Qu'est-ce que la loi naturelle ?

La loi naturelle est la loi morale que tout homme peut connaître par sa seule raison : faire le bien, éviter le mal, respecter la vie et la dignité d'autrui. Origines, contenu, propriétés et enjeux face au relativisme.

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La loi naturelle est, dans la doctrine catholique, la loi morale que tout homme peut connaître par sa seule raison, sans avoir besoin d'une révélation particulière. Elle désigne ces principes fondamentaux du bien et du mal — ne pas tuer l'innocent, tenir ses promesses, rendre à chacun son dû, traiter autrui comme on voudrait être traité — que les hommes de toutes les époques et de toutes les cultures reconnaissent, au moins confusément, comme s'imposant à eux.

Son nom prête souvent à malentendu. « Naturelle » ne signifie pas « biologique » : il ne s'agit pas de déduire la morale de ce que font les animaux ou de ce que dicte l'instinct. La loi est dite naturelle parce qu'elle est inscrite dans la nature rationnelle de l'homme, c'est-à-dire dans sa raison, qui appartient en propre à son être. Saint Thomas d'Aquin en a donné la définition restée classique : la loi naturelle est « cette participation de la Loi éternelle dans la créature raisonnable »[1].

La notion n'est pas une invention médiévale. Elle traverse la philosophie grecque et romaine — Cicéron la nomme « la droite raison conforme à la nature » — et l'Écriture l'atteste lorsque saint Paul affirme que les païens « qui n'ont point la loi » portent néanmoins « l'œuvre de la loi écrite dans leurs cœurs » (Romains 2, 15). Reprise et approfondie par saint Augustin et saint Thomas, codifiée par le Catéchisme de l'Église catholique et réaffirmée par Jean-Paul II dans Veritatis splendor (1993)[2], elle reste aujourd'hui l'un des concepts les plus décisifs — et les plus contestés — de la pensée morale.

Cet article explique ce qu'est exactement la loi naturelle, d'où vient la doctrine, quel en est le contenu précis, quelles sont ses propriétés, et pourquoi elle demeure le fondement le plus solide des droits de l'homme face au relativisme contemporain.

Qu'est-ce que la loi naturelle, exactement ?

Pour comprendre la notion sans la caricaturer, il faut d'abord lever l'ambiguïté du mot « nature », puis situer la loi naturelle dans l'architecture des différentes lois.

Une loi inscrite dans la raison, pas un code écrit

La loi naturelle n'est pas un texte juridique que l'on pourrait consulter dans un livre. C'est une lumière intérieure par laquelle l'intelligence humaine discerne spontanément certains biens à poursuivre et certains maux à éviter. Le Catéchisme la définit ainsi :

« L'homme participe à la sagesse et à la bonté du Créateur qui lui confère la maîtrise de ses actes et la capacité de se gouverner en vue de la vérité et du bien. La loi naturelle exprime le sens moral originel qui permet à l'homme de discerner par la raison ce que sont le bien et le mal, la vérité et le mensonge. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1954[3]

Saint Thomas d'Aquin précise que cette loi n'est pas un habitus — une disposition acquise comme la grammaire — mais l'œuvre de la raison elle-même, qui formule des préceptes comme elle formule des principes premiers en logique[4]. Une formule reprise par le Catéchisme la résume d'un trait :

« La loi naturelle n'est rien d'autre que la lumière de l'intelligence mise en nous par Dieu ; par elle, nous connaissons ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter. » — Saint Thomas d'Aquin, Conférences sur les deux préceptes de la charité[5]

« Naturelle » ne veut pas dire « biologique »

L'objection la plus fréquente contre la loi naturelle repose sur un contresens : on croit qu'elle prétend tirer des règles morales de simples faits biologiques, comme si « ce qui est naturel » au sens des sciences de la nature devait dicter « ce qui est bien ». C'est précisément ce que la doctrine refuse. Le Catéchisme le dit sans ambiguïté :

« Cette loi est dite naturelle non pas en référence à la nature des êtres irrationnels, mais parce que la raison qui l'édicte appartient en propre à la nature humaine. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1955[6]

La loi naturelle ne se lit donc pas dans l'instinct animal mais dans la raison pratique, faculté propre de l'homme. C'est pourquoi elle peut juger l'instinct, le contredire et le réguler : un homme qui domine sa colère ou sa convoitise n'agit pas « contre nature » — il agit selon sa nature la plus haute, qui est rationnelle. La Commission Théologique Internationale a consacré tout un développement à dissiper ce malentendu, qui fait percevoir à tort la loi naturelle comme une « soumission passive » à la biologie[7].

Loi éternelle, loi naturelle, loi humaine : trois niveaux

Pour saint Thomas, la loi naturelle ne tient pas toute seule : elle s'insère dans une hiérarchie. Au sommet, la Loi éternelle est le plan de la sagesse divine qui gouverne tout l'univers. La loi naturelle est la participation de cette Loi éternelle dans l'être doué de raison : l'homme, parce qu'il est intelligent, ne subit pas seulement l'ordre divin comme une pierre qui tombe, il le comprend et y adhère librement. Enfin, la loi humaine (ou loi positive : lois civiles, codes, règlements) découle de la loi naturelle, soit par déduction de ses principes, soit par détermination de leurs applications concrètes[8].

La loi naturelle est le maillon central entre la sagesse de Dieu (Loi éternelle) et les lois civiles des hommes (loi positive). Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Cette architecture éclaire un point capital : une loi civile qui contredit gravement la loi naturelle perd, selon la tradition, sa force obligatoire en conscience. « Une loi injuste ne semble pas être une loi », écrivait déjà saint Augustin, formule que saint Thomas reprend pour distinguer la loi authentique de la simple violence légale[9]. C'est sur ce principe que reposent, aujourd'hui encore, l'objection de conscience et la critique des législations qui autorisent l'élimination des innocents — qu'il s'agisse de l'avortement ou de l'euthanasie.

D'où vient la doctrine de la loi naturelle ?

L'idée d'une loi morale non écrite, supérieure aux lois des cités, plonge ses racines bien avant le christianisme. L'Église ne l'a pas inventée : elle l'a reçue, purifiée et fondée en Dieu.

L'intuition des sages : Sophocle et le stoïcisme

Dès le théâtre grec, Antigone oppose aux édits du roi Créon « les lois non écrites et inébranlables des dieux », qui ne datent ni d'aujourd'hui ni d'hier et dont nul ne connaît l'origine[10]. Les stoïciens systématisent cette intuition : il existe une « loi commune », identique à la droite raison qui imprègne tout le cosmos[11]. C'est Cicéron qui en donne la formulation la plus célèbre de l'Antiquité, citée textuellement par le Catéchisme :

« Il existe certes une vraie loi, c'est la droite raison ; elle est conforme à la nature, répandue chez tous les hommes ; elle est immuable et éternelle ; ses ordres appellent au devoir ; ses interdictions détournent de la faute. […] C'est un sacrilège que de la remplacer par une loi contraire ; il est interdit de n'en pas appliquer une seule disposition ; quant à l'abroger entièrement, personne n'en a la possibilité. » — Cicéron, De la République, III, 22, 33[12]

Le christianisme reconnaîtra dans ces intuitions païennes une semence de vérité — sans pour autant les diviniser. Car là où le stoïcien identifie la loi à la raison cosmique impersonnelle, le chrétien la rapporte à un Législateur personnel.

Saint Paul : la loi écrite dans les cœurs

Le texte fondateur pour la théologie chrétienne est l'épître de saint Paul aux Romains. Voulant montrer que tous les hommes, juifs et païens, sont responsables devant Dieu, l'Apôtre affirme que les nations qui n'ont pas reçu la Loi de Moïse possèdent néanmoins une loi intérieure :

« Quand les païens, qui n'ont point la loi, font naturellement ce que prescrit la loi, ils sont, eux qui n'ont point la loi, une loi pour eux-mêmes ; ils montrent que l'œuvre de la loi est écrite dans leurs cœurs, leur conscience en rendant témoignage. » — Saint Paul, Épître aux Romains 2, 14-15[13]

Ce passage est le socle scripturaire de toute la doctrine : il atteste qu'une loi morale précède et dépasse la Révélation positive, qu'elle est universelle, et qu'elle se manifeste à travers le témoignage de la conscience. C'est aussi le point d'ancrage qui relie la loi naturelle à l'argument de la conscience en faveur de l'existence de Dieu.

Saint Augustin : le sceau de la Vérité

Saint Augustin approfondit la métaphore de l'inscription. Pour lui, les règles de la justice sont inscrites dans « le livre de cette lumière qu'on appelle la Vérité », et de là elles passent dans le cœur de l'homme :

« C'est de là qu'elle passe dans le cœur de l'homme qui accomplit la justice, non qu'elle émigre en lui, mais elle y pose son empreinte, à la manière d'un sceau qui d'une bague passe à la cire, mais sans quitter la bague. » — Saint Augustin, De la Trinité, XIV, 15, 21[14]

Ailleurs, dans les Confessions, Augustin souligne l'indélébilité de cette loi : même le voleur, qui transgresse, reconnaît au fond de lui que le vol est mauvais — « le vol est puni par ta loi, Seigneur, et par la loi qui est écrite dans le cœur de l'homme et que l'iniquité elle-même n'efface pas »[15].

Saint Thomas d'Aquin : la synthèse classique

C'est au XIIIᵉ siècle que la doctrine reçoit sa forme la plus rigoureuse, dans le « Traité de la loi » de la Somme théologique (Ia-IIae, questions 90 à 108). Saint Thomas y articule les quatre lois — éternelle, naturelle, humaine, divine révélée — et fonde toute la morale naturelle sur un premier principe dont découlent tous les autres, à la manière dont les théorèmes découlent des axiomes.

Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) a donné à la doctrine de la loi naturelle sa formulation classique dans la Somme théologique, Ia-IIae, q. 90-108. Carlo Crivelli, Saint Thomas Aquinas, 1476, National Gallery, Wikimedia Commons, domaine public.

Sa synthèse est si complète que tout l'enseignement ultérieur de l'Église — du Catéchisme à Veritatis splendor — s'y réfère comme à la référence obligée. Nous y revenons en détail dans la section suivante.

Que dit concrètement la loi naturelle ? Ses préceptes

La loi naturelle n'est pas un sentiment vague : elle a un contenu déterminé, structuré, que saint Thomas a exposé avec une clarté décisive dans l'article 2 de la question 94.

Le premier précepte : « faire le bien, éviter le mal »

De même que toute la connaissance théorique repose sur un premier principe indémontrable — le principe de non-contradiction (on ne peut affirmer et nier en même temps) —, toute la raison pratique repose sur un premier précepte évident par lui-même :

« Le premier précepte de la loi, c'est qu'il faut faire et rechercher le bien, et éviter le mal. C'est sur cet axiome que se fondent tous les autres préceptes de la loi naturelle. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia-IIae, q. 94, a. 2[16]

Ce premier précepte est purement formel : il ne dit pas encore quel est le bien. C'est en observant les inclinations naturelles de l'homme que la raison découvre les biens concrets à poursuivre.

Les trois ordres d'inclinations naturelles

Saint Thomas distingue trois niveaux d'inclinations, selon ce que l'homme partage avec tous les êtres, avec les animaux, puis ce qui lui est propre. C'est l'un des passages les plus structurants de toute la philosophie morale :

« L'homme se sent d'abord attiré à rechercher le bien correspondant à sa nature, en quoi il est semblable à toutes les autres substances […]. En second lieu, il y a dans l'homme une inclination à rechercher certains biens plus spéciaux, conformes à la nature qui lui est commune avec les autres animaux […]. En troisième lieu, on trouve dans l'homme un attrait vers le bien conforme à sa nature d'être raisonnable, qui lui est propre. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia-IIae, q. 94, a. 2[17]

Concrètement, ces trois ordres se déploient ainsi :

Ordre d'inclinationCe que l'homme partagePréceptes qui en découlent
Conservation de l'êtreAvec tout être (pierres, plantes)Protéger sa vie, ne pas se détruire, subvenir à ses besoins
Transmission de la vieAvec les animauxUnion de l'homme et de la femme, éducation des enfants
Vie de la raisonPropre à l'homme seulChercher la vérité sur Dieu, vivre en société, ne pas nuire à autrui, fuir l'ignorance
Les trois ordres d'inclinations selon saint Thomas : conservation de soi, transmission de la vie, vie rationnelle (vérité et société). Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Cette hiérarchie est précieuse : elle montre que la loi naturelle n'est ni arbitraire ni purement abstraite. Elle s'enracine dans les dynamismes réels de l'existence humaine, lus et ordonnés par la raison. La Commission Théologique Internationale reprend exactement cette structure en 2009, en parlant de la préservation de la vie, de la transmission de la vie et de la vie sociale et rationnelle comme des trois grandes orientations dont la raison tire des préceptes universels[18].

La Règle d'or, expression universelle de la loi naturelle

Existe-t-il une formule simple qui condense la loi naturelle et que toutes les civilisations reconnaissent ? Oui : la Règle d'or. Sous sa forme positive, le Christ l'énonce dans le Sermon sur la montagne :

« Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux : c'est la Loi et les Prophètes. » — Évangile selon saint Matthieu 7, 12[19]

Sous sa forme négative — « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse » — on la trouve dans le livre de Tobie (4, 15), mais aussi, de façon frappante, chez Confucius, dans le judaïsme rabbinique (Hillel), dans le brahmanisme et chez de nombreux sages antiques. La Commission Théologique Internationale y voit l'une des preuves les plus parlantes d'un « patrimoine de valeurs morales commun à tous les hommes »[20], signe que la loi naturelle n'est pas une construction confessionnelle mais une donnée partagée.

Le Décalogue, explicitation des préceptes naturels

La loi naturelle et les Dix commandements ne s'opposent pas : pour la doctrine catholique, le Décalogue est l'expression privilégiée, garantie et clarifiée par la Révélation, des grands préceptes que la raison pouvait déjà atteindre. Le Catéchisme l'affirme :

« Elle est exposée en ses principaux préceptes dans le Décalogue. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1955[21]

Saint Augustin l'exprimait d'une formule saisissante : à cause du péché, « Dieu a écrit sur les tables de la Loi ce que les hommes ne lisaient pas dans leurs cœurs »[22]. La Révélation ne supprime donc pas la loi naturelle : elle la confirme et la rend de nouveau lisible là où le péché l'avait obscurcie.

Quelles sont les propriétés de la loi naturelle ?

Le Catéchisme attribue à la loi naturelle trois grandes propriétés, qu'il faut tenir ensemble : elle est universelle, elle est immuable, mais elle n'est pas également connue de tous.

Universelle : la même pour tous les hommes

Parce qu'elle découle de la raison, commune à tous, la loi naturelle vaut pour tout être humain, en tout lieu et en tout temps :

« Présente dans le cœur de chaque homme et établie par la raison, la loi naturelle est universelle en ses préceptes et son autorité s'étend à tous les hommes. Elle exprime la dignité de la personne et détermine la base de ses droits et de ses devoirs fondamentaux. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1956[23]

C'est cette universalité qui rend possible un dialogue moral entre des peuples qui ne partagent ni la même religion ni la même histoire. Sans elle, aucune condamnation universelle du génocide, de l'esclavage ou de la torture ne serait pensable : il n'y aurait que des préférences culturelles incommensurables.

Immuable : elle traverse les changements de l'histoire

La loi naturelle ne change pas avec les modes ni avec les régimes :

« La loi naturelle est immuable et permanente à travers les variations de l'histoire ; elle subsiste sous le flux des idées et des mœurs et en soutient le progrès. […] Même si on renie jusqu'à ses principes, on ne peut pas la détruire ni l'enlever du cœur de l'homme. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1958[24]

Il faut toutefois distinguer les principes premiers (immuables : fais le bien, ne tue pas l'innocent) de leurs applications, qui requièrent discernement selon les circonstances. Le Catéchisme précise que « l'application de la loi naturelle varie beaucoup ; elle peut requérir une réflexion adaptée à la multiplicité des conditions de vie, selon les lieux, les époques et les circonstances »[25]. L'immutabilité porte sur le socle, non sur le détail des décisions prudentielles.

Inégalement connue : l'obscurcissement par le péché

Si la loi naturelle est gravée en tout homme, pourquoi tant de désaccords moraux, et même des civilisations entières qui ont approuvé l'esclavage ou les sacrifices humains ? Parce que sa connaissance, claire pour les premiers principes, devient confuse pour les conclusions plus éloignées, surtout sous l'effet des passions, des mauvaises habitudes et de la pression sociale. Le Catéchisme reconnaît honnêtement cette difficulté :

« Les préceptes de la loi naturelle ne sont pas perçus par tous d'une manière claire et immédiate. Dans la situation actuelle, la grâce et la révélation nous sont nécessaires à l'homme pécheur pour que les vérités religieuses et morales puissent être connues de tous et sans difficulté, avec une ferme certitude et sans mélange d'erreur. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1960[26]

Cette nuance est essentielle : elle évite à la fois l'optimisme naïf (croire que la raison seule suffirait toujours à tout voir clairement) et le scepticisme (conclure de nos erreurs qu'il n'existe aucune loi). La loi est là, mais l'œil qui la lit est blessé — d'où la nécessité de la Révélation pour la rendre pleinement lisible.

Pourquoi la loi naturelle compte-t-elle aujourd'hui ?

Loin d'être une relique scolastique, la loi naturelle est au cœur des débats les plus brûlants de notre temps : droits de l'homme, bioéthique, écologie, dialogue interreligieux. Elle est le seul fondement rationnel qui résiste à la fois au pur rapport de force et à la dissolution relativiste.

Le véritable fondement des droits de l'homme

Lorsqu'on proclame que tout être humain possède une dignité inviolable et des droits inaliénables, « quels que soient » sa race, sa religion ou son utilité sociale, sur quoi s'appuie cette affirmation ? Pas sur un vote — sinon une majorité pourrait les retirer. Pas sur l'État — sinon ils ne seraient que des concessions révocables. La seule fondation cohérente est qu'il existe une loi antérieure aux États, inscrite dans la nature même de la personne. C'est ce que le Catéchisme désigne quand il dit que la loi naturelle « détermine la base » des droits et devoirs fondamentaux[27]. Sans loi naturelle, les droits de l'homme flottent sans ancrage ; avec elle, ils reposent sur un roc.

Contre le relativisme et le positivisme juridique

Le positivisme juridique pur — « est juste ce que dit la loi » — s'effondre devant les procès de Nuremberg : on y a jugé des actes légaux selon une justice supérieure aux lois. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le positivisme juridique soutient qu'il n'existe pas d'autre justice que celle posée par la loi de l'État : est juste ce qui est légal. Cette thèse s'effondre dès qu'on la confronte à l'histoire. Les lois raciales du IIIᵉ Reich étaient parfaitement légales ; pourtant, au procès de Nuremberg (1945-1946), les juges ont condamné des hommes qui avaient obéi à ces lois, au nom d'une justice supérieure aux législations positives[28]. Sans une loi naturelle qui transcende les codes, ce procès n'aurait été qu'une vengeance de vainqueurs. La Commission Théologique Internationale fait précisément de la crise du positivisme l'un des motifs du regain d'intérêt pour la loi naturelle : quand le législateur ne reconnaît plus aucune norme au-dessus de lui, la porte est ouverte au totalitarisme du « tout est permis à qui détient le pouvoir »[29].

Une base pour le dialogue entre les cultures et les religions

Contrairement à une idée reçue, la loi naturelle n'enferme pas dans le catholicisme : elle ouvre au contraire un terrain commun avec les autres traditions. La Commission Théologique Internationale a montré en 2009 que les grandes sagesses de l'humanité — le dharma hindou, le śīla bouddhiste, le ren confucéen, la Torah, la loi islamique — convergent sur un noyau de préceptes moraux malgré leurs cadres métaphysiques différents[30]. La loi naturelle est ainsi le langage moral partageable par lequel croyants et incroyants peuvent débattre du juste et de l'injuste sans que l'un impose à l'autre sa foi révélée. C'est aussi la raison pour laquelle, face à un interlocuteur non chrétien, l'Église argumente d'abord à partir de la raison commune avant d'invoquer l'Écriture.

Objections fréquentes et réponses

La doctrine de la loi naturelle est régulièrement attaquée. Voici les trois objections les plus sérieuses, présentées dans leur version forte, puis discutées.

Objection — « On ne peut pas déduire le devoir de l'être »

C'est l'objection dite de la « loi de Hume » (ou guillotine de Hume), reprise par G. E. Moore sous le nom de « sophisme naturaliste » : d'une simple description de ce qui est (un fait de nature), on ne peut logiquement tirer ce qui doit être (une norme)[31]. Décrire le comportement des corps ou des espèces ne prouverait donc aucune obligation morale.

Réponse. L'objection vise juste — contre une mauvaise version de la loi naturelle, celle qui voudrait lire la morale dans la biologie brute. Mais elle manque la version thomiste, qui ne part pas d'un fait observé mais d'un bien saisi par la raison pratique. Pour saint Thomas, le point de départ n'est pas « les hommes vivent en société » (constat) mais « le bien est à faire » (principe pratique premier, d'un autre ordre que les énoncés descriptifs). La raison pratique ne déduit pas le devoir d'un être inerte : elle appréhende immédiatement certaines fins comme bonnes. Le passage être / devoir-être n'est franchi qu'en apparence, parce que la raison pratique opère dès l'origine dans l'ordre du bien, non dans celui du pur fait[32].

Objection — « Les cultures se contredisent, donc rien n'est universel »

La diversité des mœurs serait la preuve qu'aucune loi morale n'est commune : polygamie ici, monogamie là ; sacrifices humains hier, droits de l'homme aujourd'hui.

Réponse. La doctrine n'a jamais prétendu que tous les préceptes sont également évidents partout. Elle distingue les principes premiers (universellement reconnus : il faut faire le bien, honorer ses parents, ne pas trahir, ne pas tuer l'innocent) et les conclusions dérivées, où l'erreur est possible quand les passions ou les coutumes obscurcissent le jugement[33]. Or, sous la diversité apparente, les anthropologues retrouvent un noyau constant : aucune culture n'a jamais érigé en idéal la lâcheté, la trahison de ses amis ou le meurtre gratuit. La Règle d'or, présente sur tous les continents, en est le témoin le plus net. La diversité porte sur les applications, l'universalité sur le socle.

Objection — « La loi naturelle est un déguisement de la morale catholique »

On accuse parfois l'Église de baptiser « loi naturelle » ses propres positions confessionnelles pour les imposer aux non-croyants sous couvert de raison universelle.

Réponse. Le reproche se retourne : si la loi naturelle n'était qu'un vernis catholique, on ne la trouverait pas chez Cicéron, Sophocle, Confucius ou les stoïciens, bien avant le christianisme et hors de lui. L'Église ne revendique pas d'avoir inventé la loi naturelle, mais de l'avoir reconnue, purifiée et fondée. Jean-Paul II insiste précisément sur ce point : la loi naturelle n'est pas une création de la liberté ecclésiale ni humaine, mais « l'expression humaine de la Loi éternelle de Dieu », accessible à toute raison droite[34]. Loin d'être imposée du dehors, elle est ce que chacun peut vérifier en lui-même.

Loi naturelle et grâce : le point de vue chrétien

Si la loi naturelle suffit à fonder une morale, à quoi bon la foi ? La réponse catholique est subtile et évite deux excès. D'un côté, elle refuse de mépriser la raison : la loi naturelle est réelle, obligatoire et accessible à tous, croyants ou non. De l'autre, elle reconnaît que l'homme blessé par le péché ne parvient ni à connaître parfaitement cette loi, ni surtout à l'accomplir par ses seules forces.

C'est là qu'intervient la grâce. Jean-Paul II le résume dans Veritatis splendor : la loi naturelle « vient de Dieu et trouve toujours en lui sa source », mais elle appelle son achèvement dans la Loi nouvelle de l'Évangile, qui ne l'abolit pas et la porte à sa perfection[35]. Le Catéchisme conclut dans le même sens : la loi naturelle « procure à la Loi révélée et à la grâce une assise préparée par Dieu et accordée à l'œuvre de l'Esprit »[36].

Autrement dit, la loi naturelle est comme les fondations d'un édifice : indispensables, solides, mais inachevées tant que la maison n'est pas construite. La Révélation et la grâce ne contredisent pas ces fondations — elles bâtissent dessus. Connaître le bien par la raison est une chose ; le vouloir et l'accomplir jusqu'au don total de soi en est une autre, que seul l'amour reçu de Dieu rend possible.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia-IIae, q. 91, a. 2 : « lex naturalis nihil aliud est quam participatio legis aeternae in rationali creatura » — « la loi naturelle n'est rien d'autre que la participation de la Loi éternelle dans la créature raisonnable ». Repris textuellement par Jean-Paul II, Veritatis splendor, § 43.

    1
  2. Jean-Paul II, encyclique Veritatis splendor (6 août 1993), § 43 : la loi naturelle est « l'expression humaine de la Loi éternelle de Dieu » ; reprise de la définition de saint Thomas (Somme théologique, Ia-IIae, q. 91, a. 2).

    2 34
  3. Catéchisme de l'Église catholique, § 1954, Mame/Plon, 1992 (édition française définitive 1998). La citation enchâssée provient de Léon XIII, encyclique Libertas praestantissimum (20 juin 1888).

    3
  4. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia-IIae, q. 94, a. 1 : la loi naturelle n'est pas un habitus au sens propre, mais l'œuvre de la raison, présente en l'homme tantôt actuellement, tantôt à l'état habituel (comme les premiers principes indémontrables).

    4
  5. Saint Thomas d'Aquin, In duo praecepta caritatis et in decem legis praecepta (Conférences sur les deux préceptes de la charité et les dix commandements), prologue, cité par le Catéchisme de l'Église catholique, § 1955.

    5
  6. Catéchisme de l'Église catholique, § 1955. Le paragraphe cite Gaudium et spes, § 89, 1 (« loi divine et naturelle »), saint Augustin (De Trinitate, XIV, 15, 21) et saint Thomas d'Aquin (In duo praecepta caritatis et in decem legis praecepta).

    6 21
  7. Commission Théologique Internationale, À la recherche d'une éthique universelle. Nouveau regard sur la loi naturelle, 2009, ch. III. Le document récuse l'idée d'une loi naturelle comprise comme « soumission passive » à un déterminisme biologique, et la situe dans l'ordre de la raison pratique.

    7 32
  8. Catéchisme de l'Église catholique, § 1959.

    8
  9. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia-IIae, q. 95, a. 2 : toute loi humaine n'a force de loi que dans la mesure où elle dérive de la loi naturelle ; si elle s'en écarte, « ce n'est plus une loi mais une corruption de la loi ». Référence augustinienne : De libero arbitrio, I, 5.

    9
  10. Sophocle, Antigone (vers 442 av. J.-C.), v. 450-457 : Antigone invoque contre l'édit de Créon « les lois non écrites et inébranlables des dieux », qui « ne datent ni d'aujourd'hui ni d'hier, mais vivent de toujours ».

    10
  11. Sur la « loi commune » (κοινὸς νόμος) stoïcienne identifiée à la droite raison qui régit le cosmos, voir notamment Chrysippe (cité par Diogène Laërce, Vies des philosophes, VII, 88) et Marc Aurèle, Pensées, IV, 4. Cette doctrine est l'arrière-plan direct de la formule cicéronienne citée plus bas.

    11
  12. Cicéron, De Republica (De la République), III, 22, 33, fragment conservé par Lactance, Institutions divines, VI, 8. Cité textuellement par le Catéchisme de l'Église catholique, § 1956.

    12
  13. Saint Paul, Épître aux Romains 2, 14-15 (traduction Louis Segond). Le contexte (Rm 2, 12-16) établit que païens et juifs sont également responsables devant Dieu, les premiers par la loi inscrite dans leur cœur, les seconds par la Loi révélée.

    13
  14. Saint Augustin, De Trinitate (La Trinité), livre XIV, ch. 15, n° 21. Cité par le Catéchisme de l'Église catholique, § 1955.

    14
  15. Saint Augustin, Confessions, livre II, ch. 4, n° 9. Cité par le Catéchisme de l'Église catholique, § 1958.

    15
  16. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia-IIae, q. 94, a. 2 : énoncé du premier précepte (« bonum est faciendum et prosequendum, et malum vitandum ») et exposé des trois ordres d'inclinations naturelles (conservation de l'être, transmission de la vie, vie de la raison).

    16 17
  17. Commission Théologique Internationale, À la recherche d'une éthique universelle, 2009, n° 48-50 : préservation de la vie, transmission de la vie, vie sociale et rationnelle (recherche de la vérité et communion avec Dieu) comme trois grandes orientations dont la raison tire des préceptes universels.

    18
  18. Évangile selon saint Matthieu 7, 12 (Sermon sur la montagne). Forme négative parallèle en Tobie 4, 15. Sur l'universalité de la Règle d'or, voir Commission Théologique Internationale, À la recherche d'une éthique universelle, 2009, n° 12 et 51.

    19
  19. Commission Théologique Internationale, À la recherche d'une éthique universelle, 2009, n° 12 et 51 : la Règle d'or, attestée dans la plupart des traditions de sagesse, comme expression d'un « patrimoine de valeurs morales commun à tous les hommes » (n° 12).

    20
  20. Saint Augustin, Enarrationes in Psalmos (Commentaires sur les Psaumes), Ps 57, 1. Cité par le Catéchisme de l'Église catholique, § 1962, à propos du Décalogue rendant de nouveau lisible la loi inscrite dans les cœurs.

    22
  21. Catéchisme de l'Église catholique, § 1956. La citation enchâssée est de Cicéron, De Republica, III, 22, 33.

    23 27
  22. Catéchisme de l'Église catholique, § 1958 ; renvoi à Gaudium et spes, § 10. La citation enchâssée est de saint Augustin, Confessions, II, 4, 9.

    24
  23. Catéchisme de l'Église catholique, § 1957.

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  24. Catéchisme de l'Église catholique, § 1960. La citation finale enchâssée provient de Pie XII, encyclique Humani generis (1950), DS 3876.

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  25. Le procès de Nuremberg (Tribunal militaire international, 20 novembre 1945 - 1ᵉʳ octobre 1946) a jugé des actes conformes au droit positif du IIIᵉ Reich au nom de principes supérieurs aux lois nationales, ce que la philosophie du droit d'après-guerre (notamment Gustav Radbruch, Gesetzliches Unrecht und übergesetzliches Recht, 1946) a interprété comme un retour du droit naturel contre le positivisme juridique.

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  26. Commission Théologique Internationale, À la recherche d'une éthique universelle, 2009, n° 7 et 10 : analyse de la crise contemporaine de la loi naturelle, liée au positivisme juridique et au refus de toute norme antérieure au législateur.

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  27. Commission Théologique Internationale, À la recherche d'une éthique universelle, 2009, ch. I (n° 12-27 et 36) : convergences morales entre dharma hindou, śīla bouddhiste, ren confucéen, sagesses africaines et loi islamique, malgré la diversité de leurs justifications métaphysiques.

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  28. David Hume, Traité de la nature humaine (1739-1740), livre III, partie I, section 1 (passage dit « is-ought ») ; George Edward Moore, Principia Ethica, Cambridge University Press, 1903, § 10 (formulation du « naturalistic fallacy »). Sur la distinction entre fait observé et bien saisi par la raison pratique, voir Commission Théologique Internationale, À la recherche d'une éthique universelle, 2009, ch. III.

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  29. Jean-Paul II, encyclique Veritatis splendor (6 août 1993), § 40 : « La loi morale vient de Dieu et trouve toujours en lui sa source : à cause de la raison naturelle qui découle de la Sagesse divine, elle est, en même temps, la loi propre de l'homme. »

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