Saint Thomas d'Aquin (vers 1224-1225 – 1274)

Saint Thomas d'Aquin, frère prêcheur et Docteur Angélique, est le plus grand théologien du Moyen Âge : auteur de la Somme de théologie, poète de l'Eucharistie et contemplatif qui jugea son œuvre semblable à de la paille devant la lumière de Dieu.

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Thomas d'Aquin (vers 1224-1225 – 1274) est un frère prêcheur (dominicain), prêtre, théologien et philosophe italien, considéré comme le plus grand docteur de l'Église du Moyen Âge et l'un des sommets de la pensée catholique de tous les temps. Maître à l'université de Paris, il a réalisé la grande synthèse entre la foi chrétienne et la raison, en intégrant la philosophie d'Aristote au cœur de la théologie sans jamais la laisser dissoudre le mystère.[1][2]

Auteur de la Somme de théologie, l'une des œuvres les plus influentes de l'histoire de l'Occident, il a laissé une œuvre immense — sommes, commentaires bibliques, commentaires d'Aristote, opuscules — rédigée en moins de vingt ans. La tradition l'a surnommé le Docteur Angélique, en raison de la pureté de sa vie et de la hauteur de sa doctrine, et le Docteur commun, parce que son enseignement est devenu un bien partagé de toute l'Église.[3][4]

Mais le théologien fut d'abord un saint et un contemplatif. Poète de l'Eucharistie — il composa l'office du Saint-Sacrement et des hymnes encore chantées aujourd'hui —, homme de prière et d'une humilité désarmante, il connut au terme de sa vie une expérience mystique si haute qu'il cessa d'écrire, jugeant son œuvre semblable à « de la paille » au regard de ce qu'il avait vu.[5][6]

Mort à l'abbaye cistercienne de Fossanova en 1274, alors qu'il se rendait au IIᵉ concile de Lyon, il fut canonisé en 1323 par Jean XXII, proclamé docteur de l'Église en 1567 par saint Pie V, puis placé au centre du renouveau des études catholiques par Léon XIII dans l'encyclique Aeterni Patris (1879). Sa fête est célébrée le 28 janvier.[7][8]

Le contexte : le XIIIᵉ siècle, Aristote et les ordres mendiants

Un siècle d'effervescence intellectuelle

Le XIIIᵉ siècle est le grand siècle des universités naissantes. Paris, Oxford, Bologne, Naples deviennent les foyers d'une pensée nouvelle. On y redécouvre l'œuvre complète d'Aristote, transmise et commentée par les savants arabes — Avicenne, Averroès — et traduite en latin. Cette irruption d'une philosophie païenne, rationnelle et puissante, pose à la chrétienté une question décisive : la raison philosophique et la foi révélée peuvent-elles s'accorder, ou se contredisent-elles ?[9][10]

C'est aussi le siècle des ordres mendiants. Les frères mineurs de François d'Assise et les frères prêcheurs de Dominique, nés au début du siècle, bouleversent la vie religieuse en associant pauvreté radicale, prédication et engagement intellectuel. Très vite, ces ordres jeunes s'emparent des chaires des universités, au point de susciter l'hostilité du clergé séculier.[11]

Roccasecca : une naissance dans la haute noblesse

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Thomas naît vers 1224-1225 au château de Roccasecca, dans le comté d'Aquino, aux confins du royaume de Sicile et des États pontificaux. Il appartient à une famille de la haute noblesse : son père, Landolfo d'Aquino, est comte d'Aquino ; sa mère, Théodora, est apparentée à de grandes maisons campaniennes. La famille est liée à l'empereur Frédéric II de Hohenstaufen, dans une région disputée entre l'Empire et la papauté.[12][13]

Cadet d'une grande lignée, Thomas est destiné par les siens à une brillante carrière ecclésiastique : ses parents rêvent de le voir un jour abbé du prestigieux Mont-Cassin, charge de pouvoir et de prestige. Le destin que Dieu lui réservait allait prendre un tout autre chemin.[14][15]

La vocation contrariée : du Mont-Cassin aux Prêcheurs

L'oblat du Mont-Cassin

Vers l'âge de cinq ans, Thomas est confié comme oblat à l'abbaye bénédictine du Mont-Cassin, le berceau du monachisme occidental fondé par saint Benoît. Il y reçoit sa première éducation, dans le silence, la liturgie et l'étude. La tradition rapporte que l'enfant posait déjà à ses maîtres une question d'une profondeur inattendue : « Qu'est-ce que Dieu ? ».[16][17]

Naples, Aristote et la découverte des Prêcheurs

Vers 1239, les troubles entre Frédéric II et la papauté contraignent Thomas à quitter le Mont-Cassin. Il poursuit ses études à l'université de Naples, fondée par l'empereur, l'un des rares lieux d'Occident où l'on enseigne alors librement la philosophie d'Aristote. C'est là que le jeune homme découvre la puissance de la raison philosophique — et c'est là aussi qu'il rencontre les frères prêcheurs, ordre récent voué à la prédication et à l'étude.[18][19]

Fasciné par cet idéal de pauvreté et de vie intellectuelle au service de la Parole, Thomas décide, vers 1244, d'entrer chez les dominicains. Pour sa famille noble, qui le voyait abbé bénédictin et grand seigneur d'Église, ce choix d'un ordre mendiant est un scandale.[20][21]

La séquestration par sa famille (1244-1245)

Les ruines du château de Roccasecca — pietro scerrato, 2010. Wikimedia Commons · CC BY 3.0.

La réaction est brutale. Alors que les Prêcheurs envoient Thomas vers Paris pour le soustraire à l'influence familiale, ses frères, sur l'ordre de leur mère, l'enlèvent sur la route et le ramènent de force au château de Roccasecca, où il est retenu prisonnier près d'un an.[22][23]

Pendant cette captivité, la famille multiplie les pressions pour le détourner de sa vocation. Thomas, lui, met ce temps à profit pour étudier l'Écriture et la philosophie. Sa détermination est inébranlable : il finira par reprendre, avec l'accord de sa mère lassée de résister, le chemin des Prêcheurs.[24][25]

L'épreuve de la chasteté

Un épisode célèbre de cette captivité est rapporté par les premiers biographes : pour briser sa résolution, ses frères auraient introduit dans sa chambre une courtisane. Thomas l'aurait chassée en saisissant un tison ardent dans la cheminée. Selon la tradition, deux anges lui auraient ensuite ceint les reins d'un cordon mystérieux, lui obtenant le don d'une chasteté parfaite pour le reste de sa vie. Au-delà du récit, l'épisode dit la limpidité d'une âme tout entière donnée à Dieu.[26][27]

La formation : Albert le Grand, Paris et Cologne

Le « bœuf muet » de Cologne

Libéré, Thomas rejoint l'ordre et part étudier à Paris, puis à Cologne, où enseigne le plus grand savant de l'époque, le dominicain Albert le Grand. Massif, silencieux, replié sur lui-même, le jeune Thomas passe d'abord pour lent. Ses condisciples le surnomment le « bœuf muet » (bos mutus).[28][29]

Albert, lui, ne s'y trompe pas. Selon son premier biographe, Guillaume de Tocco, il aurait prédit aux railleurs que ce silencieux ferait un jour retentir sa doctrine dans le monde entier.[30]

Aux côtés d'Albert le Grand

Auprès d'Albert, Thomas trouve le maître décisif. Albert avait entrepris d'assimiler l'ensemble du savoir aristotélicien à la pensée chrétienne ; Thomas reçoit de lui ce programme et le portera à un degré de perfection que son maître n'avait pas atteint. De Cologne, il rapporte la conviction qui guidera toute son œuvre : la vérité est une, et tout ce qui est vrai dans la philosophie ne peut contredire ce que Dieu révèle.[31][32]

Maître en théologie à Paris (1256)

Revenu à Paris, Thomas y commente les Sentences de Pierre Lombard, puis obtient en 1256 la maîtrise en théologie — la plus haute autorité d'enseignement de la chrétienté. Comme Bonaventure, le grand maître franciscain reçu docteur l'année suivante (1257), il doit affronter l'hostilité du clergé séculier contre les ordres mendiants. Désormais, sa vie sera celle d'un maître itinérant, partagée entre Paris, la cour pontificale en Italie (Orvieto, Rome) et Naples.[33][34]

Le maître et l'écrivain : une œuvre immense

En moins de vingt ans, Thomas produit une œuvre d'une ampleur et d'une cohérence stupéfiantes : sommes théologiques, commentaires bibliques, commentaires d'Aristote, opuscules, hymnes liturgiques. Il dictait, dit-on, à plusieurs secrétaires à la fois, sur des sujets différents.[35][36]

Le tableau ci-dessous récapitule ses œuvres les plus marquantes.

ŒuvreGenreDate approximativeObjet
Commentaire des SentencesThéologie scolastiquev. 1252-1256Premier grand commentaire systématique, à Paris
De ente et essentiaMétaphysiquev. 1252-1256Court traité fondateur sur l'être et l'essence
Somme contre les GentilsApologétiquev. 1259-1265Exposé de la foi adressé à ceux qui ne reçoivent pas l'Écriture
Catena aureaExégèsev. 1262-1268Chaîne de commentaires des Pères sur les quatre Évangiles
Office du Saint-SacrementLiturgie1264Office et hymnes de la Fête-Dieu
Commentaires d'AristotePhilosophiev. 1268-1273Éthique, Métaphysique, Physique, De l'âme, etc.
Somme de théologieThéologie1265-1273 (inachevée)La grande synthèse de toute la théologie

La Somme de théologie

Une page de la Somme de théologie — Somme de théologie, édition de 1482. Wikimedia Commons · Domaine public.

La Somme de théologie (Summa Theologiae) est l'œuvre maîtresse, conçue comme un manuel pour les débutants — ce qui en dit long sur l'exigence de Thomas. Elle se déploie en trois grandes parties : la Prima Pars traite de Dieu et de la création ; la Secunda Pars de l'homme, de sa fin, des passions, des vertus et de la loi ; la Tertia Pars du Christ, des sacrements et du retour de toutes choses vers Dieu.[37][38]

Chaque question y est traitée selon la méthode de la disputation scolastique : on pose une question, on expose les objections les plus fortes, on apporte la réponse, puis on répond une à une aux objections. Cette honnêteté intellectuelle — donner d'abord toute leur force aux arguments adverses — fait de la Somme un modèle de rigueur jamais égalé.[39][40]

Les cinq voies

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Au seuil de la Somme, Thomas propose ses célèbres cinq voies (quinque viæ) pour établir rationnellement l'existence de Dieu : le mouvement (le premier moteur), la causalité (la cause première), la contingence (l'être nécessaire), les degrés de perfection, et la finalité (l'ordre du monde). Ces preuves ne prétendent pas remplacer la foi, mais montrent que la raison, laissée à elle-même, peut s'élever jusqu'au seuil du mystère.[41][42]

Aristote christianisé : la querelle de l'averroïsme

L'entreprise de Thomas ne fit pas l'unanimité. Certains maîtres de la faculté des arts de Paris, dits averroïstes latins (autour de Siger de Brabant), tiraient d'Aristote des thèses incompatibles avec la foi — l'éternité du monde, l'unité de l'intellect, une « double vérité ». À l'opposé, des théologiens conservateurs se méfiaient de toute intrusion de la philosophie païenne.[43][44]

Thomas tient une troisième voie : il purifie Aristote de ses erreurs et montre que la vraie philosophie, loin de menacer la foi, la sert. Pour lui, « la grâce ne détruit pas la nature, mais la perfectionne » — formule qui résume tout son génie. Benoît XVI a souligné la portée de cette synthèse :

« En définitive, Thomas d'Aquin démontra qu'entre foi chrétienne et raison, subsiste une harmonie naturelle. Et telle a été la grande œuvre de Thomas qui, en ce moment de conflit entre deux cultures - ce moment où il semblait que la foi devait capituler face à la raison - a montré que les deux vont de pair, que ce qui apparaissait comme une raison non compatible avec la foi n'était pas raison, et que ce qui apparaissait comme foi n'était pas la foi, si elle s'opposait à la véritable rationalité ; il a ainsi créé une nouvelle synthèse, qui a formé la culture des siècles qui ont suivi. » — Benoît XVI, audience générale du 2 juin 2010[45]

Le poète de l'Eucharistie

Le théologien le plus rigoureux du Moyen Âge fut aussi l'un de ses plus grands poètes liturgiques. Thomas a une dévotion ardente pour l'Eucharistie : il priait longuement devant le tabernacle, et la tradition rapporte qu'il appuyait sa tête contre celui-ci avant de résoudre les questions les plus difficiles.[46][47]

L'office du Saint-Sacrement (1264)

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En 1264, le pape Urbain IV, alors résidant à Orvieto, institue pour toute l'Église la fête du Corpus Christi (la Fête-Dieu), à la suite notamment du miracle eucharistique de Bolsena. Il en confie la composition de l'office liturgique à Thomas d'Aquin. Le frère prêcheur compose alors un chef-d'œuvre de théologie et de prière, où la doctrine de la présence réelle se fait chant.[48][49]

Des hymnes encore chantées aujourd'hui

De cet office sont nées des hymnes que l'Église chante toujours : le Pange lingua (dont le Tantum ergo forme les deux dernières strophes, chanté à la bénédiction du Saint-Sacrement), le Lauda Sion, le Sacris solemniis (avec le Panis angelicus), le Verbum supernum (avec l'O salutaris hostia).[50][51] On attribue aussi traditionnellement à Thomas la prière privée Adoro te devote, qui n'appartient pas à cet office mais à sa dévotion personnelle.[52]

L'Adoro te devote s'ouvre sur l'adoration du Dieu caché, vraiment présent sous les apparences du pain, devant qui le cœur se soumet tout entier et défaille à le contempler.[53]

Dans le Pange lingua, Thomas condense en quelques vers toute la foi eucharistique : là où les sens demeurent impuissants à saisir le mystère, la foi seule suffit à affermir un cœur droit.[54]

Le saint : prière, humilité et mystique

« Bene scripsisti de me, Thoma »

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La sainteté de Thomas ne se sépare pas de sa science : il priait ce qu'il pensait, et pensait ce qu'il priait. La tradition rapporte qu'un jour, à Naples, alors qu'il priait devant le crucifix dans la chapelle Saint-Nicolas, une voix sortit de la croix :

« Tu as bien écrit de moi, Thomas ; quelle récompense veux-tu recevoir ? » — Le Christ à Thomas, selon la tradition[55]

Et Thomas de répondre, dans un mot qui résume toute sa vie :

« Rien d'autre que toi-même, Seigneur. » — Saint Thomas d'Aquin (Non aliam, Domine, nisi te ipsum)[56]

L'homme qui avait tant écrit sur Dieu ne désirait, au fond, que Dieu lui-même.

Le 6 décembre 1273 : « tout me paraît comme de la paille »

Le 6 décembre 1273, en célébrant la messe à Naples, Thomas reçut une expérience mystique d'une telle intensité qu'il cessa dès lors d'écrire et de dicter, laissant la Somme inachevée. À son secrétaire et ami Réginald de Piperno, qui le pressait de reprendre son travail, il fit cette réponse bouleversante :

« Je ne peux plus. Tout ce que j'ai écrit me paraît comme de la paille au regard de ce qui m'a été révélé. » — Saint Thomas d'Aquin, à Réginald de Piperno (mihi videtur ut palea)[57]

Ce n'était pas un reniement de son œuvre — l'Église l'a au contraire reçue comme un trésor — mais l'aveu d'un contemplatif qui avait entrevu la lumière vers laquelle toute sa théologie tendait : devant la réalité de Dieu, les plus belles paroles ne sont que de la paille.[58][59]

Une humilité de géant

La Vision de saint Thomas d’Aquin — Sassetta, 1423, Pinacothèque vaticane ; photo Sailko. Wikimedia Commons · CC BY-SA 3.0.

Malgré son génie, Thomas était d'une humilité et d'une douceur remarquables. Il refusa les honneurs ecclésiastiques — dont l'archevêché de Naples qu'on voulut lui offrir —, vécut pauvrement, et traitait les objections de ses adversaires avec une charité qui désarmait. Sa devise intérieure tenait dans la simplicité de l'enfant du Mont-Cassin qui demandait : « Qu'est-ce que Dieu ? ».[60][61]

La mort à Fossanova (7 mars 1274)

Au début de 1274, malade, Thomas se met en route pour le IIᵉ concile de Lyon, où le pape Grégoire X l'avait convoqué pour travailler à l'union avec les Églises d'Orient. En chemin, son état s'aggrave. Il est recueilli à l'abbaye cistercienne de Fossanova, dans le Latium.[62][63]

Là, demandant à recevoir le viatique, il prononce devant l'hostie une profession de foi eucharistique d'une beauté limpide, prolongement de tout ce qu'il avait chanté. Il s'éteint le 7 mars 1274, à environ quarante-neuf ans, en commentant le Cantique des cantiques à la demande des moines. Le contemporain de Bonaventure, mort lui aussi cette année-là, disparaissait au seuil du concile que tous deux devaient honorer.[64][65]

Thomas et Bonaventure : deux génies complémentaires

Le XIIIᵉ siècle a vu briller côte à côte deux docteurs, amis et rivaux d'amitié, reçus maîtres à un an d'intervalle — Thomas en 1256, Bonaventure en 1257 — et morts la même année (1274). Leurs deux voies ne s'opposent pas : elles se complètent, comme la connaissance et l'amour.[66]

Saint Thomas d'AquinSaint Bonaventure
OrdreFrères prêcheurs (dominicain)Frères mineurs (franciscain)
SurnomDocteur AngéliqueDocteur Séraphique
FiliationAristote, intégré à la foiAugustin, Anselme, Denys, les Victorins
Nature de la théologieScience spéculative, ordonnée à la véritéSagesse affective, née de l'amour
Fin ultime de l'hommeVoir DieuAimer Dieu
PrimautéL'intellect, la connaissanceLa volonté, la charité
Doctorat12561257
Mort7 mars 1274 (Fossanova)15 juillet 1274 (Lyon)
Docteur de l'Église1567 (Pie V)1588 (Sixte V)

Canonisation, doctorat et triomphe du thomisme

La canonisation (1323)

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Après sa mort, l'autorité de Thomas grandit malgré les controverses : certaines de ses thèses furent même visées dans les condamnations parisiennes de 1277. Mais le mouvement de fond était irrésistible. Le 18 juillet 1323, à Avignon, le pape Jean XXII inscrit solennellement Thomas d'Aquin au catalogue des saints. La canonisation lève par le fait même les soupçons qui pesaient sur sa doctrine.[67][68]

Docteur de l'Église (1567)

Deux siècles et demi plus tard, au lendemain du concile de Trente — qui avait largement puisé dans sa doctrine —, le pape dominicain saint Pie V proclame en 1567 Thomas d'Aquin docteur de l'Église, le plaçant au rang des plus grands maîtres de la foi. Son titre de Docteur Angélique devient un patrimoine commun de la catholicité.[69][70]

Aeterni Patris et le renouveau thomiste (1879)

Le triomphe le plus éclatant vint au XIXᵉ siècle. Le 4 août 1879, le pape Léon XIII publie l'encyclique Aeterni Patris, qui appelle à restaurer dans les écoles catholiques la philosophie chrétienne « selon l'esprit du Docteur Angélique ». Léon XIII lance l'édition critique léonine des œuvres complètes de Thomas et, en 1880, le proclame patron de toutes les universités, académies et écoles catholiques.[71][72]

« Que les maîtres choisis par vous présentent la doctrine de Thomas d'Aquin à leurs élèves, et qu'ils mettent en lumière sa solidité et son excellence par-dessus les autres. » — Léon XIII, encyclique Aeterni Patris, 4 août 1879[73]

L'autorité de Thomas a été constamment réaffirmée depuis : par le Code de droit canonique de 1983 (can. 252, § 3 : les séminaristes étudient la théologie dogmatique « ayant principalement saint Thomas pour maître »), par le concile Vatican II — qui recommande explicitement de former les futurs prêtres à son école —, et par les papes contemporains.[74][75]

Que reste-t-il aujourd'hui de saint Thomas d'Aquin ?

Les reliques de Toulouse

Le tombeau aux Jacobins de Toulouse — Magnus678, 2013. Wikimedia Commons · CC BY-SA 3.0.

Les reliques de Thomas furent transférées en 1369, sur l'ordre du pape Urbain V, de Fossanova à l'église du couvent des Jacobins de Toulouse, premier couvent de l'ordre des Prêcheurs. Mises à l'abri à la basilique Saint-Sernin pendant la Révolution, elles y demeurèrent jusqu'en 1974 — année du septième centenaire de sa mort — où elles regagnèrent les Jacobins. Le tombeau du Docteur Angélique y demeure un lieu de pèlerinage international.[76][77]

Patron des études et des universités

Saint Thomas est le patron des universités, des écoles, des étudiants et des théologiens catholiques. Sa fête, fixée au 28 janvier (jour de la translation de ses reliques), est célébrée dans le monde entier, en particulier dans les institutions d'enseignement catholique qui se réclament de lui.[78][79]

Un maître pour aujourd'hui

Plus de sept siècles après sa mort, Thomas d'Aquin demeure un maître vivant. À une époque tentée par le fidéisme (la foi sans la raison) comme par le rationalisme (la raison sans la foi), il rappelle que la vérité est une et que l'intelligence, loin d'être l'ennemie de la foi, en est la servante et l'amie. Benoît XVI a résumé l'actualité de sa leçon :

« Saint Thomas nous propose une notion ample et confiante de la raison humaine : ample parce qu'elle n'est pas limitée aux espaces de la raison dite empirico-scientifique, mais ouverte à tout l'être ; confiante parce que la raison humaine est capable de la vérité. » — Benoît XVI, audience générale du 16 juin 2010[80]

Le « bœuf muet » de Cologne mugit toujours : sa doctrine, née de la prière autant que de l'étude, continue d'éclairer l'Église et de conduire les esprits, par la raison, jusqu'au seuil de l'adoration.

Pour aller plus loin

  • Lire Saint Bonaventure (1221-1274) : l'ami contemporain, le Docteur Séraphique, l'autre grand maître du XIIIᵉ siècle, théologien de l'amour.
  • Lire Saint Albert le Grand (1200-1280) : le maître de Cologne qui forma Thomas et prophétisa son génie.
  • Lire Saint Dominique (1170-1221) : le fondateur de l'ordre des Prêcheurs dans lequel Thomas entra.
  • Lire Le concile de Trente (1545-1563) : le grand concile de la Réforme catholique, nourri de la doctrine thomiste.
  • Retenir l'essentiel : saint Thomas d'Aquin, frère prêcheur et Docteur Angélique, fut tout ensemble le plus grand théologien du Moyen Âge, le poète de l'Eucharistie et un contemplatif dont toute la science se résolut, au soir de sa vie, dans le silence de l'adoration.

Notes et références

  1. Benoît XVI, Audience générale du 2 juin 2010 (saint Thomas d'Aquin, 1) : vatican.va. Contexte, formation, le « bœuf muet », l'harmonie entre foi et raison, la « nouvelle synthèse ».

    1 9 17 45
  2. Biographie de saint Thomas d'Aquin, site du jubilé des centenaires thomistes : thomas-aquinas-jubileum.org. Synthèse biographique (naissance à Roccasecca, Mont-Cassin, Naples, entrée chez les dominicains, formation, œuvre, mort à Fossanova).

    2 10 12 16 20 24 32 61 64
  3. Catholic Encyclopedia (New Advent), "St. Thomas Aquinas" : newadvent.org. Notice classique : naissance, oblat au Mont-Cassin, Naples, entrée chez les Prêcheurs, séquestration familiale, épisode de la chasteté, Albert le Grand, maîtrise parisienne.

    3 11 14 19 22 26 29 34 35 63
  4. Benoît XVI, Audience générale du 16 juin 2010 (saint Thomas d'Aquin, 2) : vatican.va. Méthode, synthèse foi-raison, distinction philosophie / théologie, recommandation de Vatican II, « notion ample et confiante de la raison ».

    4 31 36 40 43 66 70 74 80
  5. Benoît XVI, Audience générale du 23 juin 2010 (saint Thomas d'Aquin, 3) : vatican.va. Spiritualité, dévotion eucharistique, prière, structure de la Somme, fin de vie.

    5 38 42 46 49 59 60 65 75
  6. Catholic Answers, "When St. Thomas Aquinas Likened his Work to Straw…" : catholic.com. Expérience mystique du 6 décembre 1273, parole à Réginald de Piperno (mihi videtur ut palea), interprétation (non un reniement de l'œuvre).

    6 57 58
  7. Canonisation de Thomas d'Aquin, 18 juillet 1323 à Avignon par Jean XXII : en.wikipedia.org. Contexte des condamnations de 1277 et levée des soupçons par la canonisation.

    7 67
  8. Léon XIII, encyclique Aeterni Patris, 4 août 1879 : vatican.va. Restauration de la philosophie chrétienne « selon l'esprit du Docteur Angélique », édition léonine, et (1880) patronage des universités et écoles catholiques.

    8 71 73 79
  9. Wikipédia (FR), "Thomas d'Aquin" : fr.wikipedia.org. Article encyclopédique détaillé (dates, biographie, œuvres, condamnations de 1277, canonisation, doctorat, reliques de Toulouse, fête) ; utilisé pour le recoupement des faits.

    13 21 25 27 44 51 68 69 72 76 78
  10. Revue thomiste, "Repères chronologiques sur saint Thomas d'Aquin" : revuethomiste.fr. Chronologie détaillée : oblat au Mont-Cassin (1230-1239), études à Naples (1239-1244), dominicain (1244), captivité (1244-1245), Paris et Cologne avec Albert (1245-1252), maîtrise en théologie (1256), maître-régent à Paris, Rome et Naples, mort le 7 mars 1274, canonisation le 18 juillet 1323.

    15 18 23 33 62
  11. Le mot est rapporté par les sources hagiographiques médiévales, au premier rang desquelles le premier biographe de Thomas, Guillaume de Tocco (Ystoria sancti Thome de Aquino, début du XIVᵉ siècle) : « Nos vocamus istum bovem mutum, sed ipse adhuc talem dabit in doctrina mugitum, quod in toto mundo sonabit » — « Nous l'appelons le bœuf muet, mais, par sa doctrine, il fera encore entendre un tel mugissement qu'il retentira dans le monde entier » (traduction Ignispedia du latin cité).

    28 30
  12. Thomas d'Aquin, Somme de théologie (Summa Theologiae), 1265-1273 ; édition française de référence (trad. Frère Réginald-Marie) consultée dans la bibliothèque Ignis. Structure en trois parties (Prima, Secunda, Tertia Pars), méthode de la disputation scolastique, cinq voies (I, q. 2, a. 3).

    37 39 41
  13. Office et hymnes du Saint-Sacrement composés par Thomas d'Aquin à la demande d'Urbain IV (1264) : Pange lingua (avec Tantum ergo), Lauda Sion, Sacris solemniis (avec Panis angelicus), Verbum supernum (avec O salutaris hostia). Textes liturgiques latins de référence (Missel et Liturgie des Heures). L'Adoro te devote, prière eucharistique privée, lui est attribuée par la tradition sans appartenir à cet office.

    47 48 50 52 53 54
  14. Tradition rapportée par les premiers biographes (Guillaume de Tocco, Vita sancti Thomae Aquinatis) : épisode du crucifix de Naples, « Bene scripsisti de me, Thoma; quam ergo mercedem accipies? » et réponse « Non aliam, Domine, nisi te ipsum ». Voir aussi Catholic Answers.

    55 56
  15. The Tablet, « Aquinas relic begins series of anniversaries in Toulouse » : thetablet.co.uk. Transfert des restes à Toulouse en 1369, mise à l'abri à la basilique Saint-Sernin pendant la Révolution, retour aux Jacobins en 1974 après restauration de l'église.

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