Saint Louis (1214-1270), c'est-à-dire Louis IX, roi de France, est le seul roi de France canonisé et l'une des plus grandes figures de la chrétienté médiévale. Monté sur le trône à douze ans sous la régence de sa mère, Blanche de Castille, il a régné quarante-quatre ans et incarné, pour des siècles, l'idéal du « roi très chrétien » : un souverain qui gouverne en pénitent, rend la justice en personne, protège le pauvre contre le puissant, et fait de la sainteté personnelle le cœur même de sa fonction royale.[1][2]
Sa piété n'a rien d'un décor. Louis entend deux messes par jour, sert les lépreux de ses mains, nourrit chaque jour des dizaines de pauvres à sa table, porte le cilice sous la pourpre. Il achète à l'empereur de Constantinople la Couronne d'épines du Christ et fait bâtir pour l'abriter la Sainte-Chapelle, l'un des chefs-d'œuvre du gothique. Deux fois il prend la croix : la septième croisade (1248-1254), où il est fait prisonnier en Égypte, puis la huitième (1270), où il meurt devant Tunis en murmurant, dit-on, le nom de Jérusalem.[3][4]
« Cher fils, je t'enseigne d'abord que tu aimes Dieu de tout ton cœur et de tout ton pouvoir, car sans cela personne ne peut rien valoir. » — Saint Louis, Enseignements à son fils Philippe[5]
Cet article retrace la vie de Louis IX — l'enfant-roi, l'époux et le père, le roi justicier, le croisé prisonnier, le mourant de Tunis —, puis sa spiritualité (prière, charité, pénitence, amour de la Passion, esprit franciscain), enfin sa mort, sa canonisation de 1297 et son culte. Il ne refait ni l'histoire des croisades, ni celle de l'ordre franciscain, traités dans leurs articles propres ; il éclaire ce qui fait de ce roi un saint — et pourquoi l'Église l'a inscrit à son catalogue moins de trente ans après sa mort.
Comment connaît-on saint Louis ?
Chose remarquable pour un homme du XIIIᵉ siècle, Louis IX est exceptionnellement bien documenté — et par des témoins qui l'ont connu, servi, confessé, aimé. Sa réputation de sainteté, immédiate, a provoqué très tôt la rédaction de Vies et l'ouverture d'une enquête canonique ; il faut seulement, comme toujours, distinguer le témoignage direct de l'amplification hagiographique.
Joinville, l'ami témoin
La source la plus célèbre est la Vie de saint Louis de Jean de Joinville (v. 1224-1317), sénéchal de Champagne, compagnon du roi pendant la septième croisade.[6] Achevée en 1309, près de quarante ans après la mort de Louis, et dédiée au futur Louis X, elle est le récit d'un laïc qui aimait son roi : familier, concret, plein d'anecdotes vécues, parfois critique. Joinville n'a pas suivi Louis à Tunis ; il refusa même la huitième croisade. Mais pour tout ce qu'il a partagé — la captivité en Égypte, les conversations, les colères et les tendresses du roi —, son témoignage est d'une fraîcheur sans égale.
Les biographes du procès
Autour de la canonisation gravitent des sources cléricales, plus édifiantes :
- Geoffroy de Beaulieu, dominicain, confesseur du roi pendant vingt ans, écrit vers 1272-1273 une Vita à la demande du pape Grégoire X : témoin de la vie intérieure et de la mort de Louis.[7]
- Guillaume de Chartres, chapelain, complète ce récit par ses propres souvenirs.[8]
- Guillaume de Saint-Pathus, confesseur de la reine Marguerite, compose au début du XIVᵉ siècle une Vie de Monseigneur saint Loys en français, tirée directement des dépositions de l'enquête de canonisation — donc des témoignages sous serment.[9]
- Guillaume de Nangis, moine de Saint-Denis, insère Louis dans la grande chronique officielle du royaume.[10]
La distance de l'historien
Sur ces fondations s'est bâtie, jusqu'à nos jours, une immense littérature. La biographie de référence reste celle de Jacques Le Goff, Saint Louis (Gallimard, 1996), qui pose la question décisive : « Saint Louis a-t-il existé ? » — c'est-à-dire : peut-on retrouver l'homme réel sous la statue du saint roi ?[11] Sa réponse est oui : les sources, croisées, laissent apparaître une personnalité forte, cohérente, dont la sainteté n'est pas une construction posthume mais un fait déjà éclatant du vivant du roi.
| Source | Auteur | Nature | Date | Proximité |
|---|---|---|---|---|
| Vie de saint Louis | Jean de Joinville | Mémoires d'un laïc ami | 1309 | Témoin direct (croisade) |
| Vita Ludovici | Geoffroy de Beaulieu | Vie par le confesseur | v. 1272-1273 | Témoin direct (confession) |
| De vita et miraculis | Guillaume de Chartres | Souvenirs du chapelain | v. 1275 | Témoin direct |
| Vie de Monseigneur saint Loys | Guillaume de Saint-Pathus | D'après l'enquête | v. 1302-1303 | Dépositions sous serment |
| Gesta Ludovici | Guillaume de Nangis | Chronique de Saint-Denis | fin XIIIᵉ s. | Officielle, posthume |
Un roi-enfant sous Blanche de Castille (1214-1234)
Naissance à Poissy (1214)
Louis naît le 25 avril 1214 à Poissy, résidence royale près de Paris — un lieu auquel il restera si attaché qu'il signera parfois « Louis de Poissy », du nom du lieu de son baptême, qu'il jugeait plus honorable que celui de son sacre.[12][13] Il est le fils de Louis VIII le Lion et de Blanche de Castille, petite-fille d'Aliénor d'Aquitaine et princesse à la piété de fer. La maison capétienne est alors à son apogée : le grand-père de Louis, Philippe Auguste, vient d'agrandir considérablement le domaine royal.
La mort de Louis VIII et le sacre de Reims (1226)
Le règne de Louis VIII est bref. Rentrant d'une campagne contre les Albigeois du Midi, le roi meurt de dysenterie à Montpensier, le 8 novembre 1226. Louis n'a que douze ans. Pour couper court à toute contestation des grands barons, on le fait sacrer sans délai : le 29 novembre 1226, premier dimanche de l'Avent, l'enfant est oint et couronné en la cathédrale de Reims.[14][15] Un enfant sur le trône d'un royaume que les féodaux rêvent de reprendre en main : tout, humainement, était fragile.
Blanche de Castille, régente et mère
Ce qui sauve la couronne, c'est la mère. Blanche de Castille assume la régence avec une énergie et une intelligence politiques exceptionnelles.[16] Elle brise les coalitions de barons révoltés, tient tête au roi d'Angleterre, négocie en 1229 le traité de Paris qui prépare le rattachement du Languedoc. Louis lui doit son trône ; il lui doit aussi, et surtout, sa foi. C'est elle qui l'élève dans la crainte de Dieu et lui grave au cœur une parole que rapporteront tous ses biographes :
« Elle me faisait entendre que, si j'étais malade à la mort, elle aimerait mieux me voir mourir que de me voir commettre un seul péché mortel. » — Parole de Blanche de Castille rapportée par saint Louis, dans Joinville[17]
Cette phrase, Louis la citera toute sa vie. Elle explique tout le reste : un roi pour qui la perte de l'âme est le seul vrai désastre, plus redoutable que la défaite, la maladie ou la mort.
Le poids d'une mère
L'attachement fut si fort que Joinville y voit parfois une ombre : Blanche, jalouse, tint la jeune reine Marguerite à l'écart de son fils, au point que les époux devaient se retrouver en cachette dans les escaliers.[18] La sainteté de Louis n'a pas effacé les tensions humaines d'une famille de chair. Mais entre la mère et le fils régna jusqu'au bout une communion spirituelle rare : quand Blanche mourra, en novembre 1252, tandis que Louis est en Terre sainte, il en concevra une douleur profonde.
Le roi, l'époux et le père (1234-1248)
Le mariage avec Marguerite de Provence (1234)
Le 27 mai 1234, à Sens, Louis épouse Marguerite de Provence, fille du comte Raymond Bérenger IV.[19] Le mariage, d'abord politique, devient une vraie union : Marguerite partagera les épreuves du roi jusqu'en Égypte, où, enceinte et assiégée dans Damiette pendant la captivité de son mari, elle montrera un courage héroïque. De ce mariage naîtront onze enfants ; l'aîné survivant, Philippe, succédera à son père sous le nom de Philippe III le Hardi.[20]
La Sainte-Chapelle et les reliques de la Passion
L'acte le plus éclatant de sa dévotion est l'acquisition des reliques de la Passion. En 1238-1239, l'empereur latin de Constantinople, Baudouin II de Courtenay, aux abois financièrement, met en gage puis vend la Couronne d'épines du Christ. Louis l'acquiert pour une somme immense — quelque 135 000 livres.[21][22] Quand la relique arrive en France, le roi, au lieu de la recevoir en majesté, se dépouille de ses insignes : le 19 août 1239, pieds nus et en simple tunique, il porte lui-même la Couronne à travers Paris jusqu'à Notre-Dame.
« Le roi, ayant déposé ses ornements royaux, nu-pieds et vêtu d'une simple tunique, porta sur ses épaules, avec son frère, la sainte Couronne. » — Gautier Cornut, archevêque de Sens, témoin de la translation de 1239[23]
Officiellement, la somme versée par Louis n'était pas le prix d'une vente. La Couronne avait été engagée auprès d'un riche marchand vénitien, et c'est ce créancier que le roi avait indemnisé. Le commerce des reliques demeurant canoniquement interdit, l'opération avait pris la forme d'un échange : la Sainte Couronne contre l'amortissement de la dette. En février 1239, l'affaire était conclue et la relique quittait Venise.[24]
Pour abriter ce trésor — bientôt complété d'un fragment de la Vraie Croix et d'autres reliques —, Louis fait édifier en quelques années la Sainte-Chapelle, consacrée le 26 avril 1248.[25] Ses murs de verre, immense châsse de lumière au cœur du palais royal, disent une théologie : la royauté de France se veut la gardienne de la Passion du Christ. C'est aussi un geste politique et spirituel qui inscrit Paris, aux côtés de Notre-Dame, comme une nouvelle Jérusalem.
Le roi justicier : le chêne de Vincennes
De tous les traits de Louis, aucun n'a plus marqué la mémoire française que sa justice. Joinville en a laissé l'image inoubliable : le roi rendant lui-même le droit, sans intermédiaire, au plus humble de ses sujets.
« Maintes fois il arriva qu'en été il allait s'asseoir au bois de Vincennes, après sa messe, s'adossait à un chêne et nous faisait asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient lui parler, sans empêchement d'huissier ni d'autre. » — Jean de Joinville, Vie de saint Louis[26]
Cette scène n'est pas qu'une jolie légende : elle condense un programme de gouvernement. Pour Louis, le roi n'est pas propriétaire de la justice ; il en est le serviteur devant Dieu, comptable des pauvres qu'on opprime en son nom.
Les enquêteurs et la grande ordonnance de 1254
Ce souci se traduit en institutions. Dès 1247, avant de partir en croisade, Louis lance une grande enquête : des enquêteurs royaux — souvent des frères mendiants — parcourent le royaume pour recueillir les plaintes contre les abus des baillis et des prévôts, et rendre réparation.[27] À son retour, il codifie ces principes dans la grande ordonnance de réformation de 1254 : interdiction pour les officiers royaux d'accepter des présents, de rendre des jugements iniques, de tolérer le blasphème, les jeux d'argent, la prostitution.[28] Il organise la curia regis en cour de justice régulière — le futur Parlement — et cherche à abolir la guerre privée et le duel judiciaire, ces plaies de la société féodale.
Protecteur des pauvres et des lettres
Le règne voit fleurir des fondations charitables et savantes. Louis crée l'hôpital des Quinze-Vingts pour trois cents aveugles, la maison des Filles-Dieu pour les prostituées repenties, des hôpitaux à Pontoise, Vernon, Compiègne ; il soutient l'abbaye de Royaumont, et favorise l'essor de l'université de Paris — dont Robert de Sorbon, son chapelain, fonde le célèbre collège de la Sorbonne.[29] Autour de sa cour rayonne le siècle intellectuel le plus brillant du Moyen Âge : saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure enseignent alors à Paris. Une célèbre anecdote montre Thomas dînant à la table du roi, absorbé dans ses pensées, puis frappant soudain la table : « Voilà qui est décisif contre les Manichéens ! » — et Louis, loin de s'offenser, fait aussitôt appeler un secrétaire pour noter l'argument du théologien.[30]
La part d'ombre : les juifs et le blasphème
Un portrait honnête de Louis ne peut taire ses mesures les plus dures : celles qui frappent les juifs et les blasphémateurs. Les omettre serait mentir par omission ; les condamner sans les comprendre serait une autre forme de mensonge.
La lutte contre l'usure vient en premier. L'ordonnance de Melun (décembre 1230), prise au nom du jeune roi, interdit aux juifs le prêt à intérêt ; celle de 1234 remet aux débiteurs chrétiens le tiers de leurs dettes, restitué même à ceux qui l'ont déjà payé ; la grande ordonnance de 1254 (articles 32 et 33) somme les juifs de cesser « usures, sortilèges et caractères » et défend aux barons comme aux agents royaux de les aider à recouvrer leurs créances.[31] Puis vient le procès du Talmud : dénoncé par le converti Nicolas Donin comme injurieux pour le Christ et la Vierge, condamné par Grégoire IX en 1239, le livre est saisi le 3 mars 1240 ; en mars 1240, une dispute publique oppose, devant Blanche de Castille et toute la cour, les clercs — dont l'évêque de Paris — à quatre rabbins, dont le célèbre Yehiel de Paris. Le Talmud est déclaré infâme : vingt-quatre charretées de manuscrits sont brûlées en 1242 sur la place de Grève, au terme de deux jours de navettes ; Innocent IV félicite le roi le 9 mai 1244, et un second bûcher suit la même année. En 1254, les juifs sont bannis du royaume et leurs biens confisqués, avant d'être rappelés quelques années plus tard ; en 1268, ce sont les usuriers étrangers — lombards, florentins, cahorsins — qui sont expulsés ; en 1269, enfin, le roi impose la rouelle, l'insigne cousu prescrit par le IVe concile du Latran (1215), interdit aux juifs les charges publiques et la rue aux anniversaires de la Passion, et les contraint d'écouter les prédications du dominicain converti Pablo Christiani.[32]
Le blasphème est puni par la même ordonnance de 1254 de peines corporelles qui vont, dans la pratique du règne, jusqu'à la mutilation de la langue et des lèvres.[33]
Que doit en penser le catholique ? Trois choses, sans rien atténuer. D'abord, la canonisation de 1297 n'a canonisé aucun de ces édits : après vingt-cinq ans d'enquête, elle a reconnu la charité et la justice du roi — la bulle Gloria laus l'inscrit au catalogue comme confesseur de la foi, non comme législateur. Ensuite, le contexte : dans une chrétienté où l'unité de la foi fonde l'ordre commun, Louis se croit comptable devant Dieu du salut de ses sujets, juifs compris — qu'il veut convertir, non exterminer : en 1247, il refuse de financer sa croisade de l'argent confisqué aux usuriers, et en 1257-1258 il nomme une commission pour réparer les excès commis en son nom ; l'usure, du reste, est poursuivie chez les chrétiens comme chez les étrangers. Enfin, la distinction : cet antijudaïsme religieux du XIIIe siècle — le mot d'« antijudaïsme » est de Le Goff lui-même, pourtant sévère sur ce chapitre — n'est pas l'antisémitisme racial moderne, que l'Église a condamné (Nostra Aetate, § 4, 1965). Un saint reste un homme de son siècle ; ce qui en fait un saint, c'est d'avoir aimé Dieu et les pauvres plus que sa couronne — et c'est cela seul que l'Église a scellé en 1297.[34]
La septième croisade (1248-1254)
Le vœu de 1244
Fin 1244, gravement malade à Pontoise, Louis frôle la mort. Guéri, il prend la croix en action de grâces, contre l'avis de son entourage et de sa mère.[35] La chute de Jérusalem, reprise par les Turcs khwarezmiens la même année, ajoute l'urgence à la piété. Après quatre ans de préparation méticuleuse — il fait construire le port d'Aigues-Mortes pour embarquer —, le roi part le 25 août 1248.
Damiette et Mansourah (1249-1250)
La stratégie vise l'Égypte, cœur de la puissance musulmane. En juin 1249, les croisés prennent Damiette presque sans combat. Mais l'avance vers Le Caire s'enlise dans le delta du Nil. Le 8 février 1250, à Mansourah, l'avant-garde commandée par le frère du roi, Robert d'Artois, charge imprudemment et se fait massacrer.[36] L'armée, décimée par les combats, la faim et le typhus, doit battre en retraite.
La capture et la rançon (1250)
Le 6 avril 1250, malade et épuisé, Louis est fait prisonnier avec ce qui reste de son armée.[37] Sa dignité dans la captivité frappe jusqu'à ses geôliers : il refuse de prêter des serments blasphématoires, récite l'office, et négocie la libération des siens avant la sienne. La délivrance est achetée au prix fort : la restitution de Damiette et une rançon considérable, de l'ordre de 400 000 livres tournois.[38] Pendant ce temps, la reine Marguerite, accouchée dans la ville assiégée, empêche par son sang-froid la garnison de fuir.
Quatre ans en Terre sainte (1250-1254)
Libéré, Louis ne rentre pas. Au lieu de regagner la France, il demeure quatre ans en Terre sainte (1250-1254), rachetant les captifs chrétiens, fortifiant Acre, Césarée, Jaffa et Sidon, cherchant des alliances jusque chez les Mongols.[39] Ce n'est qu'à l'annonce de la mort de sa mère, survenue fin 1252, qu'il se résout au retour, en 1254. La croisade est un échec militaire ; mais aux yeux des contemporains, la grandeur d'âme du roi vaincu et prisonnier l'a paradoxalement grandi.
La spiritualité de saint Louis
Un roi de prière
La sainteté de Louis n'est pas séparable de sa royauté : il a sanctifié la fonction même de roi. Geoffroy de Beaulieu, son confesseur, décrit un homme d'une régularité monastique : deux messes chaque jour, l'office récité aux heures fixes, de longues oraisons nocturnes, des retraites chez les Cisterciens et les frères mendiants.[40][41] Il se confessait fréquemment et acceptait, roi, de recevoir la discipline (la flagellation pénitentielle) de la main de son confesseur.
La charité : le Christ dans le pauvre et le lépreux
Comme sainte Élisabeth de Hongrie, sa contemporaine et co-patronne du tiers-ordre, Louis prend à la lettre la parole du Jugement : « j'avais faim et vous m'avez donné à manger » (Mt 25, 35). Chaque jour, il nourrit des dizaines de pauvres, souvent de ses propres mains, et il lui arrive de s'agenouiller pour laver les pieds des mendiants.[42] Surtout, il ne recule pas devant les lépreux, alors objets d'horreur : il les visite, les touche, les fait manger. Joinville rapporte cet échange où se lit toute son échelle des valeurs :
« Il me demanda ce qui valait mieux, être lépreux ou avoir commis un péché mortel ; et moi, qui jamais ne lui mentis, je lui répondis que j'aimerais mieux en avoir commis trente que d'être lépreux. […] Il me dit que j'avais parlé comme un étourdi, car nulle lèpre n'est aussi laide que le péché mortel. » — Jean de Joinville, Vie de saint Louis[43]
La pénitence et l'amour de la Passion
Sous la pourpre, Louis porte le cilice, jeûne rigoureusement, retranche de sa table les plaisirs recherchés. Cette austérité n'est pas mépris du monde mais amour de la Croix : le roi qui a payé une fortune la Couronne d'épines veut configurer sa vie au Christ souffrant. La Sainte-Chapelle, l'achat des reliques, la croisade elle-même relèvent d'une même dévotion à la Passion, centre de sa piété.[44]
Tertiaire de saint François
Louis appartient de cœur à la première génération franciscaine. Ami des Frères mineurs comme des Prêcheurs — il fait entrer Franciscains et Dominicains dans ses conseils et ses fondations —, il embrasse l'idéal de pauvreté et de minorité dans son état de roi.[45] La tradition franciscaine le compte parmi ses tertiaires, et l'Église le donnera pour patron du tiers-ordre franciscain, aux côtés de sainte Élisabeth : preuve que la spiritualité d'Assise pouvait féconder jusqu'au trône.
Les Enseignements à son fils
Le testament spirituel de Louis tient dans les Enseignements qu'il dicte, mourant, à son fils Philippe. On y entend, condensée, toute sa doctrine de la vie chrétienne et du gouvernement :
« Cher fils, aie le cœur compatissant envers les pauvres et envers tous ceux que tu croiras souffrir, et console-les et aide-les selon ton pouvoir. » — Saint Louis, Enseignements à son fils Philippe[46]
« Sois si juste que, quoi qu'il arrive, tu ne t'écartes jamais de la justice. Et s'il survient un différend entre un pauvre et un riche, soutiens de préférence le pauvre contre le riche, jusqu'à ce que tu saches la vérité. » — Saint Louis, Enseignements à son fils Philippe[47]
Le premier commandement du roi à son héritier n'est pas politique mais spirituel : aimer Dieu, fuir le péché mortel, servir les pauvres. Toute la politique en découle. (La critique moderne a montré que la version transmise par Joinville a été retouchée ; le noyau des Enseignements reste néanmoins tenu pour authentiquement royal.)[48]
La huitième croisade et la mort à Tunis (1270)
Le dernier vœu
Le rêve de délivrer les Lieux saints ne quitte jamais Louis. En 1267, vieilli et malade, il reprend la croix. La huitième croisade s'ébranle en 1270 ; sur les conseils de son frère Charles d'Anjou, roi de Sicile, elle est détournée vers Tunis — décision aux motifs discutés, où se mêlent l'espoir de convertir l'émir et les intérêts angevins.[49]
« Jérusalem, Jérusalem »
Débarquée près de Carthage en juillet, l'armée est aussitôt frappée par une épidémie — dysenterie ou typhus — dans la chaleur de l'été africain. Le fils du roi, Jean-Tristan, meurt ; puis Louis lui-même tombe. Il s'éteint le 25 août 1270, étendu sur un lit de cendres en croix, les mains jointes.[50] Ses biographes recueillent ses dernières paroles, tournées vers la Ville sainte qu'il n'aura jamais revue :
« Nous entrerons à Jérusalem. » — Et, au moment de rendre l'âme : « Père, en tes mains je remets mon esprit. » — Dernières paroles de saint Louis, rapportées par Geoffroy de Beaulieu[51]
Le retour des reliques
Selon l'usage réservé aux grands (le mos Teutonicus), le corps est bouilli pour en séparer les os ; ses entrailles restent à Monreale, en Sicile, tandis que ses ossements sont ramenés en France par un long cortège funèbre et déposés en 1271 à la basilique de Saint-Denis, nécropole des rois.[52] Sur tout le trajet du convoi, des miracles sont bientôt rapportés : la vénération populaire précède, comme souvent, le jugement de l'Église.
Canonisation et culte
Le procès (1272-1297)
Dès 1272, le pape Grégoire X ouvre l'enquête en vue de la canonisation ; Geoffroy de Beaulieu rédige pour lui son Vita. L'instruction, menée notamment à Saint-Denis de 1282 à 1283, recueille des dizaines de témoignages sur la vie et les miracles du roi.[53] Le processus dure vingt-cinq ans, entrecoupé de vacances du Saint-Siège et de crises politiques.
La bulle Gloria laus (1297)
C'est finalement Boniface VIII qui conclut. À Orvieto, il prononce le sermon de canonisation le 4 août, puis le ratifie le 11 août 1297 dans l'église des Franciscains de la ville, par la bulle Gloria laus, qui inscrit Louis IX au catalogue des saints comme confesseur de la foi.[54] Le geste a aussi une portée diplomatique : il apaise, un temps, le conflit du pape avec le petit-fils du saint, Philippe le Bel. Mais la sainteté, elle, était acquise dans le cœur des peuples bien avant la bulle.
« Gloire, louange et honneur à toi, ô Roi Christ Rédempteur. » — Incipit de la bulle de canonisation Gloria laus (Boniface VIII, 11 août 1297)[55]
Le « roi très chrétien » : postérité et patronages
Le culte de saint Louis fut immédiat et universel. Fêté le 25 août (jour de sa mort), il devient le modèle du roi chrétien pour toute l'Europe, le patron du royaume de France, et, avec sainte Élisabeth, du tiers-ordre franciscain. Son nom est porté par d'innombrables églises, par l'ordre royal de Saint-Louis, par la ville de Saint-Louis au bord du Mississippi, et jusqu'à l'église nationale des Français à Rome, San Luigi dei Francesi. Son petit-neveu, saint Louis de Toulouse, franciscain devenu évêque, prolongera dans la génération suivante cette même sainteté de la maison capétienne-angevine.[56]
Sept siècles et demi après sa mort, Louis IX demeure une énigme lumineuse : un homme de pouvoir qui a cru, plus qu'à tout, que gouverner c'est servir, et que le premier devoir d'un roi n'est pas de vaincre, mais de ne pas offenser Dieu. Un roi qui préférait, disait-il, la lèpre au péché — et qui fit de sa couronne terrestre l'ombre portée d'une couronne d'épines.
Pour aller plus loin
- Sources primaires médiévales : Jean de Joinville, Vie de saint Louis (achevée en 1309) — le grand témoignage vécu ; Geoffroy de Beaulieu, Vita et sancta conversatio Ludovici (v. 1272-1273), par le confesseur ; Guillaume de Chartres, De vita et miraculis ; Guillaume de Saint-Pathus, Vie de Monseigneur saint Loys (d'après l'enquête de canonisation) ; Guillaume de Nangis, Gesta sanctae memoriae Ludovici ; les Enseignements à son fils Philippe.
- Études : Jacques Le Goff, Saint Louis, Gallimard, 1996 (la biographie de référence) ; les travaux d'André Vauchez sur la sainteté médiévale et la Couronne d'épines ; Jean Richard, Saint Louis, roi d'une France féodale, soutien de la Terre sainte, Fayard, 1983.
- Notices de référence : Catholic Encyclopedia, art. « St. Louis IX » (New Advent) ; Encyclopædia Britannica, art. « Louis IX » ; documentation historique de la Sainte-Chapelle (Centre des monuments nationaux) et de la cathédrale Notre-Dame de Paris sur les reliques de la Passion.
- Articles liés sur Ignispedia : sainte Élisabeth de Hongrie, co-patronne du tiers-ordre franciscain ; saint François d'Assise et l'ordre franciscain ; saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure, gloires intellectuelles de son siècle ; saint Dominique et les Prêcheurs ; Notre-Dame de Paris et les reliques de la Passion ; les croisades, dont il fut le dernier grand héros ; saint Louis de Toulouse, son petit-neveu franciscain.
Notes et références
Catholic Encyclopedia, art. « St. Louis IX, King of France », New Advent (newadvent.org/cathen/09368a.htm) : notice catholique de référence — fils de Louis VIII et de Blanche de Castille, roi à douze ans, régence de Blanche (1226-1234), mariage avec Marguerite de Provence, onze enfants, réformes de la justice (curia regis organisée en cour régulière, parlements), fondations (Sainte-Chapelle, Sorbonne de Robert de Sorbon, hôpital des Quinze-Vingts pour 300 aveugles en 1254, Filles-Dieu), charité (nourrissait chaque jour plus de cent pauvres, lavait les pieds des mendiants, servait les lépreux), croisades de 1248 et de 1270, mort près de Tunis le 25 août 1270, canonisation par Boniface VIII en 1297. La notice donne la variante « 25 avril 1215 » pour la naissance.
1 12Encyclopædia Britannica, art. « Louis IX » : synthèse biographique — né le 25 avril 1214 à Poissy, mort le 25 août 1270 près de Tunis ; roi de France de 1226 à 1270 ; conduit la septième croisade (1248-1250) et meurt lors d'une croisade en Tunisie ; seul roi de France canonisé (1297) ; symbole de la royauté chrétienne idéale.
2 14Jean de Joinville (v. 1224-1317), sénéchal de Champagne, Vie de saint Louis (Livre des saintes paroles et des bons faiz nostre saint roy Looÿs), achevée vers 1309 et dédiée au futur Louis X. Compagnon du roi pendant la septième croisade (1248-1254), Joinville livre le témoignage laïc le plus vivant sur la personnalité, la piété et la justice de Louis IX. Nombreuses éditions modernes (éd. Jacques Monfrin, Classiques Garnier, 1995 ; trad. Le Livre de Poche).
3 6Sainte-Chapelle de Paris, documentation historique du Centre des monuments nationaux (sainte-chapelle.fr) : édifice élevé par Louis IX pour abriter les reliques de la Passion (Couronne d'épines, fragment de la Vraie Croix), consacré le 26 avril 1248 ; chef-d'œuvre du gothique rayonnant. Coût des reliques évalué à environ 135 000 livres, celui de la chapelle à environ 40 000 livres.
4 25Saint Louis, Enseignements à son fils Philippe (Enseignemens de saint Loys a Phelippe son filz), texte transmis notamment à la fin de la Vie de saint Louis de Joinville. Citation d'ouverture : « Chier filz, je t'enseigne premierement que tu aimes Dieu de tout ton cuer et de tout ton pooir, car sanz ce nus ne peut riens valoir. » Traduction française modernisée d'après le texte de Joinville.
5 46Geoffroy de Beaulieu (Gaufridus de Belloloco), dominicain, confesseur de saint Louis pendant environ vingt ans, Vita et sancta conversatio piae memoriae Ludovici quondam regis Francorum, rédigée vers 1272-1273 à la demande du pape Grégoire X en vue de la canonisation. Témoin direct de la vie intérieure et de la mort du roi. Éd. dans le Recueil des historiens des Gaules et de la France (RHGF), t. XX.
7 40Guillaume de Chartres, chapelain et familier de saint Louis, De vita et actibus… et de miraculis : complément aux souvenirs de Geoffroy de Beaulieu, rédigé également pour le procès de canonisation. Éd. RHGF, t. XX.
8Guillaume de Saint-Pathus, franciscain, confesseur de la reine Marguerite de Provence puis de la reine Jeanne de Navarre, Vie de Monseigneur saint Loys, composée au début du XIVᵉ siècle (v. 1302-1303) à partir des dépositions de l'enquête de canonisation. Source précieuse car directement tirée des témoignages sous serment. Éd. H.-François Delaborde, 1899.
9Guillaume de Nangis, moine de Saint-Denis, Gesta sanctae memoriae Ludovici regis Franciae (fin XIIIᵉ siècle) : biographie officielle intégrée à la chronique de l'abbaye royale de Saint-Denis, nécropole et « mémoire » de la dynastie. Éd. RHGF, t. XX.
10Jacques Le Goff, Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996 (rééd. « Bibliothèque des Histoires » puis « Quarto ») : biographie de référence de l'historien médiéviste, qui pose la question méthodologique « Saint Louis a-t-il existé ? » — c'est-à-dire de la possibilité de retrouver l'homme réel derrière l'image du saint roi construite par les sources — et conclut à la réalité d'une personnalité cohérente et d'une sainteté attestée du vivant même du roi.
11Naissance à Poissy : Louis naît le 25 avril 1214 (certaines notices anciennes, dont la Catholic Encyclopedia, donnent 1215) au château de Poissy. Le roi affectionnait signer « Louis de Poissy », du nom du lieu de son baptême, qu'il tenait pour plus honorable que le titre tiré de son sacre. Cf. Joinville et Le Goff, op. cit.
13Mort de Louis VIII et sacre de Louis IX : Louis VIII meurt de dysenterie à Montpensier (Auvergne) le 8 novembre 1226, au retour de la croisade albigeoise. Louis IX est sacré à Reims le 29 novembre 1226 (premier dimanche de l'Avent), à l'âge de douze ans, par l'évêque de Soissons (le siège de Reims étant alors vacant). Cf. Catholic Encyclopedia et Britannica, art. cités.
15Blanche de Castille (1188-1252), fille d'Alphonse VIII de Castille et petite-fille d'Aliénor d'Aquitaine, épouse de Louis VIII : régente du royaume durant la minorité de Louis IX (1226-1234), elle brise les révoltes des grands barons, tient tête à l'Angleterre et prépare, par le traité de Paris de 1229, l'intégration du Languedoc. Elle exerce à nouveau la régence pendant la septième croisade et meurt fin novembre 1252, alors que Louis est en Terre sainte. Figure politique majeure du XIIIᵉ siècle.
16Parole de Blanche de Castille rapportée par saint Louis lui-même dans Joinville, Vie de saint Louis : la reine disait à son fils qu'elle préférerait le voir mort plutôt qu'auteur d'un seul péché mortel (« … elle amoit mieulz que je fusse mors que ce que je feïsse un pechié mortel »). Parole fondatrice de la conscience morale du roi, qu'il citait toute sa vie.
17Tensions familiales : Joinville rapporte la jalousie de Blanche de Castille envers sa belle-fille Marguerite de Provence, la reine régnante étant tenue à l'écart, au point que Louis et Marguerite devaient se retrouver discrètement. Détail attesté par Joinville, qui nuance l'image d'une famille royale sans ombre et rappelle l'humanité du saint. Cf. Le Goff, op. cit.
18Mariage avec Marguerite de Provence : célébré le 27 mai 1234 à Sens. Marguerite (v. 1221-1295), fille aînée de Raymond Bérenger IV, comte de Provence (ses sœurs deviendront reines d'Angleterre, de Germanie et de Sicile). Union durable ; la reine accompagnera Louis en Égypte lors de la septième croisade. Cf. Catholic Encyclopedia et Le Goff, op. cit.
19Onze enfants de Louis IX et Marguerite de Provence. L'héritier survivant, Philippe (né en 1245), succède à son père sous le nom de Philippe III le Hardi. Le fils aîné, Louis, meurt jeune (1260) ; Jean-Tristan, né à Damiette pendant la croisade, meurt à Tunis en 1270. Cf. Catholic Encyclopedia, art. cité.
20Acquisition de la Couronne d'épines : l'empereur latin de Constantinople Baudouin II de Courtenay, en grande difficulté financière, avait mis la Couronne en gage auprès de banquiers vénitiens. Louis IX la rachète en 1238-1239 pour une somme évaluée à environ 135 000 livres. La relique arrive en France en 1239. Cf. Sainte-Chapelle (CMN) et Reliques de la Sainte-Chapelle (notices historiques).
21Cathédrale Notre-Dame de Paris, dossier « Saint Louis et les reliques de la Passion » (notredamedeparis.fr) : récit de la translation du 19 août 1239 — les reliques, présentées quelques jours plus tôt au roi à Villeneuve-l'Archevêque, arrivent en procession à Paris ; Louis, ayant quitté ses vêtements royaux, revêtu d'une simple tunique et pieds nus, porte lui-même la Couronne d'épines jusqu'à Notre-Dame avant qu'elle ne rejoigne, plus tard, la Sainte-Chapelle.
22Gautier Cornut (Gauthier Cornut), archevêque de Sens, témoin oculaire, Historia susceptionis coronae spineae (récit de la réception de la Couronne d'épines, v. 1240) : source primaire sur la translation de 1239 et l'humilité du roi portant la relique pieds nus. Éd. RHGF, t. XXII.
23Jean-Christian Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, p. 109-110 (pagination PDF) : « Comme la relique avait été engagée auprès d'un riche marchand vénitien, il indemnisa ce dernier pour la somme colossale de 135 000 tournois. Officiellement il n'était pas question d'un achat, puisque le commerce des reliques demeurait canoniquement interdit, mais d'un échange : la Sainte Couronne contre l'amortissement de la dette. En février 1239, l'opération était réalisée, et la prestigieuse relique quittait Venise. » L'auteur situe en 1238 l'offre de la Couronne à Louis IX par Baudouin II, venu en France « pris à la gorge par les créanciers ». Référence de l’édition imprimée : Jean-Christian Petitfils, Le Saint Suaire de Turin. Témoin de la Passion de Jésus-Christ, Paris, Tallandier, 2022, p. 112-113.
24Jean de Joinville, Vie de saint Louis : célèbre passage du roi rendant la justice sous un chêne au bois de Vincennes, après la messe, accessible à tous ses sujets sans intermédiaire (« … et lors il aloit ou bois de Vincennes et se seoit au dos d'un chesne et nous faisoit seoir entour li, et tuit cil qui avoient afaire venoient parler a li, sanz destourbier de huissier ne d'autre »). Image emblématique de la justice royale directe. Traduction modernisée.
26Les enquêteurs royaux : institués par Louis IX à partir de 1247, avant son départ en croisade. Souvent frères mendiants (Franciscains, Dominicains), ils parcourent le royaume pour recueillir les plaintes des sujets contre les abus des officiers royaux (baillis, prévôts) et ordonner des restitutions. Leurs rapports nourrissent la réforme administrative du règne. Cf. Le Goff, op. cit., et notices sur la « grande ordonnance ».
27Grande ordonnance de réformation de décembre 1254 : promulguée au retour de la croisade, elle fixe les principes moraux et pratiques du gouvernement des officiers royaux — interdiction d'accepter des présents, de rendre des jugements iniques, de prononcer des amendes avant condamnation ; lutte contre le blasphème, les jeux d'argent, la prostitution et l'ivrognerie. Elle prolonge l'œuvre des enquêteurs et marque une étape de la construction de l'État de justice capétien.
28Fondations charitables et intellectuelles : hôpital des Quinze-Vingts pour 300 aveugles (v. 1254-1260) ; maison des Filles-Dieu pour prostituées repenties ; hôpitaux à Pontoise, Vernon, Compiègne ; abbayes de Royaumont et du Lys ; soutien à l'université de Paris, où Robert de Sorbon, chapelain du roi, fonde vers 1257 le collège de la Sorbonne. Cf. Catholic Encyclopedia, art. cité.
29Anecdote de saint Thomas d'Aquin à la table du roi : rapportée par les premiers biographes de saint Thomas, la scène montre le théologien dominicain, invité à dîner par Louis IX, absorbé dans sa méditation, frappant soudain la table en s'écriant « Conclusum est contra Manichaeos ! » (« Voilà qui est décisif contre les Manichéens ! ») ; le roi, loin de s'offusquer, fait aussitôt appeler un secrétaire pour que l'argument ne soit pas perdu. Épisode illustrant le climat intellectuel de la cour de Louis IX, où enseignaient alors Thomas d'Aquin et Bonaventure.
30Les mesures contre les juifs : ordonnance de Melun (décembre 1230), prise au nom du jeune roi pendant la régence de Blanche de Castille ; ordonnance de 1234 (remise du tiers des dettes) ; grande ordonnance de décembre 1254, articles 32 et 33 (« usures, sortilèges et caractères ») ; procès du Talmud — dénonciation de Nicolas Donin, lettre de Grégoire IX (1239), saisie du 3 mars 1240, dispute de mars 1240 devant Blanche de Castille (l'évêque de Paris face à quatre rabbins, dont Yehiel de Paris), condamnation malgré l'opposition de l'archevêque Gautier Cornut, bûcher de vingt-quatre charretées place de Grève en 1242 (deux jours), félicitations d'Innocent IV du 9 mai 1244 puis second bûcher ; bannissement et confiscations de 1254, rappel quelques années après ; expulsion des usuriers étrangers en 1268 ; rouelle imposée en 1269 en application du IVe concile du Latran (1215), sous l'influence du dominicain converti Pablo Christiani. Cf. Jacques Le Goff, Saint Louis, Gallimard, 1996 ; les travaux de Robert Chazan sur le procès du Talmud de 1240 ; Jewish Encyclopedia, art. « France ».
31 32La répression du blasphème : la grande ordonnance de décembre 1254 prohibe le blasphème et le punit de peines corporelles, qui vont dans la pratique du règne jusqu'à la mutilation de la langue et des lèvres. Cf. Le Goff, op. cit. (ordonnances morales de 1254-1256 et leur application).
33La réponse catholique : la bulle Gloria laus (cf. [^gloria-laus]) inscrit Louis au catalogue comme confesseur de la foi, pour sa charité et sa justice reconnues par vingt-cinq ans d'enquête — non pour ses édits ; le refus de 1247 (ne pas financer la croisade d'argent confisqué) et la commission correctrice de 1257-1258 attestent l'intention de convertir sans spolier ; sur la distinction entre l'antijudaïsme religieux médiéval et l'antisémitisme racial moderne, condamné par l'Église au concile Vatican II, déclaration Nostra Aetate, § 4 (28 octobre 1965).
34Le vœu de croisade (1244) : gravement malade à Pontoise fin 1244, Louis IX fait vœu de prendre la croix s'il guérit ; rétabli, il persévère malgré les réticences de son entourage et de sa mère. La prise de Jérusalem par les Khwarezmiens (1244) renforce sa détermination. Départ effectif d'Aigues-Mortes — port qu'il fait aménager à cette fin — le 25 août 1248.
35Bataille de Mansourah (8-11 février 1250) : lors de la septième croisade, l'avant-garde franque menée par Robert d'Artois, frère du roi, charge imprudemment les Mamelouks malgré les avertissements des Templiers et se fait anéantir dans la ville. L'armée croisée, affaiblie par les combats, la famine et le typhus, doit ensuite se replier. Cf. notices historiques sur la bataille de Mansourah.
36Capture de Louis IX (6 avril 1250) : au terme de la retraite vers Damiette, malade de dysenterie et à bout de forces, le roi est fait prisonnier avec le reste de son armée à Fariskur. Sa dignité dans la captivité — refus des serments blasphématoires, récitation de l'office — est unanimement soulignée par les sources. Cf. Joinville, op. cit.
37Rançon et restitution de Damiette : la libération de Louis IX est obtenue le 6 mai 1250 contre la restitution de Damiette et le paiement d'une rançon considérable (de l'ordre de 400 000 livres tournois, soit environ 800 000 besants), dont une part est avancée par l'ordre du Temple. La reine Marguerite, accouchée dans Damiette assiégée, y empêche la fuite de la garnison. Cf. Joinville, op. cit., et Le Goff, op. cit.
38Séjour en Terre sainte (1250-1254) : après sa libération, Louis IX ne rentre pas immédiatement mais demeure quatre ans en Orient latin, rachetant des captifs chrétiens et fortifiant Acre, Césarée, Jaffa et Sidon. Il tente aussi une alliance diplomatique avec les Mongols. Il ne se résout au retour (1254) qu'à l'annonce de la mort de sa mère Blanche, régente, survenue fin 1252. Cf. Jean Richard, Saint Louis, Fayard, 1983.
39Vie de prière : selon Geoffroy de Beaulieu et Guillaume de Saint-Pathus, Louis IX entendait quotidiennement deux messes, récitait l'office aux heures, priait longuement la nuit, se confessait souvent et acceptait la discipline (flagellation pénitentielle) de son confesseur — le tout dans le secret, sans ostentation. Cf. Geoffroy de Beaulieu, Vita, et Le Goff, op. cit.
41Charité aux pauvres : le roi nourrissait chaque jour de nombreux pauvres, parfois de ses mains, et lavait les pieds des mendiants ; il entretenait des indigents à sa cour et multipliait les aumônes. Cf. Catholic Encyclopedia, art. cité, et Guillaume de Saint-Pathus, Vie de Monseigneur saint Loys.
42Jean de Joinville, Vie de saint Louis : dialogue où le roi demande à Joinville s'il vaut mieux être lépreux ou avoir commis un péché mortel ; à la réponse mondaine du sénéchal (qui préférerait trente péchés mortels à la lèpre), Louis oppose que nulle lèpre n'est aussi laide que le péché mortel. Passage capital sur l'échelle des valeurs du saint roi, pour qui la perte de l'âme est le seul mal absolu.
43Dévotion à la Passion : l'achat des reliques (Couronne d'épines, Vraie Croix), la construction de la Sainte-Chapelle, le port du cilice et les austérités du roi relèvent d'une même spiritualité centrée sur la Passion du Christ et la volonté de configurer sa vie au Sauveur souffrant. Cf. André Vauchez, travaux sur la Couronne d'épines et la sainteté médiévale.
44Saint Louis et le tiers-ordre franciscain : proche des Frères mineurs comme des Prêcheurs, Louis IX est traditionnellement compté parmi les tertiaires de saint François et proclamé, avec sainte Élisabeth de Hongrie, patron du tiers-ordre franciscain (Ordre franciscain séculier). Les Dominicains et les Trinitaires le revendiquent aussi ; l'essentiel est son adhésion réelle à l'idéal de pauvreté et de pénitence des ordres mendiants. Cf. Franciscan Media et l'article ordre franciscain.
45Saint Louis, Enseignements à son fils Philippe : préceptes de justice — « … tien toi si droiturier que tu ne declines de la droiture et de la justise pour quelque chose qui aviengne. Et se il avient contens entre povre et riche, si soutien plus le povre que le riche jusques atant que tu saches la verité. » Traduction modernisée d'après le texte transmis par Joinville.
47Critique textuelle des Enseignements : les érudits (notamment à partir des travaux du XIXᵉ siècle et de H.-François Delaborde) ont montré que la version des Enseignements transmise à la fin de la Vie de Joinville a été remaniée et diffère de la rédaction primitive. Le noyau doctrinal et spirituel — amour de Dieu, refus du péché mortel, justice, charité aux pauvres — est néanmoins tenu pour authentiquement issu de l'enseignement du roi à son fils. Cf. Le Goff, op. cit.
48Huitième croisade (1270) : Louis IX reprend la croix en 1267 et s'embarque en 1270. Sur les conseils de son frère Charles d'Anjou, roi de Sicile, l'expédition est détournée vers Tunis ; les motifs (espoir de conversion de l'émir hafside, intérêts angevins en Méditerranée) sont débattus par les historiens. Cf. Le Goff, op. cit., et Jean Richard, op. cit.
49Mort de saint Louis (25 août 1270) : débarquée près de Carthage en juillet 1270, l'armée est décimée par une épidémie (dysenterie ou typhus) dans la chaleur estivale. Le fils du roi, Jean-Tristan, meurt ; Louis lui-même s'éteint le 25 août 1270, étendu sur un lit de cendres disposées en croix. Cf. Geoffroy de Beaulieu, Vita, et Britannica, art. cité.
50Dernières paroles : Geoffroy de Beaulieu, témoin, rapporte que le roi mourant répétait le désir de Jérusalem (« Jerusalem, Jerusalem ») et s'éteignit en remettant son esprit à Dieu (« Père, en tes mains je remets mon esprit », Lc 23, 46). Les formulations varient selon les biographes ; toutes convergent sur une mort tournée vers la Ville sainte et la prière du Christ en croix.
51Traitement du corps et sépulture : selon le mos Teutonicus (usage réservé aux grands morts en terre lointaine), le corps de Louis est bouilli pour séparer les os des chairs ; ses entrailles restent à Monreale (Sicile), ses ossements sont ramenés en France et déposés à la basilique de Saint-Denis en 1271, nécropole des rois. Des miracles sont rapportés sur le trajet du cortège funèbre. Cf. Le Goff, op. cit.
52Procès de canonisation (1272-1297) : ouvert par Grégoire X dès 1272, l'examen des vertus et des miracles s'étend sur vingt-cinq ans ; une enquête est notamment menée à Saint-Denis en 1282-1283. Geoffroy de Beaulieu et Guillaume de Chartres rédigent des Vitae pour le procès ; Guillaume de Saint-Pathus exploitera les dépositions. Cf. « Les enquêtes pour la canonisation de saint Louis, de Grégoire X à Boniface VIII » (Revue d'histoire de l'Église de France, 1971, sur Persée).
53Canonisation par Boniface VIII (11 août 1297) : après vingt-cinq ans d'enquêtes, Boniface VIII prononce le sermon de canonisation à Orvieto le 4 août 1297, puis ratifie l'acte le 11 août dans l'église des Franciscains de la ville, par la bulle Gloria laus (incipit « Gloria, laus et honor tibi sit, Christe rex redemptor »), qui proclame Louis IX confesseur de la foi. L'acte a aussi une dimension diplomatique dans le conflit du pape avec Philippe le Bel, petit-fils du saint. Cf. « Les sermons de Boniface VIII à Orvieto et la bulle Gloria laus », dans le Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. XXIII (sur Persée).
54 55Culte et patronages : fête le 25 août ; patron du royaume de France et, avec sainte Élisabeth de Hongrie, du tiers-ordre franciscain ; innombrables églises, l'ordre royal et militaire de Saint-Louis (1693), l'église San Luigi dei Francesi à Rome, la ville de Saint-Louis (Missouri). Son petit-neveu saint Louis de Toulouse (1274-1297), franciscain et évêque, prolonge la sainteté de la maison capétienne-angevine. Cf. Catholic Encyclopedia et notices sur le culte de saint Louis.
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