Saint Vincent Ferrier (1350-1419)

Saint Vincent Ferrier, dominicain valencien surnommé « l'ange du Jugement », parcourut l'Europe vingt ans pour prêcher la pénitence au cœur du Grand Schisme d'Occident. Thaumaturge et artisan de l'unité de l'Église, il mourut à Vannes en 1419 et fut canonisé en 1455.

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Vincent Ferrier (en valencien Vicent Ferrer, 1350-1419) est un frère dominicain valencien, l'un des plus grands prédicateurs itinérants que l'Occident chrétien ait connus. Pendant une vingtaine d'années, il parcourut à pied l'Espagne, la France, l'Italie, la Suisse et jusqu'aux îles Britanniques, suivi de foules immenses, prêchant la pénitence et l'imminence du Jugement dernier.[1][2]

Sa vie épouse la plus grave crise institutionnelle du Moyen Âge tardif : le Grand Schisme d'Occident, qui dressa pendant quarante ans deux puis trois prétendants au siège de Pierre. Confesseur et soutien de l'antipape avignonnais Benoît XIII (Pierre de Luna), Vincent devint pourtant, par son retrait d'obédience de 1416, l'un des artisans inattendus du retour à l'unité de l'Église.[3][4]

À la suite d'une vision du Christ reçue en 1398, alors qu'il se mourait de fièvre à Avignon, il se comprit lui-même comme l'ange de l'Apocalypse « volant au milieu du ciel » pour annoncer aux nations l'heure du jugement (Ap 14, 6-7). Cette conviction structura toute sa prédication, accompagnée d'un cortège de conversions — on lui en attribua des dizaines de milliers, parmi les juifs et les musulmans d'Espagne — et de miracles si nombreux que son procès en retint plusieurs centaines.[5][6]

Mort à Vannes le 5 avril 1419, épuisé par l'apostolat, il y demeure le saint patron de la cité. Canonisé en 1455 par le pape espagnol Calixte III — qui l'avait connu vivant —, il reste, avec sainte Catherine de Sienne et saint Bernardin de Sienne, l'une des grandes figures spirituelles d'une Église en quête de réforme et d'unité.

Un Valencien dans une Église déchirée

Naissance à Valence (1350)

Vincent Ferrier naît le 23 janvier 1350 à Valence, dans le royaume du même nom rattaché à la couronne d'Aragon.[7][8] Il est le quatrième enfant du notaire Guillem Ferrer et de Constança Miquel, une famille honorable de la cité reconquise sur l'islam un siècle plus tôt.[9] La tradition familiale est tournée vers Dieu : son frère aîné Boniface Ferrier deviendra chartreux et général de l'ordre, prieur de la Grande Chartreuse en 1402.[10]

L'enfant se révèle précoce. Selon ses premiers biographes, il achève le cycle de philosophie vers quatorze ans et manifeste très tôt une dévotion intense, marquée par le jeûne, l'aumône aux pauvres et une grande tendresse pour la Passion du Christ.[11][12]

L'entrée chez les Prêcheurs et les années d'étude

En 1367, à dix-sept ans, Vincent entre dans l'Ordre des Prêcheurs, fondé un siècle et demi plus tôt par saint Dominique pour unir l'étude de la vérité et la prédication.[13] Sa formation est exigeante et itinérante, à l'image de l'ordre : maison d'études de Barcelone (1368), enseignement de la philosophie à Lérida (1370), retour au studium d'arabe et d'hébreu de Barcelone (1373), puis études à Toulouse (1377).[14]

Cette double compétence — la dialectique scolastique d'un côté, la connaissance de l'hébreu et de l'arabe de l'autre — préparait le futur missionnaire à dialoguer avec les juifs et les musulmans d'Espagne. Ordonné prêtre en 1379 à Barcelone, docteur en théologie formé à l'université de Lérida, il enseigne la théologie à la cathédrale de Valence de 1385 à 1390.[15][16] Il laisse des traités de logique encore conservés — De suppositionibus dialecticis, De natura universalis — qui témoignent d'un esprit rigoureusement formé avant d'être un prédicateur de foules.[17]

Au service de Pierre de Luna et de la cour d'Avignon

Dès 1379, le jeune dominicain est remarqué par le cardinal Pedro Martínez de Luna, le futur antipape Benoît XIII.[18] Confesseur de la reine Yolande d'Aragon à Salamanque (vers 1391-1395), Vincent devient ensuite, lorsque Pierre de Luna est élu pape par l'obédience d'Avignon en 1394, son confesseur et pénitencier apostolique.[19][20] Il refuse l'épiscopat et le cardinalat qu'on lui propose, fidèle à la pauvreté de son ordre.[21]

C'est de cette proximité que naît son engagement public dans la plus grande crise de l'Église médiévale.

Le Grand Schisme d'Occident, toile de fond d'une vie

Une chrétienté à deux puis trois papes

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On ne comprend rien à Vincent Ferrier sans le Grand Schisme d'Occident (1378-1417). À la mort de Grégoire XI, l'élection contestée d'Urbain VI à Rome, puis celle de Clément VII à Avignon, fracturent la chrétienté en deux obédiences rivales.[22][23] Chaque camp possède son pape, ses cardinaux, ses saints — sainte Catherine de Sienne soutenait Rome, Vincent Ferrier soutenait Avignon — et chaque royaume choisit son allégeance selon ses alliances politiques.

En 1409, le concile de Pise, voulant trancher, ne fait qu'aggraver le mal en élisant un troisième pape : l'Église se retrouve désormais avec trois prétendants simultanés.[24] Seul le concile de Constance (1414-1418) viendra à bout de la crise.

Vincent, défenseur d'Avignon

Vincent prend parti pour Avignon avec une conviction réfléchie. Il rédige un traité, le De moderno Ecclesiae schismate (« Sur le schisme actuel de l'Église »), pour défendre la légitimité des pontifes avignonnais.[25][26] Sa fidélité à Pierre de Luna est totale : la Catholic Encyclopedia le décrit comme « l'un des plus résolus et des plus fidèles partisans de Benoît XIII ».[27]

Cette loyauté rendra d'autant plus retentissant le geste par lequel, vingt ans plus tard, il se résoudra à abandonner son ami pour sauver l'unité de l'Église.

1398 : la vision qui fait de lui un prédicateur itinérant

La maladie et l'apparition du Christ

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En 1398, alors qu'Avignon est assiégée et que Vincent est gravement atteint d'une fièvre qui le mène aux portes de la mort, survient l'événement qui bascule sa vie.[28][29] Il reçoit, raconte-t-il lui-même, une apparition du Christ accompagné de saint Dominique et de saint François d'Assise : il est miraculeusement guéri et envoyé prêcher la pénitence pour préparer les hommes au jugement à venir.[30][31]

Selon le récit que Vincent fit lui-même de cette vision, repris dans le dossier de canonisation, le Christ l'envoyait prêcher la conversion et la correction des hommes avant la venue de l'Antéchrist.[32]

« L'ange de l'Apocalypse »

De cette mission reçue, Vincent tire une lecture de sa propre vocation qui marquera son iconographie pour les siècles. Il se comprend comme l'ange de l'Apocalypse, celui que voit saint Jean « voler au milieu du ciel, portant l'Évangile éternel » pour l'annoncer à toutes les nations :

« Craignez Dieu et rendez-lui gloire, car elle est venue, l'heure de son jugement. » — Apocalypse 14, 7[33]

C'est en ces termes — Timete Deum et date illi honorem, quia venit hora iudicii eius — que la postérité le représentera, l'index dressé vers le ciel, le livre ouvert à ce verset.[34] Benoît XIII lui accorde en novembre 1399 de pleins pouvoirs de légat a latere Christi (« envoyé du côté du Christ »), titre exceptionnel qui le libère pour une prédication universelle.[35]

Vingt ans sur les routes de l'Europe

Un itinéraire de prédication continentale

De 1399 à sa mort, Vincent Ferrier mène une vie de prédicateur ambulant d'une endurance presque incroyable, traversant à pied — puis, l'âge venu, monté sur une ânesse — la majeure partie de l'Europe occidentale.[36][37]

  1. 1399-1400
    Provence et vallée du Rhône

    Premier champ de la mission après le départ d'Avignon : il prêche la pénitence dans le Comtat et la Provence.

  2. 1401
    Dauphiné, Savoie et Alpes

    Il évangélise les vallées alpines, où la tradition lui attribue la conversion de communautés vaudoises.

  3. 1403-1408
    Lombardie, Suisse, Gênes, Flandre, Nord de la France

    À Alexandrie, selon la tradition, il distingue dans la foule le jeune Bernardin de Sienne ; à Gênes (1408), il console les pestiférés.

  4. 1408-1416
    Péninsule Ibérique

    Castille, Aragon, Valence, Murcie, région de Grenade, Andalousie, Asturies : c'est l'âge des grandes conversions de juifs et de musulmans.

  5. 1417-1419
    Bourgogne, France de l'Ouest et Bretagne

    Appelé par Jean V, duc de Bretagne, il prêche à Nantes, Vannes et dans toute la province, où il meurt.

La compagnie des pénitents

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Vincent ne voyage jamais seul. Une véritable armée de pénitents, recrutée dans tous les rangs de la société, le suit de ville en ville : la Catholic Encyclopedia parle d'un cortège atteignant parfois dix mille personnes, sans qu'aucun scandale ait jamais effleuré cette assemblée errante.[38] Beaucoup pratiquaient la flagellation publique en signe de pénitence, coutume que Vincent encadrait pour éviter les excès des mouvements flagellants spontanés du XIVᵉ siècle.[39]

Cette mise en scène pénitentielle — processions, chants, jeûnes, réconciliations publiques d'ennemis — faisait de chaque passage du saint un véritable réveil spirituel des cités.[40]

Le don des langues

Vincent prêchait dans sa langue maternelle, le valencien (dialecte du catalan), et pourtant les chroniques affirment qu'il était compris des Bretons, des Italiens, des Allemands et des Anglais.[41] Ce don des langues — ou du moins une intelligibilité prodigieuse — est rapporté par des témoins sérieux, dont Nicolas de Clamanges, docteur de l'université de Paris.[42] Les contemporains y voyaient un signe de la mission apostolique du prédicateur, écho de la Pentecôte.

Les miracles

Giovanni Bellini, prédelle du polyptyque de saint Vincent Ferrier, Santi Giovanni e Paolo, Venise. Reproduction Web Gallery of Art, Wikimedia Commons, domaine public.

La réputation de thaumaturge de Vincent est inséparable de sa prédication. Guérisons de malades, de paralytiques, de possédés ponctuent ses sermons.[43][44] Le plus célèbre de ses prodiges, abondamment représenté dans l'art, est la résurrection d'un enfant : la légende, étudiée par l'historienne Laura Ackerman Smoller dans The Saint and the Chopped-Up Baby, raconte qu'une mère, prise de folie, avait tué et mutilé son nourrisson, et que Vincent lui rendit la vie.[45] Au-delà du détail légendaire, ce récit dit la fonction du saint dans l'imaginaire médiéval : un homme par qui la vie même semblait revenir.

Une autre tradition rapporte qu'il prophétisa sa propre canonisation : à qui s'étonnait de ses miracles, il aurait répondu qu'un jour l'Église le déclarerait saint — ce qui advint moins de quarante ans après sa mort.[46]

La prédication du Jugement

« Timete Deum » : la crainte de Dieu

Le cœur du message de Vincent Ferrier n'est pas la menace pour elle-même, mais la conversion dans l'urgence. Il prêche un Dieu juste dont le jugement approche, mais miséricordieux pour qui se repent.[47][48] Dans une chrétienté traumatisée par la peste noire, les guerres et le scandale du schisme, ce rappel des fins dernières — la mort, le jugement, le ciel et l'enfer — répondait à une attente profonde.

La conviction de l'imminence de l'Antéchrist, qu'il prêche notamment à Tolède (1411) et à Toulouse (1416), n'était pas un calcul de date mais un appel à veiller.[49] Cette prédication eschatologique le rattache à un courant médiéval ancien, sans jamais verser dans la fixation d'une échéance précise condamnée par l'Église.

Une parole pour les vivants et pour les morts

Vincent liait étroitement la prédication du Jugement à la pratique des sacrements : confession, communion, réconciliation des ennemis, restitution des biens mal acquis. Ses sermons, conservés en latin et publiés dès le XVIᵉ siècle (Anvers, 1570 ; édition complète à Valence, 1591), montrent un théologien rigoureux derrière le prédicateur populaire.[50]

La conversion des juifs et des musulmans

Une prédication massive

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Formé à l'hébreu et à l'arabe, Vincent consacra une part majeure de sa mission ibérique à la conversion des juifs et des musulmans d'Espagne. Son premier biographe, Pietro Ranzano, avance le chiffre — sans doute amplifié par l'hagiographie — de vingt-cinq mille juifs convertis, et de plusieurs milliers de musulmans dans la région de Grenade.[51][52] Les historiens modernes retiennent un ordre de grandeur de 25 000 à 30 000 conversions juives liées, directement ou indirectement, à sa prédication.[53][54]

La disputation de Tortosa (1413-1414)

Le sommet de cette entreprise est la grande disputation de Tortosa (1413-1414), controverse publique entre rabbins et théologiens chrétiens convoquée sous l'égide de Benoît XIII.[55] Dans son sillage, de nombreux notables juifs d'Aragon reçoivent le baptême. La conversion la plus célèbre est celle du rabbin Yehoshua ha-Lorki, devenu Jerónimo de Santa Fe (Jérôme de Sainte-Foi), qui passe au camp chrétien et joue un rôle de premier plan dans la disputation.[56]

Une mémoire controversée

Il serait malhonnête de taire que cette page suscite aujourd'hui de vives discussions historiographiques. On a parfois fait de Vincent l'instigateur des pogroms de 1391 ou un partisan de la conversion forcée.[57] La recherche récente, notamment celle de Philip Daileader, nuance fortement ce portrait : les violences de 1391 précèdent sa grande mission et ne lui sont pas imputables ; surtout, Vincent défendait en principe le caractère libre du baptême, condamnant la contrainte physique, même si la pression sociale et juridique de son temps pesait lourdement sur les communautés juives.[58]

L'Église a canonisé en lui le prédicateur de la foi, non une politique d'État. Distinguer la sainteté de l'homme des limites et des violences de son époque relève de l'honnêteté historique, sans réécrire ni excuser ce qui doit être regardé en face.

L'homme d'État malgré lui : le Compromis de Caspe (1412)

La mort sans héritier de Martin Iᵉʳ d'Aragon (1410) ouvre une grave crise dynastique. Pour départager les prétendants, les royaumes d'Aragon, de Valence et de Catalogne désignent une commission de neuf juges, à raison de trois par royaume, réunie à Caspe.[59][60] Vincent Ferrier en fait partie, et son autorité morale y est décisive.

Le 28 juin 1412, c'est lui qui proclame publiquement le résultat : la couronne d'Aragon revient à Ferdinand d'Antequera, infant de Castille.[61][62] Ce Compromis de Caspe est l'un des rares exemples médiévaux de succession monarchique réglée par une procédure quasi judiciaire — et il porte la marque du prédicateur, soucieux d'éviter la guerre civile.

Sortir du schisme : le retrait d'obédience (1416)

Le geste le plus lourd de conséquences de toute sa vie publique fut sans doute le plus douloureux. Resté longtemps fidèle à Benoît XIII, Vincent finit par constater que l'antipape avignonnais, seul survivant des prétendants à refuser obstinément toute renonciation, était devenu l'obstacle principal à l'unité.[63][64]

Le 6 janvier 1416, prêchant à Perpignan en présence du roi Ferdinand, il annonce officiellement le retrait d'obédience de la couronne d'Aragon à l'égard de Benoît XIII.[65][66] En détachant l'Espagne de la dernière obédience avignonnaise, il prive Pierre de Luna de son principal soutien et ouvre la voie à l'élection unanime de Martin V au concile de Constance (1417), qui met fin au schisme.[67]

« Vincent fut l'un des plus résolus et des plus fidèles partisans de Benoît XIII » — et c'est précisément cette fidélité éprouvée qui donna à son retrait, le moment venu, un poids que nul autre n'aurait eu.[68]

La doctrine spirituelle : le « Traité de la vie spirituelle »

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Derrière le prédicateur de foules se cache un maître de vie intérieure. Son court Traité de la vie spirituelle (De vita spirituali) est resté un classique de la spiritualité dominicaine, au point d'être considéré comme un digne « prélude à l'Imitation de Jésus-Christ ».[69] Il y livre des conseils simples puisés dans les Écritures et les Pères pour conduire les âmes humbles à plaire à Dieu.

L'humilité, fondement de tout

Pour Vincent, c'est l'humilité qui ouvre l'âme à la lumière de Dieu. Loin d'être une vertu décorative, elle est la condition même de la vraie connaissance spirituelle :

« L'humilité, vertu qui, purifiant le cœur de toutes les pensées vaines et inutiles, ouvre les yeux de l'âme. » — Saint Vincent Ferrier, Traité de la vie spirituelle, ch. III[70]

Il met en garde, avec une finesse toute scolastique, contre la tentation de pratiquer l'humilité ou la crainte de Dieu en vue d'obtenir visions et révélations : ce serait retomber dans l'orgueil que l'on prétend fuir.[71]

Silence, pauvreté, dépouillement

La vie intérieure passe par la garde de la langue et le détachement. Le saint demande de n'employer la parole que pour le bien :

« Cet organe ne doit servir qu'à une parole utile, et ne jamais devenir l'instrument de propos vains et oisifs. » — Saint Vincent Ferrier, Traité de la vie spirituelle, ch. II[72]

Sa pauvreté personnelle était radicale : le sol pour lit, le jeûne perpétuel, le lever à deux heures du matin pour l'office, la messe quotidienne suivie de plusieurs heures de prédication, puis le soin des enfants malades l'après-midi.[73] Il enseignait de ne rien demander à personne sinon en cas de nécessité absolue.[74]

L'abandon à la volonté de Dieu

Le ressort ultime de sa spiritualité est la conformité à la volonté de Dieu : tout don spirituel vient de Dieu seul, non de l'effort propre.

« C'est Jésus-Christ qui, dans sa miséricorde, te le donne ; cela ne vient en rien de toi-même. » — Saint Vincent Ferrier, Traité de la vie spirituelle, ch. III[75]

Cette doctrine de la dépendance totale envers la grâce, conjuguée à l'humilité et à la crainte filiale de Dieu, fait du Traité un guide encore lu aujourd'hui dans les noviciats.[76]

Les dernières années et la mort à Vannes (1419)

Au soir de sa vie, épuisé, Vincent répond à l'appel de Jean V, duc de Bretagne, et prêche dans toute la province à partir de 1418.[77] La tradition rapporte qu'il rencontra le roi Henri V d'Angleterre, qu'il exhorta à mettre fin à la guerre de Cent Ans, et que sainte Colette de Corbie lui prophétisa qu'il mourrait en France.[78][79]

C'est à Vannes qu'il s'éteint le 5 avril 1419, à soixante-neuf ans, usé par vingt ans de routes et de sermons.[80][81] La cité bretonne, dont il devient le saint patron, conserve ses reliques en la cathédrale Saint-Pierre.[82]

La canonisation et la postérité

Le procès et les miracles

Reliquaire de saint Vincent Ferrier, cathédrale Saint-Pierre de Vannes. Photo Fab5669, 2012, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

La cause de Vincent fut portée par une ferveur populaire immédiate. Les enquêtes canoniques, menées à Vannes, Toulouse, Naples et Avignon, recueillirent une quantité considérable de témoignages : la tradition consignée dans les Acta Sanctorum retient le chiffre de huit cent soixante-treize miracles rapportés au procès.[83][84][85][86]

Calixte III et la bulle de Pie II

Le pape espagnol Calixte III (Alphonse de Borgia), qui avait connu Vincent de son vivant et avait, dit-on, reçu de lui la prophétie de son accession au trône pontifical, décréta sa canonisation le 3 juin 1455.[87][88] Calixte mourant avant d'en publier la bulle, ce fut son successeur Pie II qui promulgua le document officiel, la bulle Rationi congruit, en octobre 1458.[89] D'après les résumés qu'en donnent les historiens, Pie II y célèbre Vincent comme l'ange de l'Apocalypse, volant à travers le ciel pour annoncer aux habitants de la terre le jour du Jugement.[90]

Patronages et iconographie

Saint Vincent Ferrier est fêté le 5 avril au Martyrologe romain (le 5 mai chez les Dominicains).[91] Patron de Valence et de Vannes, il l'est aussi des couvreurs, plombiers et bâtisseurs — par un jeu sur son nom et sur l'image de l'édification spirituelle.[92] L'art le représente presque toujours en habit dominicain, l'index pointé vers le ciel, tenant le livre ouvert au verset Timete Deum, parfois muni d'ailes d'ange et d'une trompette : l'ange du Jugement, devenu pour des siècles l'icône du prédicateur des fins dernières.[93]

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. John B. O'Connor, "St. Vincent Ferrer", The Catholic Encyclopedia, vol. XV, Robert Appleton Company, New York, 1912 : newadvent.org. Notice biographique de référence : naissance (23 janvier 1350), entrée chez les Dominicains (1367), études (Barcelone, Lérida, Toulouse), service auprès de Pierre de Luna / Benoît XIII, vision de 1398, légation de 1399, prédication itinérante, compagnie de pénitents, don des langues, retrait d'obédience (1416), mort (5 avril 1419), ascèse, écrits.

    1 3 7 11 13 14 16 17 18 19 21 25 27 28 30 35 36 38 41 42 43 50 52 63 65 68 73 80
  2. Wikipédia (FR), "Vincent Ferrier" : fr.wikipedia.org. Article encyclopédique détaillé (famille, formation, schisme, mission, conversions, disputation de Tortosa, Compromis de Caspe, Bretagne, mort à Vannes, canonisation, reliques, patronages, controverses mémorielles) — utilisé pour le recoupement des faits et des dates.

    2 8 9 10 15 20 23 26 37 49 53 55 56 57 59 66 77 78 81 82 83 87 91 92
  3. Philip Daileader, Saint Vincent Ferrer: His World and Life. Religion and Society in Late Medieval Europe, Palgrave Macmillan, New York, 2016. Biographie académique de référence : contextualisation dans le Grand Schisme, encadrement des flagellants, rôle au Compromis de Caspe, retrait d'obédience de 1416, et réévaluation nuancée des accusations d'antijudaïsme.

    4 22 24 39 48 54 58 60 62 64 67 85
  4. Pie II, bulle de canonisation Rationi congruit (octobre 1458), promulguant la canonisation de saint Vincent Ferrier décrétée par Calixte III en 1455. D'après les résumés qu'en donnent les historiens (texte latin intégral non vérifié en séance), la bulle y célèbre Vincent comme l'ange de l'Apocalypse (Ap 14, 6-7) annonçant aux habitants de la terre le jour du Jugement.

    5 89 90
  5. Laura Ackerman Smoller, The Saint and the Chopped-Up Baby: The Cult of Vincent Ferrer in Medieval and Early Modern Europe, Cornell University Press, Ithaca, 2014. Étude historique du culte, des miracles (dont la résurrection de l'enfant mutilé), de la prédication eschatologique et de la construction de la sainteté de Vincent.

    6 29 31 32 34 40 44 45 46 47 84 93
  6. Pietro Ranzano, Vita sancti Vincentii Ferrerii (v. 1455-1456), premier biographe officiel rédigeant pour le procès de canonisation. Source de l'estimation des vingt-cinq mille conversions juives, citée par la Catholic Encyclopedia (O'Connor, 1912) ; chiffre hagiographique à manier avec prudence.

    12 51
  7. Apocalypse 14, 6-7 (Bible de Jérusalem) : « Puis je vis un autre Ange qui volait au zénith, ayant une bonne nouvelle éternelle à annoncer... Craignez Dieu et donnez-lui gloire, car voici venue l'heure de son jugement. » Verset emblématique de l'iconographie de saint Vincent Ferrier.

    33
  8. Wikipedia (EN), "Vincent Ferrer" : en.wikipedia.org. Recoupement des faits sur le Compromis de Caspe (proclamation de Ferdinand le 28 juin 1412), la rencontre avec Henri V, la prophétie de sainte Colette de Corbie et la canonisation.

    61 79
  9. Saint Vincent Ferrier, Traité de la vie spirituelle (Tractatus de vita spirituali), texte anglais A Treatise on the Spiritual Life, trad. Dominican Nuns ; texte en ligne : svfsermons.org. Court traité de spiritualité dominicaine, considéré comme un « prélude à l'Imitation de Jésus-Christ » ; conseils sur l'humilité, le silence, la pauvreté et la conformité à la volonté de Dieu.

    69 74 76
  10. Saint Vincent Ferrier, Traité de la vie spirituelle, ch. III (humilité, pureté de cœur, dépendance envers la grâce) : svfsermons.org. Textes originaux : « humility; a virtue which purifying the heart from all vain and useless thoughts, opens the eyes of the soul » ; « it is Jesus Christ Who, in His mercy, gives it to you; that this in no way comes from yourself ».

    70 71 75
  11. Saint Vincent Ferrier, Traité de la vie spirituelle, ch. II (sur le silence et la garde de la langue) : svfsermons.org. Texte original : « This organ ought only to be employed in useful speech, and never to become the instrument of vain and idle words. »

    72
  12. Stanislaus Hogan OP, Saint Vincent Ferrer : archive.org. Rappelle les 873 miracles retenus au procès de canonisation ; les Acta Sanctorum (Bollandistes) les recensent comme miracles rapportés.

    86
  13. Wikipédia (FR), "Calixte III" et "Vincent Ferrier" : fr.wikipedia.org. Sur la décision de canonisation prise par Calixte III (Alphonse de Borgia) le 3 juin 1455, le pape ayant connu Vincent de son vivant ; la bulle officielle fut promulguée par son successeur Pie II en 1458.

    88