Dieu peut-il soulever une pierre impossible à soulever ?

Le paradoxe de la pierre prétend réfuter la toute-puissance divine. La réponse classique, de Pseudo-Denys à Thomas d'Aquin, distingue ce qui est réellement possible d'une contradiction déguisée en objet.

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La question « Dieu peut-il créer une pierre si lourde qu'il ne pourrait pas la soulever ? » est devenue, dans les débats grand public, le paradoxe le plus connu contre l'omnipotence divine. Reformulée au XXᵉ siècle, elle se présente comme un piège logique imparable : si Dieu peut la créer, il y a quelque chose qu'il ne peut pas soulever ; s'il ne peut pas la créer, il y a une chose qu'il ne peut pas faire. Dans les deux cas, semble-t-il, Dieu n'est plus tout-puissant.

La réponse catholique classique est plus simple — et plus profonde — que ce piège verbal : l'omnipotence n'est pas le pouvoir de rendre vrai le contradictoire. Dieu peut faire tout ce qui est réellement possible, c'est-à-dire tout ce qui n'enferme pas dès l'énoncé une contradiction interne. Une « pierre que la puissance infinie ne peut soulever » n'est pas une chose très lourde ; c'est, comme un cercle carré ou un célibataire marié, une description qui se détruit elle-même.[1]

Saint Thomas d'Aquin l'a formulé au XIIIᵉ siècle dans la Somme théologique : « Ce qui implique contradiction ne tombe pas sous la toute-puissance divine, non parce qu'il y aurait là un défaut de puissance, mais parce que cela ne peut pas être un possible. Aussi est-il plus juste de dire que ces choses ne peuvent pas être faites, plutôt que de dire que Dieu ne peut pas les faire. »[2] La même intuition court depuis le Pseudo-Denys (VIᵉ siècle) jusqu'à la philosophie analytique contemporaine : on n'augmente pas le pouvoir d'un être en lui attribuant la capacité de réaliser de l'absurde, car l'absurde n'est pas une réalité à réaliser.

Comprendre ce paradoxe oblige donc à clarifier ce que toute-puissance signifie vraiment dans la doctrine catholique — non un chaos de pouvoir, mais la puissance infinie d'un Dieu qui est l'Être même, la Vérité même, la Bonté même, et qui révèle sa force jusque dans l'humilité de la Croix.

Le paradoxe dans toute sa force

Avant de répondre, il faut prendre l'objection au sérieux. Le paradoxe a été relancé au XXᵉ siècle par la philosophie analytique : J. L. Mackie en donne une première version — un être omnipotent peut-il créer des choses qu'il ne contrôlera plus, ou s'imposer des règles qui le lient ? — dans le cadre du problème du mal[3] ; la mise en forme canonique de la « pierre » viendra ensuite avec Cowan (1965) et Savage (1967)[4], après la mise au point décisive de Mavrodes (1963)[5]. Repris par des générations d'apologètes athées, il paraît, à première vue, inattaquable. Le travail catholique est de montrer où et pourquoi il s'effondre — mais il faut d'abord le montrer dans sa version la plus forte.

La formulation populaire et sa séduction

Sous sa forme moderne, le paradoxe se présente comme un piège imparable. La version la plus diffusée — « Can Omnipotence make a stone too heavy for Itself to lift? »[6] — circule sans auteur établi : elle est parfois attribuée à un poème des années 1960, mais aucune source ne permet de confirmer cette attribution. Sa mise en forme savante, en revanche, est bien datée : J. L. Cowan la systématise en 1965, puis C. Wade Savage lui donne sa forme canonique en 1967. Reprise dans les manuels d'introduction à la philosophie de la religion, elle devient l'exemple-type d'une difficulté que tout théiste devrait surmonter avant d'aller plus loin.

Sa séduction tient à trois ressorts. D'abord, elle est simple : pas de vocabulaire technique, pas d'axiomes obscurs, pas de prérequis théologiques. Ensuite, elle paraît dichotomique : oui ou non, il n'y a pas d'échappatoire — d'où sa popularité dans les vidéos d'apologétique athée. Enfin, elle vise au cœur : si l'on accorde le moindre point, l'on semble accorder que Dieu n'est pas omnipotent — et donc que le Dieu des grandes religions monothéistes n'existe pas tel qu'on le décrit.

Le syllogisme apparent

Mis sous forme analytique, le paradoxe se présente ainsi :

  1. Soit Dieu peut créer une telle pierre, soit il ne le peut pas.
  2. S'il peut la créer, il y a un objet qu'il ne peut pas soulever ; donc il n'est pas tout-puissant.
  3. S'il ne peut pas la créer, il y a une chose qu'il ne peut pas faire ; donc il n'est pas tout-puissant.
  4. Donc Dieu n'est pas tout-puissant.

Le passage de (1) à (4) repose sur un dilemme constructif (élimination d'une disjonction : les deux branches mènent à la même conclusion) apparemment imparable. Le but de toute la suite de cet article sera de montrer que la prémisse (1) elle-même est piégée : elle suppose que la « pierre que Dieu ne peut pas soulever » est un objet possible — autrement dit, qu'il y a quelque chose à faire — alors que la description désigne en fait une non-chose.

L'objection sceptique contemporaine

L'objection sceptique contemporaine donne au paradoxe sa version la plus propre : l'on pourrait concevoir sans contradiction un être capable de fabriquer un rocher trop lourd pour lui — transposant au cas divin ce qu'un être fini peut faire.

Le mot concevoir fait tout le travail : si l'on peut imaginer un être créant un objet qu'il ne peut soulever, alors l'omnipotence semble bien contenir un trou. Comme nous le verrons, cette objection contient une équivoque dissimulée dès la première ligne — elle confond ce qu'un être fini pourrait éventuellement faire et ce que peut un être par hypothèse infiniment puissant.

C'est cette équivoque qui rend le paradoxe vendeur — et c'est elle qui le fait s'effondrer dès qu'on la débusque.

Quinze siècles de débat

Quinze siècles de débat sur l'omnipotence — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Contrairement à ce que laissent croire les vidéos d'apologétique populaire, le paradoxe de la pierre n'a pas été inventé au XXᵉ siècle. Sa structure logique — l'omnipotent peut-il se rendre impuissant ? — court à travers toute la tradition chrétienne, juive et musulmane, du IVᵉ siècle jusqu'à la philosophie analytique contemporaine. Avant sa formulation analytique moderne, des siècles de théologiens et de philosophes avaient déjà clarifié la réponse.

Pseudo-Denys et la fidélité divine (VIᵉ siècle)

Le théologien chrétien connu sous le nom de Pseudo-Denys l'Aréopagite († avant 532) est probablement le premier à isoler clairement la difficulté. Dans ses Noms divins (chap. VIII), il s'arrête sur l'affirmation paulinienne : « Si nous sommes infidèles, lui reste fidèle, car il ne peut se renier lui-même » (2 Tm 2, 13).[7] L'objection se formule alors : si Dieu ne peut pas faire X, alors Dieu manque de cette puissance.

Pseudo-Denys répond que ne pas pouvoir faire le mal n'est pas une impuissance, mais une perfection du pouvoir. La structure servira ensuite à traiter toutes les variantes du « Dieu peut-il… ? » contradictoires.[8]

Saint Augustin et l'impossibilité de mentir (IVᵉ-Vᵉ siècle)

Sandro Botticelli, Saint Augustin dans son cabinet de travail (1480), église Ognissanti, Florence — Wikimedia Commons, domaine public.

Avant même Pseudo-Denys, saint Augustin († 430) avait posé le principe avec une clarté qui marquera tout le Moyen Âge. Dans la Cité de Dieu, livre V, chapitre 10, il pose la règle :

« Sa puissance n'est pas diminuée quand on dit qu'il ne peut ni mourir ni se tromper. Car c'est ainsi qu'il ne le peut pas : s'il le pouvait, sa puissance serait assurément moindre. Et c'est à juste titre qu'il est appelé tout-puissant, lui qui pourtant ne peut ni mourir ni se tromper. Car il est dit tout-puissant en faisant ce qu'il veut, non en subissant ce qu'il ne veut pas ; et si cela lui arrivait, il ne serait en rien tout-puissant. Aussi est-ce pour cela même qu'il ne peut certaines choses : parce qu'il est tout-puissant. » — Saint Augustin, La Cité de Dieu, V, 10[9]

La formule est décisive : la puissance se mesure à la capacité d'agir selon sa volonté, non à la capacité de subir une défaillance. Pouvoir mentir, mourir, se renier — autant de défaillances que la toute-puissance exclut parce qu'elle est toute-puissance.

Saadia Gaon et l'image du poids (Xᵉ siècle)

Quatre siècles plus tard, le philosophe juif Saadia Gaon († 942), dans son Livre des croyances et des opinions (livre II, chap. 13), est sans doute le premier à utiliser explicitement l'image d'un poids trop lourd. Il défend l'idée que la toute-puissance s'exerce sur les choses possibles, et que les contradictions ne sont pas des choses possibles que Dieu refuserait, mais des non-choses qu'aucun pouvoir, fût-il infini, ne peut produire.[10]

L'argument circulera ensuite dans tout le monde sémitique médiéval, où la question se cristallise vite : peut-on parler d'« objet impossible » comme on parle d'objet difficile ?

Saint Anselme : omnipotens et tamen non potest (XIᵉ siècle)

Saint Anselme de Cantorbéry, gravure de la fin du XVIᵉ siècle — National Portrait Gallery, Wikimedia Commons, domaine public.

Saint Anselme du Bec († 1109) consacre tout le chapitre VII du Proslogion à la question : « Comment Dieu est-il tout-puissant alors qu'il y a beaucoup de choses qu'il ne peut pas faire ? » (« Quomodo sit omnipotens, cum multa non possit »). Sa réponse devient l'un des piliers de la tradition occidentale :

« Pouvoir être corrompu, pouvoir mentir, pouvoir faire que ce qui est vrai soit faux — ce ne sont pas là des puissances mais des impuissances. Car celui qui peut ces choses peut ce qui ne lui est pas avantageux et ce qu'il ne devrait pas. Plus il les peut, plus l'adversité et la perversité ont de pouvoir sur lui, et moins il en a contre elles. » — Saint Anselme, Proslogion, chap. VII (vers 1078)[11]

Anselme dissocie ainsi le mot puissance et le mot possibilité de défaillance. La capacité de pécher, de mentir ou de se défaire n'est pas une force qui manquerait à Dieu : c'est un vice qui le ferait sortir de Dieu. Le chapitre VII se conclut par une formule lapidaire : « Qui ergo sic potest, non potentia potest, sed impotentia » — « Celui qui peut ainsi ne peut pas par puissance, mais par impuissance. »

Saint Pierre Damien et la querelle du passé (XIᵉ siècle)

Saint Pierre Damien recrutant de jeunes ermites, fresque de la galerie des Cartes géographiques, Musées du Vatican — Wikimedia Commons.

À la même époque, l'ermite italien saint Pierre Damien († 1072) publie le célèbre De divina omnipotentia (vers 1067), adressé à l'abbé Didier du Mont-Cassin. La question initiale est : « Dieu peut-il faire que ce qui a été n'ait pas été ? » — un parent direct du paradoxe de la pierre.[12]

Damien adopte une position extrême : Dieu peut tout, même défaire le passé, car la bonté divine ne peut être contrainte par notre logique. Cette position sera explicitement écartée par saint Thomas d'Aquin (ST I, q. 25, a. 4[13]) comme dangereuse, parce qu'elle réduit la toute-puissance à un pouvoir aveugle — et c'est sur cette réponse thomiste que la suite de l'article s'appuie. Mais elle a le mérite de poser le problème dans toute sa rigueur : si Dieu ne peut pas défaire ce qui est, est-il moins puissant ?

La réponse thomiste, que nous verrons en détail plus bas, sera : non, car « défaire ce qui a été » est une combinaison de mots qui ne décrit aucun acte réel.

Maïmonide et la limite intelligible (XIIᵉ siècle)

Portrait traditionnel de Moïse Maïmonide — Wikimedia Commons, domaine public.

Au XIIᵉ siècle, le philosophe juif Moïse Maïmonide († 1204), dans le Guide des égarés (III, 15), trace la frontière définitive entre l'impossible logique et le possible :

« Sache que les impossibilités absolues ont, comme nous le pensons, une nature stable, qui n'est pas l'œuvre d'un agent ; et il est impossible de la changer. Aussi ne disons-nous pas que la divinité ne peut pas leur donner réalité, parce qu'elles ne sont susceptibles d'aucune réalité. » — Maïmonide, Guide des égarés, III, 15[14]

Pour Maïmonide, l'erreur des objecteurs est de considérer l'impossible comme un objet sur lequel la puissance pourrait s'exercer, alors qu'il est non-objet. La toute-puissance est infinie du côté du possible, et seulement de ce côté-là.

Averroès et les philosophes (XIIᵉ siècle)

Côté musulman, le philosophe andalou Averroès († 1198) consacre plusieurs sections de son Tahafut al-Tahafut (« Réponse à l'incohérence ») à la question de l'omnipotence (§§ 529-536). Il défend, contre Al-Ghazali, que le contradictoire n'est pas un objet possible d'aucune puissance.[15] Le débat musulman entre les mutakallimūn (qui suivent une ligne proche de Damien) et les philosophes (qui suivent une ligne proche de Saadia et d'Aristote) prépare directement les distinctions thomistes.

Saint Thomas d'Aquin : la formule canonique (XIIIᵉ siècle)

Au XIIIᵉ siècle, saint Thomas d'Aquin (1225-1274) reprend tout le débat dans la Somme théologique, Iᵃ pars, q. 25, qu'il consacre intégralement à la puissance divine. L'article 3 — « Dieu est-il tout-puissant ? » — donne la formule canonique de la tradition latine. Nous y consacrons plus bas une section entière.

Descartes et la libre création des vérités (XVIIᵉ siècle)

À l'époque moderne, René Descartes († 1650) prend, dans une série de lettres au père Marin Mersenne (15 avril, 6 mai et 27 mai 1630), une position radicalement opposée : Dieu aurait pu faire que deux et deux ne fassent pas quatre, ou qu'un cercle ait des côtés. La position, dite de la « libre création des vérités éternelles », est restée minoritaire : la tradition thomiste la récuse (cf. ST I, q. 25, a. 3[16]), et les traitements analytiques classiques du paradoxe — Mavrodes (1963)[17], Plantinga (1974)[18], Geach (1973)[19] — tiennent avec Thomas que le contradictoire n'est pas un objet de puissance. Nous y reviendrons.

Mavrodes, Frankfurt et la mise au point analytique (XXᵉ siècle)

Au XXᵉ siècle, le paradoxe revient au premier plan avec la philosophie analytique. George Mavrodes publie en 1963 dans la Philosophical Review un article devenu canonique, Some Puzzles Concerning Omnipotence, qui montre que la formule « une pierre que Dieu ne peut soulever » est, dans l'hypothèse où Dieu est omnipotent, logiquement auto-contradictoire et donc ne désigne rien.[20]

L'année suivante, Harry Frankfurt ajoute dans le même journal une variante (The Logic of Omnipotence, 1964) : si Dieu peut faire l'impossible, alors il peut aussi à la fois créer une pierre insoulevable et la soulever — la difficulté disparaît par excès.[21] Ces deux articles brefs et complémentaires sont devenus la référence classique du traitement analytique contemporain du paradoxe.

Plantinga, Geach et la philosophie analytique catholique

La discussion s'est poursuivie chez les philosophes analytiques chrétiens. Alvin Plantinga, dans God, Freedom, and Evil (1974) et Does God Have a Nature? (1980), distingue l'omnipotence essentielle (un être qui est nécessairement omnipotent) et l'omnipotence accidentelle (un être qui se trouve omnipotent à un moment donné). Cette distinction permet de désamorcer plusieurs versions sophistiquées du paradoxe.[22]

Peter Geach, dans Omnipotence (Philosophy, vol. 48, 1973), propose lui de remplacer le mot omnipotent par almighty — « qui a tout pouvoir sur tout ce qui est » — pour éviter l'ambiguïté du mot « tout » dans « pouvoir tout ».[23] L'apologète C.S. Lewis († 1963), de son côté, donne dans The Problem of Pain (1940) la formulation grand public la plus citée :

« Sa toute-puissance signifie pouvoir tout ce qui est intrinsèquement possible, non pouvoir l'intrinsèquement impossible. Vous pouvez lui attribuer des miracles, mais pas du non-sens. Les combinaisons de mots dépourvues de sens n'acquièrent pas soudain un sens parce que nous y joignons les deux mots "Dieu peut". » — C.S. Lewis, The Problem of Pain, Macmillan, 1940, chap. II[24]

Ce que ces auteurs partagent, par-delà quinze siècles d'écart, c'est une intuition commune : on ne peut pas affaiblir un être en lui refusant un pouvoir qui n'existe pas.

Le cœur de la réponse : trois sens du mot « possible »

Le paradoxe joue, sans le dire, sur une confusion entre des sens très différents du mot possible. Tant qu'on ne distingue pas ces sens, il paraît dévastateur. Dès qu'on les distingue, il s'évanouit.

Possible logique, possible métaphysique, possible physique

La tradition scolastique distingue plusieurs niveaux de possibilité, qui ne se recouvrent pas :

Type de possibleDéfinitionExemples
Possible logiqueN'enferme pas de contradiction dans les termes« Marcher sur l'eau », « ressusciter un mort », « créer un univers »
Possible métaphysiqueN'enferme pas de contradiction dans la nature des choses« Un être créé qui pense », « une matière qui obéit à des lois »
Possible physiqueRéalisable dans les lois de la nature actuelle« Soulever une pierre de 200 kg avec un levier »
Impossible logiqueContradiction interne à l'énoncé« Cercle carré », « célibataire marié », « triangle à quatre côtés »
Les quatre sens du possible — infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'omnipotence catholique, depuis Thomas d'Aquin, s'étend à tout le possible absolu (logique + métaphysique). Elle ne s'applique pas à l'impossible logique, non par faiblesse, mais parce qu'il n'y a rien à faire.[25] La distinction est ancienne : Aristote la suggère déjà dans la Métaphysique (Δ 12, 1019b27) et la Physique (VIII, 6, 259a30), et toute la scolastique latine l'a héritée.

La règle clé : « ne pas pouvoir l'impossible n'est pas une impuissance »

La règle se formule ainsi : ne pas pouvoir faire l'impossible n'est pas une impuissance, car l'impossible est de l'ordre du néant — des expressions comme « célibataire marié » sont dépourvues de sens et relèvent du non-être.

C.S. Lewis dit la même chose dans une formule plus sèche :

« Les impossibilités intrinsèques ne sont pas des choses, mais des non-entités. Il demeure vrai que tout est possible à Dieu : les impossibilités intrinsèques ne sont pas des choses. » — C.S. Lewis, The Problem of Pain, chap. II[26]

L'image utile est celle-ci : si un mathématicien dit qu'il ne peut pas dessiner un triangle à quatre côtés, ce n'est pas qu'il manque de pratique. C'est que « triangle à quatre côtés » ne désigne rien. L'impossibilité n'est pas du côté du sujet (le mathématicien, Dieu, n'importe quel agent), elle est du côté de l'objet décrit — qui n'est précisément pas un objet.

Liste des choses que Dieu « ne peut pas faire »

On peut dresser la liste éclairante des « choses que Dieu ne peut pas faire » et qui ne mettent en cause ni sa toute-puissance ni sa perfection :

Pseudo-actionPourquoi ce n'est pas une choseType d'impossibilité
Créer un cercle carréContradiction dans les termesLogique pure
Faire que A et non-A soient vrais en même tempsViolation du principe de non-contradictionLogique pure
Cesser d'exister en se suicidantDieu est l'Être nécessaireMétaphysique
Faire que j'existe et que je n'existe pas à la foisContradiction sur le même rapportLogique
Créer un être qui le force librement à agir« Forcer la liberté » est contradictoireLogique
Donner la dernière décimale de ππ n'a pas de dernière décimaleMathématique
Donner le plus grand nombre premierIl n'y a pas de plus grand premier (Euclide)Mathématique
Courir un 100 mètresÉtant omniprésent, il est partout à la fois au départ et à l'arrivéeMétaphysique
Créer un livre avec un nombre actuellement infini de pagesContradiction (paradoxes de Benardete)Métaphysique
Créer une pierre que l'omnipotent ne peut pas souleverContradiction appliquée à l'omnipotence elle-mêmeLogique pure

Aucune des cases de ce tableau n'est une chose que Dieu rate. Toutes décrivent des non-choses, des combinaisons verbales dépourvues de référent réel.

Le mot « tout-puissant » dans le langage théologique

C'est pourquoi la formule « rien n'est impossible à Dieu » est une approximation : à proprement parler, il faudrait dire que rien de ce qui est métaphysiquement possible n'est impossible à Dieu.

Dire que Dieu est tout-puissant, ce n'est pas dire qu'il peut « tout », au sens où « tout » incluerait n'importe quel mot juxtaposé à un autre. C'est dire qu'il est la puissance infinie de l'être, de la vérité et du bien, sans aucune limite du côté du possible. C'est exactement ce que le Catéchisme de l'Église catholique reprend de saint Thomas :

« La Toute-Puissance divine n'est nullement arbitraire : "En Dieu la puissance et l'essence, la volonté et l'intelligence, la sagesse et la justice sont une seule et même chose, de sorte que rien ne peut être dans la puissance divine qui ne puisse être dans la juste volonté de Dieu ou dans sa sage intelligence." » — Catéchisme de l'Église catholique, § 271, citant saint Thomas, ST I, q. 25, a. 5, ad 1[27]

L'omnipotence est ainsi indissociable de la sagesse et de la justice : elle n'est pas un pouvoir aveugle, mais la puissance d'un Dieu intelligent, ordonné, fidèle à lui-même.

Saint Thomas d'Aquin face au paradoxe

Carlo Crivelli, Saint Thomas d'Aquin, vers 1476 — National Gallery, Londres, Wikimedia Commons, domaine public.

La réponse la plus complète vient de saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iᵃ pars, q. 25, De potentia Dei (« De la puissance de Dieu »). Cette question contient six articles ; les articles 3 et 4 traitent directement du paradoxe.

La question 25 de la Somme théologique

La structure de la question est remarquable de clarté. Thomas distingue :

  • a. 1 : la puissance convient-elle à Dieu ? (Réponse : oui, mais comme puissance active, jamais comme puissance passive.)
  • a. 2 : la puissance de Dieu est-elle infinie ? (Réponse : oui, à proportion de son essence infinie.)
  • a. 3 : Dieu est-il tout-puissant ? (Réponse : oui, c'est-à-dire qu'il peut tout ce qui est absolument possible.)
  • a. 4 : Dieu peut-il faire que ce qui a été n'ait pas été ? (Réponse : non, mais ce n'est pas une faiblesse.)
  • a. 5 : Dieu peut-il faire ce qu'il ne fait pas, et omettre ce qu'il fait ? (Réponse : oui — la puissance n'est pas mesurée par les seules œuvres réelles.)
  • a. 6 : Dieu pourrait-il faire mieux ce qu'il fait ? (Réponse : oui, en un certain sens — sa puissance n'est pas épuisée par sa création.)

Les articles 3 et 4 contiennent ensemble la réponse complète au paradoxe de la pierre.

Article 3 : « Dieu est-il tout-puissant ? »

Thomas part du verset de l'évangile : « Car rien n'est impossible à Dieu » (Lc 1, 37)[28]. Il identifie ensuite l'enjeu : comment comprendre ce « rien » sans tomber dans l'absurde ? Sa réponse est resserrée en quelques lignes décisives :

« On dit communément que Dieu est tout-puissant. Mais expliquer ce qu'est cette toute-puissance présente une difficulté. […] Il reste donc à dire que Dieu est tout-puissant parce qu'il peut tout ce qui est absolument possible. Or, est appelé absolument possible ce dont les termes ne se contredisent pas. […] Tout ce qui n'implique pas contradiction est donc dans cette catégorie de possibles à l'égard desquels on dit Dieu tout-puissant ; mais tout ce qui implique contradiction ne tombe pas sous la toute-puissance divine, parce que cela ne peut pas avoir la nature de possible. Aussi est-il plus juste de dire que ces choses ne peuvent pas être faites, plutôt que de dire que Dieu ne peut pas les faire. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iᵃ pars, q. 25, a. 3, respondeo[29]

Trois mouvements à retenir dans ce passage canonique :

  1. L'omnipotence est définie positivement : le pouvoir de tout ce qui est absolument possible (omne possibile absolute).
  2. Le contradictoire n'est pas un possible : un terme et son contraire pris ensemble ne forment pas une description recevable.
  3. La formule correcte n'est pas « Dieu ne peut pas » : le contradictoire ne peut tout simplement pas être fait. Ce n'est pas Dieu qui rate ; c'est l'énoncé qui ne désigne rien.

Les quatre objections de Thomas

Pour bien comprendre la portée de l'article, voici les quatre objections que Thomas examine et écarte, qui couvrent presque toutes les variantes du paradoxe :

ObjectionRéponse de Thomas
1. Dieu ne peut subir le mouvement ni la passion, donc il manque une puissanceLa toute-puissance vise la puissance active, non passive. L'immobilité de Dieu est perfection, pas faiblesse
2. Dieu ne peut pécher ni se renier, donc il manque une puissancePécher, c'est faillir. C'est une déficience d'action, pas une puissance. Pouvoir faillir n'augmente pas la puissance d'un être ; cela la diminue
3. Dieu peut créer plus que ce qu'il a créé ; donc il y a un infini de mondes possibles ; donc « tout-puissant » devient indéfiniTout-puissant veut dire pouvoir tout ce qui peut être fait. La puissance n'est pas mesurée par un nombre fini d'œuvres
4. Si tout est possible à Dieu, alors rien n'est nécessaireLe possible absolu est considéré en lui-même, non relativement à une cause. La nécessité créée demeure

La deuxième objection est exactement le cœur du paradoxe de la pierre : on essaie de retourner contre Dieu une « puissance » dont l'absence est en réalité une perfection.

Article 4 : Dieu peut-il défaire le passé ?

L'article 4 traite du parent direct du paradoxe de la pierre : « Dieu peut-il faire que ce qui a été n'ait pas été ? » Thomas répond non — non parce que Dieu serait faible, mais parce que défaire le passé est une contradiction logique.

« Faire que ce qui a été n'ait pas été implique contradiction dans les termes. De même que Socrate ne peut pas être assis et non assis sous le même rapport, il ne peut pas avoir été assis et n'avoir pas été assis sous le même rapport. […] Ce qui implique contradiction ne tombe pas sous la toute-puissance divine. » — Saint Thomas d'Aquin, ST I, q. 25, a. 4, respondeo[30]

La position de Pierre Damien est ainsi explicitement rejetée. Pour Thomas, défaire le passé n'est pas un acte possible que Dieu refuserait : c'est une combinaison de mots qui ne décrit aucun acte. La cohérence interne du discours sur Dieu vaut plus qu'une exaltation verbale de sa puissance.

Pourquoi Dieu ne peut pas pécher est une marque de puissance

L'argument vaut aussi pour la question : Dieu peut-il pécher ? Thomas répond, à la suite d'Anselme :

« Pécher, c'est manquer à une action parfaite. Aussi, pouvoir pécher, c'est pouvoir manquer dans l'action, ce qui répugne à la toute-puissance. C'est précisément parce qu'il est tout-puissant que Dieu ne peut pécher. » — Saint Thomas d'Aquin, ST I, q. 25, a. 3, ad 2[31]

Ne pas pouvoir pécher : puissance, non faiblesse — infographie originale Ignispedia créée par IA.

La formule est saisissante : c'est parce qu'il est tout-puissant que Dieu ne peut pas pécher. La capacité de défaillance est une marque de finitude, pas de puissance. Un Dieu qui pourrait mentir, se trahir ou pécher ne serait pas un Dieu plus puissant — ce serait un dieu de mythe, c'est-à-dire moins que Dieu.

La voie cartésienne et son rejet

René Descartes, portrait d'après Frans Hals, 1649 — Wikimedia Commons, domaine public.

Une seule grande voix de la tradition occidentale a soutenu que Dieu pouvait faire le contradictoire : René Descartes, dans ses lettres à Mersenne de 1630.

Descartes et la libre création des vérités éternelles

« Les vérités mathématiques, lesquelles vous nommez éternelles, ont été établies de Dieu et en dépendent entièrement, aussi bien que tout le reste des créatures. […] On vous dira que, si Dieu a établi ces vérités, il les pourrait changer comme un roi fait ses lois ; à quoi il faut répondre que oui, si sa volonté peut changer. — Mais je les comprends comme éternelles et immuables. — Et moi je juge le même de Dieu. » — René Descartes, Lettre à Mersenne, 15 avril 1630[32]

Pour Descartes, Dieu aurait pu, de toute éternité, faire que deux et deux ne fassent pas quatre. Les vérités mathématiques sont établies par Dieu comme un roi établit ses lois : elles dépendent de lui sans le contraindre.

Pourquoi cette position est intenable

Trois objections décisives sont opposées à cette « omnipotence cartésienne » :

Descartes radicalise, Thomas clarifie — infographie originale Ignispedia créée par IA.
  1. Auto-réfutation. Si Dieu pouvait faire que A et non-A soient vrais en même temps, alors il pourrait faire que Descartes ait à la fois écrit et n'ait pas écrit cette lettre, ce qui détruit la possibilité même d'un discours rationnel sur Dieu — y compris le discours cartésien. Le philosophe scie la branche sur laquelle il est assis.
  2. Vide sémantique. Dire que « Dieu peut tout, même le contradictoire », ce n'est pas attribuer un grand pouvoir, c'est cesser de parler. Comme l'écrit Lewis : « le non-sens demeure du non-sens, même quand nous le disons à propos de Dieu ».[33]
  3. Fidélité à la tradition catholique. La scolastique — Thomas en tête (ST I, q. 25, a. 3[34]) — tient la position thomiste contre la position cartésienne. Le Magistère catholique parle bien d'omnipotence (CEC §§ 268-278[35]), jamais d'une puissance qui rendrait vrai le contradictoire. Le concile Vatican I, dans Dei Filius (1870), affirme la cohérence de la foi et de la raison : Dieu ne peut pas révéler des contradictions, « car la vérité ne peut contredire la vérité »[36].

Le rebond contemporain : Frankfurt

Harry Frankfurt a tenté en 1964 de sauver Descartes par une astuce logique :

« Si Dieu est supposé capable d'accomplir une tâche dont la description est auto-contradictoire — créer la pierre problématique au départ — pourquoi ne serait-il pas supposé capable d'en accomplir une autre ? » — Harry G. Frankfurt, The Logic of Omnipotence, Philosophical Review, 73 (1964), p. 262-263[37]

Autrement dit : si l'on accorde une fois à Dieu de faire l'impossible, alors il peut aussi à la fois créer la pierre insoulevable et la soulever — donc la contradiction ne mord pas. Mais cette défense, formellement valide si l'on accepte ses prémisses, coûte trop cher : elle suppose que l'on parle déjà de quelque chose qui n'a pas de sens — donc, à proprement parler, que l'on ne parle plus.

La voie cartésienne, malgré son raffinement, reste donc une impasse.

Mavrodes 1963 : le paradoxe se mord la queue

L'article moderne qui a structuré le débat académique contemporain est dû à George Mavrodes, « Some Puzzles Concerning Omnipotence », Philosophical Review, 72/2, avril 1963, p. 221-223. Sa démonstration est limpide.

L'argument de Mavrodes en trois étapes — infographie originale Ignispedia créée par IA.

« En supposant que Dieu soit omnipotent, l'expression "une pierre trop lourde pour que Dieu la soulève" devient auto-contradictoire. Elle devient en effet : "une pierre qui ne peut être soulevée par Celui dont la puissance suffit à soulever n'importe quoi". » — George Mavrodes, Some Puzzles Concerning Omnipotence, Philosophical Review, 72 (1963), p. 222[38]

L'argument tient en trois pas :

  1. Dieu est, par hypothèse, omnipotent : sa puissance suffit à soulever n'importe quel objet soulevable.
  2. « Pierre que Dieu ne peut pas soulever » signifie donc : « Pierre que ne peut pas soulever Celui dont la puissance suffit à soulever n'importe quoi. »
  3. Cette expression est manifestement auto-contradictoire — comme « cercle carré » ou « triangle à quatre côtés ».

Donc la « pierre que Dieu ne peut pas soulever » n'est pas un objet possible. Que Dieu ne puisse pas la créer ne signifie pas qu'il manque de puissance : cela signifie que l'objet décrit n'est pas un objet du tout.[39] Le paradoxe se mord la queue : il suppose, dans sa formulation même, que Dieu est tout-puissant ; il en déduit ensuite que Dieu n'est pas tout-puissant.

C.S. Lewis : « le non-sens demeure du non-sens »

C. S. Lewis, photographie de jaquette vers 1957 — Wikimedia Commons, domaine public.

Pour le grand public, la formulation décisive vient du chapitre II du Problem of Pain (Macmillan, 1940). Lewis admet d'emblée la séduction du paradoxe, puis en démonte le mécanisme avec une économie de moyens remarquable :

« Sa toute-puissance signifie pouvoir tout ce qui est intrinsèquement possible, non pouvoir l'intrinsèquement impossible. Vous pouvez lui attribuer des miracles, mais pas du non-sens. Ceci n'est pas une limite à sa puissance. Si vous décidez de dire "Dieu peut donner à une créature un libre arbitre et lui retirer le libre arbitre en même temps", vous n'avez pas réussi à dire quelque chose à propos de Dieu ; les combinaisons de mots dépourvues de sens n'acquièrent pas soudain un sens parce que nous y joignons les deux autres mots "Dieu peut". » — C.S. Lewis, The Problem of Pain, Macmillan, 1940, chap. II[40]

Et plus loin :

« Il demeure vrai que tout est possible à Dieu : les impossibilités intrinsèques ne sont pas des choses, mais des non-entités. Le non-sens demeure du non-sens, même quand nous le disons à propos de Dieu. » — C.S. Lewis, The Problem of Pain, chap. II[41]

Ce que Lewis explicite, et que la philosophie analytique récente a confirmé, c'est que le mot « peut » exige un objet : on peut faire X si X est une chose à faire. Si X est une combinaison verbale sans référent, alors la phrase « peut faire X » est elle-même sans référent. Mettre Dieu à la place du sujet ne change rien à cette grammaire : ce n'est pas un acte qu'on lui refuserait, c'est qu'il n'y a aucun acte à accomplir.

Le paradoxe ramené à sa structure logique

Une fois les outils en main, on peut désamorcer le paradoxe en quelques lignes.

La « pierre que l'omnipotent ne peut pas soulever » est un cercle carré

Le mot pierre est utilisé pour donner une impression d'objet concret, mais ce n'est qu'un déguisement. L'élément décisif est : « que la puissance infinie ne peut pas soulever ». Or :

  • une puissance infinie peut, par hypothèse, soulever tout ce qui est soulevable ;
  • donc « ce que la puissance infinie ne peut pas soulever » est « ce qu'aucune puissance ne peut soulever » ;
  • donc « pierre que la puissance infinie ne peut pas soulever » = « pierre qu'aucune puissance ne peut soulever » = « pierre insoulevable par toute puissance » ;
  • or une pierre est une réalité physique finie, et une réalité physique finie est, par sa nature même, soulevable par une puissance suffisante.

La description se contredit donc d'elle-même : on demande une pierre qui ne soit pas une pierre. Comme un cercle carré, ce n'est pas une chose difficile à produire : ce n'est pas une chose du tout. Comme l'écrivait Maïmonide huit siècles plus tôt : « elles ne sont susceptibles d'aucune réalité ».[42]

Réponse à : « mais un être fini peut produire un objet qu'il ne peut soulever »

L'objection transpose au cas divin ce qu'un être fini peut faire : concevoir un être capable de fabriquer un rocher trop lourd pour lui. La réponse distingue les deux cas : un être fini peut fabriquer un objet plus lourd que sa propre force, mais transposer cela à un être omnipotent, capable par hypothèse de soulever tout rocher, introduit une contradiction dans les termes.

Autrement dit : un être fini peut fabriquer un objet plus lourd que sa propre force. Un être infiniment puissant ne le peut pas, non par faiblesse mais parce que « plus lourd qu'une puissance infinie » est verbalement vide. La transposition du fini à l'infini, qui paraît anodine, est en réalité une erreur de catégorie : c'est confondre un seuil dépassable et une limite qui n'existe pas.

Réponses aux objections les plus tenaces

Sept objections, sept réponses — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Une fois la structure logique du paradoxe désamorcée, des contre-objections plus subtiles peuvent encore être soulevées. Voici les sept formes les plus tenaces, avec leur réponse.

Objection 1 — « Donc Dieu est soumis à la logique »

L'objection : si Dieu ne peut pas faire le contradictoire, c'est que la logique lui est supérieure ; Dieu serait soumis à une loi extérieure plus fondamentale que lui.

Réponse. Dans le théisme classique, la logique n'est pas une réalité distincte de Dieu qui le dominerait. Elle exprime l'intelligibilité de l'être, fondée dans la simplicité divine. Dieu n'obéit pas au principe de non-contradiction comme à une loi venue d'ailleurs ; il est lui-même la Vérité, et le principe de non-contradiction est l'expression la plus élémentaire de ce qu'être veut dire. Demander si Dieu peut être « et ne pas être sous le même rapport » ne le soumet pas à une contrainte : cela demande seulement si Dieu est cohérent — et oui, il l'est, parce qu'il est l'Être même.[43]

Saint Thomas le résume dans la question 3 de la Somme : en Dieu, l'essence et l'existence, l'être et la puissance, la vérité et la bonté ne sont pas des composants séparables. La logique n'est pas au-dessus de Dieu ; elle est la structure même de la vérité divine quand elle se réfléchit dans nos esprits finis.

Objection 2 — « Mais l'Évangile dit que tout est possible à Dieu »

Jésus, en saint Matthieu et en saint Luc, déclare : « Pour les hommes c'est impossible, mais pour Dieu tout est possible » (Mt 19, 26)[44]. L'ange Gabriel à Marie : « Rien n'est impossible à Dieu » (Lc 1, 37)[45]. Certains lecteurs en concluent que Dieu doit pouvoir accomplir même les contradictions logiques.

Réponse. Le sens biblique de « tout » dans ces formules est limpide en contexte : aucun empêchement réel, aucun obstacle créé, aucune limite de circonstance ne résiste à la puissance divine — il s'agit du salut, du miracle, de la résurrection, de l'enfantement de la Vierge. La Bible elle-même corrige immédiatement la dérive :

« Si nous sommes infidèles, lui reste fidèle, car il ne peut se renier lui-même. » — 2 Timothée 2, 13[46]

« Dieu n'est pas homme, pour qu'il mente, ni fils d'Adam, pour qu'il se rétracte. Est-ce lui qui dit et ne fait pas, qui parle et n'accomplit pas ? » — Nombres 23, 19[47]

« Afin que, par deux réalités immuables, dans lesquelles il est impossible à un Dieu de mentir, nous soyons puissamment encouragés […] » — Hébreux 6, 18[48]

« Dans l'espérance de la vie éternelle promise avant tous les siècles par le Dieu qui ne ment pas. » — Tite 1, 2[49]

Quatre fois, l'Écriture distingue ce que Dieu peut (l'ensemble du possible réel) de ce qui serait une défaillance de Dieu. La doctrine biblique de la toute-puissance n'est donc jamais la doctrine d'une puissance absurde. C'est exactement ce que le CEC reprend au § 268, en associant trois adjectifs : universelle, aimante, mystérieuse.

Objection 3 — « Dieu pourrait-il renoncer à son omnipotence ? »

Variante plus subtile : Dieu pourrait-il librement cesser d'être tout-puissant ? S'il ne le peut pas, il manque d'une capacité ; s'il le peut, il peut devenir non tout-puissant.

Réponse. Dieu ne peut pas cesser d'être Dieu. Il n'a pas l'omnipotence comme une propriété ajoutée à son essence et que l'on pourrait lui retirer : il est sa puissance. La métaphysique catholique parle de simplicité divine : en Dieu, l'essence et l'existence, l'être et la puissance, la vérité et la bonté ne sont pas des composants séparables.[50]

L'Incarnation ne contredit pas ce point. Le Fils prend une nature humaine réelle, vulnérable, jusqu'à la mort de la Croix, mais il ne cesse pas d'être Dieu :

« Lui qui est de condition divine n'a pas revendiqué son droit d'être traité comme l'égal de Dieu mais il s'est dépouillé prenant la condition d'esclave. Devenant semblable aux hommes […] » — Philippiens 2, 6-7[51]

L'abaissement du Christ est libre, et il manifeste la puissance divine paradoxalement, dans la faiblesse apparente. Mais la divinité du Verbe n'est ni perdue ni suspendue : c'est précisément le sens du dogme christologique de Chalcédoine (451) — deux natures, une seule Personne, sans confusion ni séparation.

Objection 4 — « Si Dieu ne peut pas pécher, il n'est pas libre »

L'objection : une liberté qui ne peut pas faillir n'est pas une vraie liberté. Dieu ne serait donc pas libre.

Réponse. Cette objection confond liberté et possibilité de défaillance. Or la liberté humaine elle-même tend, à mesure qu'elle s'épanouit dans le bien, vers une fixité dans le bien. Les bienheureux du Ciel ne deviennent pas moins libres parce qu'ils ne veulent plus pécher ; au contraire, ils sont « confirmés en grâce », fixés dans l'union au Bien suprême.[52]

Saint Thomas d'Aquin résume : pécher serait manquer à la perfection de l'agir — l'inverse exact de la toute-puissance :

« Pécher, c'est manquer à une action parfaite. Aussi, pouvoir pécher, c'est pouvoir manquer dans l'action, ce qui répugne à la toute-puissance. C'est pourquoi Dieu ne peut pas pécher, lui qui est tout-puissant. » — Saint Thomas d'Aquin, ST I, q. 25, a. 3, ad 2[53]

La capacité de pécher est une marque de liberté blessée, pas de liberté parfaite. Dieu n'est pas limité parce qu'il ne peut pas faillir : il est tout-puissant précisément parce qu'aucune défaillance ne peut l'atteindre.

Objection 5 — L'omnipotence accidentelle (Plantinga)

Une variante plus sophistiquée distingue omnipotence essentielle (un être qui est nécessairement omnipotent) et omnipotence accidentelle (un être qui se trouve omnipotent à un moment t). Un omnipotent accidentel pourrait peut-être créer une pierre qu'il ne soulèverait pas, en se rendant lui-même non omnipotent.[54]

Réponse. Cette variante (analysée par Alvin Plantinga, God, Freedom, and Evil, Harper & Row, 1974, p. 27-29) est élégante, mais elle ne concerne pas le Dieu de la doctrine catholique. Le Dieu chrétien est essentiellement omnipotent : sa toute-puissance n'est pas un accident révocable. La distinction est utile pour montrer que certains concepts d'omnipotence (par exemple celui d'un dieu créé qui pourrait abdiquer) sont incohérents, mais elle ne touche pas la conception classique. Pour Dieu, « cesser d'être tout-puissant » est aussi vide que « cesser d'être Dieu » — c'est-à-dire, comme l'aurait dit Anselme : pas une puissance, mais une non-chose.

Objection 6 — « La toute-puissance se contredit elle-même »

Dernière forme du paradoxe : si Dieu est tout-puissant, il devrait pouvoir produire une pierre qu'il ne peut soulever. S'il ne le peut pas, l'omnipotence elle-même est un concept incohérent. Donc Dieu n'existe pas.

Réponse. La conclusion ne suit pas. Ce que le paradoxe montre, au mieux, c'est que la définition d'omnipotence comme « pouvoir tout, même l'absurde » est incohérente. Mais cette définition n'a jamais été soutenue par la doctrine catholique. La définition reçue depuis Anselme et Thomas — « pouvoir tout ce qui est absolument possible » — est, elle, parfaitement cohérente. Le paradoxe ne réfute donc pas l'omnipotence telle qu'elle est définie ; il réfute une caricature de l'omnipotence.[55]

C'est une figure logique classique : un argument peut être valide contre la version qu'il vise, et complètement à côté de la position réelle. Le paradoxe de la pierre vise un concept que personne ne défend.

Objection 7 — « Pourquoi Dieu n'a-t-il pas créé un monde sans contradictions logiques ? »

Variante moderne, parfois agitée dans les débats internet : si Dieu était vraiment tout-puissant, il aurait pu créer un univers où les contradictions logiques sont possibles — donc où l'on peut souffrir et ne pas souffrir, mourir et ne pas mourir, etc.

Réponse. L'objection contient sa propre réfutation. Pour qu'un univers existe, il faut qu'il y ait des distinctions stables : ceci n'est pas cela, ici n'est pas là, maintenant n'est pas après. Un « monde où la contradiction est possible » n'est pas un monde différent du nôtre — c'est l'absence de tout monde, car il n'y aurait plus rien de déterminé à connaître, à penser, à habiter. Demander à Dieu un univers où les contradictions règnent, c'est lui demander de créer « quelque chose qui ne soit rien » — la formule canonique du non-être.

Ce que la toute-puissance révèle vraiment sur Dieu

La vraie toute-puissance selon le Catéchisme — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Au-delà du débat technique, le paradoxe de la pierre est une occasion privilégiée pour reposer la question : qu'est-ce que la toute-puissance, vue depuis la Révélation chrétienne ?

Une puissance universelle, aimante, mystérieuse

Le Catéchisme de l'Église catholique consacre toute une section (§§ 268-278) à la toute-puissance divine. Trois adjectifs y reviennent :

« De tous les attributs divins, seule la Toute-Puissance de Dieu est nommée dans le Symbole : la confesser est d'une grande portée pour notre vie. Nous croyons qu'elle est universelle, car Dieu qui a tout créé, régit tout et peut tout ; aimante, car Dieu est notre Père ; mystérieuse, car seule la foi peut la discerner lorsqu'elle "se déploie dans la faiblesse" (2 Co 12, 9 ; cf. 1 Co 1, 18). "Tout ce qu'Il veut, Il le fait" (Ps 115, 3). » — Catéchisme de l'Église catholique, § 268[56]

Trois adjectifs qui interdisent toutes les caricatures. Universelle, donc rien dans la création ne lui échappe. Aimante, donc elle s'exerce comme la puissance d'un Père, pas comme la force d'un tyran. Mystérieuse, donc elle n'est pas réductible à nos catégories — y compris à nos paradoxes de café du commerce.

La puissance dans la faiblesse : la Croix

Le paradoxe le plus profond n'est pas celui de la pierre, mais celui de la Croix. Là, le Dieu tout-puissant choisit librement d'être livré, jugé, supplicié, abandonné en apparence.

« Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort. » — Saint Paul, 2 Corinthiens 12, 10[57]

« Ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 1, 25[58]

Le CEC reprend explicitement ce paradoxe au § 272 :

« La foi en Dieu le Père Tout-Puissant peut être mise à l'épreuve par l'expérience du mal et de la souffrance. […] Dieu le Père a révélé sa Toute-Puissance de la façon la plus mystérieuse dans l'abaissement volontaire et dans la Résurrection de son Fils, par lesquels il a vaincu le mal. Ainsi, le Christ crucifié est "puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes" (1 Co 1, 24-25). » — Catéchisme de l'Église catholique, § 272[59]

La puissance qui crée un univers, qui maintient les galaxies dans l'être à chaque instant, est la même que celle qui, sur la Croix, ne se défend pas — non parce qu'elle est diminuée, mais parce qu'elle est librement orientée vers le salut des hommes. Une « pierre que Dieu ne pourrait soulever » est un jouet rhétorique. La Croix, elle, est la vraie limite que Dieu se donne — non par défaut de puissance, mais par excès d'amour.

La miséricorde comme sommet de la toute-puissance

C'est ce que chante la collecte du 26ᵉ dimanche du Temps ordinaire — la preuve suprême de la puissance divine, c'est le pardon —, en consonance avec toute la doctrine thomiste de la miséricorde[60] :

Le Catéchisme reprend la formule :

« Dieu manifeste sa Toute-Puissance en nous convertissant de nos péchés et en nous rétablissant dans son amitié par la grâce : "Dieu, qui donnes la preuve suprême de ta puissance, lorsque tu patientes et prends pitié…" » — Catéchisme de l'Église catholique, § 277, citant la collecte du 26ᵉ dimanche du Temps ordinaire[61]

Un Dieu vraiment tout-puissant pardonne sans rien perdre ; un dieu fini ne pourrait pardonner que s'il y trouvait son avantage. Le sommet de la puissance n'est donc pas un exploit de levage cosmique : c'est l'acte du Dieu trois fois saint qui se penche sur la créature pécheresse pour la relever.

« À moins de croire que l'amour de Dieu est Tout-Puissant, comment croire que le Père a pu nous créer, le Fils nous racheter, l'Esprit Saint nous sanctifier ? » — Catéchisme de l'Église catholique, § 278[62]

Synthèse : pourquoi le paradoxe ne mord pas

Les trois erreurs qui font tout le paradoxe peuvent maintenant être nommées d'un seul mot :

  1. Erreur sémantique — confondre « chose à faire » et « combinaison verbale ». Une « pierre que la puissance infinie ne peut soulever » n'est pas une chose, c'est un mot creux.
  2. Erreur métaphysique — appliquer à Dieu des images tirées des corps : muscles, leviers, dos, effort. Dieu n'a pas de muscles ; sa puissance n'est pas une force corporelle.
  3. Erreur théologique — définir l'omnipotence comme « pouvoir tout, même le contradictoire ». La doctrine catholique ne dit pas cela, et ne l'a jamais dit.

Réponse courte

Dieu ne peut pas créer une pierre que Dieu ne pourrait pas soulever, parce qu'une telle pierre est une contradiction dans les termes, non une chose possible. La toute-puissance n'est pas le pouvoir de rendre l'absurde réel : c'est le pouvoir infini de l'être, de la vérité et du bien. Le paradoxe ne diminue pas Dieu ; il diminue seulement une caricature de Dieu.

Cette réponse, vieille de quinze siècles, n'a jamais été sérieusement ébranlée. Comme l'écrivait C.S. Lewis : « Le non-sens demeure du non-sens, même quand nous le disons à propos de Dieu. »[63]

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. C. S. Lewis, The Problem of Pain, Macmillan, New York, 1940, chap. II « Divine Omnipotence ». Texte original : « His Omnipotence means power to do all that is intrinsically possible, not to do the intrinsically impossible. You may attribute miracles to Him, but not nonsense. […] Meaningless combinations of words do not suddenly acquire meaning simply because we prefix to them the two other words "God can". […] It remains true that all things are possible with God: the intrinsic impossibilities are not things but nonentities. […] Nonsense remains nonsense even when we talk it about God. » Traduction française : Le Problème de la souffrance.

    1 24 26 33 40 41 63
  2. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iᵃ pars, q. 25, a. 3 « Utrum Deus sit omnipotens », vers 1265-1268. Édition latine de référence : Sancti Thomae Aquinatis Opera Omnia, éd. léonine, Rome, 1888-1906, t. IV, p. 290-291. Traduction française dominicaine : Somme théologique, Cerf, Paris, 1984, t. 1, p. 311-312. Texte latin du respondeo : « Relinquitur igitur quod Deus dicatur omnipotens, quia potest omnia possibilia absolute. […] Quaecumque igitur contradictionem non implicant, sub illis possibilibus continentur, respectu quorum dicitur Deus omnipotens. Ea vero quae contradictionem implicant, sub divina omnipotentia non continentur: quia non possunt habere possibilium rationem. Unde convenientius dicitur quod non possunt fieri, quam quod Deus non potest ea facere. »

    2 16 25 29 34
  3. J. L. Mackie, « Evil and Omnipotence », Mind, vol. 64, n° 254, avril 1955, p. 200-212. Mackie y formule, au service du problème du mal, un « paradoxe de l'omnipotence » : « can an omnipotent being make things which he cannot subsequently control? » — un être omnipotent peut-il créer des choses qu'il ne pourra plus contrôler ensuite — ou « make rules which then bind himself » (s'imposer des règles qui le lieront) ? La « pierre » proprement dite recevra sa forme canonique plus tard, avec Cowan (1965) et Savage (1967), après Mavrodes (1963).

    3
  4. Formule courante du paradoxe, d'auteur inconnu : « Can Omnipotence make a stone too heavy for Itself to lift? » Aucune source ne permet de l'attribuer à un poème daté des années 1960. Sa mise en forme savante est en revanche bien établie : J. L. Cowan, « The Paradox of Omnipotence », Analysis, vol. 25, supplément, janvier 1965, p. 102-108 ; C. Wade Savage, « The Paradox of the Stone », Philosophical Review, vol. 76, n° 1, janvier 1967, p. 74-79.

    4 6
  5. George I. Mavrodes, « Some Puzzles Concerning Omnipotence », The Philosophical Review, vol. 72, n° 2, avril 1963, p. 221-223. Texte original : « On the assumption that God is omnipotent, the phrase "a stone too heavy for God to lift" becomes self-contradictory. For it becomes "a stone which cannot be lifted by Him whose power is sufficient for lifting anything". » Repris dans The Power of God: Readings on Omnipotence and Evil, éd. Linwood Urban et Douglas Walton, Oxford University Press, New York, 1978, p. 131-134.

    5 17 20 38 39
  6. 2 Timothée 2, 13, trad. de la Bible de Jérusalem (Cerf, 1998) : « Si nous sommes infidèles, lui reste fidèle, car il ne peut se renier lui-même. » Verset central pour la tradition patristique sur la limite logique interne à l'omnipotence.

    7 46
  7. Pseudo-Denys l'Aréopagite, Noms divins, chap. VIII, § 6 — sur la fidélité divine et l'impossibilité pour Dieu de se nier lui-même. Édition critique : Corpus Dionysiacum I, éd. Beate Regina Suchla, De Gruyter, Berlin, 1990. Traduction française : Maurice de Gandillac, Œuvres complètes du Pseudo-Denys l'Aréopagite, Aubier, 1943 ; rééd. Cerf, coll. Sources chrétiennes, 1980.

    8
  8. Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre V, chap. 10 (ouvrage rédigé vers 413-426). Texte latin authentique : « sicut nec potestas eius minuitur, cum dicitur mori fallique non posse. Sic enim hoc non potest, ut potius, si posset, minoris esset utique potestatis. Recte quippe omnipotens dicitur, qui tamen mori et falli non potest. Dicitur enim omnipotens faciendo quod uult, non patiendo quod non uult; quod ei si accideret, nequaquam esset omnipotens. Vnde propterea quaedam non potest, quia omnipotens est. » Traduction française fidèle rendue dans le corps de l'article ; cf. trad. anglaise J. H. Dods (newadvent.org/fathers/120105.htm).

    9
  9. Saadia Gaon, Livre des croyances et des opinions (Kitāb al-Amānāt wa-l-Iʿtiqādāt), vers 933, livre II, chap. 13. Édition arabe-hébreu : Yoel Qafih, Mossad ha-Rav Kook, Jérusalem, 1970. Traduction anglaise de référence : Samuel Rosenblatt, The Book of Beliefs and Opinions, Yale University Press, New Haven, 1948, p. 134-135.

    10
  10. Saint Anselme du Bec, Proslogion, chap. VII « Quomodo sit omnipotens, cum multa non possit » (vers 1077-1078). Texte latin authentique : « Aut si non potes corrumpi nec mentiri nec facere verum esse falsum, ut quod factum est non esse factum, et plura similiter: quomodo potes omnia? An haec posse non est potentia, sed impotentia? Nam qui haec potest, quod sibi non expedit et quod non debet potest. Quae quanto magis potest, tanto magis adversitas et perversitas possunt in illum, et ipse minus contra illas. Qui ergo sic potest, non potentia potest, sed impotentia. » (éd. M. Corbin et al., L'Œuvre d'Anselme de Cantorbéry, Cerf, Paris, 1986). Traduction française fidèle rendue dans le corps de l'article.

    11
  11. Saint Pierre Damien, De divina omnipotentia, lettre 119 à Didier du Mont-Cassin, vers 1067. Édition critique : Kurt Reindel, Die Briefe des Petrus Damiani, MGH, Briefe der deutschen Kaiserzeit IV/3, Hahnsche Buchhandlung, Hanovre, 1989, p. 341-384. Traduction française : André Cantin, Lettre sur la toute-puissance divine, coll. Sources chrétiennes 191, Cerf, Paris, 1972.

    12
  12. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iᵃ pars, q. 25, a. 4 « Utrum Deus possit facere ut praeterita non fuerint ». Édition léonine, t. IV, p. 292-293. Traduction française dominicaine, t. 1, p. 313-314. Position thomiste contre Pierre Damien : Dieu ne peut pas défaire le passé, non par faiblesse, mais parce que cela implique contradiction.

    13 30
  13. Moïse Maïmonide (Moshé ben Maïmon), Guide des égarés, partie III, chap. 15, vers 1190. Édition arabe-judéo : Salomon Munk, Paris, 1856-1866 ; rééd. Le Guide des égarés, Verdier, Lagrasse, 1979 ; rééd. dans la coll. Verdier-poche, 2012, p. 442-443. Traduction française : Salomon Munk, t. III, Paris, 1866, p. 113-115.

    14 42
  14. Averroès (Ibn Rushd), Tahafut al-Tahafut (L'incohérence de l'incohérence), vers 1180, §§ 529-536. Traduction anglaise de référence : Simon van den Bergh, Averroes' Tahafut al-Tahafut, Luzac & Co., Londres, 1954, vol. I, p. 316-321. Discussion de la position d'Al-Ghazali sur les limites de la puissance divine en réponse à la philosophie aristotélicienne.

    15
  15. Alvin Plantinga, God, Freedom, and Evil, Harper & Row, New York, 1974, p. 17-29, et Does God Have a Nature?, Marquette University Press, Milwaukee, 1980, p. 28-44. Distinction entre omnipotence essentielle et omnipotence accidentelle, et critique du paradoxe de la pierre comme reposant sur une confusion entre tâches descriptibles et tâches réalisables.

    18 22 54 55
  16. Peter T. Geach, « Omnipotence », Philosophy, vol. 48, n° 183, janvier 1973, p. 7-20. Article où Geach propose de distinguer almighty (« qui a tout pouvoir sur tout ce qui est ») et omnipotent (« qui peut faire tout »), en argumentant que le premier seul est défendable. Repris dans son recueil Providence and Evil, Cambridge University Press, 1977, chap. 1.

    19 23
  17. Harry G. Frankfurt, « The Logic of Omnipotence », The Philosophical Review, vol. 73, n° 2, avril 1964, p. 262-263. Texte original : « But if God is supposed capable of performing one task whose description is self-contradictory — that of creating the problematic stone in the first place — why should He not be supposed capable of performing another — that of lifting the stone? »

    21 37
  18. Catéchisme de l'Église catholique, § 271, citant saint Thomas d'Aquin, Somme théologique I, q. 25, a. 5, ad 1 : « En Dieu la puissance et l'essence, la volonté et l'intelligence, la sagesse et la justice sont une seule et même chose, de sorte que rien ne peut être dans la puissance divine qui ne puisse être dans la juste volonté de Dieu ou dans sa sage intelligence. » Promulgué par le pape Jean-Paul II par la constitution apostolique Fidei depositum, 11 octobre 1992.

    27
  19. Luc 1, 37, trad. Bible de Jérusalem : « Car rien n'est impossible à Dieu. » Texte grec : « Ὅτι οὐκ ἀδυνατήσει παρὰ τοῦ Θεοῦ πᾶν ῥῆμα. » Voir aussi Matthieu 19, 26 et Marc 10, 27 pour la formule parallèle.

    28 45
  20. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iᵃ pars, q. 25, a. 3, ad 2. Texte latin authentique : « Peccare est deficere a perfecta actione, unde posse peccare est posse deficere in agendo, quod repugnat omnipotentiae. Et propter hoc, Deus peccare non potest, qui est omnipotens. » Traduction française fidèle rendue dans le corps de l'article.

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  21. René Descartes, Lettres à Marin Mersenne, 15 avril, 6 mai et 27 mai 1630. Œuvres de Descartes, éd. Charles Adam et Paul Tannery, Vrin, Paris, 1897-1913 ; rééd. Vrin/CNRS, 1964-1974, t. I, p. 145-153. Position dite de la « libre création des vérités éternelles ». Voir aussi Réponses aux Sixièmes Objections, Méditations métaphysiques, AT IX, p. 232-236, où Descartes maintient la même position face aux objections de Pierre Gassendi et Antoine Arnauld.

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  22. Catéchisme de l'Église catholique, § 268 : « De tous les attributs divins, seule la Toute-Puissance de Dieu est nommée dans le Symbole : la confesser est d'une grande portée pour notre vie. Nous croyons qu'elle est universelle, car Dieu qui a tout créé, régit tout et peut tout ; aimante, car Dieu est notre Père ; mystérieuse, car seule la foi peut la discerner lorsqu'elle "se déploie dans la faiblesse" (2 Co 12, 9 ; cf. 1 Co 1, 18). "Tout ce qu'Il veut, Il le fait" (Ps 115, 3). »

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  23. Concile Vatican I, constitution dogmatique Dei Filius sur la foi catholique, 24 avril 1870, chap. IV De fide et ratione. Texte latin : « Verumtamen, etsi fides sit supra rationem, nulla tamen unquam inter fidem et rationem vera dissensio esse potest: cum idem Deus, qui mysteria revelat et fidem infundit, animo humano rationis lumen indiderit; Deus autem negare seipsum non possit, nec verum vero unquam contradicere. » (« Bien que la foi soit au-dessus de la raison, il ne peut cependant jamais y avoir de véritable désaccord entre la foi et la raison, puisque c'est le même Dieu qui révèle les mystères et infuse la foi, qui a mis dans l'esprit humain la lumière de la raison ; or Dieu ne peut se renier lui-même, ni jamais le vrai contredire le vrai. ») Édition : Denzinger-Hünermann, Symbolorum, definitionum et declarationum de rebus fidei et morum, n° 3017.

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  24. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iᵃ pars, q. 3 « De Dei simplicitate », articles 1-7 ; spécialement a. 4 sur l'identité essence-existence en Dieu, et a. 7 sur l'absence totale de composition. Édition léonine, t. IV, p. 35-49. Traduction française dominicaine, t. 1, p. 56-78.

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  25. Matthieu 19, 26, trad. Bible de Jérusalem : « Pour les hommes c'est impossible, mais pour Dieu tout est possible. » Verset central, souvent invoqué par les partisans d'une omnipotence cartésienne, mais lu en contexte (le salut des riches) à travers la grille de la possibilité réelle.

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  26. Nombres 23, 19, trad. Bible de Jérusalem : « Dieu n'est pas homme, pour qu'il mente, ni fils d'Adam, pour qu'il se rétracte. Est-ce lui qui dit et ne fait pas, qui parle et n'accomplit pas ? »

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  27. Hébreux 6, 18, trad. Bible de Jérusalem : « Afin que, par deux réalités immuables, dans lesquelles il est impossible à un Dieu de mentir, nous soyons puissamment encouragés […] »

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  28. Tite 1, 2, trad. Bible de Jérusalem : « […] dans l'espérance de la vie éternelle promise avant tous les siècles par le Dieu qui ne ment pas […] »

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  29. Philippiens 2, 6-7, trad. Bible de Jérusalem : « Lui qui est de condition divine n'a pas revendiqué son droit d'être traité comme l'égal de Dieu mais il s'est dépouillé prenant la condition d'esclave. Devenant semblable aux hommes […] » La tradition catholique y lit l'humilité libre de l'Incarnation (kénose) sans aucune perte de la divinité.

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  30. Catéchisme de l'Église catholique, §§ 1023-1029 : la vision béatifique est communion parfaite avec Dieu ; elle accomplit la liberté dans la possession du Bien suprême. Promulgué par le pape Jean-Paul II par la constitution apostolique Fidei depositum, 11 octobre 1992.

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  31. 2 Corinthiens 12, 9-10, trad. Bible de Jérusalem : « Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse. […] car, lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort. »

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  32. 1 Corinthiens 1, 25, trad. Bible de Jérusalem : « Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. »

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  33. Catéchisme de l'Église catholique, § 272 : « La foi en Dieu le Père Tout-Puissant peut être mise à l'épreuve par l'expérience du mal et de la souffrance. Parfois Dieu peut sembler absent et incapable d'empêcher le mal. Or, Dieu le Père a révélé sa Toute-Puissance de la façon la plus mystérieuse dans l'abaissement volontaire et dans la Résurrection de son Fils, par lesquels il a vaincu le mal. Ainsi, le Christ crucifié est "puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes" (1 Co 1, 24-25). »

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  34. Formule de la collecte du 26ᵉ dimanche du Temps ordinaire (Missel romain : « Deus, qui omnipotentiam tuam parcendo maxime et miserando manifestas… »), citée par le CEC § 277. Doctrine thomiste consonante : la miséricorde comme vertu réglée par la raison (ST II-IIᵃᵉ, q. 30, a. 4) ; en Dieu, puissance, sagesse et justice sont une seule et même chose (ST I, q. 25, a. 5, ad 1 ; cf. CEC § 271).

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  35. Catéchisme de l'Église catholique, § 277 : « Dieu manifeste sa Toute-Puissance en nous convertissant de nos péchés et en nous rétablissant dans son amitié par la grâce : "Dieu, qui donnes la preuve suprême de ta puissance, lorsque tu patientes et prends pitié…" (MR, collecte du 26ᵉ dimanche). »

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  36. Catéchisme de l'Église catholique, § 278 : « À moins de croire que l'amour de Dieu est Tout-Puissant, comment croire que le Père a pu nous créer, le Fils nous racheter, l'Esprit Saint nous sanctifier ? »

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