La mondialisation

La mondialisation, le grand fait social de notre temps vu par la doctrine sociale de l'Église : ni bonne ni mauvaise en soi, elle sera ce que les hommes en feront, et doit être orientée par la dignité de la personne, le bien commun et la solidarité.

Ignispedia

La mondialisation — globalization en anglais — désigne l'intégration croissante et désormais planétaire des économies, des marchés financiers, des techniques, des cultures et des communications. L'Église catholique n'a pas de doctrine qui « approuverait » ou « condamnerait » la mondialisation en bloc : elle la regarde comme le grand fait social de notre temps, un processus ambivalent qu'il faut discerner, orienter et humaniser à la lumière de sa doctrine sociale. La formule de Benoît XVI résume cette position : « la mondialisation, a priori, n'est ni bonne ni mauvaise. Elle sera ce que les personnes en feront »[1].

La mondialisation n'est pas, à proprement parler, l'un des principes permanents de la doctrine sociale — ceux-ci restent la dignité de la personne humaine, le bien commun, la subsidiarité et la solidarité. Elle est plutôt le terrain planétaire nouveau sur lequel ces principes doivent maintenant s'appliquer. Dès 1967, Paul VI percevait le tournant : « le fait majeur dont chacun doit prendre conscience est que la question sociale est devenue mondiale »[2].

Le magistère reconnaît dans la mondialisation des promesses réelles — sortie de la pauvreté pour des centaines de millions d'hommes, circulation des savoirs, conscience nouvelle de l'unité du genre humain — et des périls graves : creusement des inégalités, exclusion des plus faibles, domination des marchés sur le politique, uniformisation des cultures, indifférence aux souffrances lointaines. Sa thèse centrale est que la mondialisation, livrée à la seule logique du profit, broie les personnes ; orientée par la charité et la justice, elle peut devenir un instrument de communion entre les peuples.

Cet article expose ce que l'Église enseigne du fait mondial : ce qu'est la mondialisation, comment le regard magistérial s'est construit de Léon XIII à François, comment juger moralement ce phénomène, quels principes doivent l'humaniser, et pourquoi Benoît XVI a pu réclamer une « autorité politique mondiale » sans tomber dans le rêve d'un gouvernement planétaire.

Qu'est-ce que la mondialisation ?

Le mot et la chose

Le terme français mondialisation s'est répandu à partir des années 1960 ; l'anglais globalization s'est imposé dans les années 1980-1990, surtout après la chute du bloc soviétique (1989-1991) et l'essor d'Internet. Mais la chose est plus ancienne que le mot : commerce au long cours, empires, grandes découvertes et missions, révolution industrielle ont, chacun à leur tour, élargi l'horizon des échanges humains. Ce qui est inédit aujourd'hui, c'est la vitesse, l'ampleur et la simultanéité de l'intégration : un capital se déplace en une seconde d'un continent à l'autre, une information fait le tour du globe en quelques minutes.

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Benoît XVI nomme cette nouveauté d'un mot exact : « l'explosion de l'interdépendance planétaire, désormais communément appelée mondialisation »[3]. Le mot-clé est interdépendance : les peuples ne sont plus seulement voisins, ils sont devenus solidaires de fait, pour le meilleur et pour le pire — une crise financière née à New York appauvrit un paysan d'Asie, une épidémie partie d'une ville se répand sur toute la Terre.

Une réalité à plusieurs visages

La mondialisation n'est pas un bloc : elle a plusieurs dimensions qui ne progressent pas au même rythme.

  • Économique et commerciale : libre-circulation des marchandises, chaînes de production réparties sur plusieurs continents, division internationale du travail.
  • Financière : marchés de capitaux mondialisés, transactions instantanées, dont Benoît XVI souligne qu'elles « peuvent être mal utilisées quand celui qui les gère n'a comme point de référence que des intérêts égoïstes »[4].
  • Technologique et numérique : Internet, télécommunications, intelligence artificielle, qui abolissent les distances.
  • Culturelle : diffusion mondiale de modèles de consommation, de musiques, de récits — avec le risque d'une uniformisation.
  • Politique : organisations internationales (ONU, OMC, FMI), traités, gouvernance transnationale.
  • Migratoire : déplacements massifs de populations, traités par l'Église dans les articles sur la migration et l'accueil de l'étranger.

Le Compendium de la doctrine sociale de l'Église la définit comme « un processus d'intégration croissante des économies nationales » qui dépasse de loin l'économie pour toucher toute la vie sociale[5].

Mondialisation, internationalisation et catholicité

Il faut distinguer trois réalités souvent confondues. L'internationalisation désigne la multiplication des relations entre États qui restent maîtres chez eux. La mondialisation va plus loin : elle crée un espace unifié où les frontières comptent de moins en moins pour les capitaux, les informations et les entreprises. Enfin la catholicité de l'Église — le mot katholikos signifie « selon le tout » — est une universalité d'un autre ordre : non l'uniformisation marchande, mais l'unité des peuples dans une même foi qui respecte et assume leurs cultures. L'Église se sait elle-même la plus ancienne réalité « mondiale » : depuis la Pentecôte, elle rassemble « toute nation qui est sous le ciel » (Ac 2, 5) sans abolir la diversité des langues[6]. Ce regard théologique fonde sa liberté à l'égard du fait mondial : elle n'en a ni peur ni fascination.

Comment l'Église en est-elle venue à parler de mondialisation ?

Le magistère social n'a pas attendu le mot pour penser la chose. De Léon XIII à François, le regard de l'Église s'est progressivement élargi de l'atelier national à la planète entière.

  1. 1891
    Rerum Novarum (Léon XIII)

    Naissance de la doctrine sociale moderne : la « question ouvrière » est posée d'abord à l'échelle des nations industrielles.

  2. 1963
    Pacem in Terris (Jean XXIII)

    Le « bien commun universel » pose des problèmes de dimensions mondiales et appelle « une autorité publique de compétence universelle » (n° 137).

  3. 1965
    Gaudium et Spes (Vatican II)

    Le bien commun « prend aujourd'hui une extension de plus en plus universelle » (n° 26) ; appel à organiser « la communauté des nations » (n° 84).

  4. 1967
    Populorum Progressio (Paul VI)

    « La question sociale est devenue mondiale » (n° 3) ; le développement de tous les peuples devient l'horizon de la justice.

  5. 1987
    Sollicitudo Rei Socialis (Jean-Paul II)

    L'« interdépendance » est le nouveau système des relations mondiales ; elle doit se transformer en solidarité (n° 38).

  6. 1991
    Centesimus Annus (Jean-Paul II)

    Après 1989, l'économie s'internationalise ; il faut des règles pour que la liberté économique serve la personne.

  7. 2009
    Caritas in Veritate (Benoît XVI)

    Grande charte catholique de la mondialisation : phénomène ambivalent à orienter par la charité dans la vérité (n° 33-42, 67).

  8. 2013-2020
    François : Evangelii Gaudium, Laudato Si', Fratelli Tutti

    Dénonciation de la « mondialisation de l'indifférence » (EG 54) et appel à la fraternité universelle.

La question sociale devenue mondiale (Paul VI, 1967)

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Le tournant décisif est l'encyclique Populorum Progressio de Paul VI (1967). Jusqu'alors, la doctrine sociale s'était concentrée sur les rapports entre patrons et ouvriers à l'intérieur des nations industrielles. Paul VI déplace le regard vers le déséquilibre entre les peuples riches et les peuples pauvres :

« Aujourd'hui, le fait majeur dont chacun doit prendre conscience est que la question sociale est devenue mondiale. » — Saint Paul VI, Populorum Progressio, 26 mars 1967, n° 3[7]

De ce constat, il tire une conclusion qui restera le fil rouge de toute la suite : le développement intégral de tous les peuples est la condition de la paix.

« Si le développement est le nouveau nom de la paix, qui ne voudrait y œuvrer de toutes ses forces ? » — Saint Paul VI, Populorum Progressio, n° 87[8]

De l'interdépendance à la solidarité (Jean-Paul II, 1987)

Vingt ans plus tard, Sollicitudo Rei Socialis (1987) nomme la réalité que l'on n'appelle pas encore couramment mondialisation : l'interdépendance, « ressentie comme un système nécessaire de relations dans le monde contemporain, avec ses composantes économiques, culturelles, politiques et religieuses »[9]. Jean-Paul II refuse de subir ce fait : l'interdépendance, dit-il, doit être convertie en vertu morale. C'est la définition fondatrice de la solidarité :

« La solidarité n'est donc pas un sentiment de compassion vague ou d'attendrissement superficiel pour les maux subis par tant de personnes proches ou lointaines. Au contraire, c'est la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun. » — Saint Jean-Paul II, Sollicitudo Rei Socialis, 30 décembre 1987, n° 38[10]

En 1991, Centesimus Annus prolonge ce regard après l'effondrement du communisme : la « mondialisation de l'économie » peut créer « des occasions extraordinaires de mieux-être », mais elle réclame de « bons organismes internationaux de contrôle et d'orientation, afin de guider l'économie elle-même vers le bien commun »[11].

Caritas in Veritate, la grande charte catholique de la mondialisation

C'est Benoît XVI qui, dans Caritas in Veritate (2009), donne à l'Église sa réflexion la plus aboutie sur la mondialisation. Publiée en pleine crise financière mondiale, l'encyclique en fait un objet central de méditation. Sa thèse : la mondialisation est un processus humain, donc à orienter par des valeurs ; livrée à elle-même, elle rapproche les hommes sans les unir.

« La société toujours plus mondialisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères. » — Benoît XVI, Caritas in Veritate, 29 juin 2009, n° 19[12]

Cette phrase commande tout le reste : la technique et le marché créent de la proximité, jamais à eux seuls de la fraternité. Celle-ci vient d'ailleurs — de la charité reçue de Dieu et vécue dans la vérité.

La mondialisation est-elle bonne ou mauvaise ?

Ni diabolisation ni idolâtrie

La tentation est double : maudire la mondialisation comme un mal absolu, ou l'adorer comme un progrès irrésistible qui réglerait tout. L'Église refuse les deux. Sa position est exprimée par Benoît XVI dans une phrase devenue classique :

« La mondialisation, a priori, n'est ni bonne ni mauvaise. Elle sera ce que les personnes en feront. Nous ne devons pas en être les victimes, mais les protagonistes, avançant avec bon sens, guidés par la charité et par la vérité. » — Benoît XVI, Caritas in Veritate, n° 42[13]

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Le verdict n'est donc pas porté sur le phénomène lui-même, mais sur l'usage que les hommes en font. Le Compendium dit exactement la même chose : « la mondialisation, a priori, n'est ni bonne ni mauvaise en soi, mais elle dépend de l'usage que l'homme en fait »[14]. C'est une morale de la liberté responsable : refuser à la fois le fatalisme (« on n'y peut rien ») et l'utopie (« le marché fera le reste »).

Les promesses

L'Église reconnaît franchement les bienfaits possibles. Le Compendium parle d'espérances réelles :

« La mondialisation alimente de nouvelles espérances, mais engendre aussi d'inquiétantes interrogations. » — Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 362[15]

Parmi ces espérances : l'efficacité accrue de la production, la sortie de la pauvreté pour des centaines de millions d'hommes en Asie, la circulation des connaissances et des techniques, l'accès élargi à l'information et aux soins, et une conscience neuve de l'unité de la famille humaine. Jean-Paul II y voyait une chance pour une « mondialisation de la solidarité », à condition qu'elle soit ordonnée à la personne[16].

Les périls

Mais les « inquiétantes interrogations » sont à la hauteur des promesses. Le premier péril est l'inégalité : la mondialisation, mal régulée, enrichit les riches et appauvrit relativement les pauvres.

« Le commerce international (...) peut au contraire avoir des effets négatifs : les peuples pauvres restent toujours pauvres, et les riches deviennent toujours plus riches. » — Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 364[17]

Le deuxième péril est l'exclusion : des hommes entiers sont rendus inutiles à l'économie, traités comme des rebuts. Le troisième est la domination de l'économie sur le politique — quand les marchés financiers échappent à tout contrôle démocratique. Le quatrième est l'uniformisation culturelle, qui menace l'âme des peuples (voir plus bas). Benoît XVI rappelle que « l'économie et la finance, en tant qu'instruments, peuvent être mal utilisées » et que l'on peut ainsi « transformer des instruments bons en eux-mêmes en instruments nuisibles »[18].

La réponse de l'Église n'est pas de freiner la mondialisation, mais de l'orienter :

« Le défi est d'assurer une mondialisation dans la solidarité, une mondialisation sans marginalisation. » — Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 363[19]

Une mondialisation à visage humain

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Pour humaniser le fait mondial, l'Église n'invente pas de principes nouveaux : elle applique à l'échelle planétaire les principes permanents de sa doctrine sociale. La mondialisation devient ainsi le grand examen de leur vérité.

La primauté de la personne

Le critère premier est la dignité de la personne humaine. La mondialisation est bonne dans la mesure où elle sert l'homme, mauvaise quand elle le réduit à un facteur de production ou à un consommateur. Jean-Paul II l'a dit aux sciences sociales en 2001 : il faut que « la mondialisation, comme tout autre système, soit au service de la personne humaine ; elle doit servir la solidarité et le bien commun »[20]. Tout le reste en découle : l'économie est pour l'homme, jamais l'homme pour l'économie.

Le bien commun devenu universel

La grande intuition magistérielle est que le bien commun a changé d'échelle. Ce qui valait pour une cité, puis pour une nation, vaut désormais pour la planète. Le concile Vatican II l'avait formulé avec netteté :

« Le bien commun (...) prend aujourd'hui une extension de plus en plus universelle, et par suite recouvre des droits et des devoirs qui concernent tout le genre humain. » — Concile Vatican II, Gaudium et Spes, 7 décembre 1965, n° 26[21]

Il existe donc un bien commun universel, qui ne peut être assuré par les seuls États souverains. C'est ce constat qui conduira l'Église à réclamer une autorité internationale (voir plus bas).

La destination universelle des biens

À l'échelle mondiale, le principe de la destination universelle des biens prend toute sa force : les ressources de la Terre sont destinées à tous les hommes, et la propriété privée, légitime, reste grevée d'une « hypothèque sociale ». Une mondialisation juste est celle qui permet à tous les peuples — non à quelques-uns — d'accéder aux biens nécessaires à une vie digne. C'est aussi le fondement du devoir des nations riches envers les nations pauvres, que Paul VI appelait le « devoir de solidarité » entre les peuples.

Solidarité et subsidiarité ensemble

Enfin, la mondialisation réclame que la solidarité et la subsidiarité avancent ensemble. Benoît XVI en a fait une loi de l'action sociale : la solidarité sans subsidiarité tombe dans l'assistanat qui humilie ; la subsidiarité sans solidarité tombe dans l'égoïsme du chacun-pour-soi[22]. Appliqué au monde, ce couple interdit aussi bien un gouvernement mondial qui écraserait les peuples qu'un libre-échange qui abandonnerait les faibles. C'est précisément ce que dénonce l'article sur le libéralisme économique et celui sur le capitalisme et ses limites.

Mondialisation de la solidarité ou mondialisation de l'indifférence ?

Avec le pape François, le discours sur la mondialisation prend un ton plus prophétique et dénonciateur, sans rompre avec ses prédécesseurs. Sa formule la plus célèbre vise le cœur du problème : la mondialisation peut anesthésier les consciences.

« Pour pouvoir soutenir un style de vie qui exclut les autres (...) on a développé une mondialisation de l'indifférence. » — Pape François, Evangelii Gaudium, 24 novembre 2013, n° 54[23]

L'économie de l'exclusion

François ne condamne pas l'économie, mais une économie qui sacrifie les personnes au profit. Son cri est resté célèbre :

« Aujourd'hui, nous devons dire "non à une économie de l'exclusion et de la disparité sociale". Une telle économie tue. » — Pape François, Evangelii Gaudium, n° 53[24]

L'enjeu est de ne plus considérer les pauvres comme des laissés-pour-compte du système, mais comme la mesure de sa justice — thème développé dans l'article sur la pauvreté.

Le respect des cultures contre l'uniformisation

Le deuxième front de François est culturel. Une certaine mondialisation efface les particularités des peuples au profit d'un modèle unique. Dans Fratelli Tutti, il refuse cet universalisme aplatissant :

« Je ne propose pas (...) un universalisme autoritaire et abstrait (...) présenté comme une aspiration prétendue pour homogénéiser, dominer et piller. » — Pape François, Fratelli Tutti, 3 octobre 2020, n° 100[25]

Il dénonce aussi le détournement de l'expression « s'ouvrir au monde », captée par la finance pour signifier seulement la liberté des capitaux de circuler « sans entraves ni complications dans tous les pays »[26]. Le Compendium avait posé la même exigence : « la mondialisation ne doit pas être un nouveau type de colonialisme. Elle doit respecter la diversité des cultures »[27]. La vraie ouverture au monde n'est pas la dissolution des cultures, mais la fraternité qui les accueille.

Faut-il une autorité politique mondiale ?

C'est le point le plus original — et le plus discuté — de la position catholique. Puisque le bien commun est devenu universel, et qu'aucun État ne peut à lui seul réguler une économie mondialisée, l'Église réclame depuis Jean XXIII une autorité internationale.

Une intuition ancienne (Jean XXIII, Vatican II)

Dès 1963, en pleine guerre froide, Jean XXIII tirait la conséquence logique du bien commun universel :

« De nos jours, le bien commun universel pose des problèmes de dimensions mondiales. Ils ne peuvent être résolus que par une autorité publique (...) de compétence universelle. » — Saint Jean XXIII, Pacem in Terris, 11 avril 1963, n° 137[28]

Mais il précisait aussitôt que cet organisme devait être constitué « par un accord unanime et non pas imposé par la force »[29]. Vatican II reprit l'appel en demandant que « la communauté des nations s'organise selon un ordre qui corresponde aux tâches actuelles »[30].

Benoît XVI et l'autorité mondiale subsidiaire

Benoît XVI reprend explicitement cette tradition dans Caritas in Veritate, en réclamant une réforme des institutions internationales :

« Il est urgent que soit mise en place une véritable Autorité politique mondiale telle qu'elle a déjà été esquissée par mon Prédécesseur, le bienheureux Jean XXIII. » — Benoît XVI, Caritas in Veritate, n° 67[31]

Ni gouvernement mondial totalitaire, ni naïveté

Benoît XVI (2011), auteur de Caritas in veritate. Medialpj / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0. Recadrage publié sur Commons, sans modification supplémentaire.

Cette demande est souvent caricaturée en projet de « gouvernement mondial ». L'Église dit exactement le contraire. L'autorité réclamée doit être soumise au principe de subsidiarité : elle n'a vocation à traiter que ce que les États ne peuvent régler seuls (paix, climat, finance, faim), sans absorber les compétences inférieures. Benoît XVI insiste : une telle autorité « devra être exercée de manière subsidiaire et polyarchique » pour « ne pas porter atteinte à la liberté »[32]. Le but n'est pas d'écraser les nations, mais de soumettre la finance mondiale au droit et à la justice — exactement comme l'État de droit a domestiqué la violence privée à l'intérieur des nations. C'est l'application mondiale du principe traité dans l'article sur l'autorité politique selon l'Église.

Le regard spirituel : Babel ou Pentecôte ?

Sous le débat économique et politique, l'Église lit un enjeu plus profond, qui touche au dessein de Dieu sur l'humanité. L'Écriture offre deux images opposées de l'unité des hommes.

Infographie originale Ignispedia créée par IA

D'un côté, Babel (Gn 11) : les hommes veulent bâtir une unité sans Dieu, « faisons-nous un nom », une cité et une tour unique ; l'orgueil d'une uniformité forcée se solde par la confusion et la dispersion[33]. De l'autre, la Pentecôte (Ac 2) : l'Esprit Saint donne aux Apôtres de parler toutes les langues, et chacun les entend dans sa propre langue ; l'unité n'efface pas la diversité, elle la réconcilie[34]. La mondialisation est suspendue entre ces deux figures : elle peut être une nouvelle Babel — uniformité marchande, orgueil technicien, confusion morale — ou un reflet lointain de la Pentecôte, communion respectueuse des peuples.

C'est pourquoi, pour l'Église, la vraie mondialisation n'est pas d'abord économique mais spirituelle : l'unité du genre humain est un don à recevoir, non un produit à fabriquer. Benoît XVI le résume : la société mondialisée « nous rapproche, mais ne nous rend pas frères »[35] — la fraternité vient de la charité reçue de Dieu. Cette intuition rejoint la spiritualité de la Divine Volonté transmise à Luisa Piccarreta : l'âme qui vit dans la Volonté divine unit ses actes à ceux de toutes les créatures, embrassant toute la création et tous les peuples dans un seul acte d'amour rendu à Dieu — la plus haute des mondialisations, celle de la sainteté[36]. La charité politique est le nom que la doctrine sociale donne à cet amour quand il se traduit en structures justes.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Benoît XVI, Caritas in Veritate, 29 juin 2009, n° 42 : « Malgré certaines de ses dimensions structurelles qui ne doivent pas être niées, ni absolutisées, "la mondialisation, a priori, n'est ni bonne ni mauvaise. Elle sera ce que les personnes en feront". Nous ne devons pas en être les victimes, mais les protagonistes, avançant avec bon sens, guidés par la charité et par la vérité. » Texte intégral sur vatican.va.

    1 13
  2. Saint Paul VI, Populorum Progressio, 26 mars 1967, n° 3 : « Aujourd'hui, le fait majeur dont chacun doit prendre conscience est que la question sociale est devenue mondiale. » Texte intégral sur vatican.va.

    2 7
  3. Benoît XVI, Caritas in Veritate, n° 33 : « L'explosion de l'interdépendance planétaire, désormais communément appelée mondialisation. »

    3
  4. Benoît XVI, Caritas in Veritate, n° 36 : « En effet, l'économie et la finance, en tant qu'instruments, peuvent être mal utilisées quand celui qui les gère n'a comme point de référence que des intérêts égoïstes. Ainsi peut-on arriver à transformer des instruments bons en eux-mêmes en instruments nuisibles. » Texte intégral sur vatican.va.

    4 18
  5. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, Conseil pontifical Justice et Paix, 2004, n° 361 : « Notre époque est marquée par le phénomène complexe de la mondialisation économique et financière, à savoir un processus d'intégration croissante des économies nationales. »

    5
  6. Actes des Apôtres 2, 1-11, traduction liturgique officielle (AELF). À la Pentecôte, les Apôtres parlent et chacun les entend dans sa propre langue ; v. 5 : « se trouvaient à Jérusalem des Juifs religieux, venant de toutes les nations qui sont sous le ciel ».

    6 34
  7. Saint Paul VI, Populorum Progressio, n° 87 : « Car si le développement est le nouveau nom de la paix, qui ne voudrait y œuvrer de toutes ses forces ? »

    8
  8. Saint Jean-Paul II, Sollicitudo Rei Socialis, 30 décembre 1987, n° 38 : l'interdépendance « ressentie comme un système nécessaire de relations dans le monde contemporain, avec ses composantes économiques, culturelles, politiques et religieuses ».

    9
  9. Saint Jean-Paul II, Sollicitudo Rei Socialis, n° 38 : « La solidarité n'est donc pas un sentiment de compassion vague ou d'attendrissement superficiel pour les maux subis par tant de personnes proches ou lointaines. Au contraire, c'est la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun. »

    10
  10. Saint Jean-Paul II, Centesimus Annus, 1er mai 1991, n° 58 : « Aujourd'hui est en vigueur ce qu'on appelle la "mondialisation de l'économie", phénomène qui ne doit pas être réprouvé car il peut créer des occasions extraordinaires de mieux-être. Mais on sent toujours davantage la nécessité qu'à cette internationalisation croissante de l'économie corresponde l'existence de bons organismes internationaux de contrôle et d'orientation, afin de guider l'économie elle-même vers le bien commun. » Texte intégral sur vatican.va.

    11
  11. Benoît XVI, Caritas in Veritate, n° 19 : « La société toujours plus mondialisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères. » Texte intégral sur vatican.va.

    12 35
  12. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 310 : « S'il est vrai que la mondialisation, a priori, n'est ni bonne ni mauvaise en soi, mais qu'elle dépend de l'usage que l'homme en fait. »

    14
  13. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 362 : « La mondialisation alimente de nouvelles espérances, mais engendre aussi d'inquiétantes interrogations. »

    15
  14. Saint Jean-Paul II, discours à l'ambassadeur du Kenya près le Saint-Siège, 14 décembre 2000, § 5 : « [...] la mondialisation économique doit être accompagnée et "humanisée" par "la mondialisation de la solidarité". [...] » Texte officiel français sur vatican.va.

    16
  15. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 364, sur les effets possibles du commerce international : « les peuples pauvres restent toujours pauvres, et les riches deviennent toujours plus riches. »

    17
  16. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 363 : « En somme, le défi est d'assurer une mondialisation dans la solidarité, une mondialisation sans marginalisation. »

    19
  17. Saint Jean-Paul II, discours aux participants à la session plénière de l'Académie pontificale des sciences sociales, 27 avril 2001, § 2 : il faut que « la mondialisation, comme tout autre système, soit au service de la personne humaine ; elle doit servir la solidarité et le bien commun ». Texte sur vatican.va.

    20
  18. Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et Spes, 7 décembre 1965, n° 26 : « le bien commun (...) prend aujourd'hui une extension de plus en plus universelle, et par suite recouvre des droits et des devoirs qui concernent tout le genre humain ».

    21
  19. Benoît XVI, Caritas in Veritate, n° 58 : « Le principe de subsidiarité doit rester étroitement lié au principe de solidarité et vice versa, car si la subsidiarité sans la solidarité tombe dans le particularisme social, il est tout aussi vrai que la solidarité sans la subsidiarité tombe dans l'assistanat qui humilie celui qui se trouve dans le besoin. »

    22
  20. Pape François, exhortation apostolique Evangelii Gaudium, 24 novembre 2013, n° 54 : « Pour pouvoir soutenir un style de vie qui exclut les autres, ou pour pouvoir s'enthousiasmer avec cet idéal égoïste, on a développé une mondialisation de l'indifférence. »

    23
  21. Pape François, Evangelii Gaudium, n° 53 : « Aujourd'hui, nous devons dire "non à une économie de l'exclusion et de la disparité sociale". Une telle économie tue. »

    24
  22. Pape François, encyclique Fratelli Tutti, 3 octobre 2020, n° 100 : « Je ne propose pas non plus un universalisme autoritaire et abstrait, conçu ou planifié par certains et présenté comme une aspiration prétendue pour homogénéiser, dominer et piller. »

    25
  23. Pape François, Fratelli Tutti, n° 12 : « "S'ouvrir au monde" est une expression qui, de nos jours, est adoptée par l'économie et les finances. Elle se rapporte exclusivement à l'ouverture aux intérêts étrangers ou à la liberté des pouvoirs économiques d'investir sans entraves ni complications dans tous les pays. »

    26
  24. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 366 : « La mondialisation ne doit pas être un nouveau type de colonialisme. Elle doit respecter la diversité des cultures. »

    27
  25. Saint Jean XXIII, Pacem in Terris, 11 avril 1963, n° 137 : « De nos jours, le bien commun universel pose des problèmes de dimensions mondiales. Ils ne peuvent être résolus que par une autorité publique dont le pouvoir, la constitution et les moyens d'action prennent eux aussi des dimensions mondiales (...). C'est donc l'ordre moral lui-même qui exige la constitution d'une autorité publique de compétence universelle. »

    28
  26. Saint Jean XXIII, Pacem in Terris, n° 138 : cet organisme « doit être constitué par un accord unanime et non pas imposé par la force ».

    29
  27. Concile Vatican II, Gaudium et Spes, n° 84 : « une recherche adéquate et une réalisation plus efficace du bien commun universel exigent dès maintenant que la communauté des nations s'organise selon un ordre qui corresponde aux tâches actuelles ».

    30
  28. Benoît XVI, Caritas in Veritate, n° 67 : « Il est urgent que soit mise en place une véritable Autorité politique mondiale telle qu'elle a déjà été esquissée par mon Prédécesseur, le bienheureux Jean XXIII. »

    31
  29. Benoît XVI, Caritas in Veritate, n° 57 : « La "gouvernance" de la mondialisation doit être de nature subsidiaire, articulée à de multiples niveaux et sur divers plans qui collaborent entre eux. [...] cette autorité devra être exercée de manière subsidiaire et polyarchique pour, d'une part, ne pas porter atteinte à la liberté et, d'autre part, être concrètement efficace. » Texte intégral sur vatican.va.

    32
  30. Genèse 11, 1-9, traduction liturgique officielle (AELF), récit de la tour de Babel : « Faisons-nous un nom, pour ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre » (v. 4) ; le Seigneur y confond les langues.

    33
  31. Thème de la spiritualité de la Divine Volonté transmise à Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel (paraphrase du thème, non citation littérale ; voir notamment tome 8, dictée du 9 février 1908, où Jésus invite Luisa à Lui rendre gloire au nom de tous) : l'âme qui vit dans la Volonté divine unit ses actes à ceux de toutes les créatures, embrassant toute la création dans un unique acte d'amour rendu à Dieu.

    36