Le concile de Lyon I, réuni en 1245 sous le pape Innocent IV, est le treizième concile œcuménique reconnu par l'Église catholique. Il se tient dans une situation de crise aiguë : le conflit entre la papauté et l'empereur Frédéric II de Hohenstaufen a atteint un point où le gouvernement même de la chrétienté médiévale semble impossible.[1]
Son acte le plus célèbre est la bulle Ad apostolicae dignitatis apicem, datée du 17 juillet 1245, par laquelle Innocent IV déclare Frédéric II déchu de l'Empire et du royaume de Sicile. Le texte met en avant quatre chefs principaux, parmi d'autres griefs : parjure, rupture de la paix entre l'Église et l'Empire, sacrilège contre les prélats arrêtés en route vers un concile, et suspicion d'hérésie.[2]
Lyon I ne se réduit pourtant pas à un procès politique. Les lettres de convocation mentionnent aussi la Terre sainte, l'Empire latin de Constantinople et la menace des Tartares. Le concile publie des constitutions de droit canonique sur les rescrits (les lettres par lesquelles le pape répond à une demande ou règle un cas particulier), les procès, les élections, les dettes ecclésiastiques, l'excommunication, les assassins et la croisade.[3][4]
Pourquoi ce concile était-il nécessaire ?
Le conflit entre papauté et Empire
Le conflit n'apparaît pas soudainement en 1245. Frédéric II est roi de Sicile, roi des Romains, empereur couronné à Rome en 1220, puis roi de Jérusalem par mariage. Son pouvoir enveloppe l'Italie par le sud et par le nord : pour la papauté, l'union durable de la Sicile et de l'Empire menace l'indépendance politique du Siège romain.[5]
La querelle s'aggrave sous Grégoire IX. Frédéric est excommunié en 1227 pour retard de croisade, réconcilié après son expédition en Orient, puis de nouveau excommunié en 1239. En 1241, son fils Enzio capture en mer des prélats qui se rendaient à un concile convoqué par Grégoire IX ; plusieurs sont emprisonnés, et le concile ne peut pas se tenir.[6]
Quand Innocent IV est élu le 25 juin 1243, il tente d'abord une négociation. Mais la question de fond demeure : qui peut arbitrer l'Italie, les évêchés, les territoires pontificaux, la Sicile et les engagements de paix ? La Catholic Encyclopedia résume le déplacement décisif : Innocent quitte secrètement Rome, passe par Gênes et se rend à Lyon pour neutraliser la supériorité militaire de Frédéric.[7]
Lyon comme lieu de sûreté
Lyon n'est pas choisie par hasard. La ville offre un refuge hors de portée directe de Frédéric II, dans une ville d'Empire sous l'autorité de l'archevêque, à proximité du royaume de France — Lyon ne sera rattachée à la France qu'en 1312, par le traité du 10 avril. Le concile peut donc se réunir dans un lieu assez occidental pour attirer les évêques français, anglais, espagnols et italiens, mais assez éloigné de l'Italie impériale pour éviter l'échec de 1241.[8]
Les lettres de convocation, datées du 3 janvier 1245 et des jours suivants, donnent un programme large : restaurer la dignité de l'Église, secourir la Terre sainte, aider l'Empire latin, répondre aux Tartares et traiter le conflit avec l'empereur. Le concile est donc politique au sens médiéval du mot : il touche l'ordre public de la chrétienté, la liberté de l'Église et la défense des peuples chrétiens.[9]
Où et quand le concile s'est-il réuni ?
Trois sessions et une ouverture discutée
Les introductions modernes aux décrets distinguent une réunion préparatoire du 26 juin 1245 et trois sessions solennelles : 28 juin, 5 juillet et 17 juillet. Tanner compte le 26 juin parmi les trois sessions tout en précisant qu'il s'agit probablement d'une réunion seulement préparatoire ; la Catholic Encyclopedia retient l'ouverture solennelle du 28 juin à Saint-Jean. L'essentiel est clair : le concile tient ses décisions décisives en moins d'un mois.[10]
Cette brièveté explique la forme des textes. Lyon I ne ressemble pas à Latran IV, qui publia soixante-dix constitutions de réforme pastorale générale. À Lyon, l'urgence est resserrée : Frédéric II, la défense de l'Orient latin, la croisade, les Tartares et des corrections juridiques déjà préparées.[11]
Une assemblée relativement réduite
Le concile rassemble trois patriarches latins, environ 150 évêques sur quelque 250 prélats — la chronique d'Erfurt parle de 250 prélats répondants, et cent cinquante évêques signèrent la sentence de déposition —, des religieux, des clercs et des représentants séculiers, dont Baudouin II, empereur latin de Constantinople. Frédéric II est représenté par une légation conduite par Thaddée de Suessa, juriste impérial chargé de défendre son maître.[12]
Le nombre est faible pour un concile général. Les raisons sont explicites : invasions des Tartares à l'Est, attaques sarrasines en Terre sainte, pression de Frédéric sur les prélats de ses zones d'influence, surtout les Siciliens et les Allemands. L'assemblée a donc une forte couleur française, anglaise, espagnole et italienne.[13]
Qui sont les acteurs principaux ?
Innocent IV, pape juriste
Innocent IV, né Sinibaldo Fieschi, est l'un des grands papes canonistes du XIIIᵉ siècle. Sa décision de porter le conflit devant un concile manifeste une stratégie juridique : Frédéric n'est pas seulement combattu par armes ou alliances ; il est soumis à une procédure publique où le pape agit comme juge suprême, en présence de l'assemblée.[14]
La bulle de déposition s'ouvre par une justification du rôle pontifical : le pape doit examiner les mérites, peser les fautes, élever les dignes et frapper les coupables selon la gravité de leurs actes. Ce vocabulaire est judiciaire. Innocent IV présente la sentence non comme une vengeance personnelle, mais comme un jugement rendu après délibération avec les cardinaux et le concile.[15]
Frédéric II, l'empereur accusé
Frédéric II est une figure complexe : souverain cultivé, organisateur du royaume de Sicile, fondateur de l'université de Naples, croisé paradoxal couronné à Jérusalem en 1229 alors qu'il était excommunié, mais aussi adversaire redoutable de la papauté italienne. La Catholic Encyclopedia refuse les simplifications : l'accusation populaire des "trois imposteurs" est injustement attribuée à Frédéric, et il n'est pas démontré qu'il ait été athée ; son conflit porte d'abord sur le pouvoir, l'Italie et l'autorité ecclésiastique.[16]
Cette nuance est nécessaire pour lire Lyon I honnêtement. La sentence pontificale accumule des griefs lourds ; la propagande impériale répondra en dénonçant une prétention dangereuse du pape à déposer les rois. Le concile se trouve donc au centre d'un débat médiéval extrême : jusqu'où va le pouvoir spirituel lorsqu'un souverain baptisé est accusé de ruiner la liberté de l'Église ?[17]
Thaddée de Suessa et la défense impériale
Thaddée de Suessa joue le rôle d'avocat impérial. Devant le concile, il présente les excuses de l'empereur et retourne l'accusation : selon lui, des complots contre Frédéric ont été fomentés par l'Église elle-même. À la demande des procureurs des rois de France et d'Angleterre, Innocent IV lui accorde le 29 juin un délai de dix jours pour permettre l'arrivée de l'empereur.[18] Le conflit reste si vif que Tanner parle d'une opposition amère entre le pape et le représentant de Frédéric.[19]
Le fait mérite d'être noté : Lyon I n'est pas une simple proclamation sans contradiction. Frédéric est absent, mais sa défense est entendue sous sa forme la plus forte, et le délai demandé lui est accordé. C'est seulement après ces débats, non sans hésitation des pères eux-mêmes devant un acte inédit par son ampleur, que le pape obtient la déposition du 17 juillet.[20]
Que décide le concile sur Frédéric II ?
Les quatre chefs d'accusation
La bulle Ad apostolicae dignitatis apicem met en avant quatre chefs principaux, parmi d'autres griefs longuement détaillés. Premièrement, Frédéric aurait violé plusieurs serments envers le Siège apostolique et l'Église romaine. Deuxièmement, il aurait rompu la paix conclue avec l'Église. Troisièmement, il aurait commis sacrilège en faisant capturer des cardinaux, prélats et clercs se rendant au concile de Grégoire IX. Quatrièmement, il serait devenu suspect d'hérésie par son mépris des censures ecclésiastiques et par ses comportements jugés scandaleux.[21]
« Quatre crimes très graves sont mis en avant, parmi d'autres griefs : parjure, rupture de la paix, sacrilège et suspicion d'hérésie. » — Synthèse des accusations de la bulle de déposition, 17 juillet 1245[22]
Le texte ne prétend donc pas déposer Frédéric pour une seule faute isolée. Il construit un dossier cumulatif : serments rompus, territoires pontificaux saisis, pressions sur les Églises de Sicile, arrestation des prélats, mépris des excommunications, fréquentation politique des musulmans et alliance avec Jean III Vatatzès, empereur grec séparé de Rome.[23]
Une sentence de déposition
La conclusion de la bulle est radicale : Innocent IV déclare Frédéric lié par ses péchés, rejeté et privé de tout honneur et dignité ; il absout pour toujours ses sujets de leur serment de fidélité ; il interdit de lui obéir comme empereur ou roi ; il ordonne aux électeurs de choisir librement un successeur dans l'Empire.[24]
« Nous délions pour toujours de leur serment ceux qui lui devaient fidélité. » — Innocent IV, sentence de déposition de Frédéric II[25]
Pour un lecteur moderne, cette phrase est la plus difficile. Elle ne se comprend que dans la théologie politique médiévale, où l'ordre chrétien repose sur deux autorités, spirituelle et temporelle, distinctes mais liées. Lyon I marque le point où le pape affirme que l'abus du pouvoir temporel contre l'Église peut priver un souverain de son titre. C'est pourquoi le concile reste un document majeur de l'histoire des rapports entre papauté et Empire.
La réponse de Frédéric
Frédéric répond en 1246 par une lettre aux rois de la chrétienté. Il ne se contente pas de nier des faits ; il transforme l'affaire en avertissement politique. Si le pape peut le déposer, affirme-t-il en substance, les autres rois doivent craindre pour leur propre couronne. Fordham conserve un extrait où l'empereur dénonce une sentence rendue contre lui sans preuve suffisante et dangereuse pour tous les souverains.[26]
Cette réponse révèle l'enjeu durable de Lyon I. La question n'est pas seulement : Frédéric était-il coupable ? Elle devient : qui juge le souverain chrétien quand il viole ses serments, opprime l'Église ou trouble l'ordre public de la chrétienté ? Le concile donne une réponse pontificale maximale ; l'Empire répond par une défense de l'autonomie royale.
Frédéric n'est pas le seul souverain frappé à Lyon : une semaine après la session solennelle du 17 juillet, Innocent IV écarte aussi Sanche II de Portugal du gouvernement de son royaume (voir plus bas, « Le Portugal »). À la différence de Frédéric, Sanche n'est pas solennellement déposé par le concile : il est dessaisi du gouvernement par un acte pontifical distinct, la bulle Grandi non immerito.[27]
Quels autres sujets le concile traite-t-il ?
Terre sainte et croisade
Lyon I se tient après la perte de Jérusalem en 1244 et au moment où saint Louis prépare la future septième croisade. Le concile demande une mobilisation générale : paix entre chrétiens, interdiction temporaire des tournois, restriction du commerce maritime avec les Sarrasins, soutien matériel à l'expédition, indulgence pour ceux qui partent ou contribuent selon leurs moyens.[28]
Le texte reprend une logique déjà visible à Latran IV : l'effort de croisade suppose d'abord de réduire les guerres entre princes chrétiens. Lyon I ordonne donc une paix générale de quatre ans dans la chrétienté afin que l'énergie militaire ne soit pas gaspillée dans les conflits internes.[29]
Empire latin de Constantinople
Un décret spécifique vise l'Empire latin de Constantinople, fondé après la quatrième croisade et déjà très affaibli. Le concile demande que certains revenus ecclésiastiques, notamment la moitié des revenus de bénéfices dont les titulaires ne résident pas au moins six mois, soient affectés pendant trois ans au secours de l'Empire latin.[30]
Le vocabulaire du décret est révélateur : Constantinople est décrite comme un membre aimé dont l'absence déforme le corps de l'Église. La politique orientale du concile mêle donc défense militaire, souci de l'unité ecclésiale et soutien à une structure latine très fragile, qui tombera finalement en 1261.
Les Tartares et la peur venue de l'Est
Le concile parle aussi des Tartares, nom médiéval fréquent pour les Mongols. Depuis les invasions des années 1240, l'Europe latine a pris conscience de la puissance militaire mongole. Les lettres de convocation demandent explicitement qu'un remède soit trouvé contre les Tartares et les autres ennemis de la foi.[31]
Innocent IV enverra d'ailleurs des missions diplomatiques vers les Mongols, notamment par des franciscains et dominicains. Lyon I appartient à ce moment où l'Occident latin découvre qu'il doit regarder au-delà du duel papauté-Empire : la sécurité de la chrétienté dépend aussi de l'Orient, des steppes, des routes commerciales et des puissances non chrétiennes.
Le Portugal : Sanche II écarté du gouvernement
À Lyon, dans le sillage du concile, Innocent IV tranche aussi la crise portugaise. Par la bulle Grandi non immerito du 24 juillet 1245, il déclare Sanche II rex inutilis (« roi inutile ») et confie l'administration générale du royaume à son frère Alphonse, comte de Boulogne, le futur Alphonse III. Strictement, il ne s'agit pas d'une déposition solennelle du titre royal comme celle de Frédéric II : Sanche reste formellement roi, mais il perd le gouvernement effectif. La mesure ouvre la guerre civile portugaise de 1245-1247, jusqu'à l'exil de Sanche et sa mort à Tolède le 4 janvier 1248.[32]
Ce cas n'appartient donc pas aux constitutions conciliaires votées par les pères : c'est une décision pontificale prise à Lyon dans le contexte du concile, ce qui explique qu'elle ne figure pas au même rang que la sentence du 17 juillet.
Quels canons et constitutions Lyon I promulgue-t-il ?
Des constitutions juridiques plus que pastorales
La transmission des constitutions de Lyon I est complexe. Tanner distingue une version conciliaire connue surtout par Matthieu Paris, une version intermédiaire issue du registre d'Innocent IV, et une version définitive publiée après le concile. La collection authentique envoyée aux universités le 25 août 1245 contient vingt-deux constitutions de nature juridique ; une deuxième collection de douze décrets paraît le 21 avril 1246 ; une collection finale est publiée le 9 septembre 1253 et intégrée en grande partie au Liber Sextus de 1298.[33]
Cette situation explique pourquoi il faut éviter une présentation trop simple. La déposition de Frédéric est bien placée par Tanner au rang des statuts du concile, mais les constitutions juridiques ont été stabilisées progressivement. Lyon I est donc à la fois un événement conciliaire de juillet 1245 et un moment de cristallisation du droit canonique pontifical.
| Domaine | Décision | Enjeu |
|---|---|---|
| Rescrits pontificaux | Limiter l'expression vague "certains autres" à trois ou quatre personnes | Réduire les abus procéduraux |
| Procès ecclésiastiques | Confier les causes à des juges qualifiés, dans des lieux connus | Professionnaliser la justice canonique |
| Élections | Refuser les votes conditionnels ou ambigus | Clarifier les décisions capitulaires |
| Excommunication | Exiger prudence, écrit et motif explicite | Empêcher les censures arbitraires |
| Assassins | Sanctions automatiques contre ceux qui commandent ou protègent des tueurs | Répondre à une violence politique organisée |
| Dettes d'Église | Inventaires, comptes annuels, contrôle des dettes | Protéger les biens ecclésiastiques |
| Croisade | Paix chrétienne, restrictions commerciales, indulgence | Soutenir la Terre sainte |
Excommunication et procédure
Plusieurs constitutions encadrent l'usage de l'excommunication. L'une rappelle que la censure vise la guérison, non la mort spirituelle : elle doit corriger et non détruire. Le juge doit écrire la cause de la sentence et remettre copie au condamné s'il le demande.[34]
Cette mesure est importante après des décennies de conflit où les censures sont devenues des armes politiques. Lyon I ne renonce pas à l'excommunication ; il veut la rendre juridiquement plus traçable. Le concile montre ainsi une tension typique du XIIIᵉ siècle : renforcer l'autorité pontificale tout en disciplinant les instruments de cette autorité.
Assassins, dettes et administration
La constitution sur les assassins vise les commanditaires autant que les exécutants. Celui qui ordonne la mort d'un chrétien par assassins, ou protège les tueurs, encourt excommunication et déposition de ses dignités. Le texte associe meurtre politique et péril spirituel : faire tuer par intermédiaire détruit le corps de la victime et expose l'âme du commanditaire.[35]
La constitution sur les dettes ecclésiastiques impose inventaire, comptes écrits et surveillance. Les biens, chartes, privilèges, livres, ornements, dettes et créances doivent être consignés afin que l'administration d'un évêque, abbé ou dignitaire puisse être vérifiée. Le concile répond ici à un problème très concret : des Églises ruinées par dettes, usure, négligence ou gestion opaque.[36]
Comment le concile a-t-il été reçu ?
Une victoire pontificale incomplète
Sur le papier, Lyon I frappe Frédéric II au cœur de sa légitimité. En pratique, la sentence ne détruit pas immédiatement son pouvoir. Des prétendants apparaissent en Allemagne, notamment Henri Raspe puis Guillaume de Hollande, mais Conrad, fils de Frédéric, conserve des soutiens, et de nombreux laïcs restent fidèles à l'empereur.[37]
Frédéric meurt en 1250, non vaincu par une bataille décisive du concile, mais au terme d'une lutte prolongée où l'Italie, l'Allemagne, la Sicile, les communes lombardes et les princes allemands jouent chacun leur partie. Lyon I ouvre cependant la dernière phase de l'effondrement politique des Hohenstaufen.
Une réception canonique forte
Même si la déposition impériale reste l'épisode le plus célèbre, les constitutions de Lyon I pèsent surtout par leur réception juridique. Leur intégration au Liber Sextus en 1298 leur donne une place dans le droit canonique classique. Elles deviennent moins des souvenirs de crise que des règles de procédure et d'administration.[38]
Cette réception explique la singularité du concile : peu de grandes définitions dogmatiques, peu de réforme pastorale ordinaire, mais un acte politico-juridique énorme et une série de normes techniques qui contribuent à affiner la justice ecclésiastique.
Que reste-t-il aujourd'hui de Lyon I ?
Un observatoire de la papauté médiévale
Lyon I est l'un des meilleurs observatoires de la papauté médiévale à son sommet juridictionnel. Innocent IV agit comme pontife, juge, chef diplomatique, protecteur des Églises menacées, organisateur de la croisade et arbitre d'une querelle impériale. Le concile montre ce que la papauté du XIIIᵉ siècle pense pouvoir faire lorsque le pouvoir temporel menace directement l'Église.
Cette vision ne se transpose pas mécaniquement aux États modernes. Elle appartient à une chrétienté où le politique, le canonique et le spirituel sont étroitement liés. Mais elle aide à comprendre pourquoi les débats sur la liberté de l'Église, les limites du pouvoir civil et l'autorité pontificale ont occupé tant de place au Moyen Âge.
Un concile moins doctrinal que stratégique
Lyon I n'a pas la portée dogmatique de Nicée, Chalcédoine, Latran IV, Trente ou Vatican I. Son importance est ailleurs : il révèle la crise d'un modèle de chrétienté fondé sur l'équilibre instable entre pape et empereur. Quand cet équilibre se rompt, le concile devient tribunal, assemblée diplomatique, organe de mobilisation militaire et laboratoire de droit.
Une leçon sur les conciles médiévaux
Le concile rappelle enfin que les conciles œcuméniques médiévaux ne sont pas tous bâtis sur le même modèle. Latran III protège l'élection pontificale après un schisme ; Latran IV offre une synthèse dogmatique et pastorale ; Lyon I tranche une crise impériale et publie des constitutions juridiques. L'œcuménicité catholique ne signifie donc pas uniformité de contenu : chaque concile répond à une blessure précise de son époque.
Chronologie
- 1227Première excommunication de Frédéric IIretard de croisade
Grégoire IX excommunie Frédéric après l'échec de son départ annoncé pour la croisade.[39]
- 1239Nouvelle excommunicationrupture avec Grégoire IX
Le conflit reprend autour de l'Italie, de la Lombardie et de l'autorité pontificale.[40]
- 1241Capture de prélats en route vers Romeconcile empêché
Enzio, fils de Frédéric, capture des cardinaux et prélats qui se rendaient au concile convoqué par Grégoire IX.[41]
- 25 juin 1243Élection d'Innocent IVnouvelle phase de négociation
Le nouveau pape tente d'abord une paix, mais le désaccord sur l'Italie et la juridiction impériale demeure.[42]
- 3 janvier 1245Lettres de convocationTerre sainte, Empire latin, Tartares, Frédéric
La convocation fixe les grands sujets du concile général.[43]
- 28 juin 1245Ouverture solennelle à Lyonassemblée générale
Le concile s'ouvre solennellement à Saint-Jean — réunion préparatoire le 26 juin — avec environ 150 évêques et trois patriarches latins.[44]
- 17 juillet 1245Déposition de Frédéric IIAd apostolicae dignitatis apicem
Innocent IV déclare Frédéric privé de ses dignités et délie ses sujets de leur serment.[45]
- 24 juillet 1245Sanche II écarté du gouvernement du PortugalGrandi non immerito
À Lyon, Innocent IV déclare Sanche II rex inutilis et confie l'administration du royaume à son frère Alphonse de Boulogne ; le roi garde formellement son titre mais perd le gouvernement.[46]
- 1250Mort de Frédéric IIfin d'un règne
L'empereur meurt en Apulie ; la maison Hohenstaufen entre dans sa phase d'effondrement.[47]
Pour aller plus loin
- Lire Latran IV : le grand concile médiéval précédent, plus doctrinal et pastoral.
- Lire Lyon II : le second concile lyonnais, centré sur l'union avec les Grecs, la croisade et l'élection pontificale.
- Lire Vienne : un autre concile médiéval où politique, droit canonique et crise institutionnelle se croisent.
- Retenir le cœur du sujet : Lyon I est le concile de la confrontation maximale entre Innocent IV et Frédéric II.
Notes et références
Norman P. Tanner (éd.), Decrees of the Ecumenical Councils, vol. 1, Georgetown University Press, 1990, section « First Council of Lyons – 1245 », Introduction (texte anglais reproduit : part one) : conflit papauté-Empire, fuite d'Innocent IV à Lyon, ville « outside the direct authority of the emperor », lettres de convocation, participants, sessions, opposition à Thaddée de Suessa et transmission des constitutions.
1 8Innocent IV, Ad apostolicae dignitatis apicem, Lyon I, 17 juillet 1245, dans Tanner, Decrees (part one, « Bull Deposing The Emperor Frederick II ») : quatre chefs mis en avant — parjure, rupture de la paix, sacrilège, suspicion d'hérésie.
2 21 22Tanner, Decrees, Lyon I, Introduction (part one) : « Some letters of summons exist, dated 3 January 1245 and the days following » — dignité de l'Église, Terre sainte, Empire latin, Tartares et conflit avec l'empereur.
3 9 31 43Tanner, Decrees, Lyon I, Introduction (part one), passage sur la transmission : version conciliaire (M, chronique de Matthieu Paris), version du registre d'Innocent IV (R), collection définitive de 22 constitutions envoyée aux universités le 25 août 1245 (Coll. I), 12 décrets le 21 avril 1246 (Coll. II), collection finale le 9 septembre 1253, reprise dans le Liber Sextus (1298).
4 11Franz Kampers, « Frederick II », The Catholic Encyclopedia, vol. 6, New York, Robert Appleton Company, 1909, New Advent (lire) : politique sicilienne et italienne de Frédéric II, conflit structurel avec la papauté.
5Kampers, « Frederick II », The Catholic Encyclopedia, vol. 6 (1909), New Advent (lire) : capture par Enzio des prélats se rendant au concile convoqué par Grégoire IX en 1241.
6 41Kampers, « Frederick II », The Catholic Encyclopedia, vol. 6 (1909), New Advent (lire) : élection d'Innocent IV le 25 juin 1243, départ secret de Rome, passage par Gênes et arrivée à Lyon pour convoquer un concile général.
7 42Tanner, Decrees, Lyon I, Introduction (part one) : ouverture le 26 juin 1245 « in a meeting which was probably only preparatory » ; « three sessions (26 June, 5 and 17 July) » ; « bitter conflict » entre Innocent IV et Thaddée de Suessa ; déposition votée le 17 juillet, mesure apparue sans précédent aux pères eux-mêmes. Ouverture solennelle du 28 juin à Saint-Jean selon Goyau (voir note ce-lyon-defense).
10 19 20Tanner, Decrees, Lyon I, Introduction (part one) : « three patriarchs and about 150 bishops besides other religious and secular persons », dont l'empereur latin de Constantinople ; légation impériale de Thaddée de Suessa ; absences dues aux Tartares, aux Sarrasins et aux intimidations de Frédéric II (surtout Siciliens et Allemands) ; dominante française, espagnole, anglaise et italienne.
12 13 44Innocent IV, Ad apostolicae dignitatis apicem, ouverture de la bulle, dans Tanner, Decrees, Lyon I (part one, « Bull Deposing The Emperor Frederick II ») : justification du rôle pontifical de jugement et de correction, sentence rendue après délibération avec les cardinaux et le concile.
14 15Kampers, « Frederick II », The Catholic Encyclopedia, vol. 6 (1909), New Advent (lire) : portrait intellectuel de Frédéric II, refus de l'accusation non démontrée d'athéisme, distinction entre conflit avec l'Église médiévale et conflit avec ses représentants.
16Fordham University, Internet Medieval Sourcebook, "Frederick II: Dispute with the Church, 1245-1246" : extraits de la sentence de déposition, de la lettre de Frédéric aux rois de la chrétienté et de la réponse pontificale Eger cui levia.
17 26Georges Goyau, « First Council of Lyons (1245) », The Catholic Encyclopedia, vol. 9, New York, Robert Appleton Company, 1910, New Advent (lire) : défense de Thaddée de Suessa — excuses pour l'empereur, complots dénoncés contre lui, délai de dix jours accordé le 29 juin à la demande des procureurs des rois de France et d'Angleterre ; ouverture le 28 juin à Saint-Jean ; 250 prélats selon la chronique d'Erfurt ; sentence « signed by one hundred and fifty bishops ».
18Innocent IV, Ad apostolicae dignitatis apicem, développement des griefs, dans Tanner, Decrees, Lyon I (part one, « Bull Deposing The Emperor Frederick II ») : serments, paix, territoires pontificaux, Églises de Sicile, arrestation des prélats, mépris des censures, relations musulmanes et alliance avec Jean III Vatatzès.
23Innocent IV, Ad apostolicae dignitatis apicem, conclusion de la sentence, dans Tanner, Decrees, Lyon I (part one, « Bull Deposing The Emperor Frederick II ») : privation des honneurs et dignités, absolution des serments de fidélité, interdiction d'obéir à Frédéric comme empereur ou roi, invitation aux électeurs à choisir un successeur.
24 25 45Innocent IV, bulle Grandi non immerito, 24 juillet 1245, rendue à Lyon une semaine après la session solennelle du concile : Sanche II, déclaré rex inutilis, est écarté du gouvernement du Portugal, dont l'administration générale est confiée à son frère Alphonse, comte de Boulogne (futur Alphonse III) ; guerre civile de 1245-1247, exil et mort de Sanche à Tolède le 4 janvier 1248. Strictement, le roi garde son titre : destitution du gouvernement, non déposition pleine du titre royal.
27 32 46Tanner, Decrees, Lyon I, Constitutions (part three), constitution sur la croisade : interdiction de commerce naval utile aux Sarrasins, suspension des tournois, paix chrétienne de quatre ans, indulgence pour les croisés et bienfaiteurs.
28 29Tanner, Decrees, Lyon I, Constitutions (part three), constitution « On help for the empire of Constantinople » : affectation de revenus ecclésiastiques pendant trois ans pour secourir l'Empire latin.
30Tanner, Decrees, Lyon I, Introduction (part one), passage sur la transmission : versions M (Matthieu Paris), R (registre d'Innocent IV) et Coll. I ; publication de Coll. I le 25 août 1245, Coll. II le 21 avril 1246, Coll. III le 9 septembre 1253, insertion ultérieure (sauf const. 2) dans le Liber Sextus (1298).
33 38Tanner, Decrees, Lyon I, Constitutions (part two), constitutions sur l'excommunication, notamment « On excommunication 1 » : finalité médicinale de la censure, exigence d'écrit et de motif.
34Tanner, Decrees, Lyon I, Constitutions (part two), constitution « On employing assassins » : excommunication et déposition des commanditaires ou protecteurs d'assassins.
35Tanner, Decrees, Lyon I, Constitutions (part three), constitution « Management of church debts » : inventaire, sceaux, paiement des dettes, interdiction des dettes dangereuses et reddition annuelle des comptes.
36Kampers, « Frederick II », The Catholic Encyclopedia, vol. 6 (1909), New Advent (lire) : conséquences de la déposition, prétendants en Allemagne, fidélités à Frédéric, mort de l'empereur à Fiorentino en 1250.
37 47Kampers, « Frederick II », The Catholic Encyclopedia, vol. 6 (1909), New Advent (lire) : vœu de croisade, maladie de 1227 et excommunication par Grégoire IX le 29 septembre 1227.
39Kampers, « Frederick II », The Catholic Encyclopedia, vol. 6 (1909), New Advent (lire) : reprise du conflit lombard et excommunication de 1239 par Grégoire IX.
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