La destination universelle des biens

La destination universelle des biens est, pour l'Église, le « premier principe de tout l'ordre éthico-social » : Dieu a destiné la terre à l'usage de tous les hommes. La propriété privée, droit réel mais « second et dérivé », demeure grevée d'une « hypothèque sociale » au service du destin commun des biens.

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La destination universelle des biens est, dans la doctrine sociale de l'Église, le principe selon lequel les biens de la création sont destinés par Dieu à l'ensemble du genre humain, et non d'abord à quelques-uns. Le concile Vatican II en a donné la formulation devenue classique : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu'elle contient à l'usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité »[1].

Ce principe n'est pas une recommandation pieuse parmi d'autres : l'Église en fait le point de départ de toute sa morale économique. Le Catéchisme l'énonce dès le premier paragraphe consacré au septième commandement[2], et le pape François le qualifie, à la suite de saint Jean-Paul II, de « premier principe de tout l'ordre éthico-social »[3]. Tout le reste — le droit de propriété, le marché, le travail, le commerce, la fiscalité — en découle et lui demeure subordonné. La propriété privée elle-même, que l'Église défend fermement contre le collectivisme, n'est légitime que parce qu'elle sert mieux cette destination première ; elle n'est, dira François, qu'un « droit naturel secondaire et dérivé »[4].

Le principe repose sur une conviction et débouche sur un devoir. La conviction : la terre a été donnée « à tout le genre humain […], sans exclure ni privilégier personne »[5]. Le devoir : ordonner concrètement l'usage des biens de telle sorte que personne ne soit privé du nécessaire pendant que d'autres regorgent de superflu. C'est pourquoi l'Église enseigne à la fois que la propriété privée est un droit véritable et qu'elle est grevée d'une « hypothèque sociale »[6] — image saisissante par laquelle Jean-Paul II rappelle que tout possédant reste, devant Dieu, débiteur du destin commun des biens.

Cet article traite la destination universelle des biens en tant que principe de la doctrine sociale : sa définition, ses fondements bibliques et patristiques, la synthèse de saint Thomas, son déploiement dans le magistère social, son rapport exact à la propriété privée, le droit limite de l'extrême nécessité, et ses applications contemporaines. Les sujets connexes — la propriété privée, la solidarité, le bien commun, la subsidiarité, la dignité de la personne, la pauvreté, le communisme, le libéralisme économique ou l'écologie intégrale — sont renvoyés à leurs articles propres.

Un principe premier, non une option

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La doctrine sociale de l'Église n'est pas un programme politique mais un corps de principes tirés de la foi et de la raison. Parmi eux, la destination universelle des biens occupe une place singulière : elle ne se contente pas d'éclairer la question de la propriété, elle la fonde et la mesure. Le Compendium de la doctrine sociale de l'Église en fait de même le principe premier qui ordonne tout l'usage des biens[7].

Le « premier principe de tout l'ordre éthico-social »

Dire que la destination universelle est un principe premier a une portée précise. Cela signifie que, dans l'ordre logique et moral, elle vient avant la propriété, le marché, le contrat et l'État. Ceux-ci sont des moyens — légitimes, nécessaires — d'organiser l'usage des biens ; mais ils tirent leur justification de la fin qu'ils servent, à savoir que les biens « profitent à tous de façon équitable ». Jean-Paul II, dans Laudato Si' relu par François, est cité ainsi :

« Le principe de subordination de la propriété privée à la destination universelle des biens et, par conséquent, le droit universel à leur usage est une "règle d'or" du comportement social, et "le premier principe de tout l'ordre éthico-social". » — Pape François, Laudato Si', n° 93, 24 mai 2015[8]

Ce statut de règle d'or explique pourquoi l'Église refuse de traiter l'économie comme un domaine moralement neutre, régi par ses seules lois. Une organisation qui produirait de la richesse tout en privant durablement des peuples entiers du nécessaire violerait le principe premier, quel que soit son rendement.

Un droit « originaire » dont la propriété est dérivée

Le pape François a tiré de ce statut sa conséquence la plus tranchée dans Fratelli Tutti. Reprenant toute la tradition, il rappelle que le droit de tous à l'usage des biens est premier, et que le droit de propriété en découle :

« Le droit à la propriété privée ne peut être considéré que comme un droit naturel secondaire et dérivé du principe de la destination universelle des biens créés, et cela a des conséquences très concrètes qui doivent se refléter dans le fonctionnement de la société. » — Pape François, Fratelli Tutti, n° 120, 3 octobre 2020[9]

Loin d'être une nouveauté, cette hiérarchie est constante : le « principe de l'usage commun des biens créés pour tous » est, dit encore François, « le premier principe de tout l'ordre éthico-social », « un droit naturel, originaire et prioritaire »[10]. Le danger qu'il dénonce est celui d'une société qui place « les droits secondaires au-dessus des droits prioritaires et originaires, leur enlevant toute portée pratique »[11].

Ni collectivisme, ni absolutisation : la place exacte du principe

Affirmer la destination universelle n'est pas prôner la mise en commun forcée des biens. L'Église a condamné le communisme qui abolit la propriété, et le socialisme qui dissout la responsabilité personnelle, autant qu'elle refuse l'absolutisation libérale de la propriété privée. La destination universelle des biens n'est ni l'un ni l'autre : c'est le critère qui ordonne la propriété à sa fin sociale. Ce principe est l'un des frères de la dignité de la personne, du bien commun, de la subsidiarité et de la solidarité ; il en est, sur le terrain économique, l'application directe — comme le rappelle le lien que Jean-Paul II établit entre l'interdépendance des hommes et le fait que « les biens de la création sont destinés à tous »[12].

Les fondements bibliques

Gustave Doré, La Création de la lumière, 1866, Bible illustrée anglaise. Domaine public — Wikimedia Commons.

La destination universelle des biens n'est pas d'abord une thèse philosophique : elle est lue par l'Église dans l'Écriture elle-même, depuis le récit de la création jusqu'à la communauté apostolique. Le Catéchisme la rattache explicitement au premier chapitre de la Genèse[13].

Au commencement, la terre confiée à tous

Le fondement premier est l'acte créateur. Dieu confie la terre non à un individu ni à une caste, mais à l'humanité comme telle :

« Au commencement, Dieu a confié la terre et ses ressources à la gérance commune de l'humanité pour qu'elle en prenne soin, la maîtrise par son travail et jouisse de ses fruits. Les biens de la création sont destinés à tout le genre humain. » — Catéchisme de l'Église catholique, n° 2402[14]

L'homme n'est donc pas propriétaire absolu de la terre, mais gérant (administrateur) d'un don reçu. Le récit de la Genèse — « Soyez féconds […], remplissez la terre et soumettez-la » (Gn 1, 28) ; « Je vous donne toute herbe portant semence […] : ce sera votre nourriture » (Gn 1, 29) — adresse la terre à tous les vivants à venir, sans privilège d'origine[15]. C'est cette donation originelle que le droit de propriété, légitime, « n'abolit pas »[16].

Le jubilé et le glanage : une économie corrigée par Dieu

L'Ancien Testament ne se contente pas d'affirmer le principe : il l'institutionnalise. La Loi de Moïse organise des mécanismes périodiques de redistribution pour empêcher que la terre, don commun, ne se concentre définitivement entre quelques mains. L'année sabbatique laisse le sol au repos et ouvre ses fruits spontanés aux pauvres (Ex 23, 10-11) ; les lois de glanage interdisent de moissonner jusqu'aux bords du champ et de repasser sur la vigne, afin d'en laisser la part « au pauvre et à l'étranger » (Lv 19, 9-10 ; Dt 24, 19-21)[17]. Surtout, l'année jubilaire, tous les cinquante ans, prescrit la libération des esclaves et la restitution des terres aliénées à leurs familles d'origine, avec ce motif théologique explicite :

« La terre ne sera pas vendue à perpétuité, car la terre m'appartient, et vous n'êtes pour moi que des étrangers et des hôtes. » — Lévitique 25, 23[18]

La terre appartient à Dieu ; l'homme n'en est que l'usufruitier temporaire. Le jubilé est la traduction juridique de la destination universelle : aucun accaparement n'est définitif, parce qu'aucun homme n'est le maître dernier des biens.

« Tout était commun » : la première communauté de Jérusalem

Le Nouveau Testament porte le principe à son sommet. Les Actes des Apôtres décrivent la communauté de Jérusalem comme le lieu où la destination commune des biens devient vie concrète :

« La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme ; et personne ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun. […] Il n'y avait parmi eux aucun indigent. » — Actes des Apôtres 4, 32.34[19]

L'Église n'a jamais lu ce passage comme l'abolition de toute propriété — Pierre rappelle à Ananie que son champ et son prix lui restaient libres (Ac 5, 4) —, mais comme l'idéal vers lequel tend la charité : des biens tenus en propre, mais ouverts, partagés selon les besoins de chacun. Saint Paul fonde la grande collecte des Églises de Grèce pour les pauvres de Jérusalem sur un principe d'égalité et sur l'exemple du Christ : « Il s'est fait pauvre à cause de vous […]. Il s'agit d'égalité : que votre superflu pourvoie maintenant à leur dénuement »[20]. Inversement, la parabole du mauvais riche et de Lazare (Lc 16, 19-31) condamne non la richesse en elle-même, mais le riche qui ferme sa porte à l'indigent couché à son seuil : le refus du partage est présenté comme la racine de sa damnation[21].

La voix des Pères de l'Église

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Aucune doctrine n'a été enseignée par les Pères de l'Église avec une vigueur plus tranchante que celle-ci. Pour eux, garder son superflu pendant que le pauvre manque n'est pas un défaut de générosité : c'est un vol, parce que ce superflu appartient déjà, en droit, à celui qui meurt de faim. Cette tradition, parfois oubliée, est si centrale que le Magistère contemporain la cite encore comme sa propre source.

Saint Ambroise : « tu lui rends ce qui lui appartient »

Le texte le plus cité est celui de saint Ambroise de Milan (340-397), dans son traité De Nabuthe (sur Naboth). Paul VI l'a inséré au cœur de Populorum Progressio, lui donnant une autorité magistérielle :

« Ce n'est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre ; tu lui rends ce qui lui appartient. Car ce qui est donné en commun pour l'usage de tous, voilà ce que tu t'arroges. La terre est donnée à tout le monde, et pas seulement aux riches. » — Saint Ambroise de Milan, De Nabuthe, cité par Paul VI, Populorum Progressio, n° 23[22]

Saint Basile : « à l'affamé appartient le pain que tu gardes »

Saint Basile de Césarée (330-379), dans son homélie sur l'avarice (Contre les riches), va jusqu'au bout de la logique : ce que l'on accumule au-delà du nécessaire est dérobé à autant de pauvres qu'on aurait pu en secourir.

« À l'affamé appartient le pain que tu gardes ; à l'homme nu, le manteau que tu conserves dans tes coffres ; au va-nu-pieds, la chaussure qui pourrit chez toi ; au miséreux, l'argent que tu tiens enfoui. Ainsi commets-tu autant d'injustices qu'il y a de gens à qui tu pourrais donner. » — Saint Basile de Césarée, Homélie sur l'avarice[23]

Saint Jean Chrysostome : « ce ne sont pas nos biens, mais les leurs »

Saint Jean Chrysostome (v. 349-407) est cité par le Catéchisme lui-même, dans la section sur l'amour des pauvres :

« Ne pas faire participer les pauvres à nos propres biens, c'est les voler et leur ôter la vie. Ce que nous détenons, ce ne sont pas nos biens, mais les leurs. » — Saint Jean Chrysostome, Homélies sur Lazare, cité au Catéchisme de l'Église catholique, n° 2446[24]

Saint Grégoire le Grand : un devoir de justice, non de pure charité

Saint Grégoire le Grand (v. 540-604), dans sa Règle pastorale, précise la nature exacte de ce devoir : donner au pauvre son nécessaire relève de la justice avant de relever de la miséricorde.

« Quand nous donnons aux indigents ce qui leur est nécessaire, nous leur rendons ce qui est à eux ; nous ne leur faisons pas une largesse personnelle. C'est une dette de justice que nous acquittons, plutôt qu'une œuvre de miséricorde que nous accomplissons. » — Saint Grégoire le Grand, Règle pastorale[25]

Cette unanimité patristique fournit l'arrière-plan de tout le principe : la destination universelle des biens n'est pas une invention du XIXᵉ siècle, mais la constante de la Tradition, que les saints ont prêchée avant que les encycliques ne la formulent.

Saint Thomas d'Aquin : posséder en propre, user en commun

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La grande synthèse intellectuelle du principe est l'œuvre de saint Thomas d'Aquin (1225-1274). C'est lui qui a forgé la distinction reprise textuellement par le Catéchisme et par toutes les encycliques sociales : entre le pouvoir de gérer les biens, qui peut légitimement être privé, et leur usage, qui doit rester ordonné au bien commun.

Le droit de posséder en propre est légitime

Dans la Somme théologique (II-II, q. 66, a. 2), Thomas se demande « s'il est permis à l'homme de posséder une chose comme sienne ». Sa réponse est positive : « le pouvoir de procurer et de dispenser » les choses extérieures (potestas procurandi et dispensandi) peut être tenu en propre, et cela pour trois raisons de bon sens — chacun prend mieux soin de ce qui le concerne ; les affaires sont mieux ordonnées si chacun a sa charge ; la paix est mieux gardée quand chacun est content de son lot[26]. Contre toute utopie collectiviste, Thomas reconnaît donc à la propriété privée une utilité réelle et un fondement dans la nature raisonnable de l'homme.

Mais l'usage doit demeurer commun

Aussitôt, Thomas ajoute la distinction décisive : « Quant à l'usage, l'homme ne doit pas tenir les choses extérieures comme propres, mais comme communes, de telle sorte qu'il les partage volontiers dans la nécessité des autres. »[27] Posséder en propre, oui ; user en propriétaire absolu, non. Le Catéchisme reprend cette intuition presque mot pour mot quand il cite Vatican II :

« L'homme, dans l'usage qu'il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu'il possède légitimement comme n'appartenant qu'à lui, mais les regarder aussi comme communes : en ce sens qu'elles puissent profiter non seulement à lui, mais aux autres. » — Concile Vatican II, Gaudium et Spes, n° 69, cité au Catéchisme, n° 2404[28]

Le cas-limite : l'extrême nécessité

Thomas tire de ce principe une conséquence radicale (II-II, q. 66, a. 7) : en cas d'extrême nécessité, prendre le bien d'autrui n'est pas un vol, car le besoin a rendu ce bien commun. « Dans la nécessité, toutes choses sont communes (in necessitate sunt omnia communia) »[29]. Ce n'est pas une licence pour la convoitise : il faut que la nécessité soit réelle, présente et imminente, et qu'aucun autre secours ne soit possible. Mais le principe est clair, et Vatican II le reprend en propres termes : « Celui qui se trouve dans l'extrême nécessité a le droit de se procurer l'indispensable à partir des richesses d'autrui »[30]. La destination universelle des biens reprend alors le dessus sur la répartition ordinaire — non par exception arbitraire, mais parce qu'elle est le droit premier, voilé en temps normal par l'ordre de la propriété, mais qui réapparaît dès que la survie d'un homme est en jeu.

Le développement du principe dans le magistère social

Le principe traverse tout le magistère social moderne, de Léon XIII à François, sans jamais varier dans sa substance, mais en s'appliquant à des situations nouvelles. La chronologie suivante en marque les étapes décisives.

  1. 15 mai 1891
    Rerum Novarum — Léon XIII

    Léon XIII défend vigoureusement la propriété privée comme droit naturel contre le socialisme, mais rappelle, avec saint Thomas, que si la possession peut être privée, l'usage doit rester commun : le superflu est dû aux pauvres.

  2. 15 mai 1931
    Quadragesimo Anno — Pie XI

    Pie XI précise le « double caractère », individuel et social, de la propriété : nier la fonction sociale conduit à l'« individualisme », nier le droit privé au « collectivisme ».

  3. 1er juin 1941
    Radio-message de la Pentecôte — Pie XII

    Pie XII affirme que tout homme, comme être raisonnable, « tient de la nature le droit fondamental d'user des biens matériels de la terre », droit premier que la propriété doit servir.

  4. 7 décembre 1965
    Gaudium et Spes — Vatican II

    Le concile donne la formulation classique (n° 69) : « Dieu a destiné la terre […] à l'usage de tous », et reconnaît le droit de prendre dans l'extrême nécessité.

  5. 26 mars 1967
    Populorum Progressio — Paul VI

    Paul VI applique le principe au développement des peuples : la propriété n'est pas « un droit inconditionnel et absolu » ; il cite saint Ambroise. « Tous les autres droits y sont subordonnés. »

  6. 14 septembre 1981
    Laborem Exercens — Jean-Paul II

    Jean-Paul II enseigne que la propriété des moyens de production n'est légitime qu'au service du travail et de la destination universelle des biens.

  7. 30 décembre 1987
    Sollicitudo Rei Socialis — Jean-Paul II

    Le « principe caractéristique de la doctrine sociale chrétienne » : les biens sont « originellement destinés à tous » ; sur la propriété privée pèse une « hypothèque sociale ».

  8. 1er mai 1991
    Centesimus Annus — Jean-Paul II

    « Dieu a donné la terre à tout le genre humain […], sans exclure ni privilégier personne. » L'usage des biens reste subordonné à leur destination originelle commune.

  9. 24 mai 2015
    Laudato Si' — François

    François fait de la subordination de la propriété à la destination universelle une « règle d'or » et « le premier principe de tout l'ordre éthico-social », élargi aux générations futures.

  10. 3 octobre 2020
    Fratelli Tutti — François

    Le droit de propriété est dit « secondaire et dérivé » du droit « originaire et prioritaire » de tous à l'usage des biens.

Léon XIII : la propriété défendue, mais l'usage commun maintenu

Francesco De Federicis, Léon XIII, vers 1898. Library of Congress, cph.3c22745. Domaine public — Wikimedia Commons.

On oublie souvent que Rerum Novarum (1891), texte fondateur qui défend si fermement la propriété privée contre le socialisme naissant, maintient en même temps la destination universelle. Léon XIII y reprend explicitement la distinction thomiste : posséder des biens en propre est nécessaire à la vie humaine ; mais, quant à l'usage, l'homme ne doit pas les considérer comme exclusivement siens, et doit en faire facilement participer les autres en cas de besoin[31]. Le pape ajoute, sur le superflu, un enseignement resté célèbre : une fois pourvu au nécessaire et à la convenance, donner aux indigents ce qui reste est un devoir — non de stricte justice légale, mais de charité, dont aucune loi humaine ne peut réclamer l'accomplissement[32]. L'Église maintiendra toujours cette tension : la propriété est un vrai droit, mais elle n'est jamais un absolu.

Pie XI : le « double caractère » de la propriété

En 1931, dans Quadragesimo Anno, Pie XI condense la doctrine dans la notion de double caractère de la propriété, « individuel et social ». Nier l'aspect social conduit à l'individualisme ; nier l'aspect individuel conduit au collectivisme. La fonction de l'autorité est précisément de définir, en fonction du bien commun, « ce qui est permis et ce qui ne l'est pas aux possédants dans l'usage de leurs biens »[33]. C'est ce que confirme le Catéchisme : « L'autorité politique a le droit et le devoir de régler, en fonction du bien commun, l'exercice légitime du droit de propriété »[34].

Jean-Paul II : l'« hypothèque sociale »

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La contribution la plus marquante du XXᵉ siècle est l'image forgée par Jean-Paul II dans Sollicitudo Rei Socialis (1987). Après avoir rappelé que la destination universelle des biens est un « principe caractéristique de la doctrine sociale chrétienne » et que « les biens de ce monde sont originellement destinés à tous », il écrit :

« La propriété privée, en effet, est grevée d'une hypothèque sociale, c'est-à-dire qu'elle porte comme qualité intrinsèque une fonction sociale, fondée et justifiée précisément par le principe de la destination universelle des biens. » — Saint Jean-Paul II, Sollicitudo Rei Socialis, n° 42, 30 décembre 1987[35]

L'image juridique est exacte : une hypothèque ne supprime pas la propriété, mais elle la grève d'une charge qui la suit en quelque main qu'elle passe. De même, tout bien possédé demeure chargé d'une dette envers le destin commun : on en est propriétaire sous condition qu'il serve aussi les autres.

Destination universelle et propriété privée : la juste articulation

Le point le plus délicat est de tenir ensemble deux affirmations que les idéologies modernes opposent : la propriété privée est un droit véritable, et les biens sont destinés à tous. L'Église refuse de sacrifier l'une à l'autre. C'est ce refus qui définit sa position propre, à égale distance du libéralisme et du collectivisme.

Pourquoi la propriété privée reste légitime et nécessaire

Le principe de destination universelle ne dévalorise pas la propriété privée : il la fonde mieux qu'aucune autre doctrine. Le Catéchisme enseigne que « l'appropriation des biens est légitime pour garantir la liberté et la dignité des personnes, pour aider chacun à subvenir à ses besoins fondamentaux »[36]. Sans propriété, pas de responsabilité, pas d'initiative, pas de protection de la famille contre l'arbitraire de l'État — c'est l'argument que Léon XIII opposait au socialisme et que développe l'article sur la propriété privée. La destination universelle ne contredit donc pas la propriété : elle en indique la finalité. On possède pour que les biens servent — d'abord soi et les siens, puis, par le superflu, les autres.

Le tableau des trois positions

Le tableau suivant oppose la doctrine de l'Église aux deux erreurs symétriques qu'elle a combattues.

QuestionLibéralisme économiqueCollectivisme / communismeDoctrine sociale de l'Église
Statut de la propriété privéeDroit quasi absolu, intouchableÀ abolir ou à étatiserDroit réel mais second, dérivé de la destination universelle
Destination des biensÀ chacun selon le marché et la réussiteAu collectif, géré par l'ÉtatÀ tous, selon la justice et la charité (GS 69)
Fonction sociale de la propriétéFacultative, affaire de générosité privéeNiée : il n'y a plus de propriétéIntrinsèque : « hypothèque sociale » (SRS 42)
Place de la personneIndividu souverainDissoute dans la massePersonne responsable, ouverte au prochain
Risque dénoncéExclusion des pauvres, idolâtrie du marchéÉcrasement de la liberté, misère et tyrannie— (position d'équilibre)

Une fonction sociale, non une simple générosité

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La grande différence entre la doctrine catholique et un simple appel à la charité privée tient à ce mot : fonction sociale. La destination universelle ne demande pas seulement aux riches d'être généreux ; elle inscrit dans la nature même de la propriété une dette envers la communauté. C'est pourquoi l'Église peut légitimer une régulation publique : impôt juste, réforme agraire là où la terre est accaparée, limites à la spéculation, encadrement des échanges mondiaux. « Tous les autres droits, quels qu'ils soient, y compris ceux de la propriété et du libre commerce, y sont subordonnés », écrit Paul VI[37]. La propriété n'est pas niée ; elle est ordonnée.

Le droit en cas d'extrême nécessité

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Le principe atteint son point le plus concret dans la question de l'extrême nécessité. Que faire d'un homme qui va mourir de faim et qui ne trouve personne pour lui donner ? La réponse de l'Église, héritée de Thomas et confirmée par le concile, est nette : il a le droit de prendre dans le bien d'autrui ce qui lui est indispensable, et ce prélèvement n'est pas un vol[38].

Une réapparition du droit premier, non une exception arbitraire

Ce droit n'est pas une entorse au principe : il en est la manifestation la plus pure. En temps ordinaire, la destination universelle des biens passe par la médiation de la propriété et de la justice distributive ; mais lorsque ces médiations défaillent au point qu'un homme va périr, le droit originaire de tous à user des biens reprend directement le dessus. Le bien redevient, pour ce cas, ce qu'il était au commencement : commun. C'est l'application existentielle du « in necessitate omnia communia » de saint Thomas[39].

Les conditions strictes

Pour autant, l'Église encadre rigoureusement ce droit, afin qu'il ne devienne pas le prétexte du vol ou de l'agitation révolutionnaire. La nécessité doit être extrême (la survie, non le confort), actuelle (présente, non éventuelle), et sans autre issue (aucun secours possible n'étant offert). On ne peut prélever que l'indispensable, non se servir au-delà. Et ce droit, qui vaut pour l'individu menacé, ne saurait fonder une expropriation générale décidée par soi-même : il appelle plutôt l'autorité publique à organiser, en amont, une répartition qui rende de tels cas impossibles. La destination universelle des biens est ainsi à la fois un droit de l'affamé et un devoir de la société.

Applications contemporaines du principe

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Loin d'être une relique de l'économie agraire, la destination universelle des biens éclaire les débats économiques les plus actuels. Le pape François en a fait, dans son enseignement, l'une des clés de lecture des crises contemporaines[40].

La faim et le développement des peuples

La première application demeure la plus urgente : nul ne doit manquer du nécessaire quand la terre produit assez pour tous. C'est l'argument central de Populorum Progressio : le développement des peuples pauvres n'est pas une aumône facultative des nations riches, mais une exigence de justice fondée sur la destination commune des biens. Ce thème, qui touche à la pauvreté et à la mondialisation, reçoit ici son fondement : si les biens sont à tous, l'écart abyssal entre l'abondance de quelques-uns et la misère de milliards d'autres est une injustice structurelle, non une simple fatalité.

L'écologie et les générations futures

Benoît XVI et François ont étendu le principe dans le temps : la terre n'est pas seulement destinée à tous les vivants, mais aussi à ceux qui viendront. Benoît XVI rappelle que la création « a été donnée à tous par Dieu » et que son usage engage « une responsabilité à l'égard des pauvres, des générations à venir et de l'humanité tout entière »[41]. C'est la racine doctrinale de l'écologie intégrale et de la sauvegarde de la création, objets de leurs articles propres : dilapider les ressources communes, c'est priver les générations futures de leur part du don originel.

Les biens communs nouveaux

Le principe s'applique enfin à des réalités que l'Antiquité ne connaissait pas : l'eau, dont François affirme qu'elle est un droit « essentiel, fondamental et universel »[42] ; le savoir et les biens immatériels ; les ressources numériques. Le Catéchisme avait déjà étendu la notion aux « biens de production — matériels ou immatériels — comme des terres ou des usines, des compétences ou des arts », qui « requièrent les soins de leurs possesseurs pour que leur fécondité profite au plus grand nombre »[43]. La destination universelle des biens devient ainsi un critère pour juger l'accès à la santé, à l'éducation, à l'information — partout où un bien nécessaire risque d'être confisqué au détriment du destin commun.

L'option préférentielle pour les pauvres

Toutes ces applications convergent vers une conséquence que le Magistère nomme l'option préférentielle pour les pauvres. Puisque les biens sont destinés à tous et que les pauvres en sont les premiers privés, la charité et la justice se portent d'abord vers eux. Le Catéchisme tire directement cette conséquence du principe[44], et elle est développée dans l'article sur la pauvreté. La destination universelle des biens n'est donc pas neutre : elle a un sens, qui est de combler d'abord celui qui manque.

La destination des biens et la vie dans la Divine Volonté

La spiritualité de la Divine Volonté transmise à Luisa Piccarreta (1865-1947) offre une lumière intérieure sur ce principe social. Si tous les biens sont destinés à tous, c'est qu'ils procèdent d'un unique don : la création n'est pas une propriété arrachée à Dieu, mais un héritage reçu de sa main et confié à la gérance commune de l'humanité[45]. Vivre dans la Volonté divine, c'est précisément recevoir toute chose comme un don à faire circuler, et non comme une possession à retenir : l'âme qui agit dans le Fiat ne s'approprie rien pour elle seule, mais rend à Dieu et restitue aux autres ce qu'elle a reçu, « au nom de toute la création »[46]. Le détachement intérieur que demandent les Évangiles — « Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent » (Mt 6, 24) — rejoint ainsi, dans l'ordre spirituel, ce que la doctrine sociale énonce dans l'ordre des structures : les biens ne sont véritablement à nous que lorsqu'ils servent le dessein commun de Dieu. La destination universelle des biens trouve là sa racine la plus profonde : non d'abord une règle d'organisation, mais une vérité sur la place de l'homme, intendant et non maître, devant le Créateur qui « a donné la terre à tout le genre humain »[47].

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et Spes, 7 décembre 1965, n° 69, § 1 (texte officiel français, vatican.va) : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu'elle contient à l'usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité. » Formulation classique reprise par CEC 2402-2404 et par tout le magistère social postérieur.

    1
  2. Catéchisme de l'Église catholique, § 2401 : le septième commandement « demande, en vue du bien commun, le respect de la destination universelle des biens et du droit de propriété privée ». Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.

    2
  3. Pape François, encyclique Laudato Si', 24 mai 2015, n° 93, citant Jean-Paul II, Laborem Exercens (1981) et Centesimus Annus (1991) : le principe est « le premier principe de tout l'ordre éthico-social ».

    3
  4. Pape François, encyclique Fratelli Tutti, 3 octobre 2020, n° 120 : « Le droit à la propriété privée ne peut être considéré que comme un droit naturel secondaire et dérivé du principe de la destination universelle des biens créés. »

    4
  5. Saint Jean-Paul II, encyclique Centesimus Annus, 1ᵉʳ mai 1991, n° 31 : « Dieu a donné la terre à tout le genre humain, pour qu'elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne. C'est là l'origine de la destination universelle des biens de la terre. »

    5
  6. Saint Jean-Paul II, encyclique Sollicitudo Rei Socialis, 30 décembre 1987, n° 42 : sur la propriété privée pèse une « hypothèque sociale », fonction sociale intrinsèque fondée sur la destination universelle des biens.

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  7. Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l'Église, Libreria Editrice Vaticana, 2004, chapitre IV (principes de la doctrine sociale, section sur la destination universelle des biens et la propriété privée) : la destination universelle des biens y est exposée comme le principe premier qui ordonne tout l'usage des biens.

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  8. Pape François, Laudato Si', n° 93, citant Jean-Paul II, Laborem Exercens, n° 19. La « règle d'or du comportement social ».

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  9. Pape François, Fratelli Tutti, n° 120. Citation intégrale sur le droit de propriété comme « secondaire et dérivé ».

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  10. Pape François, Fratelli Tutti, n° 120, reprenant l'expression de Laudato Si' 93 : le droit universel à l'usage des biens est « un droit naturel, originaire et prioritaire ».

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  11. Pape François, Fratelli Tutti, n° 120 : il arrive « que les droits secondaires se placent au-dessus des droits prioritaires et originaires, les privant de toute portée pratique ».

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  12. Saint Jean-Paul II, Sollicitudo Rei Socialis, n° 39 : « L'interdépendance doit se transformer en solidarité, fondée sur le principe que les biens de la création sont destinés à tous. »

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  13. Catéchisme de l'Église catholique, § 2402, renvoyant à Gn 1, 26-29 : Dieu a confié la terre « à la gérance commune de l'humanité » ; « les biens de la création sont destinés à tout le genre humain ».

    13
  14. Catéchisme de l'Église catholique, § 2402 (texte intégral) : « Au commencement, Dieu a confié la terre et ses ressources à la gérance commune de l'humanité pour qu'elle en prenne soin, la maîtrise par son travail et jouisse de ses fruits. Les biens de la création sont destinés à tout le genre humain. »

    14
  15. Genèse 1, 28-29, traduction liturgique officielle (AELF) : « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la » ; « Je vous donne toute herbe portant semence […] : ce sera votre nourriture. » Don de la terre adressé à l'humanité comme telle.

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  16. Catéchisme de l'Église catholique, § 2403 : « Le droit à la propriété privée, acquise ou reçue de manière juste, n'abolit pas la donation originelle de la terre à l'ensemble de l'humanité. La destination universelle des biens demeure primordiale, même si la promotion du bien commun exige le respect de la propriété privée, de son droit et de son exercice. »

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  17. Exode 23, 10-11 (année sabbatique) ; Lévitique 19, 9-10 et Deutéronome 24, 19-21 (lois de glanage : laisser la part du champ et de la vigne « au pauvre et à l'étranger »), traduction liturgique officielle (AELF). Institutions vétéro-testamentaires de la destination commune des biens.

    17
  18. Lévitique 25, 23, traduction liturgique officielle (AELF) : « La terre ne sera pas vendue à perpétuité, car la terre m'appartient, et vous n'êtes pour moi que des étrangers et des hôtes. » Fondement de l'année jubilaire (Lv 25, 8-55).

    18
  19. Actes des Apôtres 4, 32 et 4, 34-35, traduction liturgique officielle (AELF) : « La multitude […] avait un seul cœur et une seule âme ; […] entre eux tout était commun. […] Il n'y avait parmi eux aucun indigent. » Cf. Ac 2, 44-45 et Ac 5, 4 (la propriété restait libre : la mise en commun était volontaire).

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  20. Deuxième lettre de saint Paul aux Corinthiens 8, 9 et 8, 13-15, traduction liturgique officielle (AELF) : la collecte pour les pauvres de Jérusalem, fondée sur un principe d'« égalité » et sur l'exemple du Christ « qui s'est fait pauvre ».

    20
  21. Évangile selon saint Luc 16, 19-31, traduction liturgique officielle (AELF), parabole du mauvais riche et de Lazare : la faute du riche est d'avoir ignoré le pauvre à sa porte tout en jouissant de son superflu.

    21
  22. Saint Paul VI, encyclique Populorum Progressio, 26 mars 1967, n° 23, citant saint Ambroise de Milan, De Nabuthe, c. 12, n. 53 : « Ce n'est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre ; tu lui rends ce qui lui appartient. Car ce qui est donné en commun pour l'usage de tous, voilà ce que tu t'arroges. La terre est donnée à tout le monde, et pas seulement aux riches. »

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  23. Saint Basile de Césarée, homélie Je démolirai mes greniers (sur Lc 12, 18, dite aussi homélie Contre les riches) : « À l'affamé appartient le pain que tu gardes ; à l'homme nu, le manteau que tu conserves dans tes coffres ; au va-nu-pieds, la chaussure qui pourrit chez toi ; au miséreux, l'argent que tu tiens enfoui. »

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  24. Catéchisme de l'Église catholique, § 2446, citant saint Jean Chrysostome, Homélies sur Lazare (Laz. 1, 6 : PG 48, 992 D) : « Ne pas faire participer les pauvres à nos propres biens, c'est les voler et leur ôter la vie. Ce que nous détenons, ce ne sont pas nos biens, mais les leurs. »

    24
  25. Saint Grégoire le Grand, Règle pastorale (Regula pastoralis) : donner au pauvre son nécessaire, c'est lui rendre ce qui est à lui — une dette de justice que l'on acquitte plutôt qu'une œuvre de miséricorde que l'on accomplit.

    25
  26. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 66, a. 2 : il est licite à l'homme de posséder en propre le « pouvoir de procurer et de dispenser » (potestas procurandi et dispensandi) les biens extérieurs, pour trois raisons (soin plus diligent, ordre des affaires, paix sociale).

    26
  27. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 66, a. 2 : « Quant à l'usage, l'homme ne doit pas tenir les choses extérieures comme propres, mais comme communes, de telle sorte qu'il les partage volontiers dans la nécessité des autres. » Distinction reprise par Léon XIII (Rerum Novarum) et par le Catéchisme (§ 2404).

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  28. Catéchisme de l'Église catholique, § 2404, citant Gaudium et Spes 69, § 1 : « L'homme, dans l'usage qu'il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu'il possède légitimement comme n'appartenant qu'à lui, mais les regarder aussi comme communes. »

    28
  29. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 66, a. 7 : en cas de nécessité manifeste et urgente, prendre le bien d'autrui pour subvenir à son besoin n'est pas formellement un vol, car « dans la nécessité, toutes choses sont communes » (in necessitate sunt omnia communia).

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  30. Concile Vatican II, Gaudium et Spes, n° 69, § 1 : « Si quelqu'un se trouve dans l'extrême nécessité, il a le droit de se procurer l'indispensable à partir des richesses d'autrui », renvoyant à la tradition thomiste et au droit canonique.

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  31. Léon XIII, encyclique Rerum Novarum, 15 mai 1891 (partie sur la propriété privée) : posséder des biens en propre est nécessaire et permis ; mais quant à l'usage, l'homme doit, avec saint Thomas, regarder les biens comme communs et en faire facilement participer les autres en cas de besoin.

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  32. Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891 (devoirs des possédants) : une fois pourvu au nécessaire et à la convenance, donner aux indigents ce qui reste est un devoir — non de stricte justice légale, mais de charité, dont aucune loi humaine ne peut réclamer l'accomplissement.

    32
  33. Pie XI, encyclique Quadragesimo Anno, 15 mai 1931, n° 45 : la propriété a un « double caractère », individuel et social ; l'encyclique confie à l'autorité publique de préciser, en vue du bien commun, l'usage permis aux possédants.

    33
  34. Catéchisme de l'Église catholique, § 2406 : « L'autorité politique a le droit et le devoir de régler, en fonction du bien commun, l'exercice légitime du droit de propriété » (renvoi à GS 71 ; SRS 42 ; CA 40 et 48).

    34
  35. Saint Jean-Paul II, Sollicitudo Rei Socialis, n° 42 : « La propriété privée, en effet, est grevée d'une hypothèque sociale, c'est-à-dire qu'elle porte comme qualité intrinsèque une fonction sociale, fondée et justifiée précisément par le principe de la destination universelle des biens. »

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  36. Catéchisme de l'Église catholique, § 2402 : « L'appropriation des biens est légitime pour garantir la liberté et la dignité des personnes, pour aider chacun à subvenir à ses besoins fondamentaux et aux besoins de ceux dont il a la charge. »

    36
  37. Saint Paul VI, Populorum Progressio, n° 22 : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu'elle contient à l'usage de tous les hommes et de tous les peuples […]. Tous les autres droits, quels qu'ils soient, y compris ceux de la propriété et du libre commerce, y sont subordonnés. »

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  38. Concile Vatican II, Gaudium et Spes, n° 69, § 1, sur le droit de prélever l'indispensable dans l'extrême nécessité ; doctrine confirmée par le Catéchisme (§ 2408 sur les conditions de ce recours).

    38
  39. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 66, a. 7 : la réapparition du droit commun en cas d'extrême nécessité n'est pas une exception arbitraire mais l'effet du caractère premier de la destination universelle des biens.

    39
  40. Pape François, audience générale du 26 août 2020, catéchèse « Guérir le monde » : « La destination universelle des biens et la vertu de l'espérance » — relecture de la crise contemporaine à la lumière du principe. Texte sur vatican.va.

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  41. Benoît XVI, encyclique Caritas in Veritate, 29 juin 2009, n° 48 : la nature « a été donnée à tous par Dieu, et son usage représente pour nous une responsabilité à l'égard des pauvres, des générations à venir et de l'humanité tout entière ». Cf. n° 50.

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  42. Pape François, Laudato Si', n° 30 : « l'accès à l'eau potable et sûre est un droit humain essentiel, fondamental et universel. »

    42
  43. Catéchisme de l'Église catholique, § 2405 : « Les biens de production — matériels ou immatériels — comme des terres ou des usines, des compétences ou des arts, requièrent les soins de leurs possesseurs pour que leur fécondité profite au plus grand nombre. »

    43
  44. Catéchisme de l'Église catholique, § 2443-2446 : l'amour des pauvres et l'option préférentielle pour les pauvres comme conséquence de la destination universelle des biens et du septième commandement.

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  45. Catéchisme de l'Église catholique, § 2402 : les biens de la création reçus comme un don confié à la « gérance commune » de l'humanité — fondement à la fois social et spirituel du principe.

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  46. Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, 12, 104 (22 mai 1919) : dans l'ère de la vie dans la Divine Volonté, les créatures rendent à Dieu gloire et amour « au nom de toute la Création » — l'âme qui vit dans le Fiat reçoit toute chose comme un don et ne s'approprie rien pour elle seule.

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  47. Saint Jean-Paul II, Centesimus Annus, n° 31 : « Dieu a donné la terre à tout le genre humain » — fondement théologique de la destination universelle des biens.

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