Que dit l'Église sur les jeux d'argent ?

L'Église ne condamne pas les jeux de hasard et les paris en bloc : « ils ne sont pas en eux-mêmes contraires à la justice » (CEC § 2413). Mais ils deviennent péché quand ils privent du nécessaire, asservissent (ludopathie) ou reposent sur la triche. Les quatre conditions d'un jeu honnête, les trois seuils du péché, la Bible (les dés sous la Croix), la tradition (Elvire, Latran IV, Thomas, Alphonse, François de Sales) et l'alerte moderne du pape François contre l'industrie du jeu.

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Au pied de la Croix, pendant que le Christ agonise, des soldats romains jettent les dés. « Ils se partagèrent mes vêtements, ils tirèrent au sort ma tunique »[1] : l'Évangile de saint Jean note ce détail comme l'accomplissement d'une prophétie[2]. La scène est saisissante — on joue de l'argent, littéralement, sous le corps du Rédempteur. Et pourtant, l'Église n'en a jamais tiré une condamnation pure et simple du jeu. Elle a tiré autre chose : une leçon sur le cœur humain, capable de jouer aux dés devant l'amour crucifié.

La question posée est simple et très concrète : un catholique peut-il acheter un billet de loterie, parier sur un match, jouer aux cartes pour de l'argent, entrer dans un casino, miser en ligne ? La réponse de l'Église surprend souvent, car elle refuse les deux facilités. Elle ne dit pas « tout cela est interdit » — ce serait un rigorisme que la doctrine catholique n'a jamais tenu. Elle ne dit pas non plus « faites ce que vous voulez » — ce serait abandonner les âmes et les familles à une industrie qui vit de leur ruine. Elle trace, avec la précision de vingt siècles de théologie morale, une frontière entre le divertissement licite et le péché.

Cet article traite du jeu d'argent proprement dit : le pari, la mise, le hasard monnayé. Il ne développe pas la doctrine générale sur la richesse et l'usage de l'argent — pour cela, voir Que dit l'Église sur l'argent ?. Il ne traite pas non plus du combat contre la dépendance une fois installée : pour cela, voir Comment lutter contre une addiction spirituellement ?. Ici, une seule question, mais qui touche des millions de foyers : où s'arrête le jeu permis, où commence le péché ?

La réponse de l'Église en une distinction

Toute la doctrine tient dans une phrase du Catéchisme, qu'il faut lire lentement parce que chaque membre compte :

« Les jeux de hasard (jeu de cartes, etc.) ou les paris ne sont pas en eux-mêmes contraires à la justice. Ils deviennent moralement inacceptables lorsqu'ils privent la personne de ce qui lui est nécessaire pour subvenir à ses besoins et à ceux d'autrui. La passion du jeu risque de devenir un asservissement grave. Parier injustement ou tricher dans les jeux constitue une matière grave, à moins que le dommage infligé soit si léger que celui qui le subit ne puisse raisonnablement le considérer comme significatif. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2413[3]

Ni condamnation globale, ni permission naïve

La première partie de la phrase désamorce un préjugé tenace : le jeu d'argent ne serait pas catholiquement correct. Faux. « Ne sont pas en eux-mêmes contraires à la justice » : la formule est technique. Un acte peut être mauvais en soi (intrinsèquement), comme le blasphème, le mensonge ou l'adultère — aucune circonstance ne le rend jamais bon. Le jeu d'argent n'est pas de cette catégorie. Miser une somme dont on dispose librement, sur un coup de hasard, entre personnes consentantes, n'est pas plus injuste en soi que de souscrire une assurance ou de signer un contrat aléatoire, où l'on paie aussi pour un événement incertain[4].

Mais la suite de la phrase interdit aussitôt de conclure trop vite. Le « en eux-mêmes » est un feu vert conditionnel. Trois lignes plus loin, le Catéchisme énumère les circonstances qui font basculer ce divertissement dans le péché : la privation du nécessaire, l'asservissement, la triche et le pari injuste. Autrement dit, le jeu est comme le vin : bon en son ordre, ruineux dans l'excès. La morale catholique juge ici non l'acte abstrait, mais l'acte incarné dans une situation réelle, avec ses conséquences sur la personne, sa famille et le prochain.

Une question du septième commandement

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Il n'est pas indifférent que ce texte figure dans le développement du septième commandement, « Tu ne voleras pas »[5]. Le jeu d'argent est d'abord examiné sous l'angle de la justice : à qui appartient l'argent misé ? le transfert de propriété est-il honnête ? y a-t-il tromperie ? Le Catéchisme vient de rappeler que la justice commutative « oblige strictement ; elle exige la sauvegarde des droits de propriété »[6] et que toute injustice appelle restitution[7]. Le jeu, quand il triche ou dépouille, tombe sous cette même loi : il devient une forme de vol.

Mais l'Église ne s'arrête pas à la justice. En parlant d'« asservissement », elle introduit une seconde vertu : la tempérance, qui règle l'attrait des plaisirs et protège la liberté intérieure. Le joueur qui se ruine ne pèche pas seulement contre son voisin : il pèche contre lui-même, contre le don de sa propre liberté. C'est pourquoi la doctrine du jeu tient à la fois du septième commandement (la justice) et de la vertu de tempérance (la maîtrise de soi).

Les quatre conditions d'un jeu honnête

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La théologie morale classique, synthétisée notamment par saint Alphonse de Liguori, patron des confesseurs et des moralistes, a dégagé quatre conditions pour qu'un jeu d'argent soit licite. Elles sont reprises par les manuels et résumées par l'Encyclopédie catholique[8]. Tant qu'elles sont réunies, le jeu reste un divertissement moralement acceptable ; dès que l'une manque, il blesse la justice.

1. La propriété : ne miser que ce qui nous appartient

Première condition : « ce qui est mis en jeu doit appartenir au joueur et être à sa libre disposition »[9]. On ne peut pas jouer l'argent d'autrui, ni les sommes que l'on doit déjà à un créancier, ni le budget destiné au loyer, à la nourriture, à l'éducation des enfants. Miser un bien qui n'est pas vraiment nôtre — parce qu'il est déjà engagé envers d'autres — c'est disposer de ce qui ne nous appartient plus. Le père de famille qui joue le salaire du mois ne risque pas seulement son argent : il joue celui de ses enfants.

2. La liberté : un consentement sans contrainte

Deuxième condition : chacun doit jouer librement, sans contrainte injuste ni pression. Un pari extorqué, une dette de jeu imposée par la ruse ou la menace, un mineur ou une personne diminuée entraînés dans une partie qui les dépasse — tout cela vicie le consentement. La liberté suppose aussi la lucidité : le joueur ivre, drogué ou emporté par la passion ne consent plus vraiment ; l'autre profite alors d'une faiblesse.

3. La loyauté : ni triche, ni cartes marquées

Le Caravage, Les Tricheurs, Kimbell Art Museum — domaine public, via Wikimedia Commons.

Troisième condition : pas de fraude. Les ruses ordinaires et convenues d'un jeu (le bluff au poker, une feinte admise par la règle) sont permises ; mais marquer les cartes, piper les dés, dissimuler un as, truquer une machine, s'entendre secrètement entre complices — tout cela est de la tromperie, donc du vol déguisé[10]. Le tricheur ne gagne pas, il vole ; et ce qu'il a « gagné » ainsi, il est tenu de le restituer.

4. L'égalité : des chances comparables

Quatrième condition : une égalité approximative entre les parties. Une coalition de joueurs experts s'abattant sur des novices, un professionnel dissimulant son niveau pour dépouiller des amateurs, un casino dont les règles sont conçues pour que la maison gagne toujours à long terme aux dépens de joueurs illusionnés — ces déséquilibres, quand ils deviennent une exploitation systématique, retirent au jeu son caractère de divertissement honnête pour en faire un prélèvement organisé sur la naïveté d'autrui[11].

Tableau récapitulatif

ConditionCe qu'elle exigeCe qu'elle interdit
PropriétéMiser un bien vraiment sien, libre de dettesJouer l'argent du ménage, d'un créancier, d'autrui
LibertéUn consentement lucide et sans contrainteExtorsion, pression, abus d'un faible ou d'un mineur
LoyautéRespecter la règle convenueTricher, piper, truquer, s'entendre en secret
ÉgalitéDes chances comparables entre joueursExperts contre novices, exploitation organisée

La leçon est claire : le jeu n'est pas jugé sur son étiquette, mais sur la justice qui s'y déploie ou s'y trahit. Un tournoi de belote entre amis, pour quelques euros, coche les quatre cases. Une soirée où un habile dépouille un naïf, ou un budget familial englouti dans une machine à sous, en viole plusieurs.

Quand le jeu devient péché

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Le Catéchisme nomme trois basculements qui transforment le divertissement en faute. Ils ne sont pas de même gravité, et il faut ici la précision de la théologie morale, qui distingue le péché véniel du péché mortel — voir Quelle est la différence entre péché mortel et péché véniel ?.

Priver du nécessaire, pour soi et pour les siens

Le premier seuil est celui de la justice envers le prochain. Le jeu « devient moralement inacceptable lorsqu'il prive la personne de ce qui lui est nécessaire pour subvenir à ses besoins et à ceux d'autrui »[12]. La destination première des biens n'est pas le hasard : c'est la subsistance, la famille, la charité. Celui qui joue ce qui devait nourrir ses enfants pèche non parce qu'il a joué, mais parce qu'il a détourné un bien de sa fin due. La gravité de la faute croît avec le dommage : quelques pièces perdues au loto ne sont rien ; un salaire entier dilapidé au détriment d'une famille peut être une matière grave.

L'asservissement : quand la passion enchaîne la volonté

Le deuxième seuil est celui de la liberté intérieure. « La passion du jeu risque de devenir un asservissement grave »[13] : la formule vise ce que la médecine appelle aujourd'hui la ludopathie ou jeu pathologique, reconnue comme une véritable addiction comportementale. Le joueur compulsif n'est plus libre : il « rejoue » pour se refaire, ment à ses proches, s'endette, sacrifie son travail, sa paix et sa foi à un besoin qui le domine. Ce n'est plus lui qui joue : c'est le jeu qui le tient. L'Église a toujours vu dans cette perte de la maîtrise de soi une blessure profonde, car la liberté est un don de Dieu, non une monnaie à jeter sur un tapis. Sur ce combat, voir Comment lutter contre une addiction spirituellement ?.

« Ce n'est pas un jeu, c'est une addiction. […] [L'industrie du jeu] prend de l'argent aux gens, surtout aux travailleurs et aux pauvres, et détruit des familles entières. » — Pape François, discours aux Mouvements populaires, 20 septembre 2024[14]

Tricher et parier injustement : « matière grave »

Le troisième seuil est le plus net : « Parier injustement ou tricher dans les jeux constitue une matière grave »[15]. Ici, il ne s'agit plus d'excès mais de malhonnêteté. La triche est un vol : elle prend l'argent d'autrui par la ruse. Le pari injuste — parier sur une chose qu'on sait truquée, sur une issue déjà connue, sur un match arrangé — est une escroquerie. Le Catéchisme précise le seuil de gravité : matière grave, « à moins que le dommage infligé soit si léger que celui qui le subit ne puisse raisonnablement le considérer comme significatif »[16]. Autrement dit, tricher pour un enjeu dérisoire reste une faute, mais légère ; tricher pour dépouiller autrui d'une somme réelle est un péché mortel qui oblige à restitution.

Le scandale et l'exploitation des faibles

À ces trois seuils explicites, la tradition morale ajoute une quatrième vigilance : le scandale et l'exploitation. Organiser, promouvoir ou financer un jeu qui entraîne les faibles à leur ruine — bâtir sa prospérité sur la dépendance d'autrui — engage une responsabilité propre, distincte de celle du joueur. Celui qui tend le piège porte une part de la faute de celui qui y tombe. Ce point, marginal aux siècles passés, est devenu central à l'ère des loteries d'État et des applications de paris (voir plus bas).

Tableau : du divertissement au péché

SituationVertu concernéeQualification morale
Jouer une petite somme, librement, entre égauxTempéranceDivertissement licite
Jouer avec excès, sans priver du nécessaireTempérancePéché véniel (démesure)
Priver sa famille du nécessaire par le jeuJustice, charitéPeut être matière grave
Se laisser asservir (ludopathie)Liberté, tempéranceGrave selon le degré de servitude
Tricher, piper, parier sur un match truquéJusticeMatière grave + restitution
Exploiter, entraîner les faibles à leur ruineJustice, charitéGrave + responsabilité du scandale

Ce qu'en dit l'Écriture

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La Bible ne connaît pas de commandement portant explicitement « tu ne joueras pas ». Mais elle éclaire la question par deux voies : elle montre que le tirage au sort n'est pas mauvais en soi, et elle avertit sans relâche contre l'amour de l'argent et le désir de s'enrichir vite.

Le sort n'est pas condamné en lui-même

Le recours au hasard traverse toute l'Écriture, souvent dans un sens sacré. On tire au sort la répartition de la Terre promise[17], le service des prêtres au Temple[18], le sort qui désigne Jonas comme responsable de la tempête[19]. Après l'Ascension, les Apôtres choisissent Matthias pour remplacer Judas « en tirant au sort »[20], confiant la décision à Dieu : « Le sort est jeté dans le pan de la robe, mais toute décision vient du Seigneur »[21]. Le hasard, pour l'homme biblique, n'est pas un dieu aveugle : c'est un espace que la Providence peut habiter. Cela suffit à écarter l'idée que jouer avec le hasard serait, comme tel, une impiété.

L'avertissement contre l'argent facile

Mais l'Écriture est sévère envers le désir de richesse rapide, qui est l'âme secrète du jeu d'argent :

« Une fortune hâtivement acquise diminue, qui l'amasse peu à peu l'augmente. » — Livre des Proverbes 13, 11[22]

Et le sage prévient : « L'homme au regard cupide court après la fortune, sans savoir que c'est la disette qui va fondre sur lui »[23]. Saint Paul donne l'avertissement le plus grave :

« Ceux qui veulent s'enrichir tombent dans la tentation, dans le piège, et dans une foule de convoitises insensées et funestes, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. Car la racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent : pour s'y être livrés, certains se sont égarés loin de la foi. » — Saint Paul, 1 Timothée 6, 9-10[24]

Le jeu d'argent n'est donc pas condamné pour le hasard qu'il emploie, mais pour la passion qu'il flatte : l'illusion d'un gain sans travail, la fascination de l'argent, l'oubli que « nous n'avons rien apporté dans le monde »[25]. C'est pourquoi l'Église lie toujours la question du jeu à la doctrine plus vaste sur l'argent — voir Que dit l'Église sur l'argent ?.

Vingt siècles de vigilance : la tradition de l'Église

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L'Église n'a pas attendu le Catéchisme de 1992 pour se prononcer. Dès les premiers siècles, elle a surveillé le jeu de hasard — non par méfiance du plaisir, mais par expérience de ses ravages.

Les Pères : l'homélie « Sur les joueurs de dés »

Un texte ancien, l'homélie latine De Aleatoribus (« Sur les joueurs de dés »), longtemps attribuée à saint Cyprien et datée du IIIᵉ siècle, dénonce vigoureusement la passion du jeu comme une école d'avarice, de mensonge et de perte de l'âme[26]. Le jeu de dés (alea) était si répandu et si ruineux dans le monde romain que les chrétiens durent être avertis très tôt : le tapis de jeu est un lieu où se perdent l'argent, la paix et souvent la foi.

Le clergé d'abord : Elvire et les canons apostoliques

L'Église a d'abord exigé l'exemple de ses ministres. Le concile d'Elvire, en Espagne (vers 306), prévoit dans son canon 79 qu'un fidèle coupable de jeu d'argent ne soit réadmis à la communion qu'après un an d'amendement[27]. Plus anciens encore, les canons dits « des Apôtres » (nᵒˢ 42-43) frappent d'excommunication ou de déposition l'évêque, le prêtre ou le diacre qui s'adonne aux dés et à l'ivrognerie[28]. Le message est constant : si le jeu n'est pas mauvais en soi, la passion qu'il éveille est assez dangereuse pour qu'on en éloigne d'abord ceux qui doivent conduire les âmes.

Le droit canonique : de Latran IV à aujourd'hui

Le concile de Latran IV (1215), grande réforme disciplinaire, interdit aux clercs les jeux de hasard et jusqu'à la présence aux tables de jeu[29]. Cette discipline traversera les siècles : le droit canonique classique, puis le Code de 1917, maintiendront des restrictions sur le jeu excessif du clergé. L'Église ne légifère pas ainsi contre un mal imaginaire, mais contre une pente qu'elle a vue mille fois ruiner des hommes.

La tradition thomiste : les gains du jeu et la restitution

La tradition thomiste aborde le jeu sous l'angle de la justice et de la restitution : l'argent gagné à un jeu licite, auprès d'un joueur qui pouvait librement disposer de sa mise, peut être légitimement conservé ; mais il faut restituer ce qui a été gagné d'un joueur qui n'avait pas le droit d'aliéner cet argent (un mineur, un insensé, celui qui jouait un bien nécessaire) ou ce qui a été obtenu par tromperie[30]. La logique thomiste préfigure exactement le Catéchisme moderne : le jeu n'est pas condamné, mais soumis à la justice.

Saint Alphonse de Liguori : l'équilibre de la théologie morale

C'est saint Alphonse-Marie de Liguori (1696-1787), docteur de l'Église et patron des moralistes, qui a donné à la doctrine sa forme équilibrée, reprise par tous les manuels ultérieurs et par l'Encyclopédie catholique : le jeu de hasard n'est pas intrinsèquement mauvais ; il devient péché par l'injustice, l'excès, le scandale ou l'atteinte au nécessaire[31]. Contre le rigorisme janséniste qui condamnait presque tout plaisir, Alphonse tient la voie catholique : rappeler la liberté légitime du chrétien, tout en armant sa conscience contre les vrais dangers.

La voix des saints : saint François de Sales et les « jeux défendus »

Saint François de Sales, portrait anonyme antérieur à 1850 — domaine public, via Wikimedia Commons.

Tous les saints n'ont pas eu la même prudence mesurée. Le plus grand maître de la vie dévote pour les laïcs, saint François de Sales, se montre dans son Introduction à la vie dévote (1609) plus sévère que la simple règle canonique : il range les jeux de hasard parmi les « jeux défendus », non parce qu'ils sont interdits par un décret, mais parce qu'ils faussent la raison du gain.

« Les jeux de dés, de cartes et autres semblables, où le gain dépend principalement du hasard, ne sont pas seulement des récréations dangereuses, comme sont les danses, mais ce sont encore des jeux absolument mauvais et blâmables de leur nature. C'est pourquoi ils sont défendus par les lois, tant civiles qu'ecclésiastiques. » — Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIᵉ partie, ch. 32[32]

Son argument est fin : dans un jeu honnête, le gain devrait récompenser une industrie, une habileté, un effort. Mais dans le jeu de hasard, « le gain ne se fait pas en ces jeux selon la raison, mais selon le sort, qui favorise bien souvent celui dont l'adresse et l'habileté ne méritaient rien »[33]. Le prix qui devrait couronner le mérite y couronne la chance aveugle — d'où un désordre de la raison. François de Sales ne prétend pas que jouer soit toujours un péché mortel ; il conseille au chrétien qui veut vivre dévotement de s'en abstenir, comme d'une pente stérile qui vole le temps, échauffe les passions et n'édifie rien. C'est le conseil du directeur d'âmes, plus exigeant que le minimum de la loi : non « qu'est-ce qui est permis ? », mais « qu'est-ce qui fait grandir ? »

Ce double registre — le minimum obligatoire (le jeu n'est pas mauvais en soi) et le conseil de perfection (mieux vaut s'en tenir loin) — est typiquement catholique. La conscience de chacun doit y discerner sa mesure : voir Qu'est-ce que la conscience morale ?.

Les jeux d'argent aujourd'hui : loteries, casinos, paris en ligne

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Ce qui n'était qu'un divertissement occasionnel est devenu une industrie mondiale de plusieurs centaines de milliards. Loteries nationales, casinos, machines à sous, paris sportifs, applications de jeu sur smartphone accessibles jour et nuit : l'échelle a changé, et avec elle l'acuité de la question morale. Le magistère récent a fortement durci le ton — non contre le joueur du dimanche, mais contre le système qui vit de la dépendance.

Une industrie bâtie sur l'addiction

Le problème moral nouveau n'est pas d'abord le geste de miser, mais l'architecture de l'offre. Les jeux modernes sont conçus par des ingénieurs du comportement pour maximiser le temps de jeu et déclencher la compulsion : gains intermittents, sons et lumières, « presque-gagné », accessibilité permanente, publicité omniprésente jusque dans le sport. Une part majeure des revenus provient d'une minorité de joueurs pathologiques : l'industrie dépend économiquement de ceux qu'elle détruit. Sur le plan de la justice et de la charité, cela déplace la faute : exploiter délibérément une faiblesse pour en tirer profit est gravement contraire à l'amour du prochain.

Le magistère récent : François, le Vatican, Léon XIV

Le pape François a multiplié les avertissements, visant surtout la promotion des paris dans le sport et leur diffusion en ligne : « Cela me rend si triste de voir des matchs de football et des stars du sport faire la promotion de plateformes de paris. Ce n'est pas un jeu ; c'est une addiction »[34]. En 2018 déjà, un colloque du Vatican concluait que tirer des recettes fiscales du jeu est éthiquement problématique, car l'État se rend alors complice d'un commerce qui appauvrit les plus fragiles[35]. Le pape Léon XIV, à son tour, a mis en garde contre le jeu, qui « ruine de nombreuses familles »[36].

L'État croupier : quand la puissance publique exploite le vice

Une difficulté propre aux sociétés modernes est que l'État lui-même est souvent le premier organisateur du jeu : loteries nationales, monopoles publics, taxes sur les casinos et les paris. La puissance chargée de protéger le bien commun se retrouve à encourager ce dont elle devrait préserver ses citoyens, et à financer ses dépenses par la ruine discrète des plus pauvres — car ce sont les foyers modestes qui, proportionnellement, dépensent le plus au jeu, séduits par l'espoir d'une évasion. La doctrine sociale de l'Église, sans exiger nécessairement l'interdiction, rappelle ici le devoir des pouvoirs publics de réguler, protéger et ne pas exploiter la faiblesse — voir Qu'est-ce que la loi naturelle ? sur le fondement du bien commun.

Discerner en pratique : petit examen de conscience du joueur

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La doctrine se résume en quelques questions concrètes que tout catholique peut se poser avant, pendant et après le jeu. Elles traduisent le Catéchisme en examen de conscience :

  • L'argent que je mise est-il vraiment le mien ? Est-il libre de dettes, sans priver ma famille du nécessaire, sans toucher ce que je dois à d'autres ?
  • Suis-je encore libre ? Puis-je m'arrêter ? Ai-je déjà « rejoué pour me refaire » ? Ai-je menti sur ce que je joue ? Est-ce que j'y pense sans cesse ?
  • Le jeu est-il honnête ? Y a-t-il tricherie, coalition, exploitation d'un plus faible, pari sur une issue truquée ?
  • Quel est mon cœur ? Est-ce un vrai délassement, partagé et modéré — ou la fascination de l'argent facile, l'évasion d'une angoisse, l'illusion d'un salut par le hasard ?
  • Quelle mesure ? Ce que je dépense au jeu, l'aurais-je donné aussi volontiers à un pauvre ? Le temps que j'y passe, me rapproche-t-il ou m'éloigne-t-il de Dieu et des miens ?

Répondre honnêtement à ces questions suffit presque toujours à situer sa conscience. Le divertissement modéré et juste garde la paix ; l'excès, la servitude ou l'injustice la troublent — et cette inquiétude est déjà un appel. Pour celui qui se découvre pris, le chemin ne passe pas par la honte mais par la lumière : la confession, l'aide fraternelle, parfois un accompagnement spécialisé, et le combat spirituel patient décrit dans Comment lutter contre une addiction spirituellement ?.

En résumé

L'Église ne diabolise pas les jeux d'argent et ne les bénit pas non plus : elle les discerne. « Ils ne sont pas en eux-mêmes contraires à la justice » — un billet de loterie, un pari entre amis, une partie de cartes pour quelques pièces ne sont pas des péchés. Mais quatre conditions doivent tenir (propriété, liberté, loyauté, égalité), et trois seuils font basculer le divertissement dans la faute : priver du nécessaire, se laisser asservir, tricher ou parier injustement. À l'échelle d'une industrie qui vit de l'addiction, une quatrième vigilance s'impose : ne pas exploiter les faibles ni s'en rendre complice.

Au fond, la question du jeu renvoie toujours à celle du cœur et de l'argent. Le hasard n'est pas coupable ; c'est la passion qui l'est, quand elle cherche dans un coup de dés ce que seul le travail, la providence et l'amour de Dieu peuvent donner. Les soldats qui jouaient la tunique du Christ n'ont pas péché en tirant au sort : ils ont péché en ne voyant pas, au-dessus de leurs dés, l'amour infini qu'ils dépouillaient.

Pour aller plus loin

Notes et références

Notes et références

  1. Psaume 22 (21), 19, Bible de Jérusalem, Cerf. « Ils se partagent mes habits et tirent au sort mon vêtement. » Psaume messianique cité par les évangélistes à propos de la Passion.

    1
  2. Évangile selon saint Jean 19, 23-24, Bible de Jérusalem. Les soldats se partagent les vêtements de Jésus et tirent au sort sa tunique sans couture, « pour que l'Écriture fût accomplie » (cf. Ps 22, 19). Cf. aussi Matthieu 27, 35 ; Marc 15, 24 ; Luc 23, 34.

    2
  3. Catéchisme de l'Église catholique, § 2413 (texte officiel sur vatican.va). « Les jeux de hasard (jeu de cartes, etc.) ou les paris ne sont pas en eux-mêmes contraires à la justice. Ils deviennent moralement inacceptables lorsqu'ils privent la personne de ce qui lui est nécessaire pour subvenir à ses besoins et à ceux d'autrui. La passion du jeu risque de devenir un asservissement grave. Parier injustement ou tricher dans les jeux constitue une matière grave, à moins que le dommage infligé soit si léger que celui qui le subit ne puisse raisonnablement le considérer comme significatif. »

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  4. En droit et en théologie morale, un contrat aléatoire est un contrat où la prestation dépend d'un événement incertain (assurance, rente viagère, pari). L'Église admet leur licéité de principe, à condition qu'ils respectent la justice commutative et ne soient pas des instruments de fraude ou d'usure. Le jeu de hasard entre dans cette famille.

    4
  5. Catéchisme de l'Église catholique, § 2408. Le septième commandement « interdit le vol, c'est-à-dire l'usurpation du bien d'autrui contre la volonté raisonnable de son propriétaire ». Le jeu d'argent est traité dans ce cadre (§§ 2401-2463), au titre du respect des biens d'autrui.

    5
  6. Catéchisme de l'Église catholique, § 2411. « La justice commutative oblige strictement ; elle exige la sauvegarde des droits de propriété, l'acquittement des dettes et l'exécution des obligations librement contractées. »

    6
  7. Catéchisme de l'Église catholique, § 2412. « En vertu de la justice commutative, la réparation de l'injustice commise exige la restitution à son propriétaire du bien dérobé. »

    7
  8. Catholic Encyclopedia, article « Gambling », vol. VI (Robert Appleton Company, New York, 1909, sur newadvent.org). Cet article synthétise les conditions traditionnelles de licéité du jeu — propriété de l'enjeu, liberté, absence de fraude, égalité approximative — telles que les moralistes (notamment saint Alphonse de Liguori) les ont formulées, ainsi que les données conciliaires (Elvire, canons apostoliques, Latran IV) et l'homélie De Aleatoribus.

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  9. Pape François, discours à la rencontre mondiale des Mouvements populaires, 20 septembre 2024 (rapporté par America Magazine et Rome Reports, 20 sept. 2024). Le pape y critique la promotion des paris par les stars du sport : « Ce n'est pas un jeu, c'est une addiction » ; il vise l'industrie du jeu « qui détruit des millions de familles » en prenant l'argent « des travailleurs et des pauvres ».

    14
  10. Livre de Josué 18, 6-10, Bible de Jérusalem. Le partage de la Terre promise entre les tribus se fait « par le sort », devant le Seigneur à Silo.

    17
  11. 1 Chroniques 24, 5.31 ; 25, 8 ; 26, 13-14, Bible de Jérusalem. L'organisation du service des prêtres et des lévites au Temple est réglée « par le sort », grands et petits également.

    18
  12. Livre de Jonas 1, 7, Bible de Jérusalem. Les marins tirent au sort pour découvrir le responsable de la tempête, « et le sort tomba sur Jonas ».

    19
  13. Actes des Apôtres 1, 26, Bible de Jérusalem. « On tira au sort ; le sort tomba sur Matthias, qui fut adjoint aux onze Apôtres. » Dernier recours vétérotestamentaire au sort avant la Pentecôte.

    20
  14. Livre des Proverbes 16, 33, Bible de Jérusalem. « Dans le pli du vêtement on jette le sort, mais de Yahvé dépend tout jugement. » Le hasard apparent reste sous la souveraineté de Dieu.

    21
  15. Livre des Proverbes 13, 11, Bible de Jérusalem. « Fortune hâtive va diminuant, qui amasse peu à peu s'enrichit. » Avertissement classique contre l'enrichissement rapide, appliqué au jeu par la tradition morale.

    22
  16. Livre des Proverbes 28, 20.22, Bible de Jérusalem. « Qui se hâte de s'enrichir ne restera pas impuni […] L'homme au regard cupide court après la fortune, il ne sait pas que c'est la disette qui viendra sur lui. »

    23
  17. Saint Paul, Première épître à Timothée 6, 9-10, Bible de Jérusalem. « Ceux qui veulent amasser des richesses tombent dans la tentation, dans le piège, et dans une foule de convoitises insensées et funestes […]. Car la racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent. »

    24
  18. Saint Paul, Première épître à Timothée 6, 7, Bible de Jérusalem. « Car nous n'avons rien apporté dans le monde, comme aussi nous n'en pouvons rien emporter. »

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  19. Homélie De Aleatoribus (« Sur les joueurs de dés »), texte latin ancien (IIIᵉ siècle), longtemps transmis sous le nom de saint Cyprien de Carthage et diversement attribué par la critique moderne à un pape romain (Victor Iᵉʳ, Calliste ou Melchiade). Dénonciation vigoureuse du jeu de dés comme école d'avarice et perte de l'âme. Cf. Catholic Encyclopedia, « Gambling ».

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  20. Concile d'Elvire (Illiberis, Espagne, v. 306), canon 79. Le fidèle coupable de jeu d'argent (alea) est écarté de la communion et n'y est réadmis qu'après un an d'amendement. Premier canon conciliaire connu sur le jeu.

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  21. Canons dits « des Apôtres », nᵒˢ 42-43 (recueil canonique ancien, IVᵉ siècle). Le clerc — évêque, prêtre ou diacre — adonné aux dés et à l'ivrognerie doit cesser ou être déposé ; le laïc obstiné est excommunié. Cf. Catholic Encyclopedia, « Gambling ».

    28
  22. Concile de Latran IV (1215), canon 16 (« De vita et honestate clericorum »). Parmi les prescriptions disciplinaires pour les clercs figure l'interdiction des jeux de hasard et des dés. Discipline reprise par le droit canonique ultérieur, jusqu'au Code de 1917.

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  23. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 32, a. 7, obj. 2 : les gains des jeux de hasard y sont rangés parmi les biens mal acquis, d'après Aristote (Éthique à Nicomaque, IV, 1) — sans que saint Thomas y développe la règle des gains licites et de la restitution, qui est l'œuvre de la tradition thomiste et des moralistes. Texte vérifié en ligne (latin-anglais) : https://www.newadvent.org/summa/3032.htm (consulté le 5 octobre 2026).

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  24. Saint Alphonse-Marie de Liguori, Theologia moralis, livre III, nn. 871-894 : « Quid sit ludus et quando licitus » (n. 871 — le jeu n'est pas mauvais en soi ; il devient péché par l'injustice, l'excès, le scandale ou l'atteinte au nécessaire), restitution, dol et contrainte (nn. 872-882), De ludo vetito (nn. 883-894) ; clercs et religieux (nn. 895-906). Lieu vérifié sur l'index général de l'éd. Turin, Marietti, 1889, t. II, entrée « Ludus » (texte latin en ligne : Internet Archive, https://archive.org/details/theologiamoralis02ligu, consulté le 5 octobre 2026) ; numérotation confirmée par les renvois internes de la Theologia moralis (traité des contrats, titre 13 ; nn. 873-874).

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  25. Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote (1609), IIIᵉ partie, ch. 32, « Des jeux défendus », éd. Périsse frères, Lyon-Paris, 1832, p. 306 (table de l'édition). Verbatim vérifié sur le texte en ligne : Project Gutenberg, ebook n° 53540, https://www.gutenberg.org/ebooks/53540 (consulté le 5 octobre 2026) ; citations données en orthographe modernisée.

    32
  26. Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote (1609), IIIᵉ partie, ch. 32, même édition, même page : « le gain ne se fait pas en ces jeux selon la raison, mais selon le sort, qui favorise bien souvent celui dont l'adresse et l'habileté ne méritoient rien » (orthographe modernisée) — le prix qui devrait couronner l'industrie (l'habileté, l'effort) y couronne la chance aveugle, ce qui est contraire à la raison.

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  27. Pape François, même discours du 20 septembre 2024 (Mouvements populaires), traduction française. « Cela me rend si triste de voir des matchs de football et des stars du sport faire la promotion de plateformes de paris. Ce n'est pas un jeu ; c'est une addiction. »

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  28. Colloque du Vatican sur le jeu (novembre 2018), conclusions rapportées par America Magazine (« Vatican: Generating taxes from gambling is unethical », 27 nov. 2018). Le fait pour l'État de financer ses dépenses par les recettes du jeu est jugé éthiquement problématique, car il rend la puissance publique complice d'un commerce qui appauvrit les plus fragiles.

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  29. Pape Léon XIV, audience aux maires de l'Association nationale des communes italiennes (ANCI), palais apostolique, 29 décembre 2025 : mise en garde contre le jeu, « qui ruine de nombreuses familles », en citant le dernier rapport de Caritas Italie sur l'addiction au jeu comme « grave problème d'éducation, de santé mentale et de confiance sociale ». Rapporté par CNA / National Catholic Register, 30 décembre 2025 : https://www.ncregister.com/cna/pope-leo-xiv-warns-against-gambling-which-ruins-many-families (consulté le 5 octobre 2026).

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