Catherine de Sienne (1347-1380), de son nom Caterina di Jacopo di Benincasa, est une mystique dominicaine italienne, l'une des plus grandes figures spirituelles du Moyen Âge et l'une des deux premières femmes, avec Thérèse d'Avila, à avoir été proclamées docteurs de l'Église.[1][2] Fille d'un teinturier de Sienne, sans instruction scolaire, elle est devenue conseillère des papes, pacificatrice des cités italiennes et auteur d'une œuvre spirituelle de premier ordre.[3][4]
Entrée très jeune dans le Tiers-Ordre de saint Dominique — les Mantellate, ces pénitentes vêtues de blanc et de noir qui vivaient dans le monde —, elle mène d'abord une vie de recluse et d'oraison dans la maison familiale, puis se lance dans une vie publique d'une intensité inouïe : soin des pestiférés, réconciliation des ennemis, correspondance avec les puissants de son temps.[5][6]
Son nom reste attaché à un acte historique : c'est en grande partie sous sa pression spirituelle que le pape Grégoire XI quitta Avignon pour ramener la papauté à Rome en 1377, mettant fin à près de soixante-dix ans d'exil pontifical.[7][8] Témoin du début du Grand Schisme d'Occident (1378), elle s'épuisa à défendre l'unité de l'Église jusqu'à en mourir, à trente-trois ans.
Elle laisse une doctrine spirituelle d'une profondeur reconnue : la cellule intérieure de la connaissance de soi, le Christ-Pont jeté entre la terre et le Ciel, le Sang du Christ comme mesure de l'amour de Dieu. Canonisée en 1461, docteur de l'Église en 1970, déclarée co-patronne de l'Europe en 1999, elle demeure un modèle de sainteté à la fois contemplative et engagée dans l'histoire.
Sienne, 1347 : une enfant du peuple au temps de la peste
La cadette d'une grande famille de teinturiers
Catherine naît le 25 mars 1347 à Sienne, dans le quartier populaire de Fontebranda, en plein cœur du Trecento toscan.[9][10] Son père, Jacopo Benincasa, est un teinturier de laine prospère ; sa mère, Lapa Piagenti, fille d'un poète, met au monde une famille nombreuse. La tradition, fondée sur le témoignage de son confesseur, fait de Catherine la vingt-troisième ou vingt-quatrième de vingt-cinq enfants ; elle avait une sœur jumelle, Giovanna, morte en bas âge.[11][12]
Quelques mois après sa naissance, l'Europe est ravagée par la Grande Peste de 1348, qui emporte peut-être la moitié de la population de Sienne. Catherine grandit ainsi dans un monde marqué par la mort de masse, les guerres entre cités, la crise de l'Église et l'exil des papes à Avignon — un contexte décisif pour comprendre l'urgence qui traversera toute sa vie.[13][14]
La vision de San Domenico (vers 1354)
Vers l'âge de six ans, en revenant de chez sa sœur mariée, Catherine aurait eu sa première vision. Levant les yeux vers l'église dominicaine de San Domenico, elle vit, dit son biographe, le Christ en gloire, vêtu des habits pontificaux, la tiare sur la tête, l'entourant d'un sourire et la bénissant.[15] Saisie, l'enfant resta immobile, les yeux fixés, jusqu'à ce que son frère la tirât par la main ; elle lui aurait dit alors, selon le récit de Raymond de Capoue, que s'il avait vu ce qu'elle voyait, il ne l'aurait jamais arrachée à une si douce vision.[16]
Dès cet instant, raconte Raymond de Capoue, l'enfant changea : elle se mit à prier, à s'imposer de petites pénitences, à fuir les jeux. Vers sept ans, elle fit en secret le vœu de virginité, se donnant tout entière au Christ comme à son unique Époux.[17][18]
Le refus du mariage et la « cellule intérieure »
À l'adolescence, sa famille voulut la marier. Catherine résista : elle coupa sa chevelure, accepta d'être traitée en servante de la maison et subit reproches et humiliations sans se plaindre.[19][20] C'est alors qu'elle reçut la lumière qui structurera toute sa spiritualité : ne pouvant plus se retirer dans une chambre, elle apprit à se construire une cellule intérieure dont elle ne sortirait jamais, le sanctuaire de l'âme où Dieu habite.[21][22]
En substance, la lumière reçue l'invitait à se faire au-dedans d'elle-même une demeure intérieure et à ne plus la quitter — enseignement central repris dans Le Dialogue[23]
Cette image — la cella interiore — est la clef de sa doctrine : on peut être plongé dans l'action la plus dévorante et demeurer pourtant, sans interruption, uni à Dieu au-dedans de soi.[24]
L'entrée chez les Mantellate dominicaines
Une consécration dans le monde, non au cloître
Vers 1363, à seize ou dix-sept ans, après une longue résistance de sa mère, Catherine obtint d'être reçue parmi les Mantellate de Sienne, ces tertiaires dominicaines — veuves pour la plupart — qui portaient le manteau noir sur la robe blanche, vivaient chez elles et se consacraient à la prière et aux œuvres de miséricorde.[25][26] Catherine fut l'une des rares jeunes filles admises dans ce groupe.
Pendant environ trois ans, elle mena une vie de quasi-recluse dans une petite chambre de la maison paternelle, dans le silence, le jeûne et la prière continuelle, ne sortant que pour la messe. Cette retraite fut son noviciat caché, le temps où se forgea l'union mystique qui rendra possible, ensuite, son extraordinaire vie publique.[27][28]
Les épousailles mystiques (vers 1367)
Au terme de cette retraite, vers 1367, Catherine reçut la grâce des épousailles mystiques. Dans une vision, rapporte Raymond de Capoue, le Christ lui passa au doigt un anneau — invisible aux autres, mais que Catherine déclara voir toujours — scellant son union définitive avec lui.[29][30]
Or cette union n'eut pas pour fruit le repli, mais l'envoi. Le Christ lui ordonna de quitter sa cellule pour aller servir le prochain : c'est le paradoxe catherinien fondamental, où la plus haute contemplation débouche sur la plus large charité.[31] Elle se mit alors au service des malades, des pestiférés et des condamnés, soignant les plaies les plus repoussantes, veillant les agonisants, accompagnant jusqu'à l'échafaud le jeune Niccolò di Toldo, qu'elle conduisit à une mort chrétienne.
« Aussitôt je vis, comme on voit la clarté du soleil, Celui qui est Dieu et homme ; il était présent, et il recevait le sang. » — Catherine de Sienne, lettre à Raymond de Capoue sur l'exécution de Niccolò di Toldo[32]
« Connaître que tu n'es pas » : la doctrine spirituelle
La connaissance de soi et la connaissance de Dieu
Toute la spiritualité de Catherine tient dans un mouvement à deux faces : se connaître soi-même pour découvrir son néant de créature, et connaître Dieu pour découvrir son amour infini. Ces deux connaissances sont inséparables : l'humilité véritable naît de leur rencontre.[33][34]
Cette vérité tient dans une formule devenue célèbre, transmise par Raymond de Capoue (Legenda Major) et reprise par Catherine elle-même dans ses Oraisons, qui condense toute son anthropologie spirituelle :
« Je suis celle qui ne suis pas, et vous êtes seul Celui qui êtes. » — Catherine de Sienne, Oraison XVII[35]
Loin d'écraser, cette parole libère : si la créature n'est rien par elle-même, alors tout en elle est don, et l'amour de Dieu devient la seule mesure de sa dignité.[36]
Le Christ-Pont entre la terre et le Ciel
L'image maîtresse du Dialogue est celle du Pont. Par le péché d'Adam, le chemin du Ciel a été rompu ; pour le rétablir, Dieu a fait de son Fils crucifié un pont jeté entre la terre et le Ciel, le seul passage par lequel l'homme puisse rejoindre la vie.[37]
« Je suis la Voie, la Vérité, la Vie. Qui va par moi ne marche pas dans les ténèbres, mais dans la lumière. » — le Christ à Catherine, Le Dialogue[38]
Ce Pont a trois degrés, que Catherine identifie aux pieds, au côté ouvert et à la bouche du Crucifié — figures des trois étapes de l'âme qui monte de la crainte servile à l'amour filial, puis à l'union parfaite.[39] La doctrine du Pont fait de la Croix non un obstacle mais le chemin même du salut.
Le Sang du Christ, mesure de l'amour
Aucune expression ne revient plus souvent sous la plume de Catherine que le Sang — sangue. Le Sang du Christ est, pour elle, la preuve mesurable de l'amour de Dieu : Dieu ne s'est pas contenté de dire qu'il aimait, il l'a prouvé jusqu'à la dernière goutte.[40][41] Elle signe ses lettres « dans le précieux Sang » et exhorte sans cesse à « se noyer dans le Sang de l'Agneau ».
« Le sang de Jésus-Christ embrase l'âme du feu de la vraie charité. » — sommaire imprimé de la lettre au prêtre Jean de Pise, Lettres[42]
Cette spiritualité de la souffrance offerte — l'âme qui s'unit à la Passion pour « réparer pour beaucoup » — fait de Catherine l'une des grandes figures médiévales de la vocation victimale, aux côtés de sainte Angèle de Foligno (voir le dossier Les âmes victimes).[43]
Au service de l'Église : la paix et le retour du pape
La pacificatrice des cités italiennes
À partir de 1374, Catherine sort définitivement de l'ombre. Entourée d'un cercle de disciples — la bella brigata, sa « famille » spirituelle de laïcs, de prêtres et de religieux —, elle parcourt la Toscane pour réconcilier les familles en guerre, ramener les pécheurs, prêcher la conversion.[44][45] Sa réputation de sainteté est telle que des foules viennent se confesser ; trois dominicains reçoivent un mandat spécial pour absoudre ceux qu'elle amène.
C'est dans ce contexte qu'elle est convoquée, en 1374, au chapitre général des Dominicains à Florence, vraisemblablement pour que son orthodoxie et ses phénomènes mystiques soient examinés. Elle en sort confirmée, et reçoit alors comme directeur et confesseur le bienheureux Raymond de Capoue, futur maître général de l'Ordre et son premier biographe.[46][47]
Le retour des papes d'Avignon à Rome (1376-1377)
Depuis 1309, les papes résidaient à Avignon, sous la tutelle de fait de la France. Catherine voyait dans cet exil l'une des causes de la corruption de l'Église et appelait de toutes ses forces au retour du pape à Rome, sur le tombeau de saint Pierre.[48][49]
En 1376, elle se rend en personne à Avignon, comme ambassadrice de Florence, et plaide directement auprès de Grégoire XI. Ses lettres à ce pape sont d'une audace stupéfiante pour une jeune femme du peuple s'adressant au souverain pontife : elle le supplie d'avoir du courage, de ne pas céder à la peur.
« Venez, venez, venez ; n'attendez pas le temps, qui ne vous attend pas. [...] Soyez un homme généreux et sans crainte. » — Catherine de Sienne, lettre à Grégoire XI[50]
« Et moi je vous conjure, de la part de Jésus crucifié, de n'être pas un enfant timide, mais un homme courageux. » — Catherine de Sienne, lettre à Grégoire XI[51]
Le 13 septembre 1376, Grégoire XI quitta Avignon ; il entra dans Rome le 17 janvier 1377, mettant fin à près de soixante-dix ans d'exil pontifical.[52][53] Raymond de Capoue, son confesseur et premier biographe, présente les lettres et la venue de Catherine à Avignon comme décisives dans cette décision ; la Catholic Encyclopedia (1913, art. « Gregory XI ») retient de même que Grégoire XI céda aux prières instantes de Catherine pour ramener le siège pontifical à Rome.[54][55]
Le Grand Schisme d'Occident (1378-1380)
La joie fut brève. Grégoire XI mourut en 1378 ; l'élection de son successeur Urbain VI, contestée par une partie des cardinaux qui élurent un antipape (Clément VII), ouvrit le Grand Schisme d'Occident, déchirure qui allait durer près de quarante ans.[56][57]
Catherine, sans hésiter, reconnut Urbain VI comme pape légitime et se dépensa sans compter pour l'unité : elle lui écrivit, soutint les cardinaux fidèles, exhorta les princes. Appelée à Rome par le pape lui-même à la fin de 1378, elle y consuma ses dernières forces dans la prière et l'offrande de sa vie pour l'Église.
« Je vous recommande cette Épouse, Dieu éternel [...]. Je vous offre de nouveau ma vie pour votre douce Épouse, la sainte Église. » — Catherine de Sienne, prière finale du Dialogue[58]
L'œuvre écrite d'une femme sans école
Le Dialogue de la divine Providence (1377-1378)
Le chef-d'œuvre de Catherine est Le Dialogue de la divine Providence (Il Dialogo della Divina Provvidenza), aussi appelé Livre de la divine doctrine, composé pour l'essentiel en 1377-1378, en grande partie dicté en état d'extase à ses secrétaires.[59][60] L'ouvrage se présente comme un long entretien entre une âme et le Père éternel, qui répond à ses quatre demandes : pour elle-même, pour la réforme de l'Église, pour le monde entier, et pour la divine Providence.
Le livre déploie les grands thèmes catheriniens — le Pont, le Sang, la cellule de la connaissance de soi, la réforme de l'Église, la divine Providence — dans une langue toscane d'une force saisissante. Il s'achève par une action de grâce trinitaire qui est l'un des sommets de la littérature mystique :
« O Trinité éternelle ! ô Déité, qui, par l'union de votre nature divine, avez donné un si grand prix au sang de votre Fils unique ! » — Le Dialogue, ch. CLXVII[61]
« Feu au dessus de tout feu, Feu qui seul brûle et ne se consume pas, Feu qui consume tout péché et tout amour-propre dans l'âme. » — Le Dialogue, ch. CXXXIV[62]
Le caractère prodigieux de cette œuvre tient à ce que son auteur ne savait sans doute ni lire couramment ni écrire : Catherine dictait, et la profondeur théologique du texte, comparée à son absence de formation, fut l'un des arguments majeurs de son doctorat.[63][64]
Les Lettres
Catherine a laissé près de 380 Lettres, adressées à des papes, des rois, des reines, des cardinaux, des condottieres, des prisonniers, des prostituées, des moines et de simples gens.[65] Elles constituent un monument de la prose italienne naissante et un témoignage unique sur l'Église et la politique du XIVᵉ siècle. Toutes portent la même empreinte : l'appel à la conversion, l'exigence de courage, la signature « dans le précieux Sang de Jésus crucifié ».
Les Oraisons
On conserve enfin 26 Oraisons (Le Orazioni), prières recueillies par ses disciples, le plus souvent prononcées à voix haute pendant ses extases, entre 1376 et 1380.[66] Elles montrent une âme entièrement tournée vers la Trinité et l'Église.
Les phénomènes mystiques
Les stigmates invisibles de Pise (1375)
En 1375, à Pise, en prière devant un crucifix dans l'église de Santa Cristina, Catherine reçut les stigmates — les cinq plaies du Christ. Selon Raymond de Capoue, témoin de la scène, elle demanda que ces marques restassent invisibles aux yeux des hommes ; elle en ressentit toute sa vie la douleur, mais les plaies ne devinrent visibles qu'après sa mort.[67][68] L'Ordre dominicain en a toujours défendu l'authenticité.
Catherine raconta elle-même la scène à Raymond de Capoue :
« Je vis le Seigneur crucifié descendant vers moi dans une grande clarté. L'élan de mon âme voulant courir au-devant de son Créateur fit relever mon corps. Alors je vis descendre sur moi, des marques de ses blessures très saintes, cinq rayons de sang dirigés vers mes mains, mes pieds et mon cœur, et je m'écriai aussitôt : “Ah, Seigneur mon Dieu, que les marques n'apparaissent pas en dehors sur mon corps !” Je parlais encore que les rayons, avant de m'atteindre, changèrent leur couleur de sang en blancheur éclatante. C'est sous forme de pure lumière qu'ils me frappèrent aux cinq endroits du corps : aux mains, aux pieds et au cœur. » — Catherine de Sienne, récit de sa stigmatisation à Raymond de Capoue[69]
Le jeûne eucharistique
Dès ses dernières années, Catherine vécut un jeûne presque total, ne se nourrissant pratiquement plus que de l'Eucharistie. Ce phénomène — l'inédie — fut pour ses adversaires un objet de soupçon, et pour Catherine elle-même une croix : elle l'attribuait non à un mérite mais à une incapacité physique de s'alimenter, fruit de son union au Christ.[70][71] Sa faim de la communion était brûlante, au point qu'on l'accusa parfois d'excès de désir eucharistique.
Son disciple et biographe Tommaso Caffarini rapporte, dans sa Legenda Minor (ch. XII), que Catherine désirait communier chaque jour, alors que la coutume de son temps était plutôt d'éviter la communion fréquente : si elle l'avait pu, elle aurait communié quotidiennement, voyant dans le vénérable Sacrement le moyen de s'unir âme et corps à son Époux.[72]
L'échange des cœurs
La tradition rapporte enfin l'épisode de l'échange des cœurs : le Christ aurait pris le cœur de Catherine, puis lui en aurait donné un autre — le sien. Cet épisode, raconté par Raymond de Capoue, exprime de façon imagée la transformation totale de la mystique en son Seigneur, selon la parole de saint Paul : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20).[73]
Mort à Rome et héritage
Les derniers jours (29 avril 1380)
À Rome, dans l'hiver et le printemps 1380, Catherine s'offrit sans réserve pour l'unité de l'Église déchirée par le Schisme. Épuisée par les jeûnes, les pénitences et l'angoisse spirituelle, frappée d'une attaque qui la paralysa peu à peu, elle mourut le 29 avril 1380, à trente-trois ans — l'âge même du Christ.[74][75] Ses derniers mots, selon les témoins, furent une offrande : « Sang, sang ! », puis « Père, je remets mon âme et mon esprit entre tes mains. »[76]
Les reliques : la tête à Sienne, le corps à Rome
Le corps de Catherine repose à Rome, sous le maître-autel de la basilique dominicaine de Santa Maria sopra Minerva. Mais sa tête fut, selon la tradition, rapportée à Sienne par ses disciples et est conservée dans la basilique San Domenico, où elle est vénérée avec son pouce.[77] Cette translation partielle, fréquente au Moyen Âge, témoigne de l'attachement de sa ville natale à sa plus illustre fille.
Canonisation, doctorat et patronages
La canonisation par Pie II (1461)
Catherine fut canonisée le 29 juin 1461 — en la fête des apôtres Pierre et Paul, dans la basilique vaticane — par le pape Pie II (Enea Silvio Piccolomini), lui-même siennois, qui voulut honorer la plus grande sainte de sa cité.[78][79] Sa fête fut fixée au 29 avril.
La querelle des stigmates (1472-1727)
Les stigmates de Catherine n'avaient pas été mentionnés dans les actes de la canonisation, et des artistes, encouragés par les Prêcheurs, la représentaient avec des plaies aux mains et aux pieds — alors qu'elle n'eut jamais de marques visibles. Les Franciscains en appelèrent au Saint-Siège, et l'un des leurs, élu pape en 1471 sous le nom de Sixte IV, interdit à grand renfort de bulles (1472-1478) de peindre Catherine avec les plaies, et même d'évoquer sa stigmatisation : le seul saint qu'il fût permis de représenter avec les stigmates restait François d'Assise.[80]
« La querelle se durcit après la glorification de Catherine en 1461. [...] Les Franciscains en appellent au Saint-Siège ; ils ont de la chance, l'un des leurs, élu pape en 1471 sous le nom de Sixte IV, réagit sans tarder : à grand renfort de bulles (1472-1478), il interdit de peindre Catherine avec les plaies et d'évoquer sa stigmatisation. » — Joachim Bouflet, Les Stigmatisés[81]
La querelle ne s'éteignit qu'avec l'insertion dans le bréviaire romain du récit de la stigmatisation de Catherine (1630), puis la concession à l'ordre des Prêcheurs de la fête des stigmates de la sainte, par un pape dominicain (1727).[82]
Patronne de l'Italie (1939) et docteur de l'Église (1970)
En 1939, le pape Pie XII proclama Catherine patronne principale de l'Italie, conjointement avec saint François d'Assise.[83] Mais la reconnaissance la plus éclatante vint le 4 octobre 1970 : le pape Paul VI la déclara docteur de l'Église.[84]
Avec Thérèse d'Avila, proclamée docteur une semaine plus tôt, Catherine devenait l'une des deux premières femmes élevées à cette dignité dans toute l'histoire de l'Église — distinction réservée aux saints dont la doctrine fait autorité. Pour une femme du XIVᵉ siècle, sans instruction, l'événement avait une portée considérable.[85][86]
« Son enseignement contient une telle richesse qu'en 1970, le Serviteur de Dieu Paul VI la déclara Docteur de l'Église. » — Benoît XVI, catéchèse du 24 novembre 2010[87]
Co-patronne de l'Europe (1999)
Enfin, le 1er octobre 1999, par le motu proprio Spes Aedificandi, le pape Jean-Paul II déclara Catherine de Sienne co-patronne de l'Europe, aux côtés de sainte Brigitte de Suède et de sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix (Edith Stein), et avec les trois patrons traditionnels — Benoît, Cyrille et Méthode.[88] Le pape voulait ainsi placer la construction de l'Europe sous le patronage de femmes saintes, dont Catherine fut le modèle de courage et d'unité.
Six siècles après sa mort, la fille du teinturier de Fontebranda demeure ainsi l'une des voix les plus écoutées de la tradition catholique : une contemplative jetée dans l'histoire, qui osa rappeler aux papes leur devoir et aux pécheurs l'amour de Dieu, et dont toute la doctrine tient peut-être en une seule formule : tout le chemin du Ciel est Ciel, puisque le Christ a dit : « Je suis la Voie » (Jn 14, 6).[89]
Pour aller plus loin
- Saint Dominique de Guzmán (v. 1170-1221) — fondateur de l'Ordre des Prêcheurs dont Catherine fut la fille spirituelle.
- Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) — le grand docteur dominicain dont la doctrine éclaire la théologie de Catherine.
- Sainte Angèle de Foligno (1248-1309) — mystique franciscaine, autre grande figure médiévale de l'union au Christ souffrant.
- Les âmes victimes — le dossier Ignispedia sur la souffrance offerte, où Catherine tient une place centrale.
- Sainte Thérèse d'Avila — la carmélite proclamée docteur de l'Église une semaine avant Catherine, en 1970.
Notes et références
Benoît XVI, catéchèse de l'audience générale du 24 novembre 2010, consacrée à sainte Catherine de Sienne (texte intégral sur vatican.va). Le pape y retrace sa vie et son rôle auprès de Grégoire XI, et souligne la richesse de son enseignement (Dialogue, Lettres, Prières), qui valut à Catherine le doctorat de l'Église en 1970.
1 3 5 10 18 21 24 28 31 34 36 41 45 60 63 75 86 87Paul VI, lettre apostolique proclamant sainte Catherine de Sienne docteur de l'Église le 4 octobre 1970 — une semaine après sainte Thérèse d'Avila (27 septembre 1970). Catherine et Thérèse sont les deux premières femmes docteurs de l'Église.
2 64 84 85Catherine de Sienne, notice biographique de référence, croisée avec l'Encyclopédie mariale (codexdei.mariedenazareth.com) et les notices hagiographiques classiques (nominis.cef.fr). Données vérifiées : naissance le 25 mars 1347 à Sienne, mort le 29 avril 1380 à Rome.
4 6 7 9 12 13 20 25 30 44 47 48 53 56 59 65 66 68 71 74 77 78 83Contexte historique de la papauté d'Avignon et du retour à Rome : Grégoire XI quitte Avignon le 13 septembre 1376 et entre à Rome le 17 janvier 1377 ; mort de Grégoire XI et début du Grand Schisme d'Occident en 1378. Données historiques de référence croisées.
8 14 49 52 57Bienheureux Raymond de Capoue, Legenda Major (Vita Sanctae Catharinae Senensis), vers 1385-1395 — biographie composée par son confesseur et directeur spirituel, source primaire de la vie de Catherine. Raymond de Capoue (v. 1330-1399), maître général de l'Ordre des Prêcheurs, fut témoin direct de nombreux épisodes.
11 15 16 17 19 26 27 29 46 54 67 70 73Paraphrase : le mot d'ordre intérieur reçu dans sa jeunesse, transmis par Raymond de Capoue (Legenda Major). Aucun verbatim n'est cité ici. La doctrine est développée dans Le Dialogue sous le nom de « cellule de la connaissance de soi-même » (par ex. ch. LXIII). Texte vérifié : Dialogue de sainte Catherine de Sienne et Oraisons, trad. E. Cartier (fichier PDF de la bibliothèque, p. 69 en pagination du fichier pour le ch. LXIII).
22 23Catherine de Sienne, lettre CXLIII (éd. Gigli n° 97) au frère Raymond de Capoue (« Conversion et supplice de Nicolas Tuldo, de Pérouse »), § 6 : « Aussitôt je vis, comme on voit la clarté du soleil, Celui qui est Dieu et homme ; il était présent, et il recevait le sang. » Trad. E. Cartier (fichier PDF Les Lettres de la bibliothèque, p. 305 en pagination du fichier ; Cartier frenchifie le nom en « Nicolas Tuldo »).
32Sainte Catherine de Sienne, Le Dialogue, ch. I : « Une âme qui désire ardemment l'honneur de Dieu et le salut du prochain s'applique d'abord [...] à connaître la bonté de Dieu à son égard. Cette connaissance fait naître l'amour... ». Traduction française intégrale, bibliothèque locale.
33Formule transmise par Raymond de Capoue (Legenda Major) : la parole du Père à Catherine sur son néant de créature. On la retrouve en première personne dans les Oraisons : « Je suis celle qui ne suis pas, et vous êtes seul Celui qui êtes » (Oraison XVII, § 13). Texte vérifié : Dialogue de sainte Catherine de Sienne et Oraisons, trad. E. Cartier (fichier PDF de la bibliothèque, p. 251 en pagination du fichier).
35Sainte Catherine de Sienne, Le Dialogue, ch. XXVI-XXIX (doctrine du Christ-Pont et de ses trois degrés) ; citation de Jn 14, 6 : « Je suis la Voie, la Vérité, la Vie ». Traduction française intégrale, bibliothèque locale.
37 38 39 89Sommaire imprimé de la lettre XCIV (éd. Gigli n° 48) au prêtre Jean de Pise : « Le sang de Jésus-Christ embrase l'âme du feu de la vraie charité. » Trad. E. Cartier (fichier PDF Les Lettres de la bibliothèque, p. 6 en pagination du fichier).
40 42Sainte Catherine de Sienne, Le Dialogue, Traité de la Discrétion (ch. IV-VII), sur la satisfaction et la réparation offertes pour les autres par le désir et la souffrance unis à la charité.
43Catherine de Sienne, lettre V à Grégoire XI, § 2-3 : « venez, venez, venez ; n'attendez pas le temps, qui ne vous attend pas » et « Soyez un homme généreux et sans crainte ». Trad. E. Cartier (fichier PDF Les Lettres de la bibliothèque, p. 21 en pagination du fichier).
50Catherine de Sienne, lettre X à Grégoire XI, § 6 : « Et moi je vous conjure, de la part de Jésus crucifié, de n'être pas un enfant timide, mais un homme courageux ». Trad. E. Cartier (fichier PDF Les Lettres de la bibliothèque, p. 28 en pagination du fichier).
51Catholic Encyclopedia (1913), art. « Gregory XI » (en ligne : newadvent.org/cathen/06799a.htm) : « yielding to the urgent prayers of St. Catherine, decided to remove the papal see to Rome » — Grégoire XI céda aux prières instantes de sainte Catherine et décida de ramener le siège pontifical à Rome, malgré les protestations du roi de France et de la majorité des cardinaux.
55Oraison XXVI (prière après le « terrible accident »), § 2-3 : « je vous offre de nouveau ma vie pour votre douce Épouse » ; « Je vous recommande cette Épouse, Dieu éternel ». Dialogue de sainte Catherine de Sienne et Oraisons, trad. E. Cartier (fichier PDF de la bibliothèque, p. 260 en pagination du fichier).
58Le Dialogue, ch. CLXVII : « O Trinité éternelle ! ô Déité, qui, par l'union de votre nature divine, avez donné un si grand prix au sang de votre Fils unique ! » ; et ch. CXXXIV, § 1 : « Feu au dessus de tout feu, Feu qui seul brûle et ne se consume pas, Feu qui consume tout péché et tout amour-propre dans l'âme ». Trad. E. Cartier (fichier PDF de la bibliothèque, pp. 219 et 164 en pagination du fichier).
61 62Joachim Bouflet, Les Stigmatisés, Cerf, 1996, p. 34 et 37 — la querelle des stigmates : bulles de Sixte IV (1472-1478) interdisant de représenter Catherine avec les plaies, insertion du récit au bréviaire romain (1630) et fête des stigmates concédée aux Prêcheurs par un pape dominicain (1727) ; et p. 36 pour le récit par Catherine de sa stigmatisation à Raymond de Capoue.
69 80 81 82Fait rapporté par le disciple et biographe de Catherine, Tommaso Caffarini, Legenda Minor, ch. XII, tel que relayé dans Véra Grita, Porte-moi avec toi ! (présenté par F.-M. Léthel et R. Carelli, trad. M. Wirth ; éd. ital. Portami con te!, Elledici, Turin, 2017), p. 50, relayant Raymond de Capoue (Caffarini), Legenda Minor, ch. XII.
72Récit du témoin oculaire Ser Barduccio di Piero Canigiani, secrétaire de Catherine : lettre à Sœur Catherine Petriboni (monastère de San Piero a Monticelli, Florence) contenant le Transit de la séraphique Vierge sainte Catherine de Sienne — Catherine y « appela à maintes reprises : "Sang, Sang !" », puis, « à l'exemple du Sauveur, dit : "Père, entre tes mains je remets mon âme et mon esprit" » (trad. angl. Algar Thorold, The Dialogue of the Seraphic Virgin Catherine of Siena, Londres, Kegan Paul, Trench, Trübner & Co., 1907, pp. 343-344).
76Canonisation de Catherine de Sienne le 29 juin 1461 par Pie II (Enea Silvio Piccolomini), pape siennois, dans la basilique Saint-Pierre. Biographie de Pie II et grandes dates du pontificat.
79Jean-Paul II, Spes Aedificandi, lettre apostolique en forme de motu proprio du 1er octobre 1999, proclamant sainte Brigitte de Suède, sainte Catherine de Sienne et sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix (Edith Stein) co-patronnes de l'Europe (texte intégral sur vatican.va).
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