôniers militaires du monde entier, en mémoire du frère qui marcha en tête des croisés de Belgrade.[69]
Ses surnoms disent les deux pôles de sa gloire : le « saint soldat » et l'« apôtre de l'Europe ».
La spiritualité de Jean de Capistran
Le Nom de Jésus, lumière et étendard
Comme son maître Bernardin, Jean de Capistran fit du Nom de Jésus le centre de sa prédication et de sa prière. Ce Nom, qu'il défendit devant Martin V, fut aussi son étendard de combat à Belgrade : non un talisman, mais la confession publique que le Christ seul est le Sauveur et le chef des armées chrétiennes. Sa dévotion, profondément christocentrique, unit la tendresse du prédicateur du Saint Nom et la hardiesse du croisé.
La pauvreté et la réforme observante
Toute sa vie religieuse fut un service de la réforme de l'Observance franciscaine. Avec Bernardin de Sienne, Jacques de la Marche et le bienheureux Albert de Sarteano, il fait partie des « quatre colonnes de l'Observance » (quattro colonne dell'Osservanza), selon l'expression consacrée par la tradition franciscaine : c'est leur action collégiale, à partir de 1422, qui consolida les structures internes du mouvement, relança l'étude théologique et permit le grand essor apostolique, populaire et missionnaire de l'Observance au XVᵉ siècle.[70] Il fonda et réforma de nombreux couvents en Italie et en Europe centrale, étendant l'Observance jusqu'aux confins de la chrétienté latine.
Le zèle apostolique jusqu'au bout
Ce qui frappe dans la vie de Jean de Capistran, c'est l'unité d'un zèle qui ne connut jamais de repos : du cachot de Pérouse au champ de bataille de Belgrade, le même feu le poussa toujours plus loin. Juriste devenu mendiant, prédicateur devenu croisé, il mit sa science, sa parole et jusqu'à son corps épuisé au service de la foi.
Cette parole que les récits postérieurs prêtent au saint sous les murs de Belgrade — le Seigneur, qui avait donné le commencement, prendrait soin de la fin — résume toute sa vie, qu'elle soit authentique ou non : un homme qui, ayant tout remis à Dieu, le laissa achever en lui ce qu'il avait commencé.[71][72]
Cette ardeur, héroïque dans la défense de la chrétienté, fut aussi — l'article l'a dit — démesurée dans sa rigueur envers les Juifs. La grandeur et l'ombre cohabitent dans cette vie : c'est précisément ce qui en fait l'histoire d'un homme réel, sauvé non par sa perfection mais par sa fidélité au Christ qu'il n'a cessé d'annoncer.
Pour aller plus loin
- Saint Bernardin de Sienne (1380-1444) — son maître, l'« Apôtre de l'Italie » et du Saint Nom de Jésus, dont Jean défendit la doctrine devant Rome.
- Saint François d'Assise (1182-1226) — le fondateur dont l'Observance, portée par Jean de Capistran, restaura la règle.
- Saint Vincent Ferrier (1350-1419) — l'autre grand prédicateur itinérant de la même génération, dominicain.
- La chute de Constantinople (29 mai 1453) — l'événement qui déclencha la croisade prêchée par Jean de Capistran.
- Pape Calixte III (1455-1458) — le pape de la croisade de Belgrade, des cloches de midi et de la fête de la Transfiguration.
- Pape Alexandre VIII (1610-1691) — le pape qui canonisa Jean de Capistran en 1690.
- Sainte Rita de Cascia (1381-1457) — sainte italienne contemporaine, figure de l'autre versant, intérieur et caché, de la sainteté du XVᵉ siècle.
Notes et références
Stephen Donovan, "St. John Capistran", The Catholic Encyclopedia, vol. VIII, Robert Appleton Company, New York, 1910 : newadvent.org. Notice biographique de référence : naissance à Capestrano (diocèse de Sulmona) en 1385/1386 ; père au service de Louis d'Anjou ; études de droit à Pérouse sous l'école des Baldeschi ; gouverneur de Pérouse en 1412 ; mariage non consommé ; emprisonnement et conversion en 1416 ; entrée chez les Frères Mineurs le 4 octobre 1416 ; formation sous saint Bernardin de Sienne avec saint Jacques de la Marche ; prédication aux foules immenses (126 000 à Brescia) ; légations pontificales ; lutte contre l'hérésie hussite ; croisade et bataille de Belgrade aux côtés de Hunyadi ; mort le 23 octobre 1456. ⚠️ Cette notice ancienne donne par erreur la béatification en 1694 et la canonisation en 1724 : les dates correctes, retenues par l'historiographie moderne, sont 1650 (Innocent X) et 1690 (Alexandre VIII).
1 9 11 13 15 16 20 22 24 27 29 34 35 37 38 41 43 62 66Wikipédia (FR), "Jean de Capistran" : fr.wikipedia.org. Article encyclopédique détaillé (naissance le 24 juin 1386 à Capestrano, études et fonction de juriste à Pérouse à partir de 1412, mariage, prison et conversion en 1416, entrée chez les Observants, maître Bernardin de Sienne, prédication en Allemagne, Autriche, Hongrie et Pologne, sermons de deux à trois heures, lutte contre Fraticelles et Hussites, croisade après la chute de Constantinople, rassemblement de croisés paysans, bataille de Belgrade de juillet 1456, mort à Ilok le 23 octobre 1456, canonisation en 1690 par Alexandre VIII, patron des aumôniers militaires proclamé par Jean-Paul II en 1984) — utilisé pour le recoupement des faits et des dates ; les chiffres (foule de Brescia) et les effectifs de Belgrade sont confirmés par les sources primaires et spécialisées citées en [^ce], [^siege] et [^fitzgerald].
2 7 10 12 18 21 26 33 39 40 42 44 45 50 54 59Wikipedia (EN), "Siege of Belgrade (1456)" : en.wikipedia.org. Récit du siège : Jean de Capistran prêche la croisade et rassemble environ 25 000 croisés (dont près de 18 000 paysans armés de gourdins et de frondes), venus se ranger sous la bannière de Hunyadi ; avec son noyau de 10 000 à 12 000 soldats de métier (surtout de la cavalerie) et sa flottille du Danube, Hunyadi disposa ainsi de 25 000 à 30 000 hommes (Rogers, Caferro & Reid, 2010), auxquels s'ajoutaient les quelque 7 000 défenseurs de la place (garnison de Michel Szilágyi) ; les estimations les plus larges (Banlaky) portent les croisés à 30 000–60 000 ; face à eux, 60 000 à 70 000 Ottomans selon les recherches récentes (60 000 selon Clot) ; attaque spontanée des croisés le 22 juillet 1456 ; Capistran, d'abord opposé puis entraîné, conduit la charge à travers la Save sur les arrières ottomans ; Mehmed II blessé ; retraite ottomane dans la nuit du 22 au 23 juillet ; Jean Hunyadi meurt de la peste le 11 août 1456 à Zimony (Zemun). La formule prêtée au saint (« le Seigneur, qui avait donné le commencement, prendrait soin de la fin ») n'est rapportée que par ces récits postérieurs, sans référence primaire : voir [^fitzgerald] pour les paroles attestées par le témoin oculaire.
3 49 53 55 56 58 61 71Sources sur la bulle de Calixte III et les cloches de midi : bulle Cum his superioribus annis (dite « Prayer Bull ») du 29 juin 1456 — voir I. Stamenovic, « Contemporary Perceptions of the Spread of the Plague », Historical Studies on Central Europe, vol. 4, n° 1, 2024 (qui cite Calixtus PP. III, Bulla Turcorum, 1r, et J. Mixson, The Crusade, p. 89), et la synthèse historique « Praying for Christian Europe — The History of the Noon Bell » (Hungarian Conservative). Faits : par cette bulle, Calixte III ordonna la sonnerie des cloches à midi et la prière pour les défenseurs de Belgrade ; la nouvelle de la victoire parvint à Rome le 6 août 1456, jour de la Transfiguration ; en action de grâces, le pape étendit à toute l'Église cette fête, déjà célébrée en Orient et en plusieurs Églises d'Occident : l'acte fut formalisé par la bulle Inter divinae dispensationis du 6 août 1457, premier anniversaire de la nouvelle — voir la chronologie de The Crusade of 1456: Texts and Documentation in Translation (erenow.org) et le New Liturgical Movement (fête encore neuve en Occident au début du XVIᵉ siècle, donnée à l'Église universelle sous Calixte III) — quand les notices anciennes, dont la Catholic Encyclopedia, datent la décision de 1456. Référence interne : article Ignispedia Pape Calixte III (qui retient 1457).
4 51 52 60Dates de béatification et de canonisation : recoupement de plusieurs notices hagiographiques (CatholicSaints.Info ; FindTheSaint ; Pope Alexander VIII, Wikipedia). Jean de Capistran fut béatifié le 19 décembre 1650 par le pape Innocent X et canonisé le 16 octobre 1690 par le pape Alexandre VIII, avec plusieurs autres saints. Ces dates corrigent l'erreur de la Catholic Encyclopedia de 1910. Référence interne : article Ignispedia Pape Alexandre VIII. À reconfirmer en audit sur la source primaire de la bulle de canonisation.
5 64 67Wikipedia (EN), "John of Capistrano" : en.wikipedia.org. Recoupement des faits : naissance le 24 juin 1386 à Capestrano (Abruzzes) ; droit à Pérouse ; gouverneur en 1412 ; mariage non consommé ; emprisonnement par les Malatesta ; entrée chez les Observants le 4 octobre 1416 ; théologie à Fiesole sous Bernardin de Sienne avec Jacques de la Marche ; ordination ; foule de 126 000 à Brescia ; inquisiteur contre Fraticelles et Hussites ; surnom de « fléau des Juifs » et rôle dans l'expulsion de la communauté juive de Wrocław (Breslau) en 1453 ; surnom de « saint soldat » au siège de Belgrade de juillet 1456 ; mort de la peste à Ilok le 23 octobre 1456 ; béatification en 1650, canonisation le 16 octobre 1690 par Alexandre VIII ; fête le 23 octobre ; patron des juristes et des aumôniers militaires.
6 8 14 17 19 23 25 28 30 31 32 36 46 63 65 68Isidore Singer (dir.), « Capistrano, John of », dans The Jewish Encyclopedia, vol. III, Funk & Wagnalls, New York/Londres, 1902, p. 553-554 : jewishencyclopedia.com, citant S. B. Klose, Geschichte von Breslau, vol. II, part. 2, p. 39 sq., et Heinrich Graetz, Geschichte der Juden (trad. angl. History of the Jews). Faits retenus : Jean de Capistran conduisit personnellement l'instruction du procès pour prétendue profanation d'hosties ouvert contre la communauté juive de Wrocław (Breslau) en 1453 ; 318 personnes furent arrêtées, des aveux furent extorqués sous la torture, 41 furent brûlées vives le 2 juin 1453, les enfants furent baptisés de force et les survivants expulsés, la ville restant interdite de résidence juive pendant près de deux siècles. Recoupé par Hungarian Conservative, « The Journey of St John of Capistrano from Wrocław to Nándorfehérvár » : hungarianconservative.com.
47Concile Vatican II, déclaration Nostra aetate sur les relations de l'Église avec les religions non chrétiennes, 28 octobre 1965, § 4 : vatican.va. Texte : « L'Église, qui réprouve toutes les persécutions contre tous les hommes, gardant présent le patrimoine commun avec les Juifs et mue non par des motifs politiques mais par l'amour religieux évangélique, déplore les haines, les persécutions, les manifestations d'antisémitisme dirigées contre les Juifs, en n'importe quel temps et par n'importe qui. »
48P. Vincent Fitzgerald, O.F.M., Saint John Capistran, Longmans, Green and Co., New York et Londres, 1911, ch. sur la victoire de Belgrade (p. 99-100) : les récits du siège et de la mort du saint sont tirés des deux longues relations du P. Jean de Tagliacozzo, secrétaire de Jean de Capistran et témoin oculaire, rédigées peu après les événements comme rapports officiels au vicaire général Jacques de la Marche (cf. préface, p. ix). Paroles attestées au moment de la charge du 22 juillet 1456 : « Let him flee who is afraid. For forty years I have waited for this hour » (« Que celui qui a peur s'enfuie ! Voilà quarante ans que j'attends cette heure »), puis l'annonce que le temps de la glorieuse victoire était venu et que Dieu avait livré l'ennemi aux chrétiens. La formule « le Seigneur, qui avait donné le commencement, prendrait soin de la fin » ne figure pas dans ces relations.
57 72CatholicSaints.Info, « Saint John of Capistrano » : catholicsaints.info — patronage des aumôniers militaires « given by Pope John Paul II » en 1984 (la notice précise le 10 février 1984). Recoupé par le calendrier liturgique de CatholicCulture (« military chaplains (given by Pope John Paul II on 10 February 1984) ») et par Aleteia, « Jean de Capistran, le franciscain botté », 22 octobre 2024 : fr.aleteia.org, qui confirme la proclamation par Jean-Paul II en 1984. La référence de l'acte pontifical (lettre ou décret) n'ayant pu être retrouvée dans les Acta Apostolicae Sedis ni sur vatican.va, l'article ne retient que l'année 1984, triplement attestée, en attendant la localisation de l'acte pour figer le jour exact.
69Vocazione Francescana (site des Frères Mineurs), « Chi sono i frati minori (osservanti)? », 2023 : vocazionefrancescana.org. Texte : « san Bernardino da Siena, beato Alberto da Sarteano, san Giovanni da Capestrano e san Giacomo della Marca (detti "le quattro colonne dell'Osservanza") » ; leur action collégiale à partir de 1422 consolida les structures de l'Observance, relança l'étude théologique et permit son essor apostolique et missionnaire au XVᵉ siècle.
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