Saint Antoine le Grand (vers 251 – 356), aussi appelé Antoine d'Égypte, Antoine l'Ermite ou Antoine du désert, est le père de tout le monachisme chrétien. Jeune Égyptien fortuné, il entend un jour à la messe la parole du Christ au jeune homme riche — « Va, vends tout ce que tu possèdes » — et la prend à la lettre : il distribue son héritage aux pauvres et s'enfonce progressivement dans le désert pour y chercher Dieu seul. Là, pendant plus de quatre-vingts ans, il mène un combat spirituel d'une intensité restée légendaire, affronte les démons, devient maître de discernement et attire à sa suite une multitude de disciples, au point que, selon le mot de son biographe, « le désert devint une cité »[1][2].
Nous le connaissons surtout par la Vie d'Antoine, écrite vers 357 par saint Athanase d'Alexandrie, qui l'avait connu personnellement : ce petit livre, traduit très vite en latin, va embraser le monachisme d'Occident et jouer un rôle dans la conversion de saint Augustin[3][4]. À travers lui et à travers les Apophtegmes des Pères du désert, Antoine apparaît non comme un fuyard misanthrope, mais comme un homme d'une paix lumineuse, dont la sagesse spirituelle a nourri seize siècles de vie intérieure[5].
Cet article présente le saint lui-même : ses origines égyptiennes, son appel évangélique, son long combat du désert, son enseignement spirituel, son rôle auprès de l'Église de son temps face à l'arianisme, sa mort et son culte. Pour le moine qui organisa la vie monastique en communauté, voir saint Pacôme ; pour l'hérésie qu'Antoine combattit, voir l'arianisme ; pour son biographe, voir saint Athanase d'Alexandrie.
Qui est saint Antoine le Grand ?
Le père des moines
Antoine, qui ne connaissait que le copte et vivait à l'écart des livres, n'en a pas moins laissé une œuvre réelle : sept lettres dictées — probablement en copte, conservées en traduction — dont l'authenticité est aujourd'hui reconnue[6], ainsi que les sentences recueillies dans les Apophtegmes des Pères du désert. Pourtant, aucun homme n'a davantage marqué la naissance de la vie monastique. Avant lui, des chrétiens fervents pratiquaient déjà la continence et le renoncement en restant près des villages ; Antoine est le premier à pousser le mouvement jusqu'à son terme en gagnant le désert profond, et surtout le premier dont l'exemple, raconté par Athanase, a entraîné des milliers d'imitateurs. On le surnomme pour cela le « père des moines » et le « patriarche des anachorètes »[7].
Il faut distinguer deux grandes formes de vie monastique des origines : l'érémitisme (le moine vit seul, en anachorète) et le cénobitisme (les moines vivent en communauté, sous une règle). Antoine est le grand modèle de la première ; son contemporain saint Pacôme organisera la seconde. Les deux courants se rejoindront et nourriront tout le monachisme postérieur, jusqu'à saint Basile en Orient et saint Benoît en Occident.
| Trait | Antoine le Grand (érémitisme) | Pacôme (cénobitisme) |
|---|---|---|
| Forme de vie | Solitude de l'anachorète | Communauté organisée |
| Cadre | Cellule isolée, désert profond | Monastère clos, plusieurs maisons |
| Règle | Conseils spirituels, imitation du maître | Règle écrite, horaires, travail commun |
| Idéal | Combat singulier, prière continuelle | Obéissance, charité fraternelle, ordre |
| Postérité | Ermites, laures, Chartreux | Basile, Benoît, abbayes |
« Antoine le Grand », « Antoine du désert »
Le surnom « le Grand » ne renvoie pas à une fonction (il ne fut ni évêque, ni higoumène d'un grand monastère) mais à son rang spirituel : il est, dans la mémoire de l'Église, le premier et le plus grand des Pères du désert. On l'appelle aussi Antoine l'Ermite, Antoine l'Abbé (du copte abba, « père »), ou Antoine du désert, pour le distinguer de saint Antoine de Padoue (XIIIe siècle), tout autre personnage avec lequel la dévotion populaire l'a parfois confondu.
Les origines : un jeune Égyptien fortuné
Coma, en Moyenne-Égypte
Antoine naît vers 251, dans le village de Coma (Qeman), près d'Héracléopolis Magna, en Moyenne-Égypte[8]. Ses parents sont des chrétiens aisés, propriétaires de terres fertiles. Selon Athanase, l'enfant est si attaché à la maison et à l'église qu'il refuse même d'aller à l'école pour ne pas se mêler aux jeux des autres enfants ; il grandit dans une piété simple, nourri de la liturgie plus que des lettres[9].
La mort des parents et la charge de la maison
Vers dix-huit ou vingt ans, Antoine perd ses deux parents. Il se retrouve seul responsable d'un domaine de quelque trois cents aroures de bonnes terres et d'une jeune sœur dont il doit assurer l'avenir[10]. C'est dans cette situation — un jeune homme libre, riche, sans attache parentale — que va le surprendre la parole de l'Évangile.
L'appel : « Va, vends tout ce que tu possèdes »
L'Évangile entendu un dimanche
Environ six mois après la mort de ses parents, Antoine entre à l'église en méditant sur les Apôtres qui avaient tout quitté pour suivre le Christ. Ce jour-là, on lisait justement l'épisode du jeune homme riche. La parole le frappe comme si elle lui était adressée personnellement :
« Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi. » — Évangile selon saint Matthieu, 19, 21[11]
Antoine sort aussitôt et donne aux gens de son village les trois cents aroures de terre — pour qu'ils ne soient plus une charge ni pour lui ni pour sa sœur. Il vend tout le reste, en tire une grosse somme et la distribue aux pauvres, n'en gardant qu'un peu pour sa sœur[12].
Le second mot de l'Évangile : ne pas s'inquiéter du lendemain
Quelque temps après, revenu à l'église, il entend une autre parole du Seigneur :
« Ne vous inquiétez pas du lendemain. » — Évangile selon saint Matthieu, 6, 34[13]
Il ne peut plus supporter de garder quoi que ce soit. Il distribue le reste aux pauvres, confie sa sœur à une communauté de vierges consacrées — première mention historique d'un monastère de femmes — et se voue tout entier à l'ascèse[14]. Il a peut-être vingt ans.
Les premiers pas de l'ascèse, près du village
Antoine ne part pas d'emblée au désert. Il commence, selon l'usage du temps, près de chez lui : il se met à l'école d'un vieil ascète des environs, puis d'autres encore, prenant à chacun une vertu — l'amabilité de l'un, la prière de l'autre, la patience d'un troisième — « comme une abeille sage »[15]. Il travaille de ses mains (vannerie, tressage), mange une fois par jour après le coucher du soleil, dort sur une natte ou à même le sol. C'est l'apprentissage du combat que toute sa vie va prolonger.
Le combat du désert
Les tombeaux : la première grande épreuve
Voulant durcir encore son ascèse, Antoine se fait enfermer dans un tombeau abandonné, loin du village, où un ami lui apporte de temps en temps un peu de pain. C'est là, selon Athanase, qu'il subit la plus violente des attaques démoniaques : il est roué de coups au point d'être laissé pour mort. Ramené sans connaissance à l'église par son ami, il revient à lui, se fait reporter au tombeau, et provoque de nouveau le combat. La nuit, le lieu s'emplit de bruits, de bêtes et de figures effrayantes[16].
« Où étais-tu ? » — le Christ et le sens du combat
Au plus fort de l'épreuve, le toit semble s'ouvrir, un rayon de lumière descend, et les démons s'enfuient. Antoine, encore meurtri, ose interroger cette présence :
« Où étais-tu ? Pourquoi n'es-tu pas apparu dès le début pour mettre fin à mes souffrances ? » Et une voix lui répond : « Antoine, j'étais ici, mais j'attendais de voir ton combat ; et puisque tu as tenu bon, je serai toujours ton secours et je rendrai ton nom célèbre partout. » — Athanase, Vie d'Antoine, 10[17]
Cet épisode contient le cœur de la spiritualité d'Antoine : Dieu ne supprime pas l'épreuve, il l'accompagne ; le silence apparent de Dieu n'est pas une absence, mais l'attente d'un amour qui veut nous voir tenir. Antoine en tirera plus tard l'une de ses sentences les plus célèbres :
« Celui qui n'a pas connu la tentation ne peut entrer dans le Royaume des cieux. Enlève les tentations, et personne ne sera sauvé. » — Apophtegmes, Antoine 5[18]
Le fort de Pispir : vingt ans d'enfermement
Vers la trentaine, Antoine franchit le Nil et s'installe dans un fort abandonné à Pispir (la « montagne extérieure »), au bord du désert oriental. Il y mure la porte, ne reçoit que du pain deux fois l'an, et y demeure près de vingt ans sans voir personne, ne communiquant que par une fente[19][20]. C'est la période la plus cachée et la plus rude de sa vie.
Lorsque enfin, vers 305, des amis brisent la porte pour le faire sortir, tous s'attendent à découvrir un homme épuisé, brisé par la réclusion. Athanase note au contraire le miracle :
« Il sortit comme d'un sanctuaire, initié aux mystères et porté par Dieu. […] Son corps n'avait ni grossi par le manque d'exercice, ni maigri par les jeûnes et les combats contre les démons : il était tel qu'avant sa retraite. L'état de son âme était pur […] : ni resserré par le chagrin, ni dissipé par le plaisir. » — Athanase, Vie d'Antoine, 14[21]
« Le désert devint une cité »
Sa réputation attire alors une foule de disciples qui s'installent autour de lui pour apprendre à vivre en moines. Le désert se peuple de cellules. Athanase résume cette transformation par une formule restée fameuse :
« Des cellules s'élevèrent même dans les montagnes, et le désert fut colonisé par des moines, sortis de leur propre peuple. […] Le désert était devenu comme une cité de moines. » — Athanase, Vie d'Antoine, 14[22]
- vers 251Naissance à ComaMoyenne-Égypte
Antoine naît dans une famille chrétienne aisée, près d'Héracléopolis Magna.[23]
- vers 269-271L'appel évangélique« Va, vends tout »
À la mort de ses parents, il entend Mt 19,21, donne ses biens et embrasse l'ascèse.[24]
- vers 285-305Le fort de PispirVingt ans d'enfermement
Reclus dans un fort abandonné, il en ressort intact, maître de lui et de l'esprit.[25]
- vers 311Confesseur à AlexandriePersécution de Maximin
Il descend en ville réconforter les martyrs, sans obtenir le martyre qu'il désirait.[26]
- vers 312La montagne intérieureMont Colzim, mer Rouge
Fuyant la foule, il gagne le désert profond, où s'élèvera son monastère.[27]
- 337Lettres de ConstantinL'empereur écrit à l'ermite
Constantin et ses fils sollicitent ses prières ; Antoine reste détaché des honneurs.[28]
- vers 337-338Contre l'arianismeRetour à Alexandrie
- 17 janvier 356Mort à 105 ansSur la montagne intérieure
Il meurt en paix, demandant une sépulture cachée et léguant ses mélotes.[30]
Le maître spirituel : le grand discours aux moines
Le morceau central de la Vie d'Antoine est un long discours (chapitres 16 à 43) qu'Athanase met dans la bouche d'Antoine : un véritable traité de vie spirituelle, sans doute le plus ancien que nous ait laissé le monachisme[31]. On y trouve déjà tout ce que développeront les maîtres ultérieurs.
Le discernement des esprits
Antoine enseigne longuement à distinguer l'action de Dieu de celle du démon. Le critère est celui de la paix : une visitation divine laisse l'âme dans la joie, le calme et le courage ; une suggestion mauvaise, même quand elle se déguise en lumière, laisse trouble, peur et désordre[32].
« La venue des bons [esprits] est si paisible et si douce qu'elle produit aussitôt joie, allégresse et courage dans l'âme. […] Mais la venue des mauvais est avec fracas et bruit […], elle produit confusion, frayeur dans l'âme, tumulte et abattement des pensées. » — Athanase, Vie d'Antoine, 35-36[33]
Cette doctrine du discernement, première en date, irriguera toute la tradition, jusqu'à saint Ignace de Loyola et ses Exercices spirituels.
La doctrine de l'humilité
Pour Antoine, l'arme décisive contre les démons n'est pas l'exploit ascétique mais l'humilité : le diable, esprit d'orgueil, ne peut rien contre celui qui se sait petit. L'un des apophtegmes les plus connus résume cette intuition :
« J'ai vu tous les pièges de l'ennemi tendus sur la terre, et j'ai dit en gémissant : qui donc peut leur échapper ? Et j'ai entendu une voix me dire : l'humilité. » — Apophtegmes, Antoine 7[34]
Garder la cellule
Antoine insiste aussi sur la stabilité : le moine doit demeurer dans sa cellule, car c'est là, dans la solitude, que se livre et se gagne le combat. Dispersé au-dehors, il perd sa paix intérieure.
« De même que les poissons meurent s'ils restent trop longtemps hors de l'eau, de même les moines qui s'attardent hors de leur cellule ou perdent leur temps avec les gens du monde relâchent la tension de leur paix intérieure. » — Apophtegmes, Antoine 10[35]
Mais cette exigence n'a rien d'inhumain : dans le même apophtegme, Antoine compare l'âme à un arc qui se briserait si on le tendait sans cesse, et rappelle qu'il faut parfois savoir « descendre » vers les besoins des frères[36].
Le prochain comme chemin de Dieu
L'ermite n'est pas un égoïste de la perfection. L'une de ses paroles fonde toute une spiritualité de la charité :
« Notre vie et notre mort sont avec le prochain. Si nous gagnons notre frère, nous gagnons Dieu ; si nous scandalisons notre frère, nous péchons contre le Christ. » — Apophtegmes, Antoine 9[37]
Antoine et l'Église de son temps
Contrairement à l'image d'un solitaire coupé du monde, Antoine est descendu deux fois de son désert pour servir l'Église, à deux des heures les plus graves du IVe siècle.
Le confesseur d'Alexandrie
Vers 311, sous la persécution de Maximin Daïa, Antoine quitte le désert et descend à Alexandrie pour réconforter les chrétiens emprisonnés et soutenir les martyrs devant les tribunaux. Il s'expose ouvertement, désirant lui-même le martyre, mais Dieu, dit Athanase, le préserve pour qu'il continue d'instruire les autres. La persécution apaisée, il retourne au désert, « martyr chaque jour par sa conscience »[38].
Contre l'arianisme : le vieil ermite à Alexandrie
Le second voyage, vers 337-338, est plus retentissant encore. L'arianisme — l'hérésie qui nie que le Fils soit vraiment Dieu — déchire alors l'Église d'Orient, et saint Athanase, évêque d'Alexandrie, est traqué pour avoir refusé tout compromis. À la demande des évêques, le très vieux Antoine redescend en ville et y prêche publiquement contre les ariens, déclarant que c'est « la dernière des hérésies et l'avant-coureur de l'Antéchrist », car elle ravale le Fils de Dieu au rang de créature[39]. Sa parole d'ermite respecté par tous, païens compris, donne à l'orthodoxie un appui moral immense.
« Le Fils de Dieu n'est pas une créature, et il n'est pas issu du néant ; il est le Verbe et la Sagesse éternelle de la substance du Père. C'est pourquoi il est impie de dire : il fut un temps où il n'était pas, car le Verbe a toujours coexisté avec le Père. » — Athanase, Vie d'Antoine, 69[40]
La foi contre les philosophes grecs
Pendant ce séjour, des philosophes grecs viennent éprouver cet homme sans lettres. Antoine les confond non par la dialectique mais par la vie : il leur fait remarquer qu'ils ont besoin de longs raisonnements pour démontrer ce que la foi humble du chrétien possède déjà, et que le signe de la Croix met en fuite les démons que leur sagesse est impuissante à chasser[41].
« Là où est le signe de la Croix, la magie est sans force et la sorcellerie sans effet. » — Athanase, Vie d'Antoine, 78[42]
Les lettres de l'empereur Constantin
La renommée d'Antoine atteint jusqu'au palais impérial. En 337, l'empereur Constantin et ses fils Constance et Constant lui écrivent comme à un père, sollicitant ses prières. Les moines s'en émerveillent ; Antoine, lui, reste imperturbable et leur donne une leçon de liberté intérieure :
« Ne vous étonnez pas si l'empereur nous écrit, à nous qui sommes des hommes ; étonnez-vous plutôt de ce que Dieu ait écrit aux hommes la Loi, et nous ait parlé par son propre Fils. » — Athanase, Vie d'Antoine, 81[43]
Il accepte cependant de répondre, exhortant les princes à ne pas s'enorgueillir de leur pouvoir, à se souvenir du jugement et à honorer la justice et les pauvres : la franchise de l'ermite vaut bien la pourpre de l'empereur.
La montagne intérieure et la rencontre des deux ermites
Le mont Colzim, près de la mer Rouge
Accablé par les visiteurs autour de Pispir, Antoine cherche une solitude plus profonde. Guidé, dit Athanase, par une voix venue d'en haut, il s'enfonce trois jours durant dans le désert oriental jusqu'à une montagne escarpée près de la mer Rouge, avec une source et quelques palmiers : c'est la « montagne intérieure », l'actuel mont Colzim, où s'élève aujourd'hui encore le monastère Saint-Antoine (Der Mar Antonios), le plus ancien monastère chrétien encore habité[44]. Il y passera l'essentiel de la fin de sa vie, cultivant un petit jardin, recevant les pèlerins, mais gardant jalousement son recueillement.
Saint Paul de Thèbes
C'est de cette période que la tradition, recueillie par saint Jérôme dans sa Vie de Paul de Thèbes, situe l'épisode le plus célèbre de la vieillesse d'Antoine : averti en songe qu'un ermite plus ancien que lui vivait au désert, Antoine part à sa recherche et découvre saint Paul de Thèbes, le « premier ermite », nourri chaque jour depuis des décennies par un corbeau apportant un demi-pain. Les deux vieillards s'embrassent ; le corbeau apporte ce jour-là un pain entier. Peu après, Antoine ensevelit Paul, aidé — dit le récit — par deux lions qui creusent la fosse, et hérite de sa tunique de feuilles de palmier[45].
La mort de saint Antoine
« Enterrez mon corps en un lieu inconnu »
Sentant sa fin venir, Antoine — âgé de cent cinq ans — visite une dernière fois ses frères, puis se retire sur la montagne intérieure avec deux disciples. Il leur laisse ses dernières recommandations : persévérer dans l'ascèse, se garder des schismatiques et des ariens, et surtout cacher le lieu de sa sépulture. Il redoutait en effet la coutume égyptienne d'embaumer et d'exposer les corps des saints :
« Ensevelissez mon corps vous-mêmes, et cachez-le sous la terre ; que ma parole soit gardée par vous, en sorte que personne ne sache le lieu sinon vous seuls. […] À la résurrection des morts, je le recevrai du Sauveur, incorruptible. » — Athanase, Vie d'Antoine, 91[46]
Les deux mélotes : l'héritage à Athanase et Sérapion
Antoine ne possédait presque rien : deux mélotes (manteaux de peau de mouton) et le vêtement usé sur lequel il dormait. Il les partage comme un testament spirituel :
« Partagez mes vêtements. À Athanase l'évêque, donnez l'une de mes mélotes et le manteau sur lequel je suis couché — c'est lui qui me l'avait donné neuf, et avec moi il a vieilli. À Sérapion l'évêque, donnez l'autre mélote ; et vous, gardez le cilice. » — Athanase, Vie d'Antoine, 91[47]
Puis il étend les pieds, regarde ses disciples avec joie et expire, le 17 janvier 356[48][49]. Ses deux compagnons l'ensevelirent secrètement, selon sa volonté ; on ne retrouva officiellement ses reliques qu'au VIe siècle.
La Vie d'Antoine et son rayonnement
Athanase, biographe et témoin
La Vie d'Antoine, écrite par saint Athanase peu après 356, est l'un des textes les plus influents de toute la littérature chrétienne. Athanase, qui avait vu Antoine et reçu sa mélote, écrit pour proposer un modèle d'imitation, à la demande de moines d'Occident[50]. Traduite en latin dès avant 375 (notamment par Évagre d'Antioche), elle se répand comme une traînée de poudre dans tout l'Empire.
La conversion de saint Augustin
Le plus illustre des lecteurs d'Antoine fut sans doute saint Augustin. Dans ses Confessions, il raconte comment le récit de la conversion de deux fonctionnaires impériaux à Trèves, après la lecture de la Vie d'Antoine, le bouleversa et prépara sa propre conversion sous le figuier de Milan :
« Tu me retournais vers moi-même […]. Je m'étonnais, je frémissais […] : des ignorants se lèvent et ravissent le ciel, et nous, avec notre science sans cœur, voici que nous nous roulons dans la chair et le sang ! » — Saint Augustin, Confessions, VIII, 8[51]
Le père de tout le monachisme
De la Vie d'Antoine descendent, en ligne directe ou indirecte, les grandes familles monastiques : les ermites et les laures d'Orient, le cénobitisme de Pacôme et de Basile, puis, en Occident, saint Martin, les Pères et finalement la règle de saint Benoît, qui cite explicitement les Pères du désert. Tout l'Occident monastique se reconnaît, de près ou de loin, fils d'Antoine. Son disciple spirituel le plus direct dans le déset de Scété fut saint Macaire le Grand.
Le culte de saint Antoine
Reliques et fête (17 janvier)
Découvertes vers 561, les reliques d'Antoine furent transférées à Alexandrie, puis à Constantinople, et enfin, au XIe siècle, en France, à La-Motte-aux-Bois (devenue Saint-Antoine-l'Abbaye, en Dauphiné), qui devint un grand lieu de pèlerinage. Sa fête est célébrée le 17 janvier, aussi bien dans le calendrier latin que dans le calendrier byzantin[52].
Patronages, le Tau, le cochon et les Antonins
Au Moyen Âge, on invoquait saint Antoine contre le « mal des ardents » ou « feu de saint Antoine » (l'ergotisme, intoxication par l'ergot de seigle, parfois confondu avec l'érésipèle). Pour soigner les malades, un ordre hospitalier naquit au XIe siècle, les Antonins (chanoines de Saint-Antoine), qui élevaient des porcs autorisés à divaguer dans les rues — d'où le cochon souvent représenté aux pieds du saint. Antoine est ainsi devenu patron des bouchers, charcutiers, vanniers, des animaux domestiques, et protecteur contre les maladies de peau[53].
Son attribut le plus constant est le Tau (la lettre grecque T), en forme de croix et de béquille, brodé sur le manteau des Antonins et porté comme bâton : il symbolise à la fois la Croix et le secours des malades.
| Attribut | Signification |
|---|---|
| Le Tau (croix en T) | La Croix du Christ ; emblème des Antonins, bâton du vieillard |
| Le cochon | Les porcs des hospitaliers antonins ; la tentation vaincue |
| La cloche | Clochette des Antonins quêtant pour les malades ; exorcisme |
| Le feu | Le « feu de saint Antoine » dont il protège ; l'épreuve |
| Le livre et le bâton | L'ermite, le pèlerin du désert |
Iconographie : les tentations de saint Antoine
Peu de saints ont autant inspiré les artistes. Le combat d'Antoine contre les démons, les monstres et les séductions est devenu un thème pictural majeur — de Martin Schongauer et Jérôme Bosch à Matthias Grünewald (retable d'Issenheim, peint précisément pour une commanderie d'Antonins), Jacques Callot, Tiepolo, jusqu'à Cézanne, Dalí et au roman de Flaubert, La Tentation de saint Antoine. À travers ces œuvres, Antoine est resté dans la culture occidentale la figure même de l'homme aux prises avec le mal — et qui en triomphe par la prière.
Que nous dit saint Antoine aujourd'hui ?
Seize siècles plus tard, Antoine reste étonnamment actuel. Il rappelle d'abord que la vie intérieure est un combat réel, et non une vague quête de bien-être : il y a un ennemi, des pièges, une lutte — et une victoire promise à l'humble. Il rappelle ensuite que le silence et la solitude ne sont pas une fuite, mais le lieu où l'homme se trouve enfin face à Dieu et à lui-même.
Enfin, l'une de ses paroles a pris, à l'âge des foules et des écrans, une résonance presque prophétique :
« Un temps viendra où les hommes deviendront fous, et lorsqu'ils verront quelqu'un qui ne l'est pas, ils se jetteront sur lui en disant : tu es fou, tu n'es pas comme nous. » — Apophtegmes, Antoine 25[54]
Antoine n'a laissé ni traité, ni institution, ni monument : seulement un exemple, des lettres et quelques sentences. Mais cet exemple a suffi à ouvrir, derrière lui, le grand fleuve du monachisme chrétien — et à montrer, une fois pour toutes, qu'un homme désarmé, fixé sur Dieu seul, peut tenir « contre le monde » et le transfigurer de l'intérieur.
Pour aller plus loin
- Saint Athanase d'Alexandrie — l'évêque qui connut Antoine, écrivit sa Vie et reçut sa mélote.
- Saint Pacôme — l'autre père du monachisme égyptien, fondateur de la vie cénobitique.
- Saint Macaire le Grand — disciple de la génération suivante, grand maître du désert de Scété.
- Saint Jérôme — auteur de la Vie de Paul de Thèbes, qui raconte la rencontre des deux ermites.
- Saint Augustin d'Hippone — converti, en partie, par la lecture de la Vie d'Antoine.
- Saint Benoît de Nursie — le patriarche du monachisme occidental, héritier lointain d'Antoine.
- L'arianisme — l'hérésie que le vieil Antoine descendit publiquement combattre à Alexandrie.
Notes et références
Catholic Encyclopedia, article « St. Anthony » (newadvent.org/cathen/01553d.htm) : né à Coma, près d'Héracléopolis Magna, « about the middle of the third century » ; hérite des biens de ses parents à vingt ans ; vers 270 se retire dans un vieux fort près de Pispir (Der el Memum) où il vit « twenty years without seeing the face of man » ; émerge « about the year 305 » ; gagne ensuite le désert intérieur entre le Nil et la mer Rouge, près du monastère « Der Mar Antonios », où il passe « the last forty-five years of his life » ; deux visites à Alexandrie (persécution de 311 ; fin de vie) ; « died at the age of a hundred and five » ; saint Jérôme place la mort en « 356-357 ». Antoine ne connaissait que le copte.
1 8 19 23 27 44 48Athanase, Vie d'Antoine, 14 : Antoine sort du fort « as from a shrine, having been led into divine mysteries and inspired by God » ; son corps n'a ni grossi ni maigri, son âme est pure et équilibrée. Et : « cells arose even in the mountains, and the desert was colonised by monks… the desert had become a city of monks. » Trad. NPNF2-04 / New Advent, fathers/2811.htm.
2 21 22 25Athanase d'Alexandrie, Vie d'Antoine (Vita Antonii, vers 357), prologue : Athanase écrit à la demande de moines (d'Occident) pour leur proposer Antoine comme modèle à imiter. Éd. Sources chrétiennes n° 400 (G. J. M. Bartelink) ; trad. anglaise NPNF2-04 / New Advent (fathers/2811.htm).
3 50Saint Augustin, Confessions, livre VIII, ch. 6 et 8 : Ponticianus raconte à Augustin la vie d'Antoine et la conversion soudaine de deux fonctionnaires impériaux à Trèves après la lecture de la Vie d'Antoine d'Athanase ; ce récit bouleverse Augustin (« the unlearned start up and take heaven by force, and we… are wallowing in flesh and blood ») et prépare sa propre conversion. Trad. d'après l'éd. de référence ; texte latin augustinus.it / vatican.va.
4 51Apophtegmes des Pères du désert (Apophthegmata Patrum), collection alphabétique, série Antoine le Grand (trad. anglaise de référence : Benedicta Ward, The Sayings of the Desert Fathers). Sentences citées : Antoine 5 (« Whoever has not experienced temptation cannot enter into the Kingdom of Heaven… Without temptations no one can be saved ») ; Antoine 7 (« I saw the snares that the enemy spreads out over the world and I said groaning, “What can get through from such snares?” Then I heard a voice saying to me, “Humility” ») ; Antoine 9 (« Our life and our death is with our neighbour. If we gain our brother, we have gained God, but if we scandalize our brother, we have sinned against Christ ») ; Antoine 10 (parabole de l'arc et image des poissons : « Just as fish die if they stay too long out of water, so the monks who loiter outside their cells… lose the intensity of inner peace ») ; Antoine 25 (« A time is coming when men will go mad, and when they see someone who is not mad, they will attack him, saying, “You are mad, you are not like us” »).
5 18 34 35 36 37 54Les Sept Lettres d'Antoine : sept lettres dictées par Antoine — probablement en copte, dont il ne subsiste qu'un fragment — conservées en traduction (latine, géorgienne, arabe). Saint Jérôme les mentionne déjà vers 392 (De viris illustribus, 88 : sept lettres traduites de l'égyptien en grec). Longtemps négligées ou tenues pour inauthentiques, elles sont aujourd'hui reconnues comme authentiques, notamment depuis Samuel Rubenson, The Letters of St Antony : Monasticism and the Making of a Saint (Fortress Press, Minneapolis, 1995).
6Encyclopædia Britannica, « Saint Anthony of Egypt » : Antoine, « the Father of Monks », né vers 251 en Moyenne-Égypte, fondateur du monachisme chrétien érémitique ; fête le 17 janvier ; patron des moines.
7Athanase, Vie d'Antoine, 1 : enfance d'Antoine dans une famille chrétienne aisée ; attaché à la maison et à l'église, il refuse de fréquenter l'école et les jeux des enfants. New Advent, fathers/2811.htm ; SC n° 400.
9Athanase, Vie d'Antoine, 2 : environ six mois après la mort de ses parents, Antoine entre à l'église, entend la lecture de Mt 19,21 (« Si tu veux être parfait… »), donne aux villageois les terres héritées (« three hundred acres / arourae of productive land »), vend le reste et le distribue aux pauvres, n'en gardant qu'un peu pour sa sœur. New Advent, fathers/2811.htm.
10 12 24Évangile selon saint Matthieu, 19, 21 (épisode du jeune homme riche). Texte grec : « εἰ θέλεις τέλειος εἶναι, ὕπαγε πώλησόν σου τὰ ὑπάρχοντα καὶ δὸς πτωχοῖς… » Cité par Athanase, Vie d'Antoine, 2, comme parole entendue par Antoine.
11Évangile selon saint Matthieu, 6, 34 : « Ne vous inquiétez donc pas du lendemain » (« μὴ οὖν μεριμνήσητε εἰς τὴν αὔριον »). Seconde parole évangélique entendue par Antoine selon Athanase, Vie d'Antoine, 3.
13Athanase, Vie d'Antoine, 3 : ayant entendu Mt 6,34, Antoine distribue le reste de ses biens, confie sa sœur à des vierges consacrées (« known nuns » / parthenōn), et se met à l'école des ascètes voisins, prenant à chacun une vertu « comme une abeille sage ». New Advent, fathers/2811.htm.
14 15Athanase, Vie d'Antoine, 8-9 : Antoine se fait enfermer dans un tombeau ; les démons l'y rouent de coups au point de le laisser pour mort ; ramené à l'église évanoui, il se fait reporter au tombeau et provoque de nouveau le combat, affrontant bruits et apparitions de bêtes. New Advent, fathers/2811.htm.
16Athanase, Vie d'Antoine, 10 : le toit s'ouvre, un rayon descend, les démons fuient ; Antoine demande « Where wast thou? Why didst thou not appear at the beginning to make my pains to cease? » et une voix répond « Antony, I was here, but I waited to see thy fight; wherefore since thou hast endured… I will ever be a succour to thee, and will make thy name known everywhere. » Trad. NPNF2-04 / New Advent, fathers/2811.htm.
17Athanase, Vie d'Antoine, 12-14 : Antoine traverse le Nil, s'installe dans un fort abandonné (Pispir, « montagne extérieure »), en mure l'accès et y vit reclus environ vingt ans, ne recevant du pain que deux fois l'an. SC n° 400 ; New Advent, fathers/2811.htm.
20Athanase, Vie d'Antoine, 46-47 : pendant la persécution (sous Maximin, vers 311), Antoine descend à Alexandrie servir et encourager les confesseurs et les martyrs, désirant lui-même le martyre ; Dieu le préserve pour l'enseignement des autres ; il retourne au désert « daily a martyr to his conscience ». New Advent, fathers/2811.htm.
26 38Athanase, Vie d'Antoine, 81 : l'empereur Constantin et ses fils Constance (Constantius) et Constant (Constans) écrivent à Antoine vers 337 pour solliciter ses prières ; Antoine, peu impressionné, dit aux frères : « Do not wonder if an emperor writes to us, for he is a man; but rather wonder that God wrote the Law for men and has spoken to us through His own Son. » Il leur répond néanmoins, les exhortant à mépriser le présent, se souvenir du jugement, et honorer la justice et les pauvres. Trad. NPNF2-04 / New Advent, fathers/2811.htm.
28 43Athanase, Vie d'Antoine, 68-70 : Antoine déteste l'hérésie arienne plus que toute autre, refusant toute communion avec elle ; sollicité par les évêques, il descend à Alexandrie (vers 337-338) et prêche publiquement que le Fils de Dieu n'est pas une créature ni « out of nothing », mais le Verbe et la Sagesse éternelle de la substance du Père ; l'arianisme y est qualifié de pire des hérésies, avant-coureur de l'Antéchrist. New Advent, fathers/2811.htm. Sur l'hérésie, voir l'arianisme ; sur l'évêque soutenu, saint Athanase.
29 39 40Athanase, Vie d'Antoine, 91 : dernières recommandations et testament d'Antoine. Il demande une sépulture secrète : « bury me yourselves, and hide it [my body] under the earth… let no one know the place but you alone… at the resurrection of the dead I shall receive it incorruptible from the Saviour. » Il partage ses biens : à l'évêque Athanase une mélote et le manteau « whereon I am laid, which he himself gave me new, but which with me has grown old » ; à l'évêque Sérapion l'autre mélote ; à ses deux disciples le cilice. Trad. NPNF2-04 / New Advent, fathers/2811.htm.
30 46 47Athanase, Vie d'Antoine, 16-43 : grand discours spirituel d'Antoine aux moines, le plus ancien traité monastique conservé — ascèse, vigilance, prière, et surtout combat et discernement des démons. SC n° 400.
31Athanase, Vie d'Antoine, 35-36 : critère du discernement des esprits. La venue des bons esprits est paisible et douce, produisant « joy, gladness and courage » ; celle des mauvais est « with disturbance and noise », produisant « confusion, fear in the heart, tumult and faintness of soul ». Trad. NPNF2-04 / New Advent, fathers/2811.htm.
32 33Athanase, Vie d'Antoine, 72-80 : dialogue d'Antoine avec des philosophes grecs ; il oppose la foi à la dialectique, montre que les chrétiens n'ont pas besoin de démonstrations savantes pour connaître Dieu, et que « where the sign of the Cross is made, magic is weak and witchcraft has no strength » (ch. 78). New Advent, fathers/2811.htm.
41 42Saint Jérôme, Vie de Paul de Thèbes (Vita Pauli, vers 375) : récit de la rencontre d'Antoine, averti en songe, avec saint Paul de Thèbes, présenté comme le « premier ermite », nourri chaque jour par un corbeau apportant un demi-pain (un pain entier le jour de la visite) ; à la mort de Paul, deux lions creusent sa fosse, et Antoine hérite de sa tunique de feuilles de palmier. Récit hagiographique de Jérôme ; voir saint Jérôme.
45Athanase, Vie d'Antoine, 92 : Antoine étend les pieds, regarde ses disciples avec joie et meurt, à environ 105 ans ; ses deux compagnons l'ensevelissent secrètement selon sa volonté. La date traditionnelle est le 17 janvier 356 (Jérôme : 356-357). New Advent, fathers/2811.htm.
49Culte de saint Antoine : fête le 17 janvier (calendriers latin et byzantin). Reliques retrouvées vers 561, transférées à Alexandrie puis Constantinople, enfin en Dauphiné (Saint-Antoine-l'Abbaye). Au Moyen Âge, invocation contre le « feu de saint Antoine » (ergotisme) ; ordre hospitalier des Antonins (chanoines de Saint-Antoine), dont les porcs en liberté expliquent le cochon de l'iconographie ; patron des bouchers, charcutiers, vanniers et des animaux. Attribut principal : le Tau. Cf. Catholic Encyclopedia, « St. Anthony » ; Britannica, « Saint Anthony of Egypt ».
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