Saint Louis de Toulouse (1274-1297)

Prince napolitain devenu franciscain, saint Louis de Toulouse renonça au trône de Naples pour épouser la pauvreté évangélique. Évêque durant huit mois seulement, il mourut à 23 ans et fut canonisé vingt ans plus tard par Jean XXII, son ancien familier à Toulouse.

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Louis d'Anjou (1274-1297), plus connu sous le nom de saint Louis de Toulouse, est un prince de la maison capétienne d'Anjou-Sicile qui renonça au trône de Naples pour se faire franciscain, avant de mourir évêque de Toulouse à l'âge de vingt-trois ans, après huit mois seulement de charge épiscopale. Second fils de Charles II d'Anjou, roi de Naples, et de Marie de Hongrie, il est petit-neveu de saint Louis IX de France par son grand-père Charles Ier d'Anjou.[1][2]

Otage du roi d'Aragon durant sept années de sa jeunesse (1288-1295), il y découvre, sous la tutelle de maîtres franciscains, l'idéal de pauvreté évangélique qui bouleversera sa vie. Libéré, il cède sa couronne à son frère cadet Robert, prononce ses vœux chez les Frères mineurs et reçoit, contre son gré profond, la charge d'évêque de Toulouse des mains du pape Boniface VIII — qu'il n'acceptera qu'à la condition de porter, sous sa chape épiscopale, la bure des pauvres de François d'Assise.[3][4]

Mort prématurément à Brignoles le 19 août 1297, il fait l'objet d'un culte populaire immédiat, entretenu par cent quatre-vingt-cinq témoignages recueillis lors de son procès en canonisation. Le pape Jean XXII — qui l'avait personnellement connu à Toulouse — le canonise le 7 avril 1317, par la bulle Sol oriens : ce sera l'unique saint franciscain canonisé par ce pontife.[5][6]

Une naissance dans la tourmente angevine

En quelques dates

  1. 9 février 1274
    Naissance

    Second fils de Charles II d'Anjou et de Marie de Hongrie, né à Brignoles ou à Nocera selon les sources.[7][8]

  2. 1284
    Capture de son père

    Charles II, alors prince de Salerne, est vaincu et capturé lors d'une bataille navale contre l'Aragon au large de Naples.[9]

  3. 1288-1295
    Otage en Aragon

    Livré avec ses frères Robert et Raymond Bérenger comme otage pour garantir la libération de leur père ; captivité aux forteresses de Moncada puis de Ciurana.[10][11]

  4. 1294-1295
    Vœu et tonsure

    Gravement malade en captivité, Louis fait vœu de devenir franciscain ; il reçoit la tonsure avec l'accord du pape Célestin V.[12]

  5. 1295
    Libération et renonciation

    Libéré, il renonce à ses droits sur le trône de Naples en faveur de son frère Robert.[13]

  6. 24 décembre 1296
    Habit franciscain

    Il reçoit l'habit des Frères mineurs à Rome et prononce aussitôt sa profession solennelle.[14]

  7. 29-30 décembre 1296
    Consécration épiscopale

    Boniface VIII le consacre évêque de Toulouse dans la basilique Saint-Pierre de Rome.[15]

  8. 19 août 1297
    Mort à Brignoles

    Épuisé par la maladie, il meurt à vingt-trois ans, après avoir légué ses biens aux couvents franciscains.[16]

  9. 1307-1308
    Ouverture du procès

    Clément V confie l'enquête en canonisation par la bulle Ineffabilis providentia, lue à la cathédrale de Marseille.[17]

  10. 7 avril 1317
    Canonisation

    Jean XXII le canonise à Avignon par la bulle Sol oriens.[18]

  11. 1423
    Translation des reliques

    Alfonso V d'Aragon transfère les reliques de Marseille à la cathédrale de Valence, dont Louis devient le patron.[19]

Charles II d'Anjou et Marie de Hongrie

Louis naît dans une famille nombreuse : son père Charles II d'Anjou, dit le Boiteux, roi de Naples et comte de Provence, et sa mère Marie de Hongrie eurent treize enfants — huit garçons et cinq filles.[20] Cette maison capétienne d'Anjou-Sicile, issue de Charles Ier d'Anjou, frère cadet de saint Louis IX de France, gouverne alors le royaume de Naples après avoir perdu la Sicile lors des Vêpres siciliennes de 1282. Louis est donc, par son grand-père, le petit-neveu du roi de France canonisé le 11 août 1297 à Orvieto — huit jours seulement avant sa propre mort, le 19 août 1297.[21][22]

Infographie — Parenté de Louis d’Anjou ; quatre des treize enfants figurent sur cet arbre. Illustration originale Ignispedia créée par IA ; scènes et objets symboliques.

Son père doit sa couronne à une guerre sans merci : en 1284, alors prince de Salerne, Charles II est vaincu et capturé lors d'une bataille navale au large de Naples par l'amiral aragonais Roger de Lauria.[23] Il demeure prisonnier en Espagne à la mort de son propre père Charles Ier, en 1285, et ce n'est qu'au terme de trois années de négociations que sa libération est obtenue — au prix, précisément, de la remise de trois de ses fils comme otages.[24]

Ce contexte de captivité royale, de rivalité dynastique entre Anjou et Aragon et de tractations diplomatiques constitue la toile de fond de toute l'enfance de Louis. La famille est aussi profondément pieuse : Charles II avait fait redécouvrir en 1279 les reliques attribuées à sainte Marie-Madeleine et fondé pour elles la basilique et le couvent royal de Saint-Maximin, confiés aux dominicains — un détail qui montre l'ancrage religieux de cette dynastie provençalo-napolitaine.[25]

Sept années d'otage en Aragon (1288-1295)

La captivité de Moncada et de Ciurana

Infographie — La captivité en Aragon, entre formation franciscaine et vocation. Illustration originale Ignispedia créée par IA ; scènes et objets symboliques.

En 1288, à quatorze ans, Louis est livré avec ses frères Robert et Raymond Bérenger comme otages au roi d'Aragon, en garantie du traité qui libère leur père. Sa mère l'accompagne jusqu'à la frontière ; les témoignages du procès en canonisation racontent que Robert, plus jeune, pleure abondamment au moment de la séparation, tandis que Raymond Bérenger rejoint ses frères quelques semaines plus tard.[26] Les trois princes sont d'abord détenus à la forteresse de Moncada, près de Barcelone, puis à celle de Ciurana, dans le diocèse de Tarragone — des conditions rudes, marquées par la présence de geôliers et par la crainte, bien réelle chez ces adolescents, pour leur propre vie.[27][28]

Des maîtres franciscains, et l'ombre de Pierre de Jean Olivi

L'éducation religieuse et intellectuelle des trois princes est confiée à des Frères mineurs. Selon la Catholic Encyclopedia, il s'agit de Ponzius Carbonelli, de Pierre de Falgar et du théologien Richard de Middleton — l'un des maîtres franciscains les plus réputés de l'université de Paris.[29] Le procès en canonisation, pour sa part, nomme le confesseur François Brun et le maître Pierre Scarrier, qui accompagneront Louis jusqu'à sa mort, ainsi que son précepteur laïc normand Guillaume de Maynier Reynard ; ces témoins ont pu succéder aux premiers maîtres à mesure que la captivité se prolongeait, ou en être les formes francisées.[30] Quels que soient les noms exacts, la convergence des sources est nette : c'est bien la spiritualité franciscaine, avec son insistance sur la pauvreté et l'humilité, qui façonne le jeune prince durant ces années décisives.[31][32]

Un nom retient particulièrement l'attention des historiens : celui de Pierre de Jean Olivi, grand théologien franciscain du courant dit des « Spirituels », partisan d'une observance rigoureuse de la pauvreté évangélique. Olivi entretient une correspondance avec les trois princes captifs et leur adresse, le 18 mai 1295, une longue lettre spirituelle.[33] Cette proximité ne fait pas de Louis un disciple de la théologie propre d'Olivi — dont certaines thèses, notamment sur l'eschatologie et sur l'usage strict de la pauvreté (usus pauper), seront discutées puis en partie censurées après sa mort, sans que l'Église n'ait jamais qualifié Olivi lui-même d'hérétique personnellement condamné de son vivant.[34] Elle montre en revanche l'atmosphère intellectuelle et spirituelle, traversée par le débat sur la pauvreté franciscaine, dans laquelle mûrit la vocation du jeune prince — le même débat qu'affrontera, comme ministre général de l'ordre, saint Bonaventure une génération plus tôt, entre Spirituels et Conventuels.[35]

Le 18 mai 1295, Olivi adresse aux trois princes captifs une longue lettre, publiée par Ehrle dans l'Archiv für Literatur- und Kirchengeschichte (t. III, pp. 534-540).[36]

Le vœu fait dans la maladie

Les conditions de détention affectent gravement la santé du jeune prince. Selon le procès en canonisation, Louis contracte en captivité une maladie pulmonaire grave — vraisemblablement une pneumonie — au point que sa vie tient, disent les témoins, aux prières qu'il adresse chaque jour à la Vierge Marie.[37] C'est dans cette épreuve qu'il fait le vœu, s'il survit, de devenir frère mineur et de consacrer sa vie à Dieu au service des plus pauvres. Il reçoit alors la tonsure, en captivité, avec l'accord du pape Célestin V — dont le très bref pontificat (juillet-décembre 1294) coïncide avec cet épisode.[38] Le même pape va jusqu'à nommer Louis, toujours captif, administrateur de l'archevêché de Lyon le 7 octobre 1294 — une nomination restée sans effet, que Boniface VIII, successeur de Célestin V, ne fera jamais exécuter.[39]

Renoncer à la couronne de Naples

La libération et le retour à Naples

Au terme de sept années de captivité, en 1295, les otages sont libérés dans le cadre d'un règlement diplomatique scellé par des mariages croisés entre les maisons d'Anjou et d'Aragon : Robert doit épouser Yolande d'Aragon, et le prince Jacques d'Aragon épouse Blanche d'Anjou, sœur de Louis.[40] Louis a alors vingt et un ans. La nouvelle qui l'attend à Naples est lourde de conséquences : son frère aîné, Charles Martel, roi titulaire de Hongrie, est mort quelques mois plus tôt, en 1295, laissant Louis en position d'héritier direct du trône de Naples.[41][42]

Le palais des comtes de Provence à Brignoles, vue actuelle (2012). Photo d’archive Wikimedia — Rvalette ; CC BY-SA 3.0, source.

Fidèle au vœu prononcé en captivité, Louis ne renonce pas à son projet de vie religieuse. Il reçoit le sous-diaconat des mains du pape Boniface VIII. Ses parents, sans être hostiles à sa vocation, espèrent le voir accéder à de hautes fonctions dans l'Église plutôt que de vivre en humble franciscain au service des pauvres ; ils obtiennent même pour lui une dispense pontificale spéciale afin qu'il poursuive ses études, dans l'idée d'un poste de responsabilité ecclésiastique digne de son rang.[43]

Passer la couronne à son frère Robert

Un an après sa libération, en 1296, Louis renonce formellement à ses droits de succession sur le royaume de Naples, qui passent à son frère cadet Robert — futur Robert d'Anjou, dit le Sage.[44][45] La cour angevine commande alors plusieurs œuvres destinées à légitimer visuellement cette transmission inhabituelle de la couronne, dont le célèbre polyptyque peint par Simone Martini, montrant Louis couronné par des anges tout en couronnant lui-même son frère Robert — image saisissante d'un prince qui donne une royauté terrestre après avoir choisi la royauté du Ciel.[46][47]

Le tableau suivant résume le destin contrasté des trois princes livrés en otage et de leur frère aîné :

PrinceDatesDestin
Charles Martel d'Anjou1271-1295Aîné, roi titulaire de Hongrie ; mort avant d'avoir régné sur Naples
Louis d'Anjou1274-1297Otage en Aragon ; renonce au trône ; franciscain, évêque de Toulouse, canonisé
Robert d'Anjou1277-1343Otage en Aragon ; devient roi de Naples (« le Sage ») après renonciation de Louis
Raymond Bérenger d'Anjou1281-1305Otage en Aragon ; comte de Provence et de Piémont

Le rêve contrarié de ses parents

Le choix de Louis n'est pas un simple retrait discret : c'est un acte public qui prive le royaume de Naples de son héritier naturel. Le procès en canonisation laisse entrevoir, sans le dramatiser, le désaccord silencieux de Charles II et de Marie de Hongrie, qui auraient préféré pour leur fils une haute charge ecclésiastique honorifique plutôt que la pauvreté effective des Frères mineurs.[48] Ce type de tension entre ambition familiale légitime et appel radical à la pauvreté évangélique n'est pas propre à Louis : elle traverse toute l'histoire franciscaine, de François d'Assise lui-même, qui renonce publiquement à l'héritage de son père le drapier Pietro di Bernardone, jusqu'aux grandes controverses sur l'usage de la pauvreté qui agitent l'ordre au tournant du XIVᵉ siècle.[49]

De sous-diacre à évêque franciscain

Les ordinations et les vœux

L'année 1296 concentre l'essentiel des étapes décisives de la vie religieuse de Louis. Il est ordonné diacre puis prêtre à Naples — la prêtrise, selon une source, le 19 mai 1296, avec dispense d'âge canonique puisqu'il n'a alors que vingt-deux ans.[50][51] C'est à la fin de cette même année qu'il prononce ses vœux franciscains : il reçoit l'habit des Frères mineurs à Rome le 24 décembre 1296 et fait aussitôt sa profession solennelle.[52]

Nommé évêque de Toulouse par Boniface VIII

Infographie — Les étapes religieuses de 1296 selon les notices citées dans cette section. Illustration originale Ignispedia créée par IA ; scènes et objets symboliques.

Quelques jours plus tard à peine, les 29 ou 30 décembre 1296, le pape Boniface VIII consacre lui-même Louis évêque de Toulouse, dans la basilique Saint-Pierre de Rome.[53] La nomination, approuvée par les parents de Louis, l'affecte profondément : lui qui rêvait de la pauvreté anonyme d'un simple frère mineur se voit chargé, à vingt-deux ans, du gouvernement d'un vaste diocèse du Midi de la France, tout juste réorganisé après la croisade albigeoise.[54] Il obtient du pape une condition qui lui tient à cœur : pouvoir vivre pleinement sa vie franciscaine en portant l'habit, y compris sous ses vêtements épiscopaux.[55]

La bure sous la chape

Au début de l'année 1297, Louis paraît en public pour la première fois revêtu de la simple robe de bure franciscaine sous son manteau épiscopal, le 5 février.[56] L'image, rapportée par de nombreux témoins du procès, deviendra l'un des traits iconographiques les plus constants du saint : un jeune évêque dont la chape, ornée des fleurs de lys angevines, laisse deviner la bure grise ou brune des pauvres de François d'Assise.[57]

Si le trône lui était dû par sa naissance, ce n'est pas le trône qu'il a choisi : c'est la bure, gardée sous la chape.[58]

Huit mois d'épiscopat toulousain

Le voyage vers Toulouse : une mule, six mules de livres et cent pauvres vêtus

Le trajet qui mène Louis de Rome à Toulouse, avec un détour imposé par Paris pour y rencontrer le roi de France son cousin, illustre déjà le style de son court épiscopat.[59] En bon franciscain, il échange son cheval contre une mule et voyage à l'allure la plus humble. Le cortège n'en est pas moins considérable : de nombreux compagnons religieux l'accompagnent, dont pas moins de six mules chargées de sa bibliothèque personnelle, signe d'une formation intellectuelle exigeante que Louis ne renie jamais, même dans la pauvreté.[60]

La cathédrale Saint-Étienne de Toulouse dans son état actuel (2014). Photo d’archive Wikimedia — Didier Descouens ; CC BY-SA 4.0, source.

Tout au long de ce voyage, les pauvres jalonnent son parcours. Les témoins du procès rapportent qu'il fit vêtir au moins cent pauvres en chemin, tout en recommandant que les dons soient faits avec discrétion, pour ne pas humilier ceux qui les recevaient.[61] Lorsqu'on lui proposa de faire valider ses études parisiennes pour obtenir le titre de docteur, il refusa, ne voulant pas, selon le témoignage rapporté, « s'enrichir de titres qui ne sont que vaine gloire ».[62]

Servir vingt-cinq pauvres à sa table

Une fois en fonction, Louis s'attache à réduire au plus strict nécessaire les frais de son établissement épiscopal.[63] Selon une notice hagiographique ancienne, il servait lui-même chaque jour vingt-cinq pauvres à sa table, veillant personnellement à ce que leur vin ne fût pas trop coupé d'eau — souci concret d'une charité qui ne s'exerce pas de haut, mais dans le service direct.[64] La notice franciscaine américaine précise qu'il réservait jusqu'aux trois quarts des revenus de son évêché aux pauvres et à l'entretien des églises.[65] C'est de cette période que provient l'anecdote la plus célèbre attachée à son nom : au sortir d'une visite à une pauvre femme malade, ses proches remarquèrent que son vêtement était couvert de vermine ; Louis, loin de s'en montrer dégoûté, aurait répondu en souriant :

« Ce sont là les perles des pauvres. » — Parole attribuée à saint Louis de Toulouse par la tradition hagiographique[66][67]

Un évêque itinérant

Son épiscopat, si bref, ne se limite pas à Toulouse même. Dès les premières semaines, le devoir le rappelle en Espagne, où il doit retrouver à Lérida sa sœur Blanche, devenue reine d'Aragon par son mariage avec Jacques II.[68] Le procès en canonisation reste discret sur les missions plus proprement diplomatiques que son père ou le pape purent lui confier — la sainteté du dossier n'ayant pas vocation à retenir la politique — mais les témoignages laissent deviner un jeune homme brillant, capable de traiter avec autorités civiles et religieuses, et perçu par certains comme promis à un rôle d'ambassadeur de paix en Europe.[69]

La mort à Brignoles

Fin juillet 1297, un nouveau voyage conduit Louis vers Brignoles, en Provence, où ses parents viennent d'arriver — peut-être en lien avec la canonisation prochaine de son grand-oncle Louis IX, que Boniface VIII doit prononcer à Orvieto au mois d'août suivant.[70] Sur la route, il s'arrête à Tarascon pour les cérémonies de sainte Marthe, puis célèbre la messe à Brignoles et prêche, pour la fête de saint Dominique, dans la chapelle du palais des comtes de Provence.[71]

Infographie — Les lieux des voyages de 1297 ; les points ne reconstituent pas un itinéraire continu. Illustration originale Ignispedia créée par IA ; scènes et objets symboliques.

C'est alors que la maladie, qui le mine depuis longtemps, l'emporte définitivement. Sentant sa fin proche, Louis convoque un notaire pour léguer ses biens aux couvents franciscains et s'attache, jusqu'au bout, à mourir dans le plus grand dénuement matériel — cohérence totale, jusqu'à la mort, entre l'idéal professé et la vie vécue.[72] Il meurt à Brignoles, le 19 août 1297, à l'âge de vingt-trois ans.[73][74] Son corps est transporté de nuit à dos de mule et inhumé dès le lendemain au couvent franciscain des Cordeliers de Marseille, selon son propre souhait.[75][76] Dès le jour de son enterrement, de nombreux miracles sont rapportés autour de son tombeau.[77]

Le procès en canonisation

Cent quatre-vingt-cinq témoins et douze miracles

La renommée de sainteté de Louis grandit rapidement après sa mort. En 1307, le pape Clément V confie l'enquête canonique par la bulle Ineffabilis providentia, lue à la cathédrale de Marseille en 1308 — dix ans après le décès du prince.[78][79] Deux évêques, ceux de Saintes et de Lectoure, sont désignés commissaires pontificaux de l'enquête ; le notaire Bernard Salagnac en dresse l'exemplaire authentique, aujourd'hui conservé à la Biblioteca Estense de Modène (collection Campori, n° 161).[80] Ce manuscrit constitue l'un des dossiers de procès en canonisation les mieux préservés du Moyen Âge : il est complet, alors qu'il ne subsiste, par comparaison, que des fragments des procès de sainte Claire d'Assise ou de saint Dominique.[81]

Infographie — Les étapes du procès en canonisation, d’après le dossier présenté dans l’article. Illustration originale Ignispedia créée par IA ; scènes et objets symboliques.

Le procès rassemble les dépositions de cent quatre-vingt-cinq témoins, la plupart provençaux, qui décrivent un canevas complet de la vie et des mœurs du saint. Parmi eux : Guillaume de Cornillon, lecteur au couvent franciscain de Marseille, qui a côtoyé Louis dès son ordination sacerdotale et ne l'a plus quitté jusqu'à sa mort ; Guillaume de Sabran, abbé de Saint-Victor, qui l'accompagna quinze jours entre Draguignan et Tarascon ; des nobles laïcs provençaux, tels Bermond de Roca, Elzéar de Lamanon et Hugues Porcelet ; enfin son précepteur normand Guillaume de Maynier Reynard, son confesseur François Brun et son maître Pierre Scarrier.[82] La dernière partie du manuscrit rapporte douze miracles, dont plusieurs résurrections de morts ainsi que des guérisons d'aveugles et de sourds, tous attribués à l'intercession du saint autour de son tombeau.[83]

Jean XXII, ancien familier du saint

Parmi les témoins figure un nom appelé à un destin considérable : Jacques Duèze, qui avait rencontré Louis à son arrivée à Toulouse et servi dans son entourage.[84][85] Devenu entre-temps évêque de Fréjus, puis chancelier de Provence, puis évêque d'Avignon et cardinal, Duèze est élu pape en 1316 sous le nom de Jean XXII. C'est donc un ancien familier du saint qui, le 7 avril 1317, inscrit solennellement Louis au catalogue des saints, par la bulle Sol oriens, en la cathédrale d'Avignon — en présence, selon la tradition, de la mère et du frère du nouveau saint.[86][87] Louis de Toulouse demeure, dans toute la longue histoire du pontificat de Jean XXII, l'unique saint franciscain que ce pape ait jamais canonisé.

Pauvreté choisie : le sens théologique du renoncement

Un débat d'historiens : charité envers les pauvres ou vertu de pauvreté ?

L'historien Jacques Paul, dans son étude de référence sur le dossier de canonisation, met en évidence une nuance théologique importante dans la manière dont les témoins comprennent la sainteté de Louis.[88] Certains insistent sur sa charité envers les pauvres, exercée après son élévation à l'épiscopat — l'aumône, le service à table, les vêtements distribués en chemin. D'autres témoins, ceux qui vécurent au plus près de lui au quotidien, retiennent une compréhension plus radicale : Louis n'a pas seulement fait la charité, il a aimé la pauvreté elle-même comme une valeur en soi, indépendamment de tout service rendu à autrui.[89] Cette distinction n'est pas un détail d'érudit : elle rejoint le grand débat qui traverse tout le XIIIᵉ siècle franciscain sur le sens exact du vœu de pauvreté — simple moyen au service de la charité, ou fin spirituelle recherchée pour elle-même à l'imitation du Christ dépouillé.[90][91]

« Va, vends ce que tu possèdes » : l'écho évangélique

Infographie — Les trois conseils évangéliques, éclairés par Mt 19, 21 et le CEC §915. Illustration originale Ignispedia créée par IA ; scènes et objets symboliques.

Le geste de Louis n'est pas une originalité isolée dans l'histoire du salut : il reprend, presque à la lettre, l'invitation du Christ au jeune homme riche de l'Évangile — « Va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres [...] puis viens, suis-moi » (Mt 19, 21) — avec cette différence que le jeune homme de l'Évangile « s'en alla tout triste, car il avait de grands biens », alors que Louis, lui, répond par l'affirmative à une invitation plus radicale encore, puisqu'il ne s'agit pas d'une fortune mais d'une couronne. Le Catéchisme de l'Église catholique range précisément la pauvreté volontairement embrassée, avec la chasteté et l'obéissance, parmi les conseils évangéliques offerts par le Christ à ceux qu'il appelle à le suivre de plus près (CEC §915).[92] Saint Paul, décrivant le mystère de l'abaissement du Christ, offre le modèle ultime de ce renoncement :

« Lui qui était de condition divine [...] s'anéantit lui-même, prenant la condition de serviteur. » — Épître aux Philippiens 2, 6-7

Ce n'est donc pas une fuite devant les responsabilités princières que la tradition catholique reconnaît dans le geste de Louis, mais une imitation positive du Christ qui, de riche qu'il était, s'est fait pauvre, selon la formule de saint Paul aux Corinthiens (2 Co 8, 9). La sainteté de Louis ne consiste pas à mépriser le gouvernement temporel — il l'exercera d'ailleurs, avec un soin méticuleux, dans son diocèse de Toulouse — mais à refuser que ce gouvernement devienne pour lui une fin ou une sécurité, préférant la radicalité de la sequela Christi à la légitimité, pourtant réelle, de son droit d'aînesse dynastique.

Un choix qui n'a pas déserté le gouvernement

Il serait néanmoins inexact de réduire Louis à un simple renonçant. Une fois évêque, il gouverne son diocèse avec rigueur : il s'attache à réduire les dépenses somptuaires de sa charge, veille personnellement à l'accueil des pauvres, et se montre soucieux, selon plusieurs témoins provençaux, de rencontrer sur ses routes aussi bien les autorités civiles que les responsables religieux — signe d'un authentique sens du gouvernement, mis tout entier au service d'un idéal de pauvreté plutôt qu'aboli par lui.[93] En ce sens, Louis illustre une leçon constante de la tradition catholique : les conseils évangéliques ne dispensent pas de la responsabilité, ils la purifient de toute recherche d'honneurs.

Iconographie et culte

Simone Martini : la couronne déposée

Simone Martini, Saint Louis de Toulouse couronnant Robert d’Anjou (1317), Museo di Capodimonte, Naples. Photo d’archive Wikimedia — Simone Martini ; reproduction The Yorck Project ; Domaine public, PD-Art, source.

L'œuvre la plus célèbre consacrée à saint Louis de Toulouse est le grand panneau peint par Simone Martini vers 1317, conservé aujourd'hui au Museo di Capodimonte de Naples.[94] Le tableau montre Louis, en habit épiscopal et franciscain, couronné par deux anges, tandis que lui-même dépose une couronne sur la tête de son frère Robert, agenouillé à ses pieds — composition destinée, à l'origine, à légitimer visuellement la succession de Robert sur le trône de Naples.[95][96] L'iconographie qui s'impose ensuite dans tout l'art médiéval et renaissant reprend ce type : un jeune évêque en chape ornée des fleurs de lys angevines, laissant deviner la bure franciscaine, une couronne parfois posée ou abandonnée à ses pieds. Donatello, Piero della Francesca et d'autres grands artistes italiens reprendront la figure du saint dans les siècles suivants.[97]

Des reliques de Marseille à Valence

Infographie — Marseille (sépulture en 1297) et Valence en Espagne (transfert en 1423). Illustration originale Ignispedia créée par IA ; scènes et objets symboliques.

Inhumé au couvent franciscain de Marseille au lendemain de sa mort, Louis y demeure vénéré durant plus d'un siècle. En 1423, le roi Alfonso V d'Aragon fait transférer ses reliques à la cathédrale de Valence, en Espagne, où elles reposent encore aujourd'hui et où le saint devient patron de la ville — signe paradoxal d'un royaume qui l'avait jadis retenu captif, et qui lui voue ensuite une dévotion particulière.[98][99] Ses parents rachètent, après sa mort, la bibliothèque et vraisemblablement la chape épiscopale que Louis avait léguées aux couvents franciscains, pour en faire le trésor de la basilique royale Sainte-Marie-Madeleine de Saint-Maximin, en Provence — chape encore décrite aujourd'hui parmi les pièces associées au saint.[100][101] Au XXᵉ siècle encore, le vol puis la restitution de trois de ses vertèbres alimentèrent les articles de la presse marseillaise — signe que la dévotion à ce saint méconnu du grand public n'a jamais tout à fait disparu.[102]

Un culte qui traverse les siècles

Le culte de saint Louis de Toulouse, fort en Provence et en Italie du Sud, connut aussi un rayonnement particulier en Hongrie, patrie de sa mère : son neveu Charles Ier de Hongrie en fit la promotion en fondant des sanctuaires en son honneur, et donna le nom de Louis à son propre fils, qui régna sous le nom de Louis Ier de Hongrie.[103] Pour la cérémonie de sa canonisation en 1317, un motet polyphonique isorythmique fut composé en son honneur — pratique rare, réservée aux événements liturgiques les plus solennels de l'époque — et se trouve conservé dans le manuscrit médiéval dit Codex d'Ivrée.[104] Le saint est aujourd'hui encore le patron de plusieurs communes provençales et de la ville californienne de San Luis Obispo, fondée en 1772 par les franciscains sous son patronage.[105] Sa fête liturgique est fixée au 19 août, jour anniversaire de sa mort.[106][107]

Que reste-t-il aujourd'hui de saint Louis de Toulouse ?

Infographie — Lire les attributs du saint dans les œuvres qui le représentent. Illustration originale Ignispedia créée par IA ; scènes et objets symboliques.

Huit mois d'épiscopat, vingt-trois ans de vie : la brièveté du parcours de Louis de Toulouse contraste avec la profondeur du signe qu'il laisse à l'Église. Il rappelle qu'un même homme peut recevoir, sans contradiction, la charge du gouvernement et l'appel radical à la pauvreté — que la sainteté ne réside pas dans la fuite des responsabilités, mais dans le refus d'en faire une possession. Sa proximité avec les courants les plus exigeants du franciscanisme naissant, sans jamais verser dans les excès théologiques que certains Spirituels connurent après lui, en fait une figure d'équilibre : fidèle à l'esprit de François d'Assise, fidèle aussi à l'obéissance envers l'autorité de l'Église qui le fait évêque contre son propre désir.

Son histoire résonne enfin comme un écho fraternel à celle de son grand-oncle Louis IX de France, canonisé la même année que sa propre mort : deux princes capétiens, l'un resté sur son trône pour le sanctifier de l'intérieur, l'autre l'ayant quitté pour suivre plus nu le Christ pauvre — deux chemins également catholiques vers la même sainteté.

Pour aller plus loin

  • Lire Saint Louis (1214-1270) : le grand-oncle canonisé la même année que la mort de Louis de Toulouse, modèle du roi chrétien resté sur son trône.
  • Lire Saint François d'Assise (1182-1226) : le fondateur dont Louis reçut l'habit et l'idéal de pauvreté évangélique.
  • Lire Saint Bonaventure (1221-1274) : le grand docteur franciscain qui dut, une génération avant Louis, arbitrer la même tension entre Spirituels et Conventuels sur la pauvreté.
  • Lire Pape Jean XXII (1316-1334) : l'ancien familier de Louis à Toulouse devenu pape et son canonisateur.
  • Lire L'ordre franciscain : pour la fondation et l'organisation générale des Frères mineurs auxquels Louis appartint.
  • Retenir l'essentiel : prince napolitain devenu franciscain, Louis de Toulouse renonça à une couronne pour la pauvreté du Christ, gouverna huit mois seulement son diocèse avant de mourir à vingt-trois ans, et fut canonisé vingt ans plus tard par un pape qui l'avait personnellement connu.

Notes et références

  1. Livarius Oliger, « St. Louis of Toulouse », The Catholic Encyclopedia, vol. 9, New York, Robert Appleton Company, 1910 ; texte intégral sur newadvent.org (également reproduit sur Wikisource). Source de référence pour les dates de captivité (1288-1295), les précepteurs franciscains (Ponzius Carbonelli, Pierre de Falgar, Richard de Middleton), la lettre de Pierre de Jean Olivi aux princes captifs (18 mai 1295, éd. Ehrle, Archiv für Literatur- und Kirchengeschichte, III, pp. 534-540), la nomination à Lyon par Célestin V (7 octobre 1294), les ordinations, l'habit franciscain (24 décembre 1296), la consécration épiscopale (29-30 décembre 1296), la première apparition publique en habit (5 février 1297), la mort (19 août 1297) et la canonisation (7 avril 1317).

    1 3 7 10 13 14 15 21 27 29 31 33 34 35 36 39 44 49 52 53 56 73 75 91
  2. Françoise Sur, présidente des Amis de la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, « Saint Louis d'Anjou : le procès en canonisation », synthèse de l'étude de Jacques Paul sur le manuscrit du procès conservé à la Biblioteca Estense de Modène (collection Campori, n° 161), 20 janvier 2018, Avignon ; texte disponible sur saintsdeprovence.com. Source principale pour le déroulement du procès en canonisation, les noms des témoins, les circonstances familiales et le dernier voyage de 1297.

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  3. Diocèse de Fréjus-Toulon, « Saint Louis d'Anjou ou saint Louis de Brignoles » : frejustoulon.fr.

    4 8 51
  4. Jean XXII, bulle de canonisation Sol oriens, 7 avril 1317, Avignon. Voir aussi l'étude « Jean XXII et Louis d'Anjou », Cahiers de Fanjeaux, vol. 45, Toulouse, Éditions Privat, 2012, sur la relation personnelle entre Jacques Duèze (futur Jean XXII) et Louis à Toulouse.

    5 18 86
  5. Wikipedia (EN), « Louis of Toulouse » : en.wikipedia.org/wiki/Louis_of_Toulouse. Utilisé pour le recoupement des dates, l'iconographie (Simone Martini, Donatello), les patronages (Valence, San Luis Obispo, Málaga), le culte hongrois et le motet du Codex d'Ivrée.

    19 41 47 57 66 96 97 98 103 104 105
  6. Vies des saints, « Saint Louis d'Anjou, évêque de Toulouse. Fête le 19 août » : reflexionchretienne.fr. Notice hagiographique utilisée pour la date d'ordination sacerdotale (19 mai 1296) et l'anecdote de la vermine (« les perles des pauvres »).

    50 64 67
  7. Franciscan Media (franciscains américains), « Saint Louis of Toulouse », notice du Saint of the Day : franciscanmedia.org. Fête au 19 août, canonisation en 1317 par Jean XXII, trois quarts des revenus épiscopaux réservés aux pauvres et à l'entretien des églises.

    65 106
  8. Jacques Paul, « Saint-Louis d'Anjou, franciscain et évêque de Toulouse », Cahiers de Fanjeaux, vol. 7 (« Les évêques, les clercs et le roi »), Toulouse, Éditions Privat, 1972, p. 59-90. Étude académique de référence sur le dossier de canonisation, en particulier sur le débat historiographique entre pauvreté-charité et pauvreté-vertu.

    79 88 89 90
  9. Cahiers de Fanjeaux, vol. 45, Toulouse, Éditions Privat, 2012, étude « Jean XXII et Louis d'Anjou » sur la relation personnelle entre Jacques Duèze (futur Jean XXII) et Louis lors de son arrivée à Toulouse.

    85
  10. Catéchisme de l'Église catholique, §915, sur les conseils évangéliques de pauvreté, chasteté et obéissance offerts par le Christ.

    92
  11. Smarthistory, « Simone Martini, Saint Louis of Toulouse » : smarthistory.org. Grand panneau vers 1317 (tempera et or sur bois), conservé au Museo e Real Bosco di Capodimonte de Naples ; lecture du récit de succession entre Louis et son frère Robert.

    94
  12. Textile Research Centre (Leyde), « Cope of Saint Louis d'Anjou » : trc-leiden.nl. Chape associée à saint Louis d'Anjou conservée dans le trésor de la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Saint-Maximin, fondée par Charles II d'Anjou.

    101
  13. Alban Butler, Lives of the Saints, vol. VIII (mois d'août), « St. Lewis, Bishop of Toulouse, Confessor » : lire sur Bartleby. Notice classique fixant la mémoire du saint au 19 août.

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