Le Sermon sur la montagne est la grande catéchèse inaugurale de Jésus, rapportée par saint Matthieu aux chapitres 5 à 7 de son évangile. Sur une colline de Galilée, devant ses disciples et les foules, le Christ y trace d'un seul tenant le portrait du disciple du Royaume : les Béatitudes, le sel et la lumière, l'accomplissement de la Loi, le pardon, la prière, le détachement, la confiance au Père, la Règle d'or, le choix de la porte étroite. C'est, selon une expression devenue classique, la charte de la vie chrétienne.
Ce discours n'est pas un code de lois ajoutées aux dix commandements. Jésus y déplace la justice de l'acte extérieur vers le cœur : il ne suffit plus de ne pas tuer, il faut renoncer à la colère ; il ne suffit plus de ne pas commettre l'adultère, il faut purifier le regard. Six fois revient la formule souveraine — « Vous avez appris qu'il a été dit… Eh bien ! moi, je vous dis » — par laquelle Jésus parle avec une autorité que nul prophète n'avait osée. À la fin, « les foules restèrent frappées de son enseignement, car il les enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme leurs scribes » (Mt 7, 28-29).
Le Sermon contient deux trésors si grands qu'ils ont chacun leur article dans Ignispedia : les huit Béatitudes, qui en sont le portique, et le Notre Père, qui en occupe le centre. Le présent article les situe dans l'ensemble du discours et renvoie à eux pour le détail.
On présentera ici où et quand Jésus a prononcé ce sermon, comment Matthieu l'a composé comme une nouvelle proclamation de la Loi par un nouveau Moïse, ce qu'il enseigne section par section, et comment la Tradition de l'Église — d'Augustin à Benoît XVI — l'a lu sans jamais le réduire ni à un idéal impossible, ni à une simple morale.
Qu'est-ce que le Sermon sur la montagne ?
Le premier des cinq grands discours de Matthieu
L'évangile de Matthieu est bâti autour de cinq grands discours de Jésus, qui en scandent la trame comme cinq sommets : le Sermon sur la montagne (Mt 5-7), le discours missionnaire (Mt 10), les paraboles du Royaume (Mt 13), le discours sur la vie de la communauté (Mt 18) et le discours sur les fins dernières (Mt 24-25). Chacun se referme par une formule de clôture quasi identique — « Lorsque Jésus eut terminé ce discours… » (Mt 7, 28 ; cf. 11, 1 ; 13, 53 ; 19, 1 ; 26, 1).
Le Sermon sur la montagne est le premier et le plus célèbre. Placé tout au début du ministère public, juste après le baptême, les tentations au désert et l'appel des premiers disciples, il fonctionne comme un manifeste inaugural : avant de raconter en détail les miracles et les controverses, Matthieu fait entendre la voix du Maître et dresse la carte du Royaume qu'il annonce. Le lecteur sait ainsi, dès l'entrée, à quoi appelle celui qu'il va suivre.
Où et quand Jésus a-t-il prononcé ce discours ?
La montagne de Galilée et le Mont des Béatitudes
Matthieu situe la scène avec sobriété : « Voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s'assit, et ses disciples s'approchèrent de lui » (Mt 5, 1)[1]. Le texte ne nomme pas la colline. L'article défini grec (« la » montagne) et le geste de s'asseoir — posture du maître qui enseigne avec autorité, comme plus tard à la synagogue (Lc 4, 20) — comptent plus que la topographie exacte.
La tradition chrétienne a néanmoins localisé l'événement sur une douce hauteur de la rive nord-ouest du lac de Tibériade, entre Capharnaüm et Tabgha, dominant la plaine de Génésareth. On l'appelle depuis le Mont des Béatitudes. Les pèlerins byzantins y vénéraient déjà le lieu ; une église franciscaine de plan octogonal — les huit côtés rappelant les huit Béatitudes — y a été élevée en 1936-1938 par l'architecte italien Antonio Barluzzi, le grand bâtisseur des sanctuaires de Terre sainte[2]. L'amphithéâtre naturel de la colline, qui porte la voix vers le rivage, rend plausible qu'une foule nombreuse ait pu y entendre un orateur.
Le moment dans la vie de Jésus
Dans la composition de Matthieu, le Sermon ouvre la prédication galiléenne. Il vient après la première annonce du Royaume — « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche » (Mt 4, 17) — et l'appel de Pierre, André, Jacques et Jean. Les foules accourent « de la Galilée, de la Décapole, de Jérusalem, de la Judée, et de l'autre côté du Jourdain » (Mt 4, 25). C'est devant ce peuple en marche, attiré par les premières guérisons, que Jésus monte enseigner.
Le Sermon n'est donc pas un appendice spirituel : il est posé comme le contenu même de la Bonne Nouvelle du Royaume. Avant d'être une morale, il est l'annonce que Dieu règne et que ce règne transforme le cœur de qui l'accueille.
Sermon sur la montagne ou sermon dans la plaine ?
Saint Luc rapporte un discours très proche, mais plus court, qu'on appelle le Sermon dans la plaine (Lc 6, 17-49). La différence saute aux yeux dès le décor : chez Matthieu, Jésus « gravit la montagne » ; chez Luc, il « descend » avec les Douze et « s'arrête dans un endroit plat » avant de parler (Lc 6, 17)[3]. Luc donne quatre Béatitudes suivies de quatre malédictions (« malheureux, vous les riches… »), là où Matthieu en aligne huit. Les deux discours partagent pourtant le même squelette : Béatitudes, amour des ennemis, ne pas juger, l'arbre et ses fruits, la maison sur le roc.
Comment expliquer ce double récit ? La position traditionnelle passe d'abord : l'évangile est l'œuvre de saint Matthieu, apôtre et témoin oculaire du ministère de Jésus, et le concile Vatican II rappelle que les évangiles transmettent fidèlement ce que le Seigneur a réellement fait et enseigné[4]. Matthieu, présent sur la montagne, donne du discours la forme ample et ordonnée ; Luc, écrivant pour d'autres destinataires, en reprend l'essentiel sous une forme plus brève. Ni l'un ni l'autre n'invente : chacun, sous l'inspiration de l'Esprit, ordonne la matière selon son dessein — les évangélistes ont écrit « choisissant certains des nombreux éléments transmis, soit oralement soit déjà par écrit, rédigeant un résumé des autres, ou les expliquant en fonction de la situation des Églises »[5].
Une partie de l'exégèse contemporaine propose d'autres lectures : pour les uns, il s'agirait du même discours, abrégé par Luc tandis que Matthieu y aurait regroupé des paroles prononcées en d'autres occasions ; pour d'autres, Jésus, prédicateur itinérant, aurait répété un enseignement-type devant des auditoires différents — un même maître redit ses thèses ; pour d'autres enfin, ce seraient deux moments distincts. Ces hypothèses restent des reconstructions : elles reposent sur des présupposés touchant la composition des évangiles — parfois un présupposé qui exclut par principe le prophétique et le miraculeux —, parfois sur des datations circulaires, et aucune n'est imposée par l'Église. Ce qui est assuré, c'est l'historicité : derrière les deux récits, c'est bien le même Jésus qui parle, et la même doctrine qui rayonne.
Jésus, nouveau Moïse sur le nouveau Sinaï
Monter sur la montagne : l'écho de l'Exode
Le simple verbe « gravit la montagne » (Mt 5, 1) résonne, pour un lecteur juif, comme une citation. C'est ce que faisait Moïse au Sinaï : « Moïse monta vers Dieu » (Exode 19, 3) pour recevoir la Loi au milieu du feu et de la nuée. Matthieu a déjà préparé ce rapprochement : enfant, Jésus a été menacé par un roi tueur d'enfants (Hérode comme Pharaon), il est descendu en Égypte et en est remonté, « afin que s'accomplît la parole : "D'Égypte j'ai appelé mon fils" » (Mt 2, 15). Le voici maintenant sur la montagne, donnant lui-même la Loi.
Ce parallèle entre le Sinaï ancien et la montagne de Galilée, et entre les cinq livres de Moïse (la Torah) et les cinq discours de Matthieu, est une lecture traditionnelle de l'évangile, défendue par de grands exégètes contemporains comme W. D. Davies et Dale Allison[6]. Elle est discutée — certains la jugent trop systématique —, mais l'Église la reprend volontiers parce qu'elle dit une vérité de fond : Jésus est plus que Moïse. Moïse transmettait une Loi reçue ; Jésus parle en législateur souverain.
Une Loi nouvelle qui accomplit l'ancienne
Aussitôt, Jésus écarte tout malentendu. Il ne vient pas balayer la révélation d'Israël :
« Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu'à ce que tout se réalise. » — Jésus, Évangile selon saint Matthieu 5, 17-18[7]
Accomplir (en grec plèrôsai) ne veut pas dire simplement « observer », mais porter à sa plénitude, faire éclore ce que la Loi contenait en germe. Le Catéchisme parle d'une Loi dont le Sermon « dégage les virtualités cachées » et fait surgir des exigences neuves, jusqu'à la racine du cœur[8]. La justice nouvelle doit « surpasser celle des scribes et des pharisiens » (Mt 5, 20) — non par un surcroît de prescriptions, mais par une profondeur intérieure que la seule observance extérieure ne peut atteindre.
« Il enseignait en homme qui a autorité »
L'effet produit sur l'auditoire est lui-même un enseignement. La foule ne retient pas d'abord une doctrine, mais une présence :
« Lorsque Jésus eut terminé ce discours, les foules restèrent frappées de son enseignement, car il les enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme leurs scribes. » — Évangile selon saint Matthieu 7, 28-29[9]
Les scribes citaient toujours une autorité antérieure (« Rabbi untel a dit… »). Jésus, lui, dit « moi, je vous dis ». Cette autorité sans appui extérieur est, en filigrane, une révélation de qui il est. C'est ce que soulignera Benoît XVI : avant d'être un programme d'action, le Sermon est « une révélation de qui est Jésus », et c'est seulement à partir de là qu'il devient une règle de vie[10].
Le plan du Sermon : une charte de la vie nouvelle
Le discours, d'apparence foisonnante, suit en réalité une progression cohérente : du don gratuit du Royaume aux exigences concrètes de la vie, et de la vie intérieure au choix décisif final. On peut le parcourir en sept grands mouvements.
| Mouvement | Texte | Ce que Jésus y donne |
|---|---|---|
| Les Béatitudes | Mt 5, 3-12 | Le bonheur paradoxal des pauvres, des doux, des artisans de paix |
| Sel et lumière | Mt 5, 13-16 | La vocation du disciple à rayonner |
| L'accomplissement de la Loi | Mt 5, 17-20 | Le rapport de Jésus à la Torah |
| Les six antithèses | Mt 5, 21-48 | La justice du cœur, « moi, je vous dis » |
| La justice dans le secret | Mt 6, 1-18 | Aumône, prière (le Notre Père), jeûne |
| Le cœur libre | Mt 6, 19-34 | Trésor, regard, providence du Père |
| Le discernement | Mt 7, 1-27 | Ne pas juger, Règle d'or, porte étroite, maison sur le roc |
Le portique : les Béatitudes
Le Sermon s'ouvre sur les huit Béatitudes (Mt 5, 3-12), véritable porche d'entrée du Royaume : « Heureux les pauvres de cœur… Heureux les doux… Heureux les artisans de paix… ». Elles renversent les valeurs du monde et dépeignent, selon le Catéchisme, « le visage de Jésus-Christ » et « en décrivent la charité »[11]. Parce qu'elles forment un ensemble si dense, elles font l'objet d'un article propre dans Ignispedia : Les Béatitudes. Retenons seulement ici qu'elles ne sont pas des commandements (« fais ceci »), mais des déclarations de bonheur : avant d'exiger quoi que ce soit, Jésus annonce une joie offerte aux petits.
Sel de la terre et lumière du monde
Aussitôt après, Jésus donne aux disciples leur mission dans le monde par deux images devenues proverbiales :
« Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée… Que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. » — Évangile selon saint Matthieu 5, 13-16[12]
Le sel préserve et donne du goût ; la lumière révèle et oriente. Le disciple n'est pas appelé à fuir le monde, mais à le transformer du dedans. Et le but de ce rayonnement n'est pas sa propre gloire, mais celle du Père : voilà déjà le fil qui traversera tout le chapitre 6.
« Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir »
Cette transition (Mt 5, 17-20), déjà citée plus haut, sert de clé de lecture à tout ce qui suit. Elle prévient deux contresens opposés : croire que Jésus supprime l'Ancien Testament, ou croire qu'il se contente de le répéter. Il l'approfondit. L'image du « iota » et du « trait » (Mt 5, 18) vise les plus petits signes de l'alphabet hébreu — le yod, lettre la plus menue, et les fins traits qui distinguent des lettres proches comme le dalet et le rech[13] : rien, pas même un détail d'écriture, ne sera perdu de la révélation confiée à Israël. Les six antithèses qui suivent en seront l'illustration concrète : Jésus ne retranche rien à la Loi, il en révèle la portée jusqu'au bout.
« Eh bien ! moi, je vous dis » : les six antithèses
Le cœur du chapitre 5 (Mt 5, 21-48) est formé de six antithèses, ainsi nommées parce qu'elles opposent ce qui « a été dit aux anciens » et ce que Jésus, lui, déclare. La formule est invariable : « Vous avez appris qu'il a été dit… Eh bien ! moi, je vous dis… ». Jésus n'abroge pas le commandement ancien : il en révèle l'intention profonde et le porte au-delà de l'acte, jusqu'au désir et à l'intention du cœur.
Au-delà du meurtre : la colère et la réconciliation
« Vous avez appris qu'il a été dit : Tu ne commettras pas de meurtre… Eh bien ! moi, je vous dis : tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement » (Mt 5, 21-22). Jésus remonte du geste à sa source : la colère et le mépris (traiter son frère de « fou »). Et il en tire une exigence liturgique inouïe : la réconciliation passe avant le culte.
« Lorsque tu vas présenter ton offrande à l'autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande, là, devant l'autel, va d'abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande. » — Évangile selon saint Matthieu 5, 23-24[14]
Au-delà de l'adultère : la pureté du regard
« Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur » (Mt 5, 28). Là encore, Jésus déplace la frontière du péché : non plus l'acte seul, mais le consentement intérieur au désir désordonné. Les images de l'œil qu'on arrache et de la main qu'on coupe (Mt 5, 29-30) sont une hyperbole sémitique : elles disent la gravité du combat pour la pureté, non une mutilation littérale.
Le mariage et la répudiation
« Tout homme qui renvoie sa femme… la pousse à l'adultère » (Mt 5, 31-32). Contre la pratique du « billet de répudiation » que tolérait la loi de Moïse, Jésus rappelle l'indissolubilité voulue par le Créateur, qu'il développera plus loin (Mt 19, 3-9). La clause dite « sauf en cas d'union illégitime » (Mt 5, 32) a fait couler beaucoup d'encre ; l'Église y voit non une autorisation du divorce, mais le cas d'unions irrégulières dès l'origine.
Ne pas jurer : la transparence de la parole
« Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas jurer du tout… Que votre parole soit "oui", si c'est "oui", "non", si c'est "non" » (Mt 5, 34-37). Le disciple doit être tellement vrai que sa simple parole vaille serment. Multiplier les serments trahit un monde où le mensonge est devenu la règle ; le Royaume restaure la transparence du langage.
Renoncer à la vengeance : tendre l'autre joue
« Vous avez appris qu'il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l'autre » (Mt 5, 38-39). La loi du talion limitait déjà la vengeance à la stricte proportion ; Jésus la dépasse par le renoncement à riposter. Ce n'est pas un appel à la passivité ou à la lâcheté, mais à briser la spirale du mal par un surcroît de liberté intérieure.
Aimer ses ennemis : « soyez parfaits comme votre Père »
La sixième antithèse est le sommet de tout le chapitre :
« Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d'être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. […] Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » — Évangile selon saint Matthieu 5, 44-48[15]
L'amour des ennemis est la signature du chrétien, ce qui le distingue du simple bon sens (« si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? »). Et le modèle en est Dieu lui-même, dont la bonté ne fait pas de tri. La « perfection » demandée n'est pas un exploit moral, mais une ressemblance filiale : aimer comme le Père aime.
La justice dans le secret : aumône, prière, jeûne
Le chapitre 6 quitte le rapport aux autres pour le rapport à Dieu. Jésus reprend les trois grandes œuvres de piété juive — l'aumône, la prière, le jeûne — et, pour chacune, oppose les « hypocrites » qui agissent « pour se faire remarquer » au disciple qui agit « dans le secret ». Le refrain est identique : « ton Père qui voit dans le secret te le rendra » (Mt 6, 4.6.18).
Les trois piliers de la piété réinterprétés
L'enjeu n'est pas de cacher le bien par fausse modestie, mais de purifier l'intention : fait-on le bien pour Dieu ou pour le regard des hommes ? « Quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Mt 6, 3). « Quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage » (Mt 6, 17) : que rien ne s'affiche. La récompense recherchée n'est plus l'admiration, mais le regard du Père.
Le Notre Père au cœur du Sermon
Au centre exact du chapitre 6, et donc de tout le Sermon, Jésus enseigne la prière par excellence :
« Vous donc, priez ainsi : Notre Père, qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel… » — Évangile selon saint Matthieu 6, 9-13[16]
Le Catéchisme souligne cette position centrale : « Sa première annonce est résumée par S. Matthieu dans le Sermon sur la montagne. Or la prière à Notre Père est au centre de cette annonce »[17]. Tertullien l'appelait déjà « l'abrégé de tout l'Évangile ». Parce que cette prière mérite à elle seule une étude, Ignispedia lui consacre un article entier : Le Notre Père.
Pardonner pour être pardonné
Juste après la prière, Jésus s'arrête sur une seule de ses demandes — celle du pardon — pour la commenter : « Si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi. Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne pardonnera pas vos fautes » (Mt 6, 14-15). Le pardon reçu et le pardon donné sont inséparables : on ne peut tenir d'une main la miséricorde de Dieu et fermer l'autre à son frère.
Le cœur libre : trésors, regard et confiance
La seconde moitié du chapitre 6 (Mt 6, 19-34) traite du rapport aux biens et de la confiance. Jésus y libère le disciple de deux esclavages : l'avidité et l'angoisse.
« Là où est ton trésor, là est ton cœur »
« Ne vous faites pas de trésors sur la terre… mais faites-vous des trésors dans le ciel… Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » — Évangile selon saint Matthieu 6, 19-21[18]
La question n'est pas seulement où l'on place son argent, mais où l'on place son cœur. Le trésor terrestre est rongé par les mites et menacé par les voleurs ; le trésor céleste est inaltérable. L'image de l'œil « limpide » ou « mauvais » qui suit (Mt 6, 22-23) prolonge l'idée : selon la qualité du regard intérieur, tout l'être est dans la lumière ou dans les ténèbres.
On ne peut servir Dieu et l'Argent
« Nul ne peut servir deux maîtres… Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent. » — Évangile selon saint Matthieu 6, 24[19]
Jésus personnifie la richesse sous le nom araméen de Mamon, comme une idole rivale de Dieu. Il ne condamne pas les biens en eux-mêmes, mais le service de l'argent : faire de la possession le maître à qui l'on consacre sa vie.
« Ne vous faites pas de souci » : la providence du Père
De là découle l'un des passages les plus apaisants de l'Évangile, l'appel à la confiance contre l'inquiétude :
« Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson… et votre Père céleste les nourrit. […] Observez comment poussent les lis des champs… Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'était pas habillé comme l'un d'eux. […] Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. » — Évangile selon saint Matthieu 6, 26-33[20]
Ce n'est pas un éloge de l'imprévoyance, mais une hiérarchie : que la recherche du Royaume passe avant l'angoisse du lendemain. « À chaque jour suffit sa peine » (Mt 6, 34) : le disciple vit dans la confiance d'un enfant qui sait son Père attentif.
Le discernement et la porte étroite
Le chapitre 7 réunit une série d'avertissements pratiques sur la manière de marcher vers le Royaume sans se tromper de chemin.
Ne pas juger : la paille et la poutre
« Ne jugez pas, pour ne pas être jugés… Quoi ! tu regardes la paille dans l'œil de ton frère ; et la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? » (Mt 7, 1-5). Jésus ne supprime pas le discernement (il demandera, deux versets plus loin, de reconnaître les faux prophètes), mais il interdit le jugement orgueilleux qui condamne le frère tout en s'aveuglant sur soi. La règle est de commencer par sa propre conversion.
Demandez et vous recevrez
« Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. […] Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ! » — Évangile selon saint Matthieu 7, 7-11[21]
La hauteur des exigences du Sermon pourrait décourager. Jésus répond par une invitation à la prière de demande confiante : ce qui est impossible à l'homme seul devient possible à qui le demande au Père.
La Règle d'or
« Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux, vous aussi : voilà ce que disent la Loi et les Prophètes. » — Évangile selon saint Matthieu 7, 12[22]
Cette maxime, appelée la Règle d'or, résume en une phrase toute la morale du rapport au prochain. Présente sous forme négative dans beaucoup de sagesses (« ne fais pas à autrui… »), elle prend chez Jésus une forme positive et active : non seulement ne pas nuire, mais faire le bien le premier. Et Jésus la présente comme l'abrégé de « la Loi et les Prophètes ».
Les deux chemins et la porte étroite
« Entrez par la porte étroite. Elle est grande, la porte, il est large, le chemin qui conduit à la perdition… Mais elle est étroite, la porte, il est resserré, le chemin qui conduit à la vie ; et ils sont peu nombreux, ceux qui le trouvent. » — Évangile selon saint Matthieu 7, 13-14[23]
Le Sermon n'est pas un idéal flou : il met devant un choix. L'image des deux chemins, héritée de l'Ancien Testament (Dt 30, 15-19) et reprise par les premiers chrétiens dans la Didachè, rappelle que la vie chrétienne est une décision exigeante, prise et reprise chaque jour.
« C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez »
« Méfiez-vous des faux prophètes… C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez » (Mt 7, 15-20). Le critère du discernement n'est ni l'apparence ni les paroles, mais les fruits concrets de la vie. « Un arbre bon ne peut pas donner des fruits mauvais » : la cohérence entre la foi proclamée et les actes posés est la pierre de touche.
« Faire la volonté du Père » : la maison sur le roc
Non pas dire « Seigneur, Seigneur », mais faire
Le Sermon culmine sur un avertissement solennel, qui en révèle l'enjeu ultime :
« Ce n'est pas en me disant : "Seigneur, Seigneur !" qu'on entrera dans le royaume des Cieux, mais c'est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux. » — Évangile selon saint Matthieu 7, 21[24]
Tout le discours débouche là : non sur un savoir, ni même sur une dévotion verbale, mais sur l'accomplissement de la volonté du Père. Les paroles les plus belles, les miracles eux-mêmes (« n'est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ? », Mt 7, 22), ne suffisent pas si la vie ne s'y conforme pas.
Bâtir sur le roc ou sur le sable
La parabole finale scelle cette exigence par une image limpide :
« Celui qui entend les paroles que je dis là et les met en pratique est comparable à un homme prévoyant qui a construit sa maison sur le roc… Et celui qui entend de moi ces paroles sans les mettre en pratique est comparable à un homme insensé qui a construit sa maison sur le sable. » — Évangile selon saint Matthieu 7, 24-27[25]
La même tempête s'abat sur les deux maisons : l'épreuve n'épargne personne. Ce qui décide, c'est la fondation — c'est-à-dire la mise en pratique. Entendre le Sermon ne sert à rien si on ne le vit pas ; le roc, c'est l'obéissance aimante à la parole du Christ.
Le secret du Sermon : vivre de la volonté de Dieu
On comprend alors que le Sermon n'est pas une liste de préceptes juxtaposés, mais un seul mouvement : tout y conduit à épouser la volonté du Père, ce que le Notre Père demandait déjà au cœur du discours (« que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel »). La spiritualité catholique a toujours vu là le centre de la sainteté : non pas accomplir des exploits, mais accorder sa volonté à celle de Dieu, jusqu'à ne plus vouloir que ce qu'il veut. C'est cette union des volontés qui fait tenir la maison quand viennent les tempêtes, et qui transforme une morale apparemment impossible en chemin réel de bonheur.
La réception du Sermon dans la Tradition
Saint Augustin : « la charte parfaite de la vie chrétienne »
Le grand commentaire patristique du Sermon est l'œuvre de saint Augustin, vers 394, peu après son ordination sacerdotale : le De Sermone Domini in Monte (« Le Sermon du Seigneur sur la montagne »), en deux livres[26]. Dès l'ouverture, Augustin lui donne son titre de noblesse :
« Si l'on considère avec piété et gravité le sermon que notre Seigneur Jésus-Christ a prononcé sur la montagne, tel que nous le lisons dans l'évangile selon Matthieu, je pense qu'on y trouvera, pour ce qui regarde la conduite de la vie, la charte parfaite de la vie chrétienne. » — Saint Augustin, De Sermone Domini in Monte, I, 1[27]
C'est Augustin qui fixe pour des siècles la lecture du Sermon comme règle de la perfection chrétienne, et qui rattache les Béatitudes aux dons de l'Esprit Saint.
Saint Jean Chrysostome et les Pères grecs
En Orient, saint Jean Chrysostome (✝ 407) consacre une large part de ses Homélies sur l'évangile de Matthieu au Sermon : les homélies 15 à 25 environ en suivent le texte verset par verset[28]. Sa lecture insiste sur le réalisme des commandements du Christ : loin d'être réservés à une élite, ils s'adressent à tous les baptisés. Avant lui, les Pères avaient déjà fait de la montagne des Béatitudes le lieu où se dessine le visage du chrétien.
Le Catéchisme : la Loi nouvelle ou Loi évangélique
L'Église a recueilli cet héritage dans le Catéchisme, qui range le Sermon au sommet de la morale révélée :
« La Loi nouvelle ou Loi évangélique est la perfection ici-bas de la loi divine, naturelle et révélée. Elle est l'œuvre du Christ et s'exprime particulièrement dans le Sermon sur la montagne. » — Catéchisme de l'Église catholique, n° 1965[29]
Le Catéchisme précise que cette Loi nouvelle est avant tout une grâce de l'Esprit Saint donnée par la foi, et non un nouveau code extérieur : elle agit « par la charité » et fait du croyant un fils qui obéit par amour, non par crainte[30].
Benoît XVI : un visage avant d'être un programme
Dans Jésus de Nazareth (2007), Benoît XVI consacre au Sermon le quatrième et plus long chapitre du premier tome. Il y lit Jésus comme le nouveau Moïse qui donne la Torah définitive, mais surtout il avertit contre une lecture purement morale : le Sermon est d'abord christologique. Il dévoile qui est Jésus — celui qui parle d'égal à égal avec le Législateur du Sinaï — et c'est de cette identité que découle l'appel adressé au disciple[31]. Le Sermon, autrement dit, ne se vit qu'en communion avec celui qui l'a prononcé.
Au-delà des frontières chrétiennes
La puissance du Sermon a débordé l'Église. Mahatma Gandhi, qui en fit l'une de ses lectures décisives, racontait dans son autobiographie que les versets sur la non-résistance — « si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l'autre » — l'avaient « ravi au-delà de toute mesure » et avaient profondément nourri sa doctrine de la non-violence[32]. Le texte a inspiré des hommes aussi divers que Tolstoï ou Martin Luther King. Cette fécondité universelle ne doit pas faire oublier que, pour l'Église, le Sermon n'est pleinement intelligible que rapporté à la personne du Christ et vécu dans sa grâce.
Comment lire le Sermon aujourd'hui ?
Idéal impossible ou chemin réel ?
L'objection est ancienne : ces exigences — ne pas se mettre en colère, tendre l'autre joue, aimer ses ennemis, être parfait comme le Père — ne sont-elles pas irréalisables ? Certains y ont vu un idéal réservé à quelques héros, d'autres une éthique d'urgence pour la fin du monde proche, d'autres encore un miroir destiné seulement à révéler notre péché.
La lecture catholique refuse ces réductions. Le Sermon est exigeant précisément parce qu'il est une grâce : il décrit la vie que l'Esprit Saint rend possible à qui se laisse transformer. Il n'est pas d'abord une loi à exécuter par ses seules forces, mais une vie à recevoir. C'est pourquoi il s'achève sur la prière (« Demandez, on vous donnera ») et sur la mise en pratique confiante, non sur le découragement.
Une parole à mettre en pratique
Le dernier mot du Sermon est un verbe : « mettre en pratique ». La maison sur le roc n'est pas celle qui a le mieux écouté, mais celle qui a agi. Lire le Sermon sur la montagne, pour un chrétien, ce n'est donc pas contempler un sommet inaccessible : c'est entendre l'appel quotidien à laisser le Christ refaire son cœur, geste après geste, jusqu'à ce que vouloir ce que Dieu veut devienne sa joie la plus simple.
Pour aller plus loin
- Les Béatitudes — le portique du Sermon, les huit chemins du bonheur selon Jésus.
- Le Notre Père — la prière placée au cœur même du Sermon.
- Les évangiles synoptiques — pour comprendre le rapport entre Matthieu et Luc (le « sermon dans la plaine »).
- Les tentations de Jésus au désert — l'épisode qui précède immédiatement la prédication galiléenne.
- Le baptême de Jésus — le seuil du ministère public.
Notes et références
Évangile selon saint Matthieu 5, traduction liturgique officielle AELF. Texte intégral : https://www.aelf.org/bible/Mt/5.
1 7 12 13 14 15Le Mont des Béatitudes (Mount of Beatitudes), colline de la rive nord-ouest du lac de Tibériade, entre Capharnaüm et Tabgha ; la fréquentation du lieu remonte à l'époque byzantine (ruines d'une petite église du IVe siècle en contrebas ; la pèlerine Égérie signale déjà le lieu vers 381 dans son Itinerarium) ; l'église franciscaine actuelle, de plan octogonal (les huit côtés pour les huit Béatitudes), a été construite en 1936-1938 par l'architecte Antonio Barluzzi. Cf. « Church of the Beatitudes » : https://en.wikipedia.org/wiki/Church_of_the_Beatitudes.
2Évangile selon saint Luc 6, 17-49, traduction liturgique AELF : le « sermon dans la plaine ». « Jésus descendit de la montagne avec eux et s'arrêta sur un terrain plat. » (Lc 6, 17). Texte : https://www.aelf.org/bible/Lc/6.
3Concile Vatican II, constitution dogmatique Dei Verbum sur la Révélation divine, 18 novembre 1965, n° 19 : historicité des quatre évangiles et travail rédactionnel des évangélistes. Texte officiel sur vatican.va : https://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_const_19651118_dei-verbum_fr.html.
4 5W. D. Davies & Dale C. Allison, A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel According to Saint Matthew (International Critical Commentary), t. 1, T&T Clark, Édimbourg, 1988 ; Dale C. Allison, The New Moses: A Matthean Typology, Fortress Press, 1993. Défense argumentée de la typologie « Jésus nouveau Moïse », lecture traditionnelle mais discutée par une partie de l'exégèse contemporaine.
6Catéchisme de l'Église catholique, n° 1968 : le Sermon du Seigneur, « loin d'abolir ou de dévaluer les prescriptions morales de la Loi ancienne, en dégage les virtualités cachées et en fait surgir de nouvelles exigences ». Texte officiel sur vatican.va.
8Évangile selon saint Matthieu 7, traduction liturgique officielle AELF. Texte intégral : https://www.aelf.org/bible/Mt/7.
9 21 22 23 24 25Joseph Ratzinger – Benoît XVI, Jésus de Nazareth, t. 1, Du baptême dans le Jourdain à la Transfiguration, Flammarion, Paris, 2007, ch. 4 (« Le Sermon sur la montagne »), le chapitre le plus développé du tome : Jésus y est lu comme le nouveau Moïse, et le Sermon comme révélation de l'identité du Christ avant d'être un programme moral.
10 31Catéchisme de l'Église catholique, n° 1717 : « Les béatitudes dépeignent le visage de Jésus-Christ et en décrivent la charité. » Texte officiel sur vatican.va.
11Évangile selon saint Matthieu 6, traduction liturgique officielle AELF. Texte intégral : https://www.aelf.org/bible/Mt/6.
16 18 19 20Catéchisme de l'Église catholique, n° 2763 : « Sa première annonce est résumée par S. Matthieu dans le Sermon sur la montagne. Or la prière à Notre Père est au centre de cette annonce. » Texte officiel sur vatican.va.
17Saint Augustin, De Sermone Domini in Monte (Le Sermon du Seigneur sur la montagne), deux livres, vers 393-396. Incipit (I, 1) : Augustin y voit, pour la conduite de la vie, « la charte parfaite de la vie chrétienne » (texte latin : perfectum vitae christianae modum). Traduction anglaise sur New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/16011.htm. Augustin revient sur l'ouvrage dans ses Retractationes, I, 19.
26 27Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l'évangile de saint Matthieu (NPNF, série 1, t. 10) : les homélies 15 à 25 environ suivent le Sermon sur la montagne (l'homélie 15 commence sur Mt 5, 1-2). Texte sur New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/2001.htm.
28Catéchisme de l'Église catholique, n° 1965 : « La Loi nouvelle ou Loi évangélique est la perfection ici-bas de la loi divine, naturelle et révélée. Elle est l'œuvre du Christ et s'exprime particulièrement dans le Sermon sur la montagne. » Texte officiel sur vatican.va.
29Catéchisme de l'Église catholique, n° 1966 : la Loi nouvelle est « une grâce intérieure de l'Esprit Saint » qui agit par la charité, et non un code purement extérieur. Texte officiel sur vatican.va.
30Mohandas K. Gandhi, Autobiographie ou Mes expériences de vérité, I, ch. 20 (« Premiers contacts avec les religions ») : à propos de Mt 5, 38-40, Gandhi écrit que ces versets « le ravirent au-delà de toute mesure » (« delighted me beyond measure ») et nourrirent sa doctrine de la non-violence. Cf. aussi le recueil What Jesus Means to Me, ch. 2.
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