Léon XIII (Leo XIII), né Vincenzo Gioacchino Pecci le 2 mars 1810 à Carpineto Romano, dans le Latium pontifical, gouverne l'Église de Rome du 20 février 1878 au 20 juillet 1903. Avec plus de vingt-cinq ans de règne, son pontificat est l'un des plus longs de toute l'histoire — il succède à Pie IX, dont le règne fut le plus long de tous, et précède saint Pie X.[1][2]
Élu à soixante-sept ans comme un pape de transition, parce qu'on le croyait fragile et de santé incertaine, il déjoua tous les pronostics et exerça sur son siècle une influence durable. Là où Pie IX avait affronté frontalement les États libéraux issus des révolutions — Syllabus de 1864, refus de reconnaître la spoliation des États pontificaux —, Léon XIII, sans rien retrancher de cet héritage doctrinal, chercha à replacer l'Église au cœur des débats de son temps : il rouvrit le dialogue avec les sciences, la philosophie et les démocraties, tout en réaffirmant l'autorité de la doctrine.[3][4]
De ce règne immense, l'histoire retient quelques actes fondateurs. L'encyclique Aeterni Patris (1879) relance l'étude de saint Thomas d'Aquin et refonde la philosophie catholique. Rerum Novarum (1891) pose les fondements modernes de ce qu'on appellera la doctrine sociale de l'Église, dans la continuité de l'enseignement catholique, et vaut au pape le surnom de « pape des ouvriers ». Providentissimus Deus (1893) ouvre l'étude scientifique de la Bible. Sur le terrain politique, il met fin au Kulturkampf allemand, demande aux catholiques français de se rallier à la République, et maintient pourtant la protestation contre la perte des États pontificaux. Pape du Rosaire et de la dévotion au Sacré-Cœur, il consacre en 1899 le genre humain tout entier au Cœur du Christ.[5][6][7][8][9]
À sa mort, à quatre-vingt-treize ans, Léon XIII laisse une papauté respectée dans le monde entier, dotée d'une autorité morale que les puissances sollicitaient à nouveau — jusqu'à le choisir pour arbitre, comme en 1885 dans le différend des îles Carolines. Sans armée ni territoire, le « prisonnier du Vatican » était redevenu une voix que les chancelleries écoutaient.
Pourquoi Léon XIII est le pape de la rencontre entre l'Église et le monde moderne
Le pontificat de Léon XIII opère un tournant de méthode dans l'histoire de la papauté contemporaine. Son prédécesseur Pie IX avait livré un combat frontal contre le libéralisme, l'État laïque et la modernité politique : le Syllabus de 1864 condamnait en bloc les erreurs du siècle, et la chute de Rome en 1870 avait scellé une rupture apparemment totale entre le Saint-Siège et le monde issu de la Révolution.[10] Léon XIII hérite de cette situation d'isolement.
Son apport propre fut de joindre à cette fermeté doctrinale une stratégie d'occupation du terrain : sans rien retrancher au dogme — il réaffirme l'enseignement de Pie IX, condamne la franc-maçonnerie, défend les droits de l'Église —, il porte l'Église sur le terrain intellectuel, social et diplomatique par la doctrine et le dialogue. C'est l'esprit de tout son règne.[11]
L'orientation du règne est celle d'un rapprochement : dégager l'Église de positions purement défensives pour la replacer au cœur des grands débats de son temps.[12]
Cette politique d'ouverture mesurée se déploie sur trois fronts. Sur le front intellectuel, le pape relance la philosophie de saint Thomas pour fournir aux catholiques une raison solide face au positivisme et au matérialisme. Sur le front social, il prend au sérieux la question ouvrière, encore peu traitée par le magistère, et trace une voie propre qui n'est ni le libéralisme ni le socialisme — non un système économique concurrent, une « troisième voie », mais les principes moraux d'un enseignement enraciné dans la Tradition catholique et développé pour les temps modernes.[13] Sur le front diplomatique, il sort la papauté de son isolement en renouant avec l'Allemagne, la France, la Russie et même les puissances protestantes.[14][15]
Comprendre Léon XIII, c'est saisir cette ligne unique : un pape doctrinalement intransigeant et pastoralement audacieux, qui crut que la vérité catholique n'avait rien à craindre du dialogue, à condition de le mener en maître et non en quémandeur. C'est ce qui fait de lui le véritable fondateur de la papauté moderne, celle qui parle au monde entier par-dessus la tête des États.
Les sources principales
Les faits de ce pontificat sont établis par des sources de premier ordre — actes pontificaux conservés sur le site du Saint-Siège, notices catholiques de référence et notices biographiques recoupées. Le tableau ci-dessous récapitule les principales et leur apport.
| Source | Nature | Apport pour Léon XIII |
|---|---|---|
| The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Leo XIII » (1910) | Synthèse catholique de référence | Biographie complète, carrière, encycliques, diplomatie, jugement de caractère |
| Encyclopædia Britannica, art. « Leo XIII » | Notice biographique recoupée | Politique générale, Ralliement, Question romaine, relations internationales |
| Wikipedia, art. « Pope Leo XIII » et « Conclave de 1878 » | Notices recoupées | Dates précises, conclave, statistiques du pontificat, mort, tombeau |
| Léon XIII, encyclique Aeterni Patris (4 août 1879) | Acte pontifical (Vatican) | Restauration de la philosophie de saint Thomas d'Aquin |
| Léon XIII, encyclique Rerum Novarum (15 mai 1891) | Acte pontifical (Vatican) | Naissance de la doctrine sociale : propriété, salaire, travail, État |
| Léon XIII, encyclique Au milieu des sollicitudes (16 février 1892) | Acte pontifical (Vatican) | Le Ralliement des catholiques français à la République |
| Léon XIII, encyclique Providentissimus Deus (18 novembre 1893) | Acte pontifical (Vatican) | Inerrance biblique et méthode d'étude de l'Écriture |
| Léon XIII, Immortale Dei (1885), Libertas (1888), Humanum Genus (1884) | Actes pontificaux (Vatican) | Doctrine politique chrétienne, liberté, franc-maçonnerie |
| Léon XIII, Apostolicae Curae (13 septembre 1896) et Annum Sacrum (25 mai 1899) | Actes pontificaux (Vatican) | Ordinations anglicanes, consécration au Sacré-Cœur |
Vincenzo Gioacchino Pecci avant le pontificat (1810-1878)
Avant d'être le pape du dialogue avec le siècle, Vincenzo Gioacchino Pecci fut, pendant près de quarante ans, un administrateur, un diplomate et un évêque modèle. Son très long épiscopat à Pérouse, loin du pouvoir central, en fit un pasteur d'expérience plus qu'un homme de cour — ce qui explique en partie la liberté d'esprit de son pontificat.
Une famille de la petite noblesse du Latium
Vincenzo Gioacchino Raffaele Luigi Pecci naît le 2 mars 1810 à Carpineto Romano, bourg de montagne du Latium, dans les États pontificaux.[16][17] Il est le sixième de sept enfants du comte Ludovico Pecci et d'Anna Prosperi-Buzi, famille de la petite noblesse locale dont la tradition faisait remonter les origines aux Pecci de Sienne, établis dans les États de l'Église au XVIᵉ siècle.[18] L'enfance de Gioacchino se déroule dans une période troublée : la péninsule italienne est alors sous domination napoléonienne, et le pape Pie VII est prisonnier de l'Empereur. Ce contexte de papauté humiliée marquera durablement sa génération.
Formation chez les Jésuites et au Collège romain
Dès 1818, le jeune Pecci est confié, avec son frère Giuseppe, au collège des Jésuites de Viterbe, où il révèle des dons précoces pour les lettres classiques et le latin — une virtuosité qu'on retrouvera plus tard dans la prose limpide de ses encycliques.[19][20] Il poursuit ses études au Collège romain des Jésuites, à Rome, puis obtient un doctorat de théologie (1832) et étudie le droit civil et canonique. Admis à l'Académie des nobles ecclésiastiques, la pépinière des diplomates pontificaux, il se destine au service du Saint-Siège.[21]
Le délégat apostolique : Bénévent et Pérouse
Ordonné prêtre le 31 décembre 1837, Pecci entre aussitôt dans l'administration des États pontificaux.[22][23] Nommé délégat apostolique de Bénévent (1838), enclave pontificale en territoire napolitain, le jeune prélat s'y montre énergique : il brise le brigandage qui ravageait la province, réforme la fiscalité et rétablit l'ordre.[24] Transféré à Pérouse comme délégat (1841-1843), il y développe l'administration et fonde une caisse d'épargne. Ces années d'administrateur lui donnent une connaissance concrète des réalités sociales et économiques qui éclairera, un demi-siècle plus tard, Rerum Novarum.
Nonce à Bruxelles (1843-1846)
En janvier 1843, Pecci est nommé nonce apostolique à Bruxelles et consacré archevêque titulaire de Damiette le 19 février 1843.[25][26] La Belgique, jeune royaume catholique né en 1830, est alors un laboratoire des rapports entre l'Église et un État libéral moderne. La mission, dans le contexte de vives querelles scolaires, est délicate, et le nonce doit composer avec le ministère unioniste de J.-B. Nothomb, qui réunit catholiques et libéraux. C'est là que Pecci découvre de l'intérieur les enjeux d'une société industrielle naissante et la difficulté de maintenir les droits de l'Église dans un cadre constitutionnel.[27] Cette expérience belge fut décisive : elle fit de lui, bien avant l'heure, un évêque sensible à la modernité politique et sociale.
Trente-deux ans évêque de Pérouse
Rappelé en 1846, Pecci est nommé évêque de Pérouse, siège qu'il occupera pendant trente-deux ans (1846-1878).[28][29] C'est un épiscopat exceptionnellement long et fécond : il restaure le séminaire, y favorise l'étude de saint Thomas d'Aquin, construit ou rénove des dizaines d'églises, et déploie une intense activité pastorale et caritative.[30] Surtout, dans ses lettres pastorales des années 1870, l'évêque de Pérouse esquisse déjà les grands thèmes de son futur pontificat : les rapports entre l'Église et la civilisation, le rôle de la raison et de la foi, la place du travail et de la propriété. Loin de Rome, à l'écart de la cour de Pie IX, Pecci forge en silence une pensée originale.
Cardinal et camerlingue : la longue attente
Créé cardinal-prêtre le 19 décembre 1853 par Pie IX, Pecci demeure pourtant longtemps à l'écart du pouvoir central : selon plusieurs biographes, une mésentente avec le tout-puissant secrétaire d'État, le cardinal Antonelli, aurait contribué à son maintien à Pérouse — mais la Catholic Encyclopedia (1910) nuance ce récit : Pecci lui-même préférait Pérouse aux sièges suburbicaires qu'on lui proposait, et « il est certainement faux que Pie IX l'y ait relégué à dessein ».[31][32] Ce n'est qu'en 1877, après la mort d'Antonelli, que la situation se débloque : Pie IX appelle Pecci à Rome et le nomme camerlingue de la Sainte Église romaine — la charge qui administre l'Église pendant la vacance du Siège apostolique.[33][34] À soixante-sept ans, le vieux cardinal de Pérouse se trouve ainsi placé, par un retournement imprévu, au centre du dispositif au moment précis où la mort de Pie IX approche.
Le conclave de 1878 : un pape de transition qui dura vingt-cinq ans
La mort de Pie IX et l'ombre de la Question romaine
Pie IX meurt le 7 février 1878, après le plus long pontificat de l'histoire (près de trente-deux ans). Sa mort survient dans un climat tendu : Rome a été annexée par le royaume d'Italie en 1870, puis établie comme sa capitale en 1871 ; les États pontificaux ont disparu, et le pape se considère comme prisonnier dans le Vatican.[35] Pour la première fois depuis des siècles, un conclave se tient dans une Rome devenue italienne et non plus pontificale — certains cardinaux craignent même qu'il faille le déplacer hors d'Italie. Finalement, le gouvernement italien garantit la liberté du conclave, qui se tient au Vatican.[36]
L'élection du 20 février 1878
Soixante et un cardinaux participent au conclave qui s'ouvre le 18 février. Le camerlingue Pecci fait figure de favori des modérés : on cherche un pape capable de poursuivre l'œuvre de Pie IX par d'autres voies, sans renier ses principes. Au troisième scrutin, le 20 février 1878, le cardinal Pecci est élu par quarante-quatre voix sur soixante et un — bien au-delà de la majorité des deux tiers requise.[37][38] Il prend le nom de Léon XIII.
Doctrinalement conservateur mais ouvert dans la méthode, Pecci fut élu rapidement, au troisième tour, par des cardinaux qui voyaient en lui l'homme capable de rendre à la papauté son prestige sans la couper de son temps.[39]
On le crut fragile : âgé, de santé délicate, on imaginait un pontificat bref de transition. Ce fut au contraire l'un des plus longs et des plus marquants de l'histoire — vingt-cinq ans et cinq mois.[40] L'histoire de l'Église est riche de ces « papes de transition » qui durèrent un quart de siècle.
Le choix du nom de Léon
En choisissant le nom de Léon, Pecci se place dans la lignée des grands Léon réformateurs et défenseurs de la foi, jusqu'à saint Léon le Grand. Le nom annonce un programme : autorité doctrinale, culture et gouvernement ferme, mais aussi rayonnement. Léon XIII entendait être un pape qui enseigne — et de fait, son magistère par encycliques fut d'une ampleur sans précédent.
- 2 mars 1810Naissance à Carpineto Romanodans les États pontificaux
Vincenzo Gioacchino Pecci naît dans une famille de la petite noblesse du Latium, sixième de sept enfants.
- 31 décembre 1837Ordination sacerdotalepuis délégat de Bénévent et de Pérouse
Administrateur énergique des États pontificaux, il brise le brigandage à Bénévent et réforme l'administration de Pérouse.
- 1843-1846Nonce à Bruxellesarchevêque titulaire de Damiette
Au contact d'un État libéral moderne et des régions industrielles, il découvre les enjeux sociaux de son siècle.
- 1846-1878Évêque de Pérousetrente-deux ans d'épiscopat
Loin de la cour romaine, il forge une pensée originale sur la foi, la raison, le travail et la civilisation.
- 19 décembre 1853Créé cardinal par Pie IXpuis camerlingue en 1877
Longtemps évêque de Pérouse, loin du pouvoir central, il n'accède au centre du dispositif qu'à la veille du conclave.
- 20 février 1878Élection au conclave du Vatican44 voix sur 61, au troisième scrutin
À 67 ans, on le croit pape de transition. Il prend le nom de Léon XIII.
- 4 août 1879Encyclique Aeterni Patrisla renaissance thomiste
Le pape impose l'étude de saint Thomas d'Aquin comme socle de la philosophie catholique.
- 15 mai 1891Encyclique Rerum Novarumla doctrine sociale de l'Église
Le « pape des ouvriers » affronte la question sociale et trace une voie entre libéralisme et socialisme.
- 25 mai – 11 juin 1899Annum Sacrum et consécration au Sacré-Cœurencyclique puis acte du 11 juin
L'encyclique du 25 mai prescrit la consécration du genre humain au Cœur de Jésus, accomplie le 11 juin 1899, en la fête du Sacré-Cœur.
- 20 juillet 1903Mort de Léon XIIIà 93 ans, à Rome
Le pape s'éteint après vingt-cinq ans de règne. Saint Pie X lui succède.
Aeterni Patris (1879) : la renaissance thomiste
Le premier grand acte doctrinal du règne touche à la philosophie. Le 4 août 1879, à peine plus d'un an après son élection, Léon XIII publie l'encyclique Aeterni Patris, qui restaure l'étude de saint Thomas d'Aquin comme fondement de la pensée catholique.[41] Le pape part d'un constat : les erreurs modernes — rationalisme, positivisme, matérialisme — prospèrent parce que les esprits catholiques manquent d'une philosophie solide pour leur répondre. Il faut donc rendre à la raison ses droits, mais une raison éclairée par la foi et structurée par la grande synthèse médiévale.
« Nous Vous exhortons, Vénérables Frères, de la manière la plus pressante, et cela pour la défense et l'honneur de la foi catholique, pour le bien de la société, pour l'avancement de toutes les sciences, à remettre en vigueur et à propager le plus possible la précieuse doctrine de saint Thomas. » — Léon XIII, Aeterni Patris, 4 août 1879 (traduction française publiée par le Saint-Siège)[42]
L'encyclique demande que la doctrine de Thomas d'Aquin soit enseignée dans les séminaires et les universités catholiques, et qu'elle serve à réfuter les erreurs du temps. L'effet fut considérable : Aeterni Patris déclenche le grand mouvement du néothomisme, fonde des institutions comme l'Institut supérieur de philosophie de Louvain, et façonne la formation intellectuelle de générations de clercs jusqu'au concile Vatican II. Léon XIII ne voulait pas un retour archéologique au Moyen Âge, mais une raison réconciliée avec la foi, capable de dialoguer d'égal à égal avec la science moderne. Le détail de cette philosophie relève des articles sur saint Thomas d'Aquin et la Somme théologique ; ce qui revient à Léon XIII, c'est d'en avoir fait le socle officiel de l'enseignement catholique.
Rerum Novarum (1891) : les fondements modernes de la doctrine sociale de l'Église
L'acte le plus célèbre et le plus durable du pontificat est l'encyclique Rerum Novarum, publiée le 15 mai 1891. Elle aborde de front la question sociale — la condition des ouvriers dans une Europe transformée par la révolution industrielle — et pose les fondements modernes de ce qu'on appellera la doctrine sociale de l'Église : non un système économique inventé en 1891, mais le développement, pour les temps modernes, d'un enseignement moral enraciné dans la Tradition catholique.[43] Pour la première fois, un pape consacre un document magistériel entier au monde du travail, et le fait avec une autorité telle que toutes les encycliques sociales ultérieures se présenteront comme ses héritières.
Le diagnostic : la condition ouvrière
Léon XIII part d'un constat lucide : l'esprit de bouleversement révolutionnaire qui agite l'Europe a gagné le terrain économique, et la concentration des richesses a livré la masse des travailleurs à une misère imméritée.
« La soif d'innovations qui depuis longtemps s'est emparée des sociétés et les tient dans une agitation fiévreuse devait, tôt ou tard, passer des régions de la politique dans la sphère voisine de l'économie sociale. » — Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891, § 1 (traduction française publiée par le Saint-Siège)[44]
Le pape décrit sans détour l'exploitation : la disparition des anciennes corporations, l'absence de protection légale, l'usure, et la livraison des ouvriers isolés à « une concurrence effrénée » et à la dureté de patrons cupides. Le ton est ferme : il ne s'agit pas d'un appel vague à la charité, mais d'une analyse sociale.
Contre le socialisme : la défense de la propriété
Mais Léon XIII refuse la fausse solution du socialisme, qui prétend résoudre la misère en abolissant la propriété privée. Le remède, dit-il, serait pire que le mal : il léserait les ouvriers eux-mêmes, violerait la justice et bouleverserait l'ordre social. Le pape défend donc le droit naturel à la propriété comme un prolongement légitime du travail et de la prévoyance.
« [...] le remède proposé est en opposition flagrante avec la justice, car la propriété privée et personnelle est pour l'homme de droit naturel. » — Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891, § 6 (traduction française publiée par le Saint-Siège)[45]
C'est l'un des axes décisifs de l'encyclique : contre le collectivisme, l'Église affirme que la propriété est un droit ; mais contre le libéralisme absolu, elle rappelle aussitôt que ce droit est assorti de devoirs, et que les biens, légitimement possédés, doivent servir le bien commun. Le détail de cette réfutation appartient à l'article sur le socialisme ; Léon XIII en pose ici les principes.
Le juste salaire et la dignité du travail
Le cœur spirituel de l'encyclique est la dignité de l'ouvrier, créé à l'image de Dieu, dont le travail ne peut être traité comme une simple marchandise. De là découle l'exigence du juste salaire : non pas seulement le prix fixé par un « libre » contrat, mais une rémunération suffisante pour faire vivre dignement un travailleur sobre et honnête et sa famille.
« Ce serait un crime à crier vengeance au ciel, que de frustrer quelqu'un du prix de ses labeurs. » — Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891, § 20 (traduction française publiée par le Saint-Siège)[46]
Cette phrase, reprenant un cri de l'Écriture, frappa les esprits : elle fait du paiement équitable du travail une obligation de justice, et non de pure bienveillance patronale. C'est ce qui vaudra à Léon XIII le surnom de « pape des ouvriers » et fera de Rerum Novarum un texte vénéré bien au-delà des frontières catholiques.
Le rôle de l'État et des associations
Enfin, l'encyclique trace les devoirs de l'État et la légitimité des associations ouvrières. L'État doit protéger les faibles, limiter la durée du travail, défendre le repos dominical et veiller à la santé des ouvriers, sans pour autant tout absorber. Et les travailleurs ont le droit de s'associer — préfiguration des syndicats chrétiens — pour défendre leurs intérêts. Le développement de ces conséquences relève des articles sur la doctrine sociale et sur les syndicats ; ce qui appartient en propre au pontificat, c'est d'avoir ouvert ce chantier que tous les papes suivants prolongeront.
La défense de l'ordre chrétien : Immortale Dei, Libertas, Humanum Genus
Parallèlement à son œuvre sociale et intellectuelle, Léon XIII déploie un vaste enseignement sur l'ordre politique chrétien : quelle doit être la place de l'Église dans la cité, et comment juger les grands principes du libéralisme moderne ? Trois encycliques majeures forment ce corpus.
Immortale Dei (1885) : la constitution chrétienne des États
Par l'encyclique Immortale Dei (1ᵉʳ novembre 1885), Léon XIII expose la doctrine catholique des rapports entre l'Église et l'État.[47] Il y enseigne que l'autorité publique vient de Dieu, que les deux pouvoirs — spirituel et temporel — sont distincts mais ordonnés à la même fin dernière de l'homme, et que l'État a le devoir de rendre un culte public au vrai Dieu. Le pape rejette à la fois le césaropapisme (l'État qui asservit l'Église) et le laïcisme (l'État qui se déclare indifférent à toute religion). Le texte fournit la base théorique de la position catholique face aux États laïques qui se multipliaient en Europe.
Libertas (1888) : la vraie et la fausse liberté
Trois ans plus tard, Libertas (20 juin 1888) traite de la liberté humaine.[48] Léon XIII y distingue la liberté véritable — pouvoir de choisir le bien, enraciné dans la vérité et la loi morale — des libertés modernes prises comme absolus : liberté de culte, de parole, de presse, d'enseignement érigées en droits sans limites. Le pape ne les condamne pas en bloc, mais refuse qu'on les fonde sur l'indifférence à la vérité. Sa thèse est subtile : une liberté qui se détache de la vérité se détruit elle-même — pour paraphraser l'encyclique, la liberté n'est pas le droit de faire n'importe quoi : « en s'abandonnant à de tels excès, au mépris de la vérité et de la justice, la liberté se vicie et dégénère ouvertement en licence ». Cette encyclique est l'un des textes les plus nuancés du magistère sur le libéralisme.
Humanum Genus (1884) : contre la franc-maçonnerie
Dans Humanum Genus (20 avril 1884), le pape renouvelle la condamnation de la franc-maçonnerie, qu'il présente comme l'organisation la plus active du « royaume de Satan » contre l'ordre chrétien.[49] Reprenant les condamnations de Clément XII et de ses successeurs, il dénonce le naturalisme maçonnique — l'idée que la raison et la nature suffisent, sans révélation ni Église —, qu'il juge dissoudre la foi, la morale et la société. Le détail de l'histoire maçonnique relève d'un article propre ; ce qui revient à Léon XIII, c'est d'avoir donné à cette condamnation sa formulation classique pour l'époque contemporaine.
La diplomatie de Léon XIII : sortir l'Église de l'isolement
Le génie politique de Léon XIII se déploie surtout sur la scène internationale. Privé de territoire et d'armée, le pape fait de la diplomatie et de l'autorité morale ses seules armes — et il les manie avec un art qui restaure le prestige du Saint-Siège dans le monde entier. Son grand secrétaire d'État, le cardinal Rampolla — créé cardinal le 14 mars 1887, appelé à la secrétairerie d'État en juin 1887 — est l'artisan de cette politique de réconciliation.[50][51]
La fin du Kulturkampf allemand
Le premier succès est la liquidation du Kulturkampf, la « lutte pour la civilisation » que le chancelier Bismarck avait lancée contre l'Église catholique dans l'Empire allemand (lois de mai 1873). Après la résistance frontale opposée sous Pie IX, Léon XIII engage des négociations patientes. Progressivement, les lois anticatholiques sont abrogées : dès 1882, les relations diplomatiques avec la Prusse sont rétablies, et vers 1887 un modus vivendi met fin au conflit.[52] Reconnaissance suprême de cette autorité retrouvée : en 1885, Bismarck choisit Léon XIII comme arbitre dans un différend territorial entre l'Allemagne et l'Espagne à propos des îles Carolines — un pape « prisonnier » sollicité pour trancher entre deux grandes puissances.[53]
Le Ralliement : accepter la République française
La politique la plus audacieuse — et la plus discutée — concerne la France. Depuis la chute de l'Empire, la Troisième République, dominée par des courants anticléricaux, menait une politique de laïcisation (lois scolaires, expulsion de congrégations). Une grande partie des catholiques français, monarchistes de cœur, refusaient le régime. Léon XIII juge cette posture suicidaire : en s'identifiant à une monarchie morte, les catholiques se condamnent à l'impuissance et livrent la République à ses ennemis. Par l'encyclique Au milieu des sollicitudes (16 février 1892) — exceptionnellement publiée d'abord en français —, il leur demande d'accepter le régime établi pour mieux y défendre les lois justes et la religion.[54]
« Par conséquent, lorsque les nouveaux gouvernements qui représentent cet immuable pouvoir sont constitués, les accepter n'est pas seulement permis, mais réclamé, voire même imposé par la nécessité du bien social qui les a faits et les maintient. » — Léon XIII, Au milieu des sollicitudes, 16 février 1892 (texte original français)[55]
La distinction qu'il établit est célèbre : il faut séparer le régime (la forme du pouvoir, ici la République, parfaitement acceptable) de la législation (qui peut, sous le meilleur régime, être détestable et qu'on a le droit de combattre légalement).[56] C'est la doctrine du Ralliement. Elle se heurta à de fortes résistances et ne porta pas tous les fruits espérés — l'anticléricalisme français culminera avec la Séparation de 1905, sous Pie X —, mais elle posa un principe durable : l'Église ne s'identifie à aucune forme politique particulière.
La Question romaine : le « prisonnier du Vatican »
Sur un point pourtant, Léon XIII demeure intransigeant : la Question romaine, c'est-à-dire la spoliation des États pontificaux par le royaume d'Italie en 1870. Comme Pie IX, il refuse de reconnaître la légitimité de cette conquête, se considère comme prisonnier dans le Vatican, et maintient le non expedit qui interdit aux catholiques italiens de participer à la vie politique du royaume.[57] Cette protestation, qui pouvait sembler en contradiction avec sa souplesse française, obéit à une logique : il s'agit de préserver l'indépendance spirituelle du pape, qui ne saurait être le sujet d'aucun État. La Question romaine ne sera résolue qu'en 1929, bien après sa mort, par les accords du Latran.
Le monde anglophone : Newman, les États-Unis, l'américanisme
Léon XIII porte une attention particulière au monde anglo-saxon, alors en pleine expansion catholique. En 1879, dès le début de son règne, il crée cardinal l'illustre converti anglais John Henry Newman — geste de réhabilitation d'un théologien longtemps suspecté.[58] Il rétablit la hiérarchie catholique en Écosse (1878) et aux Indes (1886), confirme les décrets du Concile plénier de Baltimore et crée cardinal l'archevêque Gibbons (1886), et érige une délégation apostolique à Washington (24 janvier 1893).[59]
Mais il intervient aussi pour corriger certaines tendances. En 1899, par la lettre Testem Benevolentiae, il met en garde contre l'« américanisme » : la tentation d'adapter la doctrine catholique à l'esprit du temps, de minimiser les vertus dites « passives » — humilité, obéissance, patience — au profit des vertus « actives » d'initiative et d'action extérieure, ou de relâcher l'autorité de l'Église pour séduire le monde moderne.[60] Le pape qui prônait l'ouverture savait aussi en marquer les limites : dialoguer avec le siècle, oui ; diluer la foi dans l'air du temps, jamais.
Apostolicae Curae (1896) : la nullité des ordinations anglicanes
Dans le même esprit, Léon XIII tranche une question œcuménique délicate. Après avoir multiplié les gestes vers l'Angleterre — dont la lettre apostolique Amantissimae voluntatis au peuple anglais, du 14 avril 1895 —, il fait examiner la validité des ordinations anglicanes. La conclusion, rendue par la lettre apostolique Apostolicae Curae du 13 septembre 1896, est nette : les ordres anglicans, issus de l'Ordinal réformé du XVIᵉ siècle — le livre liturgique officiel des ordinations de l'Église d'Angleterre, révisé à la Réforme —, sont déclarés « absolument nuls et entièrement vains ».[61] La raison n'est pas une accusation morale, mais l'analyse du rite lui-même, jugé privé de la forme et de l'intention exprimant le sacerdoce sacrificiel catholique. Le texte demeure aujourd'hui encore la référence officielle de la position de l'Église sur ce point — sa clarté montre que l'ouverture léonine n'était jamais relativisme.
Le pape de la science et de la Bible
Fidèle à sa conviction que la foi ne craint pas la vérité, Léon XIII encourage les sciences et l'érudition, persuadé qu'aucune découverte authentique ne peut contredire la Révélation.
Providentissimus Deus (1893) : l'inerrance et l'étude de l'Écriture
L'encyclique Providentissimus Deus (18 novembre 1893) est la grande charte des études bibliques modernes.[62] Face à la « haute critique » rationaliste qui contestait l'historicité et l'inspiration de l'Écriture, Léon XIII réaffirme avec force l'inerrance de la Bible : Dieu en est l'auteur, et il ne peut être l'auteur d'aucune erreur. Reprenant la doctrine de Vatican I, il pose en principe qu'« il est absolument interdit de restreindre l'inspiration à certaines parties seulement de l'Écriture sainte, ou de concéder que l'auteur sacré lui-même se soit trompé » (DS 3291).[63]
« Il suit de là que ceux qui pensent que, dans les passages authentiques des Livres Saints, peut être renfermée quelque idée fausse, ceux-là assurément ou pervertissent la doctrine catholique, ou font de Dieu lui-même l'auteur d'une erreur. » — Léon XIII, Providentissimus Deus, 18 novembre 1893 (traduction française publiée par le Saint-Siège)[64]
Mais, loin de fermer la porte à la recherche, le pape encourage les exégètes catholiques à étudier les langues anciennes, la critique textuelle et les sciences profanes, pour répondre aux objections sur le terrain même de la science. Cet équilibre — fermeté sur l'inspiration, ouverture sur la méthode — donne un cadre magistériel aux études bibliques déjà engagées : l'École biblique de Jérusalem, fondée dès 1890 par le P. Lagrange et soutenue par le pape, s'y inscrit, et la Commission biblique pontificale sera érigée en 1902 pour veiller à l'application de l'encyclique. Le détail de cette doctrine relève de l'article sur l'inerrance biblique et les études scripturaires ; ce qui appartient au pontificat, c'est d'en avoir donné le cadre magistériel.
L'ouverture des Archives vaticanes
Geste éclatant de confiance dans la vérité : en 1881, Léon XIII décide d'ouvrir les Archives secrètes du Vatican aux chercheurs, y compris non catholiques et protestants — une salle de lecture est aménagée et les premiers historiens sont admis ; l'ouverture est solennellement confirmée en août 1883 par sa lettre Saepenumero considerantes aux cardinaux responsables des archives, qui déclare l'accès ouvert à toute recherche impartiale.[65][66] Le pape y affirme sa conviction que la vérité historique, loin de nuire à l'Église, la sert : l'Église n'a rien à craindre de l'histoire vraie. Cette confiance dans la recherche libre est l'une des marques les plus modernes de son règne, et elle transforma Rome en l'un des grands centres de la recherche historique mondiale.
La spiritualité de Léon XIII
Derrière le diplomate et le docteur se tenait un homme de profonde piété, dont la dévotion mariale, christique et pneumatologique — c'est-à-dire tournée vers l'Esprit Saint — imprégna tout le magistère. Loin d'être un simple administrateur, Léon XIII fut un pasteur priant.
Le pape du Rosaire
Aucun pape n'a autant promu le Rosaire que Léon XIII : il lui consacre onze encycliques — de Supremi apostolatus officio (1883) à Diuturni temporis (1898), selon le décompte usuel qui exclut Quod auctoritate (1885), au corpus discuté —, fait du mois d'octobre le mois du Rosaire, et y voit l'arme spirituelle des temps difficiles.[67] Pour lui, la prière du Rosaire n'est pas une dévotion mineure mais une école de contemplation des mystères du Christ et un rempart contre les erreurs du siècle. Ce zèle marial lui valut le second de ses surnoms : « le pape du Rosaire ».
La consécration du genre humain au Sacré-Cœur (Annum Sacrum, 1899)
L'un des actes spirituels majeurs du pontificat est la consécration du genre humain tout entier au Sacré-Cœur de Jésus : prescrite par l'encyclique Annum Sacrum du 25 mai 1899, elle est accomplie le 11 juin 1899, en la fête du Sacré-Cœur, dans les églises du monde entier.[68] Reprenant les promesses faites à sainte Marguerite-Marie Alacoque, le pape proclame la royauté sociale du Christ sur les peuples et les nations, et place l'humanité entière sous la protection de son Cœur.
« When the Church, in the days immediately succeeding her institution, was oppressed beneath the yoke of the Caesars, a young Emperor saw in the heavens a cross, which became at once the happy omen and cause of the glorious victory that soon followed. And now, to-day, behold another blessed and heavenly token is offered to our sight — the most Sacred Heart of Jesus, with a cross rising from it and shining forth with dazzling splendor amidst flames of love. » — Léon XIII, Annum Sacrum, 25 mai 1899, § 12 (texte anglais officiel publié par le Saint-Siège ; il n'existe pas d'édition française officielle de ce texte sur vatican.va)[69]
Cet acte, qui couronne tout le mouvement de dévotion au Sacré-Cœur du XIXᵉ siècle, manifeste le fond spirituel du règne : par-delà la diplomatie et la doctrine, Léon XIII voulait soumettre toute la société au règne d'amour du Christ.
La dévotion à saint Joseph et à l'Esprit Saint
Le pape développe aussi la dévotion à saint Joseph — proclamé patron de l'Église universelle par Pie IX (décret Quemadmodum Deus, 8 décembre 1870), que Léon XIII propose à son tour comme modèle des travailleurs et dont il prescrit le culte (encyclique Quamquam Pluries, 1889)[70] —, et à l'Esprit Saint, à qui il consacre l'encyclique Divinum Illud Munus (1897)[71], invitant les fidèles à une dévotion renouvelée envers la troisième Personne de la Trinité. Ces dévotions ne sont pas accessoires : elles révèlent une théologie spirituelle cohérente, où le travail, la famille et la sanctification trouvent leur source en Dieu.
La mort et la postérité
Une longévité exceptionnelle (1903)
Le règne de Léon XIII fut aussi long que sa vie fut exceptionnellement longue. Le pape s'éteint à Rome le 20 juillet 1903, à quatre-vingt-treize ans — l'un des papes les plus âgés de l'histoire —, après plus de vingt-cinq ans de pontificat, l'un des plus longs jamais vérifiés.[72] Jusqu'au bout, en dépit d'une santé fragile que la régularité méthodique de sa vie avait préservée, il avait travaillé sans relâche, dictant encycliques et lettres avec une lucidité intacte.[73] Inhumé d'abord à Saint-Pierre, son corps fut transféré en 1924 à la basilique Saint-Jean-de-Latran, sa cathédrale d'évêque de Rome, où repose son tombeau monumental.
Le verdict de l'histoire
Sur le plan doctrinal, Léon XIII a refondé la philosophie catholique (Aeterni Patris), donné à la doctrine sociale son développement moderne (Rerum Novarum), encadré l'exégèse moderne (Providentissimus Deus) et précisé la doctrine politique de l'Église. Sur le plan diplomatique, il a tiré la papauté de son isolement, mis fin au Kulturkampf, tenté le Ralliement et rendu au Saint-Siège une autorité morale écoutée des puissances. Sur le plan spirituel, il a consacré l'humanité au Sacré-Cœur et fait rayonner le Rosaire. Tel est le bilan documenté du règne.
« Dans l'ensemble, son pontificat de vingt-cinq ans fut certainement, par ses succès extérieurs, l'un des plus brillants. » — The Catholic Encyclopedia (1910), art. « Pope Leo XIII » (traduction)[74]
La même notice souligne son labeur infatigable et l'élan de sympathie populaire manifesté lors de ses trois jubilés : c'est sur ces faits — et non sur une légende — que repose sa réputation de grand pape diplomate et docteur.
Tout ne réussit pas : le Ralliement échoua en partie, la Question romaine resta ouverte, l'anticléricalisme français triompha provisoirement. Mais Léon XIII avait montré une voie : celle d'une Église fidèle à la vérité et ouverte au monde, qui ne combat pas la modernité en se repliant, mais en l'évangélisant de l'intérieur. Son successeur immédiat, le cardinal Sarto, prend le nom de Pie X et infléchira la barre vers une plus grande fermeté ; mais c'est dans le sillage de Léon XIII que s'inscriront, au long du XXᵉ siècle, la doctrine sociale, le renouveau thomiste et l'œcuménisme prudent qui culmineront au concile Vatican II. Le pape de Carpineto demeure ainsi, dans la longue galerie des successeurs de Pierre, la figure du dialogue sans capitulation.
Pour aller plus loin
- Le bienheureux Pie IX — son prédécesseur, le pape du Syllabus, de l'Immaculée Conception et de la perte des États pontificaux.
- Le pape saint Pie X — son successeur immédiat, qui infléchit la politique du Ralliement et affronta la Séparation de 1905.
- Le pape Léon XII — l'un des prédécesseurs dont Vincenzo Pecci admirait le nom et le zèle.
- Rerum Novarum et la doctrine sociale de l'Église — l'article dédié à la grande encyclique sociale de 1891.
- Saint Thomas d'Aquin et la Somme théologique — la pensée que Léon XIII restaure par Aeterni Patris en 1879.
- Saint John Henry Newman — le grand converti anglais que Léon XIII crée cardinal en 1879.
- Le socialisme et ses limites et Les syndicats et la doctrine sociale — les questions ouvertes par Rerum Novarum.
Notes et références
« Pope Leo XIII », dans The Catholic Encyclopedia, vol. IX, Robert Appleton Company, New York, 1910 (texte sur newadvent.org/cathen/09169a.htm) — synthèse catholique de référence : naissance à Carpineto le 2 mars 1810, sixième de sept enfants du comte Ludovico Pecci et d'Anna Prosperi-Buzi ; études chez les Jésuites de Viterbe et au Collège romain, doctorat de théologie (1832) ; ordination le 31 décembre 1837 ; délégat de Bénévent et de Pérouse ; nonce à Bruxelles (1843-1846), archevêque titulaire de Damiette (19 février 1843) ; évêque de Pérouse (1846-1878) ; cardinal le 19 décembre 1853 ; camerlingue en août 1877 ; élection le 20 février 1878 (44 voix sur 61) ; encycliques Aeterni Patris, Rerum Novarum, etc. ; fin du Kulturkampf (relations diplomatiques rétablies avec la Prusse en 1882, modus vivendi vers 1887) ; cardinalat de Newman (1879) et de Gibbons (1886) ; ouverture des Archives vaticanes ; Testem Benevolentiae sur l'américanisme (1899) ; mort le 20 juillet 1903. Sur le maintien à Pérouse, la notice précise que Pecci préférait ce siège aux sièges suburbicaires proposés et qu'« il est certainement faux que Pie IX l'y ait relégué à dessein » (« It is certainly untrue that Pius IX designedly left him in Perugia »). Verdict original anglais, cité fidèlement : « On the whole his pontificate of twenty-five years was certainly, in external success, one of the most brilliant… He was a tireless worker… » ; sur la diplomatie : « the fine diplomatic tact of Leo succeeded in… establishing good relations with almost all the powers ». La notice ne parle d'aucun prestige « perdu » à reconquérir.
1 3 11 14 16 19 21 22 24 25 27 28 30 31 33 50 52 58 59 65 73 74« Pope Leo XIII », Wikipedia (encyclopédie en ligne, notice secondaire de recoupement) — nom complet Vincenzo Gioacchino Raffaele Luigi Pecci, naissance le 2 mars 1810 à Carpineto Romano ; pontificat du 20 février 1878 au 20 juillet 1903, l'un des plus longs vérifiés de l'histoire ; mort à 93 ans ; rang : n° 256 de la liste des papes ; 147 cardinaux créés en 27 consistoires (S. Miranda, The Cardinals of the Holy Roman Church, notice biographique de Léon XIII : « He created 147 cardinals in 27 consistories » ; cf. le Guide du même dictionnaire : « Leo XIII (1878-1903) – 147 cardinals », et la liste « Cardinals created by Leo XIII ») ; promotion du Rosaire par onze encycliques selon le décompte usuel (titres et années vérifiés un par un sur l'index officiel des encycliques, vatican.va) — Supremi apostolatus officio (1883), Superiore anno (1884), Vi è ben noto (1887), Octobri mense (1891), Magnae Dei Matris (1892), Laetitiae sanctae (1893), Iucunda semper expectatione (1894), Adiutricem (1895), Fidentem piumque animum (1896), Augustissimae Virginis Mariae (1897), Diuturni temporis (1898), à l'exclusion de Quod auctoritate (1885) que certaines listes comptent douzième — (« pape du Rosaire ») et surnom de « pape des ouvriers » ; consécration au Sacré-Cœur (Annum Sacrum, 1899) ; ouverture des Archives secrètes du Vatican ; transfert du corps à Saint-Jean-de-Latran (1924).
2 17 18 20 23 26 29 34 38 40 67 72« Leo XIII », Encyclopædia Britannica (art. en ligne) — politique générale de rapprochement avec le monde moderne après la ligne défensive de Pie IX ; arbitrage des îles Carolines entre l'Allemagne et l'Espagne (1885) ; Ralliement des catholiques français à la République ; maintien de la protestation sur la Question romaine et du non expedit en Italie ; relations internationales restaurées ; évaluation d'ensemble d'un pontificat de réconciliation.
4 10 12 15 32 35 53 57Léon XIII, encyclique Aeterni Patris, 4 août 1879 (traduction française publiée par le Saint-Siège, vatican.va — aucun traducteur individuel n'y est crédité) — restauration de la philosophie de saint Thomas d'Aquin comme socle de l'enseignement catholique, contre le rationalisme et le matérialisme. Passage cité : l'exhortation finale à remettre en vigueur et à propager la doctrine de saint Thomas.
5 41 42Léon XIII, encyclique Rerum Novarum, 15 mai 1891 (traduction française publiée par le Saint-Siège, vatican.va — aucun traducteur individuel n'y est crédité) — fondation de la doctrine sociale de l'Église : diagnostic de la condition ouvrière, réfutation du socialisme, défense de la propriété privée, exigence du juste salaire, devoirs de l'État, droit d'association. Passages cités : § 1 (la soif d'innovations), § 6 (la propriété de droit naturel), § 20 (le salaire et la vengeance du ciel).
6 13 43 44 45 46Léon XIII, encyclique Providentissimus Deus, 18 novembre 1893 (traduction française publiée par le Saint-Siège, vatican.va — aucun traducteur individuel n'y est crédité) — charte des études bibliques : réaffirmation de l'inspiration et de l'inerrance de l'Écriture (Dieu auteur, qui ne peut être l'auteur d'aucune erreur), encouragement de l'étude scientifique des langues, de la critique textuelle et des sciences profanes. Formule de l'inerrance plénière (DS 3291), citée dans le corps de l'article : « il est absolument interdit de restreindre l'inspiration à certaines parties seulement de l'Écriture sainte, ou de concéder que l'auteur sacré lui-même se soit trompé ». Citation (passage correspondant à Denz. 3287-3294) : « Il suit de là que ceux qui pensent que, dans les passages authentiques des Livres Saints, peut être renfermée quelque idée fausse, ceux-là assurément ou pervertissent la doctrine catholique, ou font de Dieu lui-même l'auteur d'une erreur. »
7 62 63 64Léon XIII, encyclique Au milieu des sollicitudes, 16 février 1892 (texte sur vatican.va) — exceptionnellement publiée d'abord en français ; demande aux catholiques français d'accepter la Troisième République comme pouvoir civil établi (le Ralliement), tout en distinguant le régime (acceptable) de la législation (qu'on peut combattre légalement). Citations françaises originales : « Par conséquent, lorsque les nouveaux gouvernements qui représentent cet immuable pouvoir sont constitués, les accepter n'est pas seulement permis, mais réclamé, voire même imposé par la nécessité du bien social. » ; « La législation diffère à tel point des pouvoirs politiques et de leur forme, que, sous le régime dont la forme est la plus excellente, la législation peut être détestable. »
8 54 55 56Léon XIII, encyclique Annum Sacrum, 25 mai 1899 (version anglaise sur vatican.va ; il n'existe pas d'édition française officielle) — l'encyclique prescrit la consécration du genre humain tout entier au Sacré-Cœur de Jésus, accomplie le 11 juin 1899, en la fête du Sacré-Cœur, dans les églises du monde entier ; proclamation de la royauté sociale du Christ, dans le prolongement des révélations de sainte Marguerite-Marie Alacoque. Centenaire confirmé par saint Jean-Paul II le 11 juin 1999 : « The consecration of the human race in 1899 represents an extraordinarily important step on the Church's journey ».
9 68 69« Conclave de 1878 », Wikipedia (recoupé avec cardinals.fiu.edu) — mort de Pie IX le 7 février 1878 ; conclave tenu au Vatican après garantie de liberté donnée par le gouvernement italien ; 61 cardinaux électeurs ; élection du cardinal Pecci au troisième scrutin le 20 février 1878 par 44 voix, au-delà de la majorité des deux tiers requise ; il prend le nom de Léon XIII à 67 ans, élu comme pape de transition.
36 37 39Léon XIII, encyclique Immortale Dei, 1ᵉʳ novembre 1885 (texte sur vatican.va) — la constitution chrétienne des États : origine divine de l'autorité, distinction et coordination des deux pouvoirs, devoir de l'État de rendre un culte public à Dieu, rejet du césaropapisme et du laïcisme.
47Léon XIII, encyclique Libertas praestantissimum, 20 juin 1888 (texte sur vatican.va) — analyse de la liberté humaine : distinction entre la liberté véritable (ordonnée au bien et à la vérité) et les « libertés modernes » érigées en absolus (culte, parole, presse, enseignement) lorsqu'elles se fondent sur l'indifférence à la vérité.
48Léon XIII, encyclique Humanum Genus, 20 avril 1884 (texte sur vatican.va) — condamnation de la franc-maçonnerie et du naturalisme, dans la continuité des condamnations de Clément XII (In eminenti, 1738) et de ses successeurs.
49Mariano Rampolla del Tindaro (1843-1913) — créé cardinal par Léon XIII au consistoire du 14 mars 1887 (Encyclopædia Britannica, art. « Mariano Rampolla » : « On March 14, 1887, he was created cardinal and two months later was appointed by Leo XIII as papal secretary of state »), puis appelé à la secrétairerie d'État en juin 1887 — le 1ᵉʳ juin selon la New Catholic Encyclopedia (via Encyclopedia.com : « succeeded Jacobini as secretary of state, June 1, 1887 »), le 2 juin selon la notice « Mariano Rampolla » (Wikipedia, recoupée) ; il garde la charge jusqu'à la mort de Léon XIII (20 juillet 1903).
51Léon XIII, lettre Testem Benevolentiae Nostrae, 22 janvier 1899 (texte sur vatican.va, adressée au cardinal Gibbons) — mise en garde contre l'« américanisme » : adaptation excessive de la doctrine à l'esprit du temps, survalorisation des vertus actives au détriment des vertus passives, relâchement de l'autorité ecclésiale pour séduire la modernité.
60Léon XIII, lettre apostolique Apostolicae Curae, 13 septembre 1896 (texte latin officiel sur vatican.va : https://www.vatican.va/content/leo-xiii/la/apost_letters/documents/litterae-apostolicae-apostolicae-curae-13-septembris-1896.html ; cf. Denz. 3315-3319) — déclaration de nullité des ordinations anglicanes pour défaut de forme et d'intention dans l'Ordinal réformé. Formule conclusive (latin original) : « ordinationes ritu anglicano actas irritas prorsus fuisse et esse, omninoque nullas », rendue en anglais par « absolutely null and utterly void » (« absolument nulles et entièrement vaines »). Sur le geste préalable vers l'Angleterre : lettre apostolique Amantissimae voluntatis au peuple anglais, 14 avril 1895 (texte officiel sur vatican.va, classée parmi les lettres apostoliques — ni encyclique, ni intitulée Ad Anglos).
61Léon XIII, lettre Saepenumero considerantes, 18 août 1883, aux cardinaux responsables des Archives (texte latin sur vatican.va) — confirmation solennelle de l'ouverture des Archives vaticanes à toute recherche impartiale ; défense de la vérité historique contre ses falsificateurs (« memoriam mendaci colore fucatam », « serpere audacter mendacium »). Cette lettre soutient la confiance du pape dans l'histoire vraie, mais n'atteste aucune parole exacte du type « l'Église n'a pas besoin du mensonge » : aucune attribution verbatim n'est donc maintenue ici.
66Léon XIII, encyclique Quamquam Pluries, 15 août 1889 (texte sur vatican.va) — l'encyclique rappelle que Pie IX, « à la demande de très nombreux évêques, avait déclaré le très saint Patriarche patron de l'Église catholique » (décret Quemadmodum Deus de la Congrégation des Rites, 8 décembre 1870) ; prescriptions propres de Léon XIII : saint Joseph proposé comme modèle des travailleurs et prière à saint Joseph récitée après le Rosaire pendant le mois d'octobre.
70Léon XIII, encyclique Divinum Illud Munus, 9 mai 1897 (texte sur vatican.va) — sur le Saint-Esprit : exposé de la doctrine de la troisième Personne de la Trinité et de son action dans l'Église et dans les âmes, invitation à une dévotion renouvelée et à la neuvaine de préparation à la Pentecôte.
71