À la question « que dit l'Église sur l'islam ? », la réponse catholique tient en une tension que le concile Vatican II a fixée pour de bon : une estime sincère des personnes musulmanes, et une fermeté entière sur la vérité du Christ. L'Église « regarde aussi avec estime les musulmans », parce qu'ils « adorent le Dieu unique », se réclament de la foi d'Abraham, prient, jeûnent et attendent le jugement de Dieu.[1] Mais cette estime n'est pas une approbation doctrinale : elle ne fait pas de l'islam une révélation divine, ni de Muhammad un prophète au sens biblique, ni du Coran une Parole de Dieu.[2]
Le point de rupture n'est pas un détail de morale ou de rite : c'est Jésus-Christ lui-même. Le Coran honore Jésus comme Messie né de la Vierge Marie, mais il nie qu'il soit le Fils éternel de Dieu fait homme, nie sa mort sur la Croix, et donc nie la Rédemption.[3] Or c'est exactement là que se joue le cœur de la foi chrétienne. L'Église ne peut donc pas tenir l'islam pour un chemin de salut équivalent au sien, sans cesser d'être elle-même.[4]
De cette double conviction découle une double attitude, et non un choix entre les deux : le dialogue — l'Église parle avec les musulmans, défend leur liberté religieuse, cherche avec eux la paix et la justice — et la mission — elle continue d'annoncer le Christ à tous les hommes, « en vertu des exigences intimes de sa propre catholicité ».[5] Refuser l'un ou l'autre, ce serait trahir l'Évangile : le dialogue sans la mission devient relativisme ; la mission sans le dialogue devient mépris.
Cet article expose la position du Magistère : ce que l'Église reconnaît positivement, la question délicate du « même Dieu », la fracture christologique, le statut de Muhammad et du Coran, la question du salut, l'articulation du dialogue et de la mission, les gestes des papes, et la place de la liberté religieuse. Pour la réfutation apologétique détaillée de l'islam (sources, vie de Muhammad, cohérence du Coran), voir l'article-dossier Islam.
Une double exigence : la charité et la vérité
La doctrine catholique sur l'islam ne se comprend qu'à partir d'une distinction que l'Église applique à toutes les religions : distinguer les personnes — toujours à aimer et à respecter — et les doctrines — qu'il faut juger à la lumière de la vérité révélée. Mépriser les musulmans serait un péché contre la charité ; approuver l'islam comme vrai serait un péché contre la foi. L'Église refuse les deux.
« Bien qu'ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l'invoquent avec piété. » — Concile Vatican II, Nostra aetate, n° 3, 28 octobre 1965[6]
Cette estime est réelle, non diplomatique. Mais elle est aussitôt encadrée. Le même concile, dans Lumen gentium, situe les musulmans dans le « dessein de salut » sans jamais dire que l'islam les y conduit en tant que religion : ce sont les hommes qui « cherchent Dieu d'un cœur sincère » qui sont ordonnés au Peuple de Dieu, et non les systèmes doctrinaux qui nient le Christ.[7] La nuance est capitale, et elle traverse tout le présent article : l'Église estime des croyants, elle ne canonise pas une croyance.
Cette méthode — charité pour les personnes, vérité sur les doctrines — n'est pas une invention conciliaire. Elle prolonge douze siècles d'attitude catholique, depuis saint Jean Damascène, qui vécut sous domination musulmane, jusqu'à saint Thomas d'Aquin : dans la Somme contre les Gentils, il explique lui-même que, face à des interlocuteurs qui « ne reçoivent ni l'un ni l'autre [Testament] », il faut recourir à la raison naturelle.[8]
Ce que l'Église reconnaît positivement chez les musulmans
L'estime de Vatican II
Le texte fondateur est le n° 3 de la déclaration Nostra aetate (1965), première prise de parole conciliaire de l'histoire spécifiquement consacrée aux musulmans. Il énumère avec précision ce que l'Église reconnaît : l'adoration du « Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre » ; la référence à la foi d'Abraham ; la vénération de Jésus comme prophète ; l'honneur rendu à Marie ; l'attente du jugement et de la résurrection ; l'estime de la vie morale et le culte rendu à Dieu « surtout par la prière, l'aumône et le jeûne ».[9]
« Même si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le saint Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s'efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu'à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté. » — Concile Vatican II, Nostra aetate, n° 3[10]
Le Catéchisme et le dessein de salut
Le Catéchisme de l'Église catholique (1992) reprend mot pour mot Lumen gentium 16 et place les musulmans en première ligne parmi les non-chrétiens enveloppés par le dessein de salut :
« Le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui, en déclarant qu'ils gardent la foi d'Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, juge des hommes au dernier jour. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 841 (citant Lumen gentium 16 et Nostra aetate 3)[11]
La formule « en tout premier lieu » (imprimis) signale une proximité particulière : parmi les religions non chrétiennes, l'islam est, après le judaïsme, celle que l'Église situe le plus près d'elle sur le plan du monothéisme. Le Catéchisme ajoute aussitôt que l'Église considère « tout ce qui peut se trouver de bon et de vrai dans les religions comme une préparation évangélique »[12] — c'est-à-dire comme un chemin vers le Christ, jamais comme un substitut du Christ.
Les convergences réelles
Ces convergences ne sont pas des politesses ; elles sont des points d'appui doctrinaux que l'Église nomme expressément.
| Point reconnu par l'Église | Formulation magistérielle | Source |
|---|---|---|
| Un seul Dieu créateur | « adorent le Dieu unique […] créateur du ciel et de la terre » | Nostra aetate 3 |
| Référence à Abraham | « comme s'est soumis à Dieu Abraham » | Nostra aetate 3 |
| Estime de Jésus prophète | « ils le vénèrent comme prophète » | Nostra aetate 3 |
| Honneur rendu à Marie | « ils honorent sa Mère virginale, Marie » | Nostra aetate 3 |
| Jugement et résurrection | « ils attendent le jour du jugement » | Nostra aetate 3 |
| Vie morale, prière, aumône, jeûne | « un culte à Dieu, surtout par la prière, l'aumône et le jeûne » | Nostra aetate 3 |
Ce tableau est la part « lumineuse » du jugement de l'Église. Il faut le prendre au sérieux : un catholique qui voudrait nier toute valeur à la prière, à l'aumône et à la recherche de Dieu chez les musulmans contredirait son propre Magistère. Mais ce tableau n'épuise pas la question — car chacune de ces convergences est, dans l'islam, amputée de ce qui en ferait la vérité plénière.
« Adorent avec nous le Dieu unique » : est-ce le même Dieu ?
C'est la question la plus délicate, et celle qui suscite le plus de malentendus. Le Magistère affirme que les musulmans « adorent avec nous le Dieu unique ».[13] Faut-il en conclure que chrétiens et musulmans adorent « le même Dieu » ? La réponse catholique demande une distinction simple mais décisive.
Le même référent, une conception gravement différente
L'Église affirme une identité de référence : il n'existe qu'un seul Dieu, le Créateur unique, le Dieu d'Abraham, et c'est vers Lui que se tourne l'intention d'adoration du musulman sincère. En ce sens, Jean-Paul II a pu dire aux jeunes de Casablanca :
« Nous croyons au même Dieu, le Dieu unique, le Dieu vivant, le Dieu qui crée les mondes et porte ses créatures à leur perfection. » — Jean-Paul II, discours aux jeunes musulmans, stade de Casablanca, 19 août 1985[14]
Mais l'Église affirme en même temps une différence de conception qui n'est pas mince : le Dieu chrétien est Trinité — Père, Fils et Esprit Saint — et il s'est fait homme en Jésus-Christ. Or le Coran nie expressément la Trinité et l'Incarnation :
« Ne dites pas : "Trois". Cessez ! Ce sera meilleur pour vous. Allah n'est qu'un Dieu unique. Il est trop glorieux pour avoir un enfant. » — Coran, sourate 4 (Les Femmes), verset 171, trad. Muhammad Hamidullah[15]
Adorer « avec » nous le Dieu unique signifie donc : viser le même Dieu réel, tout en s'en faisant une idée gravement défaillante, parce qu'elle exclut ce que ce Dieu a révélé de lui-même de plus intime — sa vie trinitaire et son amour rédempteur. Le musulman n'adore pas un autre Dieu, comme s'il y en avait deux ; mais il ne connaît pas pleinement le seul Dieu qui existe. La formule conciliaire affirme une proximité religieuse, pas une équivalence théologique.
Pourquoi cette précision n'est pas un jeu de mots
Cette distinction protège deux vérités à la fois. Contre ceux qui diraient « ce n'est pas du tout le même Dieu », elle maintient que le monothéisme musulman vise réellement le Créateur unique, et qu'un certain socle commun existe — c'est ce qui rend le dialogue possible et la prière du musulman non vaine devant Dieu. Contre ceux qui diraient « c'est exactement le même Dieu, donc les religions se valent », elle maintient que ne pas connaître le Père par le Fils, c'est ne pas connaître Dieu tel qu'il est : « Quiconque nie le Fils n'a pas non plus le Père ; qui confesse le Fils a aussi le Père » (1 Jn 2, 23). Le christianisme n'ajoute pas un détail au monothéisme : il révèle qui est ce Dieu unique.
La fracture décisive : Jésus-Christ, Fils de Dieu et unique Sauveur
Ce que le Coran dit de Jésus
Il serait faux de croire que le Coran ignore Jésus. Il lui consacre de nombreux passages, le nomme « Messie » (al-Masîh), affirme sa naissance virginale, lui attribue des miracles et annonce son retour. Sur ce point, l'islam se distingue nettement d'un simple rejet.[16]
Mais le Coran retire à Jésus, point par point, tout ce qui fait de lui le Sauveur. Il nie sa filiation divine (« Allah est trop glorieux pour avoir un enfant », sourate 4, 171, trad. Muhammad Hamidullah ; sourate 5, 72-75). Il nie surtout sa crucifixion :
« …et à cause de leur parole : "Nous avons vraiment tué le Messie, Jésus, fils de Marie, le Messager d'Allah." Or, ils ne l'ont ni tué ni crucifié ; mais ce n'était qu'un faux semblant. » — Coran, sourate 4 (Les Femmes), verset 157, trad. Muhammad Hamidullah[17]
Pourquoi cette différence n'est pas secondaire
Pour l'Église, ces négations ne portent pas sur des accessoires de la foi mais sur son noyau. Le Credo confesse un Dieu trinitaire ; le Fils éternel fait homme ; mort « sous Ponce Pilate » ; ressuscité « le troisième jour » ; rédempteur du monde. En niant la filiation divine, le Coran ruine la Trinité et l'Incarnation ; en niant la Croix, il ruine la Rédemption ; sans Croix réelle, il n'y a ni Résurrection, ni salut par le sang du Christ. C'est pourquoi l'Église ne peut traiter l'islam comme une variante acceptable du même message : elle y voit, sur le point central, une négation et non une variante.
La déclaration Dominus Iesus (2000) rappelle « avant tout que la révélation de Jésus-Christ est définitive et complète » : dans le mystère de Jésus-Christ, Fils de Dieu incarné, se trouvent la plénitude de la vérité divine et l'offre du salut à tous les hommes.[18]
Le tableau suivant résume la divergence là où elle est la plus tranchée — non pour caricaturer l'islam, mais pour situer exactement le point de rupture.
| Question | Foi catholique | Doctrine de l'islam |
|---|---|---|
| Dieu | Un seul Dieu en trois Personnes (Trinité) | Un seul Dieu, unité absolue ; la Trinité est niée |
| Jésus | Fils éternel de Dieu fait homme, crucifié et ressuscité | Prophète et Messie, mais ni Fils de Dieu ni crucifié |
| Le salut | Rédemption par la mort et la Résurrection du Christ | Soumission à Dieu et miséricorde divine, sans Rédemption |
| La Révélation | Close et plénière dans le Christ et les Apôtres | Le Coran, transmis à Muhammad au VIIᵉ siècle |
Chacune de ces quatre lignes touche un point que l'Église tient pour révélé. C'est pourquoi le désaccord n'est pas négociable comme on négocie un compromis : il porte sur l'identité même de Dieu et sur le mode du salut.
L'unique médiation du Christ
La déclaration Dominus Iesus (2000), publiée précisément pour corriger les dérives relativistes du dialogue interreligieux, tire la conséquence : l'Église n'est pas « un chemin de salut parmi d'autres », et les autres traditions religieuses ne sont pas, comme telles, des chemins parallèles et équivalents.[19] Le document distingue même deux réalités qu'on confond souvent : la foi théologale, accueil dans la grâce de la vérité révélée, et la simple croyance, « cet ensemble d'expériences et de réflexions » humaines qui cherchent la vérité.[20]
La crucifixion de Jésus, niée par le Coran, n'est pas seulement un article de foi chrétien : c'est un fait historique attesté par des sources non chrétiennes — au premier rang desquelles Tacite, Annales XV, 44, l'attestation la plus solide —, ainsi que Flavius Josèphe (dont le Testimonium Flavianum, Antiquités XVIII, 63-64, partiellement retouché par des copistes chrétiens, conserve un noyau authentique reconnu par la majorité des spécialistes), Mara bar Sérapion et Lucien de Samosate. Face à un interlocuteur musulman, l'argument décisif n'est donc pas « la Bible dit que… » — argument sans portée pour qui tient l'Évangile pour falsifié — mais l'attestation historique externe. Cette démonstration est déployée dans les articles dédiés : voir La résurrection de Jésus et Islam.
Pourquoi l'Église ne reconnaît ni Muhammad comme prophète ni le Coran comme révélation
L'estime des personnes n'entraîne aucune reconnaissance du statut que l'islam revendique pour lui-même. Sur ce point la position catholique est nette, et elle ne repose pas d'abord sur un jugement porté sur Muhammad, mais sur la structure de la Révélation chrétienne.
La Révélation publique est close avec le Christ
Pour l'Église, la Révélation est achevée en Jésus-Christ, Verbe unique et définitif du Père. Il n'y aura plus de révélation publique nouvelle avant le retour du Christ.
« L'Économie chrétienne, étant l'Alliance Nouvelle et définitive, ne passera donc jamais et aucune nouvelle révélation publique n'est dès lors à attendre avant la manifestation glorieuse de notre Seigneur Jésus-Christ. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 66 (citant Dei verbum 4)[21]
Une « révélation » apparue six siècles après le Christ, qui se présente comme corrigeant et abrogeant l'Évangile, ne peut donc, par principe, être reçue par l'Église comme parole de Dieu : non parce que tout y serait faux, mais parce que rien ne peut venir s'ajouter, après coup, au Verbe définitif. Reconnaître Muhammad comme prophète au sens biblique reviendrait à dire que Dieu a parlé après sa Parole dernière, et contre elle.
Le critère christologique suffit déjà
Un prophète véritable, dans la logique biblique, ne contredit pas ce que Dieu a déjà révélé. Or le message de Muhammad nie le centre de la foi chrétienne — la divinité du Christ et sa Croix. Du point de vue chrétien, cela suffit à écarter la prophétie : un message qui nie le Fils ne peut venir du Père.[22] L'Église peut reconnaître chez Muhammad des intuitions religieuses et un élan monothéiste réel ; elle ne peut pas le reconnaître comme porteur d'une révélation divine. Pour l'examen détaillé (sources tardives, vie de Muhammad, cohérence interne du Coran), voir Islam.
L'islam et le salut : que dit exactement l'Église ?
C'est une des questions les plus mal comprises. Dire que l'islam n'est pas une révélation divine signifie-t-il qu'aucun musulman ne peut être sauvé ? Non. L'Église distingue rigoureusement le statut de la religion et le salut des personnes.
« Hors de l'Église, point de salut » — bien compris
L'Église maintient l'axiome traditionnel « hors de l'Église, point de salut », mais elle en donne le sens exact : tout salut vient du Christ par son Corps qui est l'Église.[23] Cet axiome ne condamne pas ceux qui ignorent le Christ sans faute de leur part :
« Ceux qui, sans faute de leur part, ignorent l'Évangile du Christ et son Église, mais cherchent pourtant Dieu d'un cœur sincère et s'efforcent, sous l'influence de sa grâce, d'agir de façon à accomplir sa volonté telle que leur conscience la leur révèle et la leur dicte, ceux-là peuvent arriver au salut éternel. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 847 (citant Lumen gentium 16)[24]
Un musulman qui cherche Dieu sincèrement, vit selon sa conscience et aime son prochain peut donc être sauvé — non par l'islam comme système, mais par la grâce du Christ qui agit en lui de façon connue de Dieu seul. Ce salut, quand il a lieu, passe par le Christ et est ordonné à l'Église, même de manière invisible.
Ce que cette doctrine n'autorise pas
Cette espérance ne renverse pas la doctrine ; elle ne dit pas que « toutes les religions se valent » ni que la conversion serait inutile. Le même Catéchisme rappelle, dans le paragraphe suivant, que l'Église conserve « le devoir en même temps que le droit sacré d'évangéliser » tous les hommes.[25] Le salut possible des non-chrétiens est un motif d'espérance, jamais un prétexte à l'indifférence. Sur ce point précis, voir les articles Que dit l'Église sur le salut des non-chrétiens ? et Peut-on être sauvé sans connaître Jésus ?.
Dialogue et mission : deux gestes inséparables
De Vatican II à aujourd'hui, l'Église a tenu ensemble deux gestes que beaucoup voudraient opposer. Les séparer, c'est trahir l'un et l'autre.
Le dialogue interreligieux
Dès 1964, Paul VI fonde le Secrétariat pour les non-chrétiens (futur Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux) et publie l'encyclique Ecclesiam suam, qui fait du « dialogue » (colloquium) une dimension permanente de la mission de l'Église.[26] Le dialogue, pour le Magistère, n'est pas une négociation des vérités de foi : c'est une rencontre dans le respect, qui cherche la collaboration pour le bien commun et témoigne du Christ par la qualité même de la relation.
Les gestes des papes
- 6 août 1964Paul VI — Ecclesiam suam
Première encyclique du pontificat : le « dialogue » est posé comme dimension permanente de l'Église. La même année, création du Secrétariat pour les non-chrétiens.
- 28 octobre 1965Vatican II — Nostra aetate 3
- 19 août 1985Jean-Paul II — Casablanca
Devant des dizaines de milliers de jeunes musulmans, discours sur le Dieu unique, la conscience et le respect mutuel.
- 27 octobre 1986Assise — Journée de prière pour la paix
Jean-Paul II réunit les représentants des religions ; chacun prie selon sa foi, sans mélange — « être ensemble pour prier, non prier ensemble ».
- 6 mai 2001Jean-Paul II — mosquée des Omeyyades, Damas
Premier pape à entrer dans une mosquée pour y prier en silence.
- 12 septembre 2006Benoît XVI — discours de Ratisbonne
Plaidoyer pour le lien entre foi et raison ; la polémique sur une citation médiévale ouvre, paradoxalement, un dialogue théologique sérieux.
- 13 octobre 2007« A Common Word »
138 savants musulmans adressent à Benoît XVI et aux responsables chrétiens une lettre ouverte sur l'amour de Dieu et du prochain.
- 4 février 2019François — Document d'Abou Dhabi
Signature, avec le grand imam d'al-Azhar, du Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune.
- 13 avril 2026Léon XIV — Grande Mosquée d'Alger
Premier pape à se rendre en Algérie : visite à la Grande Mosquée d'Alger et appel à vivre ensemble dans le respect mutuel et la paix.[27]
Le discours de Ratisbonne (2006) mérite d'être compris exactement. Benoît XVI y citait l'empereur byzantin Manuel II Paléologue — « Montre-moi ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu ne trouveras que du mauvais et de l'inhumain, comme ceci, qu'il a prescrit de répandre par l'épée la foi qu'il prêchait »[28] — non comme son jugement personnel, mais pour poser sa vraie thèse : « ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu ». Le pape, théologien, voulait engager un débat sur le rapport entre Dieu, la raison et la violence. La lettre des « 138 » (« A Common Word », 2007) fut, de fait, une réponse de fond inédite du monde savant musulman.[29]
Les limites du dialogue : ni syncrétisme ni relativisme
Le dialogue a une grammaire. Jean-Paul II avait fixé la règle d'Assise : être ensemble pour prier, et non prier ensemble dans une liturgie commune qui gommerait les différences. Dominus Iesus (2000) a verrouillé doctrinalement la frontière : le dialogue ne suppose jamais que les religions se valent, et il reste « ordonné à l'annonce missionnaire ».[30]
Le Document d'Abou Dhabi (2019) a suscité un débat précisément sur cette frontière, à cause d'une phrase :
« Le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine, par laquelle Dieu a créé les êtres humains. » — Pape François et grand imam Ahmad al-Tayyeb, Document sur la fraternité humaine, Abou Dhabi, 4 février 2019[31]
Lue comme une approbation de l'islam, cette phrase contredirait Dominus Iesus. Mais François lui-même a donné la clé d'interprétation : il s'agit de la volonté permissive de Dieu, qui tolère la diversité des religions comme il tolère la liberté humaine, et non d'une volonté positive qui voudrait la pluralité religieuse comme un bien en soi.[32] La diversité des religions n'est pas voulue par Dieu comme la diversité des langues : elle est permise, dans le respect de la liberté, en attendant que tous parviennent à la vérité une.
Le devoir missionnaire demeure
Aucun de ces gestes n'a suspendu le mandat missionnaire. Jean-Paul II l'a réaffirmé avec force dans l'encyclique Redemptoris missio (1990) : le dialogue interreligieux « fait partie de la mission évangélisatrice de l'Église » et « n'est pas en opposition avec la mission », mais ne la remplace jamais.[33] L'Église parle avec les musulmans et continue de leur annoncer le Christ : c'est un seul mouvement de charité, parce que la plus haute forme de respect est de proposer ce qu'on tient pour la vérité qui sauve.
Liberté religieuse, persécutions et réciprocité
L'enseignement de l'Église sur l'islam ne flotte pas hors de l'histoire concrète, marquée par la liberté religieuse et par la persécution des chrétiens dans plusieurs pays à majorité musulmane.
Une liberté défendue pour tous
Vatican II, dans Dignitatis humanae (1965), a proclamé le droit à la liberté religieuse comme un droit de la personne fondé sur sa dignité : nul ne doit être contraint d'agir contre sa conscience, ni empêché d'agir selon elle en matière religieuse, dans de justes limites.[34] Ce principe vaut pour les musulmans : l'Église défend leur droit de pratiquer leur foi, y compris dans les pays de tradition chrétienne. Mais ce principe vaut aussi pour les chrétiens vivant en terre d'islam, et c'est là que se pose la question de la réciprocité.
Réciprocité et chrétiens persécutés
Benoît XVI et François ont demandé avec insistance que la liberté reconnue aux musulmans en Occident trouve sa contrepartie pour les chrétiens d'Orient : liberté de culte, de construire des églises, de changer de religion sans risquer la mort. Or, dans plusieurs États, l'apostasie demeure passible de sanctions, et les communautés chrétiennes — parmi les plus anciennes du monde — ont été décimées par les guerres et les persécutions. L'estime des musulmans n'interdit pas de nommer ces faits ; la charité de l'Église inclut la défense des persécutés. Sur ce drame, voir L'Église au Moyen-Orient.
Comment un catholique doit-il se situer face à un musulman ?
La synthèse pastorale tient en quelques règles que tout le Magistère confirme. Respecter la personne, toujours, et reconnaître sa recherche sincère de Dieu. Ne pas avoir peur : la foi catholique n'a aucune raison de craindre la rencontre, parce qu'elle tient la vérité plénière. Ne pas céder au syncrétisme : aimer un musulman, ce n'est pas lui dire que sa religion vaut la nôtre, mais lui proposer le Christ. Témoigner par la vie autant que par les mots : la charité concrète est le premier langage. Et prier — pour que tous les hommes parviennent à la connaissance du Dieu unique tel qu'il s'est révélé, Père, Fils et Esprit.
« Nous ne pouvons invoquer Dieu, Père de tous les hommes, si nous refusons de nous conduire fraternellement envers certains de ces hommes créés à l'image de Dieu. » — Concile Vatican II, Nostra aetate, n° 5, 28 octobre 1965 (reprise par Jean-Paul II à Casablanca, 19 août 1985)[35]
L'Église dit donc sur l'islam ce qu'elle dit, au fond, à tout homme : « Tu cherches Dieu, et c'est bien ; mais ce Dieu que tu cherches a un Visage, et ce Visage est le Christ. » Estime des personnes, vérité sur le Christ, dialogue et mission : la position catholique n'est pas un équilibre fragile entre des forces contraires, c'est l'unique exigence de la charité dans la vérité.
Pour aller plus loin
- Islam — le dossier apologétique complet : sources musulmanes, vie de Muhammad, cohérence interne du Coran, réponses aux objections.
- La résurrection de Jésus — l'attestation historique de la crucifixion et de la Résurrection, opposable hors de toute autorité chrétienne.
- Que dit l'Église sur le salut des non-chrétiens ?
- Peut-on être sauvé sans connaître Jésus ?
- Que dit l'Église sur le judaïsme ?
- L'Église au Moyen-Orient
- Marie, Mère de Dieu
Notes et références
Concile Vatican II, déclaration Nostra aetate sur les relations de l'Église avec les religions non chrétiennes, n° 3, promulguée par Paul VI le 28 octobre 1965 (texte intégral sur vatican.va). C'est la première prise de parole conciliaire de l'histoire spécifiquement consacrée aux musulmans.
1 6 9 10Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen gentium sur l'Église, n° 16, 21 novembre 1964 (texte sur vatican.va). Le passage sur les musulmans est repris textuellement par le Catéchisme § 841.
2Sur la christologie coranique : sourate 3 (La Famille d'Imran), 45-59 (annonce et naissance virginale) ; sourate 19 (Marie) ; sourate 5 (La Table servie), 110-118 ; sourate 4 (Les Femmes), 157-159 et 171. Le Coran reconnaît Jésus comme « Messie », prophète et thaumaturge, mais nie sa filiation divine et sa crucifixion.
3 16Congrégation pour la Doctrine de la Foi, déclaration Dominus Iesus sur l'unicité et l'universalité salvifique de Jésus-Christ et de l'Église, n° 21, 6 août 2000 (texte sur vatican.va) : il serait « clairement contraire à la foi catholique de considérer l'Église comme un chemin de salut parmi d'autres ».
4 19Catéchisme de l'Église catholique (1992), § 849 (citant Ad gentes 1) : l'Église, « en vertu des exigences intimes de sa propre catholicité », est « tendue de tout son effort vers la prédication de l'Évangile à tous les hommes ».
5Catéchisme de l'Église catholique (1992), § 843 : l'Église reconnaît dans les autres religions « la recherche, encore dans les ombres et sous des images, du Dieu inconnu mais proche », et considère ce qui s'y trouve de bon et de vrai « comme une préparation évangélique » (citant Lumen gentium 16, Nostra aetate 2, Evangelii nuntiandi 53).
7 12Saint Thomas d'Aquin, Summa contra Gentiles (vers 1259-1265), livre I, ch. 2 : « …quia quidam eorum, ut Mahumetistae et Pagani, non conveniunt nobiscum in auctoritate alicuius Scripturae, per quam possint convinci… Hi vero neutrum recipiunt » (« …car certains d'entre eux, comme les mahométans [Mahumetistae] et les païens, ne s'accordent pas avec nous sur l'autorité d'une Écriture par laquelle on pourrait les convaincre… Or ceux-là ne reçoivent ni l'un ni l'autre [Testament] »). D'où la conclusion de Thomas : « necesse est ad naturalem rationem recurrere, cui omnes assentire coguntur » (« il faut recourir à la raison naturelle, à laquelle tous sont contraints de donner leur assentiment »). Principe toujours valable pour l'apologétique inter-religieuse.
8Catéchisme de l'Église catholique (1992), § 841, « Les relations de l'Église avec les musulmans », citant Lumen gentium 16 et Nostra aetate 3.
11 13Jean-Paul II, discours aux jeunes musulmans, stade de Casablanca (Maroc), 19 août 1985 (texte sur vatican.va). L'un des grands discours du pontificat sur le rapport entre chrétiens et musulmans devant le Dieu unique.
14Coran, sourate 4 (An-Nisâ' / Les Femmes), verset 171, trad. Muhammad Hamidullah ; voir aussi sourate 5 (Al-Mâ'ida), 73 : « Ce sont, certes, des mécréants ceux qui disent : "En vérité, Allah est le troisième de trois." » Le Coran rejette explicitement la Trinité.
15Coran, sourate 4 (An-Nisâ' / Les Femmes), verset 157, trad. Muhammad Hamidullah. La négation coranique de la crucifixion (« mais cela leur est seulement apparu ainsi ») est diversement interprétée dans la tradition musulmane (thèse du substitut), mais elle nie en tout cas la mort réelle du Christ en croix.
17Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Dominus Iesus, n° 5, 6 août 2000 (texte sur vatican.va) : « il faut réaffirmer avant tout que la révélation de Jésus-Christ est définitive et complète » (le Christ y est dit « médiateur et plénitude de toute la révélation », citant Dei verbum 4).
18Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Dominus Iesus, n° 7, 6 août 2000 (texte sur vatican.va) : distinction entre la foi théologale (« l'accueil dans la grâce de la vérité révélée ») et la croyance dans les autres religions (« cet ensemble d'expériences et de réflexions » en quête de l'absolu).
20Catéchisme de l'Église catholique (1992), § 66 (citant Dei verbum 4, Vatican II, 18 novembre 1965) : « aucune nouvelle révélation publique n'est dès lors à attendre avant la manifestation glorieuse de notre Seigneur Jésus-Christ ».
21 22Catéchisme de l'Église catholique (1992), § 846 (citant Lumen gentium 14) : sens positif de l'axiome « hors de l'Église point de salut » — « tout salut vient du Christ-Tête par l'Église qui est son Corps ».
23Catéchisme de l'Église catholique (1992), § 847 (citant Lumen gentium 16 ; cf. Denzinger-Schönmetzer 3866-3872) : possibilité du salut pour ceux qui, « sans faute de leur part », ignorent l'Évangile mais cherchent Dieu d'un cœur sincère.
24Catéchisme de l'Église catholique (1992), § 848 (citant Ad gentes 7) : « Bien que Dieu puisse par des voies connues de lui seul amener à la foi "sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu" (He 11, 6) des hommes qui, sans faute de leur part, ignorent l'Évangile, l'Église a le devoir en même temps que le droit sacré d'évangéliser » tous les hommes (texte sur vatican.va).
25Paul VI, encyclique Ecclesiam suam, 6 août 1964 (texte sur vatican.va), première encyclique du pontificat : le « dialogue » (colloquium) y est présenté comme une dimension constitutive de la mission de l'Église dans le monde. La même année, à la Pentecôte 1964, Paul VI institue le Secrétariat pour les non-chrétiens, devenu en 1988 le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux.
26Pape Léon XIV, visite à la Grande Mosquée d'Alger, paroles improvisées (en italien), 13 avril 2026, lors du voyage apostolique en Algérie, au Cameroun, en Angola et en Guinée équatoriale (13-23 avril 2026) — première visite d'un pape en Algérie (texte sur vatican.va).
27Benoît XVI, discours à l'université de Ratisbonne (Foi, raison et université — souvenirs et réflexions), 12 septembre 2006 (texte sur vatican.va). Le pape cite l'empereur byzantin Manuel II Paléologue (dialogue tenu vers 1391, édité par Théodore Khoury) ; il précise en note que cette citation n'exprime pas son jugement personnel sur le Coran. Sa thèse propre porte sur le lien entre foi, raison et refus de la violence religieuse.
28« A Common Word Between Us and You » (« Une parole commune entre nous et vous »), lettre ouverte de 138 savants et dignitaires musulmans adressée le 13 octobre 2007 à Benoît XVI et aux responsables des Églises chrétiennes, centrée sur le double commandement de l'amour de Dieu et du prochain. Première initiative théologique d'une telle ampleur du monde savant musulman, dans le sillage de la controverse de Ratisbonne.
29Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Dominus Iesus, n° 22, 6 août 2000 (texte sur vatican.va) : le dialogue interreligieux « fait partie de la mission évangélisatrice de l'Église » et lui est « ordonné », sans égalité de principe entre les religions.
30Pape François et grand imam Ahmad al-Tayyeb (université al-Azhar, Le Caire), Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, signé à Abou Dhabi (Émirats arabes unis) le 4 février 2019 (texte sur vatican.va).
31Clé d'interprétation donnée par le pape François lui-même lors de l'audience générale du 3 avril 2019 : « Dieu a voulu permettre cela : les théologiens de la Scholastique faisaient référence à la voluntas permissiva de Dieu » — la diversité des religions relève de la volonté permissive de Dieu (Dieu permet, dans le respect de la liberté humaine), et non d'une volonté positive approuvant l'islam ou le relativisme (texte sur vatican.va : https://www.vatican.va/content/francesco/fr/audiences/2019/documents/papa-francesco_20190403_udienza-generale.html). Dès le vol de retour d'Abou Dhabi (5 février 2019), François avait assuré que le Document restait pleinement dans l'esprit de Vatican II, sans y formuler encore la distinction permissive/positive. Cette lecture est seule compatible avec Dominus Iesus.
32Jean-Paul II, encyclique Redemptoris missio sur la valeur permanente du précepte missionnaire, 7 décembre 1990, n° 55-57 (texte sur vatican.va) : le dialogue interreligieux « fait partie de la mission évangélisatrice de l'Église », « n'est pas en opposition avec la mission ad gentes », mais ne dispense jamais de l'annonce explicite du Christ.
33Concile Vatican II, déclaration Dignitatis humanae sur la liberté religieuse, 7 décembre 1965 (texte sur vatican.va) : la personne humaine a droit à la liberté religieuse, fondée sur sa dignité ; nul ne doit être contraint d'agir contre sa conscience ni empêché d'agir selon elle, dans de justes limites de l'ordre public.
34Concile Vatican II, déclaration Nostra aetate sur les relations de l'Église avec les religions non chrétiennes, n° 5, 28 octobre 1965 (texte sur vatican.va). Jean-Paul II reprend cette phrase au § 5 de son discours aux jeunes musulmans de Casablanca, 19 août 1985.
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