L'écologie intégrale

L'écologie intégrale est le cadre central de Laudato si' (2015) : « tout est lié ». Il n'y a pas deux crises séparées, l'une environnementale et l'autre sociale, mais une seule crise — le cri de la terre rejoint le cri des pauvres. Une écologie qui sacrifierait l'homme cesserait d'être intégrale.

Ignispedia

L'écologie intégrale est la notion qui structure l'encyclique Laudato si' du pape François (2015). Elle ne désigne pas une politique verte ni une cause militante, mais un cadre de pensée : la conviction que les questions de l'environnement, de l'économie, de la société, de la culture et de la vie humaine ne peuvent être traitées séparément, parce qu'elles forment un seul tissu. Sa formule la plus brève, répétée d'un bout à l'autre de l'encyclique, tient en trois mots : « tout est lié ».

De cette intuition découle la thèse centrale du chapitre IV de Laudato si' : « Il n'y a pas deux crises séparées, l'une environnementale et l'autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale »[1]. On ne peut donc pas défendre la nature en méprisant l'homme, ni servir l'homme en saccageant la nature. L'écologie devient intégrale quand elle écoute en même temps « tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres »[2].

Cette notion n'est pas une nouveauté sans racines. Elle prolonge le développement humain intégral annoncé par Paul VI en 1967 — un développement qui doit promouvoir « tout homme et tout l'homme »[3] — et l'écologie humaine formulée par Jean-Paul II puis Benoît XVI. L'apport propre du pape François est d'intégrer ces fils en un seul, et d'en faire une grille de lecture appliquée à la « maison commune ».

Cet article expose le cadre lui-même : ce que signifie « tout est lié », les cinq dimensions de l'écologie intégrale, sa généalogie magistérielle, son centre — le bien commun et la justice entre les générations —, le diagnostic du « paradigme technocratique », et la ligne de partage décisive qui sépare l'écologie catholique d'un écologisme qui sacrifierait la personne humaine. Pour le devoir biblique de soin de la création, voir La sauvegarde de la création ; pour les objections culturelles, Que penser de l'écologie ? ; pour l'enseignement résumé, Que dit l'Église sur l'écologie ?.

Qu'est-ce que l'écologie intégrale ?

Le mot écologie vient du grec oikos, la maison. Une écologie intégrale est, littéralement, une science de la maison prise dans son entier : non pas seulement les murs (la nature physique), mais ceux qui l'habitent, leurs relations, leur travail, leur culture et leur avenir. L'adjectif intégral signifie complet, qui n'oublie aucune dimension. C'est précisément ce que reproche le pape François à l'écologie réduite à la seule défense des milieux naturels : elle est partielle, donc fausse.

Pourquoi dire que « tout est lié » ?

L'expression « tout est lié » revient comme un refrain dans Laudato si'[4]. Elle n'est pas un slogan poétique : c'est une thèse sur la structure du réel. Le monde n'est pas une juxtaposition d'objets séparés que l'on pourrait gérer en silos — d'un côté le climat, de l'autre la pauvreté, ailleurs la famille ou la bioéthique. Ces réalités communiquent. Une décision économique a des effets écologiques ; une dégradation de l'environnement frappe d'abord les pauvres ; une culture qui méprise la vie naissante finit par mépriser aussi la nature.

« Tout est lié. Si l'être humain se déclare autonome par rapport à la réalité et qu'il se pose en dominateur absolu, la base même de son existence s'écroule. » — Pape François, Laudato si', n° 117[5]

Le pape François tire de là une conséquence méthodologique : on ne peut comprendre une crise particulière qu'en la reliant aux autres. « Il nous faut une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature »[6]. L'écologie intégrale est donc d'abord une manière de regarder : refuser de découper le réel en problèmes étanches.

Une seule crise, sociale et environnementale

La conséquence la plus nette est le refus de séparer la question sociale de la question environnementale. C'est le cœur du chapitre IV :

« Il n'y a pas deux crises séparées, l'une environnementale et l'autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale. Les possibilités de solution requièrent une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature. » — Pape François, Laudato si', n° 139[7]

Cette phrase commande tout le reste. Elle interdit deux erreurs symétriques : l'écologisme qui protège les forêts en oubliant les hommes, et le développementisme qui veut sortir les pauvres de la misère en ravageant leur milieu. Le critère d'une vraie écologie n'est pas seulement la santé des écosystèmes, mais le sort réel des personnes qui en dépendent.

Le cri de la terre et le cri des pauvres

La formule la plus mémorable de cette unité est celle du double cri. L'écologie intégrale écoute simultanément deux plaintes qui n'en font qu'une :

« Une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l'environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres. » — Pape François, Laudato si', n° 49[8]

Une seule crise socio-environnementale : protéger la création et servir la dignité humaine. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

C'est ce qui distingue radicalement l'écologie catholique de certaines écologies sécularisées : pour l'Église, les pauvres sont au centre, pas à la marge, du souci écologique. Ce sont eux qui habitent les terres polluées, qui subissent les sécheresses, qui sont déplacés par les catastrophes. Une écologie qui les oublie n'est pas intégrale.

Ni un slogan vert, ni une idéologie politique

L'Église ne propose pas un programme partisan. L'écologie intégrale n'est ni un ralliement à un parti, ni une mode, ni une religion de remplacement où la nature prendrait la place de Dieu. C'est une vérité morale sur la place de l'homme dans la création, qui peut éclairer les débats publics sans s'y dissoudre. Le pape François refuse explicitement de réduire son propos à une cause idéologique : il l'enracine dans la foi en un Dieu créateur et dans la dignité de chaque personne[9]. Cette précision est décisive pour ne pas confondre l'écologie intégrale avec les écologismes qui la contredisent sur la vie, la famille ou l'anthropologie.

D'où vient l'écologie intégrale ? Une généalogie magistérielle

L'écologie intégrale n'est pas tombée du ciel en 2015. Elle est l'aboutissement d'une réflexion magistérielle d'un demi-siècle, qui a relié peu à peu le développement, la personne et l'environnement. Comprendre cette généalogie évite de la prendre pour une rupture : elle est un développement organique de la doctrine sociale.

  1. 26 mars 1967
    Populorum Progressio (Paul VI)

    Paul VI affirme que le développement authentique doit être « intégral » : promouvoir « tout homme et tout l'homme », pas seulement la croissance économique. Première racine de l'écologie intégrale.

  2. 1er mai 1991
    Centesimus Annus 38 (Jean-Paul II)

    Jean-Paul II formule la notion d'« écologie humaine » : respecter la nature et respecter la structure morale de l'homme sont indissociables.

  3. 29 juin 2009
    Caritas in Veritate 48-51 (Benoît XVI)

    Benoît XVI déclare que « le livre de la nature est un et indivisible » et relie environnement, vie, famille et développement humain intégral.

  4. 24 mai 2015
    Laudato si' (François)

    François consacre le chapitre IV à « une écologie intégrale » et fait de « tout est lié » la clé de lecture de toute la doctrine sociale écologique.

  5. 1er janvier 2017
    Dicastère pour le développement humain intégral

    Entrée en vigueur du nouveau dicastère romain qui réunit justice, paix, santé, migrants et écologie sous le concept de développement humain intégral.

  6. 2 février 2020
    Querida Amazonia (François)

    L'exhortation déploie l'écologie intégrale en « quatre rêves » : social, culturel, écologique et ecclésial.

  7. 4 octobre 2023
    Laudate Deum (François)

    François prolonge Laudato si' face à l'urgence climatique et réaffirme l'unité de la crise socio-environnementale.

Le développement humain intégral : la racine de Paul VI

Du développement humain intégral de Paul VI à Laudate Deum : sept jalons magistériels. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La première racine se trouve dans l'encyclique Populorum Progressio de Paul VI (1967). Bien avant que l'on parle d'écologie, le pape y avertit que le développement ne se réduit pas à la croissance économique : il doit toucher l'homme tout entier.

« Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c'est-à-dire promouvoir tout homme et tout l'homme. » — saint Paul VI, Populorum Progressio, n° 14[10]

Cette formule — « tout homme et tout l'homme » — est la matrice de l'écologie intégrale. Le mot intégral y désigne déjà le refus de découper la personne en tranches : économique, biologique, spirituelle. Il suffira ensuite d'étendre cette exigence à la maison commune pour obtenir l'écologie intégrale de Laudato si'. C'est pourquoi le pape François a placé en 2017 toute l'action sociale du Saint-Siège sous le titre de développement humain intégral[11].

L'écologie humaine de Jean-Paul II et Benoît XVI

Le deuxième fil est l'écologie humaine, déjà traitée en détail à l'article La sauvegarde de la création. Jean-Paul II, dans Centesimus Annus (1991), affirme que l'on ne peut pas respecter la nature tout en méprisant la « structure naturelle et morale » de l'homme[12]. Benoît XVI radicalise le lien dans Caritas in Veritate (2009) :

« Le livre de la nature est unique et indivisible, qu'il s'agisse de l'environnement comme de la vie, de la sexualité, du mariage, de la famille, des relations sociales, en un mot du développement humain intégral. » — Benoît XVI, Caritas in Veritate, n° 51[13]

Cette phrase contient déjà, en germe, l'écologie intégrale : la même cohérence morale vaut pour l'environnement et pour la vie humaine. On ne peut pas être « vert » sur les forêts et indifférent sur l'embryon, car c'est le même livre qu'on lit. Le pape François hérite directement de cette intuition et lui donne son nom propre.

Les cinq dimensions de l'écologie intégrale

Les cinq dimensions emboîtées de l'écologie intégrale dans Laudato si'. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le chapitre IV de Laudato si' décline l'écologie intégrale en cinq dimensions qui s'emboîtent : environnementale, économique et sociale, culturelle, de la vie quotidienne et humaine. Loin d'être une liste décorative, ces dimensions montrent concrètement comment « tout est lié » : chacune ouvre sur la suivante, jusqu'à rejoindre la personne et son corps.

L'écologie environnementale, économique et sociale

Les deux premières dimensions relient l'environnement à l'économie et à la société. Le pape François refuse de traiter l'écologie comme un secteur isolé : « On ne peut concevoir la nature comme quelque chose de séparé de nous ou comme un simple cadre de notre vie »[14]. L'économie elle-même doit être repensée : une croissance qui détruit son propre support naturel n'est pas un progrès. Et puisque les institutions font partie de cet écosystème, leur santé compte aussi :

« Si tout est lié, l'état des institutions d'une société a des conséquences sur l'environnement et sur la qualité de la vie humaine... Toute atteinte à la solidarité et à l'amitié civique provoque des dommages à l'environnement. » — Pape François, Laudato si', n° 142[15]

L'écologie intégrale inclut donc une écologie des institutions : la corruption, l'injustice et la rupture du lien social sont elles aussi des formes de pollution. C'est une idée forte et souvent oubliée : la qualité morale d'une société conditionne la qualité de son environnement.

L'écologie culturelle

La troisième dimension est culturelle. Un patrimoine humain — une langue, des savoir-faire, une mémoire, le mode de vie d'un peuple autochtone — appartient lui aussi à l'écosystème. Le détruire au nom d'un développement uniforme est une forme de destruction écologique. « Il y a un besoin de prêter attention aux cultures locales », écrit le pape, et de ne pas imposer un modèle unique qui « arrase » la diversité humaine[16]. L'écologie intégrale défend ainsi les cultures menacées au même titre que les espèces menacées : parce que l'homme est, lui aussi, situé dans un milieu qu'il ne peut perdre sans dommage.

L'écologie de la vie quotidienne

La quatrième dimension descend au plus concret : l'environnement où l'on vit chaque jour. Un logement digne, un quartier vivable, des transports humains, des espaces de rencontre — tout cela relève de l'écologie intégrale. Le pape François insiste sur le sort des plus pauvres dans les villes surpeuplées, où le manque d'espace et de beauté pèse sur la vie intérieure des personnes[17]. Mais il refuse le misérabilisme : même dans la précarité, « l'amour finit toujours par l'emporter », et des liens humains chaleureux peuvent rendre habitable un environnement dégradé[18]. L'écologie intégrale n'est donc pas réservée aux paysages préservés : elle commence dans l'immeuble, la rue et la famille.

L'écologie humaine : le corps reçu comme un don

La cinquième dimension est la plus profonde, et c'est elle qui marque la spécificité catholique. L'écologie intégrale inclut le respect de la nature humaine elle-même, à commencer par le corps. Le pape François tire ici la conséquence la plus exigeante de « tout est lié » :

« L'acceptation de son propre corps comme don de Dieu est nécessaire pour accueillir le monde entier comme don du Père et maison commune, tandis qu'une logique de domination sur son propre corps se transforme en une logique parfois subtile de domination sur la création. » — Pape François, Laudato si', n° 155[19]

Recevoir son corps comme un don ouvre à l'accueil de la création comme maison commune. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La phrase est décisive. Elle relie l'écologie du corps et l'écologie de la planète : celui qui prétend disposer absolument de son propre corps — le refaçonner à volonté, nier la différence sexuelle inscrite dans la nature — adopte au fond la même attitude de toute-puissance que celui qui exploite la terre sans mesure. Refuser de recevoir son corps comme un don, c'est s'installer dans la logique technocratique de domination. L'écologie humaine est ainsi le test de vérité de toute écologie : on ne respecte vraiment la nature que si l'on respecte d'abord la sienne.

Le bien commun, cœur de l'écologie intégrale

Si l'écologie intégrale a un centre, c'est le bien commun. Le pape François le dit sans détour : l'écologie intégrale « est inséparable de la notion de bien commun »[20]. Tout le reste — la nature, l'économie, la culture, la vie quotidienne — s'ordonne à ce principe : ce qui permet à chacun, personnes et communautés, d'atteindre sa propre perfection.

« L'écologie intégrale est inséparable de la notion de bien commun, un principe qui joue un rôle central et unificateur dans l'éthique sociale. » — Pape François, Laudato si', n° 156[21]

Le bien commun, rappelle l'encyclique, suppose le respect de la personne et de ses droits, le bien-être social et le développement des groupes intermédiaires[22]. L'environnement en fait partie : c'est un bien commun, patrimoine de toute l'humanité, et non la propriété privée d'une génération ou d'un pays. On retrouve ici le lien direct avec le bien commun et la destination universelle des biens.

L'option préférentielle pour les pauvres

De ce centre découle une conséquence non négociable : dans le contexte des inégalités actuelles, servir le bien commun exige une option préférentielle pour les pauvres.

« Dans les conditions actuelles de la société mondiale, où il y a tant d'inégalités... le principe du bien commun se transforme immédiatement, comme conséquence logique, en un appel à la solidarité et à une option préférentielle pour les plus pauvres. » — Pape François, Laudato si', n° 158[23]

Le jardin partagé unit soin de la terre, transmission et lien social. Photo : d-olwen-dee, 2012, Wikimedia Commons, licence CC BY 2.0.

L'écologie intégrale n'est donc pas neutre socialement : elle penche du côté de ceux qui subissent. C'est le prolongement direct de la solidarité et de l'attention à la pauvreté. Une politique écologique qui aggraverait la misère des plus faibles trahirait son propre principe.

La justice entre les générations

L'écologie intégrale s'étend enfin dans le temps. Le bien commun n'est pas seulement celui des vivants : il inclut ceux qui viendront après nous. La justice intergénérationnelle est, pour le pape François, « une question fondamentale de justice », car la terre que nous recevons appartient aussi aux pauvres de l'avenir[24].

« Quel genre de monde voulons-nous laisser à ceux qui nous succèdent, aux enfants qui grandissent ? Cette question ne concerne pas seulement l'environnement de manière isolée... Le monde est un don que nous avons reçu gratuitement et que nous partageons avec d'autres. » — Pape François, Laudato si', n° 160[25]

Cette question — « quel genre de monde voulons-nous laisser ? » — est le pivot affectif de toute l'encyclique. Elle déplace le débat écologique d'un calcul d'intérêts vers un acte d'amour envers les générations futures. Penser à elles n'est pas une option : c'est une exigence de justice et de gratitude pour un monde que nous n'avons pas fabriqué. Cette responsabilité rejoint celle qui fonde la famille, première transmission entre les générations.

Le paradigme technocratique : la racine du mal

L'écologie intégrale ne se contente pas de décrire les liens : elle nomme la racine de leur rupture. Pour le pape François, le mal profond n'est pas d'abord telle ou telle pollution, mais une mentalité : le « paradigme technocratique », cette manière de se rapporter au monde comme à une matière brute, infiniment disponible et manipulable.

« Il y a une tendance à croire que tout accroissement de la puissance est en soi un progrès... comme si la réalité, le bien et la vérité fleurissaient spontanément de la puissance de la technologie et de l'économie. » — Pape François, Laudato si', n° 105[26]

Exploiter un objet ou habiter une maison reçue : deux rapports au monde. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Ce paradigme repose sur un mensonge : celui de la « disponibilité infinie des biens de la planète »[27]. Il traite la nature, mais aussi l'homme, comme un objet à exploiter. C'est pourquoi le pape François parle d'un « anthropocentrisme dévié » (LS 115-121) : non pas l'homme placé trop haut, mais l'homme coupé de Dieu et des autres, devenu un dominateur sans limites. La sortie de la crise n'est donc pas seulement technique : elle suppose une conversion du regard, un changement de paradigme.

L'écologie intégrale interdit-elle de sacrifier l'homme ?

Une écologie cohérente protège ensemble la création, le pauvre, l'enfant à naître et la personne fragile. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

C'est ici que se joue la ligne de partage entre l'écologie catholique et certains écologismes contemporains. Beaucoup de discours écologistes sont prêts à sacrifier l'homme pour sauver la nature : réduire les populations, dévaloriser la vie naissante, présenter la naissance d'un enfant comme une menace pour la planète. L'écologie intégrale refuse frontalement cette logique. Pour elle, défendre la nature et défendre la personne humaine ne s'opposent jamais : c'est le même combat.

Pas d'écologie sans une anthropologie adéquate

Le pape François pose un principe sans ambiguïté : il ne peut y avoir d'écologie véritable sans une juste vision de l'homme.

« Il n'y a pas d'écologie sans une anthropologie adéquate. Quand la personne humaine est considérée comme un être parmi d'autres, issu des jeux du hasard ou d'un déterminisme physique, le sens des responsabilités risque de s'amoindrir dans les consciences. » — Pape François, Laudato si', n° 118[28]

Autrement dit, une écologie qui rabaisse l'homme au rang d'animal parmi les animaux scie la branche sur laquelle elle est assise : elle supprime le seul être capable de responsabilité morale. La grandeur de l'homme n'est pas l'ennemie de la nature ; elle en est la gardienne.

La cohérence interdite de rompre : embryon, handicap, pauvre

De ce principe, le pape François tire une cohérence redoutable, qui démasque les contradictions de l'écologisme sécularisé :

« Quand on ne reconnaît pas, dans la réalité même, l'importance d'un pauvre, d'un embryon humain, d'une personne handicapée... il devient difficile d'écouter les cris de la nature elle-même. » — Pape François, Laudato si', n° 117[29]

La même indifférence qui jette l'embryon, le handicapé ou le pauvre finit par jeter la nature : c'est la même « culture du déchet ». C'est pourquoi Laudato si' affirme noir sur blanc que « la défense de la nature n'est pas compatible avec la justification de l'avortement »[30]. On ne peut pas s'indigner pour une forêt et rester froid devant un enfant à naître : ce serait abandonner le principe même de « tout est lié ».

Contre l'anti-natalisme et le malthusianisme

Enfin, l'écologie intégrale récuse la tentation malthusienne d'accuser la natalité plutôt que l'injustice. Le pape François vise directement ceux qui présentent la croissance démographique comme la cause des maux écologiques :

« Au lieu de résoudre les problèmes des pauvres et de penser à un monde différent, certains se contentent de proposer une réduction de la natalité... C'est une façon de refuser de faire face aux problèmes en s'en prenant à la décroissance démographique. » — Pape François, Laudato si', n° 50[31]

Le vrai problème, répond l'encyclique, n'est pas qu'il y ait trop d'hommes, mais qu'il y ait trop de gaspillage et trop peu de partage : un « consumérisme extrême et sélectif » d'une minorité[32]. L'écologie intégrale ne demande donc pas moins d'hommes, mais une autre manière d'habiter la terre. C'est ce qui la rend irréductible à un anti-natalisme déguisé.

La conversion écologique

Parce que la racine du mal est spirituelle — un cœur qui veut dominer au lieu de recevoir —, le remède l'est aussi. Laudato si' appelle à une conversion écologique : un changement intérieur qui transforme le rapport au monde en rapport de gratitude.

« Vivre la vocation de protecteurs de l'œuvre de Dieu est une part essentielle d'une existence vertueuse ; cela n'est pas quelque chose d'optionnel ni un aspect secondaire de l'expérience chrétienne. » — Pape François, Laudato si', n° 217[33]

Cette conversion n'est pas un militantisme anxieux. Elle naît de la louange du Créateur et se traduit dans les petits gestes du quotidien, qu'aucun calcul ne mesure. Le pape cite ici la « petite voie de l'amour » de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus :

« Sainte Thérèse de Lisieux nous invite à pratiquer la petite voie de l'amour, à ne pas perdre l'occasion d'un mot aimable, d'un sourire, de tout petit geste qui sème paix et amitié. Une écologie intégrale est aussi faite de simples gestes quotidiens. » — Pape François, Laudato si', n° 230[34]

Saint François d'Assise, figure de l'écologie intégrale

Saint François prêchant aux oiseaux, fresque de la basilique supérieure d'Assise, vers 1297-1299, anciennement attribuée à Giotto. Wikimedia Commons, domaine public.

Le patron de cette spiritualité est saint François d'Assise, dont le Cantique des créatures donne son titre à l'encyclique (« Laudato si', mi' Signore » — « Loué sois-tu, mon Seigneur »). Le pape François voit en lui « l'exemple par excellence de la protection de ce qui est faible et d'une écologie intégrale », parce qu'il unissait inséparablement l'amour de Dieu, des pauvres et de la création[35]. Sa louange n'adore pas la nature : elle loue Dieu à travers elle. C'est exactement l'équilibre catholique, développé à part dans La sauvegarde de la création : la création est respectée comme don et signe du Créateur, jamais divinisée.

Comment l'écologie intégrale s'articule-t-elle avec les autres principes ?

L'écologie intégrale n'est pas un principe de plus à côté des autres : c'est plutôt une manière de les relier. Elle prend chaque principe de la doctrine sociale et montre qu'il a une face écologique, et que l'écologie a une face sociale. Le tableau suivant résume ces emboîtements.

Principe socialSa face dans l'écologie intégraleConséquence concrète
Dignité de la personnePas d'écologie sans anthropologie adéquate (LS 118)L'homme est gardien, jamais simple élément de la biosphère
Bien communCœur unificateur de l'écologie intégrale (LS 156)L'environnement est un bien commun de toute l'humanité
Destination universelle des biensLa terre est donnée à tousNul ne peut accaparer ou détruire ce qui est destiné à tous
SolidaritéOption préférentielle pour les pauvres (LS 158)La dégradation frappe d'abord les plus faibles : les protéger d'abord
Justice intergénérationnelleQuel monde laisser aux générations futures ? (LS 160)Recevoir la terre comme un héritage à transmettre
SubsidiaritéÉcologie de la vie quotidienne (LS 147)Le soin commence dans le quartier, la commune, la famille

Le fil rouge est toujours le même : « tout est lié ». C'est ce qui fait de l'écologie intégrale moins un chapitre nouveau de la doctrine sociale qu'une clé de lecture de l'ensemble. Pour la discipline du discernement écologique au quotidien, on rejoint la subsidiarité ; pour les déplacements humains provoqués par les crises environnementales, la migration.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Pape François, encyclique Laudato si', 24 mai 2015, n° 139 : « Il n'y a pas deux crises séparées, l'une environnementale et l'autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale. Les possibilités de solution requièrent une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature. » Texte officiel sur vatican.va.

    1 7
  2. Pape François, Laudato si', n° 49 : « une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l'environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres. »

    2 8
  3. saint Paul VI, encyclique Populorum Progressio, 26 mars 1967, n° 14 : « Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c'est-à-dire promouvoir tout homme et tout l'homme. » Texte sur vatican.va.

    3 10
  4. La formule « tout est lié » (et la variante « tout est intimement lié ») revient comme un refrain dans Laudato si' : cf. nn. 16, 91, 117, 138, 142, 240. Elle exprime la thèse centrale de l'encyclique sur l'interconnexion du réel.

    4
  5. Pape François, Laudato si', n° 117 : « Tout est lié. Si l'être humain se déclare autonome par rapport à la réalité et qu'il se pose en dominateur absolu, la base même de son existence s'écroule. »

    5
  6. Pape François, Laudato si', n° 139 : « une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature » (même paragraphe que la thèse de la crise unique).

    6
  7. Pape François, Laudato si', n° 62-63 : l'encyclique enracine explicitement son écologie dans la foi au Dieu créateur et dans les convictions de la foi, refusant de réduire la sauvegarde de la maison commune à une cause purement idéologique ou technique.

    9
  8. Pape François, motu proprio Humanam progressionem, 17 août 2016 : institution du Dicastère pour le service du développement humain intégral, entré en vigueur le 1er janvier 2017, qui réunit les anciens conseils Justice et Paix, Cor Unum, pastorale des migrants et des personnels de santé, ainsi qu'une section pour l'écologie. Manifestation institutionnelle de l'écologie intégrale.

    11
  9. Saint Jean-Paul II, encyclique Centesimus Annus, 1er mai 1991, n° 38 : « Non seulement la terre a été donnée par Dieu à l'homme... mais l'homme aussi est pour lui-même un don de Dieu et il doit, par conséquent, respecter la structure naturelle et morale dont il a été doté. » Formulation de l'« écologie humaine ». Cf. La sauvegarde de la création.

    12
  10. Benoît XVI, encyclique Caritas in Veritate, 29 juin 2009, n° 51 : « Le livre de la nature est unique et indivisible, qu'il s'agisse de l'environnement comme de la vie, de la sexualité, du mariage, de la famille, des relations sociales, en un mot du développement humain intégral. » Texte officiel sur vatican.va.

    13
  11. Pape François, Laudato si', n° 139 : « On ne peut concevoir la nature comme quelque chose de séparé de nous ou comme un simple cadre de notre vie. Nous sommes inclus en elle, nous en sommes une partie, et nous sommes enchevêtrés avec elle. »

    14
  12. Pape François, Laudato si', n° 142 : « Si tout est lié, l'état des institutions d'une société a des conséquences sur l'environnement et sur la qualité de la vie humaine... Toute atteinte à la solidarité et à l'amitié civique provoque des dommages à l'environnement. » Formulation de l'« écologie des institutions ».

    15
  13. Pape François, Laudato si', nn. 143-146 (section « L'écologie culturelle ») : la disparition d'une culture « peut être aussi grave, ou plus grave, que la disparition d'une espèce animale ou végétale » (n° 145) ; nécessité de prêter attention aux cultures locales et aux peuples autochtones plutôt que d'imposer un modèle uniforme.

    16
  14. Pape François, Laudato si', n° 147-149 (section « L'écologie de la vie quotidienne ») : importance du cadre de vie concret, du logement, de l'espace urbain et du sort des plus pauvres dans les villes surpeuplées.

    17
  15. Pape François, Laudato si', n° 148 : témoignage que même dans des conditions précaires, des liens humains chaleureux et l'entraide rendent un environnement plus habitable — « la créativité généreuse et le sens de l'appartenance » l'emportent.

    18
  16. Pape François, Laudato si', n° 155 : « L'acceptation de son propre corps comme don de Dieu est nécessaire pour accueillir le monde entier comme don du Père et maison commune, tandis qu'une logique de domination sur son propre corps se transforme en une logique parfois subtile de domination sur la création. »

    19
  17. Pape François, Laudato si', n° 156 : « L'écologie intégrale est inséparable de la notion de bien commun, un principe qui joue un rôle central et unificateur dans l'éthique sociale. » (le paragraphe relie écologie intégrale et bien commun).

    20 21
  18. Pape François, Laudato si', n° 157 : le bien commun suppose le respect de la personne et de ses droits fondamentaux, le bien-être social et le développement des groupes intermédiaires selon le principe de subsidiarité.

    22
  19. Pape François, Laudato si', n° 158 : « Dans les conditions actuelles de la société mondiale, où il y a tant d'inégalités... le principe du bien commun se transforme immédiatement, comme conséquence logique, en un appel à la solidarité et à une option préférentielle pour les plus pauvres. »

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  20. Pape François, Laudato si', n° 159 : « La notion de bien commun inclut aussi les générations futures... Nous ne pouvons plus parler de développement durable sans une solidarité intergénérationnelle. » La justice entre les générations est présentée comme une question fondamentale de justice.

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  21. Pape François, Laudato si', n° 160 : « Quel genre de monde voulons-nous laisser à ceux qui nous succèdent, aux enfants qui grandissent ?... Le monde est un don que nous avons reçu gratuitement et que nous partageons avec d'autres. »

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  22. Pape François, Laudato si', n° 105 : « On a tendance à croire que tout accroissement de la puissance est en soi un progrès... comme si la réalité, le bien et la vérité fleurissaient spontanément de la puissance même de la technologie et de l'économie. » Critique du paradigme technocratique (cf. nn. 101-114).

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  23. Pape François, Laudato si', n° 106 : le paradigme technocratique repose sur « le mensonge de la disponibilité infinie des biens de la planète », qui conduit à la presser jusqu'à ses limites et au-delà.

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  24. Pape François, Laudato si', n° 118 : « Il ne peut y avoir d'écologie sans une anthropologie adéquate. Quand la personne humaine est considérée comme un simple être parmi d'autres, issu des jeux du hasard ou d'un déterminisme physique, il y a le risque que diminue dans les consciences le sens des responsabilités. »

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  25. Pape François, Laudato si', n° 117 : « Quand on ne reconnaît pas, dans la réalité même, l'importance d'un pauvre, d'un embryon humain, d'une personne handicapée... il devient difficile d'écouter les cris de la nature elle-même. Tout est lié. »

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  26. Pape François, Laudato si', n° 120 : « Puisque tout est lié, la défense de la nature n'est pas non plus compatible avec la justification de l'avortement. » Énoncé décisif de la cohérence pro-vie de l'écologie intégrale.

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  27. Pape François, Laudato si', n° 50 : critique de la réponse malthusienne — « au lieu de résoudre les problèmes des pauvres... certains se contentent de proposer une réduction de la natalité » — et désignation du vrai responsable : « un consumérisme extrême et sélectif de la part de certains ». L'encyclique refuse l'anti-natalisme comme fausse solution écologique.

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  28. Pape François, Laudato si', n° 217 : « Vivre la vocation de protecteurs de l'œuvre de Dieu est une part essentielle d'une existence vertueuse ; cela n'est pas quelque chose d'optionnel ni un aspect secondaire de l'expérience chrétienne. » Appel à la « conversion écologique » (cf. nn. 216-221).

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  29. Pape François, Laudato si', n° 230 : « Sainte Thérèse de Lisieux nous invite à pratiquer la petite voie de l'amour, à ne pas perdre l'occasion d'un mot aimable, d'un sourire, de tout petit geste qui sème paix et amitié. Une écologie intégrale est aussi faite de simples gestes quotidiens. »

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  30. Pape François, Laudato si', n° 10 : saint François d'Assise est présenté comme « l'exemple par excellence de la protection de ce qui est faible et d'une écologie intégrale, vécue avec joie et authenticité », parce qu'il unissait l'amour de Dieu, des pauvres et de toute la création. Le titre de l'encyclique reprend le Cantique des créatures.

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