À la question « que dit l'Église sur l'écologie ? », beaucoup s'attendent à une prise de position récente, vaguement militante, importée du débat politique. C'est une erreur de perspective. Pour l'Église catholique, le soin de la création n'est ni une mode, ni une cause étrangère à la foi, ni un terrain à abandonner aux idéologies : c'est un lieu propre de la doctrine sociale, enraciné dans les toutes premières pages de la Bible et formulé de façon explicite par le Magistère depuis plus de trente ans.
La réponse de l'Église tient en une formule biblique : la terre est un don que Dieu confie à l'homme pour qu'il la « cultive et la garde » (Gn 2, 15). De là découlent deux refus symétriques. D'un côté, l'homme n'est pas le propriétaire absolu de la nature : il en est l'intendant, comptable devant Dieu et devant les générations futures. De l'autre, la nature n'est pas une divinité : la créer ne se confond pas avec l'adorer, et le christianisme a précisément « démystifié » la nature en refusant d'en faire une déesse.
Cette position n'est pas née avec le pape François. Elle court de Jean-Paul II, qui qualifiait dès 1990 la crise écologique de « problème moral », au Catéchisme de 1992, à Benoît XVI et son écologie « humaine », jusqu'à l'encyclique Laudato si' (2015) et l'exhortation Laudate Deum (2023). L'Église parle ici d'une seule voix, dans la continuité.
Cet article expose ce que l'Église enseigne réellement : le fondement biblique, le détail du Magistère, le cœur de la doctrine — l'écologie intégrale —, puis les dérives qu'elle refuse fermement et les questions les plus fréquentes des fidèles. Pour une discussion apologétique plus large des objections culturelles, voir le dossier dédié Que penser de l'écologie ?.
L'écologie est-elle vraiment une question catholique ?
Une question de foi avant d'être une question d'actualité
La première chose que dit l'Église, c'est que l'écologie lui appartient en propre, parce qu'elle découle de la foi en la création. Avant d'être un enjeu scientifique ou politique, le monde est, pour le croyant, une œuvre voulue par Dieu : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre » (Gn 1, 1). Le rapport de l'homme à la nature n'est donc jamais neutre ; il est un rapport à un don, et tout don engage une responsabilité envers celui qui le fait.
Le pape François l'affirme sans détour dès l'ouverture de Laudato si' : la sauvegarde de la « maison commune » n'est pas un supplément optionnel à la vie chrétienne, mais une exigence de la foi[1]. L'écologie est ainsi rapatriée du terrain idéologique vers son lieu propre : la théologie de la création et la morale du don reçu.
Le reproche fait au christianisme — et la réponse de l'Église
Il faut prendre au sérieux l'objection adverse la plus connue. En 1967, l'historien américain Lynn White Jr. publie dans la revue Science un article retentissant, « Les racines historiques de notre crise écologique », où il accuse le christianisme d'être « la religion la plus anthropocentrique que le monde ait connue » : en plaçant l'homme au-dessus de la nature et en lui ordonnant de la « dominer », la Genèse aurait légitimé son exploitation industrielle[2]. La thèse a connu un immense succès et nourrit encore l'idée que la foi biblique serait coupable du saccage de la planète.
L'Église ne fuit pas l'objection : elle la retourne. Sa réponse est que la crise écologique ne vient pas de la Bible, mais d'une trahison de la Bible — d'un « anthropocentrisme dévié » qui a oublié que l'homme reçoit la terre et n'en dispose pas en maître absolu[3]. Là où White voit la racine du mal, le Magistère voit le remède : c'est précisément parce que la nature est créée, et non divine, qu'elle est à la fois respectable et confiée. Loin de fonder l'exploitation, la foi en la création fonde la limite : on ne fait pas n'importe quoi d'un bien que l'on a reçu et dont on devra rendre compte.
Sur quoi l'Église fonde-t-elle sa parole ? Le socle biblique
Une création « bonne », reçue comme un don
Tout part du premier chapitre de la Genèse. Six fois, le récit répète que ce que Dieu crée « était bon », et au terme de l'œuvre, une septième fois, avec emphase :
« Dieu vit tout ce qu'il avait fait : cela était très bon. » — Livre de la Genèse 1, 31[4]
Cette affirmation est fondatrice. La matière n'est pas mauvaise, le monde n'est pas une prison ni une illusion : il est bon, parce qu'il sort des mains de Dieu. Le respect chrétien de la nature ne procède pas d'une émotion sentimentale, mais de cette donnée révélée : abîmer gratuitement la création, c'est mépriser un don que Dieu a déclaré bon. Le Catéchisme en tire la conséquence directe : chaque créature possède sa bonté et sa perfection propres, et l'homme doit respecter cette bonté particulière pour éviter « un usage désordonné des choses »[5].
« Cultiver et garder » : l'homme intendant, pas propriétaire
Le deuxième récit de la création donne la formule décisive de toute l'écologie catholique :
« Le Seigneur Dieu prit l'homme et le conduisit dans le jardin d'Éden pour qu'il le cultive et le garde. » — Livre de la Genèse 2, 15[6]
Deux verbes, deux missions. Cultiver (‘abad) : faire fructifier, travailler la terre, en tirer de quoi vivre — l'homme a le droit et le devoir de transformer le monde. Garder (shamar) : protéger, veiller, conserver — l'homme a aussi le devoir de ne pas détruire ce qu'il a reçu. La doctrine de l'intendance (ou gérance) tient tout entière dans cet équilibre : le jardinier n'est pas le propriétaire du jardin, il en répond. Le pape François commente :
« Alors que “cultiver” signifie labourer, défricher ou travailler, “garder” signifie protéger, sauvegarder, préserver, soigner, surveiller. Cela implique une relation de réciprocité responsable entre l'être humain et la nature. » — Pape François, Laudato si', n° 67[7]
« Dominez la terre » : une domination de service, jamais absolue
Reste le verset que l'objection de Lynn White exploitait : « Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux » (Gn 1, 28). L'Église refuse d'en faire un permis d'exploitation illimitée :
« Nous devons rejeter aujourd'hui avec force que, du fait d'avoir été créés à l'image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. » — Pape François, Laudato si', n° 67[8]
La « domination » biblique se lit à la lumière du modèle royal d'Israël, où le roi est berger de son peuple, et surtout à la lumière du Christ, « Roi de l'univers » qui règne en lavant les pieds. Dominer, au sens scripturaire, c'est exercer une responsabilité de service, non une tyrannie. Le Catéchisme parle d'une « domination » qui n'est pas « absolue », mais limitée par le souci des autres créatures et des hommes à venir[9].
La nature n'est pas une déesse : le christianisme démystifie le monde
Symétriquement, l'Église refuse de diviniser la création. C'est même, dit François, l'un des services rendus par la Révélation à l'humanité :
« En même temps, la pensée judéo-chrétienne a démystifié la nature. Sans cesser de l'admirer pour sa splendeur et son immensité, elle ne lui a plus attribué de caractère divin. » — Pape François, Laudato si', n° 78[10]
Ce point est capital pour comprendre la suite : le catholicisme se tient à égale distance du paganisme qui adore la Terre-mère et du matérialisme qui réduit la nature à un stock de ressources. La nature n'est ni une déesse ni un entrepôt : elle est une créature, sœur en quelque sorte, dont saint François chantait qu'elle loue Dieu par sa seule existence.
Que dit le Magistère ? Un enseignement continu, pas une nouveauté
On entend parfois que « l'Église s'est mise à l'écologie avec le pape François ». C'est inexact : la doctrine s'est construite par étapes, sous quatre pontificats. Entre-temps, le Compendium de la doctrine sociale de l'Église (2004) avait déjà rassemblé cet enseignement dans un chapitre entier — le chapitre X — consacré à la sauvegarde de l'environnement[11]. Voici la chronologie réelle de cet enseignement.
- 29 novembre 1979Saint François, patron des écologistes
Jean-Paul II proclame saint François d'Assise patron céleste des promoteurs de l'écologie, par le bref Inter sanctos. L'Église se donne ainsi une figure spirituelle de référence bien avant le débat contemporain.
- 1er janvier 1990« La crise écologique est un problème moral »
- 1991L'« écologie humaine »
L'encyclique Centesimus annus introduit la notion d'écologie humaine : on ne protège pas la nature en méprisant la nature de l'homme.
- 1992-1997Le Catéchisme codifie
Le Catéchisme de l'Église catholique consacre les §§ 2415-2418 au respect de l'intégrité de la création, rattaché au septième commandement.
- 2004Le chapitre X du Compendium
Le Compendium de la doctrine sociale de l'Église rassemble l'enseignement dans un chapitre entier consacré à la sauvegarde de l'environnement.
- 2009-2011Benoît XVI, le « pape vert »
- 24 mai 2015Laudato si'
Le pape François signe la première encyclique entièrement consacrée à l'écologie : Laudato si', sur la sauvegarde de la maison commune — signée le 24 mai 2015 (solennité de Pentecôte), publiée le 18 juin 2015.
- 4 octobre 2023Laudate Deum
En la fête de saint François, l'exhortation Laudate Deum relance l'appel huit ans après, devant l'aggravation de la crise climatique.
Jean-Paul II (1990) : la création comme problème moral
Le premier grand texte est le message pour la paix de 1990. Jean-Paul II y pose un diagnostic qui structure encore tout l'enseignement :
« La société actuelle ne trouvera pas de solution au problème écologique si elle ne révise sérieusement son style de vie. […] La crise écologique […] est un problème moral. » — Jean-Paul II, message pour la Journée mondiale de la paix, 1ᵉʳ janvier 1990[12]
Pour le pape polonais, la dégradation de l'environnement n'est pas seulement un dysfonctionnement technique : elle est le symptôme d'un désordre moral plus profond, un manque de respect pour la vie et pour l'ordre que le Créateur a inscrit dans le monde. Dans Centesimus annus (1991), il forge la notion d'écologie humaine : la défense de la nature serait vaine si elle s'accompagnait du mépris de la dignité de l'homme, de la famille et de la vie naissante[13].
Le Catéchisme : le respect de l'intégrité de la création
Le Catéchisme range l'écologie sous le septième commandement (« Tu ne voleras pas »), ce qui en dit long : abuser de la création, c'est en quelque sorte voler aux autres et aux générations futures. Le texte est mesuré et précis :
« Le septième commandement demande le respect de l'intégrité de la création. Les animaux, comme les plantes et les êtres inanimés, sont naturellement destinés au bien commun de l'humanité passée, présente et future. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2415[14]
Le même paragraphe précise que l'usage des ressources ne peut être séparé du respect des « exigences morales », et le § 2418 ajoute un avertissement souvent oublié : il est « contraire à la dignité humaine de faire souffrir inutilement les animaux et de gaspiller leurs vies », mais il est tout aussi indigne de leur consacrer une affection qui n'est due qu'aux personnes[15]. Ici se lit déjà l'équilibre catholique : respecter l'animal sans l'idolâtrer.
Benoît XVI : écologie de la nature, écologie de l'homme
Benoît XVI a tant insisté sur le sujet qu'on l'a surnommé le « pape vert ». Sa contribution propre est d'avoir lié indissolublement les deux écologies. Dans Caritas in veritate, il écrit que « la façon dont l'homme traite l'environnement influence les modalités avec lesquelles il se traite lui-même et réciproquement »[16]. Au Bundestag, en 2011, il prend l'écologie comme preuve que l'homme reconnaît bien une nature à respecter — et il en tire que cette même logique vaut pour la nature humaine :
« L'importance de l'écologie est désormais indiscutée. Nous devons écouter le langage de la nature et y répondre avec cohérence. Je voudrais cependant aborder avec force un point qui aujourd'hui comme hier est — me semble-t-il — largement négligé : il existe aussi une écologie de l'homme. L'homme aussi possède une nature qu'il doit respecter et qu'il ne peut manipuler à volonté. » — Benoît XVI, discours au Bundestag, 22 septembre 2011[17]
Ce lien est l'une des clés de la position catholique : il interdit de jouer la nature contre l'homme, ou l'homme contre la nature. Les deux écologies tiennent ensemble ou tombent ensemble.
Laudato si' (2015) et Laudate Deum (2023)
Laudato si' est la première encyclique entièrement consacrée à la « maison commune ». Son titre reprend le Cantique des créatures de saint François — « Loué sois-tu, mon Seigneur » —, signalant d'emblée que l'écologie chrétienne est d'abord louange avant d'être combat. L'encyclique articule diagnostic scientifique, méditation biblique et appel à la conversion. Huit ans plus tard, devant l'aggravation des dérèglements, Laudate Deum (2023) durcit le ton sur l'urgence climatique tout en maintenant le même cadre doctrinal : responsabilité de l'homme, refus du déni comme du catastrophisme, primauté des plus pauvres[18].
Le cœur de la doctrine : l'écologie intégrale
Si l'on devait résumer en deux mots ce que l'Église apporte de neuf au débat, ce serait : écologie intégrale. L'expression est le centre de Laudato si'. Elle signifie qu'on ne peut pas isoler la question de l'environnement des autres grandes questions humaines — la pauvreté, l'économie, la famille, le sens de la vie. Tout se tient.
« Tout est lié »
La formule revient comme un refrain dans l'encyclique. La crise de la nature, la crise sociale et la crise spirituelle ne sont, pour François, qu'une seule et même crise vue sous trois angles :
« Il n'y a pas deux crises séparées, l'une environnementale et l'autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale. » — Pape François, Laudato si', n° 139[19]
La conséquence pratique est forte : on ne sauvera pas la nature en oubliant les pauvres, ni les pauvres en saccageant la nature. Une politique écologique qui appauvrirait les plus faibles ne serait pas catholique ; une politique sociale qui ravagerait la création non plus.
La clameur de la terre et la clameur des pauvres
C'est l'intuition la plus citée de Laudato si'. Les premières victimes de la dégradation de l'environnement sont les pauvres : ceux qui dépendent directement de la terre, de la mer, de la forêt, et qui n'ont pas les moyens de se protéger des catastrophes. L'écologie devient ainsi une question de justice :
« Une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l'environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres. » — Pape François, Laudato si', n° 49[20]
L'Église refuse donc l'écologie de salon, celle des nantis qui protègent le paysage sans voir l'homme. Le critère catholique est constant : « que faites-vous du plus petit ? »
Un anthropocentrisme bien ordonné, ni tyrannie ni bio-centrisme
Reste la question de la place de l'homme. Le débat écologique oppose souvent deux excès : le despotisme (l'homme maître absolu, la nature à son service sans limite) et le bio-centrisme radical (l'homme nuisible, simple animal parmi d'autres, voire de trop). L'Église refuse les deux et tient une troisième voie. Le tableau ci-dessous résume cette ligne de crête.
| Vision de la nature | Place de l'homme | Statut de la nature | Jugement de l'Église |
|---|---|---|---|
| Despotisme / exploitation | Maître et propriétaire absolu | Stock de ressources à exploiter | Rejetée : trahison de la Genèse, « domination absolue » condamnée |
| Bio-centrisme / écologie profonde | Animal parmi d'autres, parfois « de trop » | Réalité sacrée, supérieure à l'homme | Rejetée : nie la dignité unique de l'homme, glisse vers le malthusianisme |
| Intendance chrétienne | Intendant responsable, image de Dieu | Don confié, bon mais non divin | Position catholique : cultiver et garder |
François nomme ce juste milieu : il critique l'« anthropocentrisme dévié » qui fait de l'homme un tyran, mais refuse tout autant le « bio-centrisme » qui dissoudrait la responsabilité propre de l'homme[21]. La dignité unique de la personne humaine n'est jamais abandonnée :
« Il n'y a pas d'écologie sans anthropologie adéquate. […] Cela ne signifie pas que tous les êtres vivants sont égaux ni ne retire à l'être humain sa valeur particulière, qui entraîne en même temps une terrible responsabilité. » — Pape François, Laudato si', n° 118 et 90[22]
Ce que l'Église refuse fermement
Dire ce que l'Église approuve ne suffit pas : sa parole est aussi un discernement. Elle reconnaît ce que l'écologie voit juste, mais refuse fermement quatre dérives qui en font une idéologie.
Diviniser la nature : le refus du paganisme vert
La première dérive est de transformer l'écologie en religion de la Terre. Le retour des spiritualités païennes — Gaïa, la Terre-mère sacrée, le panthéisme « new age » — substitue à l'adoration du Créateur une vénération de la créature. Or l'Écriture est sans ambiguïté : adorer la nature, c'est l'idolâtrie, et le Livre de la Sagesse raillait déjà ceux qui « ont pris pour des dieux » le feu, le vent ou les astres au lieu de remonter jusqu'à leur Auteur[23]. L'Église admire la création précisément parce qu'elle la rapporte à Dieu ; elle ne s'agenouille pas devant elle.
Le malthusianisme : non, l'enfant n'est pas le problème
La deuxième dérive est la plus grave aux yeux de l'Église : faire de l'enfant à naître la cause de la crise, et de sa suppression la solution. Réduire les naissances, promouvoir la contraception et l'avortement au nom de la planète, c'est inverser l'ordre moral. François le dit avec une netteté qui surprend ceux qui croyaient Laudato si' « de gauche » :
« Au lieu de résoudre les problèmes des pauvres et de penser à un monde différent, certains se contentent seulement de proposer une réduction de la natalité. […] Accuser l'augmentation de la population et non le consumérisme extrême et sélectif de certains est une façon de ne pas affronter les problèmes. » — Pape François, Laudato si', n° 50[24]
Le vrai problème, dit l'Église, n'est pas qu'il y ait trop d'hommes, mais que certains consomment trop et partagent trop peu. Le malthusianisme — du nom de l'économiste Thomas Malthus — fait porter aux pauvres et aux enfants le poids des excès des riches. C'est exactement ce que la doctrine sociale dénonce.
La technocratie verte : l'illusion du tout-maîtriser
La troisième dérive est ce que François appelle le « paradigme technocratique » : l'idée que la technique, à elle seule, et un pouvoir mondial concentré régleront tout, en traitant la planète comme une machine à optimiser et l'homme comme une variable à gérer. L'Église se méfie de cette confiance illimitée dans la maîtrise technique, qui prétend résoudre par plus de pouvoir une crise née d'un mauvais usage du pouvoir[25]. La solution n'est pas un super-État vert ni une géo-ingénierie démiurgique, mais une conversion des cœurs et des modes de vie.
L'écologie comme religion de substitution
La quatrième dérive, plus subtile, est de faire de l'écologie une religion de remplacement : avec ses dogmes, ses péchés, ses indulgences (la « compensation carbone »), son eschatologie catastrophiste et son culpabilisation permanente. L'Église propose au contraire une écologie habitée par l'espérance : la création n'est pas une idole à apaiser par la peur, mais un don à garder dans la joie et la gratitude. Le catastrophisme paralyse ; l'espérance chrétienne mobilise sans désespérer.
« On ne peut pas défendre la création et sacrifier l'enfant à naître »
Ce point mérite une section à lui seul, car il révèle la cohérence de la position catholique, là où beaucoup de discours écologiques sont incohérents. Puisque « tout est lié », on ne peut pas s'émouvoir des espèces menacées et rester indifférent à l'espèce humaine menacée dans le sein de sa mère :
« Puisque tout est lié, la défense de la nature n'est pas compatible non plus avec la justification de l'avortement. Si la sensibilité personnelle et sociale à l'accueil d'une nouvelle vie se perd, alors d'autres formes d'accueil utiles à la vie sociale se dessèchent. » — Pape François, Laudato si', n° 120[26]
L'argument est d'une logique implacable : on n'apprend pas à respecter le faible — l'arbre, l'animal, l'écosystème — en méprisant le plus faible de tous, l'embryon humain. Une écologie qui exclut l'enfant à naître se contredit elle-même. C'est pourquoi la défense de la création et la défense de la vie sont, pour l'Église, un seul et même combat. Voir Pourquoi l'Église refuse-t-elle l'avortement ?.
Questions fréquentes
L'écologie, n'est-ce pas une cause « de gauche » étrangère à la foi ?
C'est l'objection la plus répandue. La réponse de l'Église est double. D'abord, chronologiquement, le souci catholique de la création précède de loin la politisation du sujet : il remonte à la Genèse, à saint François, à saint Benoît défricheur, à des siècles de moines agriculteurs. Ensuite, doctrinalement, l'écologie catholique échappe aux deux camps : elle refuse le productivisme sans limite et le malthusianisme, la divinisation de la nature et son exploitation. Elle n'est ni « de droite » ni « de gauche » : elle est de la doctrine sociale. Sur l'art de ne pas réduire la foi à un camp politique, voir Que dit l'Église sur la politique ?.
Faut-il être catastrophiste, ou pratiquer la décroissance ?
L'Église appelle à une sobriété heureuse, pas à une décroissance triste. Elle invite à consommer moins pour vivre mieux, à sortir de la « culture du déchet » et de la frénésie d'acquérir, mais elle le fait au nom de la liberté intérieure, non de la peur. François parle d'une sobriété qui « libère » :
« La spiritualité chrétienne propose une croissance par la sobriété, et une capacité de jouir avec peu. […] Le bonheur requiert de savoir limiter certains besoins qui nous abrutissent, en nous rendant ainsi disponibles aux multiples possibilités qu'offre la vie. » — Pape François, Laudato si', n° 222-223[27]
Le catastrophisme, lui, est récusé : il conduit au désespoir ou au cynisme. L'espérance chrétienne tient les deux bouts — lucidité sur la gravité de la situation, confiance que rien n'est jamais perdu pour celui qui agit avec Dieu.
Concrètement, que demande l'Église au croyant ?
Une conversion écologique : un changement intérieur qui se traduit en gestes. Laudato si' la décrit comme une attitude du cœur faite de gratitude, de gratuité et de sens de la communion avec toutes les créatures[28]. Concrètement, cela veut dire : recevoir le monde comme un don et en rendre grâce ; refuser le gaspillage et la surconsommation ; respecter le travail, les pauvres et les générations futures ; contempler la beauté de la création pour y louer Dieu. Rien d'exotique : c'est l'attitude de saint François devant « frère soleil » et « sœur eau », transposée à notre temps.
« Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures, spécialement messire frère Soleil… Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la Terre, qui nous porte et nous nourrit. » — Saint François d'Assise, Cantique des créatures, vers 1225[29]
En résumé : ce que dit l'Église
Que dit donc l'Église sur l'écologie ? Qu'elle est une affaire sérieuse et chrétienne, à condition de ne jamais oublier ni Dieu ni l'homme. La terre est un don du Créateur, confié à l'intendance de l'homme pour qu'il le cultive et le garde ; elle n'est ni un objet à piller ni une déesse à adorer. Le soin de la « maison commune » fait partie de la doctrine sociale depuis Jean-Paul II, il a été codifié par le Catéchisme, approfondi par Benoît XVI, et porté en encyclique par François sous le nom d'écologie intégrale : « tout est lié », la clameur de la terre et la clameur des pauvres sont une seule clameur. Mais l'Église refuse fermement les contrefaçons : le paganisme qui divinise la nature, le malthusianisme qui sacrifie l'enfant, la technocratie qui prétend tout maîtriser, et l'écologie-religion qui remplace la foi par la peur. Prendre l'écologie au sérieux sans en faire une religion : telle est, en une phrase, la position catholique.
Pour aller plus loin
- Que penser de l'écologie ? — le dossier apologétique complet : objections culturelles, écologie intégrale en détail, conversion écologique et figure de saint François.
- Pourquoi l'Église refuse-t-elle l'avortement ? — pourquoi la défense de la création ne peut pas exclure l'enfant à naître.
- Que dit l'Église sur la politique ? — discerner les questions politiques sans enfermer la foi dans un camp.
- Que dit l'Église sur le travail ? — le rapport de l'homme à la terre et à son ouvrage.
- Pourquoi l'Église parle-t-elle de vocation ? — la place de l'homme dans le dessein du Créateur.
Notes et références
Pape François, lettre encyclique Laudato si' — sur la sauvegarde de la maison commune, 24 mai 2015, n° 15, Libreria Editrice Vaticana. Le pape présente la sauvegarde de la création comme une exigence inhérente à la foi chrétienne, non comme un thème accessoire.
1Lynn White Jr., « The Historical Roots of Our Ecologic Crisis », dans la revue Science, vol. 155, n° 3767, 10 mars 1967, p. 1203-1207. White y qualifie le christianisme de « most anthropocentric religion the world has seen » et impute la crise écologique à la lecture occidentale de Genèse 1, 28. La thèse est largement discutée et contestée par les historiens depuis.
2Pape François, Laudato si', nn. 115-118, op. cit. Sur l'« anthropocentrisme dévié » (ou « moderne ») : non l'excès mais le défaut d'une juste place de l'homme, qui, coupé du Créateur, devient prédateur ou se croit maître absolu.
3 21Livre de la Genèse 1, 31 (traduction liturgique officielle, AELF). Le refrain « Dieu vit que cela était bon » scande les six jours (Gn 1, 4.10.12.18.21.25) et culmine au septième : « cela était très bon ».
4Catéchisme de l'Église catholique, § 339, Libreria Editrice Vaticana / Mame-Plon, Paris, 1992. « Chaque créature possède sa bonté et sa perfection propres. […] C'est pour cela que l'homme doit respecter la bonté propre de chaque créature pour éviter un usage désordonné des choses. » Cf. aussi § 340 sur l'interdépendance des créatures.
5Livre de la Genèse 2, 15 (AELF). Les verbes hébreux ‘abad (cultiver, servir) et shamar (garder, veiller) fondent la doctrine de l'intendance ; cf. Laudato si', n° 67.
6Pape François, Laudato si', n° 67. Sur la signification de « cultiver » et « garder » (Gn 2, 15) comme « relation de réciprocité responsable entre l'être humain et la nature ».
7Pape François, Laudato si', n° 67. Texte officiel : « nous devons rejeter aujourd'hui avec force que, du fait d'avoir été créés à l'image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. » Le pape rappelle que « la terre nous précède et nous a été donnée ».
8Catéchisme de l'Église catholique, § 2415, op. cit. Rattaché au septième commandement, le respect de l'intégrité de la création : « la domination accordée par le Créateur […] n'est pas absolue ; elle est mesurée par le souci de la qualité de la vie du prochain, y compris des générations à venir. »
9 14Pape François, Laudato si', n° 78, op. cit. « En même temps, la pensée judéo-chrétienne a démystifié la nature. Sans cesser de l'admirer pour sa splendeur et son immensité, elle ne lui a plus attribué de caractère divin. » L'encyclique en tire que cela renforce, et non affaiblit, notre responsabilité envers elle.
10Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l'Église, Libreria Editrice Vaticana, 2004, chapitre X, « Sauvegarder l'environnement » (nn. 451-487). Première synthèse magistérielle organique de l'enseignement social sur l'écologie, antérieure de onze ans à Laudato si'.
11Jean-Paul II, message pour la XXIIIᵉ Journée mondiale de la paix, La paix avec Dieu créateur, la paix avec toute la création, daté du 8 décembre 1989 pour le 1ᵉʳ janvier 1990, Libreria Editrice Vaticana. Le pape y affirme que « la crise écologique […] est un problème moral » (« je le répète encore ») et appelle à réviser les styles de vie.
12Jean-Paul II, lettre encyclique Centesimus annus, 1ᵉʳ mai 1991, nn. 37-39, Libreria Editrice Vaticana. Introduction de la notion d'« écologie humaine » : la première structure à protéger est la famille ; on ne sauve pas la nature en détruisant l'homme. Cf. aussi Sollicitudo rei socialis (1987), n° 34.
13Catéchisme de l'Église catholique, § 2418, op. cit. « Il est contraire à la dignité humaine de faire souffrir inutilement les animaux et de gaspiller leurs vies. » Mais il est « indigne de dépenser pour eux des sommes qui devraient en priorité soulager la misère des hommes ». Cf. §§ 2416-2417.
15Benoît XVI, lettre encyclique Caritas in veritate, 29 juin 2009, nn. 48-51, Libreria Editrice Vaticana. « La façon dont l'homme traite l'environnement influence les modalités avec lesquelles il se traite lui-même et réciproquement. » Le pape lie écologie environnementale et écologie humaine.
16Benoît XVI, discours au Parlement fédéral allemand (Bundestag), Berlin, 22 septembre 2011, Libreria Editrice Vaticana. « Il existe aussi une écologie de l'homme. L'homme aussi possède une nature qu'il doit respecter et qu'il ne peut manipuler à volonté. » Cf. aussi le message pour la paix 2010, Si tu veux promouvoir la paix, protège la création.
17Pape François, exhortation apostolique Laudate Deum, 4 octobre 2023 (fête de saint François d'Assise), Libreria Editrice Vaticana. Relance de Laudato si' huit ans plus tard : insistance sur l'urgence climatique, refus du déni comme du fatalisme, primauté des plus vulnérables.
18Pape François, Laudato si', n° 139, op. cit. « Il n'y a pas deux crises séparées, l'une environnementale et l'autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale. » Fondement de l'écologie intégrale.
19Pape François, Laudato si', n° 49, op. cit. « Une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale […] pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres. »
20Pape François, Laudato si', n° 90, op. cit. « Cela ne signifie pas que tous les êtres vivants sont égaux ni ne retire à l'être humain sa valeur particulière, qui entraîne en même temps une terrible responsabilité. » Cf. n° 118 sur l'« anthropocentrisme dévié ».
22Livre de la Sagesse 13, 1-9 (AELF). Critique de l'idolâtrie de la nature : ceux qui ont divinisé « le feu, le vent, l'air léger, la ronde des étoiles » au lieu de remonter, par leur beauté, jusqu'à leur Auteur. Fondement scripturaire du refus catholique du panthéisme. Cf. aussi Rm 1, 25.
23Pape François, Laudato si', n° 50, op. cit. « Au lieu de résoudre les problèmes des pauvres […], certains se contentent seulement de proposer une réduction de la natalité. […] Accuser l'augmentation de la population et non le consumérisme extrême et sélectif de certains est une façon de ne pas affronter les problèmes. » Refus explicite du néo-malthusianisme.
24Pape François, Laudato si', nn. 106-114, op. cit. Critique du « paradigme technocratique » : la prétention à une maîtrise technique illimitée traitant le réel comme une matière informe, à la racine de la crise écologique.
25Pape François, Laudato si', n° 120, op. cit. « Puisque tout est lié, la défense de la nature n'est pas compatible non plus avec la justification de l'avortement. » Cohérence entre écologie et défense de la vie naissante. Cf. n° 117.
26Pape François, Laudato si', nn. 222-223, op. cit. « La spiritualité chrétienne propose une croissance par la sobriété, et une capacité de jouir avec peu. » La sobriété y est présentée comme libération, non comme privation triste.
27Pape François, Laudato si', nn. 216-221, op. cit. Sur la « conversion écologique » : reconnaître ses fautes envers la création, et développer une attitude du cœur faite de gratitude, de gratuité et de communion universelle. Le terme avait été employé par Jean-Paul II (catéchèse du 17 janvier 2001).
28Saint François d'Assise, Cantique de frère Soleil (ou Cantique des créatures), composé en langue ombrienne vers 1225. C'est de son premier vers, « Laudato si', mi' Signore », que le pape François a tiré le titre de son encyclique. Saint François a été proclamé patron des écologistes par Jean-Paul II le 29 novembre 1979 (bref Inter sanctos).
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