Le mystère du mal et de la souffrance est, selon le mot de Matthieu Lavagna, « le seul argument athée qui a une certaine force »[1] — celui qui touche au plus profond de la condition humaine et qui, depuis Épicure, est régulièrement opposé à la foi chrétienne sous la forme du trilemme : si Dieu est tout-puissant et pleinement bon, comment le mal peut-il exister ? La doctrine catholique, loin d'éluder cette question, en propose depuis vingt siècles une réponse d'une cohérence remarquable, articulée par les Pères (S. Augustin, S. Antoine le Grand), les docteurs (S. Thomas d'Aquin, S. Alphonse de Liguori), le magistère (de S. Léon le Grand à Salvifici Doloris de S. Jean-Paul II) et la mystique catholique — sainte Catherine de Sienne, docteur de l'Église, et la Servante de Dieu Luisa Piccarreta (Nulla Osta du Dicastère pour la Doctrine de la Foi, juin 2024, confirmé le 3 décembre 2024), dont les écrits n'ont pas été déclarés surnaturels par l'Église.
Cette réponse repose sur quelques distinctions techniques décisives — souvent perdues dans le débat contemporain. Le mal n'est pas une substance mais une privation de bien dû (S. Augustin). Le mal moral (le péché) est seul un mal au sens absolu ; le mal physique (douleur, maladie, mort) n'est, dans la main de Dieu, qu'un instrument. Surtout, il faut distinguer la douleur (sensation physique) de la souffrance (réaction de la volonté contrariée par ce qu'elle subit) — distinction d'inspiration thomiste (S. Thomas d'Aquin, Somme, I-II, q. 35-36) : suivant le principe augustinien qu'il reprend, la tristesse n'a pour objet que ce qui contrarie la volonté[2]. Une même douleur peut être souffrance pour l'un et bonheur pour l'autre, selon l'orientation de la volonté.
Mais l'objection n'est pas seulement logique : elle est d'abord une blessure vécue. Le roman lui a donné son visage le plus bouleversant avec Ivan Karamazov, qui refuse un monde bâti sur les larmes d'un enfant innocent. Le Catéchisme reconnaît que cette épreuve touche les croyants eux-mêmes : « les expériences du mal et de la souffrance, des injustices et de la mort paraissent contredire la Bonne Nouvelle, elles peuvent ébranler la foi et devenir pour elle une tentation »[3]. Les psaumes, Job et le Christ en croix portent eux-mêmes cette protestation[4] : la question n'est ni illégitime ni honteuse. Cet article rassemble ici les apports du dossier pastoral sur le scandale du mal et du dossier spirituel sur la volonté de Dieu, dont les versions antérieures sont conservées en archive : on y trouvera l'objection logique et la blessure vécue, les définitions, la Providence, les sept biens, la Croix et l'accompagnement concret.
L'image qui a traversé les siècles pour rendre cette doctrine intelligible est celle du Chirurgien divin : la souffrance que Dieu envoie ou permet est le scalpel qui sauve la vie en amputant la « gangrène » de la volonté propre — c'est-à-dire notre volonté agissant seule, sans Dieu — selon les mots de S. Antoine le Grand dans la Philocalie[5], d'Henri-Marie Boudon[6], et de Jésus parlant à Luisa Piccarreta : « J'agis comme un médecin compatissant qui emploie des remèdes radicaux pour soigner ses enfants couverts de plaies… Je blesse mes enfants afin de les guérir. Je les détruis afin de les ressusciter »[7]. La douleur passagère du scalpel n'est pas un mal — elle est un acte d'Amour, parce qu'elle vise la santé éternelle de l'âme.
Sur le plan philosophique, l'argument athée logique du mal (formulé par J. L. Mackie en 1955) est aujourd'hui considéré comme mis en échec sur le terrain strictement logique par de nombreux philosophes de la religion, depuis la Free Will Defense d'Alvin Plantinga (God, Freedom, and Evil, 1974) : Mackie lui-même a concédé en 1982, sur ce point précis de la cohérence logique, que « le problème du mal ne démontre pas, après tout, que les doctrines centrales du théisme sont logiquement inconsistantes »[8]. Sur le plan théologique et spirituel, Salvifici Doloris a réintroduit en 1984 la double catégorie biblique de la souffrance : celle de Job (l'innocent qui souffre, paradigme du mystère) et celle du Christ (la souffrance qui sauve, paradigme de la rédemption) — toutes deux ouvertes à la co-rédemption demandée à chaque baptisé : « ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l'accomplis pour son corps qui est l'Église » (Col 1, 24)[9].
Cet article expose en un parcours complet la réponse catholique au mystère du mal — ses cinq définitions fondatrices, sa généalogie métaphysique (Eden et péché originel), sa théodicée philosophique (Plantinga, Swinburne), ses sept « plus grands biens » tirés de la souffrance, sa thèse centrale (le seul vrai mal est la volonté propre), son image-maîtresse (le Chirurgien divin), sa christologie pascale, ses réponses aux objections les plus courantes, et la pratique spirituelle qui en découle.
Le nœud du problème : une fausse alternative
Le « trilemme » athée d'Épicure à Mackie
L'objection classique contre l'existence de Dieu à partir du mal remonte à Épicure (rapportée par Lactance, De ira Dei, 13) et a reçu sa formulation contemporaine la plus rigoureuse chez le philosophe athée australien John L. Mackie (« Evil and Omnipotence », Mind, 1955) :
(P1) Si Dieu existe, alors il est omniscient, omnipotent et pleinement bon. (P2) Si Dieu est omnipotent, il a le pouvoir d'éliminer tout le mal. (P3) Si Dieu est omniscient, il sait que le mal existe.
(P4) Si Dieu est pleinement bon, il désire éliminer tout le mal. (P5) Or, le mal existe. (C) Donc Dieu n'existe pas.[10]
L'argument se présente comme une démonstration d'incompatibilité logique entre les attributs divins classiques et l'existence du mal. C'est, dit Lavagna, « le seul argument athée qui a une certaine force » parce qu'il « vient nous toucher au plus profond de notre condition humaine »[11].
Ivan Karamazov : rendre son billet
L'objection la plus redoutable n'est pas logique : elle est morale. Dans Les Frères Karamazov (1880), Ivan ne nie pas Dieu ; il refuse le monde tel qu'il est fait, parce qu'il y voit souffrir des enfants innocents. Aucune harmonie future, aucun paradis, dit-il en substance, ne saurait racheter une seule larme d'un enfant martyr[12]. Plutôt que d'accepter un tel monde, il préfère rendre à Dieu son billet d'entrée : il ne refuse pas d'admettre Dieu, il refuse le monde tel qu'il est fait[13].
Cette objection dépasse celle d'Épicure, car aucune distinction ne la dissout : Ivan comprend la réponse du « plus grand bien » et la refuse au nom de l'enfant. Dostoïevski ne lui oppose aucun contre-argument : la réponse d'Aliocha est un baiser silencieux. Le roman pressent ce que cet article établira : le mal n'appelle pas d'abord une explication, mais une présence.
Pourquoi cette objection touche aussi le croyant
Le scandale du mal n'est pas l'arme des seuls incroyants. Le Catéchisme reconnaît que l'expérience du mal éprouve la foi elle-même[14]. Les psaumes crient cette protestation, le livre de Job tout entier est le procès intenté à Dieu par un juste accablé[15], et le Christ lui-même crie sur la croix. La première erreur, pour qui veut expliquer le mal, serait de faire comme si la question était illégitime ou honteuse.
Sur l'épreuve du silence de Dieu, voir Pourquoi Dieu semble-t-il silencieux ?.
La fausse alternative qu'il faut refuser
Devant cette objection, deux écueils symétriques se présentent au croyant :
- Premier écueil — affirmer brutalement que « tout ce qui arrive vient de Dieu », et imaginer un Dieu qui voudrait positivement la maladie, la guerre ou la Shoah. C'est une caricature : elle fait fuir nos contemporains, et elle est explicitement réfutée par l'Église, qui enseigne que Dieu « n'est en aucune façon, ni directement ni indirectement, la cause du mal moral » (CEC § 311)[16].
- Second écueil — affirmer en sens inverse que « Dieu n'est pour rien dans le mal », et en venir à amoindrir sa toute-puissance (premier article du Credo). C'est aboutir à un dieu impuissant, qui n'est plus le Dieu de la Révélation. Le CEC est explicite : « De tous les attributs divins, seule la Toute-Puissance de Dieu est nommée dans le Symbole : la confesser est d'une grande portée pour notre vie » (CEC § 268)[17].
La voie catholique : trois affirmations à tenir simultanément
La réponse catholique passe entre ces deux écueils en tenant simultanément trois affirmations, dont aucune ne peut être lâchée sans déformer la doctrine :
| # | Affirmation | Source magistérielle | Conséquence si on la lâche |
|---|---|---|---|
| 1 | Dieu est tout-puissant | Credo, 1ᵉʳ article ; CEC § 268 | Dieu devient impuissant face au mal — l'abandon devient impossible (à quoi s'abandonner ?) |
| 2 | Dieu n'est qu'Amour | 1 Jn 4, 8 ; CEC § 218 ; 1 Tm 2, 4 | On retombe dans le dieu vengeur fantasmé |
| 3 | Rien n'arrive sans sa volonté — ce que Dieu veut positivement, ou ce qu'Il permet pour un plus grand bien | CEC §§ 303-314 ; Mt 10, 29-31 | On perd la Providence et l'univers contient des choses qui échappent à Dieu |
C'est ce qu'Olivier Bonnassies appelle l'« et catholique » : les trois affirmations doivent tenir ensemble.
Le problème du mal ne se pose donc jamais du côté du pouvoir de Dieu, mais toujours du côté de son vouloir : si un événement douloureux arrive, soit Dieu ne pouvait pas l'empêcher (exclu par la foi en sa toute-puissance), soit il ne l'a pas empêché.
« Dieu, dont le pouvoir égale la volonté, ne laisserait jamais subsister aucun mal, ni dans ses œuvres, ni dans ses paroles, s'il n'était assez puissant et bon pour faire surgir le bien du mal lui-même. » — Saint Augustin, Enchiridion sur la foi, l'espérance et la charité, ch. 11[18]
Le Catéchisme durcit la même logique : « Nous croyons fermement que Dieu est le Maître souverain du monde et de l'histoire. Mais les voies de sa providence nous sont souvent inconnues. C'est seulement au terme, quand prendra fin notre connaissance partielle, quand nous verrons Dieu "face à face", que les voies par lesquelles, même à travers les drames du mal et du péché, Dieu aura conduit sa création jusqu'au repos de ce Sabbat définitif en vue duquel il a créé le ciel et la terre, nous seront pleinement connues. »[19]
Tenir la toute-puissance n'est pas une option parmi d'autres : un Dieu compatissant mais débordé, qui pleurerait avec nous sans pouvoir agir, ne serait plus le Dieu du Credo. Toute la difficulté du dossier consiste à montrer comment ces trois vérités, loin de s'opposer, s'articulent pour faire du mal et même du châtiment l'occasion d'un plus grand bien.
Cinq définitions pour parler juste
Beaucoup de désaccords sur le mal viennent de ce que les mots ne désignent pas les mêmes réalités. La théologie classique distingue rigoureusement cinq termes : mal, souffrance, douleur, Croix, justice/châtiment.
Le mal — privation et non substance
Saint Augustin, contre les manichéens qui faisaient du mal une substance coéternelle au bien, a établi une fois pour toutes que le mal n'est pas une chose, mais une privation :
« Toute nature, en tant que nature, est un bien : ne peut être appelé mal qu'une privation de bien. […] Le mal n'a pas de cause efficiente, mais déficiente : il n'est pas une effection mais une défection. » — S. Augustin, Enchiridion (Manuel à Laurent), ch. XI[20]
Saint Thomas reprend exactement cette définition : « Le terme de mal désigne donc une certaine absence de bien » (Somme, I, q. 48, a. 1)[21]. La conséquence est capitale : Dieu, qui est l'Être par essence, ne peut être l'auteur du mal — qui n'est pas un être mais un manque.
La théologie classique distingue deux types de mal :
- Le mal moral (le péché) — refus libre, par la créature spirituelle, de Dieu et de son ordre d'Amour. C'est le seul vrai mal, et Dieu ne le veut jamais, ni directement ni indirectement (CEC § 311).
- Le mal physique (douleur, maladie, mort, privations matérielles) — conséquence de la rupture introduite par le péché originel dans l'ordre de la Création (CEC §§ 400, 1607). Ce « mal » n'est pas un mal en soi : Dieu le permet « pour en tirer un plus grand bien » (CEC § 412, citant S. Thomas d'Aquin), et, dans sa main, il devient remède — selon le mot de S. Augustin : « le Dieu tout-puissant n'aurait jamais permis dans sa bonté infinie que le mal se mêlât à son ouvrage, s'il n'avait été assez bon et assez puissant pour tirer le bien du mal même »[22].
Saint Alphonse de Liguori, docteur de l'Église, ramasse cette doctrine en une formule inoubliable :
« Et même les maux, en quel sens sont-ce des maux ? Parce que nous les appelons ainsi et que nous les faisons tels ; car si nous les recevions comme il convient, c'est-à-dire avec soumission et des mains de Dieu, ce ne seraient plus pour nous des maux, mais autant de biens. » — S. Alphonse de Liguori, Préparation à la mort, 36ᵉ considération[23]
La souffrance — réaction de la volonté contrariée
Saint Thomas d'Aquin a posé le principe technique qui éclaire tout le reste : la souffrance est par définition la réaction de la volonté à ce qui la contrarie — suivant le principe augustinien qu'il reprend (Somme, I-II, q. 35-36), la tristesse n'a pour objet que ce qui contrarie la volonté, et la douleur naît de l'écart entre ce que nous aimons et ce qui nous arrive[24].
Conséquence immédiate : une même situation extérieure peut être souffrance pour l'un et indifférence (voire bonheur) pour l'autre, selon la disposition de la volonté. Trois exemples concrets l'illustrent :
- Un sportif qui se casse la jambe la veille du Tour de France vit un calvaire ; un randonneur qui voulait précisément être arrêté quelques mois bénit sa chute.
- Sainte Thérèse de Lisieux, atteinte de tuberculose, écrit à sa sœur Céline que la souffrance aimée est notre « richesse », notre « gagne-pain »[25].
- Saint Padre Pio, marqué par les stigmates depuis 1918 jusqu'à sa mort, se dit tellement heureux jusque dans la souffrance[26].
Cette joie dans la souffrance, attestée chez tous les saints, n'est pas une affectation pieuse — elle est la conséquence logique de la définition thomiste : si la volonté accepte la douleur en union avec Dieu, la douleur reste, mais la souffrance, au sens propre, diminue ou disparaît.
La douleur n'est pas la souffrance
Cette distinction technique (douleur = sensation ; souffrance = réaction de la volonté) est l'une des plus importantes du dossier. Elle peut se synthétiser dans le tableau suivant :
| Douleur | Souffrance | |
|---|---|---|
| Nature | Sensation physique ou psychique | Réaction de la volonté contrariée |
| Localisation | Corps, sensibilité | Volonté, esprit |
| Fondement thomiste | S. Thomas, S.T. I-II, q. 35 (la tristesse porte sur le mal appréhendé) | Principe augustinien repris q. 35-39 : objet de la tristesse = ce qui contrarie la volonté |
| Modifiable par la volonté ? | Non (ou très peu) | Oui — entièrement |
| Présente chez les saints ? | Oui (Padre Pio, Thérèse, Marthe Robin) | Oui, mais transformée par l'union à Dieu — ils témoignent de joie |
| Présente chez le Christ en croix ? | Oui (réelle, contre les docètes) | Oui — angoisse et tristesse réelles (Mt 26, 38 ; Lc 22, 44), offertes sans révolte : « non pas ma volonté, mais la tienne » (Lc 22, 42) |
| Présente en Eden / au Royaume ? | Non (CEC § 376 ; Ap 21, 4) | Non |
| Remède | Médecine, anesthésie | « Que ta volonté soit faite » (Notre Père) |
Cette distinction évite deux contresens fréquents :
- Le contresens stoïcien — qui prétend qu'il faudrait vouloir la douleur, ou faire comme si elle n'existait pas. Faux : la douleur est réelle, et Jésus lui-même a réellement souffert dans sa chair, contre les docètes (Quicumque, DS 76 ; CEC §§ 609 et 612).
- Le contresens fataliste — qui identifierait douleur et souffrance, et croirait que toute souffrance est inéluctable. Faux : la même douleur peut s'accompagner ou non de souffrance, selon l'orientation de la volonté. Sœur Marie du Sacré-Cœur Bernaud le résume : nos souffrances les plus amères viennent surtout de l'opposition de notre volonté à ce qui nous afflige, et la résignation offerte dans notre Fiat est le plus efficace remède aux cœurs blessés[27].
La Croix — souffrance accueillie et offerte par amour
La Croix n'est pas la souffrance subie, c'est la souffrance accueillie et offerte par amour, à la suite du Christ. Le projet originel de Dieu n'était pas la souffrance — « Tant qu'il demeurait dans l'intimité divine, l'homme ne devait ni mourir [...] ni souffrir » (CEC § 376)[28] ; « Son dessein, quand il a créé l'homme, n'a pas été de lui faire porter des peines, mais de lui faire mener une vie bienheureuse en ce monde et en l'autre »[29]. Mais après le péché, le Christ a fait de la souffrance, par sa Passion, « le grand chemin royal du salut »[30].
La Croix, c'est précisément le mal retourné en bien par l'Amour : « Heureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur » chante l'Église à la Vigile pascale (Exsultet).
La justice et le châtiment — dimensions internes de l'Amour
Saint Thomas d'Aquin définit la justice comme « une volonté perpétuelle et constante d'accorder à chacun son droit » (Somme, II-II, q. 58, a. 1)[31]. Le CEC reprend : la justice consiste à « donner à Dieu et au prochain ce qui leur est dû » (§ 1807)[32]. Elle implique de récompenser le bien et punir le mal.
La justice de Dieu n'est donc pas un attribut concurrent de l'Amour, mais une dimension interne de l'Amour — qui consiste à haïr ce qui détruit ce qu'on aime.
Si Dieu était indifférent au mal qu'on nous fait, ce ne serait pas de la miséricorde : ce serait du mépris pour les victimes. « Parce qu'on aime les Juifs, on doit haïr la Shoah ; parce qu'on aime les enfants, on doit haïr la pédophilie » — c'est le même mouvement qui fait que Dieu, parce qu'il nous aime, ne peut tolérer le mal indéfiniment. Saint Jean-Paul II le formule sans ambages : « Dieu est un juge juste qui récompense le bien et punit le mal » (Salvifici Doloris, § 10)[33].
Le châtiment n'est donc pas un acte de vengeance, mais de pédagogie : « Mon fils, ne méprise pas la correction du Seigneur, ne te laisse pas abattre par ses reproches : car le Seigneur corrige celui qu'il aime, et il châtie tous ceux qu'il agrée comme ses fils » (He 12, 5-6)[34]. « Moi, tous ceux que j'aime, je leur montre leurs fautes, et je les corrige » (Ap 3, 19)[35]. Et Jésus à Luisa Piccarreta : « Je blesse mes enfants afin de les guérir. Je les détruis afin de les ressusciter »[36].
D'où vient le mal ? Une genèse en trois temps
La liberté créée — condition du véritable amour
Avant tout, il faut rappeler que le mal moral n'existe que parce que Dieu a voulu créer des êtres libres. C'est la condition même de l'amour : un amour forcé n'en serait pas un.
Comme l'a montré Alvin Plantinga dans God, Freedom, and Evil (Eerdmans, 1974)[37] : si Dieu nous garantissait par avance que nous userions toujours bien de notre libre arbitre, alors nous ne serions plus libres — or l'omnipotence consiste à pouvoir faire tout ce qui est logiquement possible, non l'impossible.
Cette « défense par le libre arbitre » (Free Will Defense) explique le mal moral : Dieu, en créant des créatures spirituelles libres (anges, hommes), s'est volontairement « limité » à respecter leur consentement — au point que certaines puissent se détourner de Lui, et causer du mal autour d'elles. Jésus le rappelle à Luisa : « Personne ne m'est acceptable sans le test. Si elle [la Vierge] n'avait pas traversé le test, j'aurais eu une esclave en tant que Mère et non une personne libre. Nos relations, nos œuvres et notre amour veulent une adhésion libre »[38].
Le péché originel — l'harmonie rompue
Le mal physique (douleur, maladie, mort, catastrophes naturelles, désordres dans la création), lui, ne s'explique pas directement par la liberté humaine actuelle. Il faut remonter au péché originel — la première désobéissance de nos premiers parents, dont la réalité historique est de foi (Concile de Trente, Décret sur le péché originel ; Pie XII, Humani Generis, 1950)[39]. Le CEC enseigne :
« L'harmonie dans laquelle ils étaient, établie grâce à la justice originelle, est détruite ; la maîtrise des facultés spirituelles de l'âme sur le corps est brisée ; l'union de l'homme et de la femme est soumise à des tensions ; leurs rapports seront marqués par la convoitise et la domination. L'harmonie avec la création est rompue : la création visible est devenue pour l'homme étrangère et hostile. À cause de l'homme, la création est soumise "à la servitude de la corruption" (Rm 8, 21). » — Catéchisme de l'Église catholique, § 400[40]
Avant le péché, « l'homme ne devait ni mourir [...] ni souffrir » (CEC § 376)[41] — c'est l'état d'Eden, dans lequel l'homme vivait pleinement dans la Divine Volonté. Après le péché, l'harmonie est rompue, et la souffrance entre dans le monde.
Que le péché originel soit un événement réel et non un mythe édifiant est de foi. Pie XII l'a réaffirmé avec netteté face aux exégèses qui cherchaient à le dissoudre :
« Les fidèles en effet ne peuvent pas adopter une théorie dont les tenants affirment ou bien qu'après Adam il y a eu sur la terre de véritables hommes qui ne descendaient pas de lui comme du premier père commun par génération naturelle, ou bien qu'Adam désigne tout l'ensemble des innombrables premiers pères. En effet on ne voit absolument pas comment pareille affirmation peut s'accorder avec ce que les sources de la vérité révélée et les Actes du magistère de l'Église enseignent sur le péché originel, lequel procède d'un péché réellement commis. » — Pie XII, encyclique Humani Generis, 12 août 1950, § 37[42]
Le Catéchisme confirme : « Le récit de la chute (Gn 3) utilise un langage imagé, mais affirme un événement primordial, un fait qui a eu lieu au commencement de l'histoire de l'homme »[43]. Le langage de la Genèse est symbolique dans sa forme, mais l'événement qu'il rapporte est réel et fondateur. « De même que par un seul homme le péché est entré dans le monde et par le péché la mort, ainsi la mort est passée en tous les hommes, du fait que tous ont péché » (Rm 5, 12)[44].
C'est précisément à l'état d'Eden que le Royaume du Fiat — c'est-à-dire le règne de la Divine Volonté sur la terre comme au Ciel, annoncé par Jésus à Luisa Piccarreta — entend nous ramener : « Il n'y aura plus de mort ; de pleurs, de cris et de peine, il n'y en aura plus » (Ap 21, 4)[45].
Le Christ décrit à Luisa la portée de cette chute : avant elle, une seule Volonté régnait ; après elle, il y en a deux.
« Ma fille, dans la Création, la Volonté qui décida de créer toutes choses était Une. Il était juste que ma Volonté ait son Règne et le développement de sa Vie en chaque chose, puisqu'Elle les avait créées. Lorsque l'homme s'est retiré de notre Volonté, il n'y avait plus une seule et unique Volonté qui régnait sur la terre, mais deux. […] Ma fille, ne pas faire ma Volonté est le mal qui comprend tous les maux, et est l'effondrement de tous les biens. C'est la destruction du bonheur, de l'ordre, de la paix, et la grande perte de mon divin Royaume. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 21, 26 mars 1927[46]
Avant la chute, l'homme vivait l'harmonie de la justice originelle[47] ; après, « la mort est passée en tous les hommes »[48]. Chacun de nous, à chaque péché, recommence le mouvement d'Adam : dire « non » à la Volonté de Dieu pour faire prévaloir sa volonté propre.
Le rôle des causes secondes — l'« et catholique »
Une formulation simpliste consiste à dire : « Dieu n'envoie aucun mal, il laisse seulement agir les causes secondes » (les forces de la nature, les volontés libres). Cette formulation est partiellement vraie mais insuffisante :
- Vraie en ce que Dieu ne veut jamais le péché de ceux qui nous nuisent (CEC § 311) ; « Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne » (Jc 1, 13)[49].
- Insuffisante parce qu'elle :
- Ne rend pas compte de la Croix elle-même : « Il a plu au Seigneur de le broyer par la souffrance » (Is 53, 10) ; « Il n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous » (Rm 8, 32) ; « Le dessein bienveillant qu'il avait formé par avance » (Ac 2, 23). Le Père a positivement voulu la Passion comme moyen du salut — non pas le péché des bourreaux (qu'il n'a fait que permettre), mais l'oblation rédemptrice du Fils, ce que reprennent à l'unanimité S. Anselme (Cur Deus Homo) et S. Thomas d'Aquin (Somme, III, q. 47, a. 3 : le Père a livré le Christ à la Passion — par amour, et on l'en loue)[50].
- Ne rend pas compte des épreuves directes envoyées par Dieu, dont l'Écriture est pleine : Job, la stérilité de Sara, le désert d'Israël, l'aiguillon de S. Paul (2 Co 12, 7).
- Ne rend pas compte de l'enseignement de S. Alphonse selon lequel « les événements fâcheux, comme les maladies, les désolations intérieures, les revers de fortune, la mort de nos proches, viennent directement de Dieu, mais d'autres événements ne nous viennent qu'indirectement de Dieu, c'est-à-dire par l'intermédiaire des hommes, comme les calomnies, les humiliations, les injustices et toutes les autres espèces de persécutions »[51].
C'est ce que la tradition appelle l'« et catholique » (cher à Olivier Bonnassies) : il faut tenir les deux affirmations à la fois — Dieu ne veut jamais le péché, et pourtant rien n'arrive en dehors de sa volonté : ni ce qu'Il veut positivement, ni ce qu'Il permet pour un plus grand bien. Le moine carmélite contemporain Wilfrid Stinissen le résume :
Wilfrid Stinissen le résume dans L'Abandon : inutile de se torturer l'esprit pour distinguer avec précision ce que Dieu veut et ce qu'il se contente de permettre — ce qu'il permet fait aussi partie de son plan global, prévu dès le commencement ; chaque événement y a sa place, rien n'est dû au hasard, et tout ce qui arrive contre notre volonté ne peut venir que de sa volonté, de sa Providence et des lois qu'il a faites[52].
L'acte du méchant et la situation de la victime
Reste l'objection la plus personnelle : d'accord pour les catastrophes, mais quand un homme me fait du mal volontairement, Dieu ne le veut tout de même pas ? La réponse distingue deux choses. Dieu ne veut jamais le péché : il n'incite personne à pécher et n'est jamais cause du mal moral[53]. Mais le péché des hommes n'échappe pas pour autant à la Providence : Dieu permet ces péchés et oriente la situation qui en résulte pour notre plus grand bien.
« Il est vrai que les méchants agissent souvent contre la volonté de Dieu, mais sa sagesse et sa puissance sont si grandes que tout ce qui semble s'opposer à sa volonté contribue en fait aux bons résultats ou aux fins qu'il avait fixés d'avance. » — Saint Augustin, Enchiridion, ch. 100[54]
Le Catéchisme en donne la formule la plus saisissante avec Joseph vendu par ses frères, puis avec la Passion : du mal moral le plus grand jamais commis, Dieu a tiré le plus grand des biens, sans que le mal devienne pour autant un bien[55]. Il faut donc séparer l'action pécheresse, que Dieu ne veut jamais, et la situation de la victime, que Dieu prend en main : Dieu ne voulait pas le mal commis, mais il s'engage à tirer de la situation un bien qui, sans elle, n'aurait peut-être pas été reçu[56].
Si Dieu existe, pourquoi le mal ? La réponse philosophique
Cette section synthétise la théodicée — la réponse rationnelle, philosophique, à l'argument athée du mal. Pour un traitement plus exhaustif, voir l'article L'argument du libre arbitre et Les preuves de l'existence de Dieu.
L'argument logique du mal (Mackie, 1955)
Comme exposé plus haut, l'argument logique de Mackie prétend démontrer une incompatibilité entre les attributs divins (omnipotence, omniscience, bonté parfaite) et l'existence du mal. La pierre angulaire de l'argument est sa prémisse 2 : « Si Dieu est omnipotent, il a le pouvoir d'éliminer tout le mal. »
La défense par le libre arbitre (Plantinga, 1974)
C'est précisément cette prémisse 2 qu'Alvin Plantinga a définitivement réfutée dans God, Freedom, and Evil (Eerdmans, 1974) — texte fondateur de la philosophie de la religion contemporaine.
| Argument logique du mal (Mackie 1955) | Free Will Defense (Plantinga 1974) |
|---|---|
| L'omnipotence implique pouvoir éliminer tout mal | L'omnipotence = pouvoir tout ce qui est logiquement possible |
| Donc Dieu pourrait éliminer le mal moral | Or « forcer quelqu'un à faire X librement » est une contradiction logique |
| S'il ne le fait pas, c'est qu'il ne le veut pas (donc pas tout-amour) ou qu'il ne le sait pas (donc pas omniscient) | Donc Dieu ne peut, sans contradiction, créer des êtres libres et garantir qu'ils l'aimeront toujours |
| ⟹ Dieu n'existe pas | ⟹ Le mal moral est le prix logiquement inévitable d'un monde de créatures libres |
| Verdict : réputé démonstratif jusqu'à 1974 | Verdict : mis en échec sur le terrain logique depuis 1974 aux yeux de nombreux philosophes, y compris athées (Mackie 1982, Rowe 1979 ; Alston 1991 résume le consensus) |
Détaillons l'argument de Plantinga :
- L'omnipotence consiste à pouvoir faire tout ce qui est logiquement possible — non pas l'impossible.
- Or, « il est impossible de forcer quelqu'un à faire quelque chose librement » — c'est une contradiction dans les termes.
- Donc Dieu, qui veut créer des êtres libres et veut qu'ils l'aiment librement, ne peut pas, sans contradiction logique, garantir qu'ils feront toujours bon usage de leur liberté.
- Le mal moral est donc le prix logiquement inévitable d'un monde de créatures libres — et un tel monde est meilleur qu'un monde d'automates.
« Si l'incroyant insiste sur le fait qu'un être omnipotent peut faire ce qui est logiquement impossible, alors le problème du mal disparaît immédiatement, car un Dieu amour pourrait tout à fait créer un monde avec de la souffrance, même si cela est impossible ! » — William Lane Craig, On Guard, David C Cook, 2010, p. 155[57]
La réponse au mal naturel : théisme sceptique et théodicée de Swinburne
Reste à répondre au mal naturel (cancer, tsunamis, tremblements de terre…), que la défense par le libre arbitre n'explique pas directement. Plusieurs voies se complètent :
- Le théisme sceptique : il suffit qu'il soit possible que Dieu ait une raison moralement suffisante de permettre tel mal — même si cette raison nous échappe. La charge de la preuve repose sur l'athée, qui devrait démontrer qu'aucun plus grand bien n'est possible — chose impossible étant donné les limites de l'intellect humain[58].
- La théodicée de Swinburne : selon Richard Swinburne (The Existence of God, 2ᵉ éd., 2004, p. 245 — cité par Lavagna), le mal naturel est nécessaire pour rendre le mal moral possible : il faut pouvoir observer les effets dévastateurs de la souffrance avant de pouvoir l'infliger à autrui en toute connaissance de cause[59].
- La théodicée des vertus : sans danger, pas de courage ; sans souffrance, pas de compassion. Un monde sans aucun mal naturel serait un monde sans héroïsme ni vertu héroïque[60].
- La théodicée eschatologique : « Si Dieu existe, cette vie n'est peut-être qu'une préparation à la vie éternelle, et la souffrance que Dieu permet ici-bas n'est peut-être rien face à une éternité de bonheur dans la vision béatifique »[61].
À ces réponses philosophiques, la théologie chrétienne en ajoute une autre, décisive : la souffrance a un caractère rédempteur — elle façonne un cœur humble et dispose l'homme au salut. C'est ce qu'on développe dans la suite de cet article.
Leibniz et le « meilleur des mondes possibles »
Dans ses Essais de Théodicée (1710), Gottfried Wilhelm Leibniz forge le mot théodicée et soutient que Dieu a créé « le meilleur des mondes possibles »[62]. L'intuition n'est pas fausse, mais elle porte un piège : à force de justifier le mal comme nécessaire à l'harmonie, on finit par le banaliser et par parler des larmes d'un enfant comme d'un rouage utile. C'est exactement ce qu'Ivan Karamazov refuse : la souffrance ne se calcule pas.
La concession sur le terrain logique
Le fait le plus remarquable du dossier est que, sur le terrain strictement logique, deux philosophes athées eux-mêmes ont concédé le point à la suite de Plantinga — et qu'un philosophe théiste résume ainsi l'état du débat. Trois témoignages (cités d'après la traduction qu'en donne M. Lavagna, les textes anglais originaux allant dans le même sens) :
« Nous pouvons concéder que le problème du mal ne démontre pas, après tout, que les doctrines centrales du théisme sont logiquement inconsistantes les unes avec les autres. » — J. L. Mackie (l'auteur même de l'argument), The Miracle of Theism, Oxford University Press, 1982, p. 154[63]
« Certains philosophes ont estimé que l'existence du mal est logiquement incompatible avec l'existence d'un Dieu théiste. Personne, je pense, n'a réussi à établir une telle affirmation extravagante. » — William L. Rowe (philosophe athée), « The Problem of Evil and Some Varieties of Atheism », American Philosophical Quarterly, vol. 16, n° 4, 1979, p. 335[64]
« Il est maintenant reconnu de (presque) tous les côtés que l'argument logique est ruiné — mais l'argument inductif est toujours bien vivant. » — William P. Alston (philosophe théiste), « The Inductive Argument From Evil and the Human Cognitive Condition », Philosophical Perspectives, n° 5, 1991, p. 29[65]
C'est un des points les mieux établis de la philosophie de la religion contemporaine sur le terrain logique : sous sa forme démonstrative, l'argument du mal ne suffit plus à conclure contre l'existence de Dieu. Reste l'argument évidentiel (probabiliste) — qui repose sur des intuitions, jamais sur une démonstration — auquel répond la doctrine catholique de la souffrance détaillée ci-dessous.
Trois niveaux à ne pas confondre
Une reprise sérieuse du dossier doit distinguer trois plans. Les mélanger rend l'objection plus impressionnante qu'elle ne l'est réellement. Les arguments de Soyez rationnel, devenez catholique ! traitent surtout les deux premiers plans ; Salvifici Doloris et la parabole du Bon Samaritain rappellent que le troisième plan ne se résout pas d'abord par un syllogisme, mais par la présence charitable auprès de celui qui souffre[66][67]. Dieu, la science, les preuves range également la question du mal parmi les objections classiques qu'une enquête rationnelle doit prendre au sérieux, sans pour autant en faire une réfutation des preuves positives de Dieu[68].
| Niveau | Question posée | Réponse catholique minimale | Sources utiles |
|---|---|---|---|
| Logique | Dieu et le mal sont-ils contradictoires ? | Non : la liberté créée suffit à défaire l'incompatibilité logique prétendue. | Plantinga ; Mackie concédant le point |
| Évidentiel | Certains maux rendent-ils Dieu improbable ? | L'athée doit montrer qu'aucun plus grand bien n'est possible ; il ne peut pas passer de « je ne vois pas la raison » à « il n'y a pas de raison ». | Rowe ; Alston ; théisme sceptique |
| Existentiel | Que dire à celui qui souffre maintenant ? | D'abord se taire, compatir, secourir ; ensuite seulement éclairer la souffrance par la Croix. | Job ; Salvifici Doloris ; Bon Samaritain |
Un mystère, pas une énigme
En théologie, un mystère n'est pas une obscurité sur laquelle on ne pourrait rien dire : c'est un trop-plein de sens que l'intelligence n'épuise jamais. Refuser de chercher à comprendre la souffrance au prétexte qu'elle est un mystère serait une démission déguisée en humilité : l'explication ne sera jamais totale, mais le voile peut être largement levé, et les saints et les docteurs l'ont levé pendant deux millénaires.
Un avertissement pour le lecteur éprouvé : ce qui suit éclaire l'intelligence, mais ne remplace ni la présence ni la prière. Le Christ n'a pas d'abord expliqué la souffrance : il l'a traversée. Que celui qui est dans la nuit lise lentement : la théorie est plus facile que la pratique, et aucun saint n'a fait l'économie du combat intérieur.
Pourquoi Dieu permet-il la souffrance ? Les sept « plus grands biens »
Si Dieu, qui est tout-amour, permet la souffrance, c'est toujours parce qu'il sait qu'il en tirera un plus grand bien. La tradition mystique catholique en distingue au moins sept — synoptique :
| # | Plus grand bien | Source-clé | Verbe-clé |
|---|---|---|---|
| 1 | Réparer nos fautes | Ap 3, 19 ; He 12, 6 ; T. a Kempis II, 12, 7 | Purifier |
| 2 | Nous ramener au but de la vie | T. a Kempis I, 12, 1 ; Thérèse L. 43 | Détacher |
| 3 | Prouver notre amour à Dieu | Jean d'Avila L. 81 ; Padre Pio | Éprouver |
| 4 | Nous exercer aux vertus | LDC t. 2, 16 mai 1899 ; Boudon I, V | Former |
| 5 | Réparer pour nos frères et sœurs (co-rédemption) | Col 1, 24 ; Salvifici Doloris § 19 | Sauver |
| 6 | Nous donner l'humilité | Ps 50, 19 ; Is 53, 10 ; LDC t. 2, 24 oct. 1899 | Briser |
| 7 | Nous unir au Christ (chemin royal) | Boudon I, III ; Padre Pio | Aimer |
Reprenons-les une par une :
1. Réparer nos fautes
Saint Basile rappelle que le temps présent est celui de la pénitence et de la rémission des péchés (Petit recueil ascétique)[69]. Parce que Dieu est juste, nos fautes doivent être réparées — soit en cette vie (épreuves correctives), soit dans l'autre (purgatoire). Thomas a Kempis : « Toute la vie de Jésus-Christ n'a été qu'une croix et un long martyre, et vous cherchez le repos et la joie ! Vous vous trompez, n'en doutez pas [...] » (Imitation, Livre II, ch. 12, 7)[70]. Et Jésus dans l'Apocalypse : « Moi, tous ceux que j'aime, je leur montre leurs fautes, et je les corrige » (Ap 3, 19)[71].
2. Nous ramener au but de notre vie
La souffrance détache de la terre, rappelle que nous ne sommes pas éternels, et nous recentre sur Dieu. Combien de personnes, ébranlées dans de grandes souffrances, reviennent à Dieu ? « Il nous est bon d'avoir quelquefois des peines et des traverses, parce que souvent elles rappellent l'homme à son cœur, et lui font sentir qu'il est en exil » (T. a Kempis, Imitation, Livre I, ch. 12, 1)[72]. Sainte Thérèse de Lisieux écrit à sa sœur Pauline (Mère Agnès) que les épreuves aident beaucoup à se détacher de la terre et font regarder plus haut que ce monde (Lettre 43B)[73]. Le boulet de canon qui brisa la jambe de saint Ignace de Loyola à Pampelune en 1521 — et le cloua dans un lit où, par défaut de romans, il se mit à lire des Vies de saints — est l'archétype.
3. Prouver notre amour à Dieu
Aimer Dieu quand tout va bien est facile. Saint Jean d'Avila enseigne qu'un seul « Dieu soit béni » dans l'adversité vaut plus que mille actions de grâces dans la prospérité[74]. Saint Padre Pio rappelle que la croix est le gage de l'amour et le commencement du pardon : un amour qui n'est pas alimenté et nourri par la croix n'est qu'un feu de paille[75].
4. Nous exercer aux vertus
Patience, foi, espérance, abandon, détachement, courage, compassion, héroïsme — toutes ces vertus, toutes les plus belles, ne s'acquièrent que dans la souffrance.
« La croix dispose l'âme à la patience. Elle unit le ciel à la terre, c'est-à-dire l'âme à Dieu. La vertu de la croix est puissante. Quand elle entre dans une âme, elle a le pouvoir d'éliminer la rouille de toutes les choses du monde. La croix amène l'âme à considérer les choses de la terre comme ennuyantes, dérangeantes et méprisables. [...] » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 16 mai 1899[76]
5. Réparer pour nos frères et sœurs (communion des saints)
C'est la dimension proprement chrétienne de la souffrance — celle de la co-rédemption. « Maintenant je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l'accomplis pour son corps qui est l'Église » (Col 1, 24)[77]. C'est la doctrine de la communion des saints : nos souffrances offertes peuvent obtenir, par l'union au sacrifice du Christ, des grâces concrètes pour nos proches, pour des inconnus, pour les âmes du purgatoire.
« Souffrez ces épreuves avec une vraie patience, avec une douleur sincère de tout ce qui m'offense, avec un amour ardent de tout ce qui peut glorifier mon nom. Vous satisferez ainsi à vos fautes et à celles de mes autres serviteurs. Vos peines, rendues efficaces par la puissance de la charité, pourront expier et mériter pour vous et pour les autres. » — Le Père Éternel à sainte Catherine de Sienne, Le Livre des Dialogues, Traité de la Discrétion, IV, 7[78]
C'est la vocation singulière des âmes victimes (Marthe Robin, Marie-Marthe Chambon, Luisa Piccarreta), mais aussi, à degré moindre, de chaque baptisé : nous pouvons tous offrir la moindre contrariété pour le salut d'un proche. « Salvifici Doloris » le formule en termes magnifiques :
Salvifici Doloris enseigne que, dans la croix du Christ, le Rédempteur s'est lié à la souffrance humaine, et que tout homme peut, dans sa propre souffrance, prendre part à sa souffrance rédemptrice (§ 19)[79].
6. Nous donner l'humilité
L'humilité est une des vertus les plus importantes de la vie spirituelle ; sans elle, personne ne peut entrer au Ciel. Or « le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé » (Ps 50, 19) ; et de Jésus, « broyé par la souffrance, il a plu au Seigneur » (Is 53, 10). Jésus le dit à Luisa : « Même si j'en souffre, l'Amour me pousse à envoyer des tribulations encore plus lourdes. Car, pour amener les hommes à entrer en eux-mêmes, il n'y a pas de plus puissant moyen que de les briser »[80]. En une semaine de maladie, on peut devenir plus humble qu'en cinquante ans de belles considérations sur l'humilité.
7. Nous unir au Christ — le « grand chemin royal du salut »
Dernier bienfait, et le plus grand : la croix nous unit davantage au Christ, qui en a fait son chemin. Et Henri-Marie Boudon :
« Grande sûreté donc pour tous ceux qui vont par ce chemin, puisque c'est le grand chemin royal du salut : celui qui y marche, est bien en assurance. Ô âme, qui que tu sois, pourquoi t'affliges-tu dans cette voie de la croix ? Il me semble que j'entends tous les bienheureux, qui savent si bien les routes certaines de la glorieuse éternité, te crier : Ne craignez point, vous êtes bien, vous allez bien, vous tenez le grand chemin royal du ciel. » — Henri-Marie Boudon, Les Saintes Voies de la Croix, Livre I, ch. III[81]
À Padre Pio, Jésus confie que sans la croix il l'aurait déjà abandonné : c'est sous la croix qu'on apprend à aimer, et il ne la donne qu'aux âmes qui lui sont les plus chères[82]. Et à Marcel Van : « Quand j'ai envoyé à une épouse des peines intérieures, c'est un signe qu'elle a pour moi un plus grand amour. Mon petit enfant, as-tu compris ? »[83].
Le seul vrai mal est la volonté propre
C'est le cœur de toute la doctrine.
La parole que Jésus adresse à Luisa Piccarreta est sans équivoque : il n'y a qu'un seul mal, c'est de faire sa propre volonté contre celle de Dieu. C'est la définition même du péché. Jésus le formule sans détour à Luisa :
« Ne pas faire ma Volonté est le mal qui comprend tous les maux, et est l'effondrement de tous les biens. C'est la destruction du bonheur, de l'ordre, de la paix, et la grande perte de mon divin Royaume. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 21, 26 mars 1927[84]
Et plus catégoriquement encore : « Tout le bien en l'homme vient de l'accomplissement de ma Volonté en lui, et le mal vient de l'accomplissement de la sienne » (t. 16, 10 nov. 1923)[85] ; « Et c'est tout le contraire pour celui qui vit de sa volonté propre — qui est la clé de l'enfer, des misères et de l'inconstance » (t. 18, 11 fév. 1926)[86] ; « Tout cela est causé par la volonté propre qui, comme l'air déficient, produit chaos, irrégularité, faiblesse, en somme le déclin de tout ce qui est bon dans l'âme » (t. 16, 20 nov. 1923)[87]. Et plus dramatiquement encore : « Le mal le plus déplorable est de ne pas faire ma Volonté, car lorsqu'on enlève ma Volonté, l'âme meurt de froideur pour tous les biens célestes ; elle meurt d'ennui, de fatigue, de faiblesse, parce que ma Volonté est absente » (t. 20, 27 décembre 1926)[88].
Le bonheur que Dieu veut pour nous
Le revers positif de cette doctrine est lumineux : Dieu nous a créés pour le bonheur, et notre bonheur est en lui seul. Jésus le révèle à Luisa avec une intensité inoubliable :
« Ma fille, notre Être suprême possède la fontaine du bonheur, c'est pourquoi il ne peut sortir de nous que des choses ou des êtres heureux. Toute la Création possède cette plénitude de bonheur capable de donner à toute la terre un bonheur terrestre parfait. Adam possédait cette plénitude de bonheur. Tout était bonheur et joie pour lui et comme il possédait en lui-même mon Vouloir, il contenait des mers de satisfactions, de béatitudes et de joies sans fin. Lorsqu'il est sorti de ma Volonté par le péché, la joie l'a quitté et toutes les choses créées ont repris les joies qu'elles possédaient dans leur sein pour ne plus donner à l'homme que les moyens nécessaires, non plus comme à un propriétaire, mais comme à un serviteur ingrat. Tu vois par conséquent que ce n'est pas de nous que vient le malheur. Nous ne pouvons pas le donner puisqu'il est impossible de donner ce qu'on ne possède pas. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 34, 2 août 1937[89]
Et ailleurs, dans une image filiale d'une infinie tendresse :
« Je suis comme un père qui possède la plénitude de tous les genres de bonheur et qui veut rendre tous ses enfants heureux. […] Je serai malheureux tant que tu ne recouvreras pas mon bonheur. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 13, 5 janvier 1922[90]
Et encore :
« La volonté humaine a produit tous les maux qui ont formé l'état malheureux de la pauvre créature ; elle a transformé son lot, sa fortune. Puisque je suis par nature heureux, tout ce qui est sorti de nos mains créatrices dans la Création est venu avec la plénitude du bonheur ; par conséquent, la joie et le bonheur éternels qui étaient à l'intérieur comme à l'extérieur de l'homme, tout s'est envolé […]. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 24, 10 juillet 1928[91]
Tout est dit en ces lignes : Dieu est la fontaine du bonheur, il a créé l'homme pour le bonheur, c'est la volonté propre qui a tout transformé en malheur — et le retour à la Divine Volonté est le retour au bonheur originel. La souffrance n'est donc pas inscrite dans le projet de Dieu : elle est la cicatrice de l'écart entre notre volonté et la sienne.
Conséquence : si nous étions pleinement dans la Volonté de Dieu, nous ne souffririons pas
C'est la conclusion logique. La souffrance ne vient pas du dehors ; elle naît du heurt entre ce qui arrive (qui est toujours, en dernière instance, dans la Volonté de Dieu) et notre volonté propre qui s'y oppose.
Cette affirmation peut paraître excessive. Elle est pourtant attestée par toute la tradition mystique :
- Avant le péché originel, en Eden, l'homme vivait pleinement dans la Divine Volonté, et il ne souffrait pas (CEC § 376).
- Au Royaume promis : « Il n'y aura plus de mort ; de pleurs, de cris et de peine, il n'y en aura plus » (Ap 21, 4).
- Pour les saints sur terre : leur souffrance, parce qu'unie à la Volonté de Dieu, n'était plus la nôtre. Sainte Thérèse de Lisieux, malgré la tuberculose, écrit à sa sœur Céline : « Ne croyons pas pouvoir aimer sans souffrir, sans souffrir beaucoup […] »[92]. Saint Padre Pio, malgré les stigmates, se dit tellement heureux jusque dans la souffrance[93]. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi : « souffrir et non mourir ». Cette joie n'est pas une affectation pieuse — elle est l'effet logique de la définition thomiste : la souffrance, en tant que souffrance (réaction d'une volonté contrariée), est résorbée. Reste la douleur, qu'ils offrent comme âmes victimes pour les autres.
Saint François de Sales l'a magnifiquement formulé :
« La croix est de Dieu, mais elle est croix parce que nous ne nous joignons pas à elle. Car, quand on est fortement résolu de vouloir la croix que Dieu nous donne, ce n'est plus croix ; elle n'est croix que parce que nous ne la voulons pas. Et si elle est de Dieu, pourquoi donc ne la voulons-nous pas ? » — S. François de Sales, cité par sainte Jeanne de Chantal, Entretien LXII[94]
Le drame contemporain
Là est tout le drame de nos contemporains : ils accusent Dieu de leurs malheurs, alors que tant de ces malheurs viennent de leur propre volonté qui refuse de s'unir à celle de Dieu. S'ils revenaient à Dieu, s'ils vivaient dans la Divine Volonté, ils goûteraient dès ici-bas la paix promise aux cœurs unis à Dieu — non l'absence de toute épreuve (le Christ lui-même et les martyrs ont souffert dans une union parfaite au Père), mais, par anticipation, la souffrance changée en joie que Jésus promet à Luisa. Le bonheur n'est pas dans les conditions extérieures : il est dans la conformité de la volonté à Dieu. Le Christ supplie l'humanité, par la voix de Luisa, dans une page bouleversante :
« Oh ! homme, arrête, rappelle en toi cette Volonté que tu as rejetée. Peu lui importe tes maux, elle est prête à prendre possession de toi et à former en toi son Royaume, un Royaume de règne, de paix, de bonheur, de gloire, de victoire pour moi et pour toi. Oh ! cesse de vouloir être esclave et de vivre dans le labyrinthe de tes maux et de tes misères. Car ce n'est pas pour cela que je t'ai créé, mais pour être roi de toi-même et de toute chose. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 30, 8 mai 1932[95]
Saint Alphonse formule la même vérité dans un registre plus calme :
« Celui qui se tient uni à la volonté de Dieu jouit, même ici-bas, d'une paix continuelle. "Quoi qu'il arrive, rien ne contristera le juste" (Pr 12, 21). En effet, notre âme ne peut goûter une plus douce satisfaction que de voir ses désirs se réaliser. Or, si elle veut uniquement ce que Dieu veut, elle a tout ce qu'elle désire, puisque rien n'arrive que par la volonté de Dieu. » — S. Alphonse de Liguori, Préparation à la mort, 36ᵉ considération[96]
La souffrance changée en joie dans la Divine Volonté
Le corollaire est la promesse formidable que fait Jésus à Luisa : dans la Divine Volonté, la souffrance même devient joie. La doctrine n'est plus seulement « il faut tenir » — elle devient une promesse positive de transformation intérieure :
« Ma fille, partout où est présente la Volonté Divine on trouve la force communicative des Biens divins et, telles de puissantes vagues, nos déversements de bonheur, de lumière, de force, etc., qui coulent sur les créatures qui la possèdent. Et elle a la vertu de changer la nature des choses les plus dures, les plus douloureuses et les plus amères. Là où mon divin Fiat est présent, les choses les plus dures deviennent douces, les souffrances se changent en joies, l'amertume se change en douceur, la terre devient le Ciel, et les sacrifices deviennent des conquêtes. Ton exemple est plus que suffisant pour te convaincre de ce que je te dis. Regarde, si ma Volonté n'était pas présente en toi, clouée au lit comme tu l'es depuis tant d'années, sans profiter du soleil, de l'air ou des plaisirs de la terre — tu peux même dire que tu ne les connais pas — tu aurais été la plus malheureuse des créatures. Oh ! combien ton état aurait été dur et amer ! Cependant, avec ma Volonté Divine, elle est la plus heureuse des créatures, la plus paisible, maîtresse d'elle-même, parce qu'en elle coule la veine du bonheur de mon Fiat qui sait convertir toute chose en joies et bonheurs sans fin. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 25, 6 janvier 1929[97]
Le cas de Luisa elle-même — près de soixante années alitée, ne se nourrissant pratiquement que de l'Eucharistie — est ici l'argument expérimental : si elle a pu être heureuse dans cet état, c'est que rien n'est trop dur pour qui vit dans la Divine Volonté. Voir l'article Luisa Piccarreta pour la biographie détaillée.
L'image du Chirurgien divin
C'est l'image qui, dans toute la tradition catholique, rend la doctrine la plus intelligible : Dieu est le Chirurgien divin, et la souffrance est son scalpel.
Saint Antoine le Grand (IIIᵉ-IVᵉ siècle), Père du désert, l'avait posée dès les premiers siècles dans la Philocalie des pères neptiques :
*« L'homme doué de raison en vérité n'a qu'une chose à cœur : obéir et plaire au Dieu de l'univers, et former son âme à l'unique souci de lui être agréable, en lui rendant grâce pour la réalité et la force de sa providence par laquelle il dirige toutes choses, quoi qu'il arrive, durant la vie.
Il serait en effet déplacé de remercier pour la santé du corps les médecins qui nous prescrivent des remèdes amers et désagréables, alors que nous refuserions à Dieu la gratitude pour des choses qui nous paraissent pénibles, et que nous ne saurions pas que tout arrive comme il se doit, et pour notre avantage, par les soins de la providence. »*
— S. Antoine le Grand, Exhortations sur le comportement des hommes et la conduite vertueuse, § 2, in Philocalie des Pères neptiques, t. A1, trad. J. Touraille, Bellefontaine / Éd. du Cerf[98]
Henri-Marie Boudon (1624-1702, archidiacre d'Évreux), dans Les Saintes Voies de la Croix, développe l'image avec finesse : « C'est pourquoi Dieu lui envoie des souffrances, comme un bon père qui fait prendre des médecines amères à son enfant malade, qui lui est bien cher ! Hélas, son plaisir serait de ne pas donner cette peine à son enfant : mais supposez sa maladie, il y est obligé ; et c'est son amour qui le presse d'en user de la sorte »[99].
Boudon condense cette doctrine en un développement que l'on cite en entier, tant l'ordre des vérités y compte :
« Certainement, Dieu, de soi-même, est toute bonté : son plaisir est d'en faire, et de combler de biens ses chères créatures. Son dessein, quand il a créé l'homme, n'a pas été de lui faire porter des peines, mais de lui faire mener une vie bienheureuse en ce monde et en l'autre. Cela est vrai, à ne regarder que le premier état de choses ; mais l'homme s'étant dépravé et corrompu par le péché, il s'est de lui-même engagé à la peine qui lui est nécessaire pour le tirer de sa corruption, et le rétablir dans un état de salut. C'est pourquoi Dieu lui envoie des souffrances, comme un bon père qui fait prendre des médecines amères à son enfant malade, qui lui est bien cher ! Hélas, son plaisir serait de ne pas donner cette peine à son enfant : mais supposez sa maladie, il y est obligé ; et c'est son amour qui le presse d'en user de la sorte. » — Henri-Marie Boudon, Les Saintes voies de la Croix, Livre I, ch. V[100]
Première vérité : Dieu est toute bonté, et son plaisir est de combler. Deuxième vérité : le projet initial était une vie bienheureuse, sans peine. Troisième vérité : c'est l'homme qui, par sa corruption, s'est attiré la nécessité de la peine pour sa guérison. Quatrième vérité : Dieu envoie cette peine à contrecœur, comme un Père donne le médicament amer à son enfant, non par dureté, mais par amour qui veut guérir.
Mais c'est sans doute Jésus à Luisa Piccarreta qui en donne la formulation la plus saisissante :
« J'agis comme un médecin compatissant qui emploie des remèdes radicaux pour soigner ses enfants couverts de plaies. Que fait ce père médecin qui aime ses enfants plus que sa propre vie ? Laissera-t-il ces plaies devenir gangreneuses ? Laissera-t-il mourir ses enfants plutôt que de les soigner, sous prétexte qu'ils pourraient souffrir s'il utilisait le feu ou le scalpel ? Jamais ! Même si, pour lui, c'est comme s'il appliquait ces traitements sur son propre corps, il n'hésite pas à couper et à ouvrir les chairs, puis à y appliquer le contrepoison ou le feu afin d'empêcher qu'elles s'infectent davantage. S'il arrive que certains de ses enfants meurent au cours de l'intervention, ce n'est pas ce que le père veut. Il veut les guérir. Ainsi en est-il pour Moi. Je blesse mes enfants afin de les guérir. Je les détruis afin de les ressusciter. Si un grand nombre d'entre eux se perdent, là n'est pas ma Volonté. C'est la conséquence de leur méchanceté et de leur volonté obstinée. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 25 octobre 1899[101]
Toute la doctrine catholique de la souffrance tient dans cette image. La maladie réelle, c'est notre volonté propre — ce « membre gangréné » qui nous tuerait si Dieu, par Amour, ne se résolvait pas à le couper. La souffrance que nous ressentons sur cette terre, c'est l'anesthésie, le scalpel, la suture du Chirurgien divin. Pas un mal — une grâce immense.
L'analogie a une force concrète : qui dirait sérieusement qu'une opération chirurgicale est un mal ? Le scalpel coupe, l'anesthésie endort, la suture pince — il y a objectivement de la douleur, parfois longue, parfois lourde. Et pourtant, lorsqu'on sort de la salle d'opération, personne ne dit « on m'a fait du mal » : on dit « on m'a sauvé la vie ». La douleur passagère est tout entière absorbée dans le bien plus grand qu'elle a permis. C'est exactement ainsi que Dieu agit avec nous : « quand Dieu nous opère, c'est profondément une bonne nouvelle », même si cela cause une douleur sur le moment.
La Croix — quand la souffrance devient amour
« Personne ne me l'ôte » : le don volontaire
La souffrance du Christ n'a pas la même nature que la nôtre. Le Christ n'avait pas de volonté propre opposée à celle du Père : « Père, non pas ma volonté, mais la tienne » (Lc 22, 42). Sa souffrance est entièrement rédemptrice et volontaire : « Personne ne me l'ôte, c'est moi qui la donne » (Jn 10, 18). Elle est l'archétype de la souffrance d'âme victime, où l'on souffre pour les autres en pleine union à la Volonté divine.
Le Père Éternel a positivement voulu cette oblation rédemptrice — non pas le péché des bourreaux (qui est cause seconde), mais l'offrande du Fils :
- « Il a plu au Seigneur de le broyer par la souffrance » (Is 53, 10).
- « Il n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous » (Rm 8, 32).
- « Le dessein bienveillant qu'il avait formé par avance » (Ac 2, 23).
Le concile de Trente : Jésus, par son obéissance jusqu'à la mort, « a réparé pour nos fautes et satisfait au Père pour nos péchés » (DS 1529 ; CEC § 615)[102]. Et S. Thomas d'Aquin, dans la Somme, III, q. 47, a. 3 : le Père a livré le Christ à la Passion — par amour, et on l'en loue[103]. Toute la théologie de la satisfaction, depuis S. Anselme (Cur Deus Homo), repose sur ce point.
« Heureuse faute » : l'inversion pascale
L'Église chante chaque année à la Vigile pascale dans l'Exsultet : « O felix culpa, quae talem ac tantum meruit habere Redemptorem » — « Heureuse faute, qui nous a valu un tel et si grand Rédempteur ». C'est la formule la plus dense de toute la théodicée chrétienne : Dieu n'a pas voulu le péché originel, mais il en a tiré un plus grand bien — l'Incarnation, la Croix, la Rédemption, la possibilité pour l'homme de vivre éternellement uni à Dieu dans une union plus étroite encore qu'en Eden.
C'est la même logique à l'échelle de chaque vie individuelle : « Heureuse souffrance qui nous a fait reprendre la Divine Volonté. »
Le Christ — paradigme de la souffrance dans la Volonté de Dieu
Le Christ est ainsi le paradigme de la seconde forme de souffrance — celle où l'on ne souffre plus pour soi (purification de la volonté propre), mais pour les autres en pleine union à la Volonté divine. C'est la souffrance des âmes victimes, des martyrs, des saints, de la Vierge au pied de la Croix. C'est aussi, à degré moindre mais réel, la souffrance de tout chrétien qui offre sa croix quotidienne en union au Christ.
« Quelle folie de ne pas vouloir se soumettre à la volonté de Dieu ! Ce que Dieu veut doit s'accomplir, car, dit saint Paul, "qui peut résister à sa volonté" (Rm 9, 19) ? Les malheureux qui se révoltent ne peuvent se dérober à la croix, mais ils la portent sans profit et dans le trouble. "Qui lui a résisté et a joui dans la paix" (Job 9, 4) ? » — S. Alphonse de Liguori, Préparation à la mort, 36ᵉ considération[104]
Le sens chrétien selon Salvifici Doloris
Le 11 février 1984, fête de Notre-Dame de Lourdes, saint Jean-Paul II publie la lettre apostolique Salvifici Doloris — texte magistériel de référence sur le sens chrétien de la souffrance, écrit moins de trois ans après l'attentat de la place Saint-Pierre (13 mai 1981) dont le pape avait lui-même réchappé. Le document, organisé en huit parties et trente et un paragraphes, articule la doctrine catholique de la souffrance autour de quatre axes.
Job — l'innocent qui souffre
Salvifici Doloris prend pour paradigme central le livre de Job :
« Il n'est pas vrai au contraire que toute souffrance soit une conséquence de la faute [...] » — S. Jean-Paul II, Salvifici Doloris, § 11[105]
Le cas de Job est paradigmatique : l'homme juste qui souffre. Le livre de Job montre que toute souffrance n'est pas châtiment ; certaines souffrances sont mystère, épreuve, occasion d'approfondir l'amour de Dieu. Cette nuance est essentielle : elle évite à la fois le simplisme du « il a péché, il souffre » et le simplisme inverse du « si Dieu existait, il n'y aurait pas Auschwitz ».
« Pour que l'homme ne périsse pas »
« Dieu donne son Fils unique afin que l'homme "ne périsse pas", et la signification de ce "ne périsse pas" est soigneusement précisée par les mots qui suivent : "mais ait la vie éternelle". L'homme "périt" quand il perd "la vie éternelle". Le contraire du salut n'est donc pas seulement la souffrance temporelle, une souffrance quelconque, mais la souffrance définitive : la perte de la vie éternelle, le fait d'être rejeté par Dieu, la damnation. » — S. Jean-Paul II, Salvifici Doloris, § 14[106]
Cette précision est décisive : la vraie souffrance, la souffrance définitive, n'est pas la maladie, le deuil ou l'épreuve terrestre — c'est la damnation, c'est-à-dire la perte définitive de Dieu. Toutes les souffrances de cette terre, quelque terribles soient-elles, sont temporelles, et Dieu peut les retourner en biens. La souffrance définitive, en revanche, est celle de l'âme qui aura refusé Dieu jusqu'au bout — c'est la doctrine de l'enfer. Les développements sur l'enfer restent volontairement brefs ici : tout le dossier, avec ses six objections et ses témoignages, est traité dans l'article complet sur l'enfer, pourquoi l'enfer existe.
Co-rédemption — Col 1, 24
« La Rédemption s'est accomplie par la Croix du Christ, c'est-à-dire par sa souffrance » (§ 4) ; « la souffrance humaine […] a revêtu une dimension complètement nouvelle et est entrée dans un ordre nouveau » (§ 18) ; et « dans cette dimension toute souffrance humaine, en vertu de l'union dans l'amour avec le Christ, complète la souffrance du Christ » (§ 24). — S. Jean-Paul II, Salvifici Doloris, §§ 4, 18, 24[107][108][109]
C'est la doctrine paulinienne de Col 1, 24 : « ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l'accomplis pour son corps qui est l'Église. » Tout chrétien peut, par le baptême, prendre part à la souffrance rédemptrice du Christ — ses souffrances offertes deviennent matière de salut pour les autres. C'est la doctrine de la communion des saints.
La parabole du Bon Samaritain — la praxis
Enfin, Salvifici Doloris ancre la réponse chrétienne à la souffrance dans une praxis concrète — la parabole du Bon Samaritain : « Le bon Samaritain, c'est toute personne qui s'arrête auprès de la souffrance d'un autre homme, quelle qu'elle soit » (§ 28). Devant la souffrance, le chrétien n'est pas appelé à expliquer mais à se faire prochain — à panser, à secourir, à porter. C'est le Christ lui-même qui se révèle dans le souffrant : « c'est à moi que vous l'avez fait » (Mt 25 ; Salvifici Doloris, § 30).
Spe Salvi — l'« offrir » comme école d'espérance (Benoît XVI, 2007)
À côté de Salvifici Doloris, l'encyclique Spe Salvi de Benoît XVI (30 novembre 2007) ajoute une pièce indispensable au dossier. Le pape consacre les §§ 36 à 40 à la souffrance comme lieu d'apprentissage de l'espérance chrétienne — non pas une espérance désincarnée, mais une espérance qui passe par la chair :
« La mesure de l'humanité se détermine essentiellement dans son rapport à la souffrance et à celui qui souffre. Cela vaut pour chacun comme pour la société. Une société qui ne réussit pas à accepter les souffrants et qui n'est pas capable de contribuer, par la compassion, à faire en sorte que la souffrance soit partagée et portée aussi intérieurement est une société cruelle et inhumaine. » — Benoît XVI, Spe Salvi, § 38[110]
Et surtout, Benoît XVI réhabilite la pratique catholique d'« offrir » ses petites souffrances — pratique modeste que la catéchèse postconciliaire avait laissée tomber :
« La pensée de pouvoir « offrir » les petites peines du quotidien, qui nous touchent toujours de nouveau comme des piqûres plus ou moins désagréables, leur attribuant ainsi un sens, était une forme de dévotion, peut-être moins pratiquée aujourd'hui, mais encore très répandue il n'y a pas si longtemps. Dans cette dévotion, il y avait certainement des choses exagérées et peut-être aussi malsaines, mais il faut se demander si quelque chose d'essentiel qui pourrait être une aide n'y était pas contenu de quelque manière. Que veut dire « offrir » ? Ces personnes étaient convaincues de pouvoir insérer dans la grande compassion du Christ leurs petites peines, qui entraient ainsi d'une certaine façon dans le trésor de compassion dont le genre humain a besoin. » — Benoît XVI, Spe Salvi, § 40[111]
Le pape théologien rejoint ici exactement la doctrine paulinienne de Col 1, 24 et la spiritualité de Luisa Piccarreta : aucune souffrance offerte n'est perdue, parce qu'elle entre dans le « trésor » du Christ rédempteur — et de là, elle profite à d'autres âmes que celui qui l'offre ne connaîtra qu'au Ciel.
Gaudium et Spes § 22 — le Christ révèle l'homme à lui-même
Sous-jacent à toute la doctrine, le concile Vatican II a donné dans Gaudium et Spes (7 décembre 1965) la formule devenue l'une des clés de toute la théologie postconciliaire de la souffrance :
« En réalité, le mystère de l'homme ne s'éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. […] Le Christ, le nouvel Adam, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l'homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation. » — Concile Vatican II, Gaudium et Spes, § 22[112]
Conséquence directe : c'est en regardant le Christ en croix — l'innocent qui souffre par amour — que l'homme qui souffre découvre qui il est et à quoi il est appelé. Sans cet horizon christologique, toute théodicée reste une simple gestion logique de l'objection ; avec lui, elle devient un appel à entrer soi-même dans le mystère pascal.
La justice et le châtiment — pédagogie de l'Amour
Cette section reprend et approfondit la quatrième définition (justice/châtiment) — souvent malmenée dans la prédication contemporaine, qui tend à n'évoquer que la miséricorde sans la justice.
Aimer le bien, c'est haïr ce qui le détruit
Saint Thomas d'Aquin définit la justice comme « une volonté perpétuelle et constante d'accorder à chacun son droit » (Somme, II-II, q. 58, a. 1)[113]. Elle implique de haïr ce qui détruit ce qu'on aime. Jésus le dit explicitement à Luisa Piccarreta :
« Pour aimer quelque chose, il est absolument nécessaire de détester les choses qui lui sont opposées. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 7, 29 avril 1906[114]
Et le Père Éternel à sainte Catherine de Sienne : « La lumière s'acquiert par la connaissance véritable que l'âme a d'elle-même, et de cette connaissance vient la sainte haine des ténèbres » (Dialogue, CXLV)[115]. L'Écriture l'exprime en termes terribles : « Celui qui absout le coupable et celui qui condamne le juste sont tous deux en abomination à l'Éternel » (Pr 17, 15) ; et S. Paul : « Dieu est-il injuste quand il donne libre cours à sa colère ? — Pas du tout ! » (Rm 3, 5-6).
« Je blesse mes enfants pour les guérir »
Le châtiment, dans la doctrine catholique, n'est pas un acte de vengeance, mais de pédagogie :
« Je blesse mes enfants afin de les guérir. Je les détruis afin de les ressusciter. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 25 octobre 1899[116]
Et Jésus précise, dans une parole de poignante tendresse :
« Ô homme, comme Je t'aime ! Si tu savais à quel point cela me chagrine d'avoir à te châtier ! Mais ma Justice m'y oblige. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 14 mars 1899[117]
« Conforme-toi à ma Justice, car je ne peux plus la retenir. […] Si tu savais comme je souffre quand je déploie ma Justice. Mais c'est l'homme lui-même qui me force. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 3, 13 novembre 1899[118]
Mariam Baouardy : le père qui envoie son fils en prison
Sainte Mariam Baouardy (la « Petite Arabe », carmélite palestinienne, 1846-1878) ramassait l'ensemble, selon les paroles rapportées d'elle, en une image bouleversante : un père qui aime son fils le corrige, et, quand le fils s'obstine dans le mal, il peut aller jusqu'à le laisser passer par la prison pour le sauver.
C'est exactement le geste que Dieu pose, dans certains cas extrêmes, en envoyant des châtiments : par amour, pour le salut, et en souffrant lui-même de devoir le faire.
Un Dieu qui ne ferait pas justice ne serait pas Amour
La conclusion s'impose : un Dieu qui ne ferait pas justice ne serait pas Amour. Si Dieu était indifférent au mal qu'on nous fait, ce ne serait pas de la miséricorde — ce serait du mépris pour les victimes. Parce qu'il aime, il ne peut tolérer le mal indéfiniment. C'est ce qui fonde la cohérence de la doctrine du purgatoire et de l'enfer (cf. Le purgatoire et L'enfer — réponses aux objections).
Réponses aux objections fréquentes
Objection 1 — « Dieu n'envoie aucun mal, ce sont seulement les causes secondes »
Réponse : Cette formulation est partiellement vraie (Dieu ne veut jamais le péché) mais insuffisante (cf. supra section « Le rôle des causes secondes »). Elle ne rend pas compte :
- de la Croix elle-même, positivement voulue par le Père comme moyen du salut ;
- des épreuves directes envoyées par Dieu (Job, désert d'Israël, aiguillon de S. Paul) ;
- de l'enseignement de S. Alphonse selon lequel « les maladies, désolations intérieures, revers de fortune, mort de nos proches viennent directement de Dieu »[119].
Le verbe « envoyer » est utilisé par toute la mystique approuvée (Luisa, Faustine, Marthe Robin, Catherine de Sienne) — le couper équivaut à perdre une partie de l'héritage spirituel.
Objection 2 — « Mais Jc 1, 13 : Dieu ne tente personne »
Réponse : Saint Jacques distingue précisément la tentation (sollicitation au péché) de l'épreuve (sollicitation au bien). Dieu ne tente jamais ; mais il éprouve, corrige et châtie ceux qu'il aime, comme l'atteste explicitement He 12, 5-11 : « Mon fils, ne méprise pas la correction du Seigneur […] car le Seigneur corrige celui qu'il aime »[120]. Opposer Jc 1, 13 à Ap 3, 19 et He 12, 6 n'est donc pas exégétiquement tenable. C'est exactement le distinguo classique : peirazô (tenter au péché) ≠ peirasmos (épreuve, en Jc 1, 2 : « considérez comme une joie suprême d'être en butte à toutes sortes d'épreuves »).
Objection 3 — « Cette image de Dieu fait fuir les contemporains »
Réponse : Ce qui fait fuir, ce n'est pas la doctrine du châtiment ; c'est sa caricature — un Dieu colérique, mesquin, vengeur. La vraie doctrine fait au contraire rayonner l'Amour : si Dieu châtie, c'est exactement comme un père aimant envoie son fils en cure de désintoxication — par amour, pour le sauver, en souffrant lui-même de devoir le faire. Quand on l'édulcore pour la rendre acceptable, on perd justement « ce qui touche les cœurs en profondeur ». La doctrine traditionnelle, lorsqu'on l'écoute jusqu'au bout, est d'une lumière inégalée ; ce n'est pas malgré son exigence qu'elle évangélise, c'est par son exigence assumée.
Objection 4 — « Et Auschwitz ? Et la mort brutale d'un enfant ? »
Réponse : C'est l'objection la plus douloureuse — celle qui exige le plus de tact pastoral. Trois éléments de réponse :
- Tenir le mystère sans renoncer à la doctrine. Dieu n'a pas voulu Auschwitz (mal moral, péché des bourreaux), mais il l'a permis (causes secondes : volonté libre des nazis ; désordre du péché originel). En a-t-il tiré un plus grand bien ? Oui, sans aucun doute — même si nous n'en voyons que des fragments. Les martyrs des camps en sont la preuve la plus pure : sainte Édith Stein (1891-1942, juive convertie, carmélite, gazée à Auschwitz le 9 août 1942)[121], saint Maximilien Kolbe (1894-1941, mort par injection de phénol au bunker de la faim d'Auschwitz le 14 août 1941 après avoir pris la place d'un père de famille), et saint Titus Brandsma (1881-1942, carmélite néerlandais, journaliste, mort par injection le 26 juillet 1942 à Dachau, canonisé par le pape François le 15 mai 2022)[122]. Salvifici Doloris précise (§ 27) que le « plus grand bien » est souvent la sanctification de l'âme qui souffre — et cela suffit à justifier la permission divine.
- L'image du chirurgien tient même là. Le chirurgien qui opère un cancer en phase terminale ne sauve pas toujours la vie biologique — mais il a fait ce qu'il devait faire. De même, Dieu permet certains maux pour des biens éternels (sanctification, salut de l'âme, témoignage) qui dépassent infiniment la perte temporelle.
- Reconnaître les limites de notre intellect. « Pour réfuter l'argument évidentiel, il nous suffit d'affirmer qu'il est possible que Dieu ait une raison moralement suffisante de permettre un mal X, quel que soit X, même si nous ne sommes pas directement conscients de cette raison »[123]. C'est le théisme sceptique : il inverse la charge de la preuve. C'est à l'athée de démontrer qu'aucun plus grand bien n'est possible — chose impossible.
Sur le plan pastoral, il faut savoir aussi se taire : comme le note Lavagna, les arguments philosophiques deviennent inaudibles quand on traverse soi-même la souffrance[124]. Devant un parent qui vient de perdre son enfant, on ne fait pas un cours de théodicée — on se tait, on prie, on porte avec lui la croix du Christ qui est aussi sa croix.
Comment en parler sans blesser
Reste la question la plus pratique : comment parler du mal, à soi-même et surtout à autrui ? On peut tenir une doctrine juste et la dire au plus mauvais moment, de la plus mauvaise manière.
Ne jamais minimiser : l'avertissement de Job
Devant la douleur, la tentation est de prononcer des formules qui nient la souffrance ou accusent celui qui souffre. Le livre de Job met en scène ce piège : les trois amis multiplient les explications pieuses, et Dieu finit par leur donner tort[125]. Expliquer trop vite, c'est déjà trahir.
Ce qu'il ne faut jamais dire
Quelques formules sont à bannir, parce qu'elles blessent en croyant consoler :
- « Dieu avait besoin d'un ange » : cela ferait de Dieu l'auteur du mal, ce que la foi nie expressément[126].
- « C'est une épreuve qu'il t'envoie » : dit trop tôt, cela fait de Dieu un bourreau et écrase celui qui souffre.
- « Tout arrive pour une raison » : vrai au regard de l'éternité, faux comme réponse immédiate, car cela banalise la douleur.
- « D'autres souffrent plus que toi » : la souffrance ne se compare pas ; cette phrase ajoute la culpabilité à la peine.
Ce qui se dit, en revanche : « je suis là », « je ne comprends pas non plus », « je prie pour toi », et surtout le silence partagé. La justesse de ton compte ici autant que la justesse de la doctrine.
Trois écueils symétriques
| Écueil à éviter | Ce qu'il escamote | La voie catholique |
|---|---|---|
| Tout expliquer (rationalisme) : prétendre que la raison résout le mal | La part de mystère et la blessure réelle | Reconnaître qu'« aucune réponse rapide ne saura suffire » (CEC § 309)[127] et accompagner |
| Tout nier (illusionnisme) : « le mal n'est qu'apparence », « il faut se détacher » | La réalité et la gravité du mal | Le mal est réel et haïssable ; Dieu lui-même le hait et le combat |
| Tout justifier (optimisme léger) : « tout est pour le mieux » | Le scandale légitime, les larmes de l'innocent | Tenir le mal pour mal et croire que Dieu en tire un bien, sans confondre les deux |
La présence avant les arguments
Devant celui qui souffre, on ne discute pas avec une plaie ouverte : celui qui pleure attend une présence, pas une théodicée. Benoît XVI rappelle dans Spe Salvi que consoler, c'est être-avec (voir plus haut la section sur Spe Salvi). Le temps des explications, s'il vient, viendra plus tard ; le temps de la présence, c'est maintenant. Sur l'épreuve du silence de Dieu, voir Pourquoi Dieu semble-t-il silencieux ?.
Vivre la souffrance — pratiques spirituelles
Le « Que ta volonté soit faite » comme remède
La pratique fondamentale, qui résume tout, est celle que Jésus nous a apprise dans le Notre Père : « Que ta volonté soit faite ». Sœur Marie du Sacré-Cœur Bernaud l'exprime ainsi : nos souffrances les plus amères viennent surtout de l'opposition de notre volonté à ce qui nous afflige, et la résignation offerte dans notre Fiat est le plus efficace remède aux cœurs blessés (Demeurez dans son Amour)[128].
Concrètement : devant chaque contrariété, dire intérieurement « Que ta volonté soit faite » — non pas comme un cri de désespoir, mais comme un acte d'union à la Volonté de Dieu qui, seule, peut arracher la souffrance à son sens absurde et lui donner sens.
L'écueil du fatalisme
Premier écueil : utiliser « c'est la volonté de Dieu » comme prétexte à la passivité. Faux. Dieu veut que nous nous battions pour le bien et la justice ! Si l'on est harcelé, faire la volonté de Dieu sera de changer d'école ou de quitter son tortionnaire. Selon une maxime souvent attribuée à saint Ignace : « Agis comme si tout dépendait de toi, en sachant qu'en réalité tout dépend de Dieu ». Les deux affirmations doivent tenir ensemble : la volonté de Dieu s'accomplit toujours et l'homme ne l'accomplit pas toujours. Lâcher la seconde mène au fatalisme passif, qui est aussi une caricature.
Les deux propositions à tenir ensemble :
| Première affirmation | Deuxième affirmation |
|---|---|
| La volonté de Dieu s'accomplit toujours | L'homme ne l'accomplit pas toujours |
| (= il y a une Providence universelle) | (= il y a une vraie liberté humaine) |
| Lâcher la première conduit à nier la toute-puissance ou l'Amour de Dieu | Lâcher la seconde conduit au fatalisme passif |
Une personne harcelée qui resterait passive en se disant que c'est la volonté de Dieu trahirait la pensée chrétienne : Dieu veut qu'elle se batte pour le bien et la justice, et ce combat est sa volonté pour elle. La tradition résume l'équilibre par la maxime ignacienne : agir comme si tout dépendait de nous, en sachant qu'en réalité tout dépend de Dieu[129].
Concrètement, deux formes de discernement complémentaires : en amont, demander à Dieu ce qu'il veut avant de décider ; par fermeture des portes, décider raisonnablement puis prier : Seigneur, si ce n'est pas ta volonté, ferme les portes. Les deux supposent l'action et ouvrent à la confiance.
L'écueil de la révolte
Second écueil : refuser ce que Dieu permet, accuser Dieu, se révolter. Tout aussi faux. Saint Paul : « Quelle folie de ne pas vouloir se soumettre à la volonté de Dieu ! Ce que Dieu veut doit s'accomplir, car qui peut résister à sa volonté ? Les malheureux qui se révoltent ne peuvent se dérober à la croix, mais ils la portent sans profit et dans le trouble »[130].
L'offrande quotidienne et la communion des saints
Pratique simple et puissante : chaque matin, offrir sa journée — joies, peines, contrariétés, douleurs — en union au sacrifice du Christ, pour les intentions de Dieu et le salut des âmes. C'est la « morning offering » enseignée par toute la tradition (Pie X, Léon XIII, Apostolat de la Prière de Saint-François-Xavier). Au moment d'une douleur, dire intérieurement : « Pour ceux qui ne te connaissent pas, Seigneur. »
C'est ainsi que la souffrance acquiert sa pleine fécondité — celle de la co-rédemption (Col 1, 24).
L'onction des malades — quand la souffrance devient sacrement
Pratique sacramentelle décisive, l'onction des malades transforme objectivement la souffrance en lieu de grâce. Le Catéchisme l'enseigne :
« Par la grâce de ce sacrement, le malade reçoit la force et le don de s'unir plus intimement à la Passion du Christ : il est d'une certaine façon consacré pour porter du fruit par la configuration à la Passion rédemptrice du Sauveur. La souffrance, séquelle du péché originel, reçoit un sens nouveau : elle devient participation à l'œuvre salvifique de Jésus. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1521[131]
L'onction n'est pas un dernier recours réservé aux mourants : « L'Onction des malades n'est pas seulement le sacrement de ceux qui se trouvent à toute extrémité. Aussi, le temps opportun pour la recevoir est-il certainement déjà arrivé lorsque le fidèle commence à être en danger de mort à cause de la maladie par suite d'affaiblissement physique ou de vieillesse » (CEC § 1514). Elle peut être reçue plusieurs fois au cours de la vie. Cf. l'article L'onction des malades pour le détail rituel et théologique.
Vivre la souffrance dans la Divine Volonté
Pour ceux qui s'engagent dans la spiritualité de la Divine Volonté enseignée à Luisa Piccarreta, la souffrance prend une dimension supplémentaire : non seulement offerte (acte humain), mais vécue dans l'acte unique et éternel du Christ — qui souffrit « pour tous », dans tous les temps et tous les lieux à la fois. Cette dimension fait l'objet de l'article séparé sur la Divine Volonté et le Livre du Ciel.
Synthèse : le syllogisme catholique en neuf points
Au terme de ce parcours, ramassons toute la doctrine en un syllogisme formel — outil que l'on peut tenir devant n'importe quelle objection. Chaque prémisse porte son degré d'autorité : (1) dogme (Credo, CEC) ; (2) doctrine éclairée par une révélation privée ; (3) raison philosophique ; (4) doctrine catholique de la Providence ; (5)-(6) révélation privée reçue (Servante de Dieu Luisa Piccarreta — à recevoir comme telle, non comme un dogme) ; (7) doctrine des docteurs et saints ; (8) Écriture et magistère ; (9) conclusion théologique qui en découle — elle ne se situe pas au même niveau que le Credo et le CEC.
Prémisses
(1) [dogme] Dieu est tout-puissant (Credo, 1ᵉʳ article ; CEC § 268).
(2) [doctrine, éclairée ici par une révélation privée] Dieu est tout-amour : il ne veut que notre bonheur (1 Tm 2, 4 ; Jésus consolant Luisa affligée, t. 13, 5 janv. 1922 : « À tout prix, Je veux te voir heureuse. Je veux voir de nouveau sur tes lèvres le sourire qui traduit la Béatitude de ma Volonté »).
(3) [raison] Or, ce qu'on peut et ce qu'on veut, on le fait (logique élémentaire de S. Thomas : seule la volonté efficace — celle qui veut aussi les moyens — obtient son effet, à la différence du simple souhait sans moyens).
(4) [doctrine] Donc, rien n'arrive en dehors de la volonté de Dieu — soit voulue positivement par Lui, soit seulement permise (laissée arriver pour un plus grand bien) (W. Stinissen, L'Abandon, p. 13).
(5) [révélation privée] Or, le seul vrai mal est de faire sa volonté propre contre la Volonté de Dieu (Jésus à Luisa, t. 21, 26 mars 1927 : « Ne pas faire ma Volonté est le mal qui comprend tous les maux »). Tout le bonheur est dans la Divine Volonté ; tout le malheur dans la volonté propre.
(6) [révélation privée] Or, parce qu'il est tout amour, Dieu fait tout pour briser en nous cette volonté propre qui est notre seul vrai mal — et la souffrance, dans sa main, est l'instrument par excellence pour le faire (Jésus à Luisa, t. 2, 24 oct. 1899 : « Pour amener les hommes à entrer en eux-mêmes, il n'y a pas de plus puissant moyen que de les briser »).
(7) [docteurs et saints] Or, ce qui sert ce plus grand bien (notre bonheur éternel par la destruction de la volonté propre) n'est pas un mal en soi, mais un bien sous l'apparence d'un mal — un médicament amer au goût (S. Alphonse ; H.-M. Boudon ; S. Augustin : « dans sa main, même le mal favorise le bien »).
(8) [Écriture et magistère] Or, le châtiment fait partie de ce que Dieu permet, et même veut directement lorsque toute autre voie est fermée par notre obstination (Ap 3, 19 ; He 12, 6 ; Salvifici Doloris § 10). Et puisqu'il sert ce même plus grand bien, il est aussi, en vérité, un acte d'Amour.
Conclusion
(9) [conclusion] Donc tout ce que Dieu envoie ou permet — y compris la souffrance, y compris la Croix, y compris le châtiment — est, pour qui regarde avec les yeux de la foi, une preuve d'Amour, et donc, en vérité, une bonne nouvelle.
Le seul vrai mal est notre volonté propre qui refuse Dieu ; or Dieu ne le veut jamais, mais il ne cesse de tout faire pour nous en délivrer. Tout le reste — ce que nous appelons souffrance, épreuve, châtiment — n'est que le moyen, parfois douloureux mais toujours aimant, par lequel le Père nous arrache à ce qui nous tue, pour nous ramener à la seule chose qui nous fait vivre : faire sa Volonté.
« Vouloir ce que Dieu veut » : la science du repos
Le malheur n'est pas dans ce qui nous arrive ; il est dans notre volonté propre qui refuse Dieu. Et le bonheur est dans la seule Divine Volonté, dès cette terre et pour l'éternité. C'est ce que résume saint Alphonse en une formule lumineuse :
Pour saint Alphonse, vouloir ce que Dieu veut est la seule science qui donne le repos (Uniformité avec la volonté de Dieu)[132].
Et sainte Thérèse de Lisieux, à la fin de sa courte vie minée par la tuberculose :
Sainte Thérèse écrit de même à sa sœur Céline : « Ne croyons pas pouvoir aimer sans souffrir, sans souffrir beaucoup […] C'est notre richesse, notre gagne-pain ! […] Elle est si précieuse que Jésus est venu sur la terre exprès pour la posséder » (Lettre 89)[133].
C'est cette doctrine qui a fait tenir debout, dans des épreuves réelles, des millions de chrétiens depuis vingt siècles. Sans la conviction profonde que tout est dans la main de Dieu, qu'aucun détail n'échappe à sa Providence et à son Amour, le chrétien ne tient pas. Avec elle, il peut traverser n'importe quoi en paix.
Selon une formule devenue célèbre, souvent attribuée à Paul Claudel : « Dieu n'est pas venu supprimer la souffrance, il n'est pas venu l'expliquer, mais il est venu la remplir de sa présence ». C'est vrai et c'est beau. Mais « mystère » en théologie ne signifie pas « on ne peut rien dire » — ça signifie « trop-plein de sens », lumière qui éblouit. On peut — et on doit — en dire beaucoup avant d'avouer son ignorance.
C'est ce que cet article a tenté de faire.
Pour aller plus loin
Articles connexes dans Ignispedia :
- L'amour de Dieu qui explique le mal et l'enfer : l'article transversal, où le même amour libre éclaire les deux mystères.
- La Divine Volonté — la doctrine spirituelle qui éclaire en profondeur la question de la souffrance.
- Le Livre du Ciel — œuvre majeure de Luisa Piccarreta dont sont tirées les principales citations mystiques de cet article.
- Luisa Piccarreta — biographie de la mystique italienne (1865-1947) ; son cas même de près de soixante années alitée est une illustration vivante de la doctrine.
- L'argument du libre arbitre — version philosophique détaillée de la Free Will Defense de Plantinga.
- Les preuves de l'existence de Dieu — fondations rationnelles préalables à toute théodicée.
- L'enfer — réponses aux objections — la « souffrance définitive » dont parle Salvifici Doloris § 14.
- Le purgatoire — la purification finale, prolongement temporel du dynamisme purificateur de la souffrance terrestre.
- La communion des saints — fondement de la co-rédemption (Col 1, 24) et de l'offrande des souffrances pour autrui.
- Saint Annibale Maria di Francia — confesseur et censeur ecclésiastique de Luisa Piccarreta.
Notes et références
Matthieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique !, MDN Productions (diffusion Salvator), avril 2023 (première édition : 2022), p. 131. Préface de Mgr Dominique Rey.
1 10 11 66S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iʳᵉ-IIⁿᵈᵉ partie, q. 35, a. 1 (la douleur a pour objet un mal présent appréhendé comme tel, le bien et le mal comme tels étant objets de l'appétit), a. 3 (principe augustinien cité : « la tristesse, c'est la volonté en désaccord avec ce que nous ne voulons pas ») et q. 36, a. 1 (la tristesse est un mouvement de l'appétit faisant suite à une appréhension), trad. fr. Éd. du Cerf, Paris.
2 24Catéchisme de l'Église catholique, § 164 (texte vérifié sur l'édition en ligne vatican.va, archive FRA0013), sur l'obscurité de la foi mise à l'épreuve par « les expériences du mal et de la souffrance, des injustices et de la mort ».
3 14Livre de Job, Bible de Jérusalem, éd. du Cerf. Job, juste accablé de malheurs, conteste âprement Dieu (Jb 3 ; 10 ; 23) sans jamais le renier ; il reçoit non une explication mais une théophanie (Jb 38-42). Le psaume cité : Ps 10, 1 (« Pourquoi, Seigneur, restes-tu loin ? »).
4 15Saint Antoine le Grand, Exhortations sur le comportement des hommes et la conduite vertueuse, § 2 (texte continu, non un montage), in Philocalie des Pères neptiques, t. A1 (Antoine le Grand et Marc l'Ascète), trad. Jacques Touraille, Abbaye de Bellefontaine / Éd. du Cerf.
5 98H.-M. Boudon, Les Saintes Voies de la Croix, Livre I, ch. V.
6 29 99L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 25 octobre 1899.
7 36 101 116John L. Mackie, The Miracle of Theism: Arguments for and against the Existence of God, Oxford University Press, 1982, p. 154. Cité par M. Lavagna, op. cit., p. 136 (note 165).
8 63S. Jean-Paul II, Salvifici Doloris, § 24.
9 109Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov (1880), 2ᵉ partie, livre V, chap. IV (« La Révolte »), trad. Henri Mongault (NRF, Paris, 1935, t. 1, pp. 250-260 : pagination de l'édition lue sur l'en-tête du scan Wikisource) : après avoir accumulé les récits de cruautés commises sur des enfants, Ivan lâche : « Toute la science du monde ne vaut pas les larmes des enfants. » (verbatim vérifié le 4 octobre 2026 sur https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Fr%C3%A8res_Karamazov_(trad._Henri_Mongault)/V/04). Le corps en donne le sens en paraphrase : « en substance », non en citation continue.
12Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, 2ᵉ partie, livre V, chap. IV (« La Révolte »), trad. Henri Mongault (NRF, Paris, 1935, t. 1, pp. 250-260 : pagination de l'édition lue sur l'en-tête du scan Wikisource) : « J'aime mieux rendre mon billet d'entrée. En honnête homme, je suis même tenu à le rendre au plus tôt. C'est ce que je fais. Je ne refuse pas d'admettre Dieu, mais très respectueusement je lui rends mon billet. » (verbatim vérifié le 4 octobre 2026 sur https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Fr%C3%A8res_Karamazov_(trad._Henri_Mongault)/V/04). Le corps en donne le sens en paraphrase : « en substance ». C'est la formulation littéraire la plus célèbre de l'objection morale du mal.
13Catéchisme de l'Église catholique, § 311.
16Catéchisme de l'Église catholique, Mame/Plon, 1992 (édition typique latine 1997), § 268.
17Saint Augustin, Enchiridion sur la foi, l'espérance et la charité, ch. 11, traduction française par J. Rivière, in Œuvres de saint Augustin, Bibliothèque augustinienne, Desclée de Brouwer. La formule latine : « nisi quia omnipotens et summe bonus etiam de malo facere posset bene » : est l'une des plus citées de saint Augustin. Le texte est cité dans Catéchisme de l'Église catholique, § 311.
18Catéchisme de l'Église catholique, § 314.
19Saint Augustin, Enchiridion ad Laurentium de fide et spe et caritate (Manuel à Laurent sur la foi, l'espérance et la charité), ch. XI (le mal comme privation du bien ; Dieu tirant le bien du mal même) ; la formule de la « cause déficiente » vient de De civitate Dei (La Cité de Dieu), XII, 7 (« il ne faut point chercher de cause efficiente de la mauvaise volonté »). Trad. fr. Cerf, coll. « Sources chrétiennes ». Voir aussi De civitate Dei, XXII, 2, 1.
20 22Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iʳᵉ partie, q. 48, a. 1 (« Le mal est-il une certaine nature ? »), trad. fr. Éd. du Cerf, Paris.
21Saint Alphonse-Marie de Liguori, Préparation à la mort, 36ᵉ considération (« De l'amour avec lequel nous devons embrasser tout ce qui dépend de la volonté de Dieu »), 2ᵉ et 3ᵉ points. Édition française : Œuvres complètes du B. Alphonse-Marie de Liguori, t. IX, Casterman, 1858 (et rééditions multiples).
23 51 96 104 119 130Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Lettre 89 à sa sœur Céline, in Œuvres complètes, Cerf-DDB, Paris.
25 92 133Saint Padre Pio (Francesco Forgione), Paroles de Padre Pio, Salvator, 2019, p. 99-101.
26 75 93Sœur Marie du Sacré-Cœur Bernaud, Demeurez dans son Amour, Éd. du Sacré-Cœur, p. 22.
27 128Catéchisme de l'Église catholique, § 376.
28 41Henri-Marie Boudon, Les Saintes Voies de la Croix, Livre I, ch. III. Rééditions modernes disponibles.
30 81S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIⁿᵈᵉ-IIⁿᵈᵉ partie, q. 58, a. 1 (« De la justice »).
31 113Catéchisme de l'Église catholique, § 1807.
32Saint Jean-Paul II, Salvifici Doloris (Lettre apostolique sur le sens chrétien de la souffrance humaine), Rome, 11 février 1984, § 10. Texte intégral : vatican.va.
33Lettre aux Hébreux, 12, 5-11. Citation de Pr 3, 11-12.
34 120Apocalypse, 3, 19.
35 71Alvin Plantinga, God, Freedom, and Evil, William B. Eerdmans Publishing Co., Grand Rapids, 1974 (rééd. 1977 et postérieures). Texte fondateur de la Free Will Defense en philosophie de la religion contemporaine.
37L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 17, 8 décembre 1924.
38Pie XII, encyclique Humani Generis, Rome, 12 août 1950, § 37 : « Les fidèles ne peuvent adopter une théorie dont les tenants affirment […] qu'Adam désigne tout l'ensemble des innombrables premiers pères. En effet on ne voit absolument pas comment pareille affirmation peut s'accorder avec ce que les sources de la vérité révélée et les Actes du magistère de l'Église enseignent sur le péché originel, lequel procède d'un péché réellement commis par un seul Adam. »
39Catéchisme de l'Église catholique, § 400.
40Pie XII, encyclique Humani Generis, 12 août 1950, § 37, AAS 42 (1950), p. 575-577. Texte intégral sur vatican.va.
42Catéchisme de l'Église catholique, § 390.
43Lettre aux Romains, 5, 12.
44 48Apocalypse, 21, 4.
45Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 21, 26 mars 1927.
46Catéchisme de l'Église catholique, § 379.
47Lettre de saint Jacques, 1, 13.
49S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIᵉ partie, q. 47, a. 3 (« Le Christ a-t-il été livré à la Passion par le Père ? »).
50 103Wilfrid Stinissen (carme déchaux), L'Abandon (titre original suédois : Inte längre jag — om kristen mystik), Éditions du Carmel, coll. « Vives Flammes », p. 13.
52Épître de saint Jacques 1, 17. Traduction liturgique francophone, AELF.
53Saint Augustin, Enchiridion, ch. 100.
54Catéchisme de l'Église catholique, § 312. Texte officiel vérifié sur vatican.va.
55Wilfrid Stinissen, OCD, Aujourd'hui Dieu te dit : Je t'aime, éd. du Carmel, 2007. Passage rendu ici en paraphrase, présentée comme telle : la page exacte n'a pu être vérifiée sur l'édition.
56William Lane Craig, On Guard: Defending Your Faith with Reason and Precision, David C Cook, 2010, p. 155. Cité par M. Lavagna, op. cit., p. 132 (note 160).
57Skeptical Theism, Stanford Encyclopedia of Philosophy, plato.stanford.edu/entries/skeptical-theism/. Cité par M. Lavagna, op. cit., p. 134 (note 161).
58Richard Swinburne, The Existence of God, 2ᵉ éd., Oxford University Press, 2004, p. 245. Cité par M. Lavagna, op. cit., p. 134 (note 162).
59M. Lavagna, op. cit., p. 135.
60 124M. Lavagna, op. cit., p. 136.
61Gottfried Wilhelm Leibniz, Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal (Amsterdam, 1710). Leibniz y forge le néologisme « théodicée » (du grec theos, Dieu, et dikè, justice) et soutient que Dieu, étant parfait, a créé « le meilleur des mondes possibles ». La thèse sera raillée par Voltaire dans Candide (1759), écrit après le tremblement de terre de Lisbonne (1755).
62William L. Rowe, « The Problem of Evil and Some Varieties of Atheism », American Philosophical Quarterly, vol. 16, n° 4, octobre 1979, p. 335. Cité par M. Lavagna, op. cit., p. 136 (note 166).
64William P. Alston, « The Inductive Argument From Evil and the Human Cognitive Condition », Philosophical Perspectives, n° 5, 1991, p. 29. Cité par M. Lavagna, op. cit., p. 137 (note 167).
65S. Jean-Paul II, Salvifici Doloris, § 28 : le Bon Samaritain est celui qui s'arrête auprès de la souffrance d'un autre homme.
67Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, Dieu, la science, les preuves, Guy Trédaniel, 2021, p. 24 : la question « si Dieu existe, comment peut-on expliquer le mal sur Terre ? » figure parmi les objections contemporaines à traiter sérieusement dans une enquête rationnelle.
68Saint Basile de Césarée, Petit recueil ascétique, traduction française, Bellefontaine, 2013, p. 95.
69Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, Livre II, ch. 12, § 7 (« De la voie royale de la sainte croix »).
70Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, Livre I, ch. 12, § 1 (« De l'avantage de l'adversité »). Composition vers 1418-1427.
72Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Lettre 43B à sa sœur Pauline (Mère Agnès), in Œuvres complètes, Cerf-DDB, Paris.
73Saint Jean d'Avila, Lettre 81, in Obras completas, t. 1, Epistolario, 2ᵉ partie, Madrid, 1952, p. 608.
74L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 16 mai 1899.
76Saint Paul, Lettre aux Colossiens, 1, 24 — cité ici dans la traduction liturgique officielle AELF.
77Le Père Éternel à sainte Catherine de Sienne, Le Livre des Dialogues, Traité de la Discrétion, Introduction, IV, 7.
78S. Jean-Paul II, Salvifici Doloris, § 19.
79L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 24 octobre 1899.
80S. Padre Pio, Paroles de Padre Pio, Salvator, 2019, p. 99.
82Marcel Van, Colloques, Amis de Van, 2017, p. 41.
83L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 21, 26 mars 1927.
84L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 16, 10 novembre 1923.
85L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 18, 11 février 1926.
86L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 16, 20 novembre 1923.
87L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 20, 27 décembre 1926.
88L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 34, 2 août 1937.
89L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 13, 5 janvier 1922.
90L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 24, 10 juillet 1928.
91Paroles de saint François de Sales rapportées par sainte Jeanne de Chantal (Déposition, pièce MMLXXX « Vouloir la croix, c'est la transformer », in Lettres choisies) ; cf. père Denys Mézard OP, Doctrine spirituelle de sainte Jeanne de Chantal, 2ᵉ éd., Monastère de la Visitation de Paris, 1980, p. 211.
94L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 30, 8 mai 1932.
95L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 25, 6 janvier 1929.
97Henri-Marie Boudon, Les Saintes voies de la Croix, Livre I, ch. V.
100Catéchisme de l'Église catholique, § 615 (cite Concile de Trente, DS 1529).
102S. Jean-Paul II, Salvifici Doloris, § 11.
105S. Jean-Paul II, Salvifici Doloris, § 14.
106S. Jean-Paul II, Salvifici Doloris, § 4.
107S. Jean-Paul II, Salvifici Doloris, § 18.
108Benoît XVI, encyclique Spe Salvi (« Sauvés dans l'espérance »), Rome, 30 novembre 2007, § 38. Texte intégral : vatican.va.
110Benoît XVI, Spe Salvi, § 40 (« Souffrir avec l'autre, souffrir pour les autres »).
111Concile œcuménique Vatican II, constitution pastorale Gaudium et Spes sur l'Église dans le monde de ce temps, 7 décembre 1965, § 22. Texte intégral : vatican.va.
112L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 7, 29 avril 1906.
114Sainte Catherine de Sienne, Le Livre des Dialogues (1377-1378), ch. CXLV, trad. fr. courante.
115L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 14 mars 1899.
117L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 3, 13 novembre 1899.
118Sainte Édith Stein (Thérèse-Bénédicte de la Croix, 1891-1942), philosophe juive convertie au catholicisme en 1922, entrée au Carmel de Cologne en 1933, transférée au Carmel d'Echt aux Pays-Bas en 1938, arrêtée le 2 août 1942 en représailles de la lettre des évêques néerlandais contre la déportation des juifs, déportée à Auschwitz et gazée le 9 août 1942. Canonisée par S. Jean-Paul II le 11 octobre 1998 ; proclamée copatronne de l'Europe le 1ᵉʳ octobre 1999.
121Saint Titus Brandsma (Anno Sjoerd Brandsma, 1881-1942), carmélite néerlandais, professeur à l'université catholique de Nimègue, recteur en 1932, conseiller ecclésiastique de la presse catholique néerlandaise. Opposé publiquement aux lois antisémites nazies dès 1935, il diffuse en janvier 1942 la consigne épiscopale interdisant aux journaux catholiques de publier les communiqués du parti national-socialiste. Arrêté le 19 janvier 1942, déporté à Dachau, tué par injection le 26 juillet 1942. Béatifié par S. Jean-Paul II le 3 novembre 1985, canonisé par le pape François le 15 mai 2022.
122M. Lavagna, op. cit., p. 133-134.
123Livre de Job 42, 7. Dieu réprouve les trois amis (Éliphaz, Bildad, Çophar) qui avaient « expliqué » la souffrance de Job par ses péchés supposés : « Ma colère s'est enflammée contre toi et contre tes deux amis, car vous n'avez pas parlé de moi avec droiture, comme l'a fait mon serviteur Job. » Avertissement biblique contre les explications pieuses trop rapides.
125Catéchisme de l'Église catholique, § 311 (texte vérifié sur vatican.va, https://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P1A.HTM) : rappel que « Dieu n'est en aucune façon, ni directement ni indirectement, la cause du mal moral ». Attribuer à Dieu un « besoin » du malheur des hommes contredit frontalement cet enseignement.
126Catéchisme de l'Église catholique, § 309 (Mame/Plon, 1992 ; texte vérifié sur vatican.va, https://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P1A.HTM). Le paragraphe ouvre la section sur la providence et le scandale du mal : « Si Dieu le Père tout-puissant, Créateur du monde ordonné et bon, prend soin de toutes ses créatures, pourquoi le mal existe-t-il ? […] Il n'y a pas un trait du message chrétien qui ne soit pour une part une réponse à la question du mal. »
127Maxime traditionnellement attribuée à saint Ignace de Loyola (1491-1556), bien que sa formulation exacte n'apparaisse pas dans les Exercices spirituels ni dans les Constitutions. Le sens en est conforme à la spiritualité ignacienne de l'indifférence et de la contemplation pour obtenir l'amour (Exercices, §§ 23 et 230-237).
129Catéchisme de l'Église catholique, Mame/Plon, 1992 (édition typique latine 1997), § 1521. Cf. également §§ 1499-1532 sur l'ensemble du sacrement de l'onction des malades.
131D'après S. Alphonse de Liguori, Uniformité avec la volonté de Dieu, opuscule (1755).
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