Saint Roch est, avec saint Sébastien, le plus grand des saints invoqués au Moyen Âge contre la peste. La tradition le présente comme un jeune noble de Montpellier qui, devenu orphelin, distribua tous ses biens aux pauvres et partit sur les routes en simple pèlerin. En Italie, traversant des villes ravagées par l'épidémie, il aurait guéri les pestiférés par le signe de la croix, avant d'être lui-même frappé par le fléau. Retiré pour mourir dans une cabane des bois, il fut sauvé par un chien qui, chaque jour, lui apportait du pain — l'image qui le rendra célèbre dans toute la chrétienté.[1][2]
Sa fin fut celle d'un saint caché : revenu dans sa patrie sans se faire connaître, pris pour un espion, il mourut en prison après cinq ans de captivité, reconnu seulement après sa mort à la croix de naissance qu'il portait sur la poitrine. Le culte de Roch explosa au XVe siècle, lorsque les Pères du concile de Constance, en 1414, ordonnèrent prières et processions en son honneur pour faire cesser une épidémie.[3][4]
« Eris in peste patronus. » « Tu seras le patron contre la peste. » — Parole attribuée à l'ange (ou au Christ) au chevet de saint Roch, selon la tradition issue de la Vita de Francesco Diedo (1479)[5]
Cet article retrace la vie traditionnelle de Roch — Montpellier, le renoncement, le service des pestiférés, le chien, la prison, la mort cachée —, puis sa spiritualité (le pèlerinage comme dépouillement, la charité héroïque, la croix acceptée), son culte, ses reliques et son iconographie. Il aborde enfin, sans esquive, le dossier historique : les dates débattues, la première Vita de Diedo, et la thèse du « doublet » avancée par Pierre Bolle — en montrant pourquoi la critique érudite, si utile soit-elle, ne suffit pas à effacer un saint que l'Église vénère depuis six siècles. Il ne refait pas l'histoire de la Scuola Grande di San Rocco de Venise, ni la vie de saint Sébastien, l'autre grand patron antipesteux.
La vie de saint Roch selon la tradition
La principale source de la vie de Roch est la Vita Sancti Rochi publiée à Venise en 1479 par le patricien Francesco Diedo, gouverneur de Brescia. C'est un récit hagiographique tardif, écrit plus d'un siècle après les faits supposés ; l'historien moderne le lit avec prudence (voir plus bas la section critique).[6] Mais c'est ce récit, relayé par d'innombrables prédications, confréries et images, qui a fixé pour toute l'Europe la figure du saint pèlerin.
Montpellier : la croix sur la poitrine
Roch naît à Montpellier, alors grande cité commerçante et universitaire du Languedoc, dans une famille aisée et chrétienne. La tradition fait de son père un notable de la ville — la Catholic Encyclopedia parle d'un « gouverneur de Montpellier ».[7] Selon le récit pieux, l'enfant porte dès sa naissance, imprimée sur la poitrine, une croix rouge — une tache de vin en forme de croix, signe que le Ciel le destine à une mission singulière.[8][9]
Cette marque, simple détail merveilleux pour le lecteur pressé, joue en réalité un rôle décisif dans toute l'histoire : c'est elle qui permettra, après la mort du saint, de reconnaître l'inconnu mort en prison. La narration hagiographique est ainsi construite autour d'un signe caché, donné à la naissance et révélé à la mort.
Le renoncement : tout donner aux pauvres
Vers l'âge de vingt ans, Roch perd ses deux parents. Héritier d'une fortune considérable, il prend alors une décision qui rappelle celle de saint François d'Assise un siècle plus tôt : il distribue ses biens aux pauvres, confie le gouvernement qui lui revenait à son oncle, et part en pèlerinage vers Rome, vêtu en mendiant.[10] La tradition le rattache au Tiers-Ordre de saint François, mais cette appartenance, bien que vraisemblable dans le climat spirituel de l'époque, n'est pas prouvée — la Catholic Encyclopedia le reconnaît honnêtement : « on tient communément qu'il appartenait au Tiers-Ordre de saint François ; mais cela ne peut être prouvé ».[11][12]
Le geste fondateur est donc un dépouillement volontaire. Roch ne part pas en touriste pieux : il quitte tout, son rang, son argent, sa cité, pour se faire pauvre parmi les pauvres sur les chemins de la chrétienté.
Le serviteur des pestiférés en Italie
En descendant vers Rome par la Via Francigena, Roch traverse une Italie périodiquement frappée par la peste. À Acquapendente, il s'arrête pour soigner les malades dans un hôpital ; il y aurait obtenu des guérisons par la prière et le signe de la croix.[13][14] La tradition lui fait ensuite parcourir Cesena, Rome — où il aurait séjourné plusieurs années —, puis Rimini, Novare, Mantoue, Modène, Parme et Plaisance (Piacenza) : partout, dit le récit, « le terrible fléau disparaissait devant son pouvoir miraculeux ».[15]
« Partout le fléau redoutable s'évanouissait devant son pouvoir miraculeux. » — Catholic Encyclopedia, résumant l'action de Roch auprès des pestiférés d'Italie[16]
Il faut le souligner : Roch n'est pas un médecin au sens moderne, mais il agit là où la médecine du temps recule, épouvantée. Le pestiféré est alors un être que l'on fuit ; Roch, lui, entre dans les léproseries et les lazarets, touche les malades, les console et les bénit. Sa sainteté commence dans ce renversement : aller vers ce que tous abandonnent.
Frappé par la peste : le chien et la conversion de Gothard
À Plaisance, le serviteur des pestiférés est à son tour atteint par la peste. Pour ne contaminer personne et mourir sans déranger, il se traîne hors de la ville et se réfugie dans une cabane au fond des bois, près du bourg de Sarmato. C'est là que se place l'épisode le plus célèbre de sa légende.[17][18]
Un chien de chasse appartenant à un seigneur des environs prend l'habitude de dérober un pain à la table de son maître pour le porter chaque jour à l'affamé, et de lui lécher les plaies. Intrigué de voir son chien disparaître avec du pain, le maître — que la tradition nomme Gothard Pallastrelli — le suit, découvre le malade, et se convertit au contact de sa patience. Selon le récit, Gothard deviendra lui-même un disciple et un imitateur du saint.[19][20]
Cet épisode, attendrissant, n'est pas qu'anecdotique. Il dit une théologie de la Providence : l'homme qui s'est dépouillé de tout et que les hommes ont abandonné est nourri par Dieu à travers la plus humble des créatures. C'est pourquoi l'iconographie ne séparera jamais Roch de son chien, et c'est pourquoi il est aujourd'hui encore invoqué comme patron des chiens et des animaux.
La mort cachée d'un saint
Guéri — par l'intervention d'un ange, dit la tradition —, Roch reprend la route. Mais la fin de sa vie est celle d'un saint inconnu, broyé par le malentendu et la calomnie.
L'arrestation : pris pour un espion
De retour vers sa patrie, Roch est arrêté comme espion. L'époque est aux guerres entre cités ; un homme méconnaissable, amaigri par la maladie, errant sans papiers ni nom, est aussitôt suspect. La tradition la plus répandue situe la scène à Montpellier, où, défiguré par la maladie, il ne serait même pas reconnu des siens — certaines versions disent qu'il fut jeté en prison sur ordre de son propre oncle, devenu gouverneur.[21] Une autre tradition, liée à la provenance de ses reliques, place l'arrestation et la mort à Voghera, en Lombardie.[22]
Cinq ans de prison
Roch ne se défend pas. Il ne révèle ni son nom ni son rang, choisissant de se taire et d'offrir cette épreuve. Il demeure cinq ans en prison, dans le dénuement, priant et patientant, jusqu'à y mourir — vers 1327 selon la chronologie traditionnelle.[23] Sa mort en captivité, anonyme et silencieuse, donne à sa figure une couleur tout évangélique : le serviteur qui a guéri des villes entières meurt seul, oublié, comme un malfaiteur.
La reconnaissance : la croix et la tablette
Ce n'est qu'après sa mort que la vérité éclate. Lorsqu'on prépare le corps de cet inconnu, on découvre sur sa poitrine la croix rouge de sa naissance, et — selon la tradition — un document ou une tablette révélant son identité.[24] La légende développée raconte qu'un ange apporta du Ciel une tablette portant en lettres d'or la promesse que tous ceux qui invoqueraient Roch seraient préservés de la peste : « Eris in peste patronus ».[25]
« Salut, angélique saint Roch, qui par l'entremise d'un céleste messager avez obtenu de Dieu le privilège de préserver de la peste tous ceux qui vous invoquent. » — Antienne traditionnelle à saint Roch, recueils liturgiques[26]
Reconnu trop tard, Roch est aussitôt entouré d'une vénération populaire fervente. Sa ville, sa région, puis l'Italie entière se mettent à l'invoquer contre l'épidémie qui ne cesse de revenir.
La spiritualité de saint Roch
Derrière le merveilleux du récit, la figure de Roch porte une leçon spirituelle cohérente, qui explique l'ampleur de son culte. Trois traits la résument.
Le pèlerinage comme dépouillement
Roch est d'abord un pèlerin. Le pèlerinage médiéval n'est pas un voyage d'agrément : c'est un exode volontaire, l'abandon du confort, de la sécurité et de l'identité sociale pour se remettre entre les mains de Dieu sur les routes. En se faisant pèlerin mendiant, Roch met en acte la parole du Christ au jeune homme riche.
« Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres […] puis viens, suis-moi. » — Évangile selon saint Matthieu 19, 21[27]
Sa sainteté commence par un renoncement aux biens que la tradition souligne d'emblée. En cela, il appartient à la grande famille spirituelle ouverte par saint François d'Assise : la pauvreté choisie comme chemin de liberté et de charité.
La charité héroïque envers les pestiférés
Le cœur de la sainteté de Roch est la charité — et une charité de la pire espèce de risque. Soigner les pestiférés, au XIVe siècle, c'est s'exposer à une mort presque certaine, dans un mal que l'on ne comprend pas et que l'on attribue souvent à la colère de Dieu. Roch fait précisément ce que la peur interdit : il reste, il touche, il veille. Sa vie illustre la parole du Christ sur le service des plus petits.
« J'étais malade et vous m'avez visité. […] Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. » — Évangile selon saint Matthieu 25, 36.40[28]
C'est cette charité au péril de la vie que la dévotion populaire retiendra : non pas un thaumaturge lointain, mais un homme qui s'est fait pestiféré avec les pestiférés, jusqu'à contracter lui-même le mal.
La croix cachée et la mort méconnue
Le troisième trait est le plus profond : Roch est le saint de la vie cachée et de l'humiliation acceptée. Il guérit sans se faire connaître, souffre sans se plaindre, meurt en prison sans révéler qui il est. Sa croix rouge de naissance, secrète sous ses vêtements, est l'emblème de cette sainteté cachée que Dieu seul connaît — à l'image du cilice secret d'autres saints médiévaux, révélé seulement à la mort. Roch ne réclame aucune justice : il laisse à Dieu le soin de manifester la vérité quand Il le voudra.
« Bienheureux saint Roch, intercède en notre faveur auprès de la Miséricorde divine, afin que nous soyons préservés de la peste, des épidémies et de la mort subite et imprévue. » — Prière à saint Roch, usage paroissial contemporain[29]
Le culte : de Constance au monde entier
Le concile de Constance (1414)
Le grand essor du culte de Roch est lié à un événement précis. En 1414, alors que le concile de Constance est réuni pour mettre fin au Grand Schisme d'Occident, la peste se déclare dans la ville. Les Pères du concile ordonnent des prières publiques et des processions en l'honneur de saint Roch ; selon la tradition, l'épidémie cesse aussitôt.[30][31] L'événement, survenu devant l'assemblée la plus solennelle de la chrétienté, donne au saint languedocien une renommée européenne. Partout naissent des confréries de Saint-Roch, des chapelles, des hôpitaux et des processions, en particulier dans les villes marchandes d'Italie, de France et d'Allemagne.
Un saint jamais « canonisé » au sens formel
Il faut le dire clairement, car c'est un point souvent ignoré : saint Roch n'a jamais fait l'objet d'un procès formel de canonisation.[32] Son culte est un cas typique de culte immémorial (cultus ab immemorabili) : une vénération populaire si ancienne et si universelle que l'Église l'a reconnue et encadrée sans le passage par une procédure juridique. Concrètement :
- la tradition évoque une ouverture de cause sous le pape Grégoire XI (1377), mais aucun document ne l'atteste ;[33]
- le pape Grégoire XIV (1590-1591) inscrit Roch au Martyrologe romain, fixant sa fête au 16 août ;[34]
- le pape Urbain VIII approuve l'office liturgique à réciter en sa fête, confirmant le culte universel.[35][36]
Loin d'affaiblir sa figure, ce statut illustre une réalité de l'Église ancienne : bien des saints majeurs n'ont pas été « fabriqués » par un tribunal, mais reconnus par le sensus fidelium, le sens de la foi du peuple chrétien, que le Magistère a ensuite authentifié.
Patronages et reliques
Le patronage de Roch s'est étendu bien au-delà de la peste, suivant la logique de sa vie. On l'invoque comme protecteur des pestiférés et de toutes les épidémies et contagions, des maladies de peau, mais aussi des prisonniers et des faux accusés (en mémoire de sa captivité), des chirurgiens et des soignants, des pèlerins, et — souvenir du fidèle compagnon des bois — des chiens et des animaux.[37]
Quant à ses reliques, la tradition la mieux documentée est celle de Venise : en 1485, le corps du saint y est transféré depuis Voghera et confié à la confrérie de Saint-Roch, qui élève en son honneur l'église San Rocco et la célèbre Scuola Grande di San Rocco — plus tard ornée par Le Tintoret.[38][39] D'autres lieux, comme Arles, Montpellier et Voghera, conservent ou revendiquent également des reliques du saint.[40]
| Domaine de patronage | Origine dans la vie de Roch |
|---|---|
| Pestiférés, épidémies, contagions | Soins aux pestiférés ; tablette « Eris in peste patronus » |
| Maladies de peau | Les plaies de la peste portées dans sa chair |
| Prisonniers, faux accusés | Cinq ans de prison comme prétendu espion |
| Chirurgiens, soignants | Service héroïque des malades |
| Pèlerins | Sa vie de pèlerin mendiant vers Rome |
| Chiens et animaux | Le chien qui lui apporta le pain |
Ce schéma résume la logique spirituelle du patronage : l'Église ne lui attribue pas des protections arbitraires, mais reconnaît dans sa vie même les lieux où sa prière rejoint les fidèles — l'épidémie, la maladie visible, l'injustice subie, la route du pèlerin et la fidélité humble du chien.
L'iconographie : le pèlerin au bubon et au chien
Saint Roch est l'un des saints les plus immédiatement reconnaissables de l'art chrétien, grâce à un ensemble d'attributs fixés dès le XVe siècle. On le représente en pèlerin : chapeau à large bord, manteau, bourdon (bâton de marche), besace, souvent la coquille Saint-Jacques. Geste caractéristique entre tous, il relève le pan de sa tunique pour montrer le bubon de la peste sur sa cuisse — manière de dire qu'il a partagé le mal qu'il guérit. À ses pieds, le chien tient un pain dans la gueule ; parfois un ange le réconforte ou panse sa plaie ; et sur sa poitrine peut apparaître la croix de sa naissance.[41]
Cette image a inspiré quelques chefs-d'œuvre, notamment à Venise, foyer de son culte :
| Œuvre | Auteur | Date | Lieu |
|---|---|---|---|
| Saint Roch (panneau) | Carlo Crivelli | v. 1480 | Wallace Collection, Londres |
| Saint Roch guérissant les pestiférés | Le Tintoret | 1549 | Église San Rocco, Venise |
| Saint Roch en prison visité par un ange | Le Tintoret | 1567 | Scuola Grande di San Rocco, Venise |
| Le Christ instituant saint Roch patron des pestiférés | P. P. Rubens | v. 1623-1626 | Église Saint-Martin, Alost (Belgique) |
| Saint Roch | Francesco Francia | — | Metropolitan Museum of Art, New York |
La toile de Rubens à Alost résume à elle seule la théologie du saint : le Christ, du haut du ciel, désigne l'inscription dorée « Eris in peste patronus », faisant de Roch l'intercesseur officiel des victimes de l'épidémie.[42]
Saint Roch a-t-il existé ? Le dossier historique
La boussole de cette encyclopédie demande de ne pas disqualifier par réflexe une vie de saint sous prétexte qu'elle est ancienne, merveilleuse ou mal documentée. Mais elle demande aussi l'honnêteté : le dossier historique de Roch est l'un des plus discutés de toute l'hagiographie médiévale, et il faut le présenter tel quel.
Le problème des dates
La difficulté majeure tient à la chronologie. La tradition reçue fait naître Roch vers 1295 et mourir vers 1327.[43] Or, à cette époque, aucun pape ne réside à Rome : la papauté est installée à Avignon depuis 1309, ce qui rend invraisemblable le séjour romain raconté par la Vita. De plus, les grandes pestes italiennes que combat Roch correspondent mieux à la seconde moitié du XIVe siècle (après la Peste noire de 1347-1348) qu'au début du siècle.[44]
Pour résoudre ces contradictions, des érudits — notamment le bollandiste Augustin Fliche (1950) — ont proposé une chronologie tardive : naissance vers 1348-1350, mort vers 1376-1379.[45] Cette datation, suivie aujourd'hui par plusieurs notices (dont Wikipédia et la base Nominis), rend la peste et un éventuel passage romain plus plausibles, mais elle entre en tension avec la tradition montpelliéraine la plus ancienne. Les deux fourchettes coexistent encore dans les ouvrages de référence.
La Vita de Diedo (1479) et les Acta Breviora
Le récit que nous suivons remonte à la Vita Sancti Rochi de Francesco Diedo (1479), à laquelle s'ajoute un texte abrégé, les Acta Breviora.[46] Les historiens critiques jugent la Vita de Diedo comme un « roman hagiographique » plus soucieux d'édifier que de documenter — l'historien André Vauchez parle d'un récit qui « n'a aucune prétention à être une biographie historique ».[47] Longtemps on a cru les Acta Breviora plus anciens et plus fiables ; les travaux philologiques de Pierre Bolle ont montré l'inverse : ils ne sont qu'un abrégé postérieur du texte de Diedo.[48]
La thèse du « doublet » et ses limites
L'hypothèse la plus radicale est celle de Pierre Bolle : selon lui, Roch de Montpellier serait un « doublet » hagiographique de saint Racho (ou Roco) d'Autun, évêque mérovingien du VIIe siècle, originellement invoqué contre les tempêtes — l'occitan tempèsta / pèsta ayant pu favoriser le glissement de la tempête à la peste. Bolle s'appuie sur des calendriers languedociens fixant ce Racho au 16 août, jour même de la fête de Roch.[49]
La thèse est ingénieuse, mais elle ne fait pas l'unanimité. Le bollandiste Robert Godding lui oppose la priorité de la documentation italienne (Voghera dès 1391) sur les sources languedociennes plus tardives, et suggère plutôt l'existence de deux figures distinctes dont les traditions auraient fusionné, sans nier un substrat historique.[50] La conclusion prudente de la recherche est nette : on peut tenir pour fictif le personnage romanesque de Diedo, mais cela ne démontre pas l'inexistence d'un Roch historique qui aurait inspiré le culte.[51]
Ce que la critique ne démontre pas
Reste un fait que l'analyse philologique ne peut pas dissoudre : dès la fin du XIVe siècle, un culte vivant se développe autour de la mémoire d'un pèlerin guérisseur des pestiférés ; ce culte est si profond et si universel que l'Église l'a reconnu et encadré, au point d'inscrire Roch au Martyrologe romain. L'incertitude des dates et la pauvreté des archives sont réelles, mais elles concernent la biographie, non la sainteté reconnue. L'Église, en confirmant le culte de Roch, n'a jamais prétendu garantir chaque détail de la Vita de Diedo ; elle a authentifié une figure d'intercession que des générations de fidèles ont éprouvée comme efficace. La critique historique invite à lire la légende avec discernement ; elle ne donne aucun motif de cesser d'invoquer le saint.
Saint Roch aujourd'hui
Six siècles après sa mort supposée, saint Roch reste l'un des saints les plus populaires d'Europe méridionale. Des centaines de villages d'Italie, de France, d'Espagne et d'Amérique latine portent son nom ou célèbrent sa fête du 16 août par des processions, souvent accompagnées… de chiens. Les grandes épidémies récentes ont ravivé sa dévotion, fidèles à l'intuition fondatrice : Roch est le saint de ceux qui soignent au péril de leur vie et de ceux que la contagion isole.
Sa figure rejoint ainsi celle de saint Sébastien dans le grand patronage antipesteux de la chrétienté, mais avec un accent propre : là où Sébastien évoque le martyre transpercé de flèches, Roch incarne le soignant pèlerin, l'homme qui s'est fait pauvre, qui a touché les malades et qui est mort méconnu. Dans un monde de nouveau confronté à la fragilité sanitaire, sa leçon demeure : rester auprès de ceux que l'on fuit, et confier à Dieu la vérité d'une vie cachée.
Pour aller plus loin
- Saint Sébastien — l'autre grand patron invoqué contre la peste au Moyen Âge.
- Saint François d'Assise — le modèle de la pauvreté choisie et du Tiers-Ordre auquel la tradition rattache Roch.
- Le concile de Constance (1414-1418) — où l'invocation de saint Roch contre la peste lança son culte européen.
Notes et références
F. M. Rudge, « St. Roch », dans The Catholic Encyclopedia, vol. XIII, New York, Robert Appleton Company, 1912 (en ligne : newadvent.org/cathen/13100c.htm). Source de référence pour la trame traditionnelle : naissance à Montpellier vers 1295, mort en 1327, père « gouverneur de Montpellier », distribution des biens, pèlerinage, soins à Acquapendente, Cesena, Rome, Mantoue, Modène, Parme, contamination à Plaisance, le chien et « Gothard », arrestation comme espion, cinq ans de prison, reconnaissance par la croix de naissance, concile de Constance (1414), translation des reliques à Venise (1485, d'après Wadding), office approuvé par Urbain VIII.
1 3 7 10 11 13 15 16 17 19 21 23 24 30 35 43« Saint Roch », notice du site Nominis (Église catholique de France, nominis.cef.fr) : né vers 1350 à Montpellier, mort en Lombardie vers 1379 ; tache de vin en forme de croix sur la poitrine ; soin des pestiférés ; fête le 16 août. Nominis suit la chronologie tardive (cf. note [^fliche]).
2 8Concile de Constance (1414) : selon la Catholic Encyclopedia (art. cité), la peste s'étant déclarée dans la ville, les Pères du concile ordonnèrent prières et processions publiques en l'honneur de saint Roch, après quoi l'épidémie cessa. Épisode fondateur de la diffusion européenne du culte. Cf. concile de Constance.
4 31« Eris in peste patronus » (« Tu seras le patron contre la peste ») : formule de la tablette/inscription que, selon la tradition issue de la Vita de Diedo, un ange (ou le Christ) apporta au saint mourant. Elle est figurée notamment sur le retable de Rubens à Alost (cf. Christ Appointing Saint Roch as Patron Saint of Plague Victims, en.wikipedia.org).
5 25Francesco Diedo, Vita Sancti Rochi, Venise, 1479 — première Vita connue du saint, par un patricien et gouverneur vénitien, rédigée plus d'un siècle après les faits supposés. Version française ancienne consultable : Vie du bienheureux saint Roch, BnF/Gallica (ark:/12148/bpt6k5813298j). Texte fondateur de toute l'iconographie et de la dévotion, mais tardif et hagiographique.
6 46Sur la croix rouge de naissance : Catholic Encyclopedia, art. cité (« found miraculously marked on the breast with a red cross ») ; Nominis, art. cité (« une tache de vin en forme de croix sur la poitrine depuis la naissance »).
9Catholic Encyclopedia, art. cité : « It is commonly held that he belonged to the Third Order of St. Francis; but it cannot be proved » (traduction française dans le corps). Le Tiers-Ordre franciscain commémore saint Roch le 17 août.
12Sur l'itinéraire italien (Acquapendente, Cesena, Rome, Rimini, Novare, Mantoue, Modène, Parme, Plaisance) : Catholic Encyclopedia, art. cité. Les dates précises parfois avancées (arrivée à Acquapendente en juillet 1367, séjour romain 1368-1370, etc.) sont des reconstructions hagiographiques tardives, non documentées : à tenir au conditionnel.
14Sur l'épisode du chien et de « Gothard » : Catholic Encyclopedia, art. cité (« a gentleman named Gothard ») ; la tradition développée nomme le seigneur Gothard Pallastrelli et situe la cabane près de Sarmato (région de Plaisance). Détails narratifs corroborés par les notices dévotionnelles (rochsociety.com ; catholiccompany.com).
18 20Lieu de la mort débattu : la tradition reçue par la Catholic Encyclopedia dit Montpellier ; la chronologie tardive et la provenance des reliques (Voghera, d'où elles partent en 1485) situent plutôt l'arrestation et la mort à Voghera (Lombardie). Nominis écrit « mort en Lombardie vers 1379 ». Angera est parfois citée.
22Antienne traditionnelle à saint Roch (« Salut, angélique saint Roch… ») : recueils d'antiennes et feuillets liturgiques diocésains (le-petit-sacristain.blogspot.com ; feuillet de la neuvaine de saint Roch, diocèse de Corse, corse.catholique.fr). Une autre antienne classique : « Salut, prudent médecin, vainqueur de la peste, secourez-nous contre toute atteinte des épidémies… ».
26Évangile selon saint Matthieu 19, 21 (l'appel au jeune homme riche), lu par la tradition comme la clé du renoncement de Roch. Texte : Bible de Jérusalem / Vulgate.
27Évangile selon saint Matthieu 25, 36 et 40 (le jugement dernier : « j'étais malade et vous m'avez visité… c'est à moi que vous l'avez fait »), fondement scripturaire de la charité de Roch envers les pestiférés. Texte : Bible de Jérusalem.
28Prière à saint Roch, usage paroissial contemporain (Unité pastorale Sainte-Croix, Ixelles, saintecroix.eu) : invocation pour être préservé « de la peste, des épidémies […] et de la mort subite et imprévue ».
29Statut canonique : saint Roch n'a jamais été canonisé par un procès formel (« Saint Roch was never formally canonized through official Church processes », en.wikipedia.org). La tradition évoque une ouverture de cause sous Grégoire XI en 1377, mais aucun document ne l'atteste (galleriamariana.com ; scuolagrandesanrocco.org, qui mentionne un « processo di canonizzazione » de 1377). Son culte relève du cultus ab immemorabili.
32 33Inscription au Martyrologe et office : le pape Grégoire XIV (1590-1591) inscrit Roch au Martyrologe romain (fête le 16 août), « après deux siècles de mémoire dans le Saint Sacrifice de la messe » (en.wikipedia.org) ; le pape Urbain VIII approuve l'office liturgique à réciter en sa fête (Catholic Encyclopedia, art. cité ; approbation datée vers 1625-1629 selon les sources).
34 36Patronages : pestiférés, épidémies et contagions, maladies de peau, prisonniers et faux accusés, invalides, chirurgiens, fossoyeurs, pèlerins, célibataires, brancardiers, et chiens / bétail malade (en.wikipedia.org ; nominis.cef.fr).
37Reliques : Catholic Encyclopedia, art. cité (« His relics, according to Wadding, were carried furtively to Venice in 1485 ») ; Scuola Grande di San Rocco (scuolagrandesanrocco.org, « Culto e devozione ») : corps arrivé à Venise en 1485 depuis Voghera, authentifié par le patriarche Maffeo Girardi, puis déposé dans l'église San Rocco (consacrée en 1490). Reliques également revendiquées à Arles, Montpellier et Voghera (en.wikipedia.org). Deux récits concurrents (vol par le moine camaldule Mauro / vente convenue) sur la provenance vénitienne.
38 40Scuola Grande di San Rocco, Venise : confrérie gardienne des reliques depuis 1485, devenue la plus riche Scuola de la ville ; cycle peint par Le Tintoret (Jacopo Robusti) entre 1564 et 1587 (scuolagrandesanrocco.org). Le présent article ne refait pas l'histoire du sanctuaire vénitien.
39Iconographie : type canonique du pèlerin (chapeau, bourdon, besace, coquille) montrant le bubon sur la cuisse, accompagné du chien au pain, parfois d'un ange, avec la croix rouge sur la poitrine (en.wikipedia.org, « Saint Roch »).
41Pierre Paul Rubens, Le Christ instituant saint Roch patron des pestiférés (v. 1623-1626), église Saint-Martin (Sint-Martinuskerk) d'Alost (Aalst), Belgique — commande de la Confrérie de Saint-Roch ; le Christ y désigne l'inscription dorée « Eris in peste patronus » (en.wikipedia.org, « Christ Appointing Saint Roch as Patron Saint of Plague Victims »).
42État de la recherche : synthèse « Où en est aujourd'hui la recherche sur saint Roch ? » (etudesheraultaises.fr). Points clés : invraisemblance d'un séjour romain entre 1295 et 1327 (papauté à Avignon depuis 1309) ; meilleure adéquation des pestes à la seconde moitié du XIVe s. ; le personnage de la Vita de Diedo est tenu pour fictif, mais cela ne démontre pas l'inexistence d'un Roch historique sous-jacent.
44 51Augustin Fliche, étude dans les Analecta Bollandiana (1950), défendant une chronologie tardive (vie vers 1348-1379) pour résoudre les invraisemblances de la datation traditionnelle ; chronologie suivie aujourd'hui par plusieurs notices (Wikipédia FR, Nominis). Cf. etudesheraultaises.fr.
45André Vauchez, cité dans la synthèse d'etudesheraultaises.fr : la Vita de Diedo est « un roman hagiographique » et non une biographie historique.
47Pierre Bolle, Saint Roch. L'évêque, le chevalier, le pèlerin (VIIᵉ-XVᵉ siècle), Turnhout, Brepols (ISBN 978-2-503-59662-4). Bolle démontre que la Vita de Diedo est antérieure aux Acta Breviora (qui en sont un abrégé) et avance la thèse du « doublet » : Roch de Montpellier dériverait de saint Racho/Roco d'Autun, évêque mérovingien (mort v. 660) invoqué contre les tempêtes, sur la base de calendriers languedociens fixant Racho au 16 août.
48 49Robert Godding, bollandiste, objecte à Bolle la priorité de la documentation italienne (Voghera, 1391) sur les sources languedociennes plus tardives, et suggère deux figures distinctes dont les traditions auraient fusionné, avec antériorité du culte italien (cf. etudesheraultaises.fr).
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