Le travail occupe la plus grande part de la vie humaine éveillée, et pourtant on hésite sur son sens : punition à subir, simple moyen de gagner sa vie, ou vocation ? L'Église catholique récuse les deux extrêmes qu'on lui prête souvent. Elle ne fait pas du travail une malédiction que la Rédemption viendrait abolir, ni un absolu auquel l'homme devrait tout sacrifier. Elle enseigne que le travail est une vocation inscrite dès l'origine dans la condition humaine : par lui, l'homme, image de Dieu créateur, prolonge l'œuvre de la création, se réalise lui-même et sert ses frères.
La clé de toute la doctrine tient dans un renversement de perspective formulé par saint Jean-Paul II et repris par le Catéchisme : le travail est pour l'homme, et non l'homme pour le travail[1]. Le travailleur n'est jamais une simple ressource au service de la production ; il en est au contraire le sujet, la fin et la mesure. De ce principe découle tout le reste : la dignité du travail, les droits du travailleur, la priorité du travail sur le capital, et jusqu'au sens spirituel et éternel de l'effort quotidien.
Cet enseignement n'est pas une théorie récente. Il prend sa source dans les premières pages de la Bible, traverse la vie cachée du Christ « charpentier », s'exprime dans la tradition monastique du « prie et travaille », puis se déploie en une doctrine sociale continue depuis l'encyclique Rerum novarum de Léon XIII (1891) jusqu'aux grands textes de Jean-Paul II, de Benoît XVI et du pape François. Cet article en rassemble les lignes de force sous la forme des questions que se posent aujourd'hui le croyant comme le chercheur.
Il ne traite pas l'argent et la richesse en eux-mêmes — c'est l'objet de l'article Que dit l'Église sur l'argent ? — mais le travail comme activité humaine : son sens, sa dignité, ses droits et sa spiritualité. La question du juste salaire y est abordée sous l'angle du droit du travailleur, et non de l'aumône.
Le travail est-il une malédiction ou une vocation ?
La première chose à dissiper est un malentendu tenace : le travail serait une punition divine, la conséquence du péché, un mal à supporter en attendant le repos. La Genèse dit exactement l'inverse.
Le travail avant la chute : « cultiver et garder » le jardin
Avant le péché, alors que tout est encore « très bon », Dieu place l'homme dans le jardin avec une mission qui est déjà un travail :
« Le Seigneur Dieu prit l'homme et le conduisit dans le jardin d'Éden pour le cultiver et le garder. » — Livre de la Genèse 2, 15[2]
Le travail appartient donc à la vocation originelle de l'homme, non à sa déchéance. Dès le premier récit de la création, l'humanité reçoit la charge de « soumettre la terre » et d'en être l'intendant[3]. Le Catéchisme le souligne avec force : « Le travail est donc un devoir... Le travail honore les dons du Créateur et les talents reçus », et il était présent avant la chute : il n'est donc ni une peine ni une malédiction[4]. L'homme est fait pour agir, pour transformer, pour créer à la mesure de sa condition de créature faite à l'image d'un Dieu qui travaille — « Mon Père est toujours à l'œuvre », dira le Christ[5].
La peine du travail après le péché
Ce que le péché a changé, ce n'est pas l'existence du travail, mais sa tonalité : il est devenu pénible, marqué par la fatigue, la sueur et la résistance des choses.
« C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras ton pain, jusqu'à ce que tu retournes au sol, puisque c'est de lui que tu as été pris. » — Livre de la Genèse 3, 19[6]
La peine, l'effort, parfois l'échec et l'injustice : voilà la part d'ombre que le péché a jetée sur le travail. Mais la malédiction frappe le sol rendu rebelle, non le travail lui-même[7]. Le labeur reste un bien ; il est seulement devenu un bien laborieux, traversé par la condition mortelle. Cette ambivalence — grandeur et peine — structure toute la réflexion chrétienne sur le travail : il est à la fois noblesse de l'homme et lieu de sa croix.
Le travail racheté par le Christ ouvrier
Le christianisme ajoute un trait décisif que ne connaît aucune autre sagesse : Dieu lui-même s'est fait travailleur. Le Verbe incarné n'a pas choisi de naître prince ou philosophe, mais dans une famille d'artisan, et il a passé près de trente ans à l'établi avant de prêcher. Ses compatriotes s'en étonnent : « N'est-il pas le charpentier, le fils de Marie ? »[8]. Saint Jean-Paul II a tiré de ce fait obscur une lumière immense :
« Celui qui, étant Dieu, est devenu en tout semblable à nous... a consacré la plus grande partie de sa vie sur terre au travail manuel, à son établi de charpentier. Cette circonstance constitue par elle-même le plus éloquent "Évangile du travail". » — Saint Jean-Paul II, encyclique Laborem exercens, § 6[9]
Désormais, le travail n'est plus seulement supporté : il peut être racheté. Le chrétien qui endure la peine de son labeur en union avec « Jésus, l'artisan de Nazareth et le crucifié du Calvaire », collabore d'une certaine manière à l'œuvre du salut[10]. La sueur du front, autrefois signe de la malédiction, devient matière de rédemption. C'est le retournement central : ce que le péché avait alourdi, l'Incarnation l'a sanctifié.
Pourquoi le travail a-t-il une si grande dignité ?
Si le travail n'est pas une malédiction, d'où lui vient sa noblesse ? La réponse catholique est précise et originale : la dignité du travail ne tient pas d'abord à ce qu'il produit, mais à celui qui le fait.
L'homme, image de Dieu créateur
La première raison de la dignité du travail est théologique. En travaillant, l'homme imite et prolonge l'action d'un Dieu créateur dont il porte l'image.
« Le travail humain procède immédiatement des personnes créées à l'image de Dieu, et appelées à prolonger, les unes avec et pour les autres, l'œuvre de la création en dominant la terre. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2427[11]
Le laboureur, l'ingénieur, la mère de famille, le chercheur, l'artisan : tous participent, chacun à sa place, au déploiement d'une création que Dieu a voulue inachevée pour que l'homme y collabore. Le concile Vatican II l'affirme : l'activité humaine « correspond au dessein de Dieu », et ceux qui travaillent « sont fondés à voir dans leur travail un prolongement de l'œuvre du Créateur »[12]. Le travail n'est donc pas une activité profane sans rapport avec Dieu : il est une participation à la création.
La dimension subjective : le travail est pour l'homme
C'est ici qu'intervient l'apport le plus original de la doctrine moderne. Jean-Paul II distingue deux dimensions du travail. Sa dimension objective — ce que l'on produit : objets, services, techniques. Et sa dimension subjective — le fait que c'est une personne qui agit, et qui, en agissant, se réalise comme homme[13]. Or la seconde prime absolument sur la première.
« Bien qu'il soit vrai que l'homme est destiné et est appelé au travail, le travail est avant tout "pour l'homme" et non l'homme "pour le travail". » — Saint Jean-Paul II, Laborem exercens, § 6[14]
La valeur d'un travail ne se mesure donc pas d'abord à son rendement, à son prestige ou à sa rentabilité, mais à ce qu'il fait de celui qui le fait. Un travail humble, accompli avec soin, vaut mieux qu'un travail brillant qui écrase ou aliène celui qui l'exerce. Le Catéchisme reprend exactement cette hiérarchie : « la valeur primordiale du travail tient à l'homme même, qui en est l'auteur et le destinataire », et il conclut : « Le travail est pour l'homme, et non l'homme pour le travail »[15]. Toute organisation économique qui inverse ce rapport — qui traite le travailleur comme un simple facteur de production — pèche contre la dignité humaine.
Travail et sanctification : offrir son labeur
La dignité du travail n'est pas seulement humaine ; elle est ouverte sur le surnaturel. Le travail le plus ordinaire peut devenir une offrande, un chemin de sainteté. C'est l'intuition de toute la tradition spirituelle, de saint Paul invitant à tout faire « de bon cœur, comme pour le Seigneur et non pour des hommes »[16], jusqu'aux maîtres modernes de la vie intérieure. Saint Josémaria Escrivá en a fait le cœur de sa prédication : pour l'immense majorité des hommes, être saint suppose un triple mouvement — sanctifier son travail, se sanctifier dans son travail, et sanctifier les autres par son travail[17].
Sanctifier son travail, c'est l'accomplir avec compétence et rectitude, l'offrir à Dieu, et en faire un service du prochain. Loin de séparer la vie spirituelle de la vie active, le christianisme les unit : l'atelier, le bureau, la cuisine, le champ deviennent des lieux de prière incarnée. C'est le sens du vieux principe bénédictin Ora et labora — « prie et travaille » — qui a structuré la civilisation monastique : le travail manuel n'y est pas un repos de la prière, mais une autre forme de la même offrande à Dieu[18].
Que doit être un travail juste ? Les droits du travailleur
Parce que le travailleur est une personne et non une marchandise, il a des droits que la justice exige de respecter. La doctrine sociale de l'Église, depuis Rerum novarum, en a fixé les principaux. Ils ne sont pas des revendications politiques surajoutées à l'Évangile : ils découlent directement de la dignité de l'homme qui travaille.
Le salaire juste, premier devoir de justice
Le droit le plus fondamental est celui d'un salaire juste. Léon XIII a brisé l'idée libérale selon laquelle un salaire librement accepté serait toujours juste : il existe une exigence de justice antérieure à tout contrat.
« Le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête. » — Léon XIII, Rerum novarum, 1891[19]
Le concile Vatican II précise la mesure de ce salaire : il doit assurer au travailleur et à sa famille les ressources nécessaires à une vie digne « sur le plan matériel, social, culturel et spirituel »[20]. Le Catéchisme en fait une exigence de justice : « Le juste salaire est le fruit légitime du travail. Le refuser ou le retenir peut constituer une grave injustice »[21]. Frauder le salaire de l'ouvrier figure même, dans l'Écriture, parmi les « péchés qui crient vengeance vers le Ciel »[22]. Pour Jean-Paul II, le salaire juste est le test concret de toute l'organisation économique :
« Il découle de là que le juste salaire devient en chaque cas la vérification concrète de la justice de tout le système socio-économique et en tout cas de son juste fonctionnement. Ce n'en est pas l'unique vérification, mais celle-ci est particulièrement importante et elle en est, en un certain sens, la vérification clé. » — Saint Jean-Paul II, Laborem exercens, § 19[23]
Le repos : le dimanche et la limite du travail
Le travailleur a droit au repos. L'homme n'est pas une machine de production sans fin ; il a besoin de temps pour Dieu, pour la famille, pour la culture et le délassement. Ce droit est inscrit dès le Décalogue, dans le commandement du sabbat, et l'Église l'a transposé au dimanche, jour du Seigneur.
« Malgré les contraintes économiques, les pouvoirs publics veilleront à assurer aux citoyens un temps destiné au repos et au culte divin. Les employeurs ont une obligation analogue vis-à-vis de leurs employés. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2187[24]
Le repos dominical protège l'homme contre un asservissement au rendement : « L'institution du Jour du Seigneur contribue à ce que tous jouissent du temps de repos et de loisir suffisant qui leur permette de cultiver leur vie familiale, culturelle, sociale et religieuse »[25], rappelle le Catéchisme, qui demande aux chrétiens « qui disposent de loisirs » de se rappeler leurs frères « qui ont les mêmes besoins et les mêmes droits et ne peuvent se reposer à cause de la pauvreté et de la misère »[26]. Le travail est fait pour la vie, non la vie pour le travail.
Le droit d'association : syndicats et corps intermédiaires
Le travailleur a le droit de s'associer pour défendre ses intérêts légitimes. C'est l'un des apports majeurs de Rerum novarum, qui a reconnu et encouragé les associations ouvrières contre l'isolement où le laissait le libéralisme[27]. Jean-Paul II range le syndicat parmi les acteurs indispensables de la justice sociale, « un porte-parole de la lutte pour la justice sociale », à condition qu'il reste au service du bien commun et non d'un affrontement de classes[28]. Le principe sous-jacent est celui de subsidiarité : ce ne sont pas d'abord l'État, mais « les institutions et les différents groupes et associations qui composent la société », qui portent la responsabilité de la vie économique[29].
Le chômage et le « droit au travail »
Enfin, l'homme a droit à un travail. Le chômage durable n'est pas seulement un problème économique : il blesse la dignité et déstructure les personnes et les familles[30]. L'accès au travail doit être « ouvert à tous sans discrimination injuste, hommes et femmes, bien portants et handicapés, autochtones et immigrés »[31]. Le Catéchisme parle d'un devoir de la société d'aider les citoyens à « trouver du travail »[32], et range la privation de travail prolongée parmi les atteintes graves à la condition humaine. Le pape François en a fait l'un de ses thèmes constants : dans son discours au monde du travail à Gênes (27 mai 2017), il déplore un monde où le travail « n'est pas considéré avec la dignité qu'il a et qu'il donne », et où les jeunes privés de travail « grandissent sans dignité, parce qu'ils ne sont pas "oints" par le travail, qui est ce qui donne la dignité »[33].
| Droit du travailleur | Ce qu'il garantit | Référence magistérielle |
|---|---|---|
| Salaire juste | Une vie digne pour le travailleur et sa famille | Rerum novarum (1891) ; GS § 67 ; CEC § 2434 |
| Repos | Temps pour Dieu, la famille, la culture | CEC §§ 2184-2188 |
| Association | Défense collective des intérêts légitimes | Rerum novarum ; Laborem exercens § 20 |
| Accès au travail | Pas de discrimination ; lutte contre le chômage | CEC § 2433 ; Laborem exercens § 18 |
| Sécurité et protection | Cotisations de sécurité sociale ; la privation d'emploi (chômage) blesse la dignité | CEC § 2436 |
Pourquoi le travail prime-t-il sur le capital ?
Au cœur de la doctrine sociale se trouve un principe qui tranche les grands débats économiques : la priorité du travail sur le capital. Il ne s'agit pas d'opposer les patrons aux ouvriers, mais d'établir une hiérarchie de valeur entre les personnes et les choses.
Travail et capital : qui prime ?
Le capital — machines, outils, ressources, argent investi — est lui-même le fruit accumulé d'un travail antérieur. Il est donc, par nature, un instrument au service de l'homme qui travaille, et non l'inverse.
« C'est le principe de la priorité du "travail" par rapport au "capital" [...] : le travail est toujours une cause efficiente première, tandis que le "capital", comme ensemble des moyens de production, demeure seulement un instrument ou la cause instrumentale. » — Saint Jean-Paul II, Laborem exercens, § 12[34]
Cette priorité n'abolit pas la légitimité du capital ni de la propriété — l'Église défend l'un et l'autre — mais elle les ordonne. Quand un système traite le travail comme une simple variable d'ajustement au service du rendement du capital, il renverse l'ordre voulu par Dieu. La personne qui travaille passe toujours avant le profit qu'elle permet.
Contre l'« économisme » et le matérialisme
Jean-Paul II nomme économisme l'erreur qui consiste à ne considérer le travail que sous son aspect matériel et économique, en oubliant la personne[35]. Cette erreur est commune, sous des formes opposées, au collectivisme matérialiste et au capitalisme sans frein : tous deux finissent par réduire l'homme à sa fonction productive. L'Église refuse les deux.
« L'Église a rejeté les idéologies totalitaires et athées associées, dans les temps modernes, au "communisme" ou au "socialisme". Par ailleurs, elle a récusé, dans la pratique du "capitalisme", l'individualisme et le primat absolu de la loi du marché sur le travail humain. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2425[36]
La voie catholique n'est donc ni l'un ni l'autre extrême, mais une économie où le travail humain reste premier, encadrée par la justice et orientée vers le bien commun. Jean-Paul II a précisé dans Centesimus annus qu'une économie de marché peut être bonne si la liberté économique y est « encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale »[37] — sinon, la réponse de l'Église est « nettement négative »[38]. C'est cette même encyclique qui, rappelant l'époque de Rerum novarum, parle du « capitalisme sauvage » du XIXᵉ siècle[39].
Comment le chrétien doit-il vivre son travail ?
La doctrine ne reste pas au plan des principes sociaux : elle façonne une pratique personnelle. Comment le croyant doit-il travailler ?
Travailler en conscience, avec compétence et honnêteté
Le premier devoir du chrétien au travail est de bien travailler : avec compétence, honnêteté, assiduité. Le travail bâclé, la fraude, la paresse, le vol du temps de l'employeur sont des manquements réels à la justice. Saint Paul, qui gagnait son pain en fabriquant des tentes, donne la règle sans détour :
« Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus. » — Saint Paul, Deuxième lettre aux Thessaloniciens 3, 10[40]
L'Apôtre invite chacun à « travailler de ses mains » pour ne dépendre de personne et avoir de quoi « partager avec celui qui est dans le besoin »[41]. Travailler honnêtement n'est pas seulement pourvoir à soi : c'est se rendre capable de donner.
Sanctifier le travail ordinaire
Au-delà de la compétence, le chrétien est appelé à offrir son travail. Chaque tâche, même la plus humble, peut devenir matière de prière et chemin de sainteté, dès lors qu'elle est accomplie pour Dieu et pour le prochain. C'est ce que la tradition appelle la sanctification du travail ordinaire : non pas ajouter des prières à côté du travail, mais transformer le travail lui-même en offrande. Le Christ à Nazareth a sanctifié trente années de tâches obscures avant le moindre miracle ; il a montré que la sainteté se joue d'abord dans le quotidien fidèle. Le travailleur chrétien sait que rien de ce qui est fait avec amour n'est perdu.
Ni oisiveté ni idolâtrie du travail
Entre deux dérives symétriques, l'Église trace une voie d'équilibre. D'un côté, l'oisiveté : la fuite de l'effort, la paresse, le parasitisme, que la tradition range parmi les vices. De l'autre, l'idolâtrie du travail — le workaholisme moderne — qui fait du travail un absolu dévorant la santé, la famille, la vie intérieure et le repos dû à Dieu. Cette seconde dérive est aujourd'hui la plus répandue. Or le repos n'est pas une concession à la faiblesse : il est inscrit dans l'ordre même de la création, où Dieu « se reposa le septième jour »[42]. Travailler beaucoup n'est une vertu que si le travail reste ordonné à Dieu et au bien des personnes. Le surmenage qui détruit l'homme trahit le principe fondateur : le travail est pour l'homme.
Le travail a-t-il un sens éternel ?
Reste la question la plus profonde : tout ce labeur sert-il à quelque chose au-delà de la mort ? La réponse chrétienne est étonnamment positive.
Les fruits du travail dans le Royaume
Le concile Vatican II enseigne que les fruits bons de notre travail ne seront pas anéantis, mais transfigurés et retrouvés dans le Royaume de Dieu. Ce que nous bâtissons de bon, de juste, de fraternel ici-bas prépare la matière du monde renouvelé.
« Ces valeurs de dignité, de communion fraternelle et de liberté, tous ces fruits de notre nature et de notre industrie, que nous aurons propagés sur terre... nous les retrouverons plus tard, mais purifiés de toute souillure, illuminés et transfigurés. » — Concile Vatican II, Gaudium et spes, § 39[43]
Le travail humain a donc une portée qui dépasse l'histoire : il participe à la construction d'un monde appelé à être recueilli, purifié et accompli en Dieu. Rien de ce qui a été fait avec amour et justice ne tombe dans le néant. Le chrétien travaille ainsi dans l'espérance : non pour entasser un trésor périssable, mais pour collaborer à une œuvre qui demeure.
Saint Joseph, patron des travailleurs
Cette dignité du travail a trouvé une figure et un protecteur. En instituant la fête de saint Joseph travailleur le 1ᵉʳ mai 1955 — au jour même où le monde ouvrier célèbre le travail — le pape Pie XII a voulu rappeler que l'artisan de Nazareth est le modèle de tout travailleur chrétien : un homme qui a sanctifié sa vie par un labeur humble, silencieux et fidèle, au plus près de Jésus et de Marie[44]. En lui, l'Église offre aux travailleurs non une théorie, mais un visage : celui d'un homme qui, par son travail, a nourri et protégé le Fils de Dieu.
Tout l'enseignement catholique sur le travail peut se résumer en une conviction : le travail n'est ni une malédiction à fuir ni une idole à servir, mais une vocation par laquelle l'homme, image de Dieu, se réalise, sert ses frères et collabore au salut du monde. À condition qu'il reste toujours au service de la personne — car « le travail est pour l'homme, et non l'homme pour le travail ».
Pour aller plus loin
- Que dit l'Église sur l'argent ? — la richesse, la propriété, l'aumône et la destination universelle des biens.
- Pourquoi Jésus parle-t-il autant de l'argent ? — l'insistance évangélique sur l'usage des biens.
- Que dit l'Église sur les jeux d'argent ? — le gain, le pari et la mesure morale du rapport à l'argent.
- Pourquoi la messe est-elle obligatoire le dimanche ? — le sens du repos dominical et du jour du Seigneur.
- Pourquoi Joseph est-il patron de l'Église ? — la figure de saint Joseph, modèle du travailleur.
- Qu'est-ce que la conscience morale ? — le for intérieur où se décide la rectitude du travail.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 2428, op. cit. : « Dans le travail, la personne exerce et accomplit une part des capacités inscrites dans sa nature... la valeur primordiale du travail tient à l'homme même, qui en est l'auteur et le destinataire. Le travail est pour l'homme, et non l'homme pour le travail. »
1 15Livre de la Genèse 2, 15 (traduction liturgique AELF) : « Le Seigneur Dieu prit l'homme et le conduisit dans le jardin d'Éden pour le cultiver et le garder. »
2Livre de la Genèse 1, 28 (AELF) : « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. » La domination confiée à l'homme est une intendance, non une exploitation.
3Catéchisme de l'Église catholique, § 2427, Librairie Éditrice Vaticane / Mame-Plon, Paris, 1992 : « Le travail humain procède immédiatement des personnes créées à l'image de Dieu, et appelées à prolonger... l'œuvre de la création... En endurant la peine (cf. Gn 3, 14-19) du travail en union avec Jésus, l'artisan de Nazareth et le crucifié du Calvaire, l'homme collabore d'une certaine façon avec le Fils de Dieu dans son Œuvre rédemptrice. »
4 10 11Évangile selon saint Jean 5, 17 (AELF) : « Mon Père est toujours à l'œuvre, et moi aussi je suis à l'œuvre. »
5Livre de la Genèse 3, 17-19 (AELF) : « Maudit soit le sol à cause de toi ! À force de peines tu en tireras ta nourriture... C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras ton pain. » La malédiction frappe le sol, non le travail lui-même.
6 7Évangile selon saint Marc 6, 3 (AELF) : « N'est-il pas le charpentier, le fils de Marie ? » Cf. Mt 13, 55 : « le fils du charpentier ». Le terme grec tektôn désigne l'artisan du bois et du bâtiment.
8Saint Jean-Paul II, encyclique Laborem exercens, 14 septembre 1981, § 6 (le travail au sens subjectif), texte officiel sur vatican.va : « Celui qui, étant Dieu, est devenu en tout semblable à nous... a consacré la plus grande partie de sa vie sur terre au travail manuel, à son établi de charpentier. Cette circonstance constitue par elle-même le plus éloquent "Évangile du travail". » (Le § 26, « Le Christ, l'homme du travail », reprend le même thème : le Christ « était lui-même un travailleur, un artisan comme Joseph de Nazareth ».)
9Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes, 7 décembre 1965, § 34, texte officiel sur vatican.va : l'activité humaine « correspond au dessein de Dieu » ; les travailleurs « sont fondés à voir dans leur travail un prolongement de l'œuvre du Créateur, un service de leurs frères ».
12Saint Jean-Paul II, Laborem exercens, § 6, op. cit. : distinction entre la dimension objective et la dimension subjective du travail ; « bien qu'il soit vrai que l'homme est destiné et est appelé au travail, le travail est avant tout "pour l'homme" et non l'homme "pour le travail". »
13 14Lettre de saint Paul aux Colossiens 3, 23 (AELF) : « Tout ce que vous faites, faites-le de bon cœur, comme pour le Seigneur et non pour des hommes. »
16Saint Josémaria Escrivá, Entretiens avec Mgr Escrivá de Balaguer (éd. Le Laurier), n° 55 : « Para la gran mayoría de los hombres, ser santo supone santificar el propio trabajo, santificarse en su trabajo, y santificar a los demás con el trabajo » (paraphrasé dans le corps de l'article ; texte en ligne : https://escriva.org/fr/entretiens/55/). À ne pas confondre avec l'homélie Aimer le monde passionnément (8 octobre 1967), publiée aux n° 113-123 du même volume.
17Saint Benoît de Nursie, Règle, ch. 48 (« Du travail manuel quotidien ») : « L'oisiveté est l'ennemie de l'âme ; aussi les frères doivent-ils être occupés à des heures déterminées au travail des mains. » De cette tradition vient l'adage bénédictin Ora et labora, « prie et travaille ».
18Léon XIII, encyclique Rerum novarum, 15 mai 1891, texte officiel sur vatican.va : « Le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête » ; la justice du salaire prime sur le seul libre accord des parties.
19Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes, 7 décembre 1965, § 67, § 2, texte officiel sur vatican.va : « ...la rémunération du travail doit assurer à l'homme des ressources qui lui permettent, à lui et à sa famille, une vie digne sur le plan matériel, social, culturel et spirituel ». Formule reprise au CEC § 2434.
20Catéchisme de l'Église catholique, § 2434, op. cit. : « Le juste salaire est le fruit légitime du travail. Le refuser ou le retenir peut constituer une grave injustice. »
21Lettre de saint Jacques 5, 4 (AELF) : « Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers... crie, et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur. » Cf. CEC § 1867 (péchés qui crient vengeance vers le Ciel).
22Saint Jean-Paul II, Laborem exercens, 14 septembre 1981, § 19, texte officiel sur vatican.va : « Il découle de là que le juste salaire devient en chaque cas la vérification concrète de la justice de tout le système socio-économique et en tout cas de son juste fonctionnement. Ce n'en est pas l'unique vérification, mais celle-ci est particulièrement importante et elle en est, en un certain sens, la vérification clé. »
23Catéchisme de l'Église catholique, § 2187, op. cit. : « Malgré les contraintes économiques, les pouvoirs publics veilleront à assurer aux citoyens un temps destiné au repos et au culte divin. Les employeurs ont une obligation analogue vis-à-vis de leurs employés. »
24Catéchisme de l'Église catholique, § 2184, op. cit. : « L'institution du Jour du Seigneur contribue à ce que tous jouissent du temps de repos et de loisir suffisant qui leur permette de cultiver leur vie familiale, culturelle, sociale et religieuse. »
25Catéchisme de l'Église catholique, § 2186, op. cit. : « Que les chrétiens qui disposent de loisirs se rappellent leurs frères qui ont les mêmes besoins et les mêmes droits et ne peuvent se reposer à cause de la pauvreté et de la misère. »
26Léon XIII, Rerum novarum, 1891, op. cit. : reconnaissance et défense du droit des travailleurs de constituer des associations (corporations, syndicats) pour la défense de leurs intérêts légitimes.
27Saint Jean-Paul II, Laborem exercens, § 20, op. cit. : les syndicats sont « un porte-parole de la lutte pour la justice sociale » ; cette lutte est « pour » le bien juste, non « contre » les autres.
28Catéchisme de l'Église catholique, § 2431, op. cit. : « dans ce domaine toutefois, la première responsabilité ne revient pas à l'État mais aux institutions et aux différents groupes et associations qui composent la société » (citant Centesimus annus, § 48 ; principe de subsidiarité).
29Catéchisme de l'Église catholique, § 2436, op. cit. : « Il est injuste de ne pas payer aux organismes de sécurité sociale les cotisations établies par les autorités légitimes » ; « la privation d'emploi à cause du chômage est presque toujours pour celui qui en est victime, une atteinte à sa dignité et une menace pour l'équilibre de la vie » (cf. LE § 18).
30Catéchisme de l'Église catholique, § 2433, op. cit. : « L'accès au travail et à la profession doit être ouvert à tous sans discrimination injuste, hommes et femmes, bien portants et handicapés, autochtones et immigrés. »
31 32Pape François, visite pastorale à Gênes, rencontre avec le monde du travail, discours à l'usine Ilva, 27 mai 2017, texte officiel sur vatican.va : « le travail n'est pas considéré avec la dignité qu'il a et qu'il donne » ; les jeunes chômeurs « grandissent sans dignité, parce qu'ils ne sont pas "oints" par le travail, qui est ce qui donne la dignité ».
33Saint Jean-Paul II, Laborem exercens, § 12, op. cit. : « C'est le principe de la priorité du "travail" par rapport au "capital" [...] : le travail est toujours une cause efficiente première, tandis que le "capital", comme ensemble des moyens de production, demeure seulement un instrument ou la cause instrumentale. » (La formule du principe comme « postulat de l'ordre de la morale sociale » figure au § 15.)
34Saint Jean-Paul II, Laborem exercens, § 13, op. cit. : critique de l'« économisme » et du matérialisme qui ne considèrent le travail que sous son aspect économique en oubliant la personne.
35Catéchisme de l'Église catholique, § 2425, op. cit. : « elle a récusé dans la pratique du "capitalisme" l'individualisme et le primat absolu de la loi du marché sur le travail humain » (après le rejet du collectivisme totalitaire athée).
36Saint Jean-Paul II, encyclique Centesimus annus, 1ᵉʳ mai 1991, § 42, texte officiel sur vatican.va : « Si, sous le nom de "capitalisme", on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l'entreprise, du marché, de la propriété privée [...], la réponse est sûrement positive [...]. Mais si, par "capitalisme", on entend un système où la liberté dans le domaine économique n'est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale [...], alors la réponse est nettement négative. »
37 38Saint Jean-Paul II, encyclique Centesimus annus, 1ᵉʳ mai 1991, § 8, texte officiel sur vatican.va : « Dieu veuille que ces phrases, écrites tandis que progressait ce qu'on a appelé le "capitalisme sauvage", ne soient pas à reprendre et à répéter aujourd'hui avec la même sévérité ! » — à propos des conditions ouvrières du XIXᵉ siècle dénoncées par Rerum novarum.
39Deuxième lettre de saint Paul aux Thessaloniciens 3, 10 (AELF) : « Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus. » Cf. 1 Th 4, 11 : « travailler de vos mains ».
40Lettre de saint Paul aux Éphésiens 4, 28 (AELF) : « Que celui qui volait ne vole plus, mais qu'il prenne plutôt la peine de travailler de ses mains... pour avoir de quoi partager avec celui qui est dans le besoin. »
41Livre de la Genèse 2, 2-3 (AELF) : « Le septième jour, Dieu acheva l'œuvre qu'il avait faite ; il se reposa... et il bénit le septième jour. » Fondement du sabbat et du repos.
42Concile Vatican II, Gaudium et spes, § 39, op. cit. : « Ces valeurs de dignité, de communion fraternelle et de liberté, tous ces fruits de notre nature et de notre industrie... nous les retrouverons plus tard, mais purifiés de toute souillure, illuminés et transfigurés. »
43Pie XII, Discours à l'occasion de la solennité de saint Joseph artisan, place Saint-Pierre, 1ᵉʳ mai 1955, devant les ACLI (Associations chrétiennes des travailleurs italiens), texte officiel (italien) sur vatican.va : « d'istituire — come di fatto istituiamo — la festa liturgica di S. Giuseppe artigiano, assegnando ad essa precisamente il giorno 1° maggio ». Réf. papier : Discorsi e Radiomessaggi, vol. XVII, pp. 71-76.
44