Confucius — latinisation forgée par les missionnaires jésuites du nom chinois Kong Fuzi (孔夫子), « Maître Kong » — est le philosophe et enseignant dont la pensée a façonné la civilisation chinoise et une bonne partie de l'Asie orientale pendant plus de deux mille ans. Né vers 551 avant Jésus-Christ dans le petit État de Lu, mort en 479 avant Jésus-Christ, il n'a jamais occupé durablement le pouvoir dont il rêvait pour appliquer sa doctrine : c'est en enseignant à une poignée de disciples, puis en errant quelque quatorze ans (497-484 av. J.-C.) de cour en cour sans trouver de prince disposé à l'écouter, qu'il a construit — sans le savoir — l'ossature morale de la Chine impériale, du Vietnam, de la Corée et du Japon.
Sa doctrine ne repose ni sur une révélation, ni sur un dieu créateur personnel, ni sur une promesse de vie éternelle : elle est une éthique du lien social, centrée sur la bienveillance (ren 仁), les rites (li 禮) qui structurent les rapports humains, et la piété filiale (xiao 孝) comme racine de toute vertu. Confucius se voulait un transmetteur plutôt qu'un innovateur, un restaurateur de l'ordre ancien des débuts de la dynastie Zhou plutôt qu'un prophète de choses nouvelles — position qu'il revendique lui-même dans les Entretiens[1].
Pour un lecteur catholique, Confucius pose une question grave et féconde, comparable à celle que pose le Bouddha[2] : d'un côté, une exigence morale d'une rigueur remarquable, portée par un homme qui a consacré sa vie à instruire ses semblables sans rechercher la richesse ni le pouvoir ; de l'autre, une réticence délibérée sur les questions ultimes — Dieu, l'âme, l'au-delà — qui distingue radicalement sa sagesse de la Révélation chrétienne. L'Église, sans jamais canoniser sa pensée, a dû composer avec son héritage dès l'arrivée des premiers missionnaires en Chine, au prix d'une controverse — la Querelle des rites chinois — qui a duré plus de deux siècles et coûté cher à l'évangélisation de l'Empire du Milieu.
Cet article présente d'abord ce que l'histoire sait réellement du personnage, en distinguant le fait historique de la légende que la tradition chinoise a construite autour de lui ; puis sa vie, telle que la tradition la raconte ; puis sa doctrine, exposée honnêtement ; puis le destin de son enseignement à travers vingt-cinq siècles d'histoire chinoise ; puis la rencontre — dramatique — entre le confucianisme et la mission catholique ; et enfin le regard que l'Église peut porter sur cet héritage : ce qu'elle peut y estimer, et ce qui la sépare irréductiblement du message de Maître Kong.
Ce que l'histoire sait de Confucius : sources et incertitudes
Un homme documenté seulement après sa mort
Aucun texte contemporain de Confucius ne nous est parvenu de sa propre main. Tout ce que l'on sait de lui provient de sources rédigées après sa mort, parfois plusieurs siècles après, par des disciples ou des historiographes soucieux d'édifier autant que d'informer. Le sinologue américain Mark Csikszentmihalyi, auteur de l'entrée de référence consacrée à Confucius dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy, avertit que « rattacher tel ou tel élément de sa philosophie aux expériences vécues de Confucius est un exercice risqué et potentiellement circulaire »[3]. Cette prudence méthodologique doit gouverner toute biographie sérieuse du Maître.
Les deux sources principales sont les Entretiens (Lunyu 論語, « propos rassemblés »), et la biographie que l'historien Sima Qian lui a consacrée dans ses Mémoires historiques (Shiji 史記), rédigés environ trois siècles et demi après la mort de Confucius.
Les Entretiens : un texte composite, formé sur plusieurs générations
Les Entretiens ne sont pas un traité écrit par Confucius : ce sont des propos et des dialogues rapportés par ses disciples, puis par les disciples de ses disciples, rassemblés en vingt livres (pian) eux-mêmes divisés en courts chapitres numérotés. La tradition chinoise, relayée par l'historien Ban Gu (Ier siècle apr. J.-C.), attribuait la compilation aux disciples de première et de seconde génération, ce qui en ferait la strate la plus ancienne et la plus fiable du corpus confucéen[4].
Cette datation traditionnelle a été remise en cause par des recherches philologiques modernes. L'historien chinois Zhu Weizheng, dans une étude de 1986, a montré que les Entretiens ne sont cités nommément par aucune source datable avant le IIe siècle avant Jésus-Christ, ce qui invite à considérer avec la même prudence critique d'autres recueils de propos attribués à Confucius circulant à la même époque[5]. Trois manuscrits enfouis, exhumés de tombes chinoises et coréennes — Dingzhou (55 av. J.-C.), Jongbaekdong (62-45 av. J.-C.) et Haihun (59 av. J.-C.) — confirment en revanche la très large diffusion du texte au milieu du Ier siècle avant Jésus-Christ, sans permettre de remonter avec certitude à une version plus ancienne encore[6].
« Rattacher tel ou tel élément de sa philosophie aux expériences vécues de Confucius est un exercice risqué et potentiellement circulaire. » — Mark Csikszentmihalyi, article « Confucius », Stanford Encyclopedia of Philosophy, première publication 31 mars 2020, révision substantielle le 2 mai 2024[7]
Le Shiji de Sima Qian : une biographie légendaire, écrite trois siècles après les faits
La biographie la plus détaillée de Confucius est la « Maison héréditaire de Confucius » (Kongzi shijia 孔子世家), quarante-septième chapitre des Mémoires historiques de Sima Qian (v. 145-v. 86 av. J.-C.), traduits en français par le sinologue Édouard Chavannes sous le titre Les Mémoires historiques de Se-ma Ts'ien[8]. Sima Qian y rassemble des anecdotes et des dialogues circulant indépendamment de son temps, dont un grand nombre visent moins à établir des faits qu'à illustrer un enseignement moral[9]. Les divergences entre les sources anciennes sur la carrière officielle de Confucius — le Commentaire de Zuo n'évoque qu'un poste de « directeur des corrections » vers 509-500 av. J.-C., quand Sima Qian lui attribue des fonctions bien plus prestigieuses de ministre des Travaux puis de chancelier par intérim[10] — illustrent cette inflation légendaire progressive : plus le personnage devient une autorité incontestée, plus les textes ultérieurs lui prêtent une carrière éminente.
Cet article suit donc, comme la tradition chinoise elle-même, le récit biographique reçu — le seul dont nous disposions —, tout en signalant les points où l'historiographie moderne invite à la prudence.
La date de naissance : 551 avant Jésus-Christ selon la tradition
La date de naissance traditionnellement retenue, 551 avant Jésus-Christ, est donnée par le Shiji de Sima Qian, qui situe la naissance dans la 22e année du duc Xiang de Lu[11], et par le Commentaire de Gongyang aux Annales des Printemps et Automnes (Chunqiu), chronique officielle de l'État de Lu que la tradition attribue elle-même à Confucius[12]. Le second commentaire aux mêmes Annales, le Commentaire de Guliang, donne une notice qui équivaut à l'année 552 en conversion occidentale ; cet écart d'un an tient à des méthodes de computation calendaire divergentes entre commentateurs anciens, sans qu'aucun document contemporain ne permette de trancher définitivement. Sa mort, en 479 avant Jésus-Christ, est en revanche unanimement rapportée par toutes les sources anciennes.
Une vie au service de l'ordre et de la vertu
- 551 av. J.-C.Naissance à Zou
- v. 548 av. J.-C.Mort du père
Mort prématurée du père, laissant la famille « pauvre mais avec un certain statut social »[15].
- v. 533-522 av. J.-C.Mariage et premiers emplois
Mariage, naissance du fils Kong Li ; emplois subalternes de gestion des greniers et des troupeaux du clan Ji, puis début de l'enseignement à des disciples.
- v. 509-500 av. J.-C.Fonctions officielles à Lu
Selon le Commentaire de Zuo, Confucius exerce la charge de « directeur des corrections » (sikou) et assiste le duc de Lu lors d'une rencontre diplomatique avec l'État de Qi[16].
- 497-484 av. J.-C.Quatorze années d'errance
Départ de Lu, voyages à travers plusieurs États (Wei, Song, Chen, Cai) à la recherche d'un prince disposé à appliquer sa doctrine.
- 484 av. J.-C.Retour à Lu
Retour dans son État natal à l'invitation du ministre Ji Kangzi ; dernières années consacrées à l'enseignement et à la transmission des textes anciens.
- 480-479 av. J.-C.Deuils successifs
Mort de son disciple préféré Yan Hui, puis mort violente de Zilu dans les troubles de l'État de Wei, peu avant la propre mort du Maître.
- 479 av. J.-C.Mort à Qufu
Mort à 71-72 ans (73 en comput traditionnel chinois) ; sépulture à Qufu.
- 478 av. J.-C.Fondation du temple
Le duc Ai de Lu convertit la demeure de Confucius en temple commémoratif, origine du futur temple de Qufu.
Une enfance sans père dans l'État de Lu
Confucius naît dans une famille de petite noblesse déchue : son père, selon la tradition généalogique, descendrait des ducs de l'État de Song, mais la lignée avait perdu son rang pour se réfugier dans le petit État de Lu, situé dans l'actuelle province du Shandong[17]. Ce père meurt alors que Confucius est encore un enfant, laissant la famille « pauvre mais avec un certain statut social »[18] — assez pour transmettre le souci de l'étude et des rites, pas assez pour éviter à l'enfant de travailler dès son plus jeune âge. Confucius lui-même résume rétrospectivement cette origine modeste : « J'étais de condition humble dans ma jeunesse, c'est pourquoi j'ai acquis une certaine habileté en toutes sortes de tâches vulgaires »[19].
Les petits emplois et le goût précoce de l'étude
Avant de devenir le maître que l'histoire retient, Confucius occupe des charges subalternes : gardien des greniers puis intendant des troupeaux au service du clan aristocratique des Ji, qui dominait alors la politique de Lu[20]. C'est dans cette période qu'il forge, par un travail acharné plutôt que par un don naturel, l'érudition rituelle et littéraire qui fera sa réputation. Il résume lui-même sa trajectoire spirituelle en une formule devenue classique dans toute l'Asie orientale :
« À quinze ans, j'ai tourné ma volonté vers l'étude. À trente ans, je me tenais fermement établi. À quarante ans, je n'avais plus de doutes. À cinquante ans, je connaissais le mandat du Ciel. À soixante ans, mon oreille était devenue obéissante aux vérités qu'elle recevait. À soixante-dix ans, je pouvais suivre ce que mon cœur désirait, sans transgresser la règle. » — Confucius, Entretiens, II, 4[21]
Le maître entouré de disciples
Confucius se distingue de la plupart de ses contemporains lettrés en ouvrant l'enseignement à des élèves de condition modeste, sans considération de fortune, selon un principe qu'il énonce explicitement : « Dans l'enseignement, il n'y a pas de catégories »[22]. Sima Qian lui attribue soixante-dix-sept disciples directs et environ trois mille auditeurs formés au fil du temps aux rites, à la Classique des Odes, à la Classique des Documents, aux Mémoires sur les rites et à la Classique de la Musique[23]. Parmi ses disciples les plus cités dans les Entretiens figurent Yan Hui, le disciple préféré mort prématurément et dont la pauvreté vertueuse est donnée en exemple[24], Zilu, guerrier impétueux et fidèle, mort en 480 av. J.-C. dans les troubles de l'État de Wei, Zigong, diplomate et marchand habile, et Zengzi, à qui la tradition attribuera plus tard la paternité de la Grande Étude.
Un magistrat de l'État de Lu
Les sources divergent sensiblement sur l'ampleur de la carrière officielle de Confucius. Le Commentaire de Zuo — la source la plus ancienne — ne lui attribue qu'un poste de « directeur des corrections » (sikou) vers 509-500 avant Jésus-Christ, et une mission d'assistance rituelle lors d'une rencontre diplomatique entre les ducs de Lu et de Qi[25]. Mencius, un siècle plus tard, lui prête des fonctions administratives plus modestes de « scribe des vivres » et de « scribe des champs »[26]. C'est Sima Qian, trois siècles et demi après les faits, qui construit le récit le plus prestigieux — intendant, ministre des Travaux, chancelier par intérim —, un récit que l'historiographie moderne considère comme le produit d'une amplification légendaire propre à un personnage devenu, avec le temps, une autorité morale incontestée[27].
Quatorze années d'errance à la recherche d'un prince vertueux
Vers 497 avant Jésus-Christ, Confucius quitte l'État de Lu — déçu, selon la tradition, par la conduite dissolue de son duc — et entame quelque quatorze années d'errance (497-484 av. J.-C. selon la chronologie traditionnelle — 483 pour le retour selon certaines reconstitutions : quatorze ans en comput inclusif, treize en années révolues[28]) à travers plusieurs États de la Chine orientale (Wei, Song, Chen, Cai), en quête d'un prince disposé à appliquer sa doctrine du gouvernement par la vertu. Cette période est traditionnellement présentée comme une suite d'épreuves et de dangers, dont le plus célèbre est l'épisode où des hommes de main, envoyés par un dignitaire de l'État de Song nommé Huan Tui, cherchent à l'assassiner. Confucius y répond par une confiance sereine dans la protection du Ciel :
« Le Ciel a fait naître en moi la vertu ; que peut me faire Huan Tui ? » — Confucius, Entretiens, VII, 23[29]
Aucun des princes rencontrés durant cette longue pérégrination n'offre à Confucius une charge lui permettant d'appliquer réellement sa doctrine — un échec politique que la tradition confucéenne postérieure transformera paradoxalement en signe de la grandeur morale du Maître, contraint à l'enseignement faute d'avoir obtenu le pouvoir.
Le retour à Lu et les dernières années
En 484 avant Jésus-Christ, Confucius revient dans son État natal à l'invitation du ministre Ji Kangzi, sans toutefois y recevoir de charge politique majeure. Il consacre ses dernières années à l'enseignement et, selon une tradition largement discutée par la sinologie moderne, à l'édition des textes anciens qui deviendront les Cinq Classiques. Ces années sont endeuillées par la mort de son fils unique Kong Li, puis par celle de son disciple préféré Yan Hui, dont Confucius pleure la disparition avec une intensité rare chez lui :
« Hélas ! Le Ciel me détruit ! Le Ciel me détruit ! » — Confucius, Entretiens, XI, 9[30]
Peu avant sa propre mort, Confucius apprend également la mort violente de son disciple Zilu, tué dans les troubles civils qui secouaient alors l'État de Wei.
La mort à Qufu, 479 avant Jésus-Christ
Confucius meurt à Qufu en 479 avant Jésus-Christ, à l'âge de soixante et onze à soixante-douze ans — soixante-treize ans en comput traditionnel chinois, qui compte une année dès la naissance. L'année suivante, dès 478 avant Jésus-Christ, le duc Ai de Lu fait convertir sa demeure en temple commémoratif : c'est l'origine du site qui deviendra, au fil des dynasties, le temple de Confucius de Qufu, agrandi et reconstruit pendant plus de deux mille ans jusqu'à compter aujourd'hui plus d'une centaine de bâtiments[31]. Le temple, le cimetière familial voisin — qui abrite la tombe de Confucius et plus de cent mille sépultures de ses descendants — et la demeure de la famille Kong ont été inscrits ensemble au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1994[32].
La pensée de Confucius
Confucius ne présente pas un système philosophique achevé et argumenté comme le fera plus tard la scolastique occidentale : les Entretiens rassemblent des maximes, des réponses ponctuelles données à tel ou tel disciple, des jugements sur des personnages historiques — une sagesse pratique plus qu'une métaphysique. Il revendique lui-même une posture de transmetteur, non d'innovateur :
« Je transmets, je n'invente rien. Je fais confiance aux enseignements anciens et je les aime. » — Confucius, Entretiens, VII, 1[33]
Le ren : la bienveillance comme sommet de l'humanité
Le concept le plus central de la pensée confucéenne est le ren (仁), terme sans équivalent exact en français, traduit tour à tour par « bienveillance », « humanité » ou « vertu d'humanité ». Le ren désigne la capacité à considérer autrui depuis sa propre perspective, à traiter chacun avec l'attention qu'on porterait à ce qui compte le plus. Confucius refuse d'en donner une définition abstraite unique et l'illustre au contraire par des exemples concrets adaptés à chaque interlocuteur : à son disciple Zhonggong, il explique que pratiquer le ren consiste à « traiter le petit peuple comme si l'on assistait à un grand sacrifice »[34] — c'est-à-dire avec le recueillement et le respect qu'exige un acte sacré.
Le li : les rites comme grammaire de la vie commune
Le li (禮), habituellement traduit par « rites » ou « bienséance rituelle », ne se limite pas aux cérémonies religieuses : il désigne l'ensemble des convenances, des usages et des formes qui structurent les rapports humains — du protocole de cour aux règles de politesse ordinaires. Confucius en fait la condition même de l'exercice du ren :
« Ne regarde pas ce qui est contraire aux rites ; n'écoute pas ce qui est contraire aux rites ; ne parle pas de ce qui est contraire aux rites ; ne bouge pas si ce n'est en accord avec les rites. » — Confucius, Entretiens, XII, 1[35]
Loin d'un formalisme vide, les rites sont pour Confucius le langage par lequel la vertu intérieure se rend visible et transmissible aux autres, la « grammaire » sans laquelle la bienveillance resterait un sentiment privé incapable d'ordonner la société.
Le junzi : l'homme de bien plutôt que l'homme de sang
Confucius opère une révolution silencieuse dans le vocabulaire moral chinois de son temps en redéfinissant le terme junzi (君子), littéralement « fils de seigneur », c'est-à-dire noble de naissance. Sous sa plume, le junzi désigne désormais l'homme de bien, quelle que soit son origine sociale — celui qui cultive la vertu par l'étude et la pratique des rites, non celui qui hérite d'un rang. C'est l'un des legs les plus durables de sa pensée à la civilisation chinoise : la noblesse morale prime sur la noblesse de sang.
« Le gentilhomme s'attache à la racine. Une fois la racine établie, la Voie prend vie. » — Confucius, Entretiens, I, 2[36]
La piété filiale et les cinq relations
Confucius fait de la piété filiale (xiao 孝) — le respect et le soin dus aux parents — la racine de toute vertu sociale, le point de départ concret à partir duquel la bienveillance peut s'étendre progressivement à des cercles de plus en plus larges : de la famille au clan, du clan à l'État, de l'État à l'ensemble de l'humanité « sous le Ciel ». Cette architecture morale s'organise autour de cinq relations fondamentales (wu lun 五倫), que la tradition confucéenne postérieure systématisera clairement : souverain et sujet, père et fils, mari et épouse, frère aîné et frère cadet, ami et ami. Chacune de ces relations comporte des devoirs réciproques, mais non symétriques : le sujet doit loyauté au souverain, qui lui doit en retour bienveillance ; le fils doit piété filiale au père, qui lui doit en retour affection et exemple.
Cette architecture des cinq relations sera plus tard systématisée, avec les cinq vertus constantes (wuchang 五常), par les penseurs confucéens de la dynastie Han :
| Vertu constante | Caractère | Signification | Relation privilégiée |
|---|---|---|---|
| Ren | 仁 | Bienveillance, humanité envers autrui | Toutes relations |
| Yi | 義 | Droiture, sens de la justice | Souverain-sujet |
| Li | 禮 | Rites, bienséance, respect des formes | Toutes relations |
| Zhi | 智 | Sagesse, discernement moral | Auto-cultivation |
| Xin | 信 | Loyauté, fiabilité de la parole donnée | Ami-ami |
Ce tableau synthétise une systématisation postérieure — attribuée principalement au lettré han Dong Zhongshu[37] — et non un énoncé unique de Confucius lui-même ; les Entretiens évoquent séparément ren, yi, li et xin sans les réunir formellement dans un système clos à cinq termes.
La rectification des noms
Interrogé sur ce qu'il ferait en priorité s'il gouvernait un État, Confucius répond par une formule devenue célèbre : la rectification des noms (zhengming 正名) — faire correspondre exactement les titres, les fonctions et les mots à la réalité qu'ils sont censés désigner. Un exemple concret de cette exigence, donné au duc Jing de l'État de Qi qui l'interrogeait sur l'art de gouverner :
« Que le souverain soit souverain, que le ministre soit ministre, que le père soit père, que le fils soit fils. » — Confucius, Entretiens, XII, 11[38]
Le duc Jing en comprend immédiatement la portée pratique : « Excellent ! Si en effet le souverain n'est pas souverain, le ministre pas ministre, le père pas père, le fils pas fils, aurais-je toute l'abondance des greniers que je ne pourrais jamais en manger le grain »[39] — c'est-à-dire que l'ordre social tout entier s'effondre dès lors que chacun cesse de remplir la fonction que son titre implique.
La Règle d'argent : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas... »
Interrogé par son disciple Zigong sur l'existence d'un mot unique pouvant guider toute une vie, Confucius répond par le principe de réciprocité (shu 恕) :
« N'est-ce pas la réciprocité ? Ce que tu ne désires pas pour toi-même, ne l'impose pas à autrui. » — Confucius, Entretiens, XV, 24[40]
Cette formule est souvent qualifiée, dans la littérature comparatiste, de « Règle d'argent » (Silver Rule), par contraste avec la Règle d'or énoncée positivement par le Christ dans le Sermon sur la Montagne : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux » (Mt 7, 12). La différence n'est pas seulement de forme : une règle négative fixe un plancher minimal de non-nuisance — ne pas faire de tort à autrui —, tandis qu'une règle positive appelle à une initiative généreuse et sans limite prédéterminée. On y reviendra dans la section consacrée au regard catholique.
Le Ciel : une transcendance discrète et distante
Confucius parle fréquemment du Ciel (Tian 天) comme d'une instance morale supérieure — celle qui lui a « donné » sa vertu[41], celle qui, à cinquante ans, lui a révélé son « mandat »[42] — mais il refuse systématiquement de spéculer sur sa nature précise, sur les esprits ou sur l'au-delà. Interrogé par son disciple Zilu sur la manière de servir les esprits et les dieux, il répond par un déplacement significatif de la question :
« Si tu n'es pas encore capable de servir les hommes, comment pourrais-tu servir les esprits ? » Zilu insiste : « Puis-je m'informer sur la mort ? » Confucius répond : « Si tu ne comprends pas encore la vie, comment pourrais-tu comprendre la mort ? » — Confucius, Entretiens, XI, 12[43]
Ailleurs, il conseille explicitement la retenue rituelle plutôt que la spéculation religieuse : « Respecter les esprits et les dieux, mais s'en tenir à distance »[44]. Cette réticence délibérée — que les sinologues qualifient souvent d'« agnosticisme pratique » — distingue nettement Confucius d'un fondateur religieux au sens où l'entend l'histoire des religions révélées : il ne prétend à aucune révélation divine, ne fonde aucun culte proprement dit, et laisse dans une pénombre volontaire les questions que le christianisme place au centre de son message.
Les Classiques et les Quatre Livres
La tradition confucéenne postérieure attribue à Confucius l'édition ou la compilation des Cinq Classiques (Wujing 五經) : la Classique des Documents (Shujing), la Classique des Odes (Shijing), la Classique des Mutations (Yijing), les Mémoires sur les rites (Liji) et les Annales des Printemps et Automnes (Chunqiu). Cette attribution est aujourd'hui largement contestée par la sinologie moderne, qui y voit pour l'essentiel des textes antérieurs à Confucius, simplement transmis et enseignés par lui plutôt que rédigés ou remaniés de sa main[45].
Bien plus tard, sous la dynastie Song, le philosophe Zhu Xi (1130-1200) rassemble en 1190 quatre textes jugés plus fidèles à l'enseignement authentique du Maître — les Quatre Livres (Sishu 四書) : les Entretiens, le Mencius, la Grande Étude (Daxue, traditionnellement attribuée au disciple Zengzi) et le Juste Milieu (Zhongyong, traditionnellement attribué au petit-fils de Confucius, Zisi)[46]. Ce corpus, assorti des commentaires de Zhu Xi, deviendra dès la dynastie suivante la base des concours mandarinaux qui, pendant sept siècles, ont recruté l'ensemble de l'administration impériale chinoise.
Le destin de l'enseignement confucéen à travers l'histoire chinoise
Mencius et Xunzi : deux lectures rivales de l'homme
Dans les deux siècles qui suivent sa mort, l'école confucéenne se divise sur une question que Confucius lui-même n'avait pas tranchée explicitement : la nature humaine est-elle bonne ou mauvaise à l'origine ? Mencius (v. 372-289 av. J.-C.) soutient que la nature humaine est fondamentalement bonne (xing shan 性善) — chaque homme possède en germe les quatre vertus cardinales, qu'il suffit de cultiver sans les corrompre[47]. Xunzi (v. 310-235 av. J.-C.) soutient à l'inverse que la nature humaine est mauvaise (xing e 性惡) — l'homme est spontanément porté vers le profit et le désir sensible, et seule l'éducation rituelle imposée par les sages permet de le transformer en être vertueux[48]. Des manuscrits confucéens exhumés d'une tombe de Guodian, datés d'environ 300 avant Jésus-Christ, suggèrent que c'est en réalité la position de Mencius, et non celle de Xunzi, qui aurait pu apparaître comme la plus originale aux yeux des contemporains — contrairement à l'image ultérieure qui fera de Xunzi l'hérétique du confucianisme orthodoxe[49].
Le bûcher des lettrés sous Qin Shi Huang
L'unification de la Chine par la dynastie Qin (221 av. J.-C.) manque de faire disparaître définitivement l'héritage confucéen. Le premier empereur, Qin Shi Huang, conseillé par le légiste Li Si, ordonne en 213 avant Jésus-Christ la destruction des classiques confucéens et des textes historiques rivaux — épisode que la tradition chinoise a retenu sous le nom de « bûcher des livres » — puis fait exécuter, selon Sima Qian, plusieurs centaines de lettrés en 212 avant Jésus-Christ. Cette persécution, dont l'ampleur exacte reste discutée par l'historiographie moderne, a néanmoins profondément marqué la mémoire confucéenne comme le symbole absolu de l'hostilité du pouvoir légiste envers la sagesse morale du Maître.
L'orthodoxie d'État sous les Han
La dynastie Han restaure le confucianisme et en fait l'idéologie officielle de l'État chinois. Sous le règne de l'empereur Wu des Han (r. 141-87 av. J.-C.), le lettré Dong Zhongshu obtient en 136 avant Jésus-Christ l'établissement du confucianisme comme doctrine d'État, fondement de la philosophie politique impériale[50]. Cette primauté proclamée en 136 ne sera pourtant pas un règne sans éclipse : le confucianisme connaîtra des effacements partiels et de fortes concurrences — taoïsme, puis surtout bouddhisme sous les Wei-Jin et les Tang — avant sa renaissance systématique sous les Song (néo-confucianisme). C'est cette référence, restaurée à chaque fois, qui reste l'orthodoxie officielle jusqu'à l'abolition des concours mandarinaux en 1905. C'est également sous les Han que se met en place le système des concours fondés sur la maîtrise des classiques confucéens, ancêtre direct du système mandarinal qui recrutera l'administration chinoise jusqu'en 1905.
Le renouveau néo-confucéen de Zhu Xi
Après des siècles de concurrence avec le bouddhisme et le taoïsme, le confucianisme connaît sous la dynastie Song (960-1279) un renouveau philosophique majeur porté par Zhu Xi (1130-1200), qui intègre des éléments métaphysiques — les notions de li (principe) et de qi (souffle vital) — pour répondre aux défis intellectuels posés par la métaphysique bouddhiste. C'est Zhu Xi qui fixe en 1190 le canon des Quatre Livres appelé à devenir la base de l'examen mandarinal[51]. Cette synthèse néo-confucéenne, davantage abstraite et cosmologique que l'enseignement pratique de Confucius lui-même, dominera la pensée officielle chinoise jusqu'au XXe siècle — et posera, on le verra, des difficultés spécifiques aux missionnaires catholiques du XVIIe siècle, qui distingueront nettement le confucianisme ancien, jugé compatible avec la foi chrétienne, du néo-confucianisme song, jugé plus problématique.
Titres posthumes et culte impérial de Confucius
Au fil des dynasties, les empereurs chinois multiplient les titres honorifiques posthumes conférés à Confucius, marquant l'ampleur croissante de son autorité morale officielle :
| Dynastie et date | Empereur | Titre conféré |
|---|---|---|
| Han, 195 av. J.-C. | Han Gaozu | Premier sacrifice impérial sur la tombe de Confucius |
| Tang, 739 apr. J.-C. | Xuanzong | « Roi exalté de la Culture » (Wenxuan wang)[52] |
| Song, 1013 | Zhenzong | « Sage suprême, roi exalté de la Culture » (Zhisheng Wenxuan wang)[53] |
| Ming, 1530 | Jiajing | « Sage suprême, Premier Maître, Maître Kong » (Zhisheng xianshi Kongzi)[54] |
Ce tableau montre une progression significative : d'un simple hommage rituel rendu par le fondateur de la dynastie Han à une figure locale vénérée, Confucius devient, dix-huit siècles plus tard, le « Premier Maître » officiel de tout l'Empire, dont l'image et l'autorité rivalisent avec celles du souverain lui-même dans l'ordre moral.
Qufu : temple, cimetière et demeure familiale
Le temple originel, fondé en 478 avant Jésus-Christ à partir de la demeure du Maître, a été reconstruit et agrandi par les dynasties successives jusqu'à former aujourd'hui un ensemble de plus d'une centaine de bâtiments, servant de modèle architectural à l'ensemble des temples confucéens répartis en Asie orientale et du Sud-Est[55]. Le cimetière familial, situé à environ un kilomètre au nord de la ville, s'étend sur cent quatre-vingt-trois hectares et abrite, outre la tombe de Confucius lui-même, plus de cent mille sépultures de ses descendants directs — une lignée continue documentée sur plus de deux mille cinq cents ans, cas unique dans l'histoire des grandes familles humaines[56]. Le temple, le cimetière et la demeure de la famille Kong ont été inscrits conjointement au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1994[57].
La campagne maoïste « Critiquer Lin Biao, critiquer Confucius »
Au XXe siècle, l'héritage confucéen subit sa plus violente remise en cause depuis le bûcher des lettrés des Qin. À l'été 1973, dans le sillage du Xe congrès du Parti communiste chinois (août 1973), Mao Zedong lance le mot d'ordre de critiquer conjointement le maréchal déchu Lin Biao et Confucius, dans une campagne relayée dès janvier 1974 par Jiang Qing et Wang Hongwen, qui durera jusqu'à la fin de la Révolution culturelle en 1976[58]. Confucius y est officiellement condamné comme « défenseur de l'esclavage » et « oppresseur des femmes », tandis que le premier empereur Qin Shi Huang — pourtant l'auteur du bûcher des lettrés — se voit paradoxalement réhabilité en précurseur légiste du pouvoir révolutionnaire[59]. Cette campagne, dernière grande offensive idéologique de l'ère maoïste, s'éteint avec la chute de la Bande des Quatre en 1976 ; les décennies suivantes verront au contraire un retour officiel de Confucius comme symbole de la culture nationale chinoise, jusqu'à la création, à partir de 2004, des « Instituts Confucius » diffusant la langue et la culture chinoises à travers le monde.
Confucius et la mission catholique en Chine
Matteo Ricci et l'inculturation confucéenne
Lorsque les premiers missionnaires jésuites s'installent en Chine à la fin du XVIe siècle, ils doivent se situer face à l'immense autorité morale de Confucius, omniprésente dans l'administration, l'éducation et les usages sociaux de l'Empire. Le père Matteo Ricci (1552-1610) choisit une stratégie d'inculturation : il adopte dès 1594 la robe de soie et le bonnet des lettrés confucéens[60], apprend le chinois classique et entreprend une lecture savante des classiques confucéens anciens.
Dans son ouvrage majeur, le Tianzhu Shiyi (Le Vrai Sens du Seigneur du Ciel, achevé en 1603), rédigé sous forme de dialogue entre un lettré occidental et un lettré chinois, Ricci soutient une thèse audacieuse : les classiques anciens de la Chine — antérieurs à Confucius lui-même — désignaient déjà un Seigneur d'en Haut (Shangdi 上帝) personnel, proche par bien des traits du Dieu créateur de la Révélation biblique[61]. Ricci distingue nettement ce confucianisme ancien, qu'il juge compatible avec la foi chrétienne et susceptible d'être « accompli » par elle, du néo-confucianisme de la dynastie Song, dont il critique les notions plus abstraites de li (principe) et de taiji (faîte suprême) comme substituant une réalité impersonnelle au Seigneur d'en Haut des textes anciens[62].
Cette stratégie d'accommodation ne fait pas l'unanimité, y compris chez les jésuites eux-mêmes. Le père Niccolò Longobardo, successeur de Ricci à la tête de la mission jésuite de Chine, rédige vers 1622-1625 un mémoire sur le Shangdi, les esprits (tianshen) et l'âme (linghun), publié en traduction française à Paris en 1701 sous le titre Traité sur quelques points de la religion des Chinois : il y conteste l'identification risquée entre le Shangdi confucéen et le Dieu chrétien, et dénonce le caractère selon lui « matérialiste » de la métaphysique néo-confucéenne fondée sur le li et le qi[63].
La Querelle des rites chinois
La véritable controverse — connue sous le nom de Querelle des rites chinois — porte moins sur la doctrine confucéenne elle-même que sur la participation des convertis chinois aux cérémonies en l'honneur de Confucius et de leurs ancêtres. Ricci et les jésuites soutenaient que ces cérémonies avaient un caractère civil et social, non religieux : honorer la mémoire de Confucius dans les académies et vénérer les tablettes ancestrales relevait, selon eux, de la piété filiale et du respect civique, compatibles avec la foi chrétienne. Les dominicains, les franciscains et une partie des augustins, souvent venus des Philippines espagnoles, s'y opposaient fermement, y voyant au contraire des rites religieux idolâtres, incompatibles avec le premier commandement[64].
Trois points cristallisaient le désaccord : le terme chinois approprié pour désigner Dieu (Tianzhu, « Seigneur du Ciel », préféré par Rome, contre Shangdi ou Tian jugés trop ambigus), la participation des chrétiens chinois aux cérémonies saisonnières en l'honneur de Confucius, et l'usage des tablettes ancestrales dans le culte domestique des morts[65].
La condamnation romaine de 1715 à 1742
Après plusieurs décennies de débat et l'envoi de légats pontificaux en Chine — dont Charles-Thomas Maillard de Tournon, dont la mission provoque une rupture ouverte avec l'empereur Kangxi —, le pape Clément XI condamne les rites chinois par la bulle Ex illa die, promulguée le 19 mars 1715 : le terme Tianzhu seul est autorisé pour désigner Dieu, les cérémonies confucéennes et la vénération des tablettes ancestrales sont interdites aux chrétiens chinois, sous peine d'excommunication, et un serment d'obéissance est imposé à tous les missionnaires[66]. L'empereur Kangxi, d'abord favorable aux jésuites pour leurs compétences en astronomie, réagit à cette ingérence romaine en interdisant en 1721 toute mission chrétienne sur le territoire impérial[67]. Le pape Benoît XIV confirme et durcit cette condamnation par la bulle Ex quo singulari, promulguée le 11 juillet 1742, qui interdit désormais toute nouvelle discussion sur la question des rites[68].
Les conséquences de cette double condamnation furent lourdes : l'expulsion progressive des missionnaires catholiques de Chine, l'effondrement de la stratégie d'inculturation confucéenne patiemment construite par Ricci, et un recul de l'évangélisation chinoise dont les effets se feront sentir jusqu'au XXe siècle[69].
Le renversement de 1939 : Pie XII et Plane Compertum Est
Il faudra attendre plus de deux siècles pour que Rome révise sa position. Le 8 décembre 1939, la Sacrée Congrégation de la Propagande (Propaganda Fide) publie, avec l'approbation du pape Pie XII, l'instruction Plane Compertum Est, qui autorise désormais les catholiques chinois à assister aux cérémonies en l'honneur de Confucius, à afficher son image ou une tablette portant son nom dans les écoles, et à témoigner un respect civil envers les ancêtres défunts — ces pratiques étant reconnues comme relevant d'un usage civil et culturel, et non d'un acte de culte religieux au sens strict[70]. Cette décision, prise dans le contexte diplomatique de la Chine républicaine des années 1930, marque un tournant décisif : elle rouvre la voie à un dialogue apaisé entre la foi catholique et la culture confucéenne, deux siècles après la rupture provoquée par les décrets de Clément XI et de Benoît XIV.
Le regard catholique sur l'héritage de Confucius
Ce que l'Église peut estimer
Sans jamais avoir statué doctrinalement sur la personne de Confucius, l'Église catholique reconnaît de longue date, à travers le principe patristique des « semences du Verbe » (semina Verbi) repris par le concile Vatican II, que des éléments de vérité et de bonté authentiques peuvent se trouver dans les traditions morales et religieuses de l'humanité entière, en attente d'être purifiés et accomplis dans le Christ[71]. La déclaration conciliaire Nostra Aetate, si elle ne nomme pas explicitement le confucianisme, pose un principe directement applicable à son cas : « L'Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint » dans les grandes traditions morales et religieuses de l'humanité, qui « s'efforcent d'aller, de façons diverses, au-devant de l'inquiétude du cœur humain »[72]. Confucius mérite, à ce titre, une réelle estime : une exigence morale rigoureuse, un souci constant de la vertu personnelle avant l'ambition, une doctrine de la piété filiale qui rejoint, sans s'y identifier, le quatrième commandement du Décalogue, et une œuvre pédagogique désintéressée qui a façonné, pendant deux millénaires, une civilisation entière autour de valeurs de respect, de mesure et de responsabilité sociale.
Une règle d'argent, non la Règle d'or du Christ
La formule de réciprocité énoncée par Confucius — « Ce que tu ne désires pas pour toi-même, ne l'impose pas à autrui »[73] — est fréquemment rapprochée, à juste titre, de la Règle d'or chrétienne. Mais la comparaison exacte révèle une différence de nature, non seulement de degré. La formule confucéenne, purement négative, prescrit une abstention : ne pas nuire. La formule du Christ, positive, prescrit un don : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux » (Mt 7, 12). Une règle de non-nuisance peut se satisfaire d'une vertueuse indifférence ; une règle d'initiative généreuse appelle un amour actif du prochain — jusqu'à l'amour des ennemis (Mt 5, 44), auquel aucune formule confucéenne ne correspond. La réciprocité confucéenne demeure ainsi une éthique de la mesure sociale — un art d'ajuster ses rapports à autrui selon l'ordre des relations — plutôt qu'une éthique de la charité surnaturelle, fondée sur la communion d'amour entre des personnes créées à l'image d'un Dieu qui est lui-même amour[74].
Une transcendance sans Père, une morale sans rédemption
La réticence délibérée de Confucius devant les questions de Dieu, de l'âme et de l'au-delà[75] [76] constitue la différence la plus profonde avec la foi chrétienne. Le Ciel confucéen (Tian) demeure une instance morale impersonnelle ou, au mieux, faiblement personnifiée — jamais le Père révélé par le Christ, jamais un Dieu qui s'adresse librement à l'homme, se fait chair et meurt pour son salut. Confucius ne connaît ni le péché originel, ni la grâce, ni la rédemption : sa morale suppose que l'homme, par son seul effort d'étude et de discipline rituelle, peut progressivement s'ajuster à l'ordre du Ciel — perspective qui rejoint, sur ce point précis, l'optimisme moral que combattra plus tard saint Augustin chez les pélagiens[77]. Le Catéchisme de l'Église catholique rappelle que la grâce est « une participation à la vie de Dieu » qui « nous introduit dans l'intimité de la vie trinitaire »[78] — une intimité personnelle dont rien, dans l'enseignement de Confucius, ne permet même d'esquisser l'attente.
Sur le plan des rites eux-mêmes, l'instruction Plane Compertum Est de 1939, approuvée par Pie XII — reconnaissant le caractère civil, et non idolâtre, de la vénération de Confucius et des ancêtres[79] — confirme rétrospectivement l'intuition initiale de Ricci sans pour autant résoudre la question théologique de fond : la sagesse de Confucius, aussi digne d'estime soit-elle comme morale naturelle, ne prétend à aucune révélation et ne peut donc se substituer à celle que le Christ est venu accomplir. Elle demeure, au sens le plus rigoureux du terme employé par Vatican II, un « rayon de la vérité qui illumine tous les hommes »[80] — un rayon, non le soleil.
Ce que le chrétien peut retenir de Confucius
Un chrétien peut, sans compromettre en rien la foi reçue, admirer chez Confucius plusieurs traits qui rejoignent authentiquement la loi naturelle inscrite au cœur de tout homme (Rm 2, 14-15) : l'exigence de la piété filiale, la primauté de la vertu personnelle sur l'ambition et la richesse, le refus de tout mensonge dans l'exercice de l'autorité — la « rectification des noms » —, et une discipline patiente de l'étude et de l'auto-examen quotidien, que son disciple Zengzi résume ainsi :
« Chaque jour, je m'examine sur trois points : ai-je manqué de loyauté dans ce que j'ai entrepris pour autrui ? Ai-je manqué de sincérité envers mes amis ? Ai-je omis de mettre en pratique ce que j'ai reçu en enseignement ? » — Zengzi, Entretiens, I, 4[81]
Cette discipline d'examen quotidien n'est pas sans écho dans la tradition spirituelle chrétienne elle-même, qui a toujours recommandé l'examen de conscience comme instrument ordinaire de progrès dans la vertu. Mais là où Confucius s'arrête au seuil du mystère — refusant de discourir sur les esprits, sur la mort, sur le Ciel lui-même —, la Révélation biblique franchit ce seuil pour révéler un Dieu qui parle, qui aime, qui se fait chair et qui ressuscite. Le chrétien peut donc lire Confucius comme un très grand sage de l'ordre naturel, un homme qui a cherché avec une remarquable droiture ce que la raison seule pouvait découvrir de la vertu et de l'ordre social — sans jamais confondre cette sagesse humaine, aussi précieuse soit-elle, avec la Vérité que seul le Christ est venu révéler tout entière.
Pour aller plus loin
- Mark Csikszentmihalyi, article « Confucius », Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2020 (révision substantielle 2024) — synthèse académique de référence sur la vie, les sources et la datation de Confucius.
- Sima Qian, Mémoires historiques (Shiji), chap. XLVII, « Kong-tse » [Confucius], trad. Édouard Chavannes, Paris, Ernest Leroux, tome V, 1905 — la biographie ancienne de référence, à lire avec la prudence critique qu'appelle sa rédaction tardive.
- Anne Cheng, Entretiens de Confucius, Paris, Seuil, 1981 — traduction française des Entretiens.
- Pierre Ryckmans (Simon Leys), Les Entretiens de Confucius, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l'Orient », 1987 — autre traduction française, avec introduction et notes.
- Matteo Ricci, Tianzhu Shiyi [Le Vrai Sens du Seigneur du Ciel], 1603 — le texte fondateur du dialogue jésuite avec le confucianisme.
- Concile œcuménique Vatican II, déclaration Nostra Aetate (1965) et décret Ad Gentes (1965) — le cadre magistériel du regard catholique sur les traditions religieuses et morales non chrétiennes.
- Voir aussi, pour une figure spirituelle voisine de la même famille éditoriale, l'article Ignispedia sur Siddhartha Gautama, le Bouddha.
Notes et références
Confucius, Entretiens [Lunyu], livre VII, chapitre 1 — texte chinois : 述而不作,信而好古 (« je transmets, je n'invente rien ; je fais confiance à l'antiquité et je l'aime »). Référence par livre et chapitre (numérotation stable à travers toutes les éditions, à la manière d'une référence biblique : aucune pagination ne peut donc être « exacte » indépendamment d'une édition). Traductions françaises consultées : Anne Cheng, Entretiens de Confucius, Paris, Seuil, 1981 ; Pierre Ryckmans (Simon Leys), Les Entretiens de Confucius, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l'Orient », 1987.
1 33Voir l'article Ignispedia Siddhartha Gautama, le Bouddha pour un traitement comparable d'une figure spirituelle non chrétienne fondatrice, avec la même méthode : sources et dates, doctrine exposée honnêtement, puis regard catholique.
2Mark Csikszentmihalyi, article « Confucius », Stanford Encyclopedia of Philosophy, première publication le 31 mars 2020, révision substantielle le 2 mai 2024 (mention SEP : « First published Tue Mar 31, 2020; substantive revision Thu May 2, 2024 »). Texte consulté : plato.stanford.edu/entries/confucius/. Citation exacte (section 2, « Sources for Confucius's Life and Thought ») : « Tying particular elements of his philosophy to the life experiences of Confucius is a risky and potentially circular exercise, since many of the details of his biography were first recorded in instructive anecdotes linked to the expression of didactic messages. » Source pour : la date traditionnelle de 551 av. J.-C. selon le Commentaire de Gongyang, les incertitudes sur la carrière officielle (Commentaire de Zuo vs Mencius vs Shiji), le nombre de disciples (77 directs, environ 3 000 auditeurs), l'étude de Zhu Weizheng (« Lunyu jieji cuoshuo », Kongzi yanjiu, 1986, n° 1, p. 40-52) sur la datation des Entretiens, et l'attribution discutée des Cinq Classiques. Manuscrits exhumés (même section 2) : site de Dingzhou, Hebei — fouilles de 1973, tombe scellée vers 55 av. J.-C., texte partiel des Entretiens porté à la connaissance des chercheurs en 1997 ; tombe de Jongbaekdong, Pyongyang — fouilles des années 1990, version partielle datée de 62 à 45 av. J.-C. ; tombe du marquis de Haihun (Liu He), Jiangxi — 59 av. J.-C.
3 4 5 6 7 9 10 12 14 15 16 17 18 20 23 25 26 27 45Sima Qian (v. 145-v. 86 av. J.-C.), Mémoires historiques (Shiji 史記), chap. XLVII, « Kong-tse » [Confucius] — « Maison héréditaire de Confucius » (Kongzi shijia 孔子世家). Traduction française de référence : Édouard Chavannes, Les Mémoires historiques de Se-ma Ts'ien, Paris, Ernest Leroux, tome V (chapitres XLIII-XLVII), 1905, 544 p. — quatrième section « Les maisons héréditaires (suite) », le chapitre XLVII étant consacré à Confucius (pp. 282 et suiv.). La notice de naissance (« né la 22e année du duc Xiang de Lu », soit 551) s'y lit en ouverture du chapitre.
8 11 13Confucius, Entretiens, livre IX, chapitre 6. Réponse de Confucius à un dignitaire de l'État de Wu qui s'étonnait de la diversité de ses compétences pratiques.
19Confucius, Entretiens, livre II, chapitre 4 — la célèbre autobiographie spirituelle en six étapes, de quinze à soixante-dix ans, citée dans toute la tradition lettrée d'Asie orientale.
21 42Confucius, Entretiens, livre XV, chapitre 39 — principe d'égal accès à l'enseignement, sans distinction de rang social.
22Confucius, Entretiens, livre VI, chapitre 11 — éloge de la pauvreté vertueuse et sereine du disciple Yan Hui, donné en exemple aux autres disciples.
24Encyclopaedia Britannica, 11e édition (1911), article « Confucius » : « Confucius was in his fifty-sixth year when he left Lu; and thirteen years elapsed ere he returned to it » — d'où le compte de treize années révolues, contre quatorze ans en comput inclusif traditionnel (départ 497, retour 484). Certaines reconstitutions modernes placent le retour en 483 : voir par ex. Saylor.org, Ancient Civilizations of the World / Confucius and Confucianism (« departed the state of Lu, in 497 BCE, remaining in self-exile until 483 BCE » ; « According to the Zuo Zhuan, Confucius returned home when he was 68 »).
28Confucius, Entretiens, livre VII, chapitre 23 — texte chinois : 天生德於予,桓魋其如予何 (tian sheng de yu yu, Huan Tui qi ru yu he). Réponse de Confucius alors que des hommes de main envoyés par le dignitaire Huan Tui, de l'État de Song, cherchaient à l'assassiner.
29 41Confucius, Entretiens, livre XI, chapitre 9 — lamentation de Confucius à la mort de son disciple préféré Yan Hui.
30UNESCO, Centre du patrimoine mondial, « Temple et cimetière de Confucius et résidence de la famille Kong à Qufu », inscription au patrimoine mondial en 1994 (bien n° 704). Source : whc.unesco.org/en/list/704/. Données : temple fondé en 478 av. J.-C., plus de cent bâtiments actuels, cimetière de 183 hectares avec plus de 100 000 sépultures de descendants.
31 32 55 56 57Confucius, Entretiens, livre XII, chapitre 2 — réponse à son disciple Zhonggong sur la pratique du ren : traiter le petit peuple « comme si l'on assistait à un grand sacrifice ».
34Confucius, Entretiens, livre XII, chapitre 1 — définition du li (rites) donnée à son disciple préféré Yan Hui qui l'interrogeait sur le ren.
35Confucius, Entretiens, livre I, chapitre 2 — propos rapporté du disciple Youzi sur la piété filiale comme « racine » du ren, immédiatement suivi de la formule sur le junzi qui « s'attache à la racine ».
36Dong Zhongshu (v. 179-v. 104 av. J.-C.), lettré confucéen dont les mémoriaux adressés à l'empereur Wu des Han aboutissent en 136 av. J.-C. à l'établissement du confucianisme comme doctrine officielle de l'État chinois — référence officielle, non sans éclipses ni concurrences (taoïsme, bouddhisme) ni renaissance néo-confucéenne sous les Song, jusqu'à l'abolition du système des concours mandarinaux en 1905. Voir notamment ses Chunqiu fanlu [Discussions abondantes sur les Annales des Printemps et Automnes] pour la systématisation des cinq vertus constantes (wuchang).
37 50Confucius, Entretiens, livre XII, chapitre 11 — échange avec le duc Jing de l'État de Qi sur les principes du bon gouvernement, connu sous le nom de doctrine de la « rectification des noms » (zhengming), développée par ailleurs au livre XIII, chapitre 3.
38 39Confucius, Entretiens, livre XV, chapitre 24 — réponse à la question de son disciple Zigong : « Y a-t-il un seul mot qui puisse guider toute une vie ? » Le mot chinois traduit par « réciprocité » est shu (恕).
40 73Confucius, Entretiens, livre XI, chapitre 12 — échange avec le disciple Zilu (également appelé Jilu) sur le service des esprits et la connaissance de la mort.
43 75Confucius, Entretiens, livre VI, chapitre 22 — définition de la sagesse pratique (zhi) comme incluant le respect distant envers les esprits et les dieux.
44 76Zhu Xi (1130-1200), compilation des Quatre Livres (Sishu 四書) en 1190 : les Entretiens, le Mencius, la Grande Étude (Daxue, attribuée traditionnellement au disciple Zengzi) et le Juste Milieu (Zhongyong, attribué traditionnellement au petit-fils de Confucius, Zisi). Ce corpus, avec les commentaires de Zhu Xi, devient sous la dynastie Yuan la base du concours mandarinal impérial.
46 51Mencius (v. 372-289 av. J.-C.), doctrine de la bonté native de la nature humaine (xing shan 性善) ; Xunzi (v. 310-235 av. J.-C.), doctrine inverse de la nature humaine mauvaise (xing e 性惡), corrigible par l'éducation rituelle. Voir la synthèse de Winnie Sung, « Mencius and Xunzi on Xing (Human Nature) », Philosophy Compass, vol. 11, n° 11, 2016, p. 632-641, ainsi que l'entrée « Xunzi » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy (2018), qui signale que les manuscrits confucéens exhumés à Guodian (datation courante : v. 300 av. J.-C.) relativisent l'image traditionnelle de Xunzi comme hérétique isolé du confucianisme orthodoxe.
47 48 49Titres posthumes conférés à Confucius par les empereurs successifs : « Roi exalté de la Culture » (Wenxuan wang) par l'empereur Xuanzong des Tang en 739 ; « Sage suprême, roi exalté de la Culture » (Zhisheng Wenxuan wang) par l'empereur Zhenzong des Song en 1013 ; « Sage suprême, Premier Maître, Maître Kong » (Zhisheng xianshi Kongzi) par l'empereur Jiajing des Ming en 1530. Voir la synthèse documentaire de Thomas A. Wilson, section « Posthumous Titles Conferred to Kongzi », site « Cult of Confucius », Hamilton College, Asian Studies (© Thomas A. Wilson 2010), URL figée : https://academics.hamilton.edu/asian_studies/home/CultTemp/sitePages/canon.html (page vérifiée : intitulés et dates exacts — 739, Xuanzong, Wenxuan wang ; 1013, Zhenzong, Zhisheng wenxuan wang ; 1530, Jiajing, Zhisheng xianshi Kongzi).
52 53 54Campagne « Critiquer Lin Biao, critiquer Confucius » (Pi Lin Pi Kong 批林批孔), lancée par Mao Zedong en juillet 1973 et relayée par Jiang Qing et Wang Hongwen à partir de janvier 1974, jusqu'à la chute de la Bande des Quatre en 1976. Sources : documents officiels du Parti communiste chinois republiés dans Peking Review, 1974 ; Kam Louie, Critiques of Confucius in Contemporary China, Hong Kong, Chinese University Press, 1980 ; Roderick MacFarquhar et Michael Schoenhals, Mao's Last Revolution, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2006, p. 366-373.
58 59Matteo Ricci (1552-1610), Tianzhu Shiyi [Le Vrai Sens du Seigneur du Ciel], rédigé entre 1595 et 1603, imprimé à Pékin en 1603 — dialogue entre un lettré occidental et un lettré chinois, thèse centrale : les classiques chinois anciens désignaient un Seigneur d'en Haut (Shangdi) personnel compatible avec le Dieu chrétien, à distinguer du néo-confucianisme song jugé plus problématique. Ricci adopte la robe et le bonnet de lettré confucéen dès 1594. Édition anglaise de référence : The True Meaning of the Lord of Heaven, trad. Douglas Lancashire et Peter Hu Kuo-chen, St. Louis, Institute of Jesuit Sources / Ricci Institute, 1985.
60 61 62Niccolò Longobardo (Long Huamin 龍華民), successeur de Matteo Ricci comme supérieur de la mission jésuite de Chine en 1610 : De Confucio ejusque doctrina tractatus, mémoire rédigé vers 1622-1625, publié en traduction française à Paris en 1701 sous le titre Traité sur quelques points de la religion des Chinois (trad. Louis Champion de Cicé). Contestation, depuis l'intérieur de la Compagnie de Jésus, de l'identification riccienne entre Shangdi et le Dieu chrétien, et critique du caractère jugé matérialiste de la métaphysique néo-confucéenne du li et du qi — texte qui jouera un rôle déterminant dans la Querelle des rites chinois. (Les dates de naissance et de mort de Longobardo varient selon les sources — 1559 ou 1565, 1654 ou 1655 — et ne sont pas reprises ici.)
63Synthèse historique de la Querelle des rites chinois : opposition entre l'accommodation jésuite (Ricci) et la position dominicaine/franciscaine/augustinienne, portant sur le terme chinois pour Dieu, la participation aux cérémonies confucéennes et l'usage des tablettes ancestrales. Voir Jacques Gernet, Chine et christianisme. Action et réaction, Paris, Gallimard, 1982 (rééd. 1991 sous le titre La première confrontation) ; David E. Mungello, The Great Encounter of China and the West, 1500-1800, Lanham, Rowman & Littlefield, 1999 ; ainsi que les actes pontificaux cités séparément (Ex illa die, 1715 ; Ex quo singulari, 1742 ; Plane Compertum Est, 1939).
64 65 69Pape Clément XI, bulle Ex illa die, 19 mars 1715 — condamnation des rites chinois : seul le terme Tianzhu (« Seigneur du Ciel ») est autorisé pour désigner Dieu ; interdiction des cérémonies confucéennes et de la vénération des tablettes ancestrales pour les chrétiens chinois, sous peine d'excommunication ; serment d'obéissance imposé aux missionnaires. Précédée par la constitution Cum Deus optimus (1704) et par la mission du légat pontifical Charles-Thomas Maillard de Tournon en Chine.
66Édit de l'empereur Kangxi, 1721, interdisant toute mission chrétienne sur le territoire de l'empire de Chine, en réaction à la condamnation romaine des rites confucéens et à l'ingérence perçue du légat pontifical Maillard de Tournon dans les affaires impériales chinoises. Voir la synthèse universitaire de Dariusz Klejnowski-Różycki, « The Chinese Rites Controversy and Its Relevance », Studia Oecumenica (Opole), 2025 : en 1721, après examen de la prohibition pontificale, Kangxi déclare que les Occidentaux « ne comprennent pas la culture chinoise » et interdit l'activité missionnaire — mesure que son successeur Yongzheng durcira dès 1723-1724.
67Pape Benoît XIV, bulle Ex quo singulari, 11 juillet 1742 — confirmation et durcissement de la condamnation de 1715, annulant les permissions accordées entre-temps par le légat Carlo Ambrogio Mezzabarba et interdisant toute nouvelle discussion sur la question des rites chinois.
68Sacrée Congrégation de la Propagande (Propaganda Fide), instruction Plane Compertum Est, 8 décembre 1939, approuvée par Pie XII — autorisation donnée aux catholiques chinois de participer aux cérémonies en l'honneur de Confucius, d'afficher son image dans les écoles et d'observer un respect civil envers les ancêtres défunts, ces pratiques étant reconnues comme de nature civile et culturelle, non religieuse.
70 79Concile œcuménique Vatican II, décret Ad Gentes sur l'activité missionnaire de l'Église, 7 décembre 1965, § 11 — reprise de la doctrine patristique (saint Justin, saint Irénée) des « semences du Verbe » (semina Verbi) présentes dans les traditions religieuses et morales de l'humanité, à purifier et à accomplir dans le Christ. Texte officiel : vatican.va.
71Concile œcuménique Vatican II, déclaration Nostra Aetate sur les relations de l'Église avec les religions non chrétiennes, 28 octobre 1965, § 2 — « L'Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions » ; les religions non chrétiennes « s'efforcent d'aller, de façons diverses, au-devant de l'inquiétude du cœur humain ». Le texte ne nomme pas explicitement le confucianisme, mais énonce un principe directement applicable aux traditions morales de l'Asie orientale. Texte officiel : vatican.va.
72 80Cf. 1 Jn 4, 8 : « Dieu est amour » — fondement biblique de la charité comme participation à la nature même de Dieu, distincte d'une éthique de la mesure sociale.
74Catéchisme de l'Église catholique, § 1996-1997 — § 1996 : « la grâce est la faveur, le secours gratuit que Dieu nous donne » ; § 1997 : « La grâce est une participation à la vie de Dieu. Elle nous introduit dans l'intimité de la vie trinitaire. » Contraste direct avec l'absence, chez Confucius, de toute doctrine de la grâce ou de la rédemption.
77 78Confucius, Entretiens, livre I, chapitre 4 — propos du disciple Zengzi sur l'examen de conscience quotidien en trois points : loyauté envers autrui, sincérité envers les amis, mise en pratique de l'enseignement reçu.
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