Saint Basile le Grand (vers 329 – 1er janvier 379) est l'un des plus grands Pères de l'Église et l'un des trente-sept Docteurs de l'Église. Né dans une remarquable famille de saints de Cappadoce, formé aux meilleures écoles de l'Antiquité jusqu'à Athènes, il renonça à une brillante carrière de rhéteur pour se faire moine, puis devint, malgré lui, évêque de Césarée. Avec son frère Grégoire de Nysse et son ami Grégoire de Nazianze, il forme le groupe des trois Pères cappadociens, à qui l'Église doit la formulation définitive du dogme trinitaire[1][2].
L'histoire a retenu de lui trois grandeurs inséparables. Il est d'abord le père du monachisme oriental, dont les Règles gouvernent encore aujourd'hui une grande partie des moines de rite byzantin — au point que la tradition l'a appelé, pour l'Orient, ce que saint Benoît sera pour l'Occident[3]. Il est ensuite le théologien de l'Esprit Saint : son traité Sur le Saint-Esprit a préparé la définition de Constantinople en 381, qui proclama la divinité de la troisième Personne. Il est enfin un pasteur héroïque de la charité, bâtisseur de la Basiliade, l'un des tout premiers hôpitaux de l'histoire, et un évêque qui tint tête à l'empereur arien Valens sans reculer d'un pouce.
Cet article présente le saint lui-même : ses origines cappadociennes, sa conversion, sa fondation monastique, son épiscopat de combat, son œuvre de docteur et son culte, jusqu'à son titre de Docteur de l'Église et de Saint Hiérarque. Pour l'hérésie qu'il combattit, voir l'arianisme ; pour le concile qui ratifia sa cause, voir le concile de Constantinople I ; pour son ami et son frère, voir saint Grégoire de Nazianze et saint Grégoire de Nysse.
Qui est saint Basile le Grand ?
Le père du monachisme oriental
Avant Basile, la vie consacrée chrétienne avait surtout pris la forme de l'érémitisme : des solitaires comme saint Antoine s'enfonçaient au désert pour y combattre seuls. Le génie de Basile fut d'organiser durablement la vie commune (le cénobitisme), héritée de saint Pacôme, en lui donnant une règle équilibrée, fondée sur l'obéissance, la prière liturgique, le travail manuel et la charité fraternelle. Ses Grandes et Petites Règles sont devenues la charte du monachisme byzantin, suivie jusqu'à nos jours au Mont Athos et dans tout l'Orient chrétien[4][5].
Cette réforme n'est pas un détail d'histoire des ordres : elle dit une conviction spirituelle. Pour Basile, on ne se sauve pas seul. La charité, qui est le cœur de l'Évangile, suppose un prochain à aimer concrètement ; l'orgueil et l'illusion guettent le solitaire sans correction fraternelle. La communauté n'est donc pas un pis-aller, mais le lieu normal où s'apprend l'amour.
Le théologien de l'Esprit Saint
Au IVe siècle, l'arianisme a ébranlé toute l'Église en niant la pleine divinité du Fils ; une fois cette crise apaisée par Nicée et par saint Athanase, une seconde vague — les pneumatomaques (« combattants de l'Esprit ») — refusa la divinité du Saint-Esprit. C'est ici que Basile intervient de façon décisive. Son traité Sur le Saint-Esprit établit que l'Esprit reçoit la même adoration, la même gloire et la même nature que le Père et le Fils. Avec les deux Grégoire, il forge la grammaire trinitaire qui sauvera la foi : une seule ousia (substance), trois hypostases (personnes)[6][7].
Les sources de sa vie
La vie de Basile est exceptionnellement bien documentée. Nous possédons d'abord son immense correspondance — environ trois cents lettres — qui le montre à l'œuvre, jour après jour, comme pasteur, théologien et homme d'action[8]. Nous avons ensuite le témoignage de ceux qui l'ont aimé : son ami Grégoire de Nazianze lui a consacré, après sa mort, une Oraison funèbre (l'Oration 43) qui est l'un des plus beaux portraits de l'Antiquité chrétienne[9] ; son frère Grégoire de Nysse a raconté la sainteté de leur sœur dans la Vie de Macrine, fenêtre précieuse sur leur famille[10]. Enfin, ses propres traités, homélies et règles regorgent de notations personnelles.
Une famille de saints en Cappadoce
Macrine l'Ancienne et l'héritage de Grégoire le Thaumaturge
Basile naît vers 329-330 à Césarée de Cappadoce, métropole intellectuelle de l'Asie Mineure, dans une famille à la fois riche, cultivée et chrétienne de longue date. Sa grand-mère paternelle, sainte Macrine l'Ancienne, avait été formée à la foi par les disciples de saint Grégoire le Thaumaturge, l'évangélisateur de la Cappadoce au IIIe siècle ; elle avait connu les persécutions et transmis à ses petits-enfants une tradition vivante remontant presque aux Apôtres[11][12].
Le père de Basile, saint Basile l'Ancien, était un avocat et rhéteur réputé ; sa mère, sainte Emmélie, était fille d'un martyr. De cette union naquirent dix enfants, élevés dans une atmosphère où la culture grecque et la sainteté ne s'opposaient jamais.
Une fratrie de saints
Peu de familles ont donné autant de saints à l'Église. Outre Basile lui-même, l'Église honore :
| Membre de la famille | Lien | Sainteté reconnue |
|---|---|---|
| Macrine l'Ancienne | Grand-mère | Sainte ; gardienne de la tradition du Thaumaturge[13] |
| Basile l'Ancien | Père | Saint ; rhéteur de Néocésarée |
| Emmélie | Mère | Sainte ; fille de martyr |
| Macrine la Jeune | Sœur aînée | Sainte ; conduisit la famille à la vie consacrée[14] |
| Grégoire de Nysse | Frère | Saint et évêque ; voir Grégoire de Nysse |
| Pierre de Sébaste | Frère cadet | Saint, évêque de Sébaste |
| Naucratios | Frère | Mort jeune en ermite, honoré localement |
L'âme de cette maison fut Macrine la Jeune, sœur aînée de Basile. À la mort de son fiancé, elle renonça au mariage, transforma le domaine familial du Pont en une communauté de prière et entraîna sa mère, puis ses frères, sur le chemin de la consécration. C'est elle, dira Grégoire de Nysse, qui détourna Basile de la vaine gloire du monde[15].
Les études : de Césarée à Athènes
Destiné à briller, Basile reçoit la meilleure éducation de son temps. Après l'école de Césarée, il étudie à Constantinople, puis gagne vers 350 la prestigieuse Athènes, encore capitale de la culture grecque, où il suit les cours des rhéteurs païens Proérésius et Himérius. Il y noue surtout l'amitié de sa vie avec Grégoire de Nazianze : les deux jeunes gens, dira ce dernier, ne connaissaient que deux chemins, celui de l'église et celui de l'école[16]. Un autre étudiant fréquentait alors Athènes : Julien, le futur empereur apostat.
« Nous étions guidés par une égale espérance, dans une entreprise particulièrement exposée à l'envie, celle des lettres. […] Nous ne connaissions que deux rues : la première, la plus précieuse, conduisait à nos églises et aux ministres de l'autel ; la seconde, à nos maîtres de sciences profanes. » — Saint Grégoire de Nazianze, Oraison funèbre de Basile[17]
La conversion et la vocation monastique
Le réveil de l'Évangile
De retour à Césarée vers 356, Basile commence une carrière d'enseignant de rhétorique. Le succès, l'admiration, la perspective d'une belle vie le guettent. C'est alors que se produit en lui un retournement. Sous l'influence de sa sœur Macrine, il découvre la vanité de la gloire humaine et s'ouvre tout entier à l'Évangile. Lui-même décrira plus tard ce réveil :
« J'avais perdu beaucoup de temps dans la vanité et passé presque toute ma jeunesse dans le labeur inutile […]. Un jour, comme au sortir d'un profond sommeil, je levai les yeux vers la merveilleuse lumière de la vérité de l'Évangile […] et je pleurai sur ma misérable vie. » — Saint Basile, Lettre 223[18]
Il reçoit le baptême — différé, selon l'usage du temps — des mains de l'évêque Dianios et se range parmi les lecteurs de l'Église de Césarée. Mais il veut davantage : tout donner.
Le voyage chez les moines d'Orient
Pour apprendre la vie parfaite, Basile entreprend un grand voyage d'étude à travers les hauts lieux du monachisme naissant : l'Égypte, la Palestine, la Cœlé-Syrie et la Mésopotamie. Il y observe les disciples de saint Antoine et de saint Pacôme, admire leur ascèse, mais discerne aussi les dangers de l'isolement total[19]. De ce périple, il rapporte une conviction : la sainteté monastique doit s'épanouir dans la vie commune, sous une règle, dans la charité concrète.
L'ermitage du Pont
Vers 358, Basile se retire dans la solitude du Pont, sur les bords de la rivière Iris, près du domaine où Macrine et Emmélie vivent déjà retirées. Il y mène quelque temps une vie austère avec son ami Grégoire de Nazianze, venu le rejoindre. Les deux amis prient, jeûnent, travaillent de leurs mains et composent ensemble la Philocalie, une anthologie des plus belles pages d'Origène — un travail qui dit leur amour commun de l'Écriture et de la grande tradition[20][21]. Grégoire gardera de ces mois un souvenir ému, tout en plaisantant gentiment sur la rudesse du lieu.
« Qui me rendra ces psalmodies, ces veilles, ces prières dans l'union à Dieu ? Qui me rendra cette vie quasi immatérielle et incorporelle ? » — Saint Grégoire de Nazianze, évoquant leur retraite commune au Pont[22]
Les Règles monastiques (Asketikon)
C'est de cette expérience que naissent les Règles de Basile : les Grandes Règles (55 réponses développées) et les Petites Règles (plus de 300 réponses brèves), réunies sous le nom d'Asketikon. Ce ne sont pas un code juridique sec, mais un dialogue spirituel, où Basile répond aux questions concrètes des frères sur l'obéissance, la pauvreté, la prière, le travail, l'accueil des enfants, le soin des malades[23].
Trois principes les structurent : la primauté de la charité (on entre au monastère pour aimer Dieu et le prochain, non pour se sauver seul) ; l'équilibre entre prière liturgique, lecture de l'Écriture et travail manuel ; l'obéissance à un supérieur comme école d'humilité. Par cette synthèse, Basile devient pour l'Orient ce que sera saint Benoît pour l'Occident : non pas l'inventeur du monachisme, mais celui qui lui a donné sa forme stable et transmissible[24].
L'évêque de Césarée (370-379)
Prêtre malgré lui, puis évêque
Arraché à sa solitude par les besoins de l'Église, Basile est ordonné prêtre vers 362 par l'évêque Eusèbe de Césarée. Les relations entre les deux hommes sont d'abord tendues — Eusèbe jalouse l'ascendant du jeune prêtre savant —, et Basile retourne un temps au Pont pour éviter tout scandale. Mais la montée du péril arien le rappelle : il devient bientôt le véritable bras droit de son évêque, organisant la résistance catholique[25].
À la mort d'Eusèbe, en 370, Basile est élu évêque de Césarée et métropolite de Cappadoce au terme d'une élection disputée, où le vieux Grégoire de Nazianze l'Ancien, père de son ami, joue un rôle décisif. Le voici à la tête d'une vaste province ecclésiastique, exarque du Pont, responsable d'une région qui couvre plus de la moitié de l'Asie Mineure[26].
Le bras de fer avec Valens et le préfet Modestus
L'empereur Valens, farouchement arien, entreprend de soumettre tout l'Orient à sa foi hérétique. Césarée, sous Basile, devient le verrou de la résistance. Valens envoie d'abord son redoutable préfet du prétoire, Modestus, pour briser l'évêque par la menace. La scène, rapportée par Grégoire de Nazianze, est l'une des plus célèbres de l'histoire de l'Église[27].
Modestus menace Basile de la confiscation, de l'exil, de la torture, de la mort. Basile répond avec une liberté souveraine : la confiscation ne saurait dépouiller un homme qui ne possède que quelques livres usés et un manteau ; l'exil ne l'arrache pas à Dieu, car toute la terre est la patrie de Dieu ; la torture ne peut guère atteindre un corps déjà épuisé par l'ascèse ; et la mort lui serait un bienfait, puisqu'elle le mènerait plus vite à son Seigneur. Stupéfait, le préfet avoue que jamais personne ne lui a parlé avec une telle audace. Et Basile de répondre :
« C'est peut-être que tu n'as jamais rencontré d'évêque. Car si tu en avais rencontré un défendant la cause de Dieu, il t'aurait parlé exactement de la même manière. » — Saint Basile, réponse au préfet Modestus, rapportée par Grégoire de Nazianze, Oraison 43[28]
Modestus rapporte à Valens qu'il faudra d'autres moyens pour réduire ce prélat. L'empereur lui-même, venu à Césarée pour l'Épiphanie de 372, est saisi par la majesté de la liturgie et la sérénité de l'évêque ; sa main tremble au moment d'offrir son don à l'autel. Valens recule : il n'exilera jamais Basile, et la Cappadoce restera fidèle à Nicée[29].
Le découpage de la Cappadoce et l'épreuve de l'amitié
Toute la vie de Basile ne fut pas héroïsme tranquille. En 372, Valens divise administrativement la Cappadoce en deux provinces, ce qui réduit le ressort de Basile et menace son autorité métropolitaine. Pour multiplier les sièges fidèles, Basile crée de nouveaux évêchés et y nomme ses proches — dont son frère Grégoire de Nysse et son ami Grégoire de Nazianze, qu'il sacre presque de force évêque de l'obscure bourgade de Sasimes. Grégoire, blessé, ne pardonnera pas tout de suite cette nomination dans un trou perdu « sans eau, sans verdure, sans la présence d'un homme libre ». L'épisode rappelle que la sainteté n'abolit pas les tensions humaines, et que même les plus grandes amitiés connaissent l'épreuve[30].
La Basiliade : la charité faite cité
Un hôpital avant l'hôpital
Le chef-d'œuvre pastoral de Basile n'est pas un livre, mais une institution de charité. Aux portes de Césarée, il fait bâtir un vaste complexe — bientôt appelé la Basiliade — qui réunit une hôtellerie pour les voyageurs sans ressources, un hospice pour les pauvres, un hôpital doté de médecins et d'infirmiers pour soigner les malades, et des ateliers de formation professionnelle pour rendre les indigents à une vie digne. On y soignait même les lépreux, que Basile n'hésitait pas à embrasser. Si vaste fut l'ensemble qu'on l'appela bientôt la « ville neuve »[31][32].
Grégoire de Nazianze le comparera aux merveilles du monde : non plus des pyramides ou des murailles, mais un monument élevé à la miséricorde. La Basiliade est l'un des tout premiers hôpitaux organisés de l'histoire — ancêtre lointain de tous les hôtels-Dieu de la chrétienté[33].
La doctrine sociale de Basile
Cette charité repose sur une doctrine explicite, prêchée sans ménagement aux riches de Césarée. Dans ses homélies sur la richesse — en particulier l'homélie « Je détruirai mes greniers », commentaire de la parabole du riche insensé (Lc 12) —, Basile énonce un principe qui traversera toute la pensée sociale chrétienne : le superflu des riches appartient de droit aux pauvres.
« Le pain que tu gardes appartient à l'affamé ; le manteau que tu conserves dans tes coffres appartient à celui qui est nu ; les chaussures qui pourrissent chez toi appartiennent à celui qui va pieds nus ; l'argent que tu enfouis appartient à l'indigent. Tu commets donc autant d'injustices qu'il y a de gens à qui tu pourrais donner. » — Saint Basile, Homélie « Je détruirai mes greniers »[34]
Loin d'être un révolutionnaire, Basile est un pasteur qui rappelle l'Évangile : la propriété n'est légitime que subordonnée à la destination universelle des biens. Sa pensée nourrira la doctrine sociale de l'Église jusqu'aux encycliques modernes.
Le docteur : l'œuvre théologique
Contre Eunome et la défense de la Trinité
Vers 364, Basile compose le Contre Eunome, transmis en cinq livres dont les trois premiers sont certainement de sa main, réfutation de l'ariénisme radical d'Eunome de Cyzique, pour qui le Fils est d'une substance différente du Père (anoméen). Basile y établit que les noms divins ne nous livrent pas l'essence insondable de Dieu, mais que le Fils est bien de même nature que le Père. C'est dans ce combat qu'il met au point, avec les deux Grégoire, la distinction technique qui résoudra la crise : un seul ousia (la nature divine, commune et indivise), trois hypostases (les Personnes distinctes, Père, Fils et Esprit)[35][36].
Le Traité sur le Saint-Esprit
Le sommet de l'œuvre dogmatique de Basile est son traité Sur le Saint-Esprit (De Spiritu Sancto, vers 375), adressé à son disciple Amphiloque d'Iconium. Face aux pneumatomaques, qui rabaissaient l'Esprit au rang de créature, Basile démontre par l'Écriture et par la tradition liturgique — notamment la doxologie « Gloire au Père avec le Fils, avec le Saint-Esprit » — que l'Esprit reçoit la même adoration que le Père et le Fils, et qu'il leur est donc consubstantiel[37].
« Par le Saint-Esprit a lieu le retour au paradis, l'accès au Royaume des cieux, le retour à la filiation adoptive. […] D'où vient cela ? De la communion de l'Esprit. » — Saint Basile, Sur le Saint-Esprit[38]
Habile pasteur autant que théologien, Basile évite prudemment de dire en toutes lettres « l'Esprit est Dieu » ou « consubstantiel », pour ne pas braquer les hésitants et gagner les âmes une à une. Il prépare ainsi le terrain à la définition de Constantinople I (381), qui proclamera l'Esprit « Seigneur qui donne la vie », adoré et glorifié avec le Père et le Fils — deux ans seulement après la mort de Basile.
L'Hexaéméron et l'Adresse aux jeunes gens
Basile fut aussi un grand prédicateur. Ses neuf homélies sur les six jours de la création, l'Hexaéméron, émerveillèrent toute l'Antiquité chrétienne et inspirèrent l'Hexameron de saint Ambroise : Basile y contemple la sagesse du Créateur dans l'ordre du monde, mêlant science antique et louange[39]. Dans son Adresse aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des lettres païennes, il offre un modèle d'humanisme chrétien : on peut, dit-il, butiner la culture grecque comme l'abeille butine les fleurs, retenant le miel et délaissant le poison[40].
« À l'exemple des abeilles, nous devons tirer profit de ces écrits. Les abeilles ne se posent pas indistinctement sur toutes les fleurs ; et de celles qu'elles visitent, elles n'emportent pas tout, mais prennent seulement ce qui sert à leur ouvrage. » — Saint Basile, Adresse aux jeunes gens[41]
Vue d'ensemble de l'œuvre
| Œuvre | Genre | Apport principal |
|---|---|---|
| Contre Eunome (cinq livres transmis) | Dogme trinitaire | Réfutation de l'arianisme radical ; distinction ousia / hypostase[42] |
| Sur le Saint-Esprit | Dogme pneumatologique | Défense de la divinité et de la consubstantialité de l'Esprit[43] |
| Hexaéméron (9 homélies) | Exégèse / prédication | Commentaire des six jours de la création, modèle d'Ambroise[44] |
| Adresse aux jeunes gens | Pédagogie | Charte de l'humanisme chrétien face à la culture païenne[45] |
| Grandes et Petites Règles | Monachisme | Charte de la vie cénobitique orientale[46] |
| Lettres (env. 300) | Correspondance | Source historique majeure ; gouvernement de l'Église[47] |
| Homélies sur la richesse | Morale sociale | Destination universelle des biens ; service des pauvres[48] |
La Liturgie de saint Basile
Le nom de Basile reste attaché à l'une des deux grandes liturgies eucharistiques de l'Orient. La Divine Liturgie de saint Basile, plus longue et plus solennelle que celle de saint Jean Chrysostome, est encore célébrée aujourd'hui dans les Églises byzantines une dizaine de fois par an, notamment durant le Grand Carême, les vigiles de Noël et de l'Épiphanie, et le jour de sa fête. Si la critique discute la part exacte revenant à Basile dans le texte transmis, le noyau des grandes prières est rattaché à lui depuis l'Antiquité, témoignant de son génie liturgique[49][50].
La spiritualité de saint Basile
La vie commune comme école de charité
La spiritualité de Basile est tout entière ecclésiale et fraternelle. Contre la tentation d'un salut solitaire, il rappelle que le commandement de l'amour exige un prochain, et que nul ne peut laver les pieds de ses frères s'il vit seul. La communauté monastique est l'image de la première Église de Jérusalem, « un seul cœur et une seule âme »[51].
Le travail, la prière et la mesure
Loin de tout illuminisme, Basile prône une ascèse équilibrée et raisonnable. Il organise la journée du moine autour des heures de prière (l'origine de la Liturgie des Heures orientale), de la lecture de l'Écriture et du travail manuel, jugé non comme une corvée mais comme une participation à l'œuvre de Dieu et un moyen de servir les pauvres. Il se méfie des excès d'ascèse qui ruinent le corps et nourrissent l'orgueil : la vraie pénitence est intérieure.
Le détachement et le service des pauvres
Pour Basile, la mesure de l'amour de Dieu est l'amour effectif du pauvre. Sa propre vie en témoigne : héritier d'une grande fortune, il distribua ses biens, vécut dans le dénuement, et fit de son évêché un centre rayonnant de charité. La Basiliade n'est pas un appendice de sa doctrine : elle en est l'incarnation. Chez lui, la théologie la plus haute de la Trinité et le soin du lépreux procèdent du même feu.
Mort et culte
Une mort prématurée (1er janvier 379)
Usé par l'ascèse, les jeûnes, les maladies et l'immense labeur de son épiscopat, Basile meurt jeune, le 1er janvier 379, âgé d'à peine cinquante ans. Il s'éteint deux ans avant le triomphe de sa cause : le concile de Constantinople I, en 381, ratifiera solennellement la foi de Nicée et la divinité de l'Esprit qu'il avait défendues toute sa vie, achevant l'œuvre qu'il avait préparée[52].
Sa mort fut ressentie comme un deuil public. Grégoire de Nazianze rapporte que la foule se pressa à ses funérailles au point que plusieurs personnes périrent dans la cohue ; juifs, païens et étrangers rivalisèrent avec ses fidèles pour honorer celui que tous appelaient déjà « le Grand »[53].
Docteur de l'Église et Saint Hiérarque
Le culte de Basile fut immédiat et universel. Comme tous les saints des premiers siècles, il n'a pas été canonisé selon la procédure pontificale moderne : son culte, né dès sa mort, s'est imposé par l'usage liturgique unanime d'Orient et d'Occident. L'Orient le compte parmi ses Trois Saints Hiérarques, avec Grégoire le Théologien et Jean Chrysostome : une fête commune, instituée à Constantinople en 1084, les honore ensemble le 30 janvier, comme les trois plus grands docteurs et pasteurs de l'Église grecque[54].
L'Occident n'est pas en reste. En 1568, le pape saint Pie V proclame Basile Docteur de l'Église, en même temps qu'Athanase, Grégoire de Nazianze et Jean Chrysostome — les quatre grands Docteurs de l'Église grecque, pendants des quatre grands Docteurs latins[55]. Dans le calendrier romain rénové, sa fête est célébrée le 2 janvier, conjointement avec son ami Grégoire de Nazianze — l'amitié d'Athènes prolongée jusque dans la liturgie[56].
- vers 329-330Naissance à Césarée de CappadoceDans une famille de saints
Basile naît dans la haute société chrétienne de Cappadoce, petit-fils de sainte Macrine l'Ancienne, fils de saint Basile l'Ancien et de sainte Emmélie.[57]
- vers 350-356Études à AthènesAmitié avec Grégoire de Nazianze
Après Césarée et Constantinople, il étudie à Athènes, où il se lie d'une amitié indéfectible avec Grégoire de Nazianze ; Julien l'Apostat y est leur condisciple.[58]
- vers 358Conversion et retraite au PontNaissance des Règles monastiques
Touché par l'exemple de sa sœur Macrine, il renonce au monde, voyage chez les moines d'Orient et fonde une communauté sur les bords de l'Iris.[59]
- vers 362-364Prêtre de CésaréeContre Eunome
Ordonné prêtre, il devient le défenseur de la foi de Nicée et rédige le Contre Eunome.[60]
- 370Évêque de Césarée et métropolite de CappadoceLe verrou de l'orthodoxie en Orient
- vers 372Le bras de fer avec Valens et Modestus« Tu n'as jamais rencontré d'évêque »
Il tient tête au préfet Modestus puis à l'empereur lui-même, qui renonce à l'exiler.[62]
- vers 375Sur le Saint-EspritPréparation de Constantinople I
Il défend la divinité du Saint-Esprit contre les pneumatomaques.[63]
- 1er janvier 379Mort à CésaréeDocteur de l'Église
Épuisé, il meurt à 49 ans, deux ans avant que Constantinople I (381) ne consacre sa cause. Pie V le proclamera Docteur de l'Église en 1568.[64]
Pourquoi lire saint Basile aujourd'hui ?
À seize siècles de distance, saint Basile demeure d'une actualité saisissante. Il rappelle d'abord qu'on ne se sauve pas seul. À une époque de spiritualités individualistes, où chacun voudrait son chemin sur mesure, Basile témoigne que l'amour de Dieu se vérifie dans l'amour concret du frère, et que la vie commune — dans la famille, l'Église, la communauté — est l'école normale de la sainteté.
Il rappelle ensuite que la foi et l'intelligence ne s'opposent pas. Le plus cultivé des Pères, formé aux meilleures écoles païennes, n'a jamais opposé la culture à l'Évangile : il a su butiner le miel de la sagesse antique sans en prendre le poison. Son humanisme chrétien reste un modèle pour quiconque craint de devoir choisir entre la foi et le savoir.
Il rappelle enfin que la vraie théologie débouche sur la charité. Le théologien le plus profond de la Trinité fut aussi le bâtisseur de l'un des premiers hôpitaux de l'histoire. Chez Basile, contempler le mystère de Dieu et soigner le lépreux ne sont pas deux activités séparées, mais le même amour.
« Le pain que tu gardes appartient à l'affamé. » — Cette parole résume sa vie autant que sa doctrine : un homme qui avait tout reçu — la naissance, la culture, le génie — et qui a tout rapporté au Christ et aux pauvres, jusqu'à mériter de l'Église entière, d'Orient comme d'Occident, le seul nom de « le Grand ».
Pour aller plus loin
- Saint Grégoire de Nazianze — l'ami d'Athènes, « le Théologien », auteur de l'Oraison funèbre qui nous transmet la vie de Basile.
- Saint Grégoire de Nysse — le frère cadet de Basile, théologien, troisième Père cappadocien.
- L'arianisme — l'hérésie que Basile combattit toute sa vie, à Césarée comme face à l'empereur Valens.
- Le concile de Constantinople I (381) — le concile qui, deux ans après sa mort, consacra la divinité de l'Esprit qu'il avait défendue.
- Le concile de Nicée I (325) — la foi que Basile défendit contre l'arianisme renaissant.
- Saint Athanase d'Alexandrie — le grand prédécesseur dans la défense de Nicée, avec qui Basile correspondit.
- Saint Benoît de Nursie — le père du monachisme occidental, ce que Basile fut pour l'Orient.
- Saint Antoine le Grand et saint Pacôme — les pères du désert dont Basile reçut et réforma l'héritage.
- Saint Ambroise de Milan — le Docteur latin contemporain, dont l'Hexameron s'inspira de celui de Basile.
- Les Docteurs de l'Église dans l'histoire — la catégorie des quatre grands Docteurs grecs dont Basile fait partie.
Notes et références
Catholic Encyclopedia, article « St. Basil the Great », newadvent.org/cathen/02330b.htm : naissance vers 329 à Césarée de Cappadoce ; grand-mère Macrine l'Ancienne formée par les disciples de Grégoire le Thaumaturge ; père Basile l'Ancien, mère Emmélie fille de martyr ; dix enfants dont Macrine la Jeune, Grégoire de Nysse et Pierre de Sébaste ; études à Césarée, Constantinople et Athènes ; voyage chez les moines d'Égypte, Palestine, Cœlé-Syrie et Mésopotamie ; fondation monastique au Pont sur l'Iris ; « Longer » et « Shorter Rules » ; « father of Oriental monasticism, the forerunner of St. Benedict » ; ordonné lecteur par Dianios, prêtre vers 362 par Eusèbe, évêque de Césarée en 370 ; exarque du Pont — « Metropolitan of Cappadocia and Exarch of Pontus which embraced more than half of Asia Minor » (d'où la formule « plus de la moitié de l'Asie Mineure ») ; bras de fer avec Valens ; la Basiliade (hôtellerie, hôpital, formation, « Newtown ») ; mort le 1er janvier 379 ; funérailles honorées par juifs, païens et étrangers.
1 3 5 7 11 13 19 20 24 25 26 29 31 36 49 53 57 61Encyclopædia Britannica, « Saint Basil the Great » : né vers 329 en Cappadoce ; l'un des trois Pères cappadociens avec Grégoire de Nysse (frère) et Grégoire de Nazianze (ami) ; évêque de Césarée en 370 ; opposition à l'empereur arien Valens ; la Basiliad, l'un des premiers hôpitaux ; contribution majeure à la doctrine trinitaire ; mort en 379, avant le concile de Constantinople (381) ; Docteur de l'Église ; l'un des Trois Saints Hiérarques.
2 12 32 52 54Saint Basile, Regulae fusius tractatae (Grandes Règles, 55 questions-réponses) et Regulae brevius tractatae (Petites Règles, plus de 300 réponses), réunies sous le nom d'Asketikon : charte de la vie cénobitique — primauté de la charité, vie commune, obéissance, équilibre entre prière, lecture de l'Écriture et travail manuel ; référence à la communauté de Jérusalem « un seul cœur et une seule âme » (Ac 4, 32). Cf. Catholic Encyclopedia, « Rule of St. Basil ».
4 23 46 51 59Saint Basile, De Spiritu Sancto (Sur le Saint-Esprit, vers 375), adressé à Amphiloque d'Iconium : défense de la divinité et de la consubstantialité du Saint-Esprit contre les pneumatomaques, par l'Écriture et la doxologie liturgique ; « Par le Saint-Esprit a lieu le retour au paradis, l'accès au Royaume des cieux, le retour à la filiation adoptive ». Basile y use d'une « économie » prudente, évitant le mot homoousios pour l'Esprit afin de gagner les hésitants. Trad. Sources Chrétiennes 17bis ; NPNF2-8.
6 37 38 43 63Saint Basile, Lettres (environ 300, éd. Y. Courtonne, Les Belles Lettres, 3 vol.) : correspondance dogmatique, canonique, pastorale et amicale ; source historique majeure pour l'Église du IVe siècle, les conflits ariens et le gouvernement de la Cappadoce. Cf. Catholic Encyclopedia, « St. Basil the Great ».
8 47Saint Grégoire de Nazianze, Oratio 43 (In laudem Basilii Magni, Oraison funèbre de saint Basile), prononcée vers 381-382 : récit de l'amitié des deux jeunes gens à Athènes (« nous ne connaissions que deux chemins : celui de l'église et celui de l'école ») ; retraite commune au Pont ; dialogue de Basile avec le préfet Modestus (« Tu n'as peut-être jamais rencontré d'évêque ») ; la Basiliade comparée aux merveilles du monde ; les funérailles. Trad. d'après l'édition de référence (Sources Chrétiennes ; NPNF2-7).
9 16 17 21 27 28 33 58 62Saint Grégoire de Nysse, Vita Sanctae Macrinae (Vie de sainte Macrine) : portrait de Macrine la Jeune, sœur aînée de Basile, qui, après la mort de son fiancé, mène la famille à la vie consacrée et transforme le domaine du Pont en communauté ; elle détourne Basile de la vaine gloire. Source majeure sur la famille. Trad. Sources Chrétiennes 178.
10 14 15Saint Basile, Lettre 223 (à Eustathe de Sébaste) : récit autobiographique de sa conversion — « j'avais perdu beaucoup de temps dans la vanité […] ; comme au sortir d'un profond sommeil, je levai les yeux vers la merveilleuse lumière de la vérité de l'Évangile » — et de sa découverte de l'idéal évangélique de pauvreté. Trad. NPNF2-8 (Letters) ; Les Belles Lettres (éd. Y. Courtonne).
18Saint Grégoire de Nazianze, Lettre 14 (à Basile), et Basile, Lettre 14 (à Grégoire) : échanges sur leur retraite au Pont ; Grégoire évoque avec nostalgie les psalmodies, les veilles et la vie « quasi immatérielle » menée auprès de Basile, tout en plaisantant sur la rudesse du site d'Annèsi. Trad. Les Belles Lettres ; NPNF2-7/8.
22Saint Grégoire de Nazianze, poème autobiographique Sur sa vie (Carmen II,1,11 ; PG 37) : description satirique de Sasime, « sans eau ni verdure », loin de toute compagnie digne d'un homme libre — « without water or vegetation » dans la traduction citée par Brian E. Daley, Gregory of Nazianzus (Routledge, 2006), introduction. Le ressentiment de Grégoire après son sacre presque forcé s'exprime par ailleurs dans sa correspondance avec Basile (Ep. XLVIII–L ; NPNF2-7) — et non dans l'Oraison funèbre 43, qui tait entièrement l'épisode de Sasime.
30Saint Basile, Homélie « Je détruirai mes greniers » (Homilia in illud Lucae : Destruam horrea mea, In Luc. 12, 18) : commentaire de la parabole du riche insensé ; « Le pain que tu gardes appartient à l'affamé ; le manteau que tu conserves dans tes coffres appartient à celui qui est nu ; les chaussures qui pourrissent chez toi appartiennent à celui qui va pieds nus ; l'argent que tu enfouis appartient à l'indigent. » Principe de la destination universelle des biens, repris par la doctrine sociale de l'Église. Trad. d'après PG 31 ; éd. Sources Chrétiennes (Homélies sur la richesse).
34 48Saint Basile, Adversus Eunomium (Contre Eunome, cinq livres transmis, vers 364 ; l'authenticité des livres IV et V est discutée par la critique) : réfutation de l'anoméisme d'Eunome de Cyzique, pour qui le Fils est de substance dissemblable du Père ; mise au point de la distinction ousia (nature divine commune) / hypostasis (Personne distincte), grammaire trinitaire des Cappadociens. Trad. Sources Chrétiennes 299 et 305 ; NPNF2-8.
35 42 60Saint Basile, Homiliae in Hexaemeron (Hexaéméron, neuf homélies sur les six jours de la création) : contemplation de la sagesse du Créateur dans l'ordre du monde, mêlant science antique et louange ; admiré de Grégoire de Nazianze et source directe de l'Hexameron de saint Ambroise. Trad. Sources Chrétiennes 26bis ; NPNF2-8.
39 44Saint Basile, Ad adolescentes de legendis libris gentilium (Adresse aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des lettres païennes) : modèle d'humanisme chrétien ; l'image de l'abeille qui butine le miel des fleurs sans en prendre le poison, appliquée à la lecture des auteurs païens. Texte de référence Loeb / Les Belles Lettres.
40 41 45Divine Liturgie de saint Basile le Grand : l'une des deux grandes anaphores de rite byzantin, plus longue que celle de saint Jean Chrysostome ; célébrée une dizaine de fois par an (Grand Carême, vigiles de Noël et de l'Épiphanie, fête du saint). La part exacte de Basile dans le texte transmis est discutée par la critique, mais le noyau des grandes prières lui est rattaché depuis l'Antiquité (témoignages dès le VIe siècle). Cf. Catholic Encyclopedia, « Liturgy of St. Basil ».
50Saint Basile est l'un des quatre grands Docteurs de l'Église grecque (avec saint Athanase, saint Grégoire de Nazianze et saint Jean Chrysostome). Le titre de Docteur de l'Église lui est reconnu par le pape saint Pie V en 1568. Dans le calendrier romain, sa fête est célébrée le 2 janvier conjointement avec saint Grégoire de Nazianze ; l'Orient l'honore le 1er janvier et, avec les Trois Saints Hiérarques, le 30 janvier (fête instituée à Constantinople vers 1084). Cf. Britannica, « Saint Basil the Great » ; Catholic Encyclopedia, « Doctors of the Church ».
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