Saint Dominique (1170-1221)

Saint Dominique de Guzmán, chanoine castillan devenu fondateur de l'Ordre des Prêcheurs (Dominicains), opposa à l'hérésie cathare la pauvreté apostolique, l'étude et la prédication. Sa devise — contempler et transmettre — et son testament — charité, humilité, pauvreté — résument une sainteté tournée vers la vérité.

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Dominique de Guzmán (v. 1170-1221), en espagnol Domingo de Guzmán, est un chanoine castillan devenu le fondateur de l'Ordre des Prêcheurs — les Dominicains —, l'une des deux grandes familles mendiantes nées au début du XIIIᵉ siècle, en même temps que les Frères mineurs de François d'Assise.[1][2] Confronté à l'hérésie cathare dans le Midi de la France, il comprit que l'Église ne pourrait y répondre qu'en opposant aux « parfaits » hérétiques des prédicateurs aussi pauvres, aussi instruits et aussi saints qu'eux.[3]

De cette intuition naît une création originale : un ordre voué tout entier à la prédication et à l'étude de la vérité, vivant de la mendicité, formé dans les universités, organisé pour parcourir le monde. Dominique invente la formule qui restera la devise spirituelle de ses fils : transmettre aux autres le fruit de la contemplation — contemplata aliis tradere.[4][5]

Homme de prière avant d'être homme d'action, il « parlait toujours à Dieu ou de Dieu », ne fondait rien sans l'avoir d'abord demandé dans la nuit, et pleurait sur les pécheurs. Sa charité brûlante, son zèle des âmes et son humilité ont marqué jusqu'à ses adversaires.[6][7]

Mort à Bologne le 6 août 1221, épuisé par l'apostolat, il laisse à ses frères un testament d'une simplicité saisissante — « la charité, l'humilité, la pauvreté volontaire » — et un ordre déjà répandu dans toute l'Europe.[8][9] Canonisé en 1234 par Grégoire IX, il demeure, avec saint François, l'une des figures qui ont renouvelé l'Église du XIIIᵉ siècle.

Les origines : un fils de Caleruega

Naissance en Vieille-Castille (vers 1170)

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Dominique naît vers 1170 à Caleruega, petit bourg de la province de Burgos, en Vieille-Castille.[10][11] Sa famille, les Guzmán, appartient à la petite noblesse castillane ; la tradition lui donne pour père Félix de Guzmán et pour mère Jeanne d'Aza (Juana de Aza), elle-même honorée comme bienheureuse.[12][13] Troisième de trois fils qui deviendront tous prêtres, l'enfant grandit dans une chrétienté de la Reconquête, aux confins de la Castille et des terres encore disputées à l'islam.[14]

Jeanne d'Aza et le songe du chien à la torche

L'hagiographie médiévale entoure sa naissance de signes. La plus célèbre tradition, rapportée par Jacques de Voragine dans la Légende dorée, raconte que sa mère, avant de le mettre au monde, rêva qu'elle portait en son sein un petit chien tenant dans sa gueule une torche enflammée, et que ce chien, une fois né, embrasait le monde entier.[15]

« Sa mère, avant de le concevoir, vit en songe qu'elle portait dans son sein un petit chien qui tenait dans sa gueule une torche allumée, et qu'en sortant de son sein il embrasait toute la terre. » — Jacques de Voragine, La Légende dorée[16]

Une autre tradition rapporte qu'au baptême, sa marraine vit briller au front de l'enfant une étoile qui éclairait le monde.[17] Ces récits édifiants, postérieurs à la fondation de l'Ordre, lisent l'enfance à la lumière de la vocation : le chien à la torche — jeu de mots latin sur Domini canis, « le chien du Seigneur » — deviendra l'emblème des Dominicains, gardiens vigilants et porteurs du feu de la prédication ; l'étoile restera l'un de ses attributs iconographiques.[18][19]

Études à Palencia et le livre vendu pour les pauvres

Vers l'âge de quatorze ans, Dominique est envoyé étudier les arts libéraux puis la théologie à l'école de Palencia, l'une des premières institutions universitaires de Castille.[20][21] Étudiant brillant et austère, il y reste une dizaine d'années.[22]

C'est là que se situe l'épisode qui révèle son caractère. Pendant une famine qui frappe la ville, le jeune homme vend ses livres de parchemin — précieux et coûteux — pour nourrir les affamés, déclarant, selon la tradition rapportée par Jourdain de Saxe, ne pas pouvoir étudier sur des peaux mortes tandis que des hommes mouraient de faim.[23][24] Le trait dit déjà ce qui dominera sa vie : la charité prime même sur l'étude qu'il aimait tant.

Son biographe et contemporain, Barthélemy de Trente, rapporte qu'à deux reprises le jeune homme tenta même de se vendre comme esclave pour racheter des captifs détenus par les Maures[25] — trait qui éclaire, dès sa jeunesse, la charité sans bornes que Jourdain de Saxe louera plus tard en lui.

Le chanoine régulier d'Osma

La réforme canoniale (vers 1196)

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Vers 1196, Dominique entre comme chanoine régulier au chapitre de la cathédrale d'Osma, qui suivait la règle de saint Augustin.[26][27] Ce choix est déjà significatif : il ne devient ni moine cloîtré ni clerc séculier, mais membre d'une communauté de prêtres vivant en commun, partageant la prière liturgique et un idéal de vie apostolique. La règle augustinienne, fondée sur la charité fraternelle et la vie commune, marquera profondément l'ordre qu'il fondera plus tard.[28]

Il s'y distingue par sa ferveur : on rapporte qu'il passait les nuits en prière et qu'il fut bientôt nommé sous-prieur du chapitre, autour de 1201.[29][30]

L'évêque Diègue d'Acebo

Le tournant de sa vie vient de sa rencontre avec Diègue d'Acebo (Diego de Acebo), évêque d'Osma, homme de zèle apostolique qui devient son maître et son ami.[31][32] C'est avec lui que Dominique va découvrir le vaste monde au-delà de la Castille — et y rencontrer les deux grandes urgences de l'Église de son temps.

La rencontre de l'hérésie : le Midi cathare

Les voyages diplomatiques vers le Nord (1203-1206)

Entre 1203 et 1206, Diègue d'Osma est chargé par le roi de Castille de missions diplomatiques qui l'emmènent jusqu'en Europe du Nord — la tradition parle du Danemark et de la « Marche » germanique — pour négocier un mariage royal.[33][34] Dominique l'accompagne. Ces voyages lui font traverser le Languedoc, alors profondément travaillé par l'hérésie cathare (ou albigeoise), et lui révèlent l'ampleur du défi missionnaire de l'Occident : au nord, des peuples encore mal évangélisés ; au sud de la France, une hérésie puissante et organisée.[35]

La nuit de Toulouse : un aubergiste hérétique

L'épisode fondateur se déroule à Toulouse, dès le premier passage. Logé chez un aubergiste cathare, Dominique passe la nuit entière à discuter avec lui et, au matin, le ramène à la foi catholique.[36][37] Cette nuit décide de sa vocation : il comprend que l'hérésie ne se vainc pas par la force ni par les seules sentences, mais par la parole patiente, la science et la sainteté.

La méthode apostolique : pauvreté et prédication

Le diagnostic de Diègue et de Dominique est lucide. Les « parfaits » cathares impressionnaient le peuple par leur austérité, leur pauvreté réelle, leur prédication itinérante — tandis que les légats pontificaux voyageaient en cortège, à cheval, entourés de serviteurs.[38][39] La réponse devait donc être un renversement évangélique : prêcher la vérité catholique pieds nus, sans argent, mendiant son pain, à la manière des Apôtres.[40]

La tradition dominicaine résume ainsi leur diagnostic : face à des prédicateurs qui se recommandaient par leur pauvreté, seule l'humilité et l'exemple d'une vie évangélique pouvaient répondre au défi.[41][42]

C'est cette prédication apostolique — praedicatio apostolica, pauvre et savante — qui sera l'âme de l'Ordre des Prêcheurs. Diègue d'Osma meurt en 1207, laissant Dominique seul porteur de l'œuvre.[43]

La controverse et le miracle du livre à Fanjeaux

Pedro Berruguete, Saint Dominique et les Albigeois, 1493-1499, musée du Prado. Wikimedia Commons, domaine public.

La tradition rapporte un signe célèbre, situé près de Fanjeaux, lors d'une controverse entre Dominique et les hérétiques. Pour trancher le débat, on convient de jeter au feu les écrits des deux parties : ceux des cathares brûlent, tandis que la cédule rédigée par Dominique, jetée trois fois dans les flammes, rejaillit intacte.[44]

« Le libelle de l'homme de Dieu, jeté trois fois au feu, en ressortit trois fois sans la moindre brûlure. » — Jacques de Voragine, La Légende dorée[45]

Ce miracle de l'épreuve du feu, rapporté par la Légende dorée et figuré par d'innombrables artistes — dont Berruguete et Fra Angelico —, exprime la conviction médiévale : la vérité catholique résiste à l'épreuve, là où l'erreur se consume. L'historien le reçoit comme un récit hagiographique ; le croyant y lit le signe que Dieu a confirmé la mission de son prédicateur.[46][47]

Prouilhe : le premier foyer (1206-1207)

Un monastère de moniales converties

Avant même de fonder son ordre de prédicateurs, Dominique fonde en 1206-1207, à Prouilhe (près de Fanjeaux), un monastère de moniales destiné à accueillir des femmes converties du catharisme, souvent issues de familles nobles qui avaient confié leurs filles aux maisons hérétiques faute de moyens.[48][49] Ce foyer de prière contemplative est le berceau de l'Ordre dominicain tout entier : avant la prédication, l'intercession ; avant les frères, les moniales.[50]

Cette antériorité de la prière sur l'action restera une marque dominicaine : l'ordre des Prêcheurs naît adossé à un cloître de femmes orantes, comme si la parole devait d'abord être portée par la contemplation.

La croisade albigeoise et le refus de la violence

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L'apostolat de Dominique se déroule pendant les années dramatiques de la croisade contre les Albigeois (à partir de 1209), conduite par Simon de Montfort, que Dominique connut et estima.[51] Mais il faut le souligner avec netteté : Dominique n'a pas prêché la croisade et n'a pas combattu par les armes. Tandis que les chevaliers faisaient la guerre, lui continuait inlassablement de prêcher, disputer et convertir par la seule parole, restant dans le Lauragais quand d'autres ravageaient le pays.[52][53]

La distinction est essentielle pour comprendre le saint : l'arme de Dominique fut toujours la vérité prêchée avec charité, jamais l'épée. La légende noire qui en a fait un « inquisiteur » sanguinaire est une confusion tardive : l'Inquisition pontificale ne fut instituée qu'après sa mort, vers 1231-1233, et confiée alors aux Dominicains comme à d'autres — mais Dominique, mort en 1221, n'en fut jamais.[54]

La naissance de l'Ordre des Prêcheurs

Les premiers frères à Toulouse (1215)

En 1215, Dominique réunit autour de lui à Toulouse un premier groupe de compagnons, sous la protection de l'évêque Foulques de Toulouse.[55][56] Le riche bourgeois Pierre Seila leur donne ses maisons : c'est la première communauté des futurs Prêcheurs. La même année, Dominique accompagne Foulques à Rome, au quatrième concile du Latran.[57]

Latran IV et la règle de saint Augustin

Le concile de Latran IV (1215) avait interdit la création de nouvelles règles religieuses, pour éviter la dispersion des ordres.[58] Le pape Innocent III, d'abord réservé, encourage Dominique à adopter une règle déjà approuvée. Le fondateur choisit la règle de saint Augustin — celle qu'il connaissait depuis Osma —, à laquelle il ajoute des constitutions propres, empruntées notamment aux Prémontrés : austérité, office choral, mais surtout une dispense d'observances au profit de l'étude et de la prédication.[59][60]

La tradition, reprise par la Légende dorée, rapporte qu'Innocent III, hésitant, vit en songe la basilique du Latran menacer ruine et Dominique la soutenir de ses épaules — vision parallèle à celle qu'on prête au même pape concernant François d'Assise.[61]

Religiosam vitam et Gratiarum omnium (1216-1217)

Innocent III meurt en 1216. C'est son successeur Honorius III qui approuve l'œuvre. Par la bulle Religiosam vitam du 22 décembre 1216, il confirme la fondation de l'ordre sous la règle de saint Augustin ; puis, par la bulle Gratiarum omnium du 21 janvier 1217, il reconnaît officiellement les compagnons de Dominique comme « Ordre des Prêcheurs » (Ordo Praedicatorum) et leur accorde le droit universel de prêcher, jusque-là réservé aux évêques.[62][63]

C'est la naissance juridique d'une nouveauté radicale : non plus un ordre lié à un monastère et à un lieu, mais une fraternité internationale, mobile, vouée à la parole, dont le nom même — Prêcheurs — dit la mission.[64]

La dispersion des frères (15 août 1217)

Au lieu de garder ses frères groupés, Dominique prend une décision audacieuse, contre l'avis de plusieurs : le 15 août 1217, jour de l'Assomption, il disperse sa petite communauté — seize frères — vers les grandes villes universitaires.[65][66] Selon la tradition, rapportée par Jourdain de Saxe, il aurait alors comparé la communauté au grain : entassé, il pourrit ; semé, il fructifie.[67]

AnnéeÉtape de la fondationLieu
1206-1207Monastère de monialesProuilhe
1215Première communauté de frèresToulouse
1215IVᵉ concile du LatranRome
22 déc. 1216Bulle Religiosam vitam (confirmation)Rome
21 janv. 1217Bulle Gratiarum omnium (nom de Prêcheurs)Rome
15 août 1217Dispersion des frèresToulouse → Paris, Bologne, Espagne
1220-1221Premiers chapitres générauxBologne
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Les frères gagnent Paris et Bologne, les deux plus grandes universités de la chrétienté, mais aussi l'Espagne et Rome. En quelques années, l'ordre couvre l'Europe. Dominique lui-même multiplie les voyages — toujours à pied — entre Rome, Bologne, le Midi et l'Espagne, prêchant sans relâche.[68][69]

La spiritualité de saint Dominique

« Parler toujours à Dieu ou de Dieu »

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Le trait que ses contemporains ont le plus retenu tient en une formule, transmise par Jourdain de Saxe, son successeur immédiat et premier biographe dans le Libellus de principiis Ordinis Praedicatorum : Dominique ne parlait qu'à Dieu, dans la prière, ou de Dieu, dans la prédication.[70][71] Toute sa vie tient dans ce double mouvement : monter vers Dieu, descendre vers les hommes.

Benoît XVI, dans sa catéchèse du 3 février 2010, cite l'éloge que Jourdain fait du zèle de son maître :

« Enflammé par le zèle de Dieu et par une ardeur surnaturelle, par sa charité sans bornes et la ferveur d'un esprit véhément, il accueillait tout homme dans le grand sein de sa charité ; et comme il aimait tout le monde, tout le monde l'aimait. » — Jourdain de Saxe, cité par Benoît XVI[72][73]

Jourdain ajoute que Dominique s'était fait une règle personnelle : « se réjouir avec ceux qui sont dans la joie et pleurer avec ceux qui pleurent », selon le mot de saint Paul.[74] On le voyait souvent passer la nuit à l'église, gémissant et pleurant sur les pécheurs : « Mon Dieu, ma miséricorde, que vont devenir les pécheurs ? »[75][76]

Les neuf manières de prier

La spiritualité dominicaine engage le corps autant que l'âme. Un opuscule médiéval célèbre, les Neuf manières de prier de saint Dominique, recueille le souvenir de ses attitudes corporelles dans l'oraison : inclinations profondes, prostration à terre, discipline, génuflexions répétées, station debout les bras en croix ou élevés vers le ciel, lecture méditée, prière sur les routes.[77] Ces modi orandi disent une conviction : la prière n'est pas seulement affaire d'esprit, elle s'incarne dans le geste, l'effort, la veille.

Contemplata aliis tradere : la synthèse dominicaine

De cette expérience naît la devise spirituelle que Thomas d'Aquin, le plus grand fils de l'ordre, formulera dans la Somme théologique : contemplata aliis tradere — « transmettre aux autres ce que l'on a contemplé ».[78][79] L'idéal dominicain n'oppose pas la contemplation et l'action : il fait de la prédication le débordement d'une plénitude intérieure. On ne donne aux autres que ce dont on est rempli ; la parole apostolique doit jaillir de l'oraison et de l'étude, jamais de l'agitation.

C'est pourquoi Dominique fait de l'étude un pilier de l'ordre, chose alors inédite pour des religieux : la Veritas — la vérité — devient la devise des Prêcheurs, et leurs couvents s'installent au cœur des universités. La sainteté de l'intelligence, mise au service de la foi, est une intuition proprement dominicaine.[80]

La pauvreté mendiante

Comme François d'Assise, dont il fut le contemporain et, selon une tradition, l'ami rencontré à Rome, Dominique choisit la pauvreté volontaire et la mendicité.[81][82] Mais sa pauvreté a une finalité précise : elle est apostolique. Pour prêcher l'Évangile à des hérétiques qui se réclamaient de la pauvreté évangélique, il fallait être plus pauvre qu'eux. L'ordre renonce non seulement aux biens personnels, mais aux revenus fixes : les frères vivent de leur prédication et de l'aumône, libres de tout pour la route.[83]

La Vierge, le rosaire et la question historique

La piété de Dominique fut profondément mariale : son œuvre commence à Prouilhe, sous le patronage de Notre-Dame, et l'ordre a toujours uni la prédication au culte de la Vierge.[84][85] Une tradition vénérable, longtemps universelle dans l'Église et reprise par de nombreux papes jusqu'à Léon XIII, attribue à saint Dominique l'institution du Rosaire, reçu de la Vierge elle-même pour combattre l'hérésie albigeoise.[86]

L'honnêteté historique demande toutefois une distinction. Les historiens observent que le Rosaire, dans sa forme structurée (cent cinquante Ave répartis en mystères), n'apparaît pleinement attesté qu'au XVᵉ siècle, autour du dominicain breton Alain de la Roche (v. 1428-1475), grand propagateur des confréries du Rosaire.[87] La forme systématique de la dévotion est donc postérieure à Dominique de plusieurs siècles.

Mais cette distinction n'annule pas la tradition : elle la précise. Il est historiquement assuré que la prière mariale répétée (récitation des Ave et des psaumes) existait avant et autour de Dominique, et que c'est bien la famille dominicaine qui a porté, structuré et répandu le Rosaire dans toute l'Église.[88] La tradition qui relie le Rosaire à saint Dominique exprime une vérité de fond — l'ordre des Prêcheurs est le grand artisan de cette prière — même si l'attribution d'une institution directe par le fondateur relève de la lecture pieuse plutôt que de la chronologie stricte. L'Église a d'ailleurs maintenu et encouragé cette association, sans en faire un point d'histoire à défendre comme un dogme.[89]

La mort et la canonisation

Les derniers jours à Bologne (août 1221)

L’Arca di San Domenico à Bologne. Photo Palickap, 2016, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0, version réduite sans recadrage.

Après avoir tenu à Bologne les premiers chapitres généraux de l'ordre (1220 et 1221), où s'élaborent les constitutions et l'organisation des provinces, Dominique, épuisé par des années de marche, de jeûnes et de veilles, tombe malade.[90][91] Il meurt au couvent de Bologne le 6 août 1221, âgé d'une cinquantaine d'années, dans le dénuement qu'il avait prêché — n'ayant même pas, dit-on, de cellule ni de lit propres, il s'éteint sur la couche d'un frère.[92][93]

Le testament : charité, humilité, pauvreté

Sentant venir sa fin, il réunit ses frères et leur laisse un testament spirituel d'une nudité saisissante, qui résume toute sa vie et tout son ordre :

« Voici, frères très chers, ce que je vous laisse à posséder comme par droit d'héritage : ayez la charité, gardez l'humilité, possédez la pauvreté volontaire. » — Testament de saint Dominique, Bologne, août 1221[94][95]

Il leur recommande aussi, dit la tradition, de ne jamais introduire de biens temporels dans l'ordre, et les console en promettant de leur être plus utile mort que vivant.[96][97] Ces trois mots — charité, humilité, pauvreté — sont restés la charte intérieure des Dominicains.

La canonisation par Grégoire IX (1234)

La réputation de sainteté de Dominique, déjà grande de son vivant, est confirmée par de nombreux miracles rapportés après sa mort.[98][99] Treize ans plus tard, le pape Grégoire IX — qui l'avait connu personnellement — l'inscrit au catalogue des saints, le 3 juillet 1234.[100][101] Le pape aurait déclaré, selon la tradition rapportée, ne pas douter davantage de la sainteté de Dominique que de celle de saint Pierre ou de saint Paul.[102]

Ses reliques, transférées en 1233, reposent à Bologne dans l'Arca di San Domenico, chef-d'œuvre auquel travaillèrent Nicola Pisano, Niccolò dell'Arca et, pour deux statuettes, le jeune Michel-Ange.[103]

Que reste-t-il de saint Dominique ?

L'Ordre des Prêcheurs

L'héritage premier de Dominique, c'est l'ordre qu'il a fondé et qui ne porte officiellement pas son nom, mais sa mission : l'Ordre des Prêcheurs. Construit autour de la prédication, de l'étude et de la pauvreté, doté très tôt d'une organisation démocratique (chapitres, élections, provinces) remarquablement moderne, il a traversé huit siècles. Sa devise tient en trois mots latins : Laudare, Benedicere, Praedicare — « louer, bénir, prêcher ».[104][105]

Les grands fils de Dominique

L'arbre dominicain a donné à l'Église une floraison de saints et de docteurs : Thomas d'Aquin et Albert le Grand, les deux plus grands théologiens de la scolastique ; le martyr Pierre de Vérone ; le canoniste Raymond de Penyafort ; l'apôtre de la Pologne Hyacinthe de Cracovie ; le grand prédicateur Vincent Ferrier ; et la mystique Catherine de Sienne, docteur de l'Église. Tous se réclament de l'intuition de Dominique : la vérité contemplée, prêchée et servie.

Iconographie : le chien, l'étoile, le lys, le livre

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Dans l'art, saint Dominique se reconnaît à ses attributs : le chien tenant une torche (le Domini canis du songe maternel), l'étoile au front, le lys de la pureté, le livre de la prédication et le rosaire.[106][107] On le représente en habit dominicain — tunique blanche et chape noire —, souvent en compagnie de saint François, les deux fondateurs des ordres mendiants que l'art médiéval aime réunir comme les deux colonnes de l'Église du XIIIᵉ siècle.

D'où l'image retenue par la tradition : deux défenseurs de la foi pour un même temps, l'un tout brûlant de charité, l'autre tout rayonnant de vérité.[108]

Pour aller plus loin

  • Lire Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) : le plus grand docteur de l'ordre fondé par Dominique, qui formula la devise contemplata aliis tradere.
  • Lire Saint François d'Assise (1182-1226) : le contemporain de Dominique, fondateur de l'autre grand ordre mendiant.
  • Lire Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153) : le grand moine et prédicateur du siècle précédent, autre figure de la réforme de l'Église médiévale.
  • Retenir l'essentiel : saint Dominique de Guzmán, chanoine castillan devenu fondateur de l'Ordre des Prêcheurs, a opposé à l'hérésie la pauvreté apostolique, l'étude et la prédication ; sa devise — contempler et transmettre — et son testament — charité, humilité, pauvreté — résument une sainteté tout entière tournée vers la vérité et le salut des âmes.

Notes et références

  1. Benoît XVI, Audience générale du 3 février 2010 sur saint Dominique de Guzmán, Vatican : vatican.va. Catéchèse pontificale sur la vie, la mission et la spiritualité de Dominique ; cite Jourdain de Saxe sur son zèle et sa charité, et la devise contemplata aliis tradere.

    1 3 4 6 10 20 24 26 31 33 35 37 38 40 41 53 55 70 72 74 78 81 101
  2. Wikipédia (FR), "Dominique de Guzmán" : fr.wikipedia.org. Article encyclopédique détaillé (famille, Caleruega, Palencia, Osma, voyages avec Diègue, Prouilhe, fondation, dispersion, mort, canonisation) — utilisé pour le recoupement des faits et des dates.

    2 11 12 14 18 21 27 29 32 34 36 39 42 43 47 48 51 52 54 56 57 58 59 63 65 69 82 85 90 99 100 102 103 105 106
  3. Ordre des Prêcheurs (Dominicains), présentation de la vie et de la spiritualité de saint Dominique (prière, neuf manières de prier, contemplata aliis tradere, pauvreté, Prouilhe, testament), d'après les ressources dominicaines officielles : moniales-op.ch et estampesdominicaines.com. L'opuscule latin des Neuf manières de prier (De novem modis orandi Sancti Dominici, XIIIᵉ siècle) décrit les attitudes corporelles de Dominique dans l'oraison.

    5 9 28 49 50 60 64 66 68 76 77 79 80 83 84 91 93 95 104 108
  4. Jourdain de Saxe (Bienheureux Jourdain), Libellus de principiis Ordinis Praedicatorum (v. 1233), premier récit des origines de l'ordre par le successeur immédiat de Dominique. Source primaire des éloges de son zèle et de sa charité, cités par Benoît XVI (Audience du 3 février 2010) ; épisode de la famine de Palencia au § 10.

    7 23 67 71 73 75
  5. Testament spirituel de saint Dominique (Bologne, août 1221) : "ayez la charité, gardez l'humilité, possédez la pauvreté volontaire", rapporté par les actes du procès de canonisation et la tradition dominicaine ; cf. homélie "Le testament de saint Dominique", Dominicains de Bordeaux : bordeaux.dominicains.com.

    8 92 94 96
  6. Jacques de Voragine, La Légende dorée, chapitre "Saint Dominique" (v. 1260-1266) ; texte français : fr.wikisource.org. Source hagiographique médiévale majeure : songe du chien à la torche, étoile au front, miracle du livre incombustible, songe d'Innocent III, mort et testament.

    13 15 16 17 19 44 45 46 61 97 98 107
  7. Catholic Encyclopedia (1913), "St. Dominic" : newadvent.org. Notice classique : dix ans d'études à Palencia, vente des livres annotés de sa main pendant la famine, deux tentatives de se vendre pour racheter des captifs (d'après Barthélemy de Trente, biographe contemporain), priorat du chapitre d'Osma en 1201, fondation de Prouilhe en 1206, dispersion du 15 août 1217.

    22 25 30
  8. Wikipédia (FR), "Ordre des Prêcheurs" : fr.wikipedia.org. Bulles d'Honorius III Religiosam vitam (22 décembre 1216, confirmation de l'ordre sous la règle de saint Augustin) et Gratiarum omnium (21 janvier 1217, attribution du nom d'Ordre des Prêcheurs et du mandat universel de prédication).

    62
  9. Wikipédia (FR), "Donation du rosaire" et "Alain de La Roche" : fr.wikipedia.org. Sur la tradition attribuant le Rosaire à saint Dominique et les réserves historiques : la forme systématisée de la dévotion est attestée au XVᵉ siècle autour du dominicain Alain de la Roche (v. 1428-1475), grand propagateur des confréries du Rosaire.

    86 87 88 89