Que dit l'Église sur l'euthanasie ?

L'Église catholique enseigne que l'euthanasie est un meurtre toujours moralement inacceptable. Mais que dit-elle exactement, dans quels documents, avec quelle autorité — et qu'autorise-t-elle au contraire pour accompagner les mourants ?

Ignispedia

L'Église catholique donne sur l'euthanasie une réponse qui n'a jamais varié : donner volontairement la mort à un malade, fût-ce par compassion et à sa demande, est un meurtre qui ne peut jamais devenir un soin. Mais « ce que dit l'Église » ne se réduit pas à un refus : c'est une doctrine précise, formulée dans des documents identifiables, enseignée au plus haut degré du magistère ordinaire, et assortie de distinctions décisives que le débat public confond constamment.

Cette doctrine repose sur un principe simple : la vie de l'innocent n'appartient à personne — ni au malade, ni au médecin, ni à l'État. Saint Jean-Paul II l'a confirmée en 1995 par une déclaration solennelle d'Evangelium Vitae qui engage le Magistère ordinaire et universel, c'est-à-dire un enseignement tenu pour définitif et irréformable, et non une simple opinion révisable selon les époques.

L'enseignement comporte deux versants qu'il faut tenir ensemble. L'Église condamne l'euthanasie et le suicide assisté ; mais elle autorise, et même encourage, tout ce qui soulage sans tuer : le refus de l'acharnement thérapeutique, l'usage des antalgiques même au risque d'abréger la vie, la sédation proportionnée, et surtout les soins palliatifs, qu'elle appelle une « forme privilégiée de la charité désintéressée ».

Cet article expose le contenu de la doctrine et son autorité. Pour le dossier complet sur l'expérience des pays qui ont légalisé et le débat français, voir Que penser de l'euthanasie ? ; pour la réfutation détaillée des arguments pro-euthanasie, voir Pourquoi l'Église refuse-t-elle l'euthanasie ?.

La réponse de l'Église en une phrase

Le Catéchisme de l'Église catholique résume la doctrine en deux énoncés que l'on peut citer tels quels :

« Quels qu'en soient les motifs et les moyens, l'euthanasie directe consiste à mettre fin à la vie de personnes handicapées, malades ou mourantes. Elle est moralement irrecevable. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2277[1]

Et il précise immédiatement ce qui constitue l'acte :

« Ainsi une action ou une omission qui, de soi ou dans l'intention, donne la mort afin de supprimer la douleur, constitue un meurtre gravement contraire à la dignité de la personne humaine et au respect du Dieu vivant, son Créateur. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2277[2]

Deux conditions sont donc simultanément requises pour qu'il y ait euthanasie au sens propre : l'intention — on veut la mort, soit comme fin, soit comme moyen de supprimer la souffrance — et le moyen — on accomplit, par un acte ou par une omission délibérée, ce qui cause la mort.[3] Cette double condition est essentielle : elle distingue l'euthanasie de situations qui lui ressemblent extérieurement mais qui en diffèrent radicalement, comme le refus d'un traitement devenu disproportionné, où le patient meurt de sa maladie et non d'un geste qu'on lui inflige.

Infographie originale Ignispedia — les deux conditions requises par la définition magistérielle : vouloir la mort et poser le moyen qui la cause.

L'Église ajoute une précision sur la responsabilité : « l'erreur de jugement dans laquelle on peut être tombé de bonne foi, ne change pas la nature de cet acte meurtrier, toujours à proscrire et à exclure ».[4] Autrement dit, la sincérité du motif n'altère jamais la moralité objective du geste.

Où l'Église enseigne-t-elle cela ? Les grands documents

La doctrine n'est pas une réaction improvisée aux lois récentes. Elle a été formulée, approfondie et réaffirmée par une série de textes magistériels cohérents sur près de soixante-dix ans. Les connaître permet de répondre précisément à la question « où l'Église dit-elle cela ? ».

  1. 24 février et 24 novembre 1957
    Pie XII fixe les premiers repères

    Dans deux allocutions à des médecins anesthésistes, le pape pose les bases : il est permis d'employer des antalgiques qui risquent d'abréger la vie, et nul n'est tenu de recourir à des moyens « extraordinaires » pour se maintenir en vie.

  2. 5 mai 1980
    Déclaration Iura et Bona

    La Congrégation pour la Doctrine de la Foi donne la définition de référence de l'euthanasie et la condamne sans appel, tout en codifiant les notions de moyens proportionnés et disproportionnés.

  3. 11 octobre 1992
    Le Catéchisme de l'Église catholique

    Les paragraphes 2276 à 2279 résument la doctrine pour toute l'Église : condamnation de l'euthanasie, légitimité du refus de l'acharnement, éloge des soins palliatifs.

  4. 25 mars 1995
    Evangelium Vitae

    Saint Jean-Paul II confirme solennellement, en engageant le Magistère ordinaire et universel, que l'euthanasie est une grave violation de la Loi de Dieu.

  5. 25 juin / 14 juillet / 22 septembre 2020
    Lettre Samaritanus Bonus

    Approuvée par le pape François le 25 juin 2020, datée du 14 juillet 2020 (mémoire de saint Camille de Lellis) et publiée le 22 septembre 2020, la lettre de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi réaffirme face à la multiplication des légalisations l'interdiction absolue et précise l'accompagnement pastoral, y compris l'accès aux sacrements.

Pie XII et les premiers repères de 1957

Pie XII, photographié en avril 1958. Source : Navy Medicine / Wikimedia Commons, aucune restriction connue.

Bien avant les débats contemporains, Pie XII avait posé les distinctions fondamentales dans deux allocutions de 1957 adressées à des médecins. Le 24 février 1957, répondant à des questions sur l'analgésie, il déclara licite l'usage de calmants puissants pour soulager un mourant, même au risque d'abréger sa vie, à condition que la mort ne soit ni voulue ni recherchée — c'est la première formulation magistérielle nette du principe du double effet appliqué à la fin de vie.[5] Le 24 novembre 1957, répondant cette fois au Dr Bruno Haid, chef de la section d'anesthésie à la clinique chirurgicale universitaire d'Innsbruck, il enseigna que l'on n'est pas obligé d'employer en toute circonstance tous les moyens thérapeutiques disponibles : abandonner des moyens « extraordinaires » et disproportionnés est licite et ne constitue pas une euthanasie.[6] Ces deux principes — le double effet et la distinction des moyens — structurent encore aujourd'hui toute la doctrine.

La déclaration Iura et Bona (1980)

Le texte de référence reste la déclaration Iura et Bona, publiée le 5 mai 1980 par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi sous la signature du cardinal Franjo Šeper, préfet, et approuvée par Jean-Paul II.[7] Elle donne la définition que reprendront tous les textes ultérieurs :

« Par euthanasie, on entend une action ou une omission qui, de soi ou dans l'intention, donne la mort afin de supprimer ainsi toute douleur. » — Congrégation pour la Doctrine de la Foi, déclaration Iura et Bona, 5 mai 1980[8]

Et elle pose le principe que rien ne peut renverser :

« Rien ni personne ne peut autoriser que l'on donne la mort à un être humain innocent, fœtus ou embryon, enfant ou adulte, vieillard, malade incurable ou agonisant. » — Congrégation pour la Doctrine de la Foi, déclaration Iura et Bona, 5 mai 1980[9]

Iura et Bona a aussi reformulé l'ancienne distinction « moyens ordinaires / extraordinaires » en termes de proportion : on apprécie un traitement « en mettant en rapport le genre de thérapeutique à utiliser, son degré de complexité ou de risque, son coût, les possibilités de son emploi, avec le résultat qu'on peut en attendre, compte tenu de l'état du malade et de ses ressources physiques et morales ».[10] C'est ce vocabulaire — moyens proportionnés et disproportionnés — qui passera dans le Catéchisme et dans Evangelium Vitae.

Le Catéchisme de l'Église catholique (1992)

Promulgué par Jean-Paul II en 1992, le Catéchisme condense la doctrine en quatre paragraphes (§ 2276-2279) destinés à toute l'Église. Il part d'un principe positif souvent oublié :

« Ceux dont la vie est diminuée ou affaiblie réclament un respect spécial. Les personnes malades ou handicapées doivent être soutenues pour mener une vie aussi normale que possible. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2276[11]

De là découle la condamnation de l'euthanasie (§ 2277), la légitimité du refus de l'acharnement (§ 2278) et l'éloge des soins palliatifs (§ 2279) — que nous détaillons plus bas. La force du Catéchisme tient à ce qu'il ordonne ces énoncés : le refus de tuer et le devoir de soulager ne s'opposent pas, ils s'appellent l'un l'autre.

Evangelium Vitae (1995) : la déclaration solennelle

L'encyclique Evangelium Vitae, promulguée le 25 mars 1995, est le sommet de cet enseignement. En son paragraphe 65, après avoir repris la définition d'Iura et Bona, Jean-Paul II prononce une déclaration d'une solennité exceptionnelle, calquée sur celle qu'il avait formulée trois paragraphes plus haut contre l'avortement :

Saint Jean-Paul II au Vatican en 1991. Source : White House / Wikimedia Commons, domaine public.

« En accord avec le Magistère de mes prédécesseurs et en communion avec les évêques de l'Église catholique, je confirme que l'euthanasie est une grave violation de la Loi de Dieu, en tant qu'élimination délibérée et moralement inacceptable d'une personne humaine. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite ; elle est transmise par la Tradition de l'Église et enseignée par le Magistère ordinaire et universel. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, 25 mars 1995, § 65[12]

Chaque membre de cette phrase est pesé : l'accord avec les prédécesseurs et la communion avec l'épiscopat mondial, les quatre sources convergentes (loi naturelle, Écriture, Tradition, magistère), et surtout la mention du Magistère ordinaire et universel — formule technique qui n'est jamais employée à la légère et dont nous mesurons plus bas la portée.

Samaritanus Bonus (2020) : le rappel face aux légalisations

Vingt-cinq ans plus tard, devant la vague de légalisations en Belgique, aux Pays-Bas, au Canada et ailleurs, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a publié le 22 septembre 2020 la lettre Samaritanus Bonus, approuvée par le pape François le 25 juin 2020, datée du 14 juillet 2020 et signée par le cardinal Luis Ladaria.[13] Le texte ne change rien à la doctrine ; il la réaffirme dans les termes les plus fermes :

« L'euthanasie est un crime contre la vie humaine parce que, par un tel acte, l'homme choisit de causer directement la mort d'un autre être humain innocent. […] L'euthanasie est donc un acte intrinsèquement mauvais, quelles que soient l'occasion ou les circonstances. » — Congrégation pour la Doctrine de la Foi, lettre Samaritanus Bonus, datée du 14 juillet 2020[14]

L'expression « acte intrinsèquement mauvais » (intrinsece malum) est décisive : elle signifie qu'aucune circonstance, aucune intention bonne, aucune demande du patient ne peut rendre l'acte licite. Samaritanus Bonus développe aussi longuement l'accompagnement du malade et l'accès aux sacrements, points sur lesquels nous revenons.

Le pape François

Le pape François a confirmé cet enseignement à de nombreuses reprises, en le reliant à sa dénonciation de la « culture du rebut ». Dans son discours à l'Association des médecins catholiques italiens, le 15 novembre 2014, il dénonce « cette euthanasie cachée » et qualifie l'euthanasie de péché « contre Dieu créateur ».[15] En 2024, dans son message au symposium international interconfessionnel sur les soins palliatifs de Toronto, il écrit que l'euthanasie « n'est jamais une source d'espérance ni une authentique préoccupation pour les malades et les mourants », mais « un échec de l'amour », et présente les soins palliatifs comme une « véritable forme de compassion ».[16] La continuité magistérielle est donc totale, de Pie XII à François.

Avec quelle autorité l'Église parle-t-elle ?

C'est le point que le grand public ignore le plus souvent, et c'est pourtant le cœur de la question « que dit l'Église ? ». Tout enseignement de l'Église n'a pas le même poids : certains relèvent d'une discipline modifiable, d'autres d'une doctrine définitive. Or la condamnation de l'euthanasie appartient à la catégorie la plus élevée.

Une doctrine définitive, pas une opinion révisable

En écrivant que l'interdiction de l'euthanasie est « enseignée par le Magistère ordinaire et universel », Jean-Paul II n'emploie pas une formule décorative. Selon la constitution dogmatique Lumen Gentium du concile Vatican II, lorsque les évêques du monde entier, en communion avec le pape, s'accordent à tenir un point de doctrine sur la foi ou les mœurs comme devant être tenu définitivement, leur enseignement est infaillible, même hors d'une définition solennelle ex cathedra.[17] La condamnation de l'euthanasie remplit cette condition : elle est unanimement enseignée depuis les origines.

En clair, on ne peut pas attendre que l'Église « évolue » sur ce point comme elle l'a fait sur des questions disciplinaires. Il ne s'agit pas d'un règlement, mais d'une vérité morale que l'Église se reconnaît le devoir de garder, non le pouvoir de changer. Le théologien peut discuter l'application d'un cas-limite ; il ne peut pas tenir que l'euthanasie directe soit parfois bonne sans rompre avec la foi catholique.

Distinguer le principe et son application

Cette fermeté ne supprime pas toute nuance. Il faut distinguer le principe, qui est définitif, de ses applications concrètes, qui demandent un discernement prudentiel. Le tableau suivant clarifie ce qui est tenu pour absolu et ce qui relève de l'appréciation au cas par cas.

PointStatut dans l'enseignementConséquence pratique
L'euthanasie directe est toujours immoraleDoctrine définitive (magistère ordinaire et universel)Aucune circonstance ne peut la justifier
Le suicide assisté est toujours immoralDoctrine définitiveCoopérer à la mort volontaire est exclu
Refuser un traitement disproportionné est licitePrincipe certainL'évaluation de la « proportion » se fait au cas par cas
Soulager la douleur au risque d'abréger la vie est licitePrincipe certain (double effet)La dose et l'intention s'apprécient cliniquement
Recourir à la sédation profondePermis sous conditionsJamais comme moyen déguisé de donner la mort
Infographie originale Ignispedia — pourquoi la condamnation de l'euthanasie directe n'est pas une opinion disciplinaire révisable.

La ligne de partage est nette : le refus de tuer est absolu ; la manière concrète de soigner, de soulager et d'accompagner relève de la conscience éclairée, de la science médicale et de la prudence.

Ce que l'Église condamne précisément

L'euthanasie par action et par omission

Infographie originale Ignispedia — l'action et l'omission peuvent relever du même acte moral si l'intention est de provoquer la mort.

L'Église condamne aussi bien l'euthanasie active — un acte direct, typiquement l'injection d'un produit létal — que l'euthanasie passive au sens propre, c'est-à-dire l'omission délibérée de soins vitaux dans le but de provoquer la mort. Ce dernier point est souvent mal compris : il ne s'agit pas de tout arrêter, mais de priver intentionnellement un patient stabilisé de ce qui le maintient en vie afin qu'il en meure.[18] La frontière avec le refus légitime de l'acharnement ne tient pas au geste extérieur (arrêter un traitement), mais à l'intention : veut-on la mort, ou accepte-t-on seulement de ne plus la combattre par des moyens disproportionnés ?

Le suicide assisté

Le suicide médicalement assisté — fournir au patient le produit létal qu'il s'administrera lui-même — n'est pour l'Église qu'un autre nom du même mal. Evangelium Vitae le dit sans détour :

« Partager l'intention suicidaire d'une autre personne et l'aider à la réaliser, par ce qu'on appelle le suicide assisté, signifie que l'on se fait collaborateur, et parfois soi-même acteur, d'une injustice qui ne peut jamais être justifiée, même si cela répond à une demande. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 66[19]

Le fondement : la vie de l'innocent n'appartient à personne

Pourquoi cette condamnation ? L'Église la fonde sur deux sources convergentes. D'abord la Parole de Dieu : le commandement « Tu ne tueras pas » (Ex 20, 13), l'affirmation que « Dieu n'a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants » (Sg 1, 13), et la souveraineté divine sur la vie — « C'est moi qui fais mourir et qui fais vivre » (Dt 32, 39). Ensuite la loi naturelle : la vie de l'innocent est un bien dont nul, pas même son titulaire, n'a la libre disposition pour se détruire.

Saint Jean-Paul II convoque à ce propos un argument de saint Augustin d'une étonnante actualité, qui répond d'avance à l'objection du consentement :

Saint Augustin, par Philippe de Champaigne, vers 1645-1650. Source : LACMA / Wikimedia Commons, domaine public.

« Il n'est jamais licite — écrit saint Augustin avec une surprenante actualité — de tuer un autre, même s'il le voulait, et plus encore s'il le demandait parce que, suspendu entre la vie et la mort, il supplie d'être aidé à libérer son âme qui lutte contre les liens du corps et désire s'en détacher ; même si le malade n'était plus en état de vivre cela n'est pas licite. » — Saint Jean-Paul II citant saint Augustin, Evangelium Vitae, § 66[20]

L'argumentation rationnelle complète — autonomie, compassion, dignité — est développée dans l'article Pourquoi l'Église refuse-t-elle l'euthanasie ?. Ici, il suffit de retenir le socle : donner la mort à un innocent reste un meurtre, quel que soit le motif.

Ce que l'Église ne condamne pas — et même encourage

Infographie originale Ignispedia — la ligne de partage entre l'interdit et le permis dans l'enseignement catholique sur la fin de vie.

C'est le versant le plus méconnu de l'enseignement, et le plus important pour dissiper la caricature d'une Église qui imposerait de souffrir ou de « s'acharner ». L'Église distingue soigneusement le refus de tuer et le refus de soigner : elle interdit le premier geste, elle réprouve le second. Quatre attitudes sont non seulement permises mais recommandées.

Refuser l'acharnement thérapeutique

C'est la distinction décisive. Refuser un traitement devenu inutile, pénible ou disproportionné n'est pas l'euthanasie. Le Catéchisme l'écrit avec une clarté définitive :

« La cessation de procédures médicales onéreuses, périlleuses, extraordinaires ou disproportionnées avec les résultats attendus peut être légitime. C'est le refus de l'acharnement thérapeutique. On ne veut pas ainsi donner la mort ; on accepte de ne pas pouvoir l'empêcher. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2278[21]

Dans ce cas, le patient meurt de sa maladie, et non d'un acte qu'on lui inflige ; on cesse seulement de combattre l'inéluctable par des moyens devenus déraisonnables. Evangelium Vitae précise que « le renoncement à des moyens extraordinaires ou disproportionnés n'est pas équivalent au suicide ou à l'euthanasie ; il traduit plutôt l'acceptation de la condition humaine devant la mort ».[22]

Soulager la douleur, même au risque d'abréger la vie

L'Église autorise expressément l'usage d'antalgiques puissants pour soulager un mourant, même s'ils risquent d'abréger ses jours — c'est le principe du double effet, déjà énoncé par Pie XII :

« L'usage des analgésiques pour alléger les souffrances du moribond, même au risque d'abréger ses jours, peut être moralement conforme à la dignité humaine si la mort n'est pas voulue, ni comme fin ni comme moyen, mais seulement prévue et tolérée comme inévitable. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2279[23]

Infographie originale Ignispedia — le principe du double effet appliqué aux antalgiques en fin de vie.

Tout tient ici à l'intention et à la proportion : on vise le soulagement de la douleur, on ne recherche pas la mort, et l'on emploie la dose nécessaire à cette fin, pas une dose conçue pour tuer. La différence avec l'euthanasie n'est pas matérielle (le même produit peut être en cause) mais morale.

La sédation proportionnée

Dans les cas de souffrances réfractaires, la sédation — voire la sédation profonde et continue en phase terminale — est admise par Samaritanus Bonus (partie V, section 7 « Thérapies analgésiques et suppression de la conscience »), à condition stricte qu'elle vise à soulager la douleur, non à provoquer la mort — « toute administration qui provoque directement et intentionnellement la mort est une pratique euthanasique » — et, dans la mesure du possible, avec le consentement éclairé du patient.[24] Une sédation détournée de sa fin, employée comme moyen déguisé de faire mourir, redeviendrait une euthanasie.

Les soins palliatifs : « une forme privilégiée de la charité désintéressée »

Loin d'imposer la souffrance, l'Église fait des soins palliatifs un devoir et un sommet de la charité. Le Catéchisme conclut :

Infographie originale Ignispedia — les soins palliatifs comme accompagnement intégral de la personne.

« Les soins palliatifs constituent une forme privilégiée de la charité désintéressée. À ce titre, ils doivent être encouragés. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2279[25]

C'est pourquoi le magistère récent insiste tant sur le développement des soins palliatifs : là où ils manquent, l'euthanasie apparaît faussement comme la seule issue. Soigner vraiment la fin de vie, c'est rendre la question de l'euthanasie sans objet.

L'Église dit NON à…L'Église dit OUI à…
L'injection létale demandée ou nonLe refus d'un traitement disproportionné
L'arrêt de soins vitaux pour faire mourirLes antalgiques à dose efficace (double effet)
Le suicide médicalement assistéLa sédation proportionnée et consentie
Toute mort donnée « par compassion »Les soins palliatifs, soutenus comme un devoir

Que dit l'Église à celui qui souffre et veut mourir ?

L'enseignement n'est pas qu'une norme : il commande une attitude pastorale précise envers le malade, sa famille et les soignants. C'est ici que l'Église répond à la détresse réelle qui se cache derrière la demande d'euthanasie.

La dignité ne se perd jamais

L'Église refuse l'idée qu'une vie puisse devenir « indigne d'être vécue ». La dignité d'une personne ne tient pas à son autonomie, à sa santé ou à son utilité, mais à son être même de personne créée et aimée de Dieu : elle demeure entière dans la dépendance, la maladie et l'agonie. Dépendre des autres n'est pas déchoir ; c'est la condition humaine ordinaire, simplement rendue visible.

Le sens chrétien de la souffrance

L'Église ne glorifie pas la douleur — elle s'emploie à la soulager — mais elle refuse de la déclarer absurde. Dans la lettre apostolique Salvifici Doloris, Jean-Paul II enseigne que la souffrance unie à celle du Christ peut devenir féconde et porteuse de sens, sans jamais cesser d'appeler le soulagement et la présence des frères.[26] C'est précisément parce que la souffrance a un sens possible qu'on n'a pas le droit d'y répondre en supprimant celui qui souffre.

L'accompagnement, pas l'abandon

Samaritanus Bonus place tout son enseignement sous la parabole du Bon Samaritain : se pencher sur le souffrant, demeurer auprès de lui, prendre soin de lui. La réponse de l'Église à « je veux mourir » n'est ni « d'accord » ni « tais-toi et souffre », mais « tu n'es pas seul ». Souvent, la demande d'euthanasie est un appel à l'aide, à la présence, au soulagement — elle s'éteint quand la douleur est traitée et la solitude rompue.

Les sacrements et celui qui demande l'euthanasie

Samaritanus Bonus aborde le cas délicat du malade qui a formellement demandé l'euthanasie ou s'est inscrit pour l'obtenir. Le ministre ne peut alors donner ni l'absolution ni l'onction des malades tant que persiste cette volonté, car celle-ci manifeste l'absence de la disposition requise :

Infographie originale Ignispedia — accompagner sans donner l'apparence d'approuver la décision euthanasique.

« Le pénitent pourra recevoir ces sacrements lorsque sa volonté de prendre des mesures concrètes permettra au ministre de conclure qu'il a modifié sa décision. » — Congrégation pour la Doctrine de la Foi, lettre Samaritanus Bonus, datée du 14 juillet 2020, partie V, section 11[27]

Il ne s'agit pas d'un abandon ni d'une condamnation de la personne, mais du refus de tout geste qui « puisse être interprété comme une approbation de l'euthanasie ».[28] L'accompagnement spirituel, lui, ne cesse jamais : il vise précisément à rouvrir l'espérance et à permettre au malade de revenir vers les sacrements.

Une doctrine constante, pas une crispation récente

Il serait faux de croire que l'Église s'est « durcie » à l'époque moderne. Sa position prolonge une tradition ininterrompue. La médecine grecque elle-même, dans le serment d'Hippocrate (IVᵉ siècle av. J.-C.), interdisait déjà au médecin de « remettre à personne du poison, si on m'en demande ».[29] Les premiers chrétiens, dans un monde qui pratiquait l'exposition des nouveau-nés et tolérait le suicide, ont affirmé d'emblée le caractère sacré de toute vie humaine. Saint Augustin, au Vᵉ siècle, formulait déjà l'argument que reprendra Evangelium Vitae quinze siècles plus tard.

La cohérence est totale : ce que l'Église dit aujourd'hui sur l'euthanasie, elle le tient depuis ses origines, en continuité avec la sagesse médicale antique et la foi biblique. Le magistère contemporain n'a fait que préciser et réaffirmer, face à des techniques et des lois nouvelles, une vérité qui ne lui appartient pas et qu'il n'a pas le pouvoir de modifier.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, § 2277, première proposition. Texte de référence : Catéchisme de l'Église catholique, Mame/Plon, 1992 (éd. typique latine 1997), Vatican.va.

    1
  2. Catéchisme de l'Église catholique, § 2277, seconde proposition.

    2
  3. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, déclaration Iura et Bona sur l'euthanasie, 5 mai 1980, section II (définition fondée sur l'intention et le moyen). Texte intégral sur Vatican.va.

    3
  4. Catéchisme de l'Église catholique, § 2277, dernière phrase : « L'erreur de jugement dans laquelle on peut être tombé de bonne foi, ne change pas la nature de cet acte meurtrier, toujours à proscrire et à exclure. » (Vatican.va).

    4
  5. Pie XII, allocution Réponses à trois questions religieuses et morales concernant l'analgésie, aux participants au IXᵉ Congrès de la Société italienne d'anesthésiologie, 24 février 1957 (Vatican.va, version française). Première formulation magistérielle nette du double effet en fin de vie.

    5
  6. Pie XII, allocution En réponse à trois questions de morale médicale sur la réanimation, 24 novembre 1957, répondant aux questions du Dr Bruno Haid (clinique chirurgicale d'Innsbruck) sur les limites de l'obligation de recourir aux moyens de réanimation (Vatican.va, version française).

    6
  7. La déclaration Iura et Bona fut approuvée par saint Jean-Paul II le 5 mai 1980 et rendue publique sous la signature du cardinal Franjo Šeper, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, et de l'archevêque Jérôme Hamer, secrétaire.

    7
  8. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, déclaration Iura et Bona, 5 mai 1980, section II. La définition vise l'action et l'omission.

    8 18
  9. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, déclaration Iura et Bona, 5 mai 1980, section II.

    9
  10. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, déclaration Iura et Bona, 5 mai 1980, section IV (« de la due proportion dans l'emploi des remèdes »). C'est là que les anciens termes « moyens ordinaires / extraordinaires » sont reformulés en « moyens proportionnés / disproportionnés ».

    10
  11. Catéchisme de l'Église catholique, § 2276.

    11
  12. Saint Jean-Paul II, encyclique Evangelium Vitae, 25 mars 1995, § 65. Déclaration parallèle à celle du § 62 sur l'avortement et du § 57 sur le meurtre de l'innocent. Texte intégral sur Vatican.va.

    12
  13. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, lettre Samaritanus Bonus sur le soin des personnes en phases critiques et terminales de la vie : approuvée par le pape François le 25 juin 2020 (décidée en session plénière le 29 janvier 2020), datée du 14 juillet 2020 (mémoire liturgique de saint Camille de Lellis), signée par le cardinal Luis Francisco Ladaria Ferrer, préfet ; publiée le 22 septembre 2020. Vatican.va.

    13
  14. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, lettre Samaritanus Bonus, datée du 14 juillet 2020, partie V, section 1 « L'interdiction de l'euthanasie et du suicide assisté » (qualification de l'euthanasie comme acte intrinsèquement mauvais). Vatican.va.

    14
  15. Pape François, discours aux participants au congrès commémoratif de l'Association des médecins catholiques italiens, salle Paul VI, 15 novembre 2014 (Vatican.va). Le pape y dénonce « cette euthanasie cachée » dans « cette culture du rebut » et déclare : dire à Dieu « Non, la fin de la vie c'est moi qui la décide, comme je veux », c'est « un péché contre Dieu créateur ».

    15
  16. Pape François, message aux participants du symposium « Vers un récit d'espérance : un symposium international interconfessionnel sur les soins palliatifs », Toronto, 22 mai 2024 (Vatican.va) : l'euthanasie « n'est jamais une source d'espérance ni une authentique préoccupation pour les malades et les mourants », mais « un échec de l'amour », reflet d'une « culture du rejet » ; les soins palliatifs, « une véritable forme de compassion ».

    16
  17. Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium, 21 novembre 1964, § 25 : l'enseignement infaillible du Magistère ordinaire et universel des évêques, dispersés dans le monde mais en communion entre eux et avec le successeur de Pierre, lorsqu'ils s'accordent pour tenir une doctrine de foi ou de mœurs comme devant être tenue définitivement.

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  18. Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 66, sur le suicide assisté.

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  19. Saint Augustin, Epistula 204, 5 (CSEL 57, 320), cité par saint Jean-Paul II dans Evangelium Vitae, § 66, note 85. Traduction française d'après le texte de l'encyclique (Vatican.va). Texte latin tel que cité dans l'encyclique : « Non licere alterum occidere, etiam volentem et petentem, et vivere iam non valentem..., et animam corporis nexibus obluctantem solvique cupientem ».

    20
  20. Catéchisme de l'Église catholique, § 2278 (refus de l'acharnement thérapeutique).

    21
  21. Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 65, sur le renoncement aux moyens extraordinaires ou disproportionnés.

    22
  22. Catéchisme de l'Église catholique, § 2279, première partie (usage des analgésiques et double effet).

    23
  23. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, lettre Samaritanus Bonus, datée du 14 juillet 2020, partie V, section 7 « Thérapies analgésiques et suppression de la conscience » : la sédation est licite pour soulager la douleur, jamais comme moyen de provoquer la mort, avec le consentement éclairé du patient dans la mesure du possible. Vatican.va.

    24
  24. Catéchisme de l'Église catholique, § 2279, conclusion sur les soins palliatifs.

    25
  25. Saint Jean-Paul II, lettre apostolique Salvifici Doloris sur le sens chrétien de la souffrance humaine, 11 février 1984 (Vatican.va, version française intégrale).

    26
  26. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, lettre Samaritanus Bonus, datée du 14 juillet 2020, partie V, section 11 « Le discernement pastoral à l'égard de ceux qui demandent l'euthanasie ou le suicide assisté » (la section 10 traite de « L'accompagnement pastoral et le soutien des sacrements ») : refus de l'absolution, de l'onction et du viatique tant que persiste la volonté euthanasique, sacrements rendus dès que le malade a modifié sa décision. Vatican.va.

    27
  27. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, lettre Samaritanus Bonus, datée du 14 juillet 2020, partie V, section 11 : « il n'est pas admissible [...] de faire quelque geste extérieur que ce soit qui puisse être interprété comme une approbation de l'euthanasie ». Vatican.va.

    28
  28. Serment d'Hippocrate, IVᵉ siècle avant Jésus-Christ, version classique : « Je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande, ni ne prendrai l'initiative d'une pareille suggestion. » Traduction française d'Émile Littré, Œuvres complètes d'Hippocrate, t. IV, Paris, Baillière, 1844, p. 631.

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