Le bien commun

Le bien commun est l'ensemble des conditions sociales qui permettent à chacun et à chaque groupe de s'épanouir pleinement. C'est l'un des quatre principes permanents de la doctrine sociale de l'Église.

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Le bien commun est, dans la doctrine catholique, l'ensemble des conditions de la vie sociale qui permettent à chacun et à chaque groupe d'atteindre plus pleinement et plus aisément leur perfection.[1][2] Ce n'est ni la simple addition des intérêts particuliers, ni un « grand tout » qui écraserait les personnes : c'est le bien partagé d'une communauté de personnes, qui rejaillit sur chacune et que chacune contribue à bâtir.

Le bien commun est l'un des quatre principes permanents de la doctrine sociale de l'Église, avec la dignité de la personne humaine, la subsidiarité et la solidarité.[3] Il en est même le pivot : il relie la dignité de chacun à la responsabilité de tous, et oriente toute l'action politique, économique et sociale vers la fin véritable de la société — non l'efficacité, non la puissance, mais l'épanouissement intégral des personnes.

La notion n'est pas née en 1891 avec la doctrine sociale moderne. Elle plonge ses racines dans la philosophie grecque (Aristote), dans la pensée de saint Augustin et surtout dans la synthèse de saint Thomas d'Aquin, pour qui « le bien commun est plus divin que le bien d'un seul ».[4] Le Magistère contemporain, de Léon XIII à aujourd'hui, n'a fait que déployer cette intuition en réponse aux « choses nouvelles » de chaque époque.

Comprendre le bien commun, c'est tenir ensemble deux vérités que le monde moderne a tendance à opposer : la personne n'est jamais un simple moyen au service de la collectivité ; mais elle ne se réalise pas non plus seule, repliée sur ses intérêts. L'homme est un être social, et son bien propre passe nécessairement par le bien de tous.[5]

Qu'est-ce que le bien commun ?

La définition de Vatican II et du Catéchisme

La définition de référence est donnée par le concile Vatican II, dans la constitution pastorale Gaudium et spes (1965), puis reprise mot pour mot par le Catéchisme de l'Église catholique.[6][7]

« Par bien commun, il faut entendre l'ensemble de ces conditions de la vie sociale qui permettent, tant aux groupes qu'à chacun de leurs membres, d'atteindre leur perfection d'une façon plus totale et plus aisée. » — Concile Vatican II, Gaudium et spes, 26[8]

Chaque mot compte. Le bien commun n'est pas un objet que l'on posséderait, ni une somme d'argent à distribuer : c'est un ensemble de conditions — paix, justice, lois justes, institutions saines, accès aux biens essentiels — qui forment le cadre dans lequel des êtres humains peuvent grandir.[9] Il concerne « tant les groupes que chacun de leurs membres » : ni l'individu isolé, ni la masse anonyme, mais la communauté de personnes dans son tissu réel.

L'expression « atteindre leur perfection » est décisive. La fin de la société n'est pas seulement la survie matérielle ou le confort, mais le plein développement humain : intellectuel, moral, spirituel. Le bien commun est ordonné à la croissance des personnes vers ce qu'elles sont appelées à devenir.[10]

Ni somme des intérêts privés, ni absorption dans le collectif

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Le plus grand contresens consiste à confondre le bien commun avec la somme des biens particuliers. Si chacun poursuit son intérêt privé, le résultat n'est pas automatiquement le bien de tous : il peut être l'injustice organisée, la loi du plus fort, la ruine des plus faibles. Le bien commun est un bien d'un autre ordre : il est proprement commun, c'est-à-dire qu'il appartient à tous ensemble et à chacun, sans pouvoir être divisé en parts privatives.[11]

À l'opposé, on ne peut pas non plus identifier le bien commun au « bien » d'une entité collective qui absorberait les personnes — l'État, la nation, la classe, la race, le Parti. Ce serait retomber dans le totalitarisme, où l'individu n'est qu'un rouage sacrifiable au « tout ».[12] Le philosophe Jacques Maritain a magistralement éclairé ce double écueil : le bien commun n'est ni individualiste (sa dissolution dans les intérêts privés) ni collectiviste (l'écrasement de la personne par le groupe).[13]

Maritain l'exprime en substance — le passage est rendu ici en paraphrase, le texte exact de l'édition de 1947 n'ayant pu être collationné mot à mot : le bien commun de la cité n'est ni une simple addition de biens privés, ni le bien d'un tout qui rapporterait les parties à lui seul et les lui sacrifierait ; il est la vie bonne et proprement humaine d'une multitude de personnes, leur communion dans une vie bonne partagée.[14]

Les trois éléments essentiels du bien commun

Le Catéchisme précise que le bien commun comporte trois éléments essentiels.[15] Loin d'être une formule abstraite, cette triade fournit un critère concret pour juger une société : une cité sert-elle vraiment le bien commun ? Il suffit de vérifier ces trois conditions.

ÉlémentCe qu'il exigeRéférence
Le respect de la personneReconnaître et protéger les droits fondamentaux et inviolables de chacun ; permettre à chacun d'accomplir sa vocation ; respecter la liberté de conscienceCEC 1907
Le bien-être social et le développement du groupeProcurer ce qui est nécessaire à une vie vraiment humaine : nourriture, vêtement, santé, travail, éducation, culture, information, droit de fonder une familleCEC 1908
La paixAssurer la stabilité et la sécurité d'un ordre juste ; défendre la société et ses membres ; fonder le droit de légitime défense personnelle et collectiveCEC 1909

Le premier élément — le respect de la personne — passe avant les deux autres et les commande. Au nom du bien commun, les pouvoirs publics sont tenus de respecter les droits fondamentaux de la personne humaine.[16] Une société qui « se développerait » en piétinant la dignité de ses membres ne sert pas le bien commun : elle le contredit.

Le deuxième élément — le bien-être et le développement — couvre tout ce dont une vie humaine a besoin pour s'épanouir, du pain quotidien à l'accès à la vérité et à la culture.[17] C'est ici que s'enracinent le droit au travail, le juste salaire, le souci des pauvres et l'attention aux plus fragiles.

Le troisième élément — la paix — n'est pas l'absence de conflit, mais « la stabilité et la sécurité d'un ordre juste ».[18] Sans paix, aucun des autres biens ne tient. C'est pourquoi la doctrine sociale relie étroitement le bien commun et la paix civile et internationale.

Pourquoi le bien commun n'est pas « le bien de la majorité »

Une démocratie peut être tentée de réduire le bien commun à la volonté de la majorité. C'est une erreur. Une majorité peut voter une loi injuste ; le nombre ne crée pas le droit. Le bien commun est une réalité objective, mesurée à la dignité de chaque personne et à la justice, et non au décompte des suffrages.[19] La démocratie selon l'Église n'est légitime que si elle reste ordonnée à ce bien commun objectif, et non l'inverse.

De même, le bien commun n'est pas le plus grand bonheur du plus grand nombre de l'utilitarisme. Dans une logique utilitariste, on pourrait sacrifier une minorité pour maximiser le bien-être global. La doctrine catholique le refuse absolument : chaque personne est une fin en soi, jamais un simple moyen, parce qu'elle est créée à l'image de Dieu et appelée au salut.[20]

Les racines : du bien commun des philosophes au bien commun chrétien

Aristote : la cité ordonnée au « bien-vivre »

L'idée que toute communauté vise un bien, et la communauté politique le bien le plus élevé, remonte à Aristote (IVᵉ siècle av. J.-C.). Dès la première phrase de la Politique, il affirme que toute cité est une communauté, et que « toute communauté est constituée en vue d'un certain bien ».[21] La cité n'existe pas seulement pour survivre, mais pour le bien-vivre (eu zên) : la vie bonne et vertueuse.

Aristote établit aussi, au début de l'Éthique à Nicomaque, que le bien de la cité est plus grand et plus beau que celui de l'individu :

« Même si le bien est identique pour un seul individu et pour une cité, c'est manifestement un bien plus grand et plus parfait d'atteindre et de sauvegarder celui de la cité ; car il est aimable même pour un seul homme, mais plus beau et plus divin pour un peuple et des cités. » — Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 2[22]

Cette intuition — la primauté d'ordre du bien commun sur le bien particulier — sera reprise et purifiée par la tradition chrétienne.

Saint Augustin : un peuple défini par ses amours communes

Saint Augustin (354-430) déplace la question vers l'intériorité. Dans La Cité de Dieu, il définit un peuple non par la race, le territoire ou la simple loi, mais par ce qu'il aime en commun :

« Un peuple est l'assemblage d'une multitude d'êtres raisonnables associés par la concorde dans la communion des choses qu'ils aiment. » — Saint Augustin, La Cité de Dieu, XIX, 24[23]

Pour Augustin, on connaît la qualité d'un peuple en examinant les objets de son amour. Un peuple qui aime la justice, la vérité et Dieu est un peuple bon ; un peuple qui aime la gloire, la domination et l'argent porte en lui sa propre ruine. Le bien commun authentique suppose donc une conversion des amours : il n'est pas seulement une affaire d'institutions, mais d'orientation du cœur. Cette idée fonde plus tard la notion de charité politique.

Saint Thomas d'Aquin : le bien commun « plus divin » que le bien particulier

Saint Thomas d’Aquin, Carlo Crivelli, 1476, National Gallery. Wikimedia Commons, domaine public (PD-Art). Reproduction réduite.

C'est saint Thomas d'Aquin (1225-1274) qui donne à la notion sa forme la plus rigoureuse. Reprenant Aristote, il enseigne que le bien commun est supérieur en dignité au bien particulier, car il participe davantage à la perfection de l'être :

« Le bien commun de la multitude est plus grand et plus divin que le bien d'un seul. » — Saint Thomas d'Aquin, à la suite d'Aristote[24]

Mais Thomas évite tout collectivisme. Le bien commun n'est pas un « super-individu » : c'est un bien de communion, qui se communique aux personnes au lieu de les absorber. La cité n'est pas faite pour elle-même, mais pour les personnes qui la composent, lesquelles sont ordonnées, au-delà de la cité, à Dieu lui-même.

La loi, « ordonnance de la raison en vue du bien commun »

La doctrine thomiste du bien commun culmine dans sa définition de la loi. Toute loi authentique, écrit-il, est « une ordonnance de la raison en vue du bien commun, promulguée par celui qui a la charge de la communauté ».[25] Une règle qui ne vise pas le bien commun, mais l'intérêt privé du gouvernant, n'est pas une vraie loi mais une corruption de la loi.

« La loi est une ordonnance de la raison en vue du bien commun, promulguée par celui qui a la charge de la communauté. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I-II, q. 90, a. 4[26]

Cette définition a une portée immense : elle fournit le critère de légitimité de toute autorité. Le pouvoir n'est légitime que s'il sert le bien commun ; il devient tyrannie dès qu'il s'en détourne. C'est le fondement de la doctrine catholique de l'autorité politique.

La personne n'est pas ordonnée à la cité « selon tout ce qu'elle est »

Thomas pose enfin une limite décisive, qui interdit d'avance tout totalitarisme. L'homme n'est pas ordonné à la communauté politique « selon tout ce qu'il est et selon tout ce qu'il a ».[27] Une part de lui — son âme, sa vocation éternelle, sa relation à Dieu — dépasse infiniment la cité. La société ne peut donc jamais réclamer la totalité de la personne : elle se heurte à un ordre supérieur, celui de la destinée surnaturelle de l'homme.

« L'homme n'est pas ordonné à la communauté politique selon tout ce qu'il est et selon tout ce qu'il a. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I-II, q. 21, a. 4, ad 3[28]

Cette nuance est capitale : elle explique pourquoi le bien commun, loin de menacer la personne, la protège — y compris contre l'État. Jacques Maritain en tirera, au XXᵉ siècle, toute une philosophie politique personnaliste.

Le bien commun, principe permanent de la doctrine sociale

Les quatre principes : dignité, bien commun, subsidiarité, solidarité

La doctrine sociale moderne articule le bien commun avec trois autres principes permanents.[29] Ces principes ne s'opposent pas : ils s'éclairent mutuellement et forment un seul corps de doctrine.

PrincipeCe qu'il affirmeLien avec le bien commun
Dignité de la personneChaque homme, créé à l'image de Dieu, possède une valeur inviolableLe bien commun est au service de cette dignité
Bien communLes conditions sociales du plein épanouissement de tousPrincipe pivot qui relie la personne et la communauté
SubsidiaritéL'instance supérieure ne doit pas absorber ce que l'instance inférieure peut faireLe bien commun se construit de bas en haut, par les corps intermédiaires
SolidaritéLa détermination ferme de travailler au bien de tousLa solidarité est la vertu qui porte le bien commun
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La subsidiarité empêche que le bien commun ne serve de prétexte à l'étatisme : ce n'est pas toujours à l'échelon le plus élevé d'agir. La solidarité, elle, est définie par Jean-Paul II comme « la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun », c'est-à-dire pour le bien de tous et de chacun.[30]

« La solidarité […] est la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun, c'est-à-dire pour le bien de tous et de chacun, parce que tous nous sommes vraiment responsables de tous. » — Jean-Paul II, Sollicitudo rei socialis, 38[31]

De Léon XIII à Léon XIV : un fil continu

Le bien commun traverse toute la doctrine sociale, de l'encyclique fondatrice Rerum novarum (1891) jusqu'aux textes les plus récents. Chaque pape l'a relu à la lumière des « choses nouvelles » de son temps.

DocumentAuteur, dateApport sur le bien commun
Rerum novarumLéon XIII, 1891La propriété privée et le salaire ordonnés au bien commun ; rôle de l'État protecteur des faibles[32]
Quadragesimo annoPie XI, 1931Justice sociale et bien commun ; principe de subsidiarité[33]
Mater et magistraJean XXIII, 1961Le bien commun embrasse « l'ensemble des conditions sociales » permettant l'épanouissement de tous[34]
Pacem in terrisJean XXIII, 1963Le bien commun universel et la nécessité d'une autorité au service de tous les peuples[35]
Gaudium et spesVatican II, 1965Définition canonique du bien commun ; son ampleur croissante à l'échelle du monde[36]
Populorum progressioPaul VI, 1967Le développement intégral « de tout l'homme et de tout homme »[37]
Centesimus annusJean-Paul II, 1991L'État de droit au service du bien commun ; limites du marché et du collectivisme[38]
Caritas in veritateBenoît XVI, 2009Aimer le prochain, c'est travailler au bien commun[39]
Laudato si' / Fratelli tuttiFrançois, 2015 / 2020Le bien commun élargi à la « maison commune » et à l'amitié sociale[40][41]
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Cette continuité est elle-même un enseignement : la doctrine sociale n'est pas un programme politique daté, mais un corps vivant qui développe, sans le renier, le même principe fondateur. En 2026, le pape Léon XIV inscrit explicitement son enseignement social dans cette continuité, en relisant la question du bien commun face aux mutations contemporaines du travail et des technologies.[42]

Le bien commun et la destination universelle des biens

Le bien commun éclaire la question de la propriété. La tradition catholique affirme à la fois le droit à la propriété privée et la destination universelle des biens : les biens de la terre sont destinés par Dieu à tous les hommes.[43] La propriété privée est légitime, mais elle est grevée d'une hypothèque sociale : son usage doit servir aussi le bien d'autrui.[44]

« Le droit à la propriété privée est subordonné à celui de l'usage commun, à la destination universelle des biens. » — d'après le Compendium de la doctrine sociale de l'Église[45]

Ce principe interdit deux excès : l'individualisme propriétaire, qui fait de la possession un droit absolu et fermé ; et le collectivisme, qui abolit la propriété et concentre tout entre les mains de l'État. Le bien commun trace la voie : une propriété ouverte, responsable, ordonnée au service de tous.

Les exigences concrètes du bien commun

Garantir les droits fondamentaux de la personne

La première exigence du bien commun est la protection des droits inviolables de la personne : droit à la vie de la conception à la mort naturelle, à la liberté religieuse, à la liberté de conscience, à fonder une famille, à un travail et à un salaire justes.[46] Une société qui bafoue ces droits — par exemple en légalisant l'élimination des plus faibles — détruit le bien commun à sa racine, quels que soient ses succès matériels.

Procurer le développement intégral

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Le bien commun n'est pas seulement la sécurité : il vise le développement intégral de la personne, dans toutes ses dimensions. Paul VI a forgé l'expression devenue classique : un développement authentique est celui « de tout l'homme et de tout homme », c'est-à-dire de toutes les dimensions de chaque personne (corps, intelligence, conscience, âme) et de tous les hommes sans exclusion.[47]

« Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c'est-à-dire promouvoir tout homme et tout l'homme. » — Paul VI, Populorum progressio, 14[48]

Assurer la paix et la sécurité d'un ordre juste

La paix est le troisième élément du bien commun.[49] Elle n'est pas le silence des armes obtenu par la peur, mais « la tranquillité de l'ordre », selon la formule augustinienne — un ordre fondé sur la justice et nourri par la charité. C'est pourquoi la doctrine sociale relie le bien commun aux questions de guerre juste, de justice et de réconciliation.

Une responsabilité de tous, pas seulement de l'État

Le bien commun n'est pas l'affaire exclusive des gouvernants. Il engage chaque personne et chaque corps social : les familles, les associations, les entreprises, les syndicats, les Églises.[50] Selon le principe de subsidiarité, chacun doit contribuer à son niveau, et l'État ne doit pas étouffer cette participation, mais la favoriser.

La participation au bien commun est même, pour le chrétien, un devoir moral. Se désintéresser de la vie de la cité, par confort ou par mépris de la politique, est une démission. Le catholique est appelé à s'engager, à voter en conscience, à défendre la justice — non pour un parti, mais pour le bien de tous.

Le rôle propre de l'autorité politique

S'il revient à tous de servir le bien commun, c'est cependant à l'autorité politique qu'incombe d'en être la gardienne et la garante, car elle a la charge de l'ensemble.[51] La communauté politique existe précisément en vue du bien commun : c'est là sa pleine justification et son sens.[52] Une autorité qui poursuit son propre intérêt, ou celui d'un clan, contre le bien commun, perd sa légitimité morale et verse dans la tyrannie.

« Chaque communauté humaine possède un bien commun qui lui permet de se reconnaître comme telle ; c'est dans la communauté politique qu'il trouve sa réalisation la plus complète. » — Catéchisme de l'Église catholique, 1910[53]

Le bien commun universel

Pacem in terris et l'interdépendance des peuples

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Avec l'accroissement de l'interdépendance entre les nations, le bien commun a pris une dimension mondiale. Jean XXIII, dans Pacem in terris (1963), parle d'un bien commun universel qui dépasse les frontières et appelle une coopération entre les peuples au service de toute la famille humaine.[54] Le Catéchisme reprend cette intuition : l'unité de la famille humaine, rassemblant des êtres égaux en dignité, implique un bien commun universel.[55]

« L'interdépendance toujours plus étroite et son extension progressive à toute la terre font que le bien commun […] prend aujourd'hui une ampleur de plus en plus universelle, et par conséquent recouvre des droits et des devoirs qui concernent tout le genre humain. » — Concile Vatican II, Gaudium et spes, 26[56]

Mondialisation, écologie et « biens communs » mondiaux

Cette dimension universelle éclaire les grands défis contemporains : la mondialisation, les migrations, et surtout l'écologie. Le pape François, dans Laudato si', présente le climat et la création comme un bien commun de toute l'humanité, à protéger pour les générations présentes et futures.[57] La sauvegarde de la création et l'écologie intégrale sont, à ses yeux, des exigences directes du bien commun.

« Le climat est un bien commun, de tous et pour tous. […] Le principe du bien commun devient ainsi un appel à la solidarité et à une option préférentielle pour les plus pauvres. » — Pape François, Laudato si', 23 et 158[58]

Les contrefaçons du bien commun

Parce qu'il est central, le bien commun est aussi le plus falsifié des principes. Les grandes idéologies modernes l'ont chacune mutilé, en retenant un fragment de vérité au prix d'une grave erreur.

ContrefaçonLe fragment de vérité retenuL'erreur fondamentale
TotalitarismeLa société a un bien propre, supérieur aux égoïsmesAbsorbe et sacrifie la personne au « tout » (État, classe, race)
Individualisme libéralLa personne et sa liberté sont inviolablesRéduit le bien commun à la somme des intérêts privés ; nie le bien partagé
UtilitarismeLe bien-être du plus grand nombre compteJustifie le sacrifice de minorités ; ignore la dignité inviolable de chacun
MatérialismeLe bien-être matériel fait partie du bien communRéduit le bien commun au seul confort ; oublie l'âme et la fin dernière

Le totalitarisme : le « tout » qui dévore la personne

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Le totalitarisme — qu'il soit communiste, national-socialiste ou autre — invoque toujours un « bien supérieur » (la nation, la race, la classe, la révolution) pour écraser les personnes. Il inverse l'ordre voulu par Dieu : au lieu que la société serve les personnes, ce sont les personnes qui sont broyées pour la société.[59] L'Église a combattu les totalitarismes précisément au nom du vrai bien commun, qui suppose le respect inviolable de la personne. L'expérience de Solidarność en Pologne en fut une éclatante illustration.

L'individualisme libéral : le marché tient-il lieu de bien commun ?

À l'inverse, le libéralisme économique absolu suppose qu'il suffit de libérer les intérêts privés pour que le bien de tous en résulte automatiquement, comme par une « main invisible ». Jean-Paul II reconnaît la valeur du marché et de l'initiative, mais en marque fermement les limites : il existe des besoins humains que le marché ne peut satisfaire, et une société d'individus juxtaposés, sans souci du bien commun, se décompose.[60]

« Il y a des besoins collectifs et qualitatifs qui ne peuvent être satisfaits par les mécanismes du marché. Il y a des exigences humaines importantes qui échappent à sa logique. » — Jean-Paul II, Centesimus annus, 40[61]

L'utilitarisme et le matérialisme

L'utilitarisme mesure le bien à la quantité de plaisir ou de bien-être produite ; il peut donc justifier le sacrifice des plus faibles « pour le plus grand nombre ». La doctrine catholique le refuse : aucune somme de bonheur collectif ne peut légitimer l'atteinte à la dignité d'une seule personne.[62] Le matérialisme, enfin, réduit le bien commun au confort économique, oubliant que l'homme a une âme et une destinée éternelle. Or un peuple peut être riche et profondément malheureux, prospère et spirituellement mort.

Le bien commun dans la vie chrétienne

Charité politique : aimer le bien commun

Pour le chrétien, travailler au bien commun n'est pas seulement un devoir civique : c'est un acte de charité. La tradition catholique parle de charité politique ou « charité sociale » : aimer concrètement le prochain, ce n'est pas seulement le secourir individuellement, mais bâtir des structures justes où sa dignité soit respectée.[63] C'est en ce sens que Pie XI a pu présenter l'engagement pour la cité comme l'une des plus hautes formes de la charité.[64]

Caritas in veritate : aimer, c'est vouloir le bien commun

Benoît XVI, octobre 2011. Medialpj, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0. Fichier reproduit sans modification.

Benoît XVI a donné à cette idée sa formule la plus dense. Aimer quelqu'un, c'est vouloir son bien et œuvrer pour l'obtenir ; or, à côté du bien individuel, il y a un bien lié à la vie en société : le bien commun.[65]

« On aime d'autant plus efficacement le prochain que l'on travaille davantage pour un bien commun qui réponde aussi à ses besoins réels. […] Vouloir le bien commun et travailler pour lui est une exigence de justice et de charité. » — Benoît XVI, Caritas in veritate, 7[66]

Cette parole arrache le bien commun à la froideur d'un concept administratif : il est un chemin d'amour. S'engager pour la justice, pour les pauvres, pour des lois bonnes, c'est aimer le prochain « à la dimension de la cité ».

La participation de chacun : un devoir et une grâce

Nul n'est dispensé de contribuer au bien commun. Selon ses talents, son état de vie et ses responsabilités, chacun y participe : par un travail honnête, par l'honnêteté fiscale, par le service, par le vote en conscience, par la prière pour les autorités. Cette participation est un devoir de justice, mais aussi un lieu de sanctification : en cherchant le bien de tous, le chrétien se conforme au Christ qui « est venu non pour être servi, mais pour servir ».[67]

Le bien commun ultime : la communion des saints

Enfin, la foi élève le regard. Le bien commun temporel, si nécessaire soit-il, n'est pas la fin dernière de l'homme. Il est ordonné, comme un avant-goût et une préparation, au bien commun par excellence : Dieu lui-même, possédé en commun par tous les bienheureux dans la communion des saints.[68] Le Ciel est la cité parfaite, où le bien de chacun est le bien de tous, sans rivalité ni manque — la plénitude de ce que toute société terrestre cherche obscurément.

« Le bien commun se réalise pleinement […] quand il est ordonné, dans la vérité et la justice, à la fin ultime qui est Dieu. » — synthèse de la doctrine sociale[69]

Ainsi, travailler au bien commun ici-bas n'est jamais une tâche purement profane : c'est préparer, dans l'histoire, l'image de la Jérusalem céleste où Dieu sera « tout en tous ».[70]

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes, 7 décembre 1965, § 26, § 1 (définition du bien commun) ; cf. § 74 sur la communauté politique et le bien commun. Texte officiel sur Vatican.va.

    1 6 8 36 56
  2. Catéchisme de l'Église catholique, § 1906 : reprise de la définition de Gaudium et spes 26, § 1. Le bien commun « concerne la vie de tous ».

    2 7
  3. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, § 160 : les principes permanents de la doctrine sociale sont la dignité de la personne humaine, le bien commun, la subsidiarité et la solidarité.

    3 29
  4. Saint Thomas d'Aquin, à la suite d'Aristote (Éthique à Nicomaque I, 2) : bonum commune divinius est quam bonum unius. Cf. Somme théologique, II-II, q. 47, a. 10 ; Sententia libri Ethicorum, I, lect. 2.

    4 24
  5. Catéchisme de l'Église catholique, § 1905 : conformément à la nature sociale de l'homme, le bien de chacun est nécessairement en rapport avec le bien commun.

    5
  6. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, Conseil pontifical Justice et Paix, 2004, § 164 : signification et applications principales du bien commun ; reprise de la définition conciliaire.

    9
  7. Catéchisme de l'Église catholique, § 1912 : le bien commun est toujours ordonné au progrès des personnes ; l'ordre des choses doit être subordonné à l'ordre des personnes, et non l'inverse (cf. Gaudium et spes 26).

    10 68 69
  8. Jacques Maritain, La personne et le bien commun, Desclée de Brouwer, 1947 (première édition). Le passage est rendu ci-dessus en paraphrase : le texte français exact, avec sa page et son chapitre dans cette édition, n'a pu être collationné en séance (aucune édition intégrale libre accessible, pas de scan public). Texte anglais de référence vérifié, trad. J. J. FitzGerald, « The Person and the Common Good », The Review of Politics, vol. 8, n° 4 (oct. 1946), p. 437 : « The common good of the city is neither the mere collection of private goods, nor the proper good of a whole which, like the species with respect to its individuals or the hive with respect to its bees, relates the parts to itself alone and sacrifices them to itself. It is the good human life of the multitude, of a multitude of persons; it is their communion in good living. »

    11 13 14
  9. Sur la critique catholique du totalitarisme au nom du bien commun et de la dignité de la personne : Pie XI, encycliques Mit brennender Sorge (14 mars 1937) et Divini Redemptoris (19 mars 1937) ; Catéchisme, § 1881 et § 1929. Voir l'article L'Église face aux totalitarismes.

    12 59
  10. Catéchisme de l'Église catholique, § 1907 : premier élément du bien commun — le respect de la personne et de ses droits fondamentaux et inaliénables.

    15 16 46
  11. Catéchisme de l'Église catholique, § 1908 : deuxième élément — le bien-être social et le développement du groupe (nourriture, vêtement, santé, travail, éducation, culture, information, fondation d'une famille).

    17
  12. Catéchisme de l'Église catholique, § 1909 : troisième élément — la paix, c'est-à-dire la stabilité et la sécurité d'un ordre juste, fondant le droit de légitime défense.

    18 49
  13. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, § 166 : les exigences du bien commun découlent des conditions sociales de chaque époque et sont étroitement liées au respect et à la promotion intégrale de la personne et de ses droits fondamentaux.

    19
  14. Catéchisme de l'Église catholique, §§ 1929-1933 : la justice sociale et le respect de la personne humaine ; chacun doit considérer le prochain comme « un autre lui-même ». Cf. § 1881 sur la personne comme principe, sujet et fin de toutes les institutions sociales.

    20 62
  15. Aristote, Politique, I, 1, 1252a (toute communauté est constituée en vue d'un bien) ; Éthique à Nicomaque, I, 2, 1094b (le bien de la cité, plus beau et plus divin que celui de l'individu). Traductions de référence : J. Tricot, Vrin.

    21 22
  16. Saint Augustin, La Cité de Dieu (De civitate Dei), livre XIX, ch. 24 : définition du peuple comme assemblage d'êtres raisonnables unis par la concorde des objets de leur amour. Cf. aussi livre XIX, ch. 13 sur la paix comme « tranquillité de l'ordre ».

    23
  17. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I-II, q. 90, a. 4 : définition de la loi comme « ordonnance de la raison en vue du bien commun, promulguée par celui qui a la charge de la communauté » (ordinatio rationis ad bonum commune, ab eo qui curam communitatis habet, promulgata). Cf. q. 90, a. 2 : la loi se rapporte d'abord au bien commun.

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  18. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I-II, q. 21, a. 4, ad 3 : l'homme n'est pas ordonné à la communauté politique selon tout ce qu'il est et tout ce qu'il a (homo non ordinatur ad communitatem politicam secundum se totum et secundum omnia sua). Texte clé de la limite anti-totalitaire.

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  19. Jean-Paul II, encyclique Sollicitudo rei socialis, 30 décembre 1987, § 38 : la solidarité comme détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun, c'est-à-dire pour le bien de tous et de chacun. Texte officiel sur Vatican.va.

    30 31
  20. Léon XIII, encyclique Rerum novarum, 15 mai 1891 : propriété privée et salaire ordonnés au bien commun, rôle protecteur de l'État envers les faibles. Texte officiel sur Vatican.va. Voir l'article Rerum novarum.

    32
  21. Pie XI, encyclique Quadragesimo anno, 15 mai 1931, notamment §§ 57-58 (justice sociale et bien commun) et §§ 79-80 (principe de subsidiarité). Texte officiel sur Vatican.va.

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  22. Jean XXIII, encyclique Mater et magistra, 15 mai 1961, § 65 : le bien commun « embrasse l'ensemble des conditions sociales permettant aux hommes le développement intégral de leur personne ». Texte officiel sur Vatican.va.

    34
  23. Jean XXIII, encyclique Pacem in terris, 11 avril 1963, §§ 132-141 : le bien commun universel et l'exigence d'une autorité publique au service de toute la famille humaine, dans le respect de la subsidiarité. Texte officiel sur Vatican.va.

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  24. Paul VI, encyclique Populorum progressio, 26 mars 1967, § 14 : le développement, pour être authentique, doit être intégral, c'est-à-dire promouvoir « tout homme et tout l'homme ». Texte officiel sur Vatican.va.

    37 47 48
  25. Jean-Paul II, encyclique Centesimus annus, 1er mai 1991 : § 30-31 (hypothèque sociale de la propriété), § 40 (limites du marché, besoins que le marché ne peut satisfaire), § 47 (État de droit au service du bien commun). Texte officiel sur Vatican.va.

    38 44 60 61
  26. Benoît XVI, encyclique Caritas in veritate, 29 juin 2009, §§ 6-7 : aimer le prochain, c'est vouloir et travailler à son bien ; à côté du bien individuel existe un bien commun, dont la recherche est une exigence de justice et de charité. Texte officiel sur Vatican.va.

    39 63 65 66
  27. Pape François, encyclique Laudato si', 24 mai 2015, § 23 (le climat comme bien commun) et §§ 156-158 (le bien commun, principe central de l'éthique sociale, et l'option préférentielle pour les pauvres). Texte officiel sur Vatican.va.

    40 57 58
  28. Pape François, encyclique Fratelli tutti, 3 octobre 2020 : amitié sociale et fraternité universelle comme horizon élargi du bien commun ; critique de l'individualisme et du « chacun pour soi ». Texte officiel sur Vatican.va.

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  29. En continuité avec ses prédécesseurs, Léon XIV relit en 2026 la doctrine sociale — et le principe du bien commun — face aux transformations contemporaines du travail et des technologies, à l'occasion du 135ᵉ anniversaire de Rerum novarum. Cf. l'article Rerum novarum et la doctrine sociale.

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  30. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, §§ 171-184 : la destination universelle des biens et la propriété privée ; le droit de propriété est subordonné au principe de la destination universelle des biens. Cf. Jean-Paul II, Centesimus annus, § 30-31.

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  31. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, § 167 : le bien commun engage la responsabilité de tous ; chacun, selon sa place, contribue à le réaliser.

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  32. Catéchisme de l'Église catholique, § 1910 : chaque communauté humaine possède un bien commun ; c'est dans la communauté politique qu'il trouve sa réalisation la plus complète.

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  33. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, § 168 : la responsabilité de réaliser le bien commun revient particulièrement à l'État, car le bien commun est la raison d'être de l'autorité politique.

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  34. Catéchisme de l'Église catholique, § 1911 : l'interdépendance humaine s'étendant à toute la terre, le bien commun prend une dimension universelle, impliquant des droits et des devoirs concernant tout le genre humain.

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  35. Maxime traditionnellement attribuée à Pie XI : « la politique est le champ de la plus vaste charité, de la charité politique ». Elle résume la doctrine de la charité sociale développée notamment dans Quadragesimo anno (1931) et reprise par le Magistère postérieur (cf. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, § 207).

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  36. Évangile selon saint Marc, 10, 45 : « Le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. » Cf. Matthieu 20, 28.

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  37. Première lettre de saint Paul aux Corinthiens, 15, 28 : « afin que Dieu soit tout en tous » (ut sit Deus omnia in omnibus). Image biblique de la cité céleste comme bien commun parfait.

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