Bernardin de Sienne (en italien Bernardino da Siena, 1380-1444) est un frère mineur toscan, le plus grand prédicateur itinérant de l'Italie du XVᵉ siècle. Surnommé l'« Apôtre de l'Italie », il parcourut pendant près de trente ans les cités de la péninsule, attirant des foules immenses par une parole drue, imagée et populaire qui réconciliait les villes déchirées par les factions et rappelait aux fidèles l'urgence de la conversion.[1][2]
Son nom reste indissociable de la dévotion au Saint Nom de Jésus : c'est lui qui répandit le célèbre trigramme IHS rayonnant, qu'il brandissait au terme de ses sermons pour le faire vénérer en lieu et place des emblèmes partisans des Guelfes et des Gibelins. Cette innovation lui valut d'être accusé d'hérésie et d'idolâtrie, puis pleinement réhabilité par le pape Martin V après examen de sa doctrine.[3][4]
Réformateur infatigable de l'Observance franciscaine, dont il fit passer les effectifs italiens de cent trente à plus de quatre mille frères, refusant par trois fois la mitre épiscopale, Bernardin mourut épuisé à L'Aquila le 20 mai 1444 et fut canonisé six ans plus tard par Nicolas V — l'une des canonisations les plus rapides du Moyen Âge. Il appartient, avec son aîné le dominicain saint Vincent Ferrier et la mystique siennoise sainte Catherine de Sienne, à la grande lignée des prédicateurs de la réforme catholique du Quattrocento.[5][6][7]
Un orphelin de la noblesse siennoise
Naissance à Massa Marittima (1380)
Bernardin naît le 8 septembre 1380, jour de la Nativité de la Vierge, à Massa Marittima, petite cité minière de la Maremme alors soumise à la République de Sienne, où son père exerçait une charge de gouverneur.[8][9] Il appartient à la famille des Albizzeschi, une lignée noble de Sienne ; son nom de baptême complet est Bernardino degli Albizzeschi.[10]
Sa naissance le jour même de la fête mariale n'est pas un détail décoratif pour l'hagiographie : toute la spiritualité de Bernardin sera marquée d'une tendresse filiale pour la Vierge Marie, qu'il fêtera comme sa propre mère céleste.
Un enfant orphelin élevé par ses tantes
L'enfance de Bernardin est marquée par le deuil. Sa mère meurt alors qu'il a trois ans, son père lorsqu'il en a six.[11][12] Orphelin, il est recueilli et « élevé avec grand soin par ses pieuses tantes », selon la formule de la Catholic Encyclopedia.[13] Cette éducation féminine et fervente — une tante, Diana, lui apprend la dévotion ; une cousine, Tobia, le forme à la pénitence — imprime tôt en lui une piété solide et un sens aigu de la pureté.
L'adolescent se distingue par une dévotion ardente à la Vierge et une horreur des propos grossiers : ses biographes rapportent qu'il rougissait et faisait taire les conversations licencieuses, ce qui lui valut chez ses compagnons un respect mêlé de crainte affectueuse.[14]
Études de droit et entrée dans la confrérie de Santa Maria della Scala
Vers 1391, le jeune Bernardin est envoyé étudier à Sienne. Il y suit le cursus des arts libéraux, puis un cours de droit civil et de droit canonique.[15][16] Doué, riche, promis à une belle carrière, il choisit pourtant de joindre à l'étude la charité : en 1397, il s'inscrit à la Confrérie de Notre-Dame rattachée au grand hôpital de Santa Maria della Scala, en face de la cathédrale de Sienne, pour y servir les malades et les pèlerins.[17][18]
Cette double formation — la rigueur juridique d'un côté, le service des pauvres de l'autre — préparait à son insu le futur prédicateur, capable à la fois d'argumenter en théologien et de parler le langage du peuple.
La peste de 1400 : l'épreuve fondatrice
Quatre mois à la tête de l'hôpital
En 1400, la peste revient frapper Sienne avec une violence inouïe : on compte parfois jusqu'à douze ou vingt morts par jour dans le seul hôpital de Santa Maria della Scala, dont le personnel est décimé.[19][20][21] Bernardin a vingt ans. Loin de fuir, il « sort de la vie de retraite et de prière qu'il avait embrassée pour secourir les pestiférés », écrit la Catholic Encyclopedia.[22]
Avec une douzaine de jeunes compagnons qu'il entraîne, il prend la direction effective de l'hôpital pendant environ quatre mois, organisant les soins, ensevelissant les morts, veillant les agonisants.[23] La tradition rapporte qu'il s'acquitta de cette tâche héroïque avec un tel sang-froid qu'il sauva l'institution de l'effondrement.
Une santé brisée pour toujours
Le prix de ce dévouement fut lourd. L'épuisement et la contagion ruinèrent durablement la constitution du jeune homme : la Catholic Encyclopedia note que « le labeur héroïque qu'exigea cette tâche ébranla si fort sa santé qu'il ne s'en remit jamais complètement ».[24] Bernardin lui-même tomba gravement malade après l'épidémie et resta plusieurs mois alité.
Cette expérience de la mort de masse, vécue à vingt ans au chevet des mourants, fut décisive : elle acheva de détacher Bernardin du monde et le tourna vers une consécration totale.
L'entrée chez les Frères Mineurs et les années cachées
La vocation franciscaine (1402-1404)
Au sortir de la peste, Bernardin distribue ses biens aux pauvres et frappe à la porte des Frères Mineurs.[25][26] Il prend l'habit en 1402 — la tradition retient le 8 septembre, jour de son anniversaire et de la Nativité de Marie — et rejoint la branche réformée de l'ordre, l'Observance, qui entend revenir à la rigueur primitive de la règle de saint François d'Assise.[27]
Il fait profession l'année suivante et est ordonné prêtre le 8 septembre 1404, scellant à nouveau sa consécration sur la fête mariale.[28] Il a vingt-quatre ans.
Douze années de silence et de contemplation
Contrairement à ce qu'on pourrait croire d'un futur tribun, Bernardin ne se précipite pas dans la prédication. Pendant une douzaine d'années, il mène une vie cachée, partagée entre la prière, l'étude de l'Écriture et des Pères, et la formation intérieure, notamment dans les ermitages de la campagne siennoise comme le Colombaio et l'île de la lagune vénitienne de San Francesco del Deserto.[29]
Ce long temps de mûrissement explique la densité doctrinale de sa parole ultérieure : quand Bernardin se mettra à prêcher, ce ne sera pas un improvisateur, mais un contemplatif formé par des années de silence.
L'Observance, une réforme de l'intérieur
Le choix de l'Observance n'est pas anodin. Au XVᵉ siècle, l'ordre franciscain est divisé entre les Conventuels, qui ont adouci l'idéal de pauvreté, et les Observants, qui veulent le restaurer dans sa rigueur. Bernardin se range résolument du côté des seconds, dont il deviendra le principal artisan de l'essor.[30][31]
Sa réforme ne sera jamais une rupture schismatique : elle vise à régénérer l'ordre de l'intérieur, dans la fidélité à l'Église, par l'exemple de la pauvreté vécue, de l'étude sérieuse et de la prédication.
Le plus grand prédicateur de l'Italie du Quattrocento
Le départ sur les routes (à partir de 1417)
C'est vers 1417 que Bernardin reçoit, selon ses biographes, la conviction intérieure que sa mission est la prédication itinérante.[32] Doté d'une voix d'abord faible et enrouée — qu'une tradition pieuse rapporte avoir été guérie par la Vierge —, il se met à parcourir l'Italie du nord au sud : Sienne, la Lombardie, Milan, Venise, la Romagne, l'Ombrie, le Latium, jusqu'à Rome et l'Abruzze.[33][34]
Pendant près de trente ans, il prêche presque chaque jour, souvent à l'aube, sur les places publiques, car aucune église ne peut contenir les foules qui accourent.
Une parole pour des foules immenses
Le succès de Bernardin tient à un art oratoire neuf. Il abandonne le sermon savant en latin pour une parole vivante, truffée d'exemples concrets, d'anecdotes, de dialogues, d'onomatopées, d'apostrophes directes à l'auditoire. Il fait rire, pleurer, trembler ; il interpelle le marchand, la coquette, l'usurier, le joueur.[35][36]
Ses thèmes reviennent comme des marteaux : la paix entre les factions des cités italiennes, la lutte contre l'usure, contre le jeu et les superstitions, la défense de la famille, l'appel constant à la pénitence et à la miséricorde de Dieu.[37][38] Là où il passe, on se réconcilie, on restitue les biens mal acquis, on brûle les instruments du vice.
Les bûchers des vanités
De ces grandes prédications naît le rite spectaculaire des « bûchers des vanités » (falò delle vanità). Au terme de ses missions, Bernardin invite les pénitents à jeter au feu les objets du péché : cartes et dés, perruques, fards, parures de luxe, écrits licencieux, instruments de sorcellerie.[39] Ce geste public, qui frappera durablement les imaginations et que reprendra plus tard Savonarole à Florence, exprime la radicalité de la conversion qu'il appelle.
La langue du peuple : les prediche volgari
L'œuvre la plus précieuse léguée par Bernardin n'est pas de sa main, mais de celle d'un auditeur. Durant le carême et l'été 1427, à Sienne, un artisan, Benedetto di Maestro Bartolomeo, cimatore di panni (cardeur ou tondeur de drap), prend en note mot à mot, sur des tablettes de cire, les sermons que le saint prononce sur la Piazza del Campo.[40]
Il en transcrit ainsi quarante-cinq sermons, prêchés en août et septembre, certains durant trois ou quatre heures.[41] Ces prediche volgari (« sermons en langue vulgaire »), rédigés dans le toscan le plus populaire, constituent un monument à la fois spirituel et linguistique : ils sont l'une des sources majeures pour connaître la langue parlée et les mœurs de l'Italie du XVᵉ siècle.[42][43]
L'effet de ces prédications est attesté par ses biographes : là où Bernardin passe, les querelles des cités s'apaisent et les instruments du jeu finissent au feu.[44][45]
- 1380Naissance à Massa Marittima
Bernardin degli Albizzeschi naît le 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge.
- 1400La peste de Sienne
À vingt ans, il dirige l'hôpital de Santa Maria della Scala pendant la peste, au prix de sa santé.
- 1402-1404Entrée chez les Frères Mineurs
Il prend l'habit franciscain dans l'Observance, fait profession et est ordonné prêtre.
- 1417Le grand apostolat
Il commence la prédication itinérante qui le mènera dans toute l'Italie pendant près de trente ans.
- 1427Sienne et le procès de Rome
Les prediche volgari sont recueillies sur la Piazza del Campo ; la même année, il est jugé et acquitté à Rome.
- 1438Vicaire général de l'Observance
Il prend la tête des Observants d'Italie, qu'il fait passer de 130 à plus de 4 000 frères.
- 1444Mort à L'Aquila
Épuisé, il meurt le 20 mai, veille de l'Ascension ; il sera canonisé dès 1450.
Le Saint Nom de Jésus, cœur de sa prédication
Le trigramme IHS
L'emblème par lequel Bernardin est entré dans l'histoire est le trigramme IHS, formé des trois premières lettres du nom de Jésus en caractères grecs (IHΣΟΥΣ).[46] Le saint le faisait peindre en lettres d'or sur un disque solaire rayonnant, posé sur fond d'azur — douze rayons figurant la diffusion du Nom par les apôtres.[47][48] Introduite vers 1424, cette dévotion connut un succès foudroyant.[49]
Au terme de ses sermons, Bernardin élevait devant la foule un tableau de bois portant ce monogramme et invitait les fidèles à le vénérer :
« Il avait coutume de tenir devant lui, en prêchant, une tablette sur laquelle le saint monogramme était peint au milieu de rayons, puis de l'exposer ensuite à la vénération. » — Paschal Robinson, Catholic Encyclopedia[50]
Une arme de paix contre les factions
L'enjeu n'était pas seulement dévotionnel, mais civique et pacificateur. Les cités italiennes étaient déchirées par la rivalité des Guelfes et des Gibelins, chaque parti arborant ses blasons sur les façades et jusqu'aux portes des maisons. Bernardin proposa de remplacer ces insignes partisans, sources de haine, par le seul Nom de Jésus, signe d'unité au-dessus des camps.[51]
De nombreuses cités acceptèrent : on grava le trigramme IHS sur les frontons des palais publics — celui du Palazzo Pubblico de Sienne le porte encore. Le geste spirituel devenait ainsi un instrument concret de réconciliation sociale.
« L'Apôtre du Saint Nom »
Derrière l'emblème, il y a une véritable théologie du Nom. Pour Bernardin, le nom de Jésus n'est pas une formule magique mais la présence agissante du Sauveur, lumière du prédicateur et force de l'âme. Son grand Sermo de glorioso Nomine Iesu Christi développe cette doctrine, dont la liturgie de l'Église a retenu un passage pour l'office du 20 mai :
« Le nom de Jésus est la gloire des prédicateurs, parce que la splendeur éclatante de ce nom fait annoncer et entendre sa parole. » — Saint Bernardin de Sienne, Sermon sur le glorieux Nom de Jésus-Christ[52]
C'est cette prédication inlassable du Nom qui lui valut son second surnom : l'« Apôtre du Saint Nom de Jésus ».[53] La dévotion qu'il lança fut reprise par ses disciples et par tout l'ordre franciscain, et trouva son couronnement liturgique dans la fête du Saint Nom de Jésus.
Le procès en hérésie (1426-1427)
L'accusation d'idolâtrie
Le succès même de la dévotion au Saint Nom suscita la suspicion. Des adversaires — notamment dans le clergé et parmi certains théologiens — accusèrent Bernardin de favoriser une forme d'idolâtrie ou de superstition, en faisant adorer un objet et une image au lieu de Dieu.[54][55] On lui reprocha d'introduire un culte nouveau et de détourner la piété populaire.
L'affaire remonta jusqu'à Rome, et le pape Martin V fut saisi.
Devant Martin V à Rome
En 1427, Martin V interdit provisoirement à Bernardin de prêcher et d'exposer ses tablettes, « jusqu'à ce que sa conduite ait été examinée », rapporte la Catholic Encyclopedia.[56] Le prédicateur, loin de se rebeller, se soumit aussitôt et se rendit à Rome pour répondre des accusations.
Un examen contradictoire de sa doctrine fut conduit, auquel participa notamment le théologien Paul de Venise.[57] Bernardin sut montrer que le culte ne s'adressait pas au tableau, mais au Christ que le Nom désigne — distinction théologique classique entre la vénération du signe et l'adoration due à Dieu seul.
La défense de Jean de Capistran
Dans cette épreuve, Bernardin trouva un défenseur décisif en la personne de son disciple, le futur saint Jean de Capistran, juriste de formation, qui plaida sa cause avec vigueur.[58] La tradition rapporte que, pour lever toute ambiguïté, on convint d'ajouter une petite croix au-dessus de la lettre H du trigramme, manifestant clairement que le Nom vénéré est celui du Crucifié.[59]
Réhabilitation et prédication à Rome
L'issue fut un triomphe. Bernardin fut pleinement acquitté, et Martin V, loin de le condamner, fut si impressionné qu'il le pria de prêcher à Rome — selon plusieurs sources, durant environ quatre-vingts jours.[60][61] À deux reprises encore, sous Martin V puis sous Eugène IV, des cardinaux tentèrent de relancer l'accusation : les deux papes acquittèrent Bernardin presque aussitôt.[62]
Cette réhabilitation répétée par le Magistère illustre la prudence de l'Église : elle examine sérieusement une dévotion nouvelle, mais sait reconnaître l'orthodoxie d'une piété authentique. Le culte du Saint Nom, loin d'être une superstition, allait devenir une dévotion universelle.
Le réformateur de l'Observance
Trois mitres refusées
La renommée de Bernardin lui valut d'être proposé, par trois fois, pour le gouvernement d'un diocèse. Par trois fois, fidèle à l'humilité franciscaine, il refusa la charge épiscopale :
| Évêché proposé | Date | Décision |
|---|---|---|
| Sienne | 1426 (ou 1427) | Refus |
| Ferrare | 1431 | Refus |
| Urbino | 1435 | Refus |
Ces trois refus sont restés célèbres : l'iconographie les figure par trois mitres déposées aux pieds du saint.[63] À ceux qui s'étonnaient, Bernardin aurait répondu que l'Italie entière était son diocèse — manière de dire que sa mission était la prédication universelle, non le gouvernement d'une seule Église.[64]
Vicaire général et l'essor de l'Observance (1438)
En 1438, Bernardin accepte une autre charge, non plus pour l'honneur mais pour le service : il devient vicaire général des Observants d'Italie.[65][66] Sous son impulsion, la réforme connaît une croissance spectaculaire.
« Au lieu des cent trente frères que comptait l'Observance lors de l'entrée de Bernardin dans l'ordre, elle en comptait plus de quatre mille peu avant sa mort. » — Paschal Robinson, Catholic Encyclopedia[67]
Il fonda ou réforma au moins trois cents couvents, étendant l'Observance bien au-delà de l'Italie.[68] De réforme marginale, l'Observance devint, grâce à lui, le courant le plus dynamique de l'ordre franciscain.
L'amour de l'étude
Loin d'opposer ferveur et savoir, Bernardin fit de l'étude sérieuse un pilier de sa réforme. Il encouragea les jeunes frères observants à étudier la théologie et le droit, fonda des maisons d'études, et veilla à ce que la pauvreté évangélique ne devînt jamais ignorance.[69] Il forma ainsi toute une génération de prédicateurs.
Parmi ses disciples figurent plusieurs futurs saints et bienheureux qui prolongeront son œuvre à travers l'Europe : saint Jean de Capistran, saint Jacques de la Marche, le bienheureux Albert de Sarteano et, à la génération suivante, le bienheureux Bernardin de Feltre, prédicateur des Monts-de-piété contre l'usure.[70][71]
La doctrine spirituelle
Une mystique du Nom de Jésus
Toute la spiritualité de Bernardin gravite autour du Nom de Jésus, qu'il présente comme remède, lumière et force. Le Nom est pour lui le résumé de tout l'Évangile : le prononcer avec foi, c'est faire mémoire du salut et invoquer une présence. Cette dévotion, profondément christocentrique, préserve la piété populaire de toute dérive vers le sentimentalisme : elle ramène toujours à la personne du Sauveur.
Le promoteur de saint Joseph
Bernardin est l'un des grands artisans de la dévotion à saint Joseph dans l'Occident chrétien. Son sermon latin De sancto Ioseph, sponso beatae Mariae Virginis (« Sur saint Joseph, époux de la bienheureuse Vierge Marie ») est l'un des textes fondateurs de la valorisation théologique de l'époux de Marie et père nourricier de Jésus.[72] Longtemps laissé dans l'ombre durant le premier millénaire, le culte de saint Joseph se répand au XVᵉ siècle sous l'influence conjointe de Bernardin de Sienne et du chancelier parisien Jean Gerson.[73]
Bernardin y développe l'idée que la dignité de Joseph découle de sa proximité unique avec le Christ et la Vierge : choisi pour veiller sur le Verbe incarné, il occupe une place singulière dans l'économie du salut. Cette intuition annonce les développements ultérieurs de la dévotion joséphine.
Marie, mère et modèle
Né et plusieurs fois consacré le jour de la Nativité de la Vierge, Bernardin nourrissait une piété mariale ardente. Dans ses sermons, Marie apparaît comme la médiatrice maternelle, associée à l'œuvre de la grâce, modèle de pureté et d'humilité. Sa dévotion mariale s'inscrit dans la grande tradition franciscaine qui, de saint Bonaventure aux théologiens du Quattrocento, prépara le terrain des dogmes mariaux ultérieurs.
La mort à L'Aquila et la canonisation
Les dernières routes
Au soir de sa vie, malgré l'âge et l'épuisement de quarante ans d'apostolat, Bernardin reprend la route pour prêcher dans le royaume de Naples.[74] En chemin vers L'Aquila, dans les Abruzzes, la fièvre le terrasse. Il atteint la cité dans un état désespéré.
Veille de l'Ascension, 20 mai 1444
Bernardin s'éteint à L'Aquila le 20 mai 1444, la veille de l'Ascension, « usé par son laborieux apostolat de quarante ans », selon la Catholic Encyclopedia.[75] Il a soixante-trois ans. Sa dépouille, conservée dans la cité abruzzaine, deviendra l'objet d'un culte immédiat ; on lui élèvera plus tard la grande basilique de San Bernardino, qui abrite encore son tombeau.[76][77]
Une canonisation éclair (1450)
La ferveur populaire et les miracles attribués à son intercession précipitèrent sa cause. Six ans seulement après sa mort, le pape Nicolas V le canonisa le 24 mai 1450, lors du grand Jubilé, ce qui fait de Bernardin l'un des saints canonisés le plus rapidement après leur mort.[78][79][80] Sa fête est célébrée le 20 mai.[81]
Iconographie et patronages
L'art a fixé une image reconnaissable entre toutes : un religieux maigre et émacié, au visage creusé par le jeûne et la maladie, tenant le tableau au trigramme IHS rayonnant, avec souvent trois mitres déposées à ses pieds — les trois évêchés refusés.[82] Les plus grands l'ont représenté : El Greco[83], le Pinturicchio, Sano di Pietro, Vecchietta.
Par un juste retour des choses, ce maître de la parole et des signes est devenu le patron des publicitaires et des communicants ; on l'invoque aussi pour les maladies de poitrine et l'enrouement, en mémoire de la voix qu'il usa au service de l'Évangile.[84]
Pour aller plus loin
- Saint François d'Assise (1182-1226) — le fondateur dont Bernardin restaura la règle au sein de l'Observance.
- Saint Vincent Ferrier (1350-1419) — le dominicain qui, dit-on, remarqua le jeune Bernardin dans la foule et prophétisa sa gloire.
- Sainte Catherine de Sienne (1347-1380) — la grande mystique de la même cité, figure de la réforme siennoise.
- Saint Bonaventure (1221-1274) — le docteur franciscain dont la théologie nourrit la dévotion mariale et christocentrique de l'Observance.
Notes et références
Paschal Robinson, "St. Bernardine of Siena", The Catholic Encyclopedia, vol. II, Robert Appleton Company, New York, 1907 : newadvent.org. Notice biographique de référence : « Apostle of Italy » et « Apostle of the Holy Name » ; naissance le 8 septembre 1380 dans la famille noble des Albizzeschi à Massa ; orphelin à six ans élevé par ses tantes ; études de droit civil et canonique ; confrérie de Santa Maria della Scala (1397) ; service des pestiférés en 1400 et santé ruinée ; entrée chez les Frères Mineurs en 1402, ordination le 8 septembre 1404 ; dévotion au Saint Nom et tablette IHS ; interdiction puis acquittement sous Martin V (1427) ; vicaire général de l'Observance (1438) et croissance de 130 à plus de 4 000 frères ; mort à L'Aquila le 20 mai 1444, veille de l'Ascension ; canonisation par Nicolas V le 24 mai 1450 ; fête le 20 mai.
1 4 5 8 10 12 13 15 17 20 22 24 25 27 28 30 33 38 44 50 53 55 56 61 65 67 69 74 75 78 81Wikipédia (FR), "Bernardin de Sienne" : fr.wikipedia.org. Article encyclopédique détaillé (famille Albizzeschi, mort de la mère à trois ans et du père à six ans, études à Sienne, peste de 1400, entrée dans l'Observance, trigramme IHS introduit vers 1424, bûchers des vanités, évêchés refusés de Sienne, Ferrare en 1431 et Urbino en 1435, disciples, mort à L'Aquila, canonisation en 1450, basilique San Bernardino) — utilisé pour le recoupement des faits et des dates.
2 6 9 11 14 16 19 23 26 29 31 32 34 36 37 39 43 45 48 49 64 70 76 79Wikipedia (EN), "Bernardino of Siena" : en.wikipedia.org. Recoupement des faits : trigramme IHS (trois premières lettres grecques du nom de Jésus sur un soleil rayonnant) destiné à remplacer les insignes guelfes et gibelins ; accusation d'hérésie et procès de 1426-1427 ; examen par Paul de Venise ; défense de Jean de Capistran et ajout de la croix au-dessus du H ; acquittements successifs sous Martin V et Eugène IV ; évêchés refusés (Sienne 1426, Ferrare 1431, Urbino 1435) figurés par trois mitres ; vicaire général de l'Observance en 1438, croissance de 130 à plus de 4 000 frères et 300 couvents ; mort le 20 mai 1444 à L'Aquila ; canonisation par Nicolas V le 24 mai 1450 ; patron des publicitaires et de la communication ; iconographie (visage émacié, tablette IHS, trois mitres).
3 46 47 51 54 57 58 59 60 62 63 66 68 71 82 84Raoul Manselli, « Bernardino da Siena, santo », Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 9, Rome, 1967, p. 215-226 ; en ligne : treccani.it. Notice biographique de l'encyclopédie biographique italienne de référence.
7 80Santa Maria della Scala, Sienne — site officiel du musée installé dans l'ancien hôpital : santamariadellascala.com. Ancien hôpital médiéval de Sienne, aujourd'hui complexe muséal, qui accueillit l'engagement charitable de Bernardin auprès des malades et des pèlerins.
18 21Le prediche volgari di San Bernardino da Siena, sermons prêchés sur la Piazza del Campo de Sienne en août-septembre 1427, recueillis sténographiquement sur tablettes de cire par Benedetto di Maestro Bartolomeo, cimatore di panni (tondeur de drap) siennois ; quarante-cinq sermons, certains de trois à quatre heures, en toscan populaire. Première édition critique : Le prediche volgari di San Bernardino da Siena (Sienne, 1880-1888, 3 vol.). Source majeure pour la langue et les mœurs de l'Italie du XVᵉ siècle ; texte ancien consultable sur archive.org.
35 40 41 42Saint Bernardin de Sienne, Sermo 49, De glorioso Nomine Iesu Christi, chap. 2 (Opera omnia, t. IV, p. 505-506) ; extrait retenu par l'Office des lectures du 20 mai. Texte de référence sur le site du Vatican : vatican.va. Texte original anglais retenu par la liturgie : « The name of Jesus is the glory of preachers, because the shining splendor of that name causes his word to be proclaimed and heard. » La traduction française du corps est faite à partir de cet original liturgique.
52Saint Bernardin de Sienne, Sermo de sancto Ioseph, sponso beatae Mariae Virginis (Opera omnia, sermons latins). Texte fondateur de la valorisation théologique de saint Joseph au XVᵉ siècle ; le culte de saint Joseph se diffuse alors sous l'influence conjointe de Bernardin de Sienne et du chancelier Jean Gerson. La Catholic Encyclopedia (« St. Joseph ») compte « St. Bernadine of Siena (d. 1444) » et Jehan Gerson (d. 1429) « among the most zealous promoters of the devotion at that epoch » : newadvent.org.
72 73Basilica di San Bernardino, L'Aquila — site officiel : basilicasanbernardino.it. Sanctuaire élevé à partir du XVᵉ siècle pour accueillir le corps du saint siennois, où repose toujours sa dépouille.
77El Greco, San Bernardino — huile sur toile, 269 × 144 cm, vers 1603, Museo del Prado (Madrid), en dépôt au Museo del Greco (Tolède) : fichier sur Wikimedia Commons, domaine public. Portrait repris en tête de l'Infobox.
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