Bonaventure de Bagnoregio (vers 1217-1274), né Jean de Fidanza, est un frère mineur, théologien et docteur de l'Église italien, l'une des plus grandes figures du XIIIᵉ siècle. Maître à l'université de Paris, puis ministre général de l'ordre franciscain pendant dix-sept ans, il fut tout ensemble un penseur de premier plan, un maître spirituel et un homme de gouvernement. La tradition l'a surnommé le Docteur Séraphique, en raison de la flamme contemplative qui traverse toute son œuvre.[1][2]
Contemporain et ami de Thomas d'Aquin, avec qui il reçut le doctorat la même année, Bonaventure incarne l'autre grande voie de la pensée médiévale : non l'aristotélisme, mais un augustinisme renouvelé, où la théologie est moins une science spéculative qu'une sagesse née de l'amour. Pour lui, le terme de toute l'aventure humaine n'est pas d'abord de voir Dieu, mais de l'aimer.[3][4]
Profondément fils de saint François d'Assise, dont il rédigea la biographie officielle — la Legenda maior — et qu'il prit comme modèle de l'ascension mystique, Bonaventure a donné à la spiritualité franciscaine sa charpente doctrinale. Son chef-d'œuvre, l'Itinéraire de l'esprit vers Dieu, médité sur le mont de la Verna où François avait reçu les stigmates, demeure l'un des sommets de la mystique chrétienne.[5][6]
Mort à Lyon en 1274, pendant le concile œcuménique qu'il avait contribué à préparer, il fut canonisé en 1482 par Sixte IV, puis proclamé docteur de l'Église en 1588 par Sixte V, qui l'honora aux côtés de Thomas d'Aquin comme l'une des deux grandes lumières de la scolastique.[7][8]
Le contexte : l'Église, les universités et les ordres mendiants
Une chrétienté en plein essor intellectuel
Le XIIIᵉ siècle est le grand siècle des universités naissantes. Paris, Oxford, Bologne deviennent les foyers d'une pensée nouvelle, où l'on redécouvre Aristote par les traductions arabes et grecques, où se forgent les méthodes de la scolastique, et où l'Église affronte la question décisive de l'accord entre la foi et la raison.[9][10]
C'est aussi le siècle des ordres mendiants : les frères mineurs de François d'Assise et les frères prêcheurs de Dominique, nés au début du siècle, bouleversent la vie religieuse en associant pauvreté radicale, prédication itinérante et engagement intellectuel. Très vite, ces ordres jeunes s'emparent des chaires universitaires — au point de provoquer la jalousie et l'hostilité du clergé séculier.[11][12]
Bagnoregio, une enfance ombrienne
Bonaventure naît à Bagnoregio (Bagnorea), bourg perché des États pontificaux, près de Viterbe et d'Orvieto, dans une famille où le père, Giovanni Fidanza, serait médecin.[13][14] L'année exacte de sa naissance reste incertaine : les sources oscillent entre 1217 et 1221, et l'on retient prudemment cette fourchette.[15][16]
Une tradition rapportée plus tardivement veut que l'enfant, gravement malade, ait été guéri par l'intercession de saint François d'Assise, qui se serait exclamé : « O buona ventura ! » — « ô bonne fortune ! » — d'où viendrait son nom de religion. Bonaventure lui-même atteste avoir été préservé de la mort dans son enfance par l'intercession de François ; mais le rattachement précis de son nom à cette parole appartient à la légende édifiante du XVᵉ siècle. La date exacte de cette guérison est d'ailleurs inconnue : Bonaventure atteste seulement avoir été préservé de la mort dans son enfance par l'intercession de François, et rien ne prouve qu'elle ait eu lieu de son vivant.[17][18]
La formation : Paris, Alexandre de Halès et l'entrée chez les frères
L'étudiant de l'université de Paris
Vers 1235, le jeune Jean de Fidanza gagne Paris, capitale intellectuelle de la chrétienté, où il étudie d'abord les arts libéraux et obtient la maîtrise. Il y découvre la grande école théologique des frères mineurs, animée par le maître Alexandre de Halès, le premier franciscain à occuper une chaire parisienne.[19][20]
L'entrée dans l'ordre franciscain (1243)
Conquis par l'idéal de François, il entre chez les frères mineurs vers 1243 et reçoit le nom de Bonaventure. Il poursuit alors la théologie sous Alexandre de Halès et Jean de la Rochelle, dont il recueille l'héritage doctrinal. De son maître, il dira plus tard une vénération filiale ; et toute sa vie il se considérera comme un disciple, transmettant fidèlement la tradition reçue plutôt que cherchant l'originalité.[21][22]
Devenu bachelier, il commente l'Écriture puis les Sentences de Pierre Lombard, le manuel de base de la théologie. Vers 1248, il reçoit la licence d'enseigner et devient maître régent à Paris, où il forme une génération de théologiens franciscains.[23][24]
La querelle des mendiants et le doctorat de 1257
L'attaque de Guillaume de Saint-Amour
Au milieu du siècle, l'hostilité du clergé séculier contre les ordres mendiants éclate à Paris. Le maître séculier Guillaume de Saint-Amour publie un violent pamphlet, le De periculis novissimorum temporum (« Les périls des derniers temps »), où il présente les frères comme les annonciateurs de l'Antéchrist et conteste leur droit à enseigner et à vivre d'aumônes.[25][26]
Bonaventure prend la plume pour défendre la pauvreté évangélique et la légitimité des mendiants. La querelle est si vive que les frères se voient un temps exclus de l'université ; il faut l'intervention du pape pour les y rétablir.[27]
Docteur la même année que Thomas d'Aquin
C'est dans ce contexte tendu que Bonaventure et le dominicain Thomas d'Aquin sont, ensemble, retardés dans la collation de leurs grades. Tous deux reçoivent finalement le doctorat en 1257, événement resté célèbre : les deux plus grands esprits du siècle, l'un franciscain, l'autre dominicain, accèdent la même année à la chaire magistrale.[28][29]
La tradition pieuse a brodé sur leur amitié mille récits — Thomas demandant à Bonaventure dans quels livres il puisait sa science, et celui-ci montrant son crucifix. Ces anecdotes sont édifiantes mais d'historicité incertaine ; ce qui est sûr, c'est leur contemporanéité, leur estime mutuelle, et la complémentarité de leurs deux génies.[30]
Le ministre général : « second fondateur » de l'ordre
Une élection à 40 ans (1257)
La même année, l'ordre franciscain, déchiré par des tensions internes, se tourne vers Bonaventure : il est élu ministre général des frères mineurs le 2 février 1257, et le restera dix-sept ans, jusqu'à sa mort. Il abandonne alors l'enseignement régulier pour le gouvernement, sans jamais cesser d'écrire et de prêcher.[31][32]
L'ordre qu'il reçoit est jeune, immense et fragile. En une génération, les frères se sont multipliés par milliers à travers toute l'Europe ; mais le charisme initial de François — la pauvreté absolue, la simplicité, l'errance — s'accorde mal avec les nécessités d'un ordre devenu savant, urbain et institutionnel.[33][34]
Arbitrer entre Spirituels et Conventuels
Deux partis s'affrontent. Les Spirituels veulent un retour intégral à la pauvreté radicale des origines, certains se laissant gagner par les rêveries de Joachim de Flore sur un « âge de l'Esprit » qui dépasserait l'Église hiérarchique. Les Conventuels, eux, inclinent vers un relâchement et une adaptation au monde.[35][36]
Bonaventure trace une voie médiane. Il refuse l'utopie joachimite, qui dissoudrait l'ordre dans une illusion eschatologique, comme le laxisme qui en trahirait l'esprit. Sa pensée et son gouvernement visent à enraciner le charisme franciscain dans l'obéissance à l'Église et dans une pauvreté réelle mais ordonnée à la mission.[37] Pour lui, gouverner n'est pas seulement administrer :
« Gouverner n'était pas simplement un acte, mais signifiait surtout penser et prier. » — Benoît XVI, à propos de saint Bonaventure ministre général[38]
Les Constitutions de Narbonne (1260) et la Legenda maior
Pour donner à l'ordre une assise stable, Bonaventure promulgue en 1260, au chapitre général de Narbonne, les Constitutiones Narbonenses, première grande législation franciscaine, qui demeurera le socle du droit de l'ordre.[39][40]
C'est aussi lui que le chapitre charge d'écrire la vie officielle de saint François. Il compose vers 1260-1263 la Legenda maior (et son abrégé liturgique, la Legenda minor), approuvée au chapitre de Pise en 1263. En 1266, le chapitre de Paris ordonne même de détruire les biographies antérieures au profit de ce texte unique : geste discutable pour l'historien moderne, mais qui dit la volonté de Bonaventure de fixer une image unifiée et apaisée de François, capable de rassembler l'ordre divisé.[41][42]
La doctrine : une théologie de la sagesse
Un augustinisme assumé face à l'aristotélisme
Là où Thomas d'Aquin intègre hardiment Aristote dans la théologie, Bonaventure se montre plus réservé. Héritier de saint Augustin, de saint Anselme, du Pseudo-Denys et des Victorins, il craint qu'un certain aristotélisme — surtout dans sa version radicale, averroïste, qui circule à Paris — ne conduise à des erreurs : l'éternité du monde, la négation de la providence ou de l'immortalité personnelle de l'âme.[43][44]
Sa critique ne vise pas Aristote en bloc, mais l'usage d'une raison qui se voudrait autosuffisante, coupée de la lumière de la foi. Dans les Collationes in Hexaëmeron — ses dernières conférences, données à Paris en 1273 et restées inachevées —, il développe une grande vision où le Christ est le centre de tout, y compris de toute connaissance vraie :
« Notre propos est de montrer que dans le Christ sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu, et que lui-même est le centre de toutes les sciences. » — Saint Bonaventure, Collationes in Hexaëmeron, I[45]
L'exemplarisme : le monde, un livre qui parle de Dieu
Au cœur de la pensée bonaventurienne se trouve l'exemplarisme. Toutes les créatures sont des vestiges (vestigia) et des images de Dieu : elles portent l'empreinte de leur Créateur et le manifestent. Le Christ-Verbe est l'Exemplaire, le modèle éternel selon lequel tout a été créé. Le monde devient ainsi un grand livre dont chaque page renvoie à Dieu, pour qui sait le lire avec les yeux de la foi.[46][47]
À cette doctrine s'ajoute l'illumination : héritée d'Augustin, elle affirme que l'esprit humain ne saisit la vérité certaine que dans la lumière des « raisons éternelles », c'est-à-dire dans une participation à la Lumière divine. La connaissance la plus haute n'est donc pas une conquête, mais un don.[48]
La primauté de l'amour sur la connaissance
C'est ici que se marque la différence la plus nette avec Thomas d'Aquin. Pour le Docteur Angélique, la béatitude consiste avant tout dans la vision de Dieu ; pour le Docteur Séraphique, elle consiste avant tout à aimer Dieu. Benoît XVI a résumé cette divergence féconde :
« Pour saint Thomas, le but suprême vers lequel se dirige notre désir est : voir Dieu. Pour saint Bonaventure, le destin ultime de l'homme est en revanche : aimer Dieu, la rencontre et l'union de son amour et du nôtre. » — Benoît XVI, audience générale du 17 mars 2010[49]
La théologie de Bonaventure est donc une sagesse (sapientia) — un savoir savoureux, qui naît de l'amour et y conduit. Connaître, pour lui, n'a de sens que pour mieux aimer ; et celui qui aime veut toujours connaître davantage l'aimé. Le primat appartient à la charité, non à la curiosité spéculative.[50]
L'Itinéraire de l'esprit vers Dieu
La Verna, sur les pas de saint François
À l'automne 1259, Bonaventure se retire sur le mont de la Verna, en Toscane, là même où saint François avait reçu les stigmates en 1224. Méditant la vision du séraphin à six ailes qui avait alors marqué la chair de François, il y compose son chef-d'œuvre spirituel : l'Itinerarium mentis in Deum, l'Itinéraire de l'esprit vers Dieu.[51][52]
Les six degrés de l'ascension
Les six ailes du séraphin deviennent, sous sa plume, les six degrés par lesquels l'âme s'élève vers Dieu :
« Par ces six ailes, on peut justement entendre les six suspensions d'illuminations par lesquelles l'âme est disposée, comme par des degrés ou des chemins, à passer vers la paix par les transports extatiques de la sagesse chrétienne. » — Saint Bonaventure, Itinerarium mentis in Deum, prologue[53]
L'ascension se déploie en trois étapes doublées. L'âme contemple Dieu d'abord par les créatures du monde sensible, où il laisse ses vestiges ; puis dans elle-même, image de Dieu restaurée par la grâce ; puis au-dessus d'elle, dans la contemplation de l'Être et du Bien. Au terme, un septième degré : le repos mystique, le transitus où l'intelligence se tait et où seul l'amour franchit le seuil.[54][55]
« Interroge la grâce, non la doctrine »
Le sommet de l'Itinéraire n'est pas une thèse, mais une flambée. La dernière page renverse toutes les méthodes scolastiques : ce n'est plus l'étude qui sauve, mais le feu de l'amour, le transitus qui fait passer en Dieu.
« Si tu brûles de savoir comment cela advient, interroge la grâce, non la doctrine ; le désir, non l'intellect ; la plainte de la prière, non l'étude de la lettre ; l'Époux, non le maître ; Dieu, non l'homme ; la ténèbre, non la clarté ; non la lumière, mais le feu qui embrase totalement et transporte en Dieu. » — Saint Bonaventure, Itinerarium mentis in Deum, VII, 6[56][57]
Cette page admirable explique son surnom : un docteur dont la science tout entière se résout en flamme séraphique.
Une œuvre immense
Bonaventure laisse une production considérable, à la fois universitaire, spirituelle et apologétique. Les principales sont rassemblées dans le tableau suivant.
| Œuvre | Genre | Date approximative | Objet |
|---|---|---|---|
| Commentaire des Sentences | Théologie scolastique | v. 1250-1254 | Grande synthèse systématique, commentaire de Pierre Lombard |
| Breviloquium | Synthèse doctrinale | avant 1257 | Exposé bref et ordonné de toute la théologie, centré sur le Christ |
| De reductione artium ad theologiam | Épistémologie | v. 1259 | Tous les savoirs convergent vers la théologie |
| Itinerarium mentis in Deum | Mystique | 1259 | L'ascension de l'âme vers Dieu en six degrés |
| Legenda maior / Legenda minor | Hagiographie | v. 1260-1263 | Vie officielle de saint François d'Assise |
| De triplici via | Spiritualité | maturité | Les trois voies : purgative, illuminative, unitive |
| Lignum vitae | Méditation | maturité | Méditation sur la vie et la passion du Christ |
| Soliloquium | Spiritualité | maturité | Dialogue de l'âme avec elle-même |
| Apologia pauperum | Apologétique | v. 1269 | Défense de la pauvreté franciscaine |
| Collationes in Hexaëmeron | Théologie de l'histoire | 1273 (inachevé) | Le Christ centre de la création et de l'histoire |
Le Breviloquium offre, en quelques pages denses, un résumé de toute la doctrine chrétienne, organisé autour du Christ ; le De triplici via a nourri des siècles de vie intérieure en codifiant les trois voies classiques de la mystique ; le Lignum vitae a inspiré toute une iconographie de l'« arbre de vie ». Cette œuvre fait de Bonaventure, selon le mot de la tradition, un théologien dont chaque page « commence et finit par la prière ».[58][59]
Cardinal et légat : le concile de Lyon (1273-1274)
Le refus des honneurs, puis l'obéissance
Homme de pauvreté, Bonaventure fuyait les dignités : vers 1265, il avait décliné l'archevêché d'York que lui offrait le pape. Mais en 1273, le pape Grégoire X le crée cardinal-évêque d'Albano (23 juin 1273) et lui confie une mission décisive : préparer le IIᵉ concile œcuménique de Lyon.[60][61]
L'union des Églises et la mort à Lyon
Le concile de Lyon, ouvert le 7 mai 1274, vise notamment l'union des Églises grecque et latine, un instant réalisée. Bonaventure y joue un rôle central, prêchant et œuvrant à la réconciliation. Mais épuisé par le labeur, il meurt à Lyon, dans la nuit du 14 au 15 juillet 1274, alors que le concile siège encore. Sa mort, comme celle de Thomas d'Aquin survenue quelques mois plus tôt en route vers ce même concile, marque la fin d'une génération exceptionnelle.[62][63]
« Les œuvres du Christ ne reculent pas, mais elles progressent » — Opera Christi non deficiunt, sed proficiunt — formule de Bonaventure rapportée par Benoît XVI[64]
Bonaventure et Thomas d'Aquin : deux génies complémentaires
L'histoire a aimé rapprocher et opposer les deux grands docteurs du XIIIᵉ siècle. Plutôt qu'une rivalité, l'Église y a reconnu deux accents complémentaires d'une même foi : la raison et l'amour, la lumière et la flamme.
| Saint Bonaventure | Saint Thomas d'Aquin | |
|---|---|---|
| Ordre | Frères mineurs (franciscain) | Frères prêcheurs (dominicain) |
| Surnom | Docteur Séraphique | Docteur Angélique |
| Filiation | Augustin, Anselme, Denys, Victorins | Aristote, intégré à la foi chrétienne |
| Nature de la théologie | Sagesse affective, née de l'amour | Science spéculative, ordonnée à la vérité |
| Fin ultime de l'homme | Aimer Dieu | Voir Dieu |
| Primauté | La volonté, la charité | L'intellect, la connaissance |
| Doctorat | 1257 | 1257 |
| Mort | 15 juillet 1274 (Lyon) | 7 mars 1274 (en route vers Lyon) |
| Docteur de l'Église | 1588 (Sixte V) | 1567 (Pie V) |
Loin de se contredire, ces deux voies se complètent : l'une rappelle que la foi cherche l'intelligence, l'autre qu'elle s'achève dans l'amour. Sixte V ne s'y est pas trompé en les couronnant ensemble docteurs de l'Église.[65][66]
Canonisation, doctorat et postérité
De la canonisation (1482) au doctorat (1588)
Le surnom de Docteur Séraphique lui est attaché dès le XIVᵉ siècle — il est attesté en 1333. Mais la reconnaissance officielle vient plus tard : Bonaventure est canonisé le 14 avril 1482 par Sixte IV, lui-même franciscain.[67]
Un siècle plus tard, Sixte V, autre pape franciscain, le proclame docteur de l'Église par la bulle Triumphantis Hierusalem du 14 mars 1588, l'élevant au rang des plus grands maîtres de la foi, aux côtés de Thomas d'Aquin.[68][69]
Le Docteur Séraphique dans la mémoire de l'Église
L'influence de Bonaventure traverse les siècles. Sa synthèse théologique a façonné toute l'école franciscaine, de Duns Scot aux maîtres modernes. Sa mystique des trois voies et son Itinéraire ont nourri d'innombrables spirituels. Au XXᵉ siècle, le jeune théologien Joseph Ratzinger — futur Benoît XVI — lui consacra sa thèse d'habilitation, sur la théologie de l'histoire chez Bonaventure : un signe que ce maître médiéval demeure une source vive pour la pensée catholique.[70][71]
Devenu pape, Benoît XVI lui rendit hommage en trois catéchèses successives, en mars 2010, où il salua en lui un docteur dont :
« toute la pensée fut profondément christocentrique. » — Benoît XVI, audience générale du 3 mars 2010[72]
Que reste-t-il aujourd'hui de saint Bonaventure ?
Un maître pour la vie intérieure
Bonaventure rappelle à chaque génération que la théologie n'est pas un jeu de l'esprit, mais un chemin vers Dieu. Sa conviction — que l'amour précède et couronne la connaissance — offre un antidote durable à toute foi purement cérébrale comme à toute piété sans intelligence. L'Itinéraire reste un guide sûr pour quiconque veut s'élever, par les créatures et par la grâce, jusqu'au repos en Dieu.[73][74]
L'héritier doctrinal de saint François
Sans Bonaventure, le charisme de François d'Assise n'aurait peut-être pas trouvé l'expression intellectuelle qui lui a permis de durer. En donnant à l'intuition franciscaine — Dieu présent dans toute créature, le Christ pauvre au centre de tout — une charpente théologique, le Docteur Séraphique a fait de la pauvreté joyeuse du Poverello une véritable école de sagesse. Comme Antoine de Padoue, il montre que la sainteté franciscaine sait unir la flamme et la science.
La flamme séraphique
Plus que tout, Bonaventure demeure le docteur du feu : non la lumière froide d'un savoir qui s'admire, mais le brasier d'un amour qui consume et transporte en Dieu. C'est là tout le sens de son surnom, et c'est l'héritage qu'il laisse à l'Église.
« Demandons cette grâce à Dieu... que, dans le Christ, nous puissions trouver tous les trésors de la sagesse. » — d'après saint Bonaventure, Collationes in Hexaëmeron[75]
Pour aller plus loin
- Lire Saint François d'Assise (1182-1226) : le fondateur dont Bonaventure rédigea la vie officielle et dont il fut l'héritier doctrinal.
- Lire Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) : l'ami contemporain, l'autre grand docteur du XIIIᵉ siècle, le Docteur Angélique.
- Lire Pape Bienheureux Grégoire X (1271-1276) : le pape qui le créa cardinal et convoqua le concile de Lyon.
- Lire Le IIᵉ concile de Lyon (1274) : le concile de l'union des Églises, où Bonaventure mourut.
- Retenir l'essentiel : saint Bonaventure de Bagnoregio, frère mineur, ministre général et Docteur Séraphique, fut tout ensemble le grand théologien de l'amour, l'héritier doctrinal de saint François et le maître d'une mystique où la science se résout en flamme.
Notes et références
Encyclopædia Universalis, "Bonaventure (saint)" : universalis.fr. Notice de synthèse sur la vie, l'œuvre et la doctrine de Bonaventure.
1 9Benoît XVI, Audience générale du 3 mars 2010 (saint Bonaventure, 1) : vatican.va. Vie, contexte franciscain, Legenda maior, pensée christocentrique ; formule « toute sa pensée fut profondément christocentrique ».
2 5 12 26 42 52 59 72Benoît XVI, Audience générale du 17 mars 2010 (saint Bonaventure, 3) : vatican.va. Comparaison Bonaventure / Thomas d'Aquin ; primauté de l'amour ; citation de l'Itinéraire « interroge la grâce, non la doctrine ».
3 21 29 30 44 49 50 55 57 65 73Internet Encyclopedia of Philosophy, "Bonaventure (1217/1221-1274)" : iep.utm.edu. Présentation philosophique : augustinisme, exemplarisme, illumination, rapport à l'aristotélisme.
4 10 15 34 43 46 48Bonaventure, Itinerarium mentis in Deum (Itinéraire de l'esprit vers Dieu), 1259 ; texte latin de référence : thelatinlibrary.com. Source des passages du prologue (les six ailes du séraphin) et du ch. VII, 6 (le transitus final : « interroge la grâce, non la doctrine »).
6 47 51 53 54 56 74Catholic Encyclopedia (New Advent), "St. Bonaventure" : newadvent.org. Notice classique : naissance à Bagnorea, entrée dans l'ordre, querelle des mendiants, doctorat (23 octobre 1257), élection comme ministre général (2 février 1257), cardinalat (23 juin 1273), canonisation (14 avril 1482). (NB : la date « 1557 » qu'on y lit pour le doctorat de l'Église est une coquille manifeste ; la date exacte est 1588.)
7 11 13 16 17 19 22 23 25 27 31 36 39 41 58 60 62 67 69Sixte V, bulle Triumphantis Hierusalem, 14 mars 1588 : texte sur papalencyclicals.net. Proclamation de Bonaventure comme docteur de l'Église, honoré aux côtés de Thomas d'Aquin.
8 66 68Wikipédia (FR), "Bonaventure de Bagnoregio" : fr.wikipedia.org. Article encyclopédique détaillé (dates, biographie, œuvres, bibliographie) ; utilisé pour le recoupement des faits, à confirmer sur les points précis.
14 18 20 24 28 61 63Benoît XVI, Audience générale du 10 mars 2010 (saint Bonaventure, 2) : vatican.va. Ministre général, médiation entre Spirituels et Conventuels, réfutation de Joachim de Flore, théologie de l'histoire ; « gouverner... signifiait surtout penser et prier » ; Opera Christi non deficiunt, sed proficiunt.
32 33 35 37 38 40 64 71Bonaventure, Collationes in Hexaëmeron (Les six jours de la Création), 1273 ; traduction française de Marc Ozilou, préface d'Olivier Boulnois, Desclée / Cerf, 1991, ISBN 2-7189-0549-2. Première conférence : le Christ « centre de toutes les sciences » et les sept formes du centre.
45 75Joseph Ratzinger, La théologie de l'histoire de saint Bonaventure (thèse d'habilitation, 1957) ; éd. française : PUF / éditions diverses. Étude majeure sur la théologie de l'histoire et l'eschatologie chez Bonaventure (ressource interne : « 1274 - Thèse Ratzinger Bonaventure », bibliothèque Ignis).
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