Le concile Vatican I, réuni à Rome du 8 décembre 1869 au 20 octobre 1870 sous le pape Pie IX, est le vingtième concile œcuménique reconnu par l'Église catholique. Il se tient dans la basilique Saint-Pierre, au moment où le monde catholique affronte simultanément le rationalisme moderne, le libéralisme politique anticlérical, la remise en cause du pouvoir temporel pontifical et les vieux héritages gallicans qui limitaient l'autorité romaine.[1][2]
Le concile ne promulgue finalement que deux constitutions dogmatiques. La première, Dei Filius, définit la doctrine catholique sur Dieu créateur, la Révélation, la foi et les rapports entre foi et raison. La seconde, Pastor aeternus, définit la primauté de juridiction du pontife romain — son autorité réelle de gouvernement sur toute l'Église — et l'infaillibilité pontificale dans des conditions strictes : le pape doit parler ex cathedra, comme pasteur et docteur de tous les chrétiens, en définissant une doctrine de foi ou de morale à tenir par toute l'Église.[3][4]
Vatican I est interrompu par l'histoire. Le 20 septembre 1870, les troupes italiennes entrent dans Rome par la brèche de Porta Pia ; le 20 octobre 1870, Pie IX suspend le concile sine die (sans fixer de date de reprise). Beaucoup de dossiers préparés, notamment sur l'Église, les évêques, la discipline et la mission, restent donc inachevés. C'est pourquoi Vatican II reprendra un siècle plus tard, dans un autre contexte, une partie de l'ecclésiologie restée ouverte.[5][6]
Pourquoi ce concile était-il nécessaire ?
Le rationalisme et le naturalisme du XIXᵉ siècle
Vatican I naît dans un siècle où l'autorité de la Révélation chrétienne est contestée frontalement. Les systèmes rationalistes réduisent la foi à une opinion religieuse, le naturalisme explique le réel sans référence à Dieu, et certaines philosophies présentent les dogmes comme des formules historiques révisables selon le progrès de la conscience humaine. Le concile répond donc d'abord par une constitution sur la foi : avant de traiter la structure visible de l'Église, il rappelle que Dieu existe, qu'il crée librement, qu'il peut être connu par la raison et qu'il s'est réellement révélé.[7][8]
La force de Dei Filius est de refuser deux erreurs opposées. Contre le fidéisme — l'idée que la foi se passerait de la raison et que Dieu resterait inconnaissable à l'intelligence naturelle —, le concile affirme que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées. Contre le rationalisme, il affirme que les mystères révélés dépassent l'intelligence créée et ne sont connus que parce que Dieu les révèle.[9][10]
Le gallicanisme et la question romaine
L'autre grande urgence touche à l'ecclésiologie, c'est-à-dire à la doctrine sur l'Église : qui la gouverne, et comment. Depuis plusieurs siècles, le gallicanisme français, le fébronianisme allemand — un courant du XVIIIᵉ siècle, né autour de Febronius, qui voulait réduire l'autorité du pape au profit des évêques et des princes — et d'autres courants analogues tentaient de limiter l'autorité du pape au nom des Églises nationales, des évêques ou des pouvoirs civils. Dans ce contexte, définir la primauté romaine n'était pas seulement une question théorique : il s'agissait de savoir si le gouvernement de l'Église universelle dépendait du successeur de Pierre ou pouvait être conditionné par les États et par des traditions nationales.[11][12]
Le paradoxe historique est fort : Vatican I définit la primauté spirituelle du pape au moment même où le pouvoir temporel pontifical s'effondre. La prise de Rome ne diminue pas le contenu dogmatique du concile ; elle oblige au contraire à distinguer plus nettement le gouvernement spirituel de l'Église et la souveraineté politique sur les États pontificaux.
Où et quand le concile s'est-il réuni ?
Saint-Pierre de Rome comme théâtre conciliaire
Pie IX convoque le concile par la bulle Aeterni Patris du 29 juin 1868 — une lettre apostolique de Pie IX, à ne pas confondre avec l'encyclique homonyme de Léon XIII sur la philosophie chrétienne (1879). L'assemblée s'ouvre solennellement le 8 décembre 1869, fête de l'Immaculée Conception, dans la basilique Saint-Pierre. La Catholic Encyclopedia souligne l'ampleur exceptionnelle de la préparation : plusieurs commissions romaines rédigent des schémas sur la foi, l'Église, l'épiscopat, la discipline, les ordres religieux, les missions et les Églises orientales.[13]
Le concile tient quatre sessions solennelles.[14] Les deux premières sont surtout procédurales. La troisième, le 24 avril 1870, promulgue Dei Filius.[15] La quatrième, le 18 juillet 1870, promulgue Pastor aeternus.[16] Le lendemain, 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse ; en septembre, les troupes italiennes entrent à Rome ; en octobre, le concile est suspendu.[17][18]
Une assemblée nombreuse mais inachevée
L'assemblée réunit plusieurs centaines d'évêques venus du monde entier. Elle représente une Église devenue véritablement mondiale : Europe, Amériques, missions d'Asie, d'Afrique et d'Océanie. Cette catholicité visible est importante, car la définition de la primauté romaine n'est pas produite par une petite cour pontificale isolée ; elle est votée dans un concile œcuménique où les débats sont réels et où une minorité organisée exprime ses réserves sur l'opportunité de définir l'infaillibilité.[19]
La suspension sine die laisse toutefois l'œuvre conciliaire incomplète. Vatican I avait commencé à traiter l'Église ; il ne développera pas encore une doctrine complète de l'épiscopat, du collège des évêques et du peuple de Dieu. C'est l'une des raisons pour lesquelles Vatican II ne doit pas être lu comme une annulation de Vatican I, mais comme un complément organique dans un autre moment historique.
- 29 juin 1868Convocation du concilebulle Aeterni Patris (Pie IX, 1868)
- 8 décembre 1869Ouverture à Saint-Pierrepremière session
Le concile s'ouvre dans la basilique Saint-Pierre, le jour de l'Immaculée Conception.[21][22]
- 24 avril 1870Dei Filiusfoi catholique
La troisième session promulgue la constitution dogmatique sur Dieu, la Révélation, la foi et la raison.[23]
- 18 juillet 1870Pastor aeternusprimauté et infaillibilité
La quatrième session définit la primauté de juridiction du pontife romain et l'infaillibilité ex cathedra.[24]
- 20 septembre 1870Prise de RomePorta Pia
Les troupes italiennes entrent dans Rome ; le pouvoir temporel pontifical s'effondre.[25]
- 20 octobre 1870Suspension sine dieconcile interrompu
Pie IX suspend le concile sans le clore formellement ; les travaux non promulgués restent inachevés.[26]
Qui sont les acteurs principaux ?
Pie IX, pape de l'Immaculée Conception et du Syllabus
Pie IX gouverne l'Église pendant l'un des pontificats les plus longs de l'histoire, de 1846 à 1878. Avant Vatican I, il a déjà marqué le catholicisme du XIXᵉ siècle par la définition de l'Immaculée Conception en 1854 et par le Syllabus errorum de 1864, qui condamne une série d'erreurs modernes. Vatican I s'inscrit dans cette même ligne : défendre la possibilité d'une vérité révélée, l'autorité doctrinale de l'Église et la liberté spirituelle du Siège apostolique.[27]
La figure de Pie IX est souvent réduite à la perte des États pontificaux. Pour comprendre le concile, il faut tenir ensemble les deux dimensions : le pape perd une souveraineté politique ancienne, mais il obtient une clarification dogmatique majeure sur le service pétrinien. L'histoire extérieure semble l'affaiblir ; la définition conciliaire précise ce qui, dans sa charge, ne dépend pas d'une puissance temporelle.
La majorité infaillibiliste et la minorité inopportuniste
La plupart des évêques soutiennent la définition de l'infaillibilité pontificale. Une minorité, souvent appelée « inopportuniste », ne nie pas nécessairement la doctrine elle-même, mais juge sa définition dangereuse ou prématurée dans le contexte politique et œcuménique de 1870. Plusieurs évêques de cette minorité quittent Rome avant le vote final par respect pour le pape, afin de ne pas voter non publiquement au moment de la promulgation. Le 13 juillet, le vote d'ensemble avait donné, sur 601 Pères présents, 451 placet, 62 placet juxta modum et 88 non placet ; le 18 juillet, après le départ d'une grande partie de la minorité, 533 Pères votent placet contre 2 non placet, sur 535 présents, et Pie IX promulgue Pastor aeternus.[28][29]
Ce fait est important pour éviter une caricature. Vatican I ne fut pas une simple acclamation unanime préparée d'avance ; il y eut des débats, des amendements, des inquiétudes pastorales et politiques. Mais l'acte final engage bien l'autorité conciliaire : la définition est approuvée et promulguée comme doctrine révélée par Dieu.[30]
Que définit Dei Filius ?
Dieu créateur, distinct du monde
La constitution Dei Filius commence par une confession de Dieu : un seul Dieu vrai et vivant, créateur et Seigneur du ciel et de la terre, spirituel, simple, immuable, distinct du monde en réalité et par essence. Cette insistance vise directement le matérialisme et le panthéisme : Dieu n'est ni une partie du monde, ni l'âme diffuse de l'univers, ni une idée produite par la conscience humaine.[31][32]
Le concile reprend aussi la doctrine de la création ex nihilo. Dieu crée librement, non pour augmenter sa propre béatitude, mais pour manifester sa perfection par les biens qu'il donne aux créatures. La création n'est donc ni une nécessité interne à Dieu, ni une émanation involontaire, mais un acte libre de bonté.[33]
Révélation : la raison peut connaître Dieu, mais ne suffit pas au salut surnaturel
Le texte le plus cité de Dei Filius affirme que Dieu peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées. Cette phrase fonde la possibilité d'une théologie naturelle catholique : l'existence de Dieu n'est pas purement irrationnelle ni seulement reçue par tradition sociale.[34]
Mais le concile ajoute immédiatement que Dieu a voulu se révéler par une voie surnaturelle. La Révélation n'est pas seulement utile parce que l'homme pense mal ; elle est nécessaire parce que Dieu destine l'homme à une fin surnaturelle qui dépasse absolument les capacités de l'intelligence humaine. Autrement dit, la raison peut reconnaître Dieu créateur ; elle ne peut pas inventer par elle-même le mystère intime de Dieu, la Trinité, l'Incarnation ou la vocation surnaturelle de l'homme.[35]
Foi : un assentiment raisonnable, libre et surnaturel
Vatican I refuse une vision aveugle de la foi. L'assentiment croyant n'est pas un saut irrationnel : Dieu accompagne la Révélation de signes extérieurs, spécialement les miracles et les prophéties, que le concile appelle des signes très certains adaptés à l'intelligence de tous.[36]
En même temps, la foi demeure un don surnaturel. L'homme croit parce que Dieu révèle et parce que Dieu ne peut ni se tromper ni tromper. La raison peut reconnaître les motifs de crédibilité ; elle ne remplace pas la grâce intérieure qui fait adhérer librement à la vérité révélée.[37][38]
Foi et raison : deux ordres qui ne se contredisent pas
La quatrième partie de Dei Filius donne l'une des formulations catholiques les plus importantes sur foi et raison. Il existe deux ordres de connaissance : l'un vient de la raison naturelle, l'autre de la foi divine ; ils diffèrent par leur principe et par leur objet. Mais comme Dieu est l'auteur de la lumière rationnelle et de la Révélation, il ne peut pas y avoir de vrai désaccord entre foi et raison.[39][40]
Le concile protège donc simultanément la science et la foi. Il reconnaît aux sciences humaines et aux arts libéraux leurs principes et méthodes propres ; il refuse seulement qu'une opinion fausse, présentée comme conclusion scientifique, soit opposée à la doctrine révélée. La formule est équilibrée : la foi n'absorbe pas la raison, mais la raison ne devient pas juge souverain de la Révélation.[41]
| Point doctrinal | Erreur visée | Définition de Vatican I |
|---|---|---|
| Dieu créateur | Matérialisme et panthéisme | Dieu est distinct du monde, créateur libre de toutes choses |
| Révélation | Rationalisme autosuffisant | Dieu peut être connu par raison, mais révèle des mystères surnaturels |
| Foi | Fidéisme ou réduction morale | La foi est raisonnable, libre et surnaturelle |
| Science | Conflit artificiel foi/raison | Le vrai ne peut jamais contredire le vrai |
| Dogme | Progressisme doctrinal relativiste | Le dogme progresse dans le même sens, non par renversement |
Cette architecture explique pourquoi Vatican I reste central pour l'apologétique catholique. Il ne dit pas seulement « il faut croire » ; il précise pourquoi croire n'est pas contraire à la raison et pourquoi la raison humaine ne suffit pas à épuiser le mystère révélé.
Que définit Pastor aeternus ?
La primauté de Pierre vient du Christ
Pastor aeternus s'ouvre sur la primauté de saint Pierre. Le concile affirme que le Christ a donné immédiatement et directement à Pierre une primauté de juridiction véritable sur toute l'Église, en s'appuyant sur Matthieu 16 et Jean 21. Le canon correspondant condamne l'idée que Pierre n'aurait reçu qu'une primauté d'honneur.[42][43]
Cette distinction est décisive. Une primauté d'honneur placerait Rome au premier rang symbolique, sans pouvoir réel de gouvernement. Vatican I définit au contraire une primauté de juridiction : le successeur de Pierre a une charge effective sur l'Église universelle, non seulement une dignité cérémonielle.
La primauté demeure dans les évêques de Rome
Le deuxième chapitre affirme que ce que le Christ a institué en Pierre doit durer dans l'Église. Celui qui succède à Pierre dans la chaire romaine reçoit, par institution du Christ, la primauté de Pierre sur l'Église universelle. Vatican I ne présente donc pas la papauté comme une invention médiévale ou une délégation de l'Église au pape ; il l'enracine dans la volonté du Christ et dans la succession romaine.[44][45]
Le concile ne nie pas pour autant l'épiscopat. Au contraire, il précise que le pouvoir du pape ne fait pas obstacle au pouvoir ordinaire et immédiat des évêques dans leurs Églises particulières ; il l'affirme, l'affermit et le défend. Cette phrase est souvent oubliée, mais elle empêche de lire Vatican I comme une absorption des évêques par le pape.[46]
Juridiction suprême, ordinaire et immédiate
Le troisième chapitre définit la nature de la primauté romaine. Le pontife romain possède sur toute l'Église une primauté de pouvoir ordinaire, et son pouvoir de juridiction est vraiment épiscopal et immédiat. Les fidèles et les pasteurs sont tenus à une vraie obéissance non seulement dans les questions de foi et de mœurs, mais aussi dans la discipline et le gouvernement de l'Église répandue dans le monde entier.[47]
Vatican I vise ici les systèmes qui subordonnaient les décisions romaines à l'approbation civile. Le concile condamne l'idée qu'un pouvoir politique puisse empêcher la communication du pape avec les pasteurs et les fidèles ou rendre ses actes ecclésiastiques dépendants d'un placet civil.[48]
L'infaillibilité ex cathedra : une définition très précise
La définition la plus célèbre se trouve au chapitre 4. Vatican I n'affirme pas que le pape est impeccable, inspiré en permanence, politiquement infaillible ou capable de produire de nouvelles révélations. Il définit un charisme limité au magistère suprême, exercé dans des conditions précises, pour garder et exposer fidèlement le dépôt de la foi.[49]
« Le Saint-Esprit n'a pas été promis aux successeurs de Pierre pour qu'ils fassent connaître sous sa révélation une nouvelle doctrine. » — Vatican I, Pastor aeternus, DS 3070[50]
La formule dogmatique se résume ainsi : lorsque le pontife romain parle ex cathedra, c'est-à-dire comme pasteur et docteur de tous les chrétiens, en définissant par son autorité apostolique suprême qu'une doctrine de foi ou de morale doit être tenue par toute l'Église, il jouit de l'infaillibilité dont le Christ a voulu pourvoir son Église. Ces définitions sont irréformables par elles-mêmes, et non parce que l'Église les approuverait ensuite.[51]
| Condition | Ce que cela exclut |
|---|---|
| Le pape parle comme pasteur et docteur de tous les chrétiens | Une opinion privée, une interview, une prudence politique |
| Il définit une doctrine | Une catéchèse ordinaire non définitive, une exhortation disciplinaire |
| La matière concerne la foi ou les mœurs | Les jugements scientifiques, diplomatiques ou administratifs |
| La doctrine doit être tenue par toute l'Église | Une décision locale ou une consigne pastorale limitée |
Cette précision explique pourquoi les actes ex cathedra sont rares. L'infaillibilité pontificale n'est pas une extension illimitée de la personnalité du pape ; c'est une assistance divine donnée à une fonction, dans un acte déterminé, pour préserver l'Église dans la vérité révélée.
Comment le concile a-t-il été reçu ?
L'opposition vieille-catholique
Une partie des opposants à la définition refuse de recevoir Pastor aeternus après le concile. Le mouvement vieux-catholique naît principalement dans les pays germanophones autour de cette contestation. Il se présente comme défenseur de l'ancienne tradition contre la définition romaine ; du point de vue catholique, il se sépare de la communion en refusant un dogme promulgué par un concile œcuménique.[52]
La crise reste cependant limitée. La plupart des évêques qui avaient exprimé des réserves d'opportunité se soumettent à la définition : Kenrick, archevêque de Saint-Louis, s'y soumet en janvier 1871, tandis que Mgr Michael Domenec, évêque de Pittsburgh, avait déjà voté placet le 18 juillet ; hors du concile, Newman se déclare satisfait de la modération du décret dès le 24 juillet 1870, et Gratry adresse sa rétractation publique à l'archevêque de Paris après sa prise de possession du siège, en décembre 1871 (Montalembert, mort le 13 mars 1870, n'a pas connu la définition).[53][54][55][56][57][58] La minorité conciliaire ne devient pas, dans son ensemble, un schisme durable. Ce point confirme que le désaccord principal portait souvent sur l'opportunité pastorale et politique de définir, non sur la foi personnelle de tous les évêques concernés.
Une clarification après les caricatures politiques
Après 1870, la définition est rapidement caricaturée comme si le pape était devenu un souverain absolu et omnipotent. Les évêques allemands répondent en 1875 que Vatican I n'a pas fait du pape un monarque arbitraire : l'infaillibilité concerne la qualité du magistère pontifical dans le même domaine que l'infaillibilité de l'Église, et elle est liée au dépôt révélé.[59]
Cette clarification est capitale. Vatican I n'autorise pas le pape à inventer une nouvelle doctrine. Le concile déclare au contraire que le Saint-Esprit n'est pas promis aux successeurs de Pierre pour révéler du nouveau, mais pour garder saintement et exposer fidèlement ce qui a été transmis par les apôtres.[60]
Vatican II complète sans annuler Vatican I
Vatican II reprend explicitement la doctrine de Vatican I dans Lumen gentium. Il enseigne la primauté du pape, mais développe aussi la sacramentalité de l'épiscopat, la collégialité des évêques en union avec le pape et le rôle du peuple de Dieu. Le rapport entre les deux conciles est donc celui d'une continuité et d'un complément : Vatican I définit la primauté et l'infaillibilité ; Vatican II replace ces vérités dans une ecclésiologie plus ample.[61][62]
Il serait faux d'opposer mécaniquement les deux. Vatican II cite et assume Vatican I ; il ne revient pas sur Pastor aeternus. Mais il donne les pièces manquantes d'une œuvre interrompue en 1870, spécialement sur la place des évêques et sur la structure communionnelle de l'Église.
Que reste-t-il aujourd'hui de Vatican I ?
Une charte catholique de la foi et de la raison
Vatican I demeure l'un des textes les plus utiles pour répondre à l'idée moderne selon laquelle croire serait renoncer à penser. Dei Filius affirme à la fois la capacité réelle de la raison et ses limites. La raison peut connaître Dieu à partir du monde créé ; elle peut reconnaître des motifs de crédibilité ; elle peut explorer les mystères par analogie. Mais elle ne domine pas la Révélation comme si le dogme était une hypothèse révisable.[63][64]
Cette doctrine évite deux impasses : le rationalisme qui dissout la foi dans la philosophie, et l'irrationalisme qui ferait de la foi une adhésion sans motif. Le catholicisme de Vatican I est plus exigeant : il demande une intelligence humble, mais non amputée.
Une définition sobre du ministère de Pierre
Vatican I donne aussi la grammaire catholique de la papauté moderne. Le pape n'est pas un oracle permanent ; il n'est pas propriétaire de la Révélation ; il n'est pas un rival des évêques. Il est le successeur de Pierre, chargé de garder l'unité visible de l'Église et de confirmer ses frères dans la foi, avec une assistance particulière lorsqu'il définit solennellement une doctrine de foi ou de morale pour toute l'Église.[65][66]
Le concile oblige donc à éviter deux erreurs symétriques. La première réduit le pape à un président honorifique sans juridiction universelle. La seconde transforme l'infaillibilité en absolutisme doctrinal permanent. Vatican I ne permet ni l'une ni l'autre.
Un concile interrompu qui appelle une lecture complète
La fin brutale de Vatican I explique bien des malentendus. Si le concile avait pu poursuivre ses travaux, il aurait probablement donné un développement plus complet sur l'Église et l'épiscopat. L'histoire a retenu surtout l'infaillibilité pontificale parce qu'elle fut le dernier grand texte promulgué avant la prise de Rome.
Lire Vatican I correctement suppose donc de le lire avec ses deux constitutions, et non seulement avec la phrase sur l'ex cathedra. Dei Filius montre la réponse catholique à la modernité intellectuelle ; Pastor aeternus montre la réponse catholique aux crises d'autorité ecclésiale. Ensemble, les deux textes cherchent à protéger le même dépôt : la vérité révélée confiée à l'Église.
Pour aller plus loin
- Lire L'infaillibilité pontificale : pour approfondir les conditions exactes de l'ex cathedra.
- Lire Le concile de Trente : le grand précédent doctrinal moderne avant Vatican I.
- Lire les textes de Vatican II, spécialement Lumen gentium : le complément ecclésiologique du XXᵉ siècle.
- Retenir le cœur du sujet : Vatican I définit la compatibilité profonde de la foi et de la raison, puis la primauté et l'infaillibilité du pape dans des limites précises, avant d'être interrompu par la prise de Rome.
Notes et références
Johann Peter Kirsch, "Vatican Council", The Catholic Encyclopedia, vol. 15, New York, Robert Appleton Company, 1912, New Advent : Vatican Council. Notice sur la convocation, la préparation, les sessions, les débats et la suspension du concile.
1 5 13 14 17 19 20 21 26 28 53Encyclopaedia Britannica, "First Vatican Council", consulté en mai 2026 : First Vatican Council. Synthèse sur les dates, le contexte, les deux constitutions et la réception vieille-catholique.
2 27 52Concile Vatican I, troisième session, constitution dogmatique Dei Filius, 24 avril 1870, dans Heinrich Denzinger, Enchiridion Symbolorum, éd. française numérisée 1957, DS 3001 : Dieu unique, vrai, vivant, créateur, distinct du monde en réalité et par essence.
3 15 23 31Concile Vatican I, quatrième session, constitution dogmatique Pastor aeternus, 18 juillet 1870, Denzinger, éd. française 1957, DS 3074 ; texte latin officiel Vatican.va : Pastor aeternus. Définition de l'infaillibilité ex cathedra.
4 16 24 51 66Museo Centrale del Risorgimento / Wikimedia Commons, photographie de Ludovico Tuminello, Veduta panoramica della breccia di Porta Pia scattata il 21 settembre 1870, domaine public ; événement historique de la prise de Rome le 20 septembre 1870.
6 18 25Vatican I, Dei Filius, DS 3004 ; texte italien officiel Vatican.va : Dei Filius. Dieu peut être connu avec certitude par la raison naturelle à partir des choses créées.
7 9 34Vatican I, Dei Filius, DS 3015 : deux ordres de connaissance, par la raison naturelle et par la foi divine, distincts par leur principe et par leur objet.
8 39Vatican I, Dei Filius, DS 3016 : la raison éclairée par la foi peut acquérir une intelligence fructueuse des mystères, sans les pénétrer comme son objet propre.
10Vatican I, Pastor aeternus, DS 3060 : primauté de pouvoir ordinaire du pontife romain, juridiction vraiment épiscopale et immédiate sur l'Église.
11 47Vatican I, Pastor aeternus, DS 3062 : condamnation des entraves civiles à la libre communication du pontife romain avec les pasteurs et les fidèles.
12 48Vatican I, Dei Filius, préambule, DS 3000 : évêques du monde entier réunis dans le Saint-Esprit par l'autorité pontificale en concile œcuménique.
22Encyclopaedia Britannica, 11e éd., 1911, art. « Vatican Council », texte sur Wikisource : Vatican Council. Le 13 juillet : 601 présents (451 placet, 88 non placet, 62 placet juxta modum) ; le 18 juillet, le dogme est accepté par 535, seuls deux non placet, qui se soumettent dans la même session.
29Vatican I, Pastor aeternus, DS 3073 : formule introductive de la définition, avec approbation du saint concile.
30Vatican I, Dei Filius, canons, DS 3022 : condamnation de l'affirmation selon laquelle il n'existe rien en dehors de la matière.
32Vatican I, Dei Filius, DS 3002 : création libre de toutes choses par Dieu, non pour augmenter sa béatitude, mais pour manifester sa perfection.
33Vatican I, Dei Filius, DS 3005 : nécessité relative et surnaturelle de la Révélation, car l'homme est ordonné à une fin dépassant sa raison naturelle.
35Vatican I, Dei Filius, DS 3009 : miracles et prophéties comme signes très certains de la Révélation divine.
36Vatican I, Dei Filius, DS 3008 : la foi comme vertu surnaturelle par laquelle l'homme croit à cause de l'autorité de Dieu qui révèle.
37Vatican I, Dei Filius, DS 3010 : la foi comme don de Dieu et acte libre de coopération à la grâce.
38Vatican I, Dei Filius, DS 3017 : impossibilité d'un vrai désaccord entre foi et raison, car le vrai ne peut contredire le vrai.
40 63Vatican I, Dei Filius, DS 3019 : foi et raison s'aident mutuellement ; reconnaissance de la légitime méthode propre des sciences.
41Vatican I, Pastor aeternus, DS 3053 : primauté de juridiction promise et donnée directement par le Christ à saint Pierre.
42Vatican I, Pastor aeternus, DS 3055 : canon sur la primauté véritable et proprement dite de Pierre, distincte d'une simple primauté d'honneur.
43Vatican I, Pastor aeternus, DS 3056 : perpétuité de la primauté de Pierre dans l'Église.
44Vatican I, Pastor aeternus, DS 3058 : canon sur la succession du pontife romain dans la primauté de Pierre.
45Vatican I, Pastor aeternus, DS 3061 : le pouvoir du pape n'abolit pas le pouvoir ordinaire et immédiat des évêques, mais l'affirme et le défend.
46 65Vatican I, Pastor aeternus, DS 3070 : l'assistance du Saint-Esprit n'est pas donnée pour révéler une nouvelle doctrine, mais pour garder et exposer fidèlement le dépôt apostolique.
49 50 60EWTN Catholic Library, « The Theology of Tradition in the American Church » : Theology of Tradition. La soumission finale de l'archevêque Peter Richard Kenrick de Saint-Louis à l'infaillibilité pontificale n'intervient qu'en janvier 1871, « solely and singly on the authority of the Church ».
54Catholic Encyclopedia, art. « Pittsburgh », New Advent : Pittsburgh. « The Right Rev. Michael Domenec, who succeeded Bishop O'Connor, 28 September, 1860... born at Ruez, near Tarragona, Spain, in 1816 » ; et art. « Vatican Council » : Domenec vote placet le 18 juillet, après avoir voté non placet le 13 juillet.
55Lettre de John Henry Newman à Ambrose Phillipps de Lisle, 24 juillet 1870 (Letters and Diaries, vol. 25, p. 164), où il se dit satisfait de la modération du décret (« pleased at its moderation ») ; référence citée dans Theological Studies 51 (1990), « Newman on Infallibility ».
56George M. Sauvage, « Auguste-Joseph-Alphonse Gratry », The Catholic Encyclopedia, vol. 6, New Advent : Gratry. Après la proclamation, Gratry adhère pleinement au dogme et, quand Mgr Guibert prend possession du siège de Paris en décembre 1871, lui adresse une lettre publique rétractant ses écrits contre l'infaillibilité ; il meurt à Montreux en 1872.
57Encyclopaedia Britannica, « Charles, count de Montalembert » : notice. Né le 15 avril 1810 à Londres, mort à Paris le 13 mars 1870 — avant la définition du 18 juillet 1870.
58Épiscopat allemand, déclaration collective sur l'interprétation de Pastor aeternus, janvier-mars 1875, approuvée par Pie IX, Denzinger, éd. française 1957, DS 3112-3117 : refus de lire l'infaillibilité comme absolutisme pontifical.
59Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen gentium, 21 novembre 1964, §22 : collège épiscopal avec sa tête, le pontife romain.
61Concile Vatican II, Lumen gentium, §25 : magistère des évêques et infaillibilité du pontife romain lorsqu'il proclame par un acte définitif une doctrine de foi ou de mœurs.
62Vatican I, Dei Filius, DS 3020 : le dogme révélé n'est pas une découverte philosophique progressive, mais un dépôt confié à l'Église.
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