Saint Jean Damascène (675-749)

Saint Jean Damascène (675-749), dernier des Pères grecs : haut fonctionnaire du calife de Damas devenu moine à Mar Saba, défenseur des saintes images contre l'iconoclasme et chantre de la Vierge. Docteur de l'Église, fête le 4 décembre.

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Saint Jean Damascène (vers 675 – 749) est l'un des plus grands docteurs de l'Orient chrétien et, traditionnellement, le dernier des Pères grecs. Né dans une famille chrétienne de Damas devenue, sous le califat omeyyade, l'une des plus puissantes de la cité, il quitte une brillante carrière au service du calife pour se faire moine au désert de Judée. De sa cellule de Mar Saba, il va donner à l'Église deux trésors : une somme théologique qui nourrira tout le Moyen Âge latin, et la défense la plus ferme des saintes images au moment où l'empire byzantin prétendait les abolir.

« Je ne vénère pas la matière, mais le Créateur de la matière, qui s'est fait matière pour moi, a daigné habiter dans la matière et a opéré mon salut à travers la matière. » — Saint Jean Damascène, Contra imaginum calumniatores, I, 16[1]

Cette phrase résume tout le saint : un homme pour qui la foi en l'Incarnation commande tout le reste — l'art sacré, la vénération des reliques, la prière à la Vierge et aux saints, et finalement la vie spirituelle elle-même. Parce que le Fils de Dieu s'est vraiment fait chair, la matière n'est plus méprisable : elle peut devenir le canal de la grâce. Cet article présente l'homme et le saint : sa vie de Damas au désert, sa doctrine, sa dévotion mariale, ses hymnes, le miracle qui entoure sa mémoire, sa mort et son culte. Pour le détail de la crise iconoclaste comme épisode politique et conciliaire, on renvoie aux articles La querelle des images et Le concile de Nicée II (787).

Pourquoi saint Jean Damascène compte-t-il autant ?

Le dernier des Pères grecs

La tradition voit en Jean Damascène le point d'aboutissement de la grande patristique grecque. Après lui, l'Orient produira encore de grands théologiens, mais aucun n'aura ce rôle de synthèse : Jean recueille et ordonne l'enseignement des Pères qui l'ont précédé — Athanase, les Cappadociens Basile et Grégoire de Nazianze, Cyrille d'Alexandrie, Maxime le Confesseur — et le transmet sous une forme claire, méthodique, assimilable. Il est moins un inventeur qu'un organisateur génial de la foi reçue, ce qui fait précisément sa valeur : on a en lui un résumé fidèle de huit siècles de pensée chrétienne.

Le grand témoin de l'Assomption et le défenseur des images

Deux causes ont rendu son nom immortel. D'abord les saintes images : au moment où l'empereur byzantin fait détruire les icônes, c'est Jean, à l'abri en terre d'islam, qui formule la défense doctrinale la plus solide de leur vénération. Ensuite la Vierge Marie : ses homélies sur la Dormition comptent parmi les plus belles de tout l'Orient et préparent de loin la définition du dogme de l'Assomption. Pour ces deux raisons, Léon XIII le proclamera Docteur de l'Église en 1890.

Un saint qui a écrit en terre d'islam

Un trait rend Jean Damascène unique parmi les Pères : il vit et écrit sous domination musulmane, dans une Damas devenue capitale du califat omeyyade. Cette situation, paradoxalement, lui donne une liberté que n'ont pas les évêques de l'empire : l'empereur iconoclaste de Constantinople n'a aucune prise sur un moine sujet du calife. C'est pourquoi Jean peut écrire contre l'iconoclasme impérial sans être réduit au silence — et c'est pourquoi l'empereur, dit la tradition, cherchera à le perdre par la ruse.

Mansur ibn Sarjun : l'homme de Damas

Une grande famille chrétienne sous le califat omeyyade

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Jean naît à Damas vers 675-676, dans une famille chrétienne arabe de premier rang : les Mansur. Sous le nom arabe de Mansūr ibn Sarjūn — « Mansour, fils de Serge » —, il appartient à une lignée qui occupe, de père en fils, de hautes responsabilités financières dans l'administration de la ville, d'abord sous les Byzantins, puis sous les califes omeyyades qui ont fait de Damas leur capitale en 661. Vivre chrétien au cœur du pouvoir musulman, sans rien renier de sa foi : telle est la situation où grandit le futur saint. La Catholic Encyclopedia décrit son père comme « un chrétien de bon aloi, que son environnement infidèle n'entamait en rien dans sa ferveur religieuse »[2].

Haut fonctionnaire du calife

Son père, Sarjūn ibn Mansūr, est le responsable des finances du calife — l'équivalent d'un ministre du Trésor. Jean reçoit une éducation soignée, classique et chrétienne : la tradition lui donne pour maître un moine italien, prisonnier racheté, nommé Cosmas, qui lui enseigne la philosophie, les mathématiques et la théologie. Devenu adulte, Jean succède à son père dans la charge publique : il est protosymboulos, conseiller principal, au service du calife[3][4]. Benoît XVI résume : né dans une riche famille chrétienne, Jean « assuma encore jeune la fonction — peut-être déjà tenue par son père — de Trésorier du califat »[5].

Le surnom de « Chrysorrhoas », le fleuve d'or

La postérité l'a surnommé Chrysorrhoas, « le fleuve d'or ». Le chroniqueur Théophane le Confesseur, écrivant vers 813, rapporte que ses amis lui donnèrent ce nom « à cause de ses dons oratoires »[6] : sa parole, comme un fleuve, charriait l'or de la doctrine. C'est l'écho ancien d'un autre Père au surnom semblable, saint Jean Chrysostome, « Bouche d'or ». Jean de Damas mérite donc, lui aussi, d'être compté parmi les grandes voix de l'Orient.

La vocation : de la cour du calife au désert de Mar Saba

Le renoncement au monde

À un moment de sa vie que les sources situent vers 720-730, Jean renonce à sa charge, à sa fortune et à sa position pour embrasser la vie monastique. Ce renoncement n'est pas un échec ni une retraite forcée : c'est un choix d'amour, celui de tout quitter pour ne servir que Dieu. L'homme qui gérait les finances d'un empire choisit la pauvreté volontaire et l'obéissance d'un moine.

Le monastère de Saint-Sabas

Mar Saba, détail des bâtiments. Photo : Rawda Wisam, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0, version réduite sans recadrage.

Il se retire au célèbre monastère de Saint-Sabas (Mar Saba), fondé au siècle précédent dans le désert de Judée, « à quelque dix-huit milles au sud-est de Jérusalem »[7]. C'est l'un des hauts lieux du monachisme oriental, austère et silencieux, suspendu aux falaises du Cédron — le même désert qui avait formé un Jean Climaque. Là, Jean trouve à la fois le silence de la prière et le loisir d'une immense activité littéraire. Benoît XVI souligne qu'il y demeura jusqu'à sa mort, « se consacrant à l'ascèse et au travail littéraire »[8].

L'ordination et la vie de moine

Au monastère, Jean est ordonné prêtre par le patriarche Jean V de Jérusalem[9]. Désormais moine et prêtre, il partage sa vie entre la liturgie, l'ascèse et l'écriture. C'est de cette cellule, et non d'un palais, que sortiront les œuvres qui feront de lui un Père et un Docteur de l'Église. Il y a là une leçon : la plus puissante défense des images et la plus belle théologie de l'Incarnation sont nées du silence d'un désert, non du bruit du pouvoir.

Le théologien : la « Source de la connaissance »

Une somme avant la Somme

L'œuvre maîtresse de Jean Damascène s'appelle la Source de la connaissance (Pēgē gnōseōs, en latin Fons scientiae). C'est, bien avant la Somme de saint Thomas d'Aquin, une somme théologique : une présentation ordonnée, complète et méthodique de toute la foi chrétienne. Jean n'y cherche pas l'originalité ; il cherche la fidélité. Son but est de rassembler et de transmettre, sans le déformer, l'enseignement des Pères grecs qui l'ont précédé. Cette modestie est sa force : l'ouvrage est devenu le manuel de la théologie orientale et, traduit en latin, l'une des sources des scolastiques.

Les trois parties de l'œuvre

La Source de la connaissance se divise en trois parties, qui suivent un ordre pédagogique allant de l'outil à la doctrine :

PartieTitreContenu
ILa Dialectique (Chapitres philosophiques)Les notions de logique et de philosophie (héritées d'Aristote) nécessaires pour bien penser la foi
IISur les hérésiesUn catalogue raisonné des hérésies, jusqu'à l'islam naissant, présenté pour les réfuter
IIIL'Exposé exact de la foi orthodoxe (De fide orthodoxa)L'exposé systématique du dogme : Dieu, la Trinité, la création, l'Incarnation, les sacrements, les fins dernières

La Dialectique

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La première partie pose les outils intellectuels : définitions, catégories, règles du raisonnement. Jean y montre que la philosophie, loin d'être l'ennemie de la foi, en est la servante : elle aide à penser correctement le mystère révélé. C'est exactement la conviction que reprendra la scolastique latine.

Le livre des hérésies

La deuxième partie recense les erreurs qui ont attaqué la foi, des plus anciennes aux plus récentes. Fait remarquable, Jean y consacre un chapitre à l'islam, qu'il connaît de l'intérieur pour avoir vécu à la cour du calife : il est l'un des tout premiers auteurs chrétiens à en proposer une analyse théologique. On retrouve ici le souci patristique de défendre la foi contre les déformations, dans la ligne de saint Irénée et saint Athanase.

L'« Exposé exact de la foi orthodoxe »

La troisième partie est la plus célèbre. Le De fide orthodoxa offre une synthèse complète du dogme chrétien, organisée et claire. Jean y déploie la doctrine de la création comme don gratuit de la bonté de Dieu :

« Dieu, qui est bon et plus que bon, ne s'est pas contenté de la contemplation de lui-même, mais il a voulu qu'il y eût des êtres comblés de ses bienfaits. » — Saint Jean Damascène, La foi orthodoxe, II, 2[10]

Et il y chante l'Incarnation comme le sommet de l'amour de Dieu pour l'homme :

« Il était nécessaire que la nature fût fortifiée et renouvelée […] Alors apparut à l'horizon de l'histoire la grande mer de l'amour que Dieu porte à l'homme. » — Saint Jean Damascène, La foi orthodoxe, III, 1[11]

Le maître des scolastiques latins

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L'influence de Jean Damascène sur l'Occident est immense. Traduit en latin au XIIᵉ siècle (notamment par Burgundio de Pise), le De fide orthodoxa devient l'une des autorités constamment citées par les théologiens médiévaux. Pierre Lombard s'en sert pour ses Sentences, et saint Thomas d'Aquin le cite des centaines de fois dans la Somme théologique, en l'appelant simplement « le Damascène ». Par lui, un Père grec du désert de Judée est ainsi devenu l'un des fondements de la théologie latine — preuve éclatante de l'unité profonde de l'Orient et de l'Occident chrétiens avant leurs déchirures.

Le défenseur des saintes images

La querelle iconoclaste

En 726, puis en 730, l'empereur byzantin Léon III l'Isaurien publie des édits contre les images sacrées et lance la destruction des icônes[12]. Cette crise, qui va déchirer l'Orient pendant plus d'un siècle, est racontée en détail dans l'article La querelle des images. Ce qui nous occupe ici, c'est la réponse du saint. Sujet du calife et non de l'empereur, Jean est l'un des seuls théologiens à pouvoir parler librement : il prend la plume contre l'iconoclasme impérial.

Les trois Discours contre les iconoclastes

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Sa riposte porte un titre programmatique : les Trois Discours contre ceux qui rejettent les saintes images (Contra imaginum calumniatores). Jean y construit une défense qui ne repose pas sur la coutume mais sur le dogme : c'est l'Incarnation elle-même qui justifie l'image. Tant que Dieu était invisible, on ne pouvait le représenter ; mais depuis qu'il s'est fait chair et a vécu parmi les hommes, le représenter n'est plus une offense mais une profession de foi :

« Autrefois, Dieu, qui n'a ni corps ni visage, ne pouvait absolument pas être représenté par une image. Mais maintenant qu'il s'est fait voir dans la chair et qu'il a vécu avec les hommes, je peux faire une image de ce que j'ai vu de Dieu. » — Saint Jean Damascène, Contra imaginum calumniatores, I, 16[13]

« Je ne vénère pas la matière, mais le Créateur de la matière »

Le cœur de l'argument est une théologie de la matière. Loin de mépriser le monde sensible, Jean affirme qu'il est sanctifié par l'Incarnation. La célèbre formule, citée en tête de cet article, mérite d'être reprise dans sa version complète :

« Je ne vénère pas la matière, je vénère le Créateur de la matière, qui s'est fait matière pour moi, qui a voulu habiter dans la matière et qui, par la matière, a opéré mon salut. Je ne cesserai donc pas de vénérer la matière par laquelle mon salut a été opéré. » — Saint Jean Damascène, Sur les saintes images[14]

L'icône n'est donc pas une idole — distinction capitale que développe l'article La différence entre icône, idole et image sacrée. L'idole prétend enfermer le divin dans la matière ; l'icône, au contraire, renvoie au-delà d'elle-même vers celui qu'elle représente.

Latrie et vénération : la distinction décisive

Pour répondre à l'objection de l'idolâtrie, Jean pose une distinction qui deviendra classique et que reprendra le concile de Nicée II : il faut séparer l'adoration (latreia), qui n'est due qu'à Dieu seul, de la vénération (proskynèsis, en latin dulia), simple honneur qu'on peut rendre à une image en s'adressant à celui qu'elle représente[15]. On n'adore pas le bois et la couleur ; on honore le Christ, la Vierge ou le saint à travers son image. La même vénération vaut pour les saints, « ceux en qui Dieu a reposé » :

« Vénérons d'abord ceux parmi lesquels Dieu a reposé, lui le seul Saint qui repose parmi les saints […] ceux qui, autant qu'il est possible, se sont rendus semblables à Dieu par leur propre volonté. » — Saint Jean Damascène, Troisième discours sur les images, III, 33[16]

Condamné à Hiéria (754), justifié à Nicée II (787)

L'histoire a rendu justice à Jean. Le conciliabule iconoclaste de Hiéria, en 754, le condamne nommément et l'anathématise[17]. Mais en 787, le deuxième concile de Nicée, septième concile œcuménique, rétablit solennellement la vénération des images et réhabilite Jean Damascène, dont la doctrine devient celle de l'Église[18]. Le moine condamné par l'empire est devenu un Père reconnu par l'Église universelle.

Le chantre de la Vierge

Les trois homélies sur la Dormition

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Jean Damascène est aussi l'un des plus grands prédicateurs mariaux de l'Antiquité chrétienne. Ses trois homélies sur la Dormition de la Vierge, prononcées dans les années 730 près de Gethsémani, sont des chefs-d'œuvre de poésie théologique[19]. Il y contemple le passage de Marie de cette vie à la gloire céleste, non comme une mort ordinaire mais comme un endormissement suivi de la glorification de son corps immaculé.

Une doctrine de l'Assomption avant la lettre

Dormition de la Vierge, atelier crétois anonyme, seconde moitié du XVe siècle. Wikimedia Commons, domaine public.

Bien avant la définition du dogme par Pie XII en 1950, Jean affirme avec force que le corps de la Mère de Dieu n'a pas connu la corruption du tombeau mais a été élevé auprès de son Fils. Sa prédication est l'un des grands témoins patristiques invoqués en faveur de l'Assomption, comme le rappelle l'article L'Assomption de la Vierge Marie et l'étude Pourquoi l'Assomption est-elle un dogme ?. C'est pour cette prédication mariale, autant que pour sa défense des images, que Léon XIII l'a proclamé Docteur de l'Église en 1890[20].

Le poète liturgique

L'hymnographe de Mar Saba

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Jean n'a pas seulement pensé la foi : il l'a chantée. Moine à Mar Saba, il compose de nombreux hymnes et canons liturgiques qui sont entrés dans la prière quotidienne des Églises de rite byzantin. Avec son frère adoptif Cosmas de Maïouma, il est l'un des grands artisans de la poésie liturgique orientale. La Catholic Encyclopedia note qu'il composa des hymnes pour les grandes fêtes — Pâques, Pentecôte, Noël[21].

Le canon pascal et l'Octoèque

La tradition lui attribue le Canon pascal, sommet de la liturgie byzantine de la Résurrection, dont l'ode initiale — « C'est le jour de la Résurrection, peuples, soyons illuminés ! » — résonne encore chaque année dans les Églises d'Orient. On lui attribue aussi une large part de l'Octoèque, le recueil des huit tons qui organise le chant liturgique byzantin. Par ses hymnes, Jean Damascène prie encore, quotidiennement, dans des millions de bouches : sa théologie de l'Incarnation et de la Résurrection s'est faite louange.

« C'est le jour de la Résurrection ! Rayonnons de joie pour cette fête, et embrassons-nous les uns les autres. Disons : frères ! même à ceux qui nous haïssent ; pardonnons tout à cause de la Résurrection. » — Saint Jean Damascène, Canon de Pâques, attribué[22]

Le miracle de la main coupée et l'icône aux trois mains

La légende de la main tranchée et rendue

La Mère de Dieu aux trois mains, icône de Hilandar. Wikimedia Commons, domaine public.

La mémoire de saint Jean est inséparable d'un récit miraculeux que rapporte sa tradition hagiographique. L'empereur Léon III, ne pouvant atteindre directement le moine défenseur des images, aurait fait parvenir au calife une lettre falsifiée accusant Jean de trahison. Trompé, le calife ordonne qu'on lui tranche la main — celle qui écrivait contre l'iconoclasme. Selon le récit, Jean recueille sa main coupée, se prosterne en larmes devant une icône de la Mère de Dieu et la supplie de lui rendre la main qui défendait son image. Endormi dans la prière, il s'éveille guéri : la Vierge a recollé sa main[23][24].

L'Église ne fait pas de cette tradition un article de foi, mais elle la garde précieusement : elle dit, sous forme de récit, une vérité spirituelle profonde — celle qui défend la vénération des images de la Mère de Dieu en reçoit en retour la protection. L'écrivain Vittorio Messori rapporte ce récit — la main droite « rattachée » par l'intervention de la Vierge — tout en prévenant aussitôt qu'« il nous manque évidemment les documents qui satisferaient notre esprit critique »[25].

L'icône Tricheirousa (Trojeručica)

En action de grâce, dit la tradition, Jean fit fixer sur l'icône une main d'argent votive. De là vient le nom de l'icône Tricheirousa (en slavon Trojeručica, « aux trois mains ») : la Vierge y est représentée avec une troisième main d'argent ajoutée au bas de l'image. Cette icône, l'une des plus vénérées de l'orthodoxie, est aujourd'hui conservée au monastère serbe de Hilandar, au Mont Athos[26]. Elle perpétue, dans la matière même, le mystère que Jean avait défendu par la plume.

Mort, culte et fête

La mort à Mar Saba

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Saint Jean Damascène meurt au monastère de Saint-Sabas, selon la date traditionnelle, le 4 décembre 749[27]. Il laisse une œuvre considérable — théologique, polémique, mariale, liturgique — qui fera de lui, pour tout l'Orient comme pour l'Occident, l'une des autorités les plus citées des siècles suivants. Il meurt comme il avait vécu depuis sa conversion : moine, dans le silence du désert.

Manuscrit grec, XVe siècle, BNU Strasbourg, Ms.1.901, contenant notamment des fragments du De fide orthodoxa. Numérisation Gallica, Wikimedia Commons, domaine public.
  1. vers 675-676
    Naissance à Damas
    La famille Mansur

    Jean naît dans une grande famille chrétienne arabe, sous le califat omeyyade.[28]

  2. début du VIIIᵉ s.
    Trésorier du calife
    Mansur ibn Sarjun

    Il succède à son père comme haut administrateur des finances du califat.[29]

  3. 726 et 730
    Édits iconoclastes
    Léon III l'Isaurien

    L'empereur lance la destruction des images ; Jean prend la plume pour les défendre.[30]

  4. vers 720-730
    Moine à Mar Saba
    Le désert de Judée

    Il renonce à sa charge, se fait moine et prêtre au monastère de Saint-Sabas.[31]

  5. années 730
    Œuvre majeure
    Source de la connaissance, images, Dormition

    Il compose sa somme théologique, ses Discours sur les images et ses homélies mariales.[32]

  6. 4 décembre 749
    Mort à Mar Saba
    Le dernier des Pères grecs

    Jean meurt moine, au désert, après une immense œuvre théologique et liturgique.[33]

  7. 754
    Condamné à Hiéria
    Le conciliabule iconoclaste

    Le concile iconoclaste de Hiéria l'anathématise nommément.[34]

  8. 787
    Justifié à Nicée II
    Le VIIᵉ concile œcuménique

    Nicée II rétablit la vénération des images et réhabilite Jean Damascène.[35]

  9. 1890
    Docteur de l'Église
    Le pape Léon XIII

    Léon XIII le proclame Docteur de l'Église universelle.[36]

Docteur de l'Église (1890)

Pendant onze siècles, Jean fut vénéré comme saint et reconnu comme Père et docteur par l'Orient comme par l'Occident, sans le titre formel. C'est le pape Léon XIII qui, en 1890, le proclame officiellement Docteur de l'Église universelle[37][38]. L'Église reconnaît ainsi solennellement la valeur de son enseignement sur l'Incarnation, sur les images et sur la Vierge. Il prend place parmi les Docteurs de l'Église, dernier des Pères grecs entré dans ce cercle restreint des maîtres de la foi.

La fête liturgique

Le culte de saint Jean Damascène est universel, mais sa date a varié :

Tradition / calendrierDate de la fêteRemarque
Église latine (ancien calendrier)27 marsDate traditionnelle en Occident jusqu'en 1969[39]
Calendrier romain général (depuis 1969)4 décembreAlignée sur la tradition orientale et le dies natalis[40]
Églises d'Orient4 décembreVénéré comme grand Père, défenseur des icônes et hymnographe

La réforme de 1969 a fixé la mémoire latine au 4 décembre, rejoignant la date où l'Orient célèbre depuis toujours celui qui fut, jusqu'au bout, un pont entre les deux poumons de l'Église.

Pourquoi lire saint Jean Damascène aujourd'hui ?

Saint Jean Damascène parle à notre temps de plusieurs manières. D'abord, il rappelle que la matière n'est pas méprisable : à une époque tentée tantôt par un spiritualisme désincarné, tantôt par un matérialisme sans âme, il enseigne que le corps, l'art, les sacrements, les images et les reliques sont des chemins vers Dieu parce que Dieu lui-même s'est fait chair. Sa théologie de l'image est une théologie de l'Incarnation.

Ensuite, il montre qu'on peut être pleinement engagé dans le monde — il fut ministre des finances d'un empire — et tout quitter pour Dieu sans rien renier de son intelligence : la philosophie, la science, la culture ne sont pas des obstacles à la sainteté mais des servantes de la foi. Enfin, sa fidélité aux Pères est une leçon pour une époque qui confond souvent nouveauté et vérité : Jean n'a pas voulu inventer, il a voulu transmettre — et c'est précisément pour cela que l'Église l'a fait Docteur.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Jean Damascène, Contra imaginum calumniatores (Discours contre ceux qui rejettent les saintes images), I, 16, cité par Benoît XVI (Audience du 6 mai 2009) : « Autrefois, Dieu, qui n'a ni corps ni visage, ne pouvait absolument pas être représenté par une image. Mais maintenant qu'il s'est fait voir dans la chair et qu'il a vécu avec les hommes, je peux faire une image de ce que j'ai vu de Dieu. […] Je ne vénère pas la matière, mais le Créateur de la matière, qui s'est fait matière pour moi, a daigné habiter dans la matière et a opéré mon salut à travers la matière. » Éd. critique : B. Kotter, Die Schriften des Johannes von Damaskos III, PTS 17.

    1 13
  2. Catholic Encyclopedia, article « St. John Damascene » (newadvent.org/cathen/08459b.htm) : né à Damas vers 676 ; père « Mansur […] a sterling Christian whose infidel environment made no impression on his religious fervour », « chief financial officer for the caliph, Abdul Malek » ; Jean devient « protosymbulus, or chief councillor, of Damascus » ; instruit par un moine nommé Cosmas ; édits iconoclastes de Léon l'Isaurien « in 726 and 730 » ; lettre impériale falsifiée puis « the hand that wrote it be severed at the wrist », main « miraculously restored » par la Vierge ; entre « the monastery of St. Sabas, some eighteen miles south-east of Jerusalem », ordonné prêtre par le patriarche Jean V ; le VIIᵉ concile (Nicée, 787) le justifie ; « Theophanes, writing in 813, tells us that he was surnamed Chrysorrhoas (golden stream) […] on account of his oratorical gifts » ; Léon XIII l'inscrit parmi les Docteurs de l'Église ; fête « 27 March » ; œuvre majeure « Fountain of Wisdom » (Pege gnoseos) en trois parties (« Philosophical Chapters », « Concerning Heresy », « An Exact Exposition of the Orthodox Faith »).

    2 3 6 7 9 12 18 21 23 28 30 31 35 39
  3. Benoît XVI, Audience générale du 6 mai 2009, vatican.va (catéchèse sur saint Jean Damascène) : né dans une riche famille chrétienne, il « assuma encore jeune la fonction […] de Trésorier du califat » ; entra au monastère de Mar Saba près de Jérusalem ; ne le quitta plus, « se consacrant à l'ascèse et au travail littéraire » ; mémoire liturgique le 4 décembre ; proclamé Docteur de l'Église universelle par Léon XIII en 1890 ; ses œuvres les plus célèbres sont les Trois Discours contre ceux qui calomnient les saintes images, condamnés au conciliabule iconoclaste de Hiéria (754) puis justifiés au concile de Nicée (787) ; distinction entre latreia (adoration due à Dieu seul) et proskynèsis (vénération qui peut user d'images).

    4 5 8 15 17 27 29 32 33 34 36 37 40
  4. Jean Damascène, La foi orthodoxe (Exposé exact de la foi orthodoxe, troisième partie de la Source de la connaissance), II, 2, cité par Benoît XVI (Audience du 6 mai 2009) : « Dieu, qui est bon et plus que toute bonté, ne s'est pas contenté de la contemplation de lui-même, mais il a voulu qu'il y eût des êtres comblés de ses bienfaits. »

    10
  5. Jean Damascène, La foi orthodoxe, III, 1, cité par Benoît XVI (Audience du 6 mai 2009), sur la nécessité du renouvellement de la nature humaine et « la grande mer de l'amour que Dieu porte à l'homme » manifestée dans l'Incarnation.

    11
  6. Jean Damascène, Sur les saintes images (On the Divine Images / Apologies contre ceux qui attaquent les saintes images), trad. anglaise de référence (roca.org, d'après l'édition critique B. Kotter) : « I do not worship matter; I worship the Creator of matter who became matter for my sake, who willed to take His abode in matter; who worked out my salvation through matter » — « Je ne vénère pas la matière, je vénère le Créateur de la matière, qui s'est fait matière pour moi, qui a voulu habiter dans la matière et qui, par la matière, a opéré mon salut. »

    14
  7. Jean Damascène, Troisième discours pour la défense des saintes images, III, 33, cité par Benoît XVI (Audience du 6 mai 2009) : « Vénérons d'abord ceux parmi lesquels Dieu a reposé, lui le seul Saint qui repose parmi les saints […] ceux qui, autant qu'il est possible, se sont rendus semblables à Dieu par leur propre volonté. »

    16
  8. Jean Damascène, Trois homélies sur la Dormition de la Vierge Marie, prononcées dans les années 730 dans l'église proche de Gethsémani (cf. NASSCAL, « Homilies on the Dormition of the Virgin, by John of Damascus » ; B. Daley, On the Dormition of Mary: Early Patristic Homilies, SVS Press). Témoignage patristique majeur invoqué en faveur de l'Assomption corporelle de Marie.

    19
  9. Proclamation comme Docteur de l'Église : le pape Léon XIII proclame saint Jean Damascène Docteur de l'Église universelle en 1890. Il est le dernier des Pères grecs à recevoir ce titre. Cf. Benoît XVI, Audience générale du 6 mai 2009 ; Catholic Encyclopedia, « St. John Damascene ».

    20 38
  10. Canon de Pâques (Canon pascal de la liturgie byzantine de la Résurrection), traditionnellement attribué à saint Jean Damascène. Ode 1 : « C'est le jour de la Résurrection ! Peuples, soyons illuminés ! » ; le chant de la fin du canon invite à embrasser même ceux qui nous haïssent « à cause de la Résurrection ». Attribution traditionnelle.

    22
  11. Icône Tricheirousa (en slavon Trojeručica, « aux trois mains ») : icône byzantine de la Mère de Dieu liée à la légende de la main de saint Jean Damascène tranchée puis miraculeusement rendue par la Vierge ; en action de grâce, une main votive d'argent y aurait été ajoutée. Conservée au monastère serbe de Hilandar, au Mont Athos (cf. Wikipédia, « Trojeručica » ; roman-catholic-saints.com, « Cure of Saint John Damascene »). Tradition pieuse non définie comme article de foi.

    24 26
  12. Vittorio Messori, Le Miracle impensable, Groupe Fleurus-Mame, 2000, p. 42 : « On raconte de saint Jean Damascène […] que sa main droite fut miraculeusement “rattachée” à son bras par l'intervention de la Vierge, dont il avait défendu le culte et les représentations picturales » — avec aussitôt cette réserve : « Mais il nous manque évidemment les documents qui satisferaient notre esprit critique. » Tradition pieuse rapportée comme telle, non comme fait historiquement établi.

    25